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Histoire de France (Jules Michelet)/édition 1893/Guerres de religion/Chapitre 25

CHAPITRE XXV

Quelle part Paris eut au massacre. (Août 1572.)

Guise, Montpensier et Gonzague (Nevers), trois princes, furent les principaux exécuteurs. Ajoutez-y Tavannes, l’homme du duc d’Anjou.

Le roux et sauvage Tavannes, dont le portrait fait horreur, regardait les protestants comme des rivaux militaires avec jalousie de métier. Il se vengeait du mot qu’il avait dû avaler (que Tavannes était Espagnol). Il égaya le massacre : « Saignez, saignez, disait-il ; la saignée est bonne en août comme en mai. »

Tavannes tua en brutal soldat, Montpensier en dévot furieux, Guise et Gonzague en Italiens calculés et politiques.

D’abord Gonzague (Nevers) voulait se tirer de Paris, agir plutôt au dehors, supposant bien que les choses seraient moins en lumière et resteraient moins dans le souvenir. Il voulait qu’on le chargeât de poursuivre ceux qui fuiraient avec sa cavalerie. On ne le lui permit pas.

Guise montra dans le massacre une froideur extraordinaire pour un jeune homme de son âge. Il dit d’abord cyniquement aux troupes qu’il s’agissait d’une bataille à coup sûr, d’en finir pendant qu’on tenait ces gens, dont on aurait bon marché. Ensuite, il arrangea la chose de manière à se faire des amis, en tuant les ennemis, à rendre le massacre agréable à beaucoup de gens.

Par exemple, il mena chez M. de La Rochefoucauld un homme qui avait promesse de sa compagnie de gens d’armes, qui même n’avait voulu marcher qu’à cette expresse condition. La Rochefoucauld était aimable et plaisant, fort aimé du roi, qui le soir avait essayé de le retenir au Louvre, peut-être pour le sauver. Le matin, six masques frappent à sa porte. Le malheureux ne fait nul doute que ce ne soit une algarade du roi qui vient le faire battre. Il n’hésite pas à ouvrir, en demandant toutefois qu’on le traite doucement. Il riait quand on l’égorgea.

Téligny, gendre de l’amiral, était aussi une sorte de favori du roi ; il l’aimait, tout le monde l’aimait. On n’aurait pas pu le tuer. Mais le duc d’Anjou le faisait chercher. On l’avisa sur un toit qui fuyait, et on le tira.

Les protestants du faubourg Saint-Germain avaient tant de confiance qu’avertis, ils s’obstinèrent à tout attribuer aux Guises et envoyèrent demander la protection du roi. Grand fut leur étonnement quand, abordant en bateau près du Louvre, ils virent les gardes du roi qui tiraient sur eux ; ils s’enfuirent… Ce fou Charles IX, d’un sauvage instinct de chasseur : « Ils fuient, dit-il, ils fuient… Donnez-moi une carabine… » Et on assure qu’il tira.

Celui qui s’était chargé d’égorger le faubourg Saint-Germain avait manqué son affaire. Guise crut que tout était perdu. Il y avait plusieurs chefs, spécialement Montgommery. Il y court, se trompe de clef ; à la porte de Bucy, il ne peut sortir. Tous se sauvent. Il les suivit au grand galop, mais toujours fort distancé, jusqu’à Montfort-l’Amaury.

À son départ, les gens de l’Hôtel-de-Ville, loin d’approuver le massacre, se mirent en réclamation. Hardis de l’absence de Guise, le prévôt des marchands Charron (dont l’ex-prévôt Marcel avait usurpé la nuit les fonctions), mais qui était un magistrat et un modéré, fait prier le roi d’empêcher sa maison, ses princes et le petit peuple de tuer et piller.

Il était midi. Le roi, qui lui-même venait de tirer, accueille la demande à merveille et ordonne aux échevins de monter à cheval et d’arrêter tout. Ordre aux bourgeois de désarmer et de rentrer dans leurs maisons.

On voit que la ville était bien loin d’avoir en cette horrible affaire l’unanimité qu’on a supposée. Quelle part réelle prit-elle au massacre, c’est ce qui est et restera fort obscur.

Je ne nie nullement du reste que Paris ne fût de mauvaise humeur contre le protestantisme. Le commerce était ruiné par la guerre, la milice humiliée, l’Université déserte. Paris descendait cette pente de décadence et de ruine dont le siège effroyable de 1594 a marqué le fond.

