Histoire de France (Jules Michelet)/édition 1893/Guerres de religion/Chapitre 23
CHAPITRE XXIII
Coligny, quoique malade, croyait partir la semaine qui suivrait le mariage. Il l’écrit ainsi à sa femme, dans une lettre infiniment tendre, fort touchante, qui ferait croire qu’il sentait sa situation et pensait bien que c’étaient les dernières paroles qu’il dût échanger en ce monde.
Dans un sombre petit hôtel, voisin du Louvre, tout près du cloître Saint-Germain-l’Auxerrois, il recevait coup sur coup de mauvaises nouvelles. L’édit de pacification devenait une risée ; un enfant qu’on portait au prêche pour le baptiser fut tué dans les bras de sa mère. D’autre part, le duc d’Albe avait fait étrangler Genlis et d’autres amis de Coligny, des centaines de prisonniers. Les Guises grossissaient dans Paris, et Montmorency en sortait.
Ce chef futur des politiques, en abandonnant ainsi Coligny, fut une des causes du massacre. S’il fût resté avec les siens, avec la nombreuse noblesse attachée à sa famille, on eût regardé à deux fois avant de tirer l’épée.
Il crut acquitter sa conscience en avertissant Coligny de pourvoir à sa sûreté.
Le devoir clouait celui-ci au fatal séjour de Paris ; s’il eût bougé, il perdait tout. La seule chance qu’il eût qu’on fît droit aux plaintes des protestants, et qu’on aidât d’un secours l’invasion du prince d’Orange, était dans sa persévérance, dans l’ascendant qu’il avait pris sur l’esprit du jeune roi. Partir, c’était rompre avec lui, c’était tout abandonner, recommencer la guerre civile. Dût-il mourir à Paris, cela valait encore mieux.
Sentinelle infortunée du grand parti protestant qui ne lui donnait nul appui, ni d’Angleterre, ni d’Allemagne, il périssait abandonné. On le voit parfaitement par une lettre de Catherine (21 août). Au moment où l’assassin attendait déjà Coligny, la reine mère est si convaincue de l’indifférence d’Élisabeth à cet événement, qu’elle suit avec confiance l’affaire du mariage, et propose une entrevue entre son fils Alençon et la reine d’Angleterre « sur mer, par un beau jour calme, entre Douvres, Boulogne et Calais ».
On savait parfaitement qu’Élisabeth, alarmée des grands projets de Coligny, ne vengerait nullement sa mort et prendrait fort en patience un événement qui allait fermer aux armes françaises la conquête des Pays-Bas.
Lui seul était la pierre d’achoppement. Il inquiétait l’Europe, surtout ses prétendus amis.
Le vendredi 22 août, comme il rentrait lentement chez lui, revenant du conseil et lisant une requête, il passe devant la fenêtre fatale, il est tiré… Une balle lui emporte l’index de la main droite, une autre traverse le bras gauche.
Maurevert avait tiré, comme Poltrot, de manière à blesser son homme, lors même qu’il serait cuirassé. Son arme était appuyée et pouvait tirer bien mieux. Mais la main du fanatique était restée ferme, et la main du coquin trembla.
Sans s’émouvoir, Coligny montre la fenêtre d’où l’on a tiré, et dit : « Avertissez le roi. »
Le roi jouait à la paume avec Guise et Téligny. Il jeta sa raquette, parut tout bouleversé et rentra brusquement, puis fit trois choses qui prouvaient sa bonne foi. Il ordonna l’enquête, il défendit aux bourgeois de s’armer (Registres de la ville), et il fit dire à tous les catholiques logés autour de l’amiral d’aller ailleurs, afin qu’on pût y concentrer des protestants.
On a dit qu’il voulait faire massacrer ceux-ci, qu’il les réunissait pour les envelopper. Cependant, quand on songe à la vaillance connue de cette noblesse, à sa fermeté éprouvée, on sentira que la réunir ainsi, c’était la fortifier, c’était rendre le meurtre infiniment plus difficile, préparer un combat à mort.
Je ne vois pas que Coligny ait profité de l’autorisation. Il voulut lier Charles IX, comme il avait fait en lui rendant les places de sûreté. Pourquoi eût-il voulu plus de garantie pour lui-même qu’il n’en gardait pour son parti ? Beaucoup de protestants venaient.
