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Histoire d’une sous-maîtresse/VI

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Eugène Pick, Libraire — Éditeur (p. 121-127).
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VI

CLOTILDE



« Vous faites des philosophes et des poètes, c’est magnifique ! Vous dites : « L’intelligence a sa place dans le monde. » Bravo !

« Vous aviez raison de me guider… et moi, qui suivais vos ordres, je lisais, je pensais, je développais mon esprit. J’en étais venue à me sentir un cœur ; je m’assimilais aux joies et aux douleurs des autres. Pauvre enfant, mise au monde mal à propos, je subissais en silence le malheur de la vie. Je n’en devais connaître, de la vie, que le passage qui mène à la mort. Je le savais, j’étais sans avenir. J’étais faite à mon sort ; rien en moi ne protestait, il y aurait eu trop à protester. Un jour, avez-vous dit, vous serez riche, parce que vous serez généreuse : on vous aimera, parce que vous serez bonne. Vos paroles m’ont ouvert un nouvel horizon. Vous m’avez initié à l’existence ; j’ai aimé le monde.

« Oh ! vous m’avez trompée. Pourquoi cet espoir qui ne devait pas se réaliser ?

« Vous avez développé mon intelligence. Eh bien ! l’intelligence me gêne, l’intelligence me nuit, l’intelligence me tue. Le travail ingrat, incessant, me fatigue bien assez, sans être usée par la pensée. Le désir sans but, c’est un ver qui ronge et ne nourrit pas. Les souffrances matérielles me suffisent ; laissez-moi souffrir comme la brute, je souffrirai moins. Quand j’ai gagné le morceau de pain de chaque jour, j’en ai assez, je vous assure ; je ne me donne pas le luxe d’avoir des idées.

« Pourquoi m’avez-vous fait grandir ? Pour que je tombe de plus haut. Pourquoi avez-vous épuré mes goûts ? Pour que je ne trouve jamais à les satisfaire. Pourquoi avez-vous augmenté ma personnalité ? Pour que j’aie plus à mourir.

« Que ne m’avez-vous laissé dormir dans l’indifférence ! Ma sensibilité s’est développée, et ma souffrance est plus douloureuse. Mon malheur était déjà si grand vous avez trouvé moyen de le grandir.

« À ce sarcasme, vous reconnaissez Clotilde, votre préférée. J’ai tort de vous maudire, vous avez cru bien faire. Oh ! poëte, poëte de cette belle poésie qui ennoblit les choses les plus infimes et illumine même la mort ! Plus de haine près de vous. Mais laissez-moi pleurer, pleurer tout mon saoul ! Laissez-moi m’abîmer dans ces sanglots si amers, si douloureux, et qui ne cessent que lorsqu’on n’a plus de larmes.

« Naguère, nous parlions des fous de la Grèce, c’étaient nous qui étions des folles. Je devais philosopher aussi, moi. Sapristi ! Dieu sait ce que je devais faire ! Descendons du ciel, le travail m’attend, Hélas ! souvent, c’est moi qui attend le travail.

« Combien dites-vous de centaines de mots pour deux sous ? Si je comptais les points que je fais pour la même somme, c’est moi qui l’emporterais. Et puis, je travaille mal ; je me souviens d’avoir été un esprit fort, et ça me rend très-bête pour les choses qui exigent peu d’intelligence.

« J’habite, dans une rue étroite et sale, une maison d’ouvriers pauvres et de femmes qui ramassent leur vie où elles la trouvent. D’abord c’est une allée noire et boueuse ; au bout, un escalier de même style. On est suspect rien que de demeurer dans un pareil lieu. J’occupe un cabinet qui donne sur une cour, j’allais dire un puits. Le soleil luit pour tout le monde… Dérision amère ! Il y a six mois que je n’ai pas vu le soleil.

« Je sors le moins possible ; je ne veux pas renouveler la scène des prix, vous vous rappelez ? J’attends le soir, et, bien voilée, je vais furtivement, comme pour faire un mauvais coup, chercher du travail.

« Vous voyez bien, j’avais tort de désirer l’espace, puisque je devais écouler mes jours (si ça peut s’appeler des jours) dans une espèce de cercueil. J’avais tort de me complaire aux belles choses… De ma fenêtre, je ne vois que de gros rats et des tas de balayures. Je me débats dans la boue… presqu’à la lettre. Oh ! nos beaux projets, nos belles pensées ! Folie, folie !

« J’ai désiré l’harmonie, les sons divins ; et j’entends le hoquet des ivrognes. L’amour, j’ai eu conscience de cette lumière du ciel, et je distingue des propos ignobles, des je ne sais quoi hideux. Dans ces basses régions sociales, les hommes ayant des instincts au-dessous du niveau des choses humaines, il leur faut un langage à part : on parle argot dans ma société ; hélas ! je comprends l’argot.

« J’évite Zélie. Je lui fais de la peine ; elle me fait de la peine aussi. Et puis, elle m’éveille, et je souffre de vivre. Il y a des malheurs qui prennent tout ; ils ne laissent pas même de place à l’amitié.

« Vous rappelez-vous la conversation que nous avons eue près de cette muraille où grimpaient des plantes sauvages ? Je me comparais à ces bourgeons avortés qui cherchent à prendre racine parmi les anfractuosités de la pierre et les lichens accapareurs ; j’admirais et j’enviais les branches vivaces et ensoleillées qui s’élevaient bien haut. En ce moment, nous pensions à Zélie. Alors vous dites : « La plus belle fleur peut être brisée par un orage… » Oui, un orage peut faire d’un objet d’admiration un objet de pitié. Il y a quelque chose de plus triste que la misère, de plus triste que la mort, c’est la folie.

« Quand j’entrerais dans les détails de certaines misères de Paris, ça ne vous amuserait pas ! Allons, laissez-moi retomber dans mon néant. Ne me dites pas de vous écrire, je ne pense plus.

« Au revoir, au revoir dans l’éternité. Oh ! ne vous effrayez pas, je ne veux pas me tuer. Me tuer, ça me fatiguerait. Je suis sans inquiétudes : mourir, c’est un travail qui se fait tout seul. L’isolement, la fatigue, le manque d’air et le manque de nourriture, le manque de bonheur surtout, font plus que tous les médecins du monde. C’est pourquoi je finis gaîment cette lettre. Oh ! je suis gaie, je suis bien gaie, Je n’ai plus longtemps à souffrir !

« Clotilde. »