Histoire de France (Jules Michelet)/édition 1893/Moyen Âge/Livre 1

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Ce travail de trente ans sera terminé cette année, 1861. Au moment où il s’achève, il convenait d’en relier toutes les parties dans l’unité qu’a cherchée et voulue l’auteur.

Ce livre a une âme. C’est avant tout ce qu’il revendique. La présente édition la fera mieux sentir.


Deux écueils se présentaient pour la réimpression : Une refonte qui eût altéré le caractère et l’individualité morale du livre et l’eût changé comme œuvre d’art ;

Une préoccupation trop étroite de la littéralité qui eût laissé subsister des erreurs inévitables au début et que l’auteur a signalées dans les volumes subséquents.

L’unité de pensée qui nous a soutenu pendant ce long travail indiquait la seule marche à suivre. Il fallait en faire saillir l’âme, en dégager plus nettement la doctrine.

Il a suffi de supprimer çà et là quelques généralisations prématurées ; l’allure du récit est devenue plus vive et plus décidée ; l’art y a gagné sans aucune altération sensible du détail.

Quant aux additions (peu nombreuses) qui ont renouvelé certaines parties, quand elles ne sont pas marquées dans le texte, elles ont été sommairement indiquées dans les notes et à l’appendice.

Un remaniement considérable a été opéré dans les notes. On a rejeté à l’appendice les preuves, les citations de textes, les indications de noms d’auteurs. En désencombrant le texte de ces pièces à l’appui, en donnant au récit plus de relief et d’indépendance, il importait de conserver à part une érudition qui fait la solidité de cette histoire, sortie (en si grande partie) des Archives et des dépôts de manuscrits. On n’a laissé comme notes au bas des pages que ce qui a paru le complément nécessaire du texte.

Pour le moyen âge surtout, qui a été systématiquement obscurci, il est indispensable de démasquer des erreurs intéressées, de faire éclater la vérité des faits par le témoignage même des contemporains.

Ces pièces justificatives, sorte d’étais et de contreforts de notre édifice historique, pourraient disparaître à mesure que l’éducation du public s’identifiera davantage avec les progrès même de la critique et de la science.

Tout ceci touche surtout les deux premiers volumes. Quant aux quatre suivants (quatorzième et quinzième siècle), la présente édition a reproduit les précédentes, en les enrichissant de quelques additions dues aux publications récentes.

Cette édition pouvait s’appeler la quatrième, si l’on n’eût eu égard qu’aux volumes qui ont été réimprimés trois fois. Plusieurs ne l’ont été que deux, mais à grand nombre. Cette diversité nous décide à ne lui donner aucun chiffre.


LIVRE PREMIER
CELTES. — IBÈRES. — ROMAINS.


CHAPITRE PREMIER
Celtes et Ibères.

« Le caractère commun de toute la race gallique, dit Strabon d’après le philosophe Posidonius, c’est qu’elle est irritable et folle de guerre, prompte au combat, du reste simple et sans malignité. Si on les irrite, ils marchent ensemble droit à l’ennemi, et l’attaquent de front, sans s’informer d’autre chose. Aussi, par la ruse, on en vient aisément à bout ; on les attire au combat quand on veut, où l’on veut, peu importent les motifs ; ils sont toujours prêts, n’eussent-ils d’autre arme que leur force et leur audace. Toutefois, par la persuasion, ils se laissent amener sans peine aux choses utiles ; ils sont susceptibles de culture et d’instruction littéraire. Forts de leur haute taille et de leur nombre, ils s’assemblent aisément en grande foule, simples qu’ils sont et spontanés, prenant volontiers en main la cause de celui qu’on opprime. » Tel est le premier regard de la philosophie sur la plus sympathique et la plus perfectible des races humaines.

Le génie de ces Galls ou Celtes n’est d’abord autre chose que mouvement, attaque et conquête ; c’est par la guerre que se mêlent et se rapprochent les nations antiques. Peuple de guerre et de bruit, ils courent le monde l’épée à la main, moins, ce semble, par avidité que par un vague et vain désir de voir, de savoir, d’agir ; brisant, détruisant, faute de pouvoir produire encore. Ce sont les enfants du monde naissant ; de grands corps mous, blancs et blonds ; de l’élan, peu de force et d’haleine ; jovialité féroce, espoir immense. Vains, n’ayant rien encore rencontré qui tînt devant eux, ils voulurent aller voir ce que c’était que cet Alexandre, ce conquérant de l’Asie, devant la face duquel les rois s’évanouissaient d’effroi. [1] Que craignez-vous ? leur demanda l’homme terrible. Que le ciel ne tombe, dirent-ils ; il n’en eut pas d’autre réponse. Le ciel lui-même ne les effrayait guère ; ils lui lançaient des flèches quand il tonnait. Si l’Océan même se débordait et venait à eux, ils ne refusaient pas le combat, et marchaient à lui l’épée à la main. C’était leur point d’honneur de ne jamais reculer ; ils s’obstinaient souvent à rester sous un toit embrasé. Aucune nation ne faisait meilleur marché de sa vie. On en voyait qui, pour quelque argent, pour un peu de vin, s’engageaient à mourir ; ils montaient sur une estrade, distribuaient à leurs amis le vin ou l’argent, se couchaient sur leurs boucliers, et tendaient la gorge.

Leurs banquets ne se terminaient guère sans bataille. La cuisse de la béte appartenait au plus brave, et chacun voulait être le plus brave. Leur plus grand plaisir, après celui de se battre, c’était d’entourer l’étranger, de le faire asseoir bon gré mal gré avec eux, de lui faire dire les histoires des terres lointaines. Ces barbares étaient insatiablement avides et curieux ; ils faisaient la presse des étrangers, les enlevaient des marchés et des routes, et les forçaient de parler. Eux-mêmes parleurs terribles, infatigables, abondants en figures, solennels et burlesquement graves dans leur prononciation gutturale, c’était une affaire dans leurs assemblées que de maintenir la parole à l’orateur au milieu des interruptions. Il fallait qu’un homme chargé de commander le silence marchât l’épée à la main sur l’interrupteur ; à la troisième sommation, il lui coupait un bon morceau de son vêtement, de façon qu’il ne pût porter le reste [2]. Une autre race, celle des Ibères, paraît de bonne heure dans le midi de la Gaule, à côté des Galls, et même avant eux. Ces Ibères, dont le type et la langue se sont conservés dans les montagnes des Basques, étaient un peuple d’un génie médiocre, laborieux, agriculteur, mineur, attaché à la terre, pour en tirer les métaux et le blé. Rien n’indique qu’ils aient été primitivement aussi belliqueux qu’ils ont pu le devenir, lorsque, foulés dans les Pyrénées par les conquérants du midi et du nord, se trouvant malgré eux gardiens des défilés, ils ont été tant de fois traversés, froissés, durcis par la guerre. La tyrannie des Romains a pu une fois les pousser dans un désespoir héroïque ; mais généralement leur courage a été celui de la résistance, [3] comme le courage des Gaulois celui de l’attaque. Les Ibères ne semblent pas avoir eu, comme eux, le goût des expéditions lointaines, des guerres aventureuses. Des tribus ibériennes émigrèrent, mais malgré elles, poussées par des peuples plus puissants.

Les Galls et les Ibères formaient un parfait contraste. Ceux-ci, avec leurs vêtements de poil noir et leurs bottes tissues de cheveux ; les Galls, couverts de tissus éclatants, amis des couleurs voyantes et variées, comme le plaid des modernes gaëls de l’Ecosse, ou bien à peu près nus, chargeant leurs blanches poitrines et leurs membres gigantesques de massives chaînes d’or. Les Ibères étaient divisés en petites tribus montagnardes, qui, dit Strabon, ne se liguent guère entre elles, par un excès de confiance dans leurs forces. Les Galls, au contraire, s’associaient volontiers en grandes hordes, campant en grands villages dans de grandes plaines tout ouvertes, se liant volontiers avec les étrangers, familiers avec les inconnus, parleurs, rieurs, orateurs ; se mêlant avec tous et en tout, dissolus par légèreté, se roulant à l’aveugle, au hasard, dans des plaisirs infâmes [4] (la brutalité de l’ivrognerie appartient plutôt aux Germains) ; toutes les qualités, tous les vices d’une sympathie rapide. Il ne fallait pas trop se fier à ces joyeux compagnons. Ils ont aimé de bonne heure à gaber, comme on disait au moyen âge. La parole n’avait pour eux rien de sérieux. Ils promettaient, puis riaient, et tout était dit. (Ridendo fidem frangere. Tit.-Liv.)

Les Galls ne se contentèrent pas de refouler les Ibères jusqu’aux Pyrénées, ils franchirent ces montagnes, et s’établirent aux deux angles sud-ouest et nord-ouest de la péninsule sous leur propre nom ; au centre, se mêlant aux vaincus, ils prirent les noms de Geltibériens et de Lusitaniens.

Alors, ou peut-être antérieurement, les tribus ibériennes des Sicanes et des Ligures [5] passèrent d’Espagne en Gaule et en Italie ; mais en Italie, comme en Espagne, les Galls les attaquèrent. Ceux-ci franchirent les Alpes sous le nom d’Ambra (vaillants), resserrèrent les Ligures sur la côte montagneuse du Rhône à l’Arno, et poussèrent les Sicanes jusqu’en Calabre et jusqu’en Sicile.

Dans les deux péninsules, les Celtes vainqueurs se mêlèrent avec les habitants des plaines centrales, tandis que les Ibères vaincus se maintenaient aux extrémités, en Ligurie et en Sicile, aux Pyrénées et dans la Bétique. Les Galls-Ambra d’Italie occupaient toute la vallée du Pô, et s’étendaient dans la péninsule jusqu’à l’embouchure du Tibre. Ils furent soumis, dans la suite, par les Rasena ou Étrusques, dont l’empire fut plus tard resserré entre la Macra, le Tibre et l’Apennin, par de nouvelles émigrations celtiques.

Tel était l’aspect du monde gallique. Cet élément, jeune, mou et flottant, fut de bonne heure, en Italie et en Espagne, altéré par le mélange des indigènes. En Gaule, il eût roulé longtemps dans le flux et le reflux de la barbarie ; il fallait qu’un élément nouveau, venu du dehors, lui apportât un principe de stabilité, une idée sociale.

Deux peuples étaient à la tête de la civilisation dans cette haute antiquité, les Grecs et les Phéniciens. L’Hercule de Tyr allait alors par toutes les mers, achetant, enlevant à chaque contrée ses plus précieux produits. Il ne négligea point le grenat fin de la côte des Gaules, le corail des îles d’Hyères ; il s’informa des mines précieuses que recelaient alors à fleur de terre les Pyrénées, les Gévennes et les Alpes. Il vint et revint, et finit par s’établir. Attaqué par les fils de Neptune, Albion et Ligur (ces deux mots signifient montagnard [6] ), il aurait succombé si Jupiter n’eût suppléé ses flèches épuisées par une pluie de pierres. Ces pierres couvrent encore la plaine de la Grau, en Provence. Le dieu vainqueur fonda Nemausus (Nîmes), remonta le Rhône et la Saône, tua dans son repaire le brigand Tauriske qui infestait les routes, et bâtit Alesia sur le territoire Eduen (pays d’Autun). Avant son départ, il fonda la voie qui traversait le Col de Tende, et conduisait d’Italie par la Gaule en Espagne ; c’est sur ces premières assises que les Romains bâtirent la Via Aurélia et la Domitia.

