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Histoire de France (Jules Michelet)/édition 1893/Guerres de religion/Chapitre 27

CHAPITRE XXVII

Le lendemain de la Saint-Barthélemy. — Triomphe de
Charles IX. (1572-1574.)

Quoique la nouvelle sanglante produisît partout un effet d’horreur, on put croire que le sang s’écoulerait bien rapidement de la terre. Un mois après l’événement, M. de Montmorency, le chef des modérés, qui n’avait dû qu’à son absence de ne pas périr au massacre, écrivit à la reine d’Angleterre pour excuser le roi (27 septembre 1572).

Deux mois à peine étaient passés, que la reine Élisabeth accepta d’être marraine d’une fille de Charles IX, et envoya un prince du sang au baptême avec une riche cuve d’or (9 novembre).

Huit mois (presque jour pour jour) après la Saint-Barthélemy, le plus grand homme du temps, Guillaume-le-Taciturne, dans sa défense désespérée contre le duc d’Albe, traita avec Charles IX, le reconnut pour protecteur de Hollande et roi de ce qu’il pourrait conquérir aux Pays-Bas. (Archives de la maison d’Orange, IV, 117, mai 1573.)

Ce n’est pas tout. Louis de Nassau, l’héroïque frère de Guillaume, travaille pour que l’Empire élise un Roi des Romains, et qu’après Maximilien Charles IX devienne empereur !

Il appuie le duc d’Anjou pour l’élection de Pologne, et le duc d’Alençon pour le mariage d’Angleterre.

Ainsi la maison de France, couverte du sang protestant, se présente à toute l’Europe appuyée des protestants.

Je n’avais pas compris pourquoi, sur son tombeau et dans tels de ses portraits, Guillaume-le-Taciturne a le visage d’un spectre. Je crois maintenant le savoir. C’est pour avoir subi cette fatalité exécrable de boire le sang de Coligny.

Ces étranges phénomènes s’expliquent par la terreur que l’Europe eut de l’Espagne. On crut que le coup venait de Madrid, que celui qui avait fait la Saint-Barthélemy des Flandres avait fait la nôtre ; que la France, emportée si loin, allait être tout espagnole, devenir comme un poignard dans la main de Philippe II.

Hypothèse vraisemblable, très logique, et pourtant fausse. Sans doute, une seule chose était sage au point de vue catholique, au point de vue du pape et des Guises, de la future Ligue, dont le comité existait déjà dans le clergé de Paris : c’était d’achever la Saint-Barthélemy avec l’aide de l’Espagne, qui offrait toutes ses forces, puis de faire à frais communs l’invasion d’Angleterre. Cela aurait tranché tout. La Hollande eût tombé d’effroi. L’Allemagne était à genoux, et sans doute le protestantisme exterminé de la terre.

Mais, au fond, la cour de France n’était point du tout fanatique. Elle était toute dominée par l’intérêt de famille, et partout trouvait devant elle, en Angleterre, en Pologne, en Allemagne, l’opposition de Philippe II. L’Europe favorisa la France dans ses vues les plus chimériques, et l’on eut ce spectacle étrange que, le lendemain d’un massacre dont chacun avait horreur, le roi, qui s’en disait coupable, eut tout le monde pour lui. Il devint le centre de tout ; on semblait de toutes parts vouloir entasser les couronnes sur la tête folle et furieuse du roi de la Saint-Barthélemy.

Nous entrons dans un pays étrange et nouveau, la terra incognita, comme disent les anciens géographes. Dans cette terre inconnue, ne nous étonnons pas si nous voyons surgir des monstres.

Le fait le plus imprévu, c’est que sur ce sol rouge et détrempé d’une des plus larges saignées qu’ait faites le fanatisme religieux, la religion baisse tout à coup et n’est plus qu’en seconde ligne. Un dieu blafard, à masque blême, trône à sa place : Politique.

Les huguenots, sauf quelques villes, quelques fortes positions où ils essayent de résister, vont fuir ou se convertir. Les catholiques sont malades ; ils tâchent de rester furieux, mais leur cœur n’en est pas moins troublé, comme au lendemain d’un grand crime. Tout à l’heure, par un art habile, un mélange artificieux de grands seigneurs et de canaille qu’on parvient à griser ensemble, on fera l’orgie de la Ligue. Ce qui n’empêchera pas qu’après avoir cuvé son vin ce parti ne doive rester tout aussi énervé que l’autre.

La France, bien observée, est politique ou tiers-parti.