Mais il n’eut, à poste fixe, que des gardes du roi. Anjou eut soin d’y mettre un capitaine ennemi de l’amiral.
L’illustre chirurgien Ambroise Paré coupa le doigt blessé et fit à l’autre bras de profondes incisions. Ses amis pleuraient. Lui, merveilleusement patient : « Ce sont là des bienfaits de Dieu. » — Quelqu’un dit : « Oui, monsieur, remercions-le. Il a épargné la tête et l’entendement. »
Il y avait là un saint homme, le ministre Merlin, le même, je crois, qui sauva le coupable père de Rubens et obtint sa grâce du prince d’Orange. Merlin dit à l’amiral : « Vous faites bien, monsieur, de ne penser qu’à Dieu et d’oublier les assassins. »
Le calme et l’extraordinaire force d’âme de l’amiral parut à deux choses :
Dans l’opération très douloureuse, et qu’Ambroise Paré ne fit qu’en trois fois, ayant un mauvais instrument, le patient ne sourcilla point, et dit seulement à l’oreille d’un de ceux qui le soutenaient que Merlin donnât cent écus d’or aux pauvres de l’Église de Paris.
D’autre part, malgré tant de vraisemblances, de preuves même et d’aveux des gens de la maison fatale, comme on parlait des coupables, il dit : « Je n’ai d’ennemis que MM. de Guise. Toutefois je n’affirme point qu’ils aient fait le coup. »
Quelques hommes déterminés offrirent à l’amiral d’aller poignarder les Guises à la tête de leurs bandes, il le leur défendit.
Les maréchaux Damville, Villars et Cossé vinrent le voir. Ils le trouvèrent gai et calme. Il dit à Cossé : « Vous souvenez-vous de l’avis que je vous donnais il y a quelques heures ?… Il faut prendre vos sûretés. »
Damville, avec Téligny, alla de sa part prier le roi de venir. Il vint à deux heures et demie ; mais sa mère, son frère Anjou, Gondi, son ex-gouverneur, ne le laissèrent pas aller seul ; ils le suivirent, inquiets de ce que dirait le blessé. Ils trouvèrent la petite rue, le petit hôtel, combles de protestants armés qui les regardaient de travers et se parlaient à l’oreille, témoignaient peu de respect, croyant voir dans la reine mère et son fils Anjou les vrais assassins.
Charles IX dit ces propres paroles : « Mon père, la blessure est pour vous, la douleur pour moi, et pour moi l’outrage… Mais j’en ferai telle vengeance qu’on s’en souviendra à jamais. » Et il en fit avec fureur le plus terrible serment.
Coligny parla comme un homme qui se sent près de la mort. Parmi les plaintes des églises, il articula deux accusations :
« Pourquoi ne peut-on dire un mot dans votre conseil privé que le duc d’Albe n’en soit averti au moment même ? »
Puis il lui dit à l’oreille (ce que De Thou a supprimé par respect pour Catherine et pour Henri III) : « Souvenez-vous des avertissements que je vous ai donnés sur ceux qui trament contre vous. Si Votre Majesté tient à la vie, elle doit être sur ses gardes. »
« Vous vous échauffez trop, dit la reine. Il n’y a pas d’apparence de faire parler si longtemps un malade. » Et elle emmena le roi. Le seul Henri d’Anjou, dont la maligne nature jouissait dans le mensonge, resta un moment de plus pour dire un mot d’amitié à celui qu’il assassinait.