Ici, comme ailleurs, les Phéniciens ne firent que frayer la route aux Grecs. Les Doriens de Rhodes succédèrent aux Phéniciens, et furent eux-mêmes supplantés par les Ioniens de Phocée. Geux-ci fondèrent Marseille. Cette ville, jetée si loin de la Grèce, subsista par miracle. Sur terre, elle était entourée de puissantes tribus gauloises et liguriennes qui ne lui laissaient pas prendre un pouce de terre sans combat. Sur mer, elle rencontrait les grandes flottes des Etrusques et des Carthaginois, qui avaient organisé sur les côtes le plus sanguinaire monopole ; l’étranger qui commerçait en Sardaigne devait être noyé. Tout réussit aux Marseillais ; ils eurent la joie de voir, sans tirer l’épée, la marine étrusque détruite en une bataille par les Syracusains ; puis l’Étrurie, la Sicile, Carthage, tous les États commerçants annulés par Rome. Carthage, en tombant, laissa une place immense que Marseille eût bien enviée, mais il n’appartenait pas de reprendre un tel rôle à l’humble alliée de Rome, à une cité sans territoire, à un peuple d’un génie honnête et économe, mais plus mercantile que politique, qui, au lieu de gagner et s’adjoindre les barbares du voisinage, fut toujours en guerre avec eux. Telles furent toutefois la bonne conduite et la persévérance des Massaliotes, qu’ils étendirent leurs établissements le long de la Méditerranée, depuis les Alpes maritimes jusqu’au cap Saint-Martin, c’est-à-dire jusqu’aux premières colonies carthaginoises. Ils fondèrent Monaco, Nice, Antibes, Éaube, Saint-Gilles, Agde, Ampurias, Dénia et quelques autres villes.

Pendant que la Grèce commençait la civilisation du littoral méridional, la Gaule du Nord recevait la sienne des Celtes eux-mêmes. Une nouvelle tribu celtique, celle des Kymry (Cimmerii ? [7]) vint s’ajouter à celle des Galls. Les nouveaux venus, qui s’établirent principalement au centre de la France, sur la Seine et la Loire, avaient, ce semble, plus de sérieux et de suite dans les idées ; moins indisciplinables, ils étaient gouvernés par une corporation sacerdotale, celle des druides. La religion primitive des Galls, que le druidisme kymrique vint remplacer, était une religion de la nature, grossière sans doute encore, et bien loin de la forme systématique qu’elle put prendre dans la suite chez les gaëls d’Irlande [8]. Celle des druides kymriques, autant que nous pouvons l’entrevoir à travers les sèches indications des auteurs anciens, et dans les traditions fort altérées des Kymry modernes du pays de Galles, avait une tendance morale beaucoup plus élevée ; ils enseignaient l’immortalité de l’âme. Toutefois le génie de cette race était trop matérialiste pour que de telles doctrines y portassent leurs fruits de bonne heure. Les druides ne purent la faire sortir de la vie de clan ; le principe matériel, l’influence des chefs militaires subsista à côté de la domination sacerdotale. La Gaule kymrique ne fut qu’imparfaitement organisée. La Gaule gallique ne le fut pas du tout : elle échappa aux druides, et, par le Rhin, par les Alpes, elle déborda sur le monde.

C’est à cette époque que l’histoire place les voyages de Sigovèse et Bellovèse, neveux du roi des Bituriges, Ambigat, qui auraient conduit les Galls en Germanie et en Italie. Ils allèrent, sans autre guide que les oiseaux dont ils observaient le vol. Dans une autre tradition, c’est un mari jaloux, un Aruns étrusque, qui, pour se venger, fait goûter du vin aux barbares. Le vin leur parut bon, et ils le suivirent au pays de la vigne. Ces premiers émigrants, Édues, Arvernes et Bituriges (peuples galliques de Bourgogne, d’Auvergne, de Berry), s’établissent en Lombarclie malgré les Étrusques, et prennent le nom de Is- Ambra [9] , is-ombriens, insubriens, synonyme de Galls ; c’était le nom de ces anciens Galls ou Ambra, Umbriens, que les Étrusques avaient assujettis. Leurs frères, les Aulerces, Garnutes et Génomans (Manceaux et Chartrains), viennent ensuite sous un chef appelé l'Ouragan, se font un établissement aux dépens des Étrusques de Yénétie, et fondent Brixia et Vérone. Enfin les Kymry, jaloux des conquêtes des Galls, passent les Alpes à leur tour ; mais la place est prise dans la vallée du Pô ; il faut qu’ils aillent jusqu’à l’Adriatique, ils fondent Bologne et Senagallia, ou plutôt ils s’établissent dans les villes que les Étrusques avaient déjà fondées. Les Galls étaient étrangers à l’idée de la cité, mesurée, figurée d’après des notions religieuses et astronomiques. Leurs villes n’étaient que de grands villages ouverts, comme Mediolanum (Milan). Le monde gallique est le monde de la tribu [10] ; le monde étrusco-romain, celui de la cité.

Voilà la tribu et la cité en présence dans ce champ clos de l’Italie. D’abord la tribu a l’avantage ; les Étrusques sont resserrés dans l’Étrurie proprement dite, et les Gaulois les y suivent bientôt. Ils passent l’Apennin, avec leurs yeux bleus, leurs moustaches fauves, leurs colliers d’or sur leurs blanches épaules, ils viennent défiler devant les murailles cyclopéennes des Étrusques épouvantés. Ils arrivent devant Clusium, et demandent des terres. On sait qu’en cette occasion les Romains intervinrent pour les Étrusques, leurs anciens ennemis, et qu’une terreur panique livra Rome aux Gaulois. Ils furent bien étonnés, dit Tite-Live, de trouver la ville déserte ; plus étonnés encore de voir aux portes des maisons les vieillards qui siégeaient majestueusement en attendant la mort ; les Gaulois se familiarisèrent peu à peu avec ces figures immobiles qui leur avaient imposé d’abord ; un d’eux s’avisa, dans sa jovialité barbare, de caresser la barbe d’un de ces fiers sénateurs, qui répondit par un coup de bâton. Ce fut le signal du massacre.

La jeunesse, qui s’était enfermée dans le Capitole, résista quelque temps, et finit par payer rançon. C’est du moins la tradition la plus probable. Les Romains ont préféré l’autre. Tite-Live assure que Camille vengea sa patrie par une victoire, et massacra les Gaulois sur les ruines qu’ils avaient faites. Ce qui est plus sûr, c’est qu’ils restèrent dix-sept ans dans le Latium, à Tibur même, à la porte de Rome. Tite-Live appelle Tibur arcem gallici belli. C’est dans cet intervalle qu’auraient eu lieu les duels héroïques de Yalérius Corvus et de Manlius Torquatus contre des géants gaulois. Les dieux s’en mêlèrent : un corbeau sacré donna la victoire à Yalérius ; Manlius arracha le collier (torquis) à l’insolent qui avait défié les Romains. Longtemps après c’était une image populaire ; on voyait sur le bouclier cimbrique, devenu une enseigne de boutique, la figure du barbare qui gonflait les joues et tirait la langue.

La cité devait l’emporter sur la tribu, l’Italie sur la. Gaule. Les Gaulois, chassés du Latium, continuèrent les guerres, mais comme mercenaires au service de l’Étrurie. Ils prirent part, avec les Étrusques et les Samnites, à ces terribles batailles de Sentinum et du lac Vadimon, qui assurèrent à Rome la domination de l’Italie, et par suite celle du monde. Ils y montrèrent leur vaine et brutale audace, combattant tout nus contre des gens bien armés, heurtant à grand bruit de leurs chars de guerre les masses impénétrables des légions, opposant au terrible pilum de mauvais sabres qui ployaient au premier coup. C’est l’histoire commune de toutes les batailles gauloises. Jamais ils ne se corrigèrent. Il fallut toutefois de grands efforts aux Romains, et le dévouement de Décius. A la fin, ils pénétrèrent à leur tour chez les Gaulois, reprirent la rançon du Capitole, et placèrent une colonie dans le bourg principal des Sénonais vaincus, à Séna sur l’Adriatique. Toute cette tribu fut exterminée, de façon qu’il ne resta pas un des fils de ceux qui se vantaient d’avoir brûlé Rome.

Ces revers des Gaulois d’Italie doivent peut-être trouver leur explication dans la part que leurs meilleurs guerriers auraient prise à la grande migration des Gaulois transalpins, vers la Grèce et l’Asie (an 281). Notre Gaule était comme ce vase de la mythologie galloise, où bout et déborde incessamment la vie ; elle recevait par torrents la barbarie du Nord, pour la verser aux nations du Midi. Après l’invasion druidique des Kymry, elle avait subi l’invasion guerrière des Belges ou Bolg. Ceux-ci, les plus impétueux des Celtes, comme les Irlandais leurs descendants [11] , avaient, de la Belgique, percé leur route à travers les Galls et les Kymry jusqu’au Midi, jusqu’à Toulouse, et s’étaient établis en Languedoc sous les noms d’Arécomiques et de Tectosages. C’est de là qu’ils prirent leur chemin vers une conquête nouvelle. Galls, Kymry, quelques Germains même, descendirent avec eux la vallée du Danube. Cette nuée alla s’abattre sur la Macédoine. Le monde de la cité antique, qui se fortifiait en Italie par les progrès de Rome, s’était brisé en Grèce depuis Alexandre. Toutefois cette petite Grèce était si forte d’art et de nature, si dense, si serrée de villes et de montagnes, qu’on n’y entrait guère impunément. La Grèce est faite comme un piège à trois fonds. Vous pouvez entrer et vous trouver pris en Macédoine, puis en Thessalie, puis entre les Thermopyles et l’Isthme.

Les barbares envahirent avec succès la Thrace et la Macédoine, y firent d’épouvantables ravages, passèrent encore les Thermopyles, et vinrent échouer contre la roche sacrée de Delphes. Le dieu, défendit son temple ; il suffit d’un orage et des quartiers de roches que roulèrent les assiégés pour mettre les Gaulois en déroute. Gorgés de vin et de nourriture, ils étaient déjà vaincus par leurs propres excès. Une terreur panique les saisit dans la nuit. Leur brenn, ou chef, leur recommanda, pour faciliter leur retraite, de brûler leurs chariots et d’égorger leurs dix mille blessés [12]. Puis il but d’autant et se poignarda. Mais les siens ne purent jamais se tirer de tant de montagnes et de passages difficiles au milieu d’une population acharnée.