Ce n’en est pas un léger signe que le roi, dès le lendemain de ce fameux coup de force, soit obligé de se faire protéger près de la reine Élisabeth par le premier des politiques, M. de Montmorency.

L’Europe entière est politique. Dans l’élection de Pologne, où l’on va donner la couronne au premier conseiller de la Saint-Barthélemy, trois sortes de personnes travaillent pour lui : le pape, le Turc et les protestants d’Allemagne.

Les astrologues assurent à Catherine de Médicis que ses fils seront tous rois. Et la chose en effet devient vraisemblable. Pendant que le duc d’Anjou va être élu en Pologne, la reine mère reprend en Angleterre l’affaire du mariage d’Alençon, et continue en Allemagne la négociation pour faire Charles IX empereur ; tout cela, après le massacre, sans même imaginer qu’un si petit événement puisse changer les choses. Cette bonne mère ne s’occupe que de la galante entrevue entre Alençon et Élisabeth. Elle voudrait que les amants se vissent entre les deux pays, « en pleine mer, par un beau jour ».

Le dialogue entre les reines est piquant et curieux. « Je me soucie peu de l’amiral et des siens, dit Élisabeth. Je m’étonne seulement que le roi de France veuille changer le Décalogue et que l’homicide ne soit plus péché. » À ces paroles aigres-douces, la reine mère répond placidement que, si Élisabeth n’est pas contente de ce qu’on a tué quelques protestants, elle lui permet en revanche d’égorger tous les catholiques (7 septembre 1572).

Donc tout s’arrange à merveille pour la grandeur de la maison de France. Dieu la bénit visiblement. Par élection, mariage, appel des peuples libres, elle va régner sur l’Europe, de l’Irlande jusqu’à la Vistule.

Notre ambassadeur à Madrid écrit plein d’enthousiasme (17 juillet 1573) : « Mon maître, par force ou raisons, vous vous ferez maître du monde. »

Voilà les succès du dehors. Voyons maintenant ceux du dedans.

La Rochelle, Nîmes, Montauban, Sancerre, se mirent en défense avec quelques pays de montagnes. Mais généralement le coup sembla, pour un moment du moins, assommer les protestants. Une trentaine de mille hommes qu’ils avaient perdus n’auraient pas dû abattre un parti qui faisait alors le cinquième de la France. Il y eut panique et vertige. Ils s’enfuirent par toutes les routes. Ceux qui restèrent dans les villes à la discrétion de leurs ennemis se laissèrent mener par troupeaux aux églises catholiques. Chose notable, qui marquait l’affaissement du parti, ils ne résistèrent guère que là où ils pouvaient combattre. On ne vit plus, comme jadis, des hommes désarmés, intrépides, demander et braver la mort. Il y eut toujours des héros, et nombreux, mais peu de martyrs.

Du reste, il ne s’agit pas des protestants seuls. Ce cruel événement eut une influence générale. La mort avait frappé la France. Elle avait fauché la tête et la fleur, atteint les entrailles.

On lui coupa la tête, je veux dire le génie. On tua la philosophie, Ramus. On tua l’art, Jean Goujon, et le grand musicien Goudimel jeté au Rhône. La jurisprudence avait péri en Dumoulin, mort d’angoisse et de persécution, peu avant le massacre. Et la loi elle-même décède peu après en L’Hospital, qui mourut de douleur.

C’est l’opération par en haut. Mais, en bas, dans les profondeurs, la France ne fut pas moins atteinte, et à l’endroit vital : la morale de la nation, sa franchise, sa sincérité.

C’est, je crois, de ce temps qu’en français sans doute a voulu dire peut-être.

In parti immense se trouva tout à coup formé, le parti de la peur, industrieusement hypocrite. On commença à s’apercevoir qu’en effet la Réforme avait tel principe insoutenable. On fouilla, on creusa sa théorie de la Grâce, inconciliable, disait-on, avec la liberté catholique. Au nom de la liberté, on subit les Jésuites et Rome, on appela l’Inquisition. L’Espagne vint bientôt pour défendre la liberté.

Les femmes épouvantées se précipitent aux églises, usent les pieds des saints de baisers, les arrosent de larmes, étreignent la Vierge protectrice. Elles maudissent ces temples vides qui ne protègent pas leurs croyants.

Donc, la France se convertissait au grand galop, et tout souriait à la cour. Et Catherine écrivait peu après : « Maintenant que nous sommes délivrés… »

Elle avait cru sage d’écrire partout que le massacre était un accident, que le roi avait été obligé de se défendre contre les protestants et de « se préserver de la cruauté de Coligny ».

