Histoire de France (Jules Michelet)/édition 1893/Guerres de religion/Chapitre 26
CHAPITRE XXVI
Le lundi 25 au soir, Guise, harassé de sa longue chevauchée, rentrant dans Paris, y trouva une chose peu rassurante : le massacre continuait, mais malgré le roi, et au nom de Guise. Le roi, malgré l’horrible exécution du Louvre faite sous ses yeux et par lui, se lavait les mains du tout, commandait aux Parisiens le désarmement, et faisait écrire aux provinces que les Guises avaient tout fait, qu’il avait eu assez à faire pour se garder dans son Louvre, qu’il n’y avait rien de rompu dans l’édit de pacification.
Dès lors, affaire particulière et querelle de famille. Vendetta pour vendetta. La question posée ainsi ne pouvait manquer de tourner contre la poitrine de Guise cent mille épées protestantes. Tout retombait d’aplomb sur lui. Le très secret conseil italien de la reine mère paraissait se dévoiler : Tuer les Châtillon par les Guises, puis les Guises par les Châtillon.
Henri de Guise, qui avait promis au roi de quitter Paris le dimanche soir, ne bougea pas. Tout son parti le retint. Les deux mille qu’on avait tués du premier élan étaient sans nul doute les six cents gentilshommes de Coligny et leurs domestiques. Tous ceux qui directement avaient travaillé au massacre, comme les dizeniers de la ville, ou l’avaient favorisé, comme les moines qui l’avaient prêché, les chanoines, curés et riches ecclésiastiques qui logeaient l’armée des Guises, se sentaient fort compromis. Si Montmorency fût entré avec sa cavalerie pour exécuter le désarmement qu’ordonnait le roi, tous ces violents catholiques auraient été accusés par leurs voisins qui les avaient vus opérer, par les protestants parisiens. Ceux-ci étaient gens de commerce et d’industrie, comme on le voit sur une liste nominale des morts (des principaux, des gens connus) que donne la Relation : cordonniers, libraires, relieurs, chapeliers, tisserands, épingliers, barbiers, armuriers, fripiers, tonneliers, horlogers, orfèvres, menuisiers, doreurs, boutonniers, quincailliers, etc. Ces libres marchands protestants étaient en concurrence naturelle avec les marchands clients du clergé, affiliés aux confréries, coopérateurs de l’exécution. Mille raisons de peur, de haine, de jalousie de métier, et, tranchons le mot, d’intérêt, devaient leur faire désirer que l’exécution du dimanche continuât sur ces voisins odieux, concurrents de leur commerce, et peut-être demain leurs accusateurs.
Malgré tant de bonnes raisons pour recommencer le massacre, il y avait langueur pourtant, lassitude ; l’affaire, le lundi, ne reprenait pas. L’Hôtel-de-Ville et le roi venaient de se prononcer contre ; peut-être n’eût-on plus rien fait sans une ingénieuse machine dont s’avisa un cordelier. Le temps était admirable, le soleil très beau, très chaud ; les arbres reverdoyaient de cette végétation tardive qu’on appelle les pousses d’août. Au cimetière des Innocents, il y avait une aubépine ; notre cordelier cria qu’il y voyait une fleur ! Y était-elle ? La chose n’est pas impossible. Mais peut-être aussi fut-elle attachée ; car on ne permit à personne de vérifier de près ; pour garder l’arbre de la foule, on l’environna de soldats qui tinrent le peuple à distance. Mais, s’il ne vit pas le miracle, tout au moins il l’entendit ; car, de toutes les paroisses, de tous les couvents, dans tous les clochers, les cloches se mirent en branle comme elles auraient fait à Pâques ; elles bondirent, mugirent de joie. Cette épouvantable tempête de bruits si inattendus qui plana sur la grande ville y versa comme une ivresse, un vertige de meurtre et de mort. Nous avons vu (tome V), aux grandes émeutes des villes populeuses des Flandres, ces effets terribles des cloches ; il n’y avait pas un tisserand, quand Rolandt sonnait à volée, qui ne saisît son couteau.
Cette sonnerie tranchait nettement, violemment la question. Le clergé, en la faisant, reprenait l’affaire pour son compte. Le roi et Guise déclinaient, se renvoyaient le massacre. Eh bien, le ciel l’adoptait ; ce n’était plus le massacre du roi Charles ou d’Henri de Guise, c’était la justice de Dieu.