D’autres Gaulois mêlés de Germains, les Tectosages, Trocmcs et Tolistoboïes , eurent plus de succès au delà du Bosphore. Ils se jetèrent dans cette grande Asie, au milieu des querelles des successeurs d’Alexandre ; le roi de Bithynie, Nicomède, et les villes grecques qui se soutenaient avec peine contre les Séleucides, achetèrent le secours des Gaulois, secours intéressé et funeste, comme on le vit bientôt. Ces hôtes terribles se partagèrent l’Asie Mineure à piller et à rançonner : aux Trocmes, l’Hellespont ; aux Tolistoboïes, les côtes de la mer Egée ; le midi, aux Tectosages. Voilà nos Gaulois retournés au berceau des Kymry, non loin du Bosphore cimmérien ; les voilà établis sur les ruines de Troie, et dans les montagnes de l’Asie Mineure, oà les Français mèneront la croisade tant de siècles après, sous le drapeau de Godefroi de Bouillon et de Louis le Jeune.

Pendant que ces Gaulois se gorgent et s’engraissent dans la molle Asie, les autres vont partout, cherchant fortune. Qui veut un courage aveugle et du sang à bon marché achète des Gaulois ; prolifique et belliqueuse nation, qui suffit à tant d’armées et de guerres. Tous les successeurs d’Alexandre ont des Gaulois, Pyrrhus surtout , l’homme des aventures et des succès avortés. Garthage en a aussi dans la première guerre punique. Elle les paya mal, comme on sait [13] ; et ils eurent grande part à cette horrible guerre des Mercenaires. Le Gaulois Autarite fut un des chefs révoltés.

Rome profita des embarras de Garthage et de l’entr’acte des deux guerres puniques pour accabler les Ligures et les Gaulois d’Italie.

« Les Liguriens, cachés au pied des Alpes, entre le Yar et la Macra, dans des lieux hérissés de buissons sauvages, étaient plus difficiles à trouver qu’à vaincre ; race d’hommes agiles et infatigables [14] , peuples moins guerriers que brigands, qui mettaient leur confiance dans la vitesse de leur fuite et la profondeur de leurs retraites. Tous ces farouches montagnards, Salyens, Décéates, Euburiates, Oxibiens, Ingaunes, échappèrent longtemps aux armes romaines. Enfin le consul Fulvius incendia leurs repaires, Bébius les fit descendre dans la plaine, et Posthumius les désarma, leur laissant à peine du fer pour labourer leurs champs (238-233 avant J.-C). »

Depuis un demi-siècle que Rome avait exterminé le peuple des Sénons, le souvenir de ce terrible événement ne s’était point effacé chez les Gaulois. Deux rois des Boïes (pays de Bologne), At et Gall, avaient essayé d’armer le peuple pour s’emparer de la colonie romaine d’Ariminum ; ils avaient appelés d’au delà des Alpes des Gaulois mercenaires. Plutôt que d’entrer en guerre contre Rome, les Boïes tuèrent les deux chefs et massacrèrent leurs alliés. Rome, inquiète des mouvements qui avaient lieu chez les Gaulois, les irrita en défendant tout commerce avec eux, surtout celui des armes. Leur mécontentement fut porté au comble par une proposition du tribun Flaminius. Il demanda que les terres conquises sur les Sénons depuis cinquante ans fussent enfin colonisées et partagées au peuple. Les Boïes, qui savaient par la fondation d’Ariminum tout ce qu’il en coûtait d’avoir les Romains pour voisins, se repentirent de n’avoir pas pris l’offensive, et voulurent former une ligue entre toutes les nations du nord de l’Italie. Mais les Yenètes, peuple slave, ennemis des Gaulois, refusèrent d’entrer dans la ligue ; les Ligures étaient épuisés, les Génomans secrètement vendus aux Romains. Les Boïes et les Insubres (Bologne et Milan), restés seuls, furent obligés d’appeler d’au delà des Alpes des Gésates, des Gaisda, hommes armés de gais ou épieux, qui se mettaient volontiers à la solde des riches tribus gauloises de l’Italie. On entraîna à force d’argent et de promesses leurs chefs Anéroeste et Goncolitan.

Les Romains, instruits de tout par les Génomans, s’alarmèrent de cette ligue. Le Sénat fît consulter les livres sibyllins, et l’on y lut avec effroi que deux fois les Gaulois devaient prendre possession de Rome. On crut détourner ce malheur en enterrant tout vifs deux Gaulois, un homme et une femme, au milieu même de Rome, dans le marché aux bœufs. De cette manière, les Gaulois avaient pris possession du sol de Rome, et l’oracle se trouvait accompli ou éludé. La terreur de Rome avait gagné l’Italie entière ; tous les peuples de cette contrée se croyaient également menacés par une effroyable invasion de barbares. Les chefs gaulois avaient tiré de leurs temples les drapeaux relevés d’or qu’ils appelaient les immobiles ; ils avaient juré solennellement et fait jurer à leurs soldats qu’ils ne détacheraient pas leurs baudriers avant d’être montés au Capitule. Ils entraînaient tout sur leur passage, troupeaux, laboureurs garrottés, qu’ils faisaient marcher sous le fouet ; ils emportaient jusqu’aux meubles des maisons. Toute la population de l’Italie centrale et méridionale se leva spontanément pour arrêter un pareil fléau, et sept cent soixante-dix mille soldats se tinrent prêts à suivre, s’il le fallait, les aigles de Rome.

Des trois armées romaines, l’une devait garder les passages des Apennins qui conduisent en Etrurie. Mais déjà les Gaulois étaient au cœur de ce pays et à trois journées de Rome (225). Craignant d’être enfermés entre la ville et l’armée, les barbares revinrent sur leurs pas, tuèrent six mille hommes aux Romains qui les poursuivaient, et ils les auraient détruits si la seconde armée ne se fût réunie à la première. Ils s’éloignèrent alors pour mettre leur butin en sûreté ; déjà ils s’étaient retirés jusqu’à la hauteur du cap Télamone, lorsque, par un étonnant hasard, une troisième armée romaine, qui revenait de la Sardaigne, débarqua près du camp des Gaulois, qui se trouvèrent enfermés. Ils firent face des deux côtés à la fois. Les Gésates, par bravade, mirent bas tout vêtement, se placèrent nus au premier rang avec leurs armes et leurs boucliers. Les Romains furent un instant intimidés du bizarre spectacle et du tumulte que présentait l’armée barbare. « Outre une foule de cors et de trompettes qui ne cessaient de sonner, il s’éleva tout à coup un tel concert de hurlements, que non seulement les hommes et les instruments, mais la terre même et les lieux d’alentour semblaient à l’envi pousser des cris. Il y avait encore quelque chose d’effrayant dans la contenance et les gestes de ces corps gigantesques qui se montraient aux premiers rangs, sans autres vêtements que leurs armes ; on n’en voyait aucun qui ne fût paré de chaînes, de colliers et de bracelets d’or. » L’infériorité des armes gauloises donna l’avantage aux Romains ; le sabre gaulois ne frappait que de taille, et il était de si mauvaise trempe qu’il pliait au premier coup.

Les Boïes ayant été soumis par suite de cette victoire, les légions passèrent le Pô pour la première fois, et entrèrent dans le pays des Insubriens. Le fougueux Flaminius y aurait péri, s’il n’eût trompé les barbares par un traité, jusqu’à ce qu’il se trouvât en force. Rappelé par le sénat, qui ne l’aimait pas et qui prétendait que sa nomination était illégale, il voulut vaincre ou mourir, rompit le pont derrière lui et remporta sur les Insubriens une victoire signalée. C’est alors qu’il ouvrit les lettres où le sénat lui présageait une défaite de la part des dieux.

Son successeur, Marcellus, était un brave soldat. Il tua en combat singulier le brenn Yirdumar, et consacra à Jupiter Férétrien les secondes dépouilles opimes (depuis Romulus). Les Insubriens furent réduits (222), et la domination des Romains s’étendit sur toute l’Italie jusqu’aux Alpes.

Tandis que Rome croit tenir sous elle les Gaulois d’Italie terrassés, voilà qu’Hannibal arrive et les relève. Le rasé Carthaginois en tira bon parti. Il les place au premier rang, leur fait passer, bon gré, mal gré, les marais d’Étrurie : les Numides les poussent l’épée dans les reins. Ils ne s’en battent pas moins bien à Trasimène, à Cannes. Hannibal gagne ces grandes batailles avec le sang des Gaulois [15]. Une fois qu’ils lui manquent, lorsqu’il se trouve isolé d’eux dans le midi de l’Italie, il ne peut plus se mouvoir. Cette Gaule italienne était si vivace, qu’après les revers d’Hannibal elle remue encore sous Hasdrubal, sous Magon, sous Hamilcar. Il fallut trente ans de guerre (201-170), et la trahison des Cénomans, pour consommer la ruine des Boïes et des Insubriens (Bologne et Milan). Encore les Boïes émigrèrent-ils plutôt que de se soumettre ; les débris de leur cent douze tribus se levèrent en masse et allèrent s’établir sur les bords du Danube, au confluent de ce fleuve et de la Save. Rome déclara solennellement que l’Italie était fermée aux Gaulois. Cette dernière et terrible lutte eut lieu pendant les guerres de Rome contre Philippe et Antiochus. Les Grecs s’imaginaient alors qu’ils étaient la grande pensée de Rome ; ils ne savaient pas qu’elle n’employait contre eux que la moindre partie de ses forces. Ce fût assez de deux légions pour renverser Philippe et Antiochus ; tandis que, pendant plusieurs années de suite, on envoya les deux consuls, les deux armées consulaires, contre les obscures peuplades des Boïes et des Insubriens. Home roidit ses bras contre la Gaule et l’Espagne ; il lui suffit de toucher du doigt les successeurs d’Alexandre pour les faire tomber.

Avant de sortir de l’Asie, elle abattit le seul peuple qui eût pu y renouveler la guerre. Les Galates, établis en Phrygie depuis un siècle, s’y étaient enrichis aux dépens de tous les peuples voisins, sur lesquels ils levaient des tributs. Ils avaient entassé les dépouilles de l’Asie Mineure dans leurs retraites du mont Olympe. Un fait caractérise l’opulence et le faste de ces barbares. Un de leurs chefs ou tétrarques publia que, pendant une année entière, il tiendrait table ouverte à tout venant ; et non seulement il traita la foule qui venait des villes et des campagnes voisines, mais il faisait arrêter et retenir les voyageurs jusqu’à ce qu’ils se fussent assis à sa table.

Quoique la plupart d’entre les Galates eussent refusé de secourir Antiochus, le préteur Manlius attaqua leurs trois tribus (Trocmes, Tolistoboïes, Tectosages), et les força dans leurs montagnes avec des armes de trait, auxquelles les Gaulois, habitués à combattre avec le sabre et la lance, n’opposaient guère que des cailloux. Manlius leur fit rendre les terres enlevées aux alliés de Rome, les obligea de renoncer au brigandage, et leur imposa l’alliance d’Eumène, qui devait les contenir. Ce n’était pas assez que les Gaulois fussent vaincus dans leurs colonies d’Italie et d’Asie, si les Romains ne pénétraient dans la Gaule, ce foyer des invasions barbares. Ils y furent appelés d’abord par leurs alliés, les Grecs de Marseille, toujours en guerre avec les Gaulois et les Ligures du voisinage. Rome avait besoin d’être maîtresse de l’entrée occidentale de l’Italie qu’occupaient les Ligures du côté de la mer. Elle attaqua les tribus dont Marseille se plaignait, puis celles dont Marseille ne se plaignait pas. Elle donna la terre aux Marseillais, et garda les postes militaires, celui d’Aix, entre autres, où Sextius fonda la colonie d’Aquae Sextixae De là elle regarda dans les Gaules.

