Histoire d’une sous-maîtresse/VII
VII
Dominée par mille détails qui ne laissent aucune place à l’ennui, je jouissais de la quiétude des enfants et des solitaires. Si le bonheur ne devait pas venir, oh ! du moins, j’étais garantie de l’infortune. Les grandes choses passent au-dessus des petites existences. Je le croyais ; mais Clotilde et Zélie m’ont troublée jusqu’au fond de l’âme.
Qu’est-ce donc que cette misère qui prend notre air, notre jour, nos pensées ; cette misère qui par degré nous tue ? Oui, je croyais que le soleil brillait pour tous, et que le morceau de pain qui suffit aux chétives existences pouvait se gagner avec honneur.
Clotilde, si faible et si maladive, ne supportera pas un long martyre ; mais Zélie, cet être d’inspiration… — la mort oublie ceux qui s’oublient eux-mêmes, — Zélie survivra à la perte de ses illusions et de ses espérances ; Zélie se survivra à elle-même. Une bonne nature se brise contre une barrière de mauvais vouloirs et de mauvais instincts ; elle va douter du monde ? Non : elle va douter d’elle. Nous n’avons pas tous cet aplomb magnifique qui nous érige en juges de la société.
Des jeunes filles croient qu’il faut être bonnes et travailleuses pour arriver dans le monde : il en est autrement. La lutte est une dérision, elles luttent tout de même… ça fait rire les hommes. Mais si la mort physique tarde à venir, l’agonie morale ne tarde pas.
Et c’est moi qui ai guidé mes pauvres sœurs dans une voie fatale. Je me disais : Dans le monde, où tout a sa place, chacun apporte sa petite collaboration à l’œuvre sociale. Eh quoi ! je me serais trompée ? Je me tromperais chaque jour ! Quand je vois mes douces petites filles grandir, près de moi, en grâces et en bonté, je me réjouis ; il me semble qu’on n’a jamais assez de vertus pour jouer un rôle dans la grande famille humaine. Quand je vois une belle âme, il me semble que c’est tout, c’est la dot du bon Dieu. Et je dis : Mon enfant, allez, vous avez besoin du monde, et le monde a besoin de vous. La société est votre famille : vous serez isolée parmi les hommes, mais nous sommes tous frères. On ne vous fera pas de mal, parce que vous n’avez jamais fait de mal à personne ; on vous respectera, parce que vous êtes respectable. Vous serez étrangère, mais votre physionomie vous servira de passe-port.
Je croyais qu’aller à la perfection c’était aller au bonheur.
Que devais-je faire ? Pour les bourbiers humains, faut-il prêcher l’ignoble et le cynisme, le mépris de toute justice et de toute pudeur ? Oh ! ce serait renier Dieu !
Aminthe, vous avez bien fait de mourir. Vous qui preniez pour vous les vices des autres. Quelle tâche vous vous prépariez, mon enfant ! Vous avez craint la responsabilité de la vie. Heureuse petite fille, vous êtes morte dans toute votre innocence !
Vous, Pauline, je vous plaignais ; j’avais tort. Heureux les pauvres d’esprit ! L’existence leur est moins lourde : il faut être fort pour porter un malheur.
Agathis, gloire à vous ! vous êtes de votre siècle !
Eh quoi ! mes belles fleurs souillées, meurtries ! Mais le monde ne les voit donc pas ? La femme, ce qu’il y a de meilleur, la femme mourrait victime de sa faiblesse ? Les femmes, les hommes les aiment pourtant !
Mais qu’ont-ils donc fait ces gens qui, naguère, ont voulu reconstruire l’édifice social ? Dans leurs systèmes, ils ont oublié une moitié du genre humain, la classe faible, la classe souffrante, les femmes. Fous égoïstes, disparaissez avec vos lubies.
— L’homme craint pour sa personnalité. — Allons donc ! sur terre il y a place pour tous.