Les massacreurs d’août 1572, comme ceux de septembre 1793 (je l’ai fait remarquer ailleurs d’après les pièces originales), furent en partie des marchands ruinés, des boutiquiers furieux qui ne faisaient pas leurs affaires. Un seul, l’orfèvre Crucé, se vantait d’avoir égorgé quatre cents hommes. Après le massacre, il se fit ermite, et assassina encore un marchand qu’il reçut dans son ermitage.

Mais la milice bourgeoise n’était pas toute de ce caractère. Un de ses capitaines, Pierre Loup, procureur au Parlement, se trouvait avoir arrêté un grand seigneur protestant et tâchait de le sauver. Les émissaires de la cour lui demandent ce qu’il attend : « J’attends, dit-il, que je parvienne à me mettre bien en colère. » Ils lui dirent alors qu’ils étaient chargés de mener son homme au Louvre, le lui arrachèrent des mains et le tuèrent à deux pas.

Dans cette bataille à coup sûr que Guise promettait à ses gens, la palme doit être accordée au capitaine Charpentier, capitaine et professeur, honnête bourgeois de la ville, riche, estimé, considéré, qui, dans ce jour d’énergie, se signala par la mort du plus dangereux révolutionnaire, du mortel ennemi de la scolastique, du novateur insolent Pierre Ramus, ou La Ramée.

Charpentier est suffisamment caractérisé par un mot : « Les mathématiques sont une science grossière, une boue, une fange où un porc seul (comme Ramus) peut aimer à se vautrer. »

Charpentier, fortement poussé, protégé des Guises, jusqu’à être fait Recteur à l’âge de vingt-cinq ans, ne dédaigna pas d’acheter une chaire de mathématiques au Collège de France, pour l’explication d’Euclide et autres mathématiciens grecs. À quoi il avait un titre solide, de ne savoir (dit-il lui-même) ni grec, ni mathématiques.

Ramus et la majorité du Collège de France réclamèrent au Parlement, qui décida qu’un examen préalable était nécessaire. Charpentier était si puissant, qu’il se moqua de la sentence, et enseigna sans examen, et sans dire un mot de mathématiques. Ainsi le but fut atteint, la chaire devint inutile. On commençait à comprendre (d’après Copernik qui se répandait) combien la lumière des mathématiques pouvait être dangereuse aux vieilles ténèbres. Charpentier rendit le service de fermer solidement cette porte des sciences.

Les familles bourgeoises n’envoyèrent plus leurs enfants qu’au collège de Clermont, où fleurissait la grammaire, où les Jésuites, dès lors de plus en plus à la mode, enseignaient Musa, la muse.

Ramus méritait la mort, et pour avoir détrôné l’Aristote scolastique, et pour avoir restauré dans renseignement l’harmonique unité des sciences, et pour avoir forcé la science à parler français ; mais bien plus la méritait-il pour avoir dit que le capitaine Charpentier était un âne, pour l’avoir laissé douze ans écrire contre lui, sans y faire attention.

Si Charpentier était un âne en mathématiques, il ne l’était pas dans l’intrigue. Dans le procès des Jésuites qui les établit en France, il se mit pour eux, et par là gagna le cardinal de Lorraine, vieux camarade de classe de Ramus, qui jusque-là le protégeait. Il s’unit intimement à l’évêque Vigor et autres futurs ligueurs qui déjà depuis longtemps demandaient la Saint-Barthélemy. Enfin, quand Ramus, en péril, menacé par eux comme protestant, quitta Paris et suivit l’armée de Coligny, Charpentier se mit à la tête des professeurs bien pensants pour demander que les fuyards, les renégats de l’Université ne pussent y rentrer jamais. À la paix de 1570, Ramus ne trouva plus sa chaire ; il eut par grâce un abri dans sa propre maison, dans le collège de Presles, qu’il avait recréé, et même rebâti de son argent.

De ce grenier rayonnait une lumière importune. Toute l’Europe y avait les yeux. Les universités d’Italie, d’Allemagne, de Hongrie, de Pologne, offraient des chaires à Ramus. L’Angleterre acceptait ses doctrines ; ses livres, un siècle encore après, y furent commentés par Milton.