Les choses recommencèrent avec un caractère nouveau et singulier d’atrocité, cette fois de voisins à voisins, entre gens qui se connaissaient. On tua plus soigneusement, et les femmes, et les enfants, et même les enfants à naître, pour éteindre les familles, couper court aux futures vengeances. Il est singulier de voir combien on tua de femmes enceintes ; on leur fendait le ventre et on arrachait l’enfant, de peur qu’il ne survécût. « Le papier pleureroit, si nous y mettions tout ce qui se fit. » Un marchand qu’on traînait à l’eau eut ce malheur que ses enfants, ne voulant pas le quitter, se suspendaient après lui, criant toujours : « Hélas ! mon père ! hélas ! mon père ! » Tous ensemble furent massacrés et jetés à la rivière. Dans une maison déserte où tout avait été tué, restaient deux tout petits enfants ; les bourreaux les prirent dans une hotte, comme une portée de petits chats, et gaiement, devant tout le monde, les jetèrent par-dessus le pont. Un nourrisson au maillot fut traîné la corde au cou par des gamins de dix ans. Un autre, presque aussi petit, qu’un tueur emportait dans ses bras, se mit à jouer avec sa barbe en souriant ; le barbare, qui peut-être aurait faibli, maugréa le petit chien, l’embrocha et le jeta.
Tout était hurlements, cris épouvantables de femmes qu’on jetait par les fenêtres, coups de fusil, portes brisées à coups de bûches et de pierres, cadavres traînés dans le ruisseau parmi les huées, les sifflets.
Il y eut des choses inouïes. Un mari remercia ceux qui venaient de le faire veuf. Une fille mena les meurtriers à la cachette de sa mère. Un pauvre homme, déjà dépouillé, mis tout nu, avait échappé, caché sous l’arche d’un pont ; la nuit il court chez sa femme. Mais jamais elle n’ouvrit ; elle le laissa dans la rue jusqu’à ce qu’il eût été tué.
Dans la confusion immense, l’occasion était belle pour faire des affaires. Les plaideurs tuaient leurs parties. Les candidats aux charges les rendaient vacantes par la mort des occupants. Les héritiers, avec une balle ou deux pouces d’acier, se mettaient en possession.
Les grands seigneurs ne perdirent pas leur temps. Loménie, secrétaire du roi, avait une belle terre à Versailles, fort enviée de Gondi. Dès qu’il fut emprisonné, Gondi lui offre protection ; Loménie lui eût tout donné ; Gondi, très délicat, ne veut la terre qu’en l’achetant, l’achète au prix qu’il veut. Ce n’est pas tout : il faut encore que Loménie, par écrit, donne sa charge de secrétaire. Tout fini, il est poignardé.
L’appétit venant en mangeant, on commençait à tuer aussi quelque peu les catholiques. Un Rouillard, chanoine de Notre-Dame, fut tué dans sa maison. Pourquoi ? Un historien en donne une raison, plus forte qu’on ne croit dans les guerres civiles : « C’était un homme d’un mauvais caractère, et médiocrement agréable aux officiers de la ville. »
Biron, quoique catholique, ne se fia pas à cela ; il s’enferma dans l’Arsenal, dont il était gouverneur, fit lever les ponts-levis et pointer deux coulevrines sur Paris. Il se garda ainsi, et avec lui quelques personnes, un enfant entre autres, qui avait le malheur d’être un riche héritier. Sa sœur et son beau-frère étaient désespérés de voir l’enfant échapper au massacre. La sœur donna ce spectacle exécrable de venir aux portes de l’Arsenal prier et pleurer pour avoir son petit frère, qu’elle voulait sauver, disait-elle.
Tout le monde sait l’aventure du jeune Caumont de La Force, qui montra tant de prudence. Caché sous les corps poignardés de son père et de ses frères, du fond de son bain de sang, il entendait toutes sortes de gens qui allaient et venaient, regardaient les enfants morts. Quelques-uns disaient : « Tant mieux ! Ce n’est rien de tuer les loups, si l’on ne tue les petits. » D’autres disaient : « C’est dommage. » Mais l’enfant ne bougeait pas. Vers le soir enfin, il voit un homme qui levait les mains au ciel, et disait avec des larmes : « Oh ! Dieu punira cela ! » Il leva alors la tête tout doucement, et tout bas hasarda ce mot : « Je ne suis pas mort… — Mais comment t’appelles-tu ? — Menez-moi à l’Arsenal. M. de Biron vous payera bien. »
Que furent dans tout cela les Guises ? Moins violents encore qu’avisés. Henri prit pour sa part un homme, le fameux partisan d’Acier, chef renommé des bandes du Midi. Il le sauva, et d’Acier devint son âme damnée. « Pour son corps, il donna son âme. »
Chose populaire pour les Guises, dur contraste à la conduite du roi, qui n’osait sauver personne, et força même Fervaques à tuer son intime ami.