Deux vastes confédérations partageaient ce pays : d’une part les Edues, peuple que nous verrons plus loin étroitement uni avec les tribus des Carnutes, des Parisii, des Senones, etc. ; d’autre part, les Arvernes et les Allobroges. Les premiers semblent être les gens de la plaine, les Kymry, soumis à l’influence sacerdotale, le parti de la civilisation ; les autres, montagnards de l’Auvergne et des Alpes, sont les anciens Galls, autrefois resserrés dans les montagnes par l’invasion kymrique, mais redevenus prépondérants par leur barbarie même et leur attachement à la vie de clan.

Les clans d’Auvergne étaient alors réunis sous un chef ou roi nommé Bituit. Ces montagnards se croyaient invincibles. Bituit envoya aux généraux romains une solennelle ambassade pour réclamer la liberté d’un des chefs prisonniers : on y voyait sa meute royale composée d’énormes dogues tirés à grands frais de la Belgique et de la Bretagne ; l’ambassadeur, superbement vêtu, était environné d’une troupe de jeunes cavaliers éclatants d’or et de pourpre ; à son côté se tenait un barde , la rotte en main, chantant par intervalles la gloire du roi, celle de la nation arverne et les exploits de l’ambassadeur.

Les Édues virent avec plaisir l’invasion romaine. Les Marseillais s’entremirent, et leur obtinrent le titre d’alliés et amis du peuple romain. Marseille avait introduit les Romains dans le midi des Gaules ; les Edues leur ouvrirent la Celtique ou Gaule centrale, et plus tard les Rémi la Belgique.

Les ennemis de Rome se hâtèrent avec la précipitation gallique et furent vaincus séparément sur les bords du Rhône. Le char d’argent de Bituit et sa meute de combat ne lui servirent pas de grand’chose. Les Arvernes seuls étaient pourtant deux cent mille, mais ils furent effrayés par les éléphants des Romains. Bituit avait dit avant la bataille, en voyant la petite armée romaine resserrée en légions : « Il n’y en a pas là pour un repas de mes chiens. »

Rome mit la main sur les Allobroges, les déclara ses sujets, s’assurant ainsi de la porte des Alpes. Le proconsul Domitius restaura la voie phénicienne, et l’appela Domitia. Les consuls qui suivirent n’eurent qu’à pousser vers le couchant, entre Marseille et les Arvernes (années 120-118). Ils s’acheminèrent vers les Pyrénées, et fondèrent presque à l’entrée de l’Espagne une puissante colonie, Narbo Martius, Narbonne. Ce fut la seconde colonie romaine hors de l’Italie (la première avait été envoyée à Garthage). Jointe à la mer par de prodigieux travaux, elle eut, à l’imitation de la métropole, son capitole, son sénat, ses thermes, son amphithéâtre- Ce fut la Rome gauloise, et la rivale de Marseille. Les Piomains ne voulaient plus que leur influence dans les Gaules dépendît de leur ancienne alliée.

Ils s’établissaient paisiblement dans ces contrées, lorsqu’un événement imprévu, immense, effroyable, comme un cataclysme du globe, faillit tout emporter, et l’Italie elle-même. Ce monde barbare que Rome avait rembarré dans le Nord d’une si rude main, il existait pourtant. Ces Kymry qu’elle avait extermines à Bologne et Senagallia, ils avaient des frères dans la Germanie. Gaulois et Allemands, Kymry et Teutons, fuyant, dit-on, devant un débordement de la Baltique, se mirent à descendre vers le Midi. Ils avaient ravagé toute l’Illyrie, battu, aux portes de l’Italie, un général romain qui voulait leur interdire le Norique, et tourné les Alpes par l’Helvétie, dont les principales populations, Ombriens ou Ambrons, Tigurins (Zurich) et Tughènes (Zug), grossirent leur horde. Tous ensemble pénétrèrent dans la Gaule, au nombre de trois cent mille guerriers ; leurs familles, vieillards, femmes et enfants, suivaient dans des chariots. Au nord de la Gaule, ils retrouvèrent d’anciennes tribus cimbriques, et leur laissèrent, dit-on, en dépôt une partie de leur butin. Mais la Gaule centrale fut dévastée, brùlee, affamée sur leur passage. Les populations des campagnes se réfugièrent dans les villes pour laisser passer le torrent, et furent réduites à une telle disette, qu’on essaya de se nourrir de chair humaine. Les barbares, parvenus au bord du Rhône, apprirent que de l’autre côté du fleuve c’était encore l’empire romain, dont ils avaient déjà rencontré les frontières en Illyrie, en Thrace, en Macédoine. L’immensité du grand empire du Midi les frappa d’un respect superstitieux ; avec cette simple bonne foi de la race germanique, ils dirent au magistrat de la province, M. Silanus, que si Rome leur donnait des terres, ils se battraient volontiers pour elle. Silanus répondit fièrement que Rome n’avait que faire de leurs services, passa le Rhône, et se fît battre. Le consul P. Gassius, qui vint ensuite défendre la province, fut tué ; Scaurus, son lieutenant, fut pris, et l’armée passa sous le joug des Helvètes, non loin clu lac de Genève. Les barbares enhardis voulaient franchir les Alpes. Ils agitaient seulement si les Romains seraient réduits en esclavage, ou exterminés. Dans leurs bruyants débats, ils s’avisèrent d’interroger Scaurus, leur prisonnier. Sa réponse hardie les mit en fureur, et l’un d’eux le perça de son épée. Toutefois, ils réfléchirent, et ajournèrent le passage des Alpes. Les paroles de Scaurus furent peut-être le salut de l’Italie.

Les Gaulois Tectosagcs de Tolosa, unis aux Cimbres par une origine commune, les appelaient contre les Romains, dont ils avaient secoué le joug. La marche des Cimbres fut trop lente. Le consul C. Servilius Cépion pénétra dans la ville et la saccagea. L’or et l’argent rapportés jadis par les Tectosages du pillage de Delphes, celui des mines des Pyrénées, celui que la piété des Gaulois clouait dans un temple de la ville, ou jetait dans un lac voisin, avaient fait de Tolosa la plus riche ville des Gaules. Cépion en tira, dit-on, cent dix mille livres pesant d’or et quinze cent mille d’argent. Il dirigea ce trésor sur Marseille, et le fit enlever sur la route par des gens à lui, qui massacrèrent l’escorte. Ce brigandage ne profita pas. Tous ceux qui avaient touché cette proie funeste finirent misérablement ; et quand on voulait désigner un homme dévoué à une fatalité implacable, on disait : II a de l'or de Tolosa.

D’abord Cépion, jaloux d’un collègue inférieur par la naissance, veut camper et combattre séparément. Il insulte les députés que les barbares envoyaient à l’autre consul. Ceux-ci, bouillants de fureur, dévouent solennellement aux dieux tout ce qui tombera entre leurs mains. De quatre-vingt mille soldats, de quarante mille esclaves ou valets d’armée, il n’échappa, clit-on, que dix hommes. Cépion fut des dix. Les barbares tinrent religieusement leur serment ; ils tuèrent dans les deux camps tout être vivant, ramassèrent les armes, et jetèrent l’or et l’argent, les chevaux même dans le Rhône.

Cette journée, aussi terrible que celle de Cannes, leur ouvrait l’Italie. La fortune de Rome les arrêta dans la Province et les détourna vers les Pyrénées. De là, les Cimbres se répandirent sur toute l’Espagne, tandis que le reste des barbares les attendait dans la Gaule.

Pendant qu’ils perdent ainsi le temps et vont se briser contre les montagnes et l’opiniâtre courage des Geltibériehs, Rome épouvantée avait appelé Marius de l’Afrique. Il ne fallait pas moins que l’homme d’Arpinum, en qui tous les Italiens voyaient un des leurs, pour rassurer l’Italie et l’armer unanimement contre les barbares. Ce dur soldat, presque aussi terrible aux siens qu’à l’ennemi, farouche comme les Cimbres qu’il allait combattre, fut, pour Rome, un dieu sauveur. Pendant quatre ans que l’on attendit les barbares, le peuple, ni même le sénat, ne put se décider à nommer un autre consul que Marius. Arrivé dans la Province, il endurcit d’abord ses soldats par de prodigieux travaux. Il leur fit creuser la Fossa Mariana, qui facilitait ses communications avec la mer, et permettait aux navires d’éviter l’embouchure du Rhône, barré par les sables. En même temps, il accablait les Tectosages et s’assurait de la fidélité de la Province avant que les barbares se remissent en mouvement.

Enfin ceux-ci se dirigèrent vers l’Italie, le seul pays de l’Occident qui eût encore échappé h leurs ravages. Mais la difficulté de nourrir une si grande multitude les obligea de se séparer. Les Cimbres et les Tigurins tournèrent par l’Helvétie et le Norique ; les Ambrons et les Teutons, par un chemin plus direct, devaient passer sur le ventre aux légions de Marius, pénétrer en Italie par les Alpes maritimes et retrouver les Cimbres aux bords du Pô.

Dans le camp retranché d’où il les observait, d’abord près d’Arles, puis sous les murs d’Aquae Sextix (Aix), Marius leur refusa obstinément la bataille. Il voulait habituer les siens à voir ces barbares , avec leur taille énorme, leurs yeux farouches, leurs armes et leurs vêtements bizarres. Leur roi Teutobochus franchissait d’un saut quatre et même six chevaux mis de front ; quand il fut conduit en triomphe à Rome, il était plus haut que les trophées. Les barbares, défilant devant les retranchements, défiaient les Romains par mille outrages : N’avez-vous rien à dire à vos femmes ? disaient-ils, nous serons bientôt auprès d’elles. Un jour, un de ces géants du Nord vint jusqu’aux portes du camp provoquer Marius lui-même. Le général lui fit répondre que, s’il était las de la vie, il n’avait qu’à s’aller pendre ; et comme le Teuton insistait, il lui envoya un gladiateur. Ainsi il arrêtait l’impatience des siens ; et cependant il savait ce qui se passait dans leur camp par le jeune Sertorius, qui parlait leur langue , et se mêlait à eux sous l’habit gaulois.