Cette hypocrisie pouvait-elle donner le change à Charles IX ? On peut en douter ; il rentra profondément triste et rêveur. Sa mère cependant l’obsédait pour tirer de lui ce que l’amiral avait dit si bas. Il refusa quelque temps, puis éclata tout à coup : « Ce qu’il me disoit, madame ? Si vous voulez le savoir, il disoit que tout le pouvoir s’est écoulé dans vos mains, et qu’il m’en adviendra mal. » Il sortit et s’enferma. « Nous vîmes bien dès lors, dit lui-même Henri d’Anjou, qu’il n’y avoit pas de temps à perdre pour dépêcher l’amiral. »
Cependant le roi de Navarre et le prince de Condé, qui avaient demandé en vain permission de se retirer, délibéraient chez Coligny avec quelques protestants sur ce qu’il convenait de faire. L’un d’eux dit : « Partir à l’instant. » Mais le blessé eût été difficile à transporter, et Téligny répondait de la sincérité du roi. »
Marguerite nous apprend ici un fait essentiel. On voit que les protestants ne se fiaient pas beaucoup à son mari, le roi de Navarre ; qu’ils le voyaient apprivoisé par les caresses catholiques, qu’un pressentiment leur révélait dans le petit Béarnais ce leste sauteur qui dit : « Je vais faire le saut périlleux. » Et : « Paris vaut bien une messe. » Ils lui firent signer, à lui, au prince de Condé et sans doute aux courtisans protestants de Charles IX une obligation écrite de venger l’attentat fait sur Coligny.
Le bruit s’en répandit sans doute. On sema par tout Paris la nouvelle lamentable que ces furieux protestants avaient juré d’égorger le pauvre jeune Henri de Guise. Malgré les défenses du roi, les capitaines de quartier, les meneurs des confréries, avaient fait prendre les armes. L’immensité du mouvement dépassait tout ce qu’avaient attendu Catherine et le duc d’Anjou, mouvement donné par le clergé et tout au profit de Guise (samedi 23 août).
Henri d’Anjou, qui s’était retiré si habilement derrière Guise pour lui faire frapper le premier coup sur l’amiral, perdait toute son importance, toute faveur des catholiques, tout son renom de Jarnac et de Montcontour, s’il restait toujours derrière. Il se hasarda dans Paris, non à cheval, mais à demi caché dans un coche, menant avec lui son frère bâtard, Henri d’Angoulême, à qui il promettait la place d’amiral de France s’il achevait Coligny. Sur leur route par la ville, trouvant tout le peuple armé, ému, mais trop lent encore, ils semèrent habilement une panique (le même moyen qui fit faire en 93 les massacres de septembre) : ils dirent, ce que disaient les protestants, que Montmorency avait été chercher un grand corps de cavalerie pour tomber sur Paris. L’effet désiré fut atteint. On trouva dans la peur des forces inouïes de courage ; d’officieux avertisseurs dirent qu’il fallait se hâter d’égorger les protestants.
Un petit conseil secret de la reine et des Italiens avait eu lieu à l’écart, non au Louvre, mais aux Tuileries, par-devant Le roi. Leur avis, original et singulier, était qu’il fallait profiter du mouvement, laisser les Guises égorger les chefs protestants ; le roi surviendrait alors, tomberait sur les Guises affaiblis, se trouverait débarrassé des uns et des autres, de tous les grands, et vraiment roi.
Conseil italien et classique, d’après les modèles célèbres que les petits princes italiens avaient laissés en ce genre, mais ici inapplicable. Le roi était loin de pouvoir se débarrasser des Guises, étant en réalité plutôt dans leurs mains.
Il paraît du reste avoir goûté très peu ces conseils. Un domestique des Guises ayant été arrêté, ils vinrent hypocritement dire à Charles IX qu’accablés par la calomnie et dans la disgrâce du roi, ils demandaient la permission de se retirer. Le roi dit : « Vous pouvez partir. Je saurai bien vous retrouver, s’il faut faire justice. » Ils se mirent seulement en route et s’arrêtèrent dans les faubourgs.
C’était le samedi soir (23 août). La reine mère fit un effort décisif près de son fils. Elle lui montra qu’il était seul, avec son petit régiment des gardes ; que les protestants allaient appeler à eux des renforts, soulever toutes les villes ; que les catholiques eux-mêmes, s’il n’agissait pas, agiraient sans lui, nommeraient un capitaine général. C’était lui dire précisément ce qui se fit dans la Ligue.
Elle lui dit : « Vous n’aurez pas une seule ville en France où vous retirer. »
Ce qui me prouve que le récit attribué au duc d’Anjou est vraiment de lui ou d’un homme à lui, c’est qu’à ce moment il dissimule la situation honteuse où se trouvèrent les coupables (lui, sa mère et Retz), et suppose que Catherine réussit auprès du roi. Tavannes (homme du duc d’Anjou) suit la même tradition, la moins humiliante pour le fils et la mère.