Sauf ce cas toutefois, les Guises, partout ailleurs impitoyables, firent soigneusement tuer leurs ennemis personnels. Le catholique Salcède, par exemple, dix ans auparavant, avait empêché le cardinal de Lorraine, évêque de Metz, de replacer cette ville sous la souveraineté de l’Empire. Ils le firent tuer dans son hôtel ; tout le pillage fut réservé et porté à l’hôtel de Guise.
L’aspect du Louvre était bizarre. Charles IX, qui, la veille au soir, avait défendu le massacre, le lundi donnait les dépouilles, autorisait le pillage. Il abandonna généreusement aux Suisses, pour salaire du dimanche, le pillage d’un riche lapidaire, qui valait cent mille écus. De moment en moment, des hommes considérables venaient lui demander telle charge : « Elle est remplie. — Non, vacante. Le titulaire est mort. » On la donnait, mais non gratis. Les secrétaires du roi étaient là pour faire prix.
C’est, sans nul doute, ce qui fit tuer le président des Aides, le célèbre Laplace, l’excellent historien. Aimé, estimé et recommandé du roi, de la reine, il n’en fut pas moins égorgé. Deux jours entiers, il resta entre la vie et la mort ; on venait toujours lui dire qu’il était attendu au Louvre. Il se déroba de chez lui, frappa à trois portes d’amis, mais il n’y avait plus d’amis. Il rentra chez lui pour mourir. Il assembla sa famille, tous ses domestiques et servantes, et leur lit paisiblement une instruction sur les psaumes. On revint, il se décida, dit adieu aux siens. Il n’était pas à quatre pas que sa mort fit vaquer sa place. On put la demander au Louvre.
Ce Louvre étant une boutique, un comptoir, il devenait ridicule de désapprouver des morts dont on profitait. La reine et Anjou aussi, qui craignaient que Montmorency n’arrivât comme au secours du roi, et ne livrât bataille aux Guises, persuadèrent à Charles IX qu’il valait mieux prendre la chose sur lui, déclarer que c’était lui qui avait fait le massacre, mais pour se défendre d’un complot qu’aurait tramé Coligny.
Dès lors Montmorency n’avait que faire de venir.
Le mardi 26 août, on vit ce misérable mannequin, ce fou sauvage, avec son poil roux hérissé, le teint sinistrement rouge (troisième portrait, Sainte-Geneviève), marcher solennellement avec sa cour, parmi les morts et les mourants, du Louvre au Palais de Justice, dire ce mensonge au Parlement : « Que c’était lui qui faisait tout. »
Le président De Thou, le premier poltron de France, admira la sagesse du roi, et dit le mot de Louis XI : « Qui nescit dissimulare, nescit regnare. »
Donc, le roi n’est pas un zéro. Donc, il est obéi, pour lui obéir qu’on a versé tout ce sang. En sortant, il se croyait roi.
Roi de risée, de honte. Comme il sort, quelqu’un crie : « Il y a ici un huguenot. » Un homme est tiré de sa suite, sans autre façon poignardé. Le fou royal, regardant la foule de cet œil oblique et loustic (que donne son portrait de jeunesse), dit, pour flatter les assassins : « Si c’était le dernier huguenot ! »
Depuis le jour où l’autre Charles, le pauvre idiot Charles VI, siégeait, bavant, riant, pour l’amusement des Anglais, jamais la France n’avait été plus bas.