Mais en même temps on assurait verbalement, surtout en Espagne, que la chose était tramée et préméditée de longtemps.

Laquelle des deux versions soutiendrait-on ? Charles IX, enivré d’éloges et des félicitations de Rome, était tenté de réclamer la gloire de cette longue préméditation. Il disait follement que non seulement il avait fait tuer Coligny, mais qu’il aurait voulu le poignarder de sa main. « Un jour, dit-il, je l’avais fait venir au Louvre tout exprès… Je le menais de salle en salle. Et, mordieu ! c’était fait, n’était que je m’avisai de me retourner et de le regarder. Et j’aperçus ses cheveux blancs. »

Tout cela applaudi. Si véritablement ce sage roi, deux ans durant, avec tant de patience, avait dissimulé, trompant les protestants, trompant les catholiques, Rome et l’Espagne, trompant même sa mère, ses secrétaires d’État, tous ses agents diplomatiques, et leur faisant écrire et dire tout le contraire de sa pensée… Oh ! si vraiment il avait fait cela, il fallait avouer que l’étonnant jeune homme avait dépassé tous les vieux, mis dans l’ombre les plus ingénieux coups d’État que l’histoire ait contés jamais !

Quelle avait donc été l’injustice des catholiques à son égard ! Et combien durent-ils regretter d’avoir dit que ce bon roi perdrait son droit d’aînesse au profit de son frère ! Pendant qu’on l’injuriait, immuable, dans son cœur profond, il tissait sans se déranger ce filet sans pareil qui prit les ennemis de la foi !

Aussi, point d’hymne, point d’ode qui égale l’effusion de Panigarola au lendemain de l’événement. Son cœur s’épanche à flots devant le peuple ; nul mot n’y suffit. Les cris viennent et l’abondance des larmes.

Une pièce tellement soutenue, un rôle si bien joué ! les Italiens juraient qu’un Français n’y eût jamais réussi, qu’on voyait bien là l’origine maternelle de Charles IX. Bon sang ne peut mentir. Et on devait même dire que les meilleures pièces italiennes en ce genre, comme les Vêpres siciliennes, les Noces rouges de Piccinino, le banquet fraternel où César Borgia traita ses capitaines, étaient fort au-dessous de la Saint-Barthélemy. La seule ombre qu’on y trouvât, c’est que Charles IX n’avait tué que les protestants, au lieu qu’il eût fallu aussi tuer les catholiques, y faire passer les Guises. C’est ce qui fait que Gabriel Naudé, dans son livre au cardinal Bagni, note la Saint-Barthélemy comme un coup d’État « incomplet ».

Les Guises furent très perfides pour Charles IX et très inconsistants. Le jeune Henri de Guise, qui, désavoué par lui le dimanche, l’avait forcé le lundi à se dire auteur du massacre, dès qu’il l’eut dit, en fut jaloux ; et il voulait lui ôter l’honneur de la chose, écrivait « que ce n’était qu’une colère soudaine que le roi avait eue de la conspiration ».

L’oncle d’Henri de Guise, le cardinal de Lorraine, disait tout le contraire à Rome. Il allait criant que c’était le roi, le roi seul qui dès longtemps avait tout préparé. Et il faisait écrire, en ce sens, à la gloire de Charles IX, l’ingénieux ouvrage de Capilupi.

En réalité, la Saint-Barthélemy, voulue tant de fois et par tant de gens, avait surpris tout le monde, surtout le cardinal. Il était épouvanté de son propre succès. Ce pauvre homme, aussi brave que le Panurge de Rabelais, remua ciel et terre pour bien établir que toute la responsabilité revenait à Charles IX. Il n’y eut sorte d’honneur qu’il ne lui en fît, usurpant les fonctions de l’ambassadeur de France qui ne disait mot, haranguant le pape au nom du roi, glorifiant son maître dans une belle inscription en lettres d’or, s’arrangeant pour que la cour de Rome, ivre de cet événement, le rapportât uniquement à la gloire du roi Très-Chrétien.

Il y eut des fêtes à Rome et une franche gaieté. Le pape chanta le Te Deum et envoya à son fils Charles IX la rose d’or. Le légat, arrivé à Lyon, trouva au pont du Rhône une bande à genoux. On lui dit que c’étaient les braves qui avaient fait la grande besogne. Il sourit et, de bon cœur, bénit ces pauvres assassins.