Cela était intolérable. Les futurs ligueurs poussaient contre lui des cris de mort. Charpentier mettait la main sur la garde de son épée : « Si j’ai quitté la toge pour l’épée, dit-il, Caton, Cicéron, en firent autant. Le pape aussi. N’a-t-il pas pris son glaive, sonné la charge, combattu avec nous, tout au moins de son argent ? La terreur dont vous vous plaignez est un moyen Légitime. Les proscriptions ! N’en parlez pas, car vous y feriez penser… Prenez garde ! prenez garde ! Vous ne songez pas assez à l’issue que tout ceci peut avoir… »

Charpentier avait raison. On ne respecte pas assez la redoutable armée des sots, imposants à tant de titres, surtout comme majorité. Elle n’entend pas raillerie. Le spirituel diplomate Jean de Montluc le dit à Ramus, et voulut l’emmener en Pologne, où il allait travailler l’élection du duc d’Anjou. Il eût voulu seulement que Ramus l’y aidât de son éloquence. Ce grand homme, qui était un honnête homme, n’accepta nullement d’entrer dans ce tripotage. Il resta, et il périt.

Ce fut le mardi 26 août, quand la première fureur était calmée, quand les protestants étaient massacrés pour la plupart, mais qu’on glanait ici et là, chacun cherchant ses ennemis. Charpentier ne parut pas. Mais le peuple fit l’affaire. Le peuple, c’était un tailleur et un sergent, avec une bonne escouade de gens payés. Ils ne cherchèrent pas au hasard, mais allèrent droit à l’adresse, forcèrent la porte du collège, montèrent sans hésitation au cinquième, où Ramus avait son cabinet de travail. Ils le trouvèrent qui priait. L’un tira à bout portant, et pourtant si mal qu’il tira à la muraille. L’autre, plus habile, lui passa une épée au travers du corps. Palpitant, on le jeta du cinquième étage. Il vivait encore. Les enfants (on a toujours des enfants pour ces fêtes-là) le traînèrent à la rivière ; dans la route, un chirurgien coupa, emporta la tête (sans doute pour Charpentier). Quelque temps, le corps surnagea près du pont Saint-Michel. Mais des bourgeois, qui trouvaient qu’il n’en avait pas assez, payèrent des bateliers pour ramener le corps au rivage, où les petits écoliers lui donnèrent le fouet.

Qui pourrait croire qu’on ait pu envier à Charpentier l’honneur qu’il a si bien gagné dans cette grande circonstance ? Celui qui le lui conteste fut, dit-on, « témoin de toute l’affaire ». Et la preuve qu’on en donne, c’est qu’il était à Orléans.

Croyons-en le pauvre Lambin, ami de Ramus. Il ne doutait nullement que Charpentier ne fût l’assassin ; si bien que, sachant qu’il le cherchait aussi, il se crut mort, prit la fièvre, et réellement mourut de peur.

Croyez-en surtout Charpentier lui-même. Lorsque tout le monde regrettait, déplorait la Saint-Barthélemy comme un crime horrible, de plus inutile, lui il lui reste fidèle et la glorifie, écrivant au cardinal de Lorraine en janvier 1573 : « Ce brillant, ce doux soleil qui a éclairé la France au mois d’août. »

Sur le système de Ramus : « Ces fadaises ont bientôt disparu avec leur auteur. Tous les bons en sont pleins de joie. Dieu nous la rende durable, Dieu que tu outrageas (Ramus !) et qui enfin t’a puni. »

Enfin, ce mot touchant d’un vainqueur qui s’attriste presque, sentant qu’il n’a plus rien à faire (Nunc dimittis servum tuum) : « Ramus et Lambin vivants, j’avais à lutter ; la vie me fut douce. Quel charme maintenant auront mes études ! Plus d’adversaires, plus de rivaux. »

Charpentier avait des raisons très sérieuses de pleurer Ramus. Il avait imaginé de faire payer les leçons (toujours gratuites) du Collège de France, et percevait un droit à la porte de son cours. Tant que Ramus fut vivant et que dura la dispute, on allait chez Charpentier écouter ses injures. Il gagnait gros. Ramus mort, il se trouva ruiné, la boutique abandonnée ; l’appariteur se morfondit sur son comptoir vide. Charpentier ne vécut guère ; en 1574, le pauvre homme mourut, et probablement de chagrin.