Marius, pour faire plus vivement souhaiter la bataille à ses soldats, avait placé son camp sur une colline sans eau qui dominait un fleuve. « Vous êtes, des hommes, leur dit-il, vous aurez de l’eau pour du sang. » Le combat s’engagea en effet bientôt aux bords du fleuve. Les Ambrons, qui étaient seuls dans cette première action, étonnèrent d’abord les Romains par leurs cris de guerre qu’ils faisaient retentir comme un mugissement dans leurs boucliers : Ambrons! Ambrons! Les Romains vainquirent pourtant, mais ils furent repoussés du camp par les femmes des Ambrons ; elles s’armèrent pour défendre leur liberté et leurs enfants, et elles frappaient du haut de leurs chariots sans distinction d’amis ni d’ennemis. Toute la nuit les barbares pleurèrent leurs morts avec des hurlements sauvages qui, répétés par les échos des montagnes et du fleuve, portaient l’épouvante dans l’âme même des vainqueurs. Le surlendemain, Marius les attira par sa cavalerie à une nouvelle action. Les Ambrons-Teutons, emportés par leur courage, traversèrent la rivière et furent écrasés dans son lit. Un corps de trois mille Romains les prit par derrière, et décida leur défaite. Selon l’évaluation la plus modérée, le nombre des barbares pris ou tués fut de cent mille. La vallée, engraissée de leur sang, devint célèbre par sa fertilité. Les habitants du pays n’enfermaient, n’étayaient leurs vignes qu’avec des os de morts. Le village de Pourrières rappelle encore aujourd’hui le nom donné à la plaine : Campi putridi, champ de la putréfaction. Quant au butin, l’armée le donna tout entier à Marius, qui, après un sacrifice solennel, le brûla en l’honneur des dieux. Une pyramide fut élevée à Marius, un temple à la Victoire. L’église de Sainte-Victoire, qui remplaça le temple, reçut jusqu’à la Révolution française une procession annuelle, dont l’usage ne s’était jamais interrompu. La pyramide subsista jusqu’au quinzième siècle ; et Pourrières avait pris pour armoiries le triomphe de Marius représenté sur un des bas -reliefs dont ce monument était orné.

Cependant les Gimbres, ayant passé les Alpes Noriques, étaient descendus dans la vallée de l’Adige. Les soldats de Catulus ne les voyaient qu’avec terreur se jouer, presque nus, au milieu des glaces, et se laisser glisser sur leurs boucliers du haut des Alpes à travers les précipices. Catulus, général méthodique, se croyait en sûreté derrière l’Adige couvert par un petit fort. Il pensait que les ennemis s’amuseraient à le forcer. Ils entassèrent des roches, jetèrent toute une forêt par-dessus, et passèrent. Les Romains s’enfuirent et ne s’arrêtèrent que derrière le Pô. Les Gimbres ne songeaient pas à les poursuivre. En attendant l’arrivée des Teutons, ils jouirent du ciel et du sol italiens, et se laissèrent vaincre aux douceurs de la belle et molle contrée. Le vin, le pain, tout était nouveau pour ces barbares, ils fondaient sous le soleil du Midi et sous l’action de la civilisation plus énervante encore.

Marius eut le temps de joindre son collègue. Il reçut des députés des Cimbres, qui voulaient gagner du temps : Donnez-nous, disaient-ils, des terres pour nous et pour nos frères les Teutons. — Laissez-la vos frères, répondit Marius, ils ont des terres. Nous leur en avons donné qu’ils garderont éternellement. Et comme les Cimbres le menaçaient de l’arrivée des Teutons : Ils sont ici, dit-il, il ne serait pas bien de partir sans les saluer, et il fît amener les captifs. Les Cimbres ayant demandé quel jour et en quel lieu il voulait combattre pour savoir à qui serait l'Italie, il leur donna rendez-vous pour le troisième jour dans un champ, près de Verceil.

Marius s’était placé de manière à tourner contre l’ennemi le vent, la poussière et les rayons ardents d’un soleil de juillet. L’infanterie des Gimbres formait un énorme carré, dont les premiers rangs étaient liés tous ensemble avec des chaînes de fer. Leur cavalerie, forte de quinze mille hommes, était effrayante à voir, avec ses casques chargés de mufles d’animaux sauvages, et surmontés d’ailes d’oiseaux. Le camp et l’armée barbares occupaient une lieue en longueur. Au commencement, l’aile où se tenait Marius, ayant cru voir fuir la cavalerie ennemie, s’élança à sa poursuite, et s’égara dans la poussière, tandis que l’infanterie ennemie, semblable aux vagues d’une mer immense, venait se briser sur le centre où se tenaient Catulus •et Sylla, et alors tout se perdit dans une nuée de poudre. La poussière et le soleil méritèrent le principal honneur de la victoire (101).

Restait le camp barbare, les femmes et les enfants des vaincus. D’abord, revêtues d’habits de deuil, elles supplièrent qu’on leur promît de les respecter, et qu’on les donnât pour esclaves aux prêtresses romaines du feu (le culte des éléments existait dans la Germanie). Puis, voyant leur prière reçue avec dérision, elles pourvurent elles-mêmes à leur liberté. Le mariage chez ces peuples était chose sérieuse. Les présents symboliques des noces, les bœufs attelés, les armes, le coursier de guerre, annonçaient assez à la vierge qu’elle devenait la compagne des périls de l’homme, qu’ils étaient unis dans une même destinée, à la vie et à la mort (sic vivcndum, sic pereundum, Tacit.). C’est à son épouse que le guerrier rapportait ses blessures après la bataille (ad matres et conjuges vulnera referunt ; nec illae numerare aut exigere plagas pavent). Elle les comptait, les sondait sans pâlir ; car la mort ne devait point les séparer. Ainsi, dans les poèmes Scandinaves, Brunhild se brûle sur le corps de Siegfrid. D’abord les femmes des Gimbres affranchirent leurs enfants par la mort ; elles les étranglèrent ou les jetèrent sous les roues des chariots. Puis elles se pendaient, s’attachaient par un nœud coulant aux cornes des bœufs, et les piquaient ensuite pour se faire écraser. Les chiens de la horde défendirent leurs cadavres ; il fallut les exterminer à coups de flèches.

Ainsi s’évanouit cette terrible apparition du Nord, qui avait jeté tant d’épouvante dans l’Italie. Le mot cimbrique resta synonyme de fort et de terrible. Toutefois Rome ne sentit point le génie héroïque de ces nations, qui devaient un jour la détruire ; elle crut à son éternité. Les prisonniers qu’on put faire sur les Gimbres furent distribués aux villes comme esclaves publics, ou dévoués aux combats de gladiateurs.

Marius fit ciseler sur son bouclier la figure d’un Gaulois tirant la langue, image populaire à Rome dès le temps de Torquatus. Le peuple l’appela le troisième fondateur de Rome, après Romulus et Camille. On faisait des libations au nom de Marius, comme en l’honneur de Bacchus ou de Jupiter. Lui-même, enivré de sa victoire sur les barbares du Nord et du Midi, sur la Germanie et sur les Indes Africaines, ne buvait plus que dans cette coupe à deux anses où, selon la tradition, Bacchus avait bu après sa victoire des Indes [16]


CHAPITRE II
État de la Gaule dans le siècle qui précède la conquête. — Druidisme. — Conquête de César (58-51 av. J.-C. ).

Ce grand événement de l’invasion cimbrique n’eut qu’une influence fort indirecte sur les destinées de la Gaule, qui en fut le principal théâtre. Les Kymry-Teutons étaient trop barbares pour s’incorporer avec les tribus gauloises que le druidisme avait déjà tirées de leur grossièreté primitive. Examinons avec quelque détail cette religion druidique[17] qui commença la culture morale de la Gaule, prépara l’invasion romaine, et fraya la voie au christianisme. Elle devait avoir atteint tout son développement, toute sa maturité dans le siècle qui précéda la conquête de César ; peut-être même penchait-elle vers son déclin ; l’influence politique des druides avait du moins diminué.

Il semble que les Galls aient d’abord adoré des objets matériels, des phénomènes, des agents de la nature : lacs, fontaines, pierres, arbres, vents, en particulier le Kirk. Ce culte grossier fut, avec le temps, élevé et généralisé. Ces êtres, ces phénomènes eurent leurs génies ; il en fut de même des lieux et des tribus. De là, le dieu Tarann, esprit du tonnerre ; Vosège, déification des Vosges ; Pennin, des Alpes ; Arduinne, des Ardennes. De là le Génie des Arvernes ; Bibracte, déesse et cité des Edues ; Aventia, chez les Helvètes ; Nemausus (Nîmes) chez les Arécomikes, etc., etc.

Par un degré d’abstraction de plus, les forces générales de la nature, celles de l’âme humaine et de la société furent aussi déifiées. Tarann devint le dieu du ciel, le moteur et l’arbitre du monde. Le soleil, sous le nom de Bel ou Belen, fît naître les plantes salutaires et présida à la médecine ; Heus ou Hesus à la guerre ; Teutatès au commerce et à l’industrie ; l’éloquence même et la poésie eurent leur symbole dans Ogmius, armé comme Hercule de la massue et de l’arc, et entraînant après lui des hommes attachés par l’oreille à des chaînes d’or et d’ambre qui sortaient de sa bouche[18].

On voit qu’il y a ici quelque analogie avec l’Olympe des Grecs et des Romains[19]. La ressemblance se changea en identité, lorsque la Gaule, soumise à la domination de Rome, eut subi, quelques années seulement, l’influence des idées romaines. Alors le polythéisme gaulois, honoré et favorisé par les empereurs, finit par se fondre dans celui de l’Italie, tandis que le druidisme , ses mystères, sa doctrine, son sacerdoce, furent cruellement proscrits.

Les druides enseignaient que la matière et l’esprit sont éternels, que la substance de l’univers reste inaltérable sous la perpétuelle variation des phénomènes où domine tour à tour l’influence de l’eau et du feu ; qu’enfin l’âme humaine est soumise à la métempsycose. A ce dernier dogme se rattachait l’idée morale de peines et de récompenses ; ils considéraient les degrés de transmigration inférieurs à la condition humaine comme des états d’épreuves et de châtiment. Ils avaient même un autre monde [20] , un monde de bonheur. L’âme y conservait son identité, ses passions, ses habitudes. Aux funérailles, on brûlait des lettres que le mort devait lire ou remettre à d’autres morts. Souvent même ils prêtaient de l’argent à rembourser dans l’autre vie.

Ces deux notions combinées de la métempsycose et d’une vie future faisaient la base du système des druides. Mais leur science ne se bornait pas là ; ils étaient de plus métaphysiciens, physiciens, médecins, sorciers, et surtout astronomes. Leur année se composait de lunaisons, ce qui fît dire aux Romains que les Gaulois mesuraient le temps par nuits et non par jours ; ils expliquaient cet usage par l’origine infernale de ce peuple, et sa descendance du dieu Pluton. La médecine druidique était uniquement fondée sur la magie. Il fallait cueillir le Samolus à jeun et de la main gauche, l’arracher de terre sans le regarder, et le jeter de même dans les réservoirs où les bestiaux allaient boire ; c’était un préservatif contre leurs maladies. On se préparait à la récolte de la sélage par des ablutions et une offrande de pain et de vin ; on partait nu-pieds, habillé de blanc ; sitôt qu’on avait aperçu la plante, on se baissait comme par hasard, et, glissant la main droite sous son bras gauche, on l’arrachait sans jamais employer le fer, puis on l’enveloppait d’un linge qui ne devait servir qu’une fois. Autre cérémonial pour la verveine. Mais le remède universel, la panacée, comme l’appelaient les druides, c’était le fameux gui. Ils le croyaient semé sur le chêne par une main divine, et trouvaient dans l’union de leur arbre sacré avec la verdure éternelle du gui un vivant symbole du dogme de l’immortalité. On le cueillait en hiver, à l’époque de la floraison, lorsque la plante est le plus visible, et que ses longs rameaux verts, ses feuilles et les touffes jaunes de ses fleurs, enlacés à l’arbre dépouillé, présentent seuls l’image de la vie, au milieu d’une nature morte et stérile.