Mais voici le grand, le véritable, le naïf historien de la Saint-Barthélemy, Marguerite de Valois, qui nous apprend que le fils et la mère, repoussés apparemment de Charles IX, dans leur peur et dans leur danger, lui envoyèrent un homme qui pleurât pour eux et le décidât au massacre qui seul pouvait les sauver. Cet homme était Retz (Gondi), ex-gouverneur de Charles IX.
Marguerite nous apprend que, le lendemain dimanche, les huguenots en corps devaient venir accuser Guise solennellement devant le roi. Guise, contre qui tant de preuves se réunissaient, n’eût pu ni voulu nier un coup qui le mettait si haut dans la faveur des catholiques ; mais il eût dit qu’il n’avait rien fait que sur l’ordre de l’autorité légitime, l’ordre de monseigneur le duc d’Anjou, lieutenant général du royaume.
Ainsi, tout se fût dévoilé à la face du monde.
Anjou et Catherine allaient être convaincus d’avoir voulu tuer Coligny, parce que Coligny poussait le roi à mettre hors de France son dangereux héritier. Cela était trop évident. Avec un homme soudain et violent comme Charles IX, Anjou eût fort bien pu périr, et Catherine, menacée tant de fois d’être renvoyée en Italie, eût probablement, à ce coup, repris le chemin de Florence.
Donc, le samedi 23 août à dix heures du soir, les deux coupables, la mère et le fils, firent avouer leur cas honteux, en tâchant de donner le change sur leurs vrais motifs. Retz dit au roi, dit Marguerite : « Que le coup n’avoit été par M. de Guise, mais que mon frère le roi de Pologne et la reine ma mère avoient été de la partie. »
Pourquoi ? « Parce que la reine mère avait voulu se venger de la mort de Charry. » Bourde grossière, qu’on dut faire difficilement avaler à Charles IX. Il connaissait trop sa mère, qui n’avait ni cœur ni âme, ni amour ni haine, nulle vendetta, à coup sûr.
À l’appui de cette sottise qui ne prenait pas, Retz ajoutait tout doucement que : « Si le roi continuoit en la résolution qu’il avoit de faire justice de M. de Guise, il étoit en danger lui-même, puisque sa famille étoit accusée. »
Mais, Charles IX faisant apparemment la sourde oreille, Retz ajoutait : « Que les huguenots étoient en tel désespoir, qu’ils s’en prenoient non seulement à M. de Guise, à la reine, à M. d’Anjou, mais qu’ils croyaient aussi que le roi en fût consentant et avoient résolu de recourir aux armes la nuit même. De sorte qu’il voyoit Sa Majesté dans un très grand danger, soit du côté des huguenots, soit des catholiques par M. de Guise. »
C’était le samedi 23 à dix heures du soir, on voulait agir à minuit. Pour être en mesure, il fallait tirer un ordre immédiat. Ainsi, pas un moment de délibération ; il lui fallut se décider sur l’heure et sans remise, trancher en un moment sur la résolution suprême qui allait, à partir de cette minute, retenir à jamais, emporter sa mémoire dans l’exécration éternelle !
La peur est contagieuse. Il est probable que la peur visible de ce lâche Italien, sa pâleur, sa mine basse, courbée, son frissonnement, gagnèrent Charles IX. Sur son attitude hautaine, et sur sa colère au retour de Meaux, on l’avait cru brave. Mais il était, tous les récits l’attestent, d’un tempérament nerveux, d’une imagination infiniment impressionnable. La nuit, la situation imprévue, la pensée surtout d’avoir dans le Louvre même trente ou quarante protestants des plus redoutés, un Pardaillan, un De Piles, les premières épées de France, tout concourut à la terreur.