Les protestants prétendent que les provinces reçurent des ordres écrits de massacre. C’est méconnaître étrangement la prudence de la reine mère. Dans la peur qu’elle avait d’un soulèvement des grandes villes, elle donna à des quidam, à des aventuriers qui sollicitaient ces commissions, des lettres, mais de simple créance, pour les gouverneurs et magistrats, avec ordre verbal d’emprisonner les protestants notables. On se disputait ces commissions lucratives, qui, en réalité, constituaient ces drôles chefs de l’exécution et dictateurs du pillage. Partout la chose commença par l’emprisonnement et le massacre des prisons ; puis la tuerie de maison en maison, le pillage des boutiques. Les victimes furent partout des marchands et des fabricants. Les listes nominales ne donnent point de gentilshommes. Ils échappèrent apparemment.
Cette grande exécution tomba sur le commerce et l’industrie naissante, et un peu sur la robe. Elle fut extrêmement inégale, très sanglante ici, et là nulle. De Thou dit qu’on évalue les morts à trente mille, mais qu’on exagère.
La chose fut moins aveugle qu’on ne l’a cru. Elle fut dirigée de manière à rendre le plus possible. Plusieurs en restèrent riches. Ils tirèrent parti de leurs morts jusqu’à vendre la graisse aux apothicaires.
La cour dirigeait si peu qu’à Meaux, dont la reine mère était comtesse, et où l’explosion eut lieu dès le dimanche, une des premières victimes fut un receveur de la reine qui percevait pour elle la taxe fort dure qu’elle avait mise sur le drap et le vin.
Dans plusieurs lieux, à Meaux, à Lyon, le procureur du roi se mit à la tête de l’exécution. Mais généralement les autorités locales s’en chargèrent, et la justice se tint coi, s’effaça, s’absenta, ignora.
À Troyes, le conseil du massacre se tint chez l’évêque Bauffremont. À Orléans, il se fit sur une lettre de l’évêque Sorbin, prédicateur du roi. À Toulouse, l’emprisonnement se fit par le Parlement même ; les membres catholiques firent arrêter leurs confrères protestants. Les étudiants, maîtres d’armes, spadassins des écoles, se chargèrent du massacre. Cinq conseillers furent pendus en costume.
En Dauphiné, en Provence, en Auvergne, il n’y eut rien ou presque rien. Les gouverneurs, MM. de Gordes, de Tende, exigeaient des ordres écrits. Le dernier, allié des Montmorency, dit que, même avec ordre, il ne ferait rien. Les protestants, bien avertis, étaient partout armés, leurs anciens chefs tout prêts. Aux gens de la cour qui venaient, Gordes dit : « Montbrun vit encore. »
Rien en Bourgogne, peu ou rien en Picardie et dans le Nord, excepté à Rouen, où on versa beaucoup de sang.
Le 30 août, lettre du roi, envoyée partout pour arrêter le massacre. On y fit si peu d’attention qu’à Troyes celui qui l’apportait la garda deux jours dans sa poche, pendant qu’on fit l’exécution.
Du reste, il ne faut pas s’y tromper : la Saint-Barthélemy n’est pas une journée ; c’est une saison. On tua par-ci, par-là, dans les mois de septembre et d’octobre.
À la Saint-Michel, le jésuite Auger, envoyé du collège de Paris, annonça à Bordeaux que l’archange Michel avait fait le grand massacre, et déplora la mollesse du gouverneur et des magistrats bordelais. Un homme de la cour gourmanda aussi leur lenteur. Le 3 octobre, les jurats, avec des bandes en chapeau rouge, forcèrent le gouverneur à laisser faire l’exécution. On tua deux cent soixante-quatre personnes, et on ne se fût pas arrêté ; mais le reste des protestants avait trouvé un asile au Château-Trompette.
Une industrie existait à Paris. On avait fait des magasins de protestants, où les chefs de l’exécution les tenaient en réserve, sans doute pour les faire financer. Quand ils étaient ruinés, on les tuait.
Le 5 septembre, le roi envoya chercher le capitaine Pézon, qui était un boucher, et lui demanda s’il en restait encore, de ces huguenots : « J’en ai jeté vingt hier à la Seine, dit-il froidement, et j’en ai autant pour demain. » Le roi se mit à rire de voir son amnistie si bien respectée.
Il faudrait désespérer de la nature humaine, si cette férocité avait été universelle. Heureusement, un nombre immense de catholiques détestèrent la Saint-Barthélemy.
Une classe fut admirable, celle des bourreaux. Ils refusèrent d’agir, disant qu’ils ne tuaient qu’en justice.
À Lyon et ailleurs, les soldats refusèrent de tirer, disant qu’ils ne savaient tuer qu’en guerre.