Le duc d’Albe, au contraire, loin de louer la Saint-Barthélemy, se montra insolemment ingrat pour l’événement qui le sauvait. Son maître, Philippe II, resta sombre, sournois, visiblement jaloux.

Ni l’un ni l’autre ne voulaient croire à la sagesse de Charles IX, ni lui laisser l’honneur du coup. Le duc d’Albe dit avec mépris : « Chose furieuse, légère et non pensée. » Puis l’éloge de l’amiral. Enfin il s’emporta à dire : « J’aimerais mieux avoir les deux mains coupées que de l’avoir fait. »

Notre ambassadeur à Madrid, ne pouvant vaincre l’incrédulité de Philippe II, trouva moyen de le mettre à la raison. Il lui fit venir un moine, le général des Cordeliers, qui avait été en France, et qui dit en furie au roi d’Espagne : « En vérité, je ne sais pas comment la colère de Dieu ne tombe pas sur ceux qui veulent obscurcir l’honneur que viennent de mériter Leurs Majestés Très-Chrétiennes. »

Philippe II, à mesure qu’il vit que la voix du sang s’élevait partout, se rangea à l’avis du moine, changea brusquement de langage, et soutint qu’en effet Charles IX avait prémédité l’épouvantable trahison. Ce qui, par un chasse-croisé fort ridicule, amena la cour de France à nier en Espagne la préméditation.

Dans des dépêches furieuses, Charles IX accuse amèrement le roi catholique, « ingrat et peu soigneux de Dieu, qui ne veut que faire ses affaires, se tirer d’embarras et le laisser en cette danse… » (Saint-Goard, 17 mars 1573, dans Groen, IV, app., p. 31-33.)

On voit bien qu’au premier moment les rois, et spécialement Philippe II, avaient été surpris, éblouis, humiliés de l’audace du jeune roi de France, de la vigueur du coup, qui contrastait tellement avec leurs tergiversations.

Lorsque le pape Pie V excommunia Élisabeth, le banquier Ridolfi, de Londres, proposait à Philippe d’exécuter la sentence par l’invasion ou l’assassinat. Marie Stuart y consentait. Mais Madrid hésita ; on bavarda un an et davantage ; on consulta le duc d’Albe, qui trouva la chose difficile. Philippe n’osa point.

Élisabeth n’osa pas davantage. Voyant que Marie tramait sa mort, elle eût voulu la faire périr. Aux Anglais, qui demandaient l’exécution de la reine d’Écosse, elle répondait non. Cependant, le 7 septembre, douze jours après la Saint-Barthélémy, elle parut décidée. Elle ordonna aux Écossais ses partisans de demander qu’on la leur livrât « pour la tuer quatre heures après ». Accepté, pourvu toutefois qu’on la tue « en présence des ambassadeurs d’Angleterre ». Le ministre d’Élisabeth, Cécil, disait qu’avec ces Écossais on n’en finirait pas, qu’il fallait la tuer en Angleterre même. Bref, il en fut comme en Espagne ; on jasa, et rien ne se fit.

Ni à Élisabeth ni à Philippe II la volonté ne manquait, mais l’audace. Et, pour dire bassement la chose par un mot de Shakespeare, ils regardaient le meurtre comme le chat regarde un bon morceau, clignant les yeux sans y risquer la patte.

Charles IX, au contraire, avait l’attitude d’un homme qui a osé ce qu’il voulait, la tête haute et dédaigneuse. Et, comme on ne savait pas qu’il avait osé malgré lui, on le prenait sur sa parole. L’horreur n’empêchait pas qu’on ne sentît le respect craintif que donne une grande audace.

On avait pris une telle opinion du fils et de la mère que celle-ci, insistant près d’Élisabeth pour le mariage et l’entrevue, la reine d’Angleterre laissa voir quelque peur qu’elle ne vînt à Douvres. Elle dit qu’une telle dame, après une telle chose, pour peu qu’elle amenât du monde, ferait craindre que le mariage ne fût une invasion.

Ce qui est curieux, c’est que, tant folle que fût la chose, Noailles, évêque d’Acqs, l’un des sages du temps, et très intime confident de Catherine, l’avait conseillée dès le commencement, en 1571. Il écrivait à la reine mère qu’il était à désirer que le prince français, au débarqué en Angleterre, se saisît d’une place, se constituant chef des catholiques, qui se fussent ralliés à lui. Auquel cas, au lieu d’épouser Élisabeth, il l’eût tuée pour épouser Marie Stuart.