Ajoutons une circonstance, la première que je vais emprunter aux récits protestants (jusqu’ici je n’ai rien tiré que des sources catholiques). On apprit à Charles IX que le peuple était armé ! — « Et comment cela ? dit-il étonné. — Votre Majesté elle-même avait ordonné que chacun fût à son quartier. — Oui, mais j’avais défendu que personne prît les armes. »
Cet étonnement du roi ne se trouve que dans la Relation protestante. Fait grave déjà prouvé par les Registres de la ville. D’autant plus grave et naïf ici, qu’il a échappé à l’auteur de la Relation contre son propre système, et dément la longue préméditation qu’il attribue à Charles IX.
Retz n’a point écrit de mémoires malheureusement.
Nous ne savons pas par quel moyen décisif il gagna sa cause. Seulement il faut se rappeler qu’on parlait à un homme de tête bien peu solide, poète et fort imaginatif. L’Italien dut l’emporter, non en atténuant la chose, mais plutôt en la grandissant, en rappelant les massacres illustres de l’histoire, comme les Vêpres siciliennes, mystérieuse et soudaine extermination d’un grand peuple en une nuit, saignée immense, vastes ruisseaux de sang… Charles IX, dans sa visite à Coligny, avait demandé et vu la manche de son habit encore trempée de sang et rouge. Une très mauvaise vue pour un fou. Il s’était fort exalté, regardant toujours cette manche : « Quoi ! c’est là, répétait-il, le véritable sang de ce fameux amiral ! »
Il paraît qu’au beau milieu de l’animation il lui revint une terreur. Mais si les protestants se vengent, s’ils se soulèvent par toute la France, s’ils ont des armées étrangères, etc. À cela, le doux Italien eut une réponse facile : c’est que MM. de Guise prenaient tout sur eux, qu’ils en faisaient une affaire de vendetta, de famille, une querelle personnelle, et nullement une affaire générale de religion. La chose resterait ainsi comme ces vieilles querelles de villes italiennes, comme les meurtres des La Scala, comme les vengeances mutuelles des Montaigus, des Capulets. Le roi pouvait dormir sur les deux oreilles. Le dimanche soir, tout serait fini, Guise partirait de Paris. Et en même temps une lettre du roi pour toute la France : « Les Guises et les Châtillon se sont battus ; on n’a pas pu les en empêcher ; le roi le déplore, mais il s’en lave les mains. »
Lâche et bas conseil d’un cruel poltron, mais qui trouva le roi à son niveau.
Ce ne fut guère qu’entre onze heures et minuit que Charles IX, après ces deux longues conversations, entamé par sa mère d’abord, achevé par Retz, fasciné et magnétisé par la peur de ce misérable, défaillit et consentit…
On était si peu sûr de ses résolutions, qu’en envoyant l’ordre à Guise et à Marcel, ex-prévôt des marchands, la reine mère décida que le signal sonnerait, non pas d’abord à l’horloge du palais, assez éloignée, mais à l’église même du Louvre, à Saint-Germain-l’Auxerrois.
Chose bizarre, mais très naturelle, l’ayant enfin emporté, elle commença à avoir peur de sa propre résolution. Tavannes et le duc d’Anjou l’avouent unanimement. « Elle se serait désistée, dit Tavannes, si elle avait pu. »
« Nous allasmes, dit le duc d’Anjou, au portail du Louvre joignant le jeu de paulme, en une chambre qui regarde sur la place de la basse-cour, pour voir le commencement de l’exécution. Où nous ne fusmes pas longtemps, ainsi que nous considérions les événemens et la conséquence d’une si grande entreprise (à laquelle, pour dire vray, nous n’avions jusques alors guères bien pensé), nous entendismes à l’instant tirer un coup de pistolet. Et ne sçaurois dire en quel endroict, ni s’il offensa quelqu’un : bien sçay-je que le son seulement nous blessa si avant en l’esprit, qu’il offensa nos sens et notre jugement, espris de terreur et d’appréhension des grands désordres qui s’alloient alors commettre. Et pour y obvier, envoyasmes soudainement et en toute diligence un gentilhomme vers M. de Guise pour lui dire et espressément commander qu’il se retirast en son logis, et qu’il se gardât bien de rien entreprendre sur l’admiral, ce seul commandement faisant cesser tout le reste. Mais tôt après, le gentilhomme retournant nous dit que M. de Guise lui avoit respondu que le commandement étoit venu trop tard et que l’admiral étoit mort. »