C’était le sixième jour de la lune que le gui devait être coupé ; un druide en robe blanche montait sur l’arbre, une serpe d’or à la main, et tranchait la racine de la plante, que d’autres druides recevaient dans une saie blanche ; car il ne fallait pas qu’elle touchât la terre. Alors on immolait deux taureaux blancs dont les cornes étaient liées pour la première fois.

Les druides prédisaient l’avenir d’après le vol des oiseaux et l’inspection des entrailles des victimes. Ils fabriquaient aussi des talismans, comme les chapelets d’ambre que les guerriers portaient sur eux dans les batailles, et qu’on retrouve souvent à leur côté dans les tombeaux. Mais nul talisman n’égalait l’œuf de serpent[21]. Ces idées d’œuf et de serpent rappellent l’œuf cosmogonique des mythologies orientales, ainsi que la métempsycose et l’éternelle rénovation dont le serpent était l’emblème.

Des magiciennes et des prophétesses étaient affiliées à l’ordre des druides, mais sans en partager les prérogatives. Leur institut leur imposait des lois bizarres et contradictoires ; ici la prétresse ne pouvait dévoiler l’avenir qu’à l’homme qui l’avait profanée ; là elle se vouait à une virginité perpétuelle ; ailleurs, quoique mariée, elle était astreinte à de longs célibats. Quelquefois ces femmes devaient assister à des sacrifices nocturnes, toutes nues, le corps teint de noir, les cheveux en désordre, s’agitant dans des transports frénétiques. La plupart habitaient des écueils sauvages, au milieu des tempêtes de l’archipel armoricain. À Séna (Sein) était l’oracle célèbre des neuf vierges terribles appelées Sènes du nom de leur île. Pour avoir le droit de les consulter, il fallait être marin et encore avoir fait le trajet dans ce seul but. Ces vierges connaissaient l’avenir ; elles guérissaient les maux incurables ; elles prédisaient et faisaient la tempête.

Les prêtresses des Nannetes, à l’embouchure de la Loire, habitaient un des îlots de ce fleuve. Quoiqu’elles fussent mariées, nul homme n’osait approcher de leur demeure ; c’étaient elles qui, à des époques prescrites, venaient visiter leurs maris sur le continent. Parties de l’île à la nuit close, sur de légères barques qu’elles conduisaient elles-mêmes, elles passaient la nuit dans des cabanes préparées pour les recevoir ; mais, dès que l’aube commençait à paraître, s’arrachant des bras de leurs époux, elles couraient à leurs nacelles, et regagnaient leur solitude à force de rames. Chaque année, elles devaient, dans l’intervalle d’une nuit à l’autre, couronnées de lierre et de vert feuillage, abattre et reconstruire le toit de leur temple. Si l’une d’elles par malheur laissait tomber à terre quelque chose de ses matériaux sacrés, elle était perdue ; ses compagnes se précipitaient sur elle avec d’horribles cris, la déchiraient, et semaient çà et là ses chairs sanglantes. Les Grecs crurent retrouver dans ces rites le culte de Bacchus ; ils assimilèrent aussi aux orgies de Samothrace d’autres orgies druidiques célébrées dans une île voisine de la Bretagne d’où les navigateurs entendaient avec effroi, de la pleine mer, des cris furieux et le bruit des cymbales barbares.

La religion druidique avait sinon institué, du moins adopté et maintenu les sacrifices humains. Les prêtres perçaient la victime au-dessus du diaphragme, et tiraient leurs pronostics de la pose dans laquelle elle tombait, des convulsions de ses membres, de l’abondance et de la couleur de son sang ; quelquefois ils la crucifiaient à des poteaux dans l’intérieur des temples, ou faisaient pleuvoir sur elle, jusqu’à la mort, une nuée de flèches et de dards. Souvent aussi on élevait un colosse en osier ou en foin, on le remplissait d’hommes vivants, un prêtre y jetait une torche allumée, et tout disparaissait bientôt dans des flots de fumée et de flamme. Ces horribles offrandes étaient sans doute remplacées souvent par des dons votifs. Ils jetaient des lingots d’or et d’argent dans les lacs, ou les clouaient dans les temples.

Un mot sur la hiérarchie. Elle comprenait trois ordres distincts. L’ordre inférieur était celui des bardes, qui conservaient dans leur mémoire les généalogies des clans, et chantaient sur la rotte les exploits des chefs et les traditions nationales ; puis venait le sacerdoce proprement dit, composé des ovates et des druides. Les ovates étaient chargés de la partie extérieure du culte et de la célébration des sacrifices. Ils étudiaient spécialement les sciences naturelles appliquées à la religion, l’astronomie, la divination, etc. Interprètes des druides, aucun acte civil ou religieux ne pouvait s’accomplir sans leur ministère.

Les druides, ou hommes des chênes[22], étaient le couronnement de la hiérarchie. En eux résidaient la puissance et la science. Théologie, morale, législation, toute haute connaissance était leur privilège. L’ordre des druides était électif. L’initiation, mêlée de sévères épreuves, au fond des bois ou des cavernes, durait quelquefois vingt années, il fallait apprendre de mémoire toute science sacerdotale ; car ils n’écrivaient rien, du moins jusqu’à l’époque où ils purent se servir des caractères grecs.

L’assemblée la plus solennelle des druides se tenait une fois l’an sur le territoire des Garnutes, dans un lieu consacré, qui passait pour le point central de toute la Gaule ; on y accourait des provinces les plus éloignées. Les druides sortaient alors de leurs solitudes, siégeaient au milieu du peuple et rendaient leurs jugements. Là sans doute ils choisissaient le druide suprême, qui devait veiller au maintien de l’institution. Il n’était pas rare que l’élection de ce chef excitât la guerre civile.

Quand même le druidisme n’eût pas été affaibli par ces divisions, la vie solitaire à laquelle la plupart des membres de l’ordre semblent s’être voués devaient le rendre peu propre à agir puissamment sur le peuple. Ce n’était pas d’ailleurs ici comme en Egypte une population agglomérée sur une étroite ligne. Les Gaulois étaient dispersés dans les forêts, dans les marais qui couvraient leur sauvage pays, au milieu des hasards d’une vie barbare et guerrière. Le druidisme n’eut pas assez de prise sur ces populations disséminées, isolées. Elles lui échappèrent de bonne heure.

Ainsi, lorsque César envahit la Gaule [23] , elle semblait convaincue d’impuissance pour s’organiser elle-même. Le vieil esprit de clan, l’indisciplinabilité guerrière, que le druidisme semblait devoir comprimer, avait repris vigueur ; seulement la différence des forces avait établi une sorte de hiérarchie entre les tribus ; certaines étaient clientes des autres ; comme les Carnutes des Rhèmes, les Sénons des Édues, etc. (Chartres, Reims, Sens, Autun).

Des villes s’étaient formées, espèces d’asil es au milieu de cette vie de guerre. Mais tous les cultivateurs étaient serfs, et César pouvait dire : Il n’y a que deux ordres en Gaule, les druides et les cavaliers (equites). Les druides étaient les plus faibles. C’est un druide des Édues qui appela les Romains.

J’ai parlé ailleurs de ce prodigieux César et des motifs qui l’avaient décidé à quitter si longtemps Rome pour la Gaule, à s’exiler pour revenir maître. L’Italie était épuisée, l’Espagne indisciplinable ; il fallait la Gaule pour asservir le monde. J’aurais voulu voir cette blanche et pâle figure, fanée avant l’âge par les débauches de Rome, cet homme délicat et épileptique, marchant sous les pluies de la Gaule, à la tête des légions, traversant nos fleuves à la nage ; ou bien à cheval entre les litières où ses secrétaires étaient portés, dictant quatre, six lettres à la fois, remuant Rome du fond de la Belgique, exterminant sur son chemin deux millions d’hommes [24] et domptant en dix années la Gaule, le Rhin et l’Océan du Nord (58-49).

Ce chaos barbare et belliqueux de la Gaule était une superbe matière pour un tel génie. De toutes parts, les tribus gauloises appelaient alors l’étranger. Le druidisme affaibli semble avoir dominé dans les deux Bretagnes et dans les bassins de la Seine et de la Loire. Au midi, les Arvernes et toutes les populations ibériennes de l’Aquitaine étaient généralement restés fidèles à leurs chefs héréditaires. Dans la Celtique même, les druides n’avaient pu résister au vieil esprit de clan qu’en favorisant la formation d’une population libre dans les grandes villes, dont les chefs ou patrons étaient du moins électifs, comme les druides. Ainsi deux factions partageaient tous les États gaulois ; celle de l’hérédité ou des chefs de clans, celle de l’élection, ou des druides et des chefs temporaires du peuple des villes [25]. A la tète de la seconde se trouvaient les Édues ; à la tête de la première, les Arvernes et les Séquanes. Ainsi commençait dès lors l’opposition de la Bourgogne (Édues) et de la Franche-Comté (Séquanes). Les Séquanes, opprimés par les Édues qui leur fermaient la Saône et arrêtaient leur grand commerce de porcs, appelèrent de la Germanie des tribus étrangères au druidisme, qu’on nommait du nom commun de Suèves. Ces barbares ne demandaient pas mieux. Ils passèrent le Rhin, sous la conduite d’un Arioviste, battirent les Édues, et leur imposèrent un tribut ; mais ils traitèrent plus mal encore les Séquanes qui les avaient appelés ; ils leur prirent le tiers de leurs terres, selon l’usage des conquérants germains, et ils en voulaient encore autant. Alors Édues et Séquanes, rapprochés par le malheur, cherchèrent d’autres secours étrangers. Deux frères étaient tout-puissants parmi les Edues. Dumnorix, enrichi par les impôts et les péages dont il se faisait donner le monopole de gré ou de force, s’était rendu cher au petit peuple des villes et aspirait à la tyrannie ; il se lia avec les Gaulois helvétiens, épousa une Helvétienne, et engagea ce peuple à quitter ses vallées stériles pour les riches plaines de la Gaule. L’autre frère, qui était druide, titre vraisemblablement identique avec celui de clivitiac que César lui donne comme nom propre, chercha pour son pays des libérateurs moins barbares. Il se rendit à Rome, et implora l’assistance du sénat, qui avait appelé les Edues parents et amis du peuple romain. Mais le chef des Suèves envoya de son côté, et trouva le moyen de se faire donner aussi le titre d’ami de Rome. L’invasion imminente des Helvètes obligeait probablement le sénat à s’unir avec Arioviste.