— L’homme dit : « Si la femme pensait, je ne penserais pas tout seul. » — L’idiot dit ainsi. Ne lui disputons pas sa royauté.
La femme doit vivre, vivre de cœur, d’intelligence, vivre tout entière. Nous n’allons pas au néant, que je croie ?
Il faut qu’il y ait eu un malentendu entre l’homme et la nature. Chaque être est appelé à l’entier développement des bonnes facultés qu’il porte en lui : progresser, c’est la loi universelle. — On en veut à la poésie, on en veut à l’intelligence ! — Non, cela n’est pas, parce que cela ne doit pas être.
Il y a dans le monde une espèce d’écume qui parfois monte à la surface ; cet état indique une société en travail ; l’œuvre achevée, l’écume aura disparu. Puissiez-vous ne pas en être salies, ô mes pauvres enfants ! Puissiez-vous rester debout après l’orage, ô femmes, anges gardiens de l’humanité !
Nous ne choisissons pas nos aptitudes ; nous sommes les instruments du Créateur ; mais quelle que soit une vocation, elle est sacrée, puisque Dieu la donne : — respect à l’arrêt du bon Dieu ! Il y a souvent une nébuleuse à traverser pour arriver à la lumière : si nous n’arrivons pas, du moins frayons la route, d’autres recueilleront ce que nous aurons semé.
La vie n’est pas un plaisir, c’est un devoir. Oh ! la tâche est lourde, mais nous n’en portons pas plus que nos forces. Nous avons droit au malheur ; c’est un honneur que nous fait l’Éternel !
Clotilde, Zélie, courage, je vais à votre secours ! Des malheureux, j’en suis. Plus que jamais, justice et bonté : la cause triomphera. Il viendra un temps où toutes les belles facultés auront leur place sur la terre. En attendant, faisons abnégation de notre vie au profit de tout ce qui souffre ; le malheur est léger quand on s’oublie pour de plus malheureux. Aussi faible, aussi pauvre qu’on soit, on peut être riche, je le répète, car on peut être utile. Que rien ne vous arrête, le froid, la faim, les injures des sottes gens. Oh ! ne craignez pas de mourir, vous êtes dans votre droit. Le soleil ne luit pas pour tous, mais pour tous il y a le bon Dieu.
Ô jeunes filles ! ô poètes ! vous l’avez dit : — Il y a quelque chose de plus fort que la misère, de plus fort que la mort, c’est l’amour ! L’homme le plus égaré dans les mauvais chemins a le sentiment de l’amour. La femme, dans sa pensée, est belle au-dessus de tout ; sa voix ferait vibrer son cœur plus que toute musique humaine ; et son idée est plus sublime que les plus sublimes choses. Cette vision resplendissante qu’on appelle l’amour n’est-elle pas la plus magnifique des poésies ? Le malheur ne vous tuera pas, pauvres filles, on vous tendra la main, même du camp ennemi. Chantez, ô femmes ! les hommes ne vous feront pas taire ; il vous écouteront. La mère chante pour endormir la douleur de son enfant, et les hommes sont de grands enfants.
Maîtresse d’école que je suis, voilà bien mon lot : des phrases, des phrases… Mais on meurt avec des phrases ! Je me tourmente le cerveau, je me torture le cœur… et je pleure sur ma nullité.
Ces jeunes filles, ces innocences qui m’environnent, la petite Aminthe qui, de l’autre monde, nous regarde ; tous ces petits enfants, que Dieu estime assez pour quelquefois les dispenser de la vie ; sur terre ces petits cercueils, au ciel ces belles âmes, tout cela ne plaide donc pas pour nous ? Pas une idée… rien… — Oh ! merci ! la Providence intervient ! Marianne apporte ses économies. Clotilde la savante, Zélie l’inspirée, recevez de Marianne la cuisinière.
Je remercie M. Eugène Pick pour le bon accueil qu’il fait à la vraie littérature, et pour la protection qu’il accorde à toutes les idées généreuses.
Adèle Esquiros.