Le long du Rhône, les catholiques, voyant flotter les victimes de Lyon, en poussaient des cris de douleur, invoquaient Dieu contre les assassins.
Si des protestants abjurèrent, en revanche des catholiques, par l’horreur d’un tel événement, furent détachés de leurs croyances. « Cet acte, dit l’un d’eux, me fit dès lors aimer les personnes et la cause de ceux de la religion. »
Les gens du Parlement sentaient très bien le coup profond, terrible, que s’était porté le catholicisme. Ils se désespéraient de voir l’antique religion de la France, la royauté, mise plus bas par un fou furieux qu’elle ne fut jadis par un idiot. Ils entreprirent de replâtrer l’idole, insistèrent pour justifier la cour, qui ne le demandait point. Pour laver quelque peu le roi, il fallait réussir à salir les victimes, tirer de quelques protestants des aveux contre l’amiral, un semblant de conspiration. On s’en procura deux, qu’on attrapa dans l’hôtel même de l’ambassadeur d’Angleterre, qui grogna quelque peu et s’apaisa bien vite : l’un, Briquemaut, vénérable vieillard qui avait servi le roi toute sa vie ; l’autre, Cavagne, intrépide, énergique. On n’en tira rien que l’honneur, la gloire de Coligny.
On avait apporté ses papiers au Louvre. Les misérables, découvrant sa grande âme, furent surpris et embarrassés. De 1570 à 1572, il avait, tous les soirs, écrit l’histoire des guerres civiles. De plus, longuement élaboré un mémoire sur l’état du royaume ; là, son ferme conseil au roi de ne point apanager ses frères. Enfin, un petit mémoire sur la guerre des Pays-Bas ; le sens était : « Si vous ne les prenez, l’Angleterre va les prendre. »
En le voyant si Français, si fidèle, tellement citoyen (contre l’Angleterre protestante), les meurtriers baissaient les yeux. Quelqu’un dit : « Cela est très beau, digne d’être imprimé. » Gondi en détourna le roi, prit ces papiers et les mit dans le feu.
Catherine seule ne sentit rien de cela. Avant qu’on brûlât, elle fit trophée de ces papiers si glorieux pour Coligny, si accablants pour elle, pour ceux qui l’avaient tué. Elle les montra triomphante à l’ambassadeur Walsingham : « Le voilà, votre ami ! voyez s’il aimait l’Angleterre ! — Madame, il a aimé la France. »
Depuis le 24 août, ce n’était plus que fêtes ; le temps les favorisait fort. Le clergé fit la sienne, dès le jeudi 28 ; il publia un jubilé où allèrent le roi et la cour, faisant leurs stations et rendant grâce à Dieu.
Le Parlement ne fut pas en reste ; il fonda une fête, une procession annuelle pour le beau jour de la Saint-Barthélemy.
Il était parvenu, grâce à Dieu, à trouver Coligny coupable, s’appuyant des aveux des deux hommes qui n’avaient rien dit. On le condamna à être traîné sur la claie et pendu, « si toutefois on retrouvoit son corps », sinon en effigie. On fit son mannequin fort ressemblant de mise et d’attitude, sans oublier le cure-dent que le taciturne amiral avait si souvent à la bouche. On le brûla en Grève, en même temps qu’on pendait Cavagne et Briquemaut. Le roi alla à l’Hôtel-de-Ville voir cette fête avec sa mère et le petit roi de Navarre. Seulement Charles IX regardait derrière un rideau.
Pendant plusieurs jours, disent le catholique Brantôme et l’auteur protestant de l’Estat de la France, il y avait eu pèlerinage à l’épine des Innocents et pèlerinage à Montfaucon pour voir un je ne sais quoi sans forme, quelque chose de noir, demi-grillé, qu’on disait être le corps de Coligny. Le roi y avait été des premiers avec la cour et la foule des bonnes gens de Paris.
On avait grand soin, dans ces temps, de mener les enfants aux supplices des brigands, aux expositions de voleurs, pour les moraliser et leur imprimer le souvenir de ces exemples salutaires. On conduisit à Montfaucon les petits huguenots, tout nouveaux catholiques, les propres fils de l’amiral. L’aîné, âgé de quinze ans, sanglotait à crever. Le plus jeune, de sept, appelé Dandelot et digne de ce nom, regarda d’un œil ferme, voyant son père transfiguré comme il le sera dans l’avenir.