Ces montagnards avaient fait depuis trois ans de tels préparatifs, qu’on voyait bien qu’ils voulaient s’interdire à jamais le retour. Ils avaient brûlé leurs douze villes et leurs quatre cents villages, détruit les meubles et les provisions qu’ils ne pouvaient emporter. On disait qu’ils voulaient percer à travers toute la Gaule, et s’établir à l’occident, dans le pays des Santones (Saintes). Sans doute ils espéraient trouver plus de repos sur les bords du grand Océan qu’en leur rude Helvétie, autour de laquelle venaient se rencontrer et se combattre toutes les nations de l’ancien monde, Galls, Cimbres, Teutons, Suèves, Romains. En comptant les femmes et les enfants, ils étaient au nombre de trois cent soixante-dix-huit mille. Ce cortège embarrassant leur faisait préférer le chemin de la province romaine. Ils y trouvèrent à l’entrée, vers Genève, César qui leur barra le chemin, et les amusa assez longtemps pour élever du lac au Jura un mur de dix mille pas et de seize pieds de haut. Il leur fallut donc s’engager par les âpres vallées du Jura, traverser le pays des Séquanes, et remonter la Saône. César les atteignit comme ils passaient le fleuve, attaqua la tribu des Tigurins, isolée des autres, et l’extermina. Manquant de vivres par la mauvaise volonté de l’Édue Dumnorix et du parti qui avait appelé les Helvètes, il fut obligé de se détourner vers Bibracte (Autun). Les Helvètes crurent qu’il fuyait, et le poursuivirent à leur tour. César, ainsi placé entre des ennemis et des alliés malveillants, se tira d’affaire par une victoire sanglante. Les Helvètes, atteints de nouveau dans leur fuite vers le Rhin, furent obligés de rendre les armes, et de s’engager à retourner dans leur pays. Six mille d’entre eux, qui s’enfuirent la nuit pour échapper à cette honte, furent ramenés par la cavalerie romaine, et, dit César, traités en ennemis.

Ce n’était rien d’avoir repoussé les Helvètes, si les Suèves envahissaient la Gaule. Les migrations étaient continuelles : déjà cent vingt mille guerriers étaient passés. La Gaule allait devenir Germanie. César parut céder aux prières des Séquanes et des Édues opprimés par les barbares. Le même druide qui avait sollicité les secours de Rome guida César vers Arioviste et se chargea d’explorer le chemin. Le chef des Suèves avait obtenu de César lui-même, dans son consulat, le titre d’allié du peuple romain ; il s’étonna d’être attaqué par lui : « Ceci, disait le barbare, est ma Gaule à moi ; vous avez la vôtre… si vous me laissez en repos, vous y gagnerez ; je ferai toutes les guerres que vous voudrez, sans peine ni péril pour vous… Ignorez-vous quels hommes sont les Germains ? voilà plus de quatorze ans que nous n’avons dormi sous un toit [26]. » Ces paroles ne faisaient que trop d’impression sur l’armée romaine : tout ce qu’on rapportait de la taille et de la férocité cle ces géants du Nord épouvantait les petits hommes du Midi. On ne voyait dans le camp que gens qui faisaient leur testament. César leur en fit honte : « Si vous m’abandonnez, dit-il, j’irai toujours : il me suffit de la dixième légion. » Il les mène ensuite à Besançon, s’en empare, pénètre jusqu’au camp des barbares non loin du Rhin, les force de combattre, quoiqu’ils eussent voulu attendre la nouvelle lune, et les détruit dans une furieuse bataille : presque tout ce qui échappa périt dans le Rhin.

Les Gaulois du Nord, Belges et autres, jugèrent, non sans vraisemblance, que, si les Romains avaient chassé les Suèves, ce n’était que pour leur succéder dans la domination des Gaules. Ils formèrent une vaste coalition, et César saisit ce prétexte pour pénétrer dans la Belgique. Il emmenait comme guide et interprète le divitiac des Édues [27] ; il était appelé par les Sénons, anciens vassaux des Édues, par les Rhèmes, suzerains du pays druidique des Garnutes. Vraisemblablement, ces tribus vouées au druidisme, ou du moins au parti populaire, voyaient avec plaisir arriver l’ami des druides, et comptaient l’opposer aux Belges septentrionaux, leurs féroces voisins. C’est ainsi que, cinq siècles après, le clergé catholique des Gaules favorisa l’invasion des Francs contre les Visigoths et les Bourguignons ariens.

C’était pourtant une sombre et décourageante perspective pour un général moins hardi, que cette guerre dans les plaines bourbeuses, dans les forêts vierges de la Seine et de la Meuse. Comme les conquérants de l’Amérique, César était souvent obligé de se frayer une route la hache à la main, de jeter des ponts sur les marais, d’avancer avec ses légions, tantôt sur terre ferme, tantôt à gué ou à la nage. Les Belges entrelaçaient les arbres de leurs forêts, comme ceux de l’Amérique le sont naturellement par les lianes. Mais les Pizarre et les Cortez, avec une telle supériorité d’armes, faisaient la guerre à coup sûr ; et qu’étaient-ce que les Péruviens en comparaison de ces dures et colériques populations des Bellovaques et des Nerviens (Picardie, Hainaut-Flandre), qui venaient par cent mille attaquer César ? Les Bellovaques et les Suessions s’accommodèrent par l’entremise du divitiac des Édues [28]. Mais les Nerviens, soutenus par les Atrebates et les Yeromandui, surprirent l’armée romaine en marche, au bord de la Sambre, dans la profondeur de leurs forêts, et se crurent au moment de la détruire. César fut obligé de saisir une enseigne et de se porter lui-même en avant : ce brave peuple fut exterminé. Leurs alliés, les Cimbres qui occupaient Àduat (Namur ?), effrayés des ouvrages dont César entourait leur ville, feignirent de se rendre, jetèrent une partie de leurs armes du haut des murs, et avec le reste attaquèrent les Romains. César en vendit comme esclaves cinquante-trois mille.

Ne cachant plus alors le projet de soumettre la Gaule, il entreprit la réduction de toutes les tribus des rivages. Il perça les forêts et les marécages des Ménapes et des Morins (Zélande et Gueldre, Gand, Bruges, Boulogne) ; un de ses lieutenants soumit les Unelles, Éburoviens et Lexoviens (Coutances, Évreux, Lisieux) ; un autre, le jeune Crassus, conquit l’Aquitaine, quoique les barbares eussent appelé d’Espagne les vieux compagnons de Sertorius [29]. César lui-même attaqua les Yénètes et autres tribus de notre Bretagne. Ce peuple amphibie n’habitait ni sur la terre ni sur les eaux ; leurs forts, dans des presqu’îles inondées et abandonnées tour à tour par le flux, ne pouvaient être assiégés ni par terre ni par mer. Les Vénètes communiquaient sans cesse avec l’autre Bretagne, et en tiraient des secours. Pour les réduire, il fallait être maître de la mer. Rien ne rebutait César. Il fit des vaisseaux, il fit des matelots, leur apprit à fixer les navires bretons en les accrochant avec des mains de fer et fauchant leurs cordages. Il traita durement ce peuple dur ; mais la petite Bretagne ne pouvait être vaincue que dans la grande. César résolut d’y passer.

Le monde barbare de l’Occident qu’il avait entrepris de dompter était triple. La Gaule, entre la Bretagne et la Germanie, était en rapport avec l’une et l’autre. Les Cimbri se trouvaient dans les trois pays ; les Helvii et les Boii dans la Germanie et dans la Gaule ; les Parisii et les Atrebates gaulois existaient aussi en Bretagne. Dans les discordes de la Gaule, les Bretons semblent avoir été pour le parti druidique, comme les Germains pour celui des chefs de clans. César frappa les deux partis et au dedans et au dehors ; il passa l’Océan, il passa le Rhin.

Deux grandes tribus germaniques, les Usipiens et les Teuctères, fatigués au nord par les incursions des Suèves comme les Helvètes l’avaient été au midi, venaient de passer aussi dans la Gaule (55). César les arrêta, et, sous prétexte que, pendant les pourparlers, il avait été attaqué par leur jeunesse, il fondit sur eux à l’improviste, et les massacra tous. Pour inspirer plus de terreur aux Germains, il alla chercher ces terribles Suèves, près desquels aucune nation n’osait habiter ; en dix jours il jeta un pont sur le Rhin, non loin de Cologne, malgré la largeur et l’impétuosité de ce fleuve immense. Après avoir fouillé en vain les forêts des Suèves, il repassa le Rhin, traversa toute la Gaule, et la même année s’embarqua pour la Bretagne. Lorsqu’on apprit à Rome ces marches prodigieuses, plus étonnantes encore que des victoires, tant d’audace et une si effrayante rapidité, un cri d’admiration s’éleva. On décréta vingt jours de supplications aux dieux. Au prix des exploits de César, disait Cicéron, qu’a fait Marius ?

Lorsque César voulut passer dans la grande Bretagne, il ne put obtenir des Gaulois aucun renseignement sur l’île sacrée. L’Édue Dumnorix déclara que la religion lui défendait de suivre César ; il essaya de s’enfuir, mais le Romain, qui connaissait son génie remuant, le fit poursuivre avec ordre de le ramener mort ou vif ; il fut tué en se défendant.

La malveillance des Gaulois faillit être funeste à César dans cette expédition. D’abord ils lui laissèrent ignorer les difficultés du débarquement. Les hauts navires qu’on employait sur l’Océan tiraient beaucoup d’eau et ne pouvaient approcher du rivage. Il fallait que le soldat se précipitât dans cette mer profonde, et qu’il se formât en bataille au milieu des flots. Les barbares dont la grève était couverte avaient trop d’avantage. Mais les machines de siège vinrent au secours et nettoyèrent le rivage par une grêle de pierres et de traits. Cependant l’équinoxe approchait ; c’était la pleine lune, le moment des grandes marées. En une nuit la flotte romaine fut brisée, ou mise hors de service. Les barbares, qui dans le premier étonnement avaient donné des otages à César, essayèrent de surprendre son camp. Vigoureusement repoussés, ils offrirent encore de se soumettre. César leur ordonna de livrer des otages deux fois plus nombreux ; mais ses vaisseaux étaient réparés, il partit la même nuit sans attendre leur réponse. Quelques jours de plus, la saison ne lui eût guère permis le retour.

L’année suivante, nous le voyons presque en même temps en Illyrie, à Trêves et en Bretagne. Il n’y a que les esprits de nos vieilles légendes qui aient jamais voyagé ainsi. Cette fois, il était conduit en Bretagne par un chef fugitif du pays qui avait imploré son secours. Il ne se retira pas sans avoir mis en fuite les Bretons, assiégé le roi Caswallawn dans l’enceinte marécageuse où il avait rassemblé ses hommes et ses bestiaux. Il écrivit à Rome qu’il avait imposé un tribut à la Bretagne, et y envoya en grande quantité les perles de peu de valeur qu’on recueillait sur les côtes.

Depuis cette invasion dans l’île sacrée, César n’eut plus d’amis chez les Gaulois. La nécessité d’acheter Rome aux dépens des Gaules, de gorger tant d’amis qui lui avaient fait continuer le commandement pour cinq années, avait poussé le conquérant aux mesures les plus violentes. Selon un historien, il dépouillait les lieux sacrés, mettait des villes au pillage sans qu’elles l’eussent mérité[30]. Partout il établissait des chefs dévoués aux Romains et renversait le gouvernement populaire. La Gaule payait cher l’union, le calme et la culture dont la domination romaine devait lui faire connaître les bienfaits.

La disette obligeant César de disperser ses troupes, l’insurrection éclate partout. Les Éburons massacrent une légion, en assiègent une autre. César, pour délivrer celle-ci, passe avec huit mille hommes à travers soixante mille Gaulois. L’année suivante il assemble à Lutèce les états de la Gaule. Mais les Nerviens et les Trévires, les Sénonais et les Carnutes n’y paraissent pas. César les attaque séparément et les accable tous. Il passe une seconde fois le Rhin, pour intimider les Germains qui voudraient venir au secours. Puis il frappe à la fois les deux partis qui divisaient la Gaule ; il effraye les Sénonais, parti druidique et populaire (?), parla mort d’Acco, leur chef, qu’il fait solennellement juger et mettre à mort ; il accable les Éburons, parti barbare et ami des Germains, en chassant leur intrépide Ambiorix dans toute la forêt d’Ardennes, et les livrant tous aux tribus gauloises qui connaissaient mieux leurs retraites dans les bois et les marais, et qui vinrent, avec une lâche avidité, prendre part à cette curée. Les légions fermaient de toute part ce malheureux pays et empêchaient que personne pût échapper.

Ces barbaries réconcilièrent toute la Gaule contre César (52). Les druides et les chefs des clans se trouvèrent d’accord pour la première fois. Les Édues même étaient, au moins secrètement, contre leur ancien ami. Le signal partit de la terre druidique des Carnutes, de Genabum. Répété par des cris à travers les champs et les villages, il parvint le soir même à cent cinquante milles, chez les Arvernes, autrefois ennemis du parti druidique et populaire, aujourd’hui ses alliés. Le Vercingétorix (général en chef) de la confédération fut un jeune Arverne, intrépide et ardent. Son père, l’homme le plus puissant des Gaules dans son temps, avait été brûlé, comme coupable d’aspirer à la royauté. Héritier de sa vaste clientèle, le jeune homme repoussa toujours les avances de César et ne cessa dans les assemblées, dans les fêtes religieuses, d’animer ses compatriotes contre les Romains. Il appela aux armes jusqu’aux serfs des campagnes, et déclara que les lâches seraient brûlés vifs ; les fautes moins graves devaient être punies de la perte des oreilles ou des yeux.

Le plan du général gaulois était d’attaquer à la fois la Province au midi, au nord les quartiers des légions. César, qui était en Italie, devina tout, prévint tout. Il passa les Alpes, assura la Province, franchit les Cévennes à travers six pieds de neige, et apparut tout à coup chez les Arvernes. Le chef gaulois, déjà parti pour le Nord, fut contraint de revenir ; ses compatriotes avaient hâte de défendre leurs familles. C’était tout ce que voulait César ; il quitte son armée, sous prétexte de faire des levées chez les Allobroges, remonte le Rhône, la Saône, sans se faire connaître, par les frontières des Édues, rejoint et rallie ses légions. Pendant que le Vercingétorix croit l’attirer en assiégéant la ville éduenne de Gergovie (Moulins), César massacre tout dans Genabum. Les Gaulois accourent, et c’est pour assister à la prise de Noviodunum.

Alors le Vercingétorix déclare aux siens qu’il n’y a point de salut s’ils ne parviennent à affamer l’armée romaine ; le seul moyen pour cela est de brûler eux-mêmes leurs villes. Ils accomplissent héroïquement cette cruelle résolution. Vingt cités des Bituriges furent brûlées parleurs habitants. Mais, quand ils en vinrent à la grande Agendicum (Bourges), les habitants embrassèrent les genoux du Vercingétorix, et le supplièrent de ne pas ruiner la plus belle ville des Gaules. Ces ménagements firent leur malheur. La ville périt de même, mais par César, qui la prit avec de prodigieux efforts.

Cependant les Édues s’étaient déclarés contre César, qui, se trouvant sans cavalerie par leur défection, fut obligé de faire venir des Germains pour les remplacer. Labienus, lieutenant de César, eût été accablé dans le Nord, s’il ne s’était dégagé par une victoire (entre Lutèce et Melun). César lui-même échoua au siège de Gergovie des Arvernes. Ses affaires allaient si mal, qu’il voulait gagner la Province romaine. L’armée des Gaulois le poursuivit et l’atteignit. Ils avaient juré de ne point revoir leur maison, leur famille, leurs femmes et leurs enfants, qu’ils n’eussent au moins deux fois traversé les lignes ennemies. Le combat fut terrible : César fut obligé de payer de sa personne, il fut presque pris, et son épée resta entre les mains des ennemis. Cependant un mouvement de la cavalerie germaine au service de César jeta une terreur panique dans les rangs des Gaulois, et décida la victoire.

Ces esprits mobiles tombèrent alors dans un tel découragement, que leur chef ne put les rassurer qu’en se retranchant sous les murs d’Alésia, ville forte située au haut d’une montagne (dans l’Auxois). Bientôt atteint par César, il renvoya ses cavaliers, les chargea de répandre par toute la Gaule qu’il avait des vivres pour trente jours seulement, et d’amener à son secours tous ceux qui pouvaient porter les armes. En effet, César n’hésita point d’assiéger cette grande armée. Il entoura la ville et le camp gaulois d’ouvrages prodigieux : d’abord trois fossés, chacun de quinze ou vingt pieds de large et d’autant de profondeur ; un rempart de douze pieds ; huit rangs de petits fossés, dont le fond était hérissé de pieux et couvert de branchages et de feuilles ; des palissades de cinq rangs d’arbres, entrelaçant leurs branches. Ces ouvrages étaient répétés du côté de la campagne, et prolongés dans un circuit de quinze milles. Tout cela fut terminé en moins de cinq semaines, et par moins de soixante mille hommes.

La Gaule entière vint s’y briser. Les efforts désespérés des assiégés réduits à une horrible famine, ceux de deux cent cinquante mille Gaulois qui attaquaient les Romains du côté de la campagne, échouèrent également. Les assiégés virent avec désespoir leurs alliés, tournés par la cavalerie de César, s’enfuir et se disperser. Le vercingétorix, conservant seul une âme ferme au milieu du désespoir des siens, se désigna et se livra comme l’auteur de toute la guerre. Il monta sur son cheval de bataille, revêtit sa plus riche armure, et, après avoir tourné en cercle autour du tribunal de César, il jeta son épée, son javelot et son casque aux pieds du Romain sans dire un seul mot.

L’année suivante, tous les peuples de la Gaule essayèrent encore de résister partiellement, et d’user les forces de l’ennemi qu’ils n’avaient pu vaincre. La seule Uxellodunum (Cap-de-Nac, dans le Quercy ?) arrêta longtemps César. L’exemple était dangereux ; il n’avait pas de temps à perdre en Gaule ; la guerre civile pouvait commencer à chaque instant en Italie ; il était perdu s’il fallait consumer des mois entiers devant chaque bicoque. Il fit alors, pour effrayer les Gaulois, une chose atroce, dont les Romains, du reste, n’avaient que trop souvent donné l’exemple : il fit couper le poing à tous les prisonniers.

Dès ce moment, il changea de conduite à l’égard des Gaulois : il fit montre envers eux d’une grande douceur ; il les ménagea pour les tributs au point d’exciter la jalousie de la Province. Le tribut fut même déguisé sous le nom honorable de solde militaire. Il engagea à tout prix leurs meilleurs guerriers dans ses légions ; il en composa une légion tout entière, dont les soldats portaient une alouette sur leur casque, et qu’on appelait pour cette raison l’Alauda. Sous cet emblème tout national de la vigilance matinale et de la vive gaieté, ces intrépides soldats passèrent les Alpes en chantant, et jusqu’à Pharsale poursuivirent de leurs bruyants défis les taciturnes légions de Pompée. L’alouette gauloise, conduite par l’aigle romaine, prit Rome pour la seconde fois, et s’associa aux triomphes de la guerre civile. La Gaule garda, pour consolation de sa liberté, l’épée que César avait perdue dans la dernière guerre. Les soldats romains voulaient l’arracher du temple où les Gaulois l’avaient suspendue : Laissez-la, dit César en souriant, elle est sacrée.

  1. Longtemps même après la mort d’Alexandre, Cassandre, devenu roi de Macédoine, se promenait un jour à Delphes, et examinait les statues ; ayant aperçu tout à coup celle d’Alexandre, il en fut tellement saisi qu’il frissonna de tout son corps, et fut frappé d’un étourdissement. (Plutarque.)
  2. App. 1
  3. Il ne faut pas confondre les Ibères avec leurs voisins les Cantabres. M. W. de Humboldt a établi cette distinction dans son admirable petit livre sur la langue des Basques. Voyez les Éclaircissements.
  4. App. 2.
  5. lbériens des montagnes. W. de Humboldt. Voy. les Éclaircissements.
  6. Alb, montagne, dans la langue gaélique. — Gor, élevé, en basque.
  7. App. 3.
  8. Voy. les Éclaircissements.
  9. Is-Ombria, Basse-Ombrie.
  10. Quelques savants ont même douté que leurs oppida, au temps de César, fussent autre chose que des lieux de refuge.
  11. App. 4.
  12. App. 5.
  13. Elle en livra quatre mille aux Romains.
  14. App. 6.
  15. Voy. mon Histoire romaine.
  16. App. 7.
  17. Ce sujet a été renouvelé par le progrès des études celtiques et l’interprétation remarquable de MM. J. Reynaud, Henri Martin, Gatien-Arnoult (1860).
  18. App. 8.
  19. Cæsar.
  20. Voy., à la fin du volume, les éclaircissements sur les traditions religieuses des Gallois et des Irlandais. J’ai rapporté ces traditions ; toutes récentes qu’elles peuvent paraître, elles portent un caractère profondément indigène. Le mythe du castor et du lac a bien l’air d’être né à l’époque où nos contrées occidentales étaient encore couvertes de forêts et de marécages.
  21. App. 9
  22. Derw (kymrique), Deru (armoricain), Dair (gaélique) : chêne.
  23. App. 10.
  24. Onze cent quatre-vingt-douze mille hommes avant les guerres civiles. (Pline.)
  25. Veir-go-breith, gaël, homme pour le jugement. App. 11.
  26. César rassure ses soldats en leur rappelant que dans la guerre de Spartacus ils ont déjà battu les Germains.
  27. C’est déjà ce divitiac qui a exploré le chemin quand César marchait contre les Suèves. — Les Germains n’ont pas de druides, dit César. Ils étaient, à ce qu’il semble, les protecteurs du parti antidruidique dans les Gaules.
  28. Jusqu’à l’expédition de Bretagne, nous voyons le divitiac des Édues accompagner partout César, qui sans doute leur faisait croire qu’il rétablirait dans la Belgique l’influence du parti éduen, c’est-à-dire druidique et populaire.
  29. Caesar
  30. Sæpius ob prædam quam ob delictum. (Suétone.)