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Histoire de France (Jules Michelet)/édition 1893/Louis XIV-2/Éclaircissements

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ÉCLAIRCISSEMENTS


Le volume précédent, c’est la mutilation, et celui-ci, c’est la dissolution.

La mutilation de la France, la Révocation de l’Édit de Nantes.

Et maintenant la dissolution de la vieille Société. — Royauté, clergé et noblesse aboutissent d’ensemble à la débâcle. Tout s’en va à vau-l’eau, mœurs, idées, dogmes et fortunes.

La banqueroute financière et morale se fait avant la mort du roi. Ce qu’on appelle la Régence, existait déjà en dessous ; et pis, une vie souterraine de vices étranges, immondes, monstrueux enfants des ténèbres. Si bien que la Régence, dans son effronterie, montrant tout au soleil, semble un retour à la nature.

Tout cela a été gazé, arrangé, décoré de décence et de majesté. Ou bien encore, on l’a enfoui sous l’immensité du détail militaire, administratif. Enfin, de piquants accessoires, d’amusantes anecdotes, de curieux portraits, occupant, détournant l’attention, l’empêchent de saisir le vrai fil historique, disons mieux, la fibre vivante où est l’unité morale, l’âme de l’histoire.

Le dernier âge de Louis XIV (un quart de siècle, 1689-1715) commence et finit dans le Santissimo. La dévotion y est la grande affaire. La guerre même est secondaire, et l’administration périt. C’est la royauté de la Grâce, le gouvernement des dames et des saints. L’énervation du Quiétisme en est le commencement, la fin un coup de tête de vieillards tombés en enfance, la grotesque Bulle Unigenitus.

Là, un strident éclat de rire ouvre le dix-huitième siècle.

I. — De la santé du roi.

Les angoisses morales de madame de Maintenon dont parle Phélippeaux, le travail assidu et secret du roi après la mort de Louvois (Dangeau), la connaissance (incontestable, voy. Berwick, Macaulay, etc.) qu’il eut des tentatives contre la vie de Guillaume, tout cela coïncide avec l’époque où Fagon modifia son régime. On l’entrevoit fort bien, quelque peu instructif que soit le Journal des médecins ms., déjà cité aux tomes précédents. Rien de plus uniforme que ce journal. La médecine de ce temps ne s’occupe que d’une chose, l’observation quotidienne des résultats de la digestion. Observation utile certainement, mais impossible alors, dans l’état si imparfait des connaissances. Il eût fallu d’ailleurs l’éclairer par un journal correspondant de toutes les autres fonctions et activités (chasse, promenades, travail, vie intime, etc.). C’est sur un tel bilan complet des dépenses vitales qu’on pourrait raisonner. — Toute l’industrie de Fagon est de faire croire au roi que ses médecins le soulagent d’une prodigieuse quantité d’humeurs fermentées, qu’il rend des vers (chose peu croyable pour cet âge avancé), « de grands vers morts, tués par la médecine ». (1697, 1702, 1704.) — On voit dans ce Journal que les séjours de Marly, de Fontainebleau, les visites du roi d’Angleterre, étaient des occasions de cuisine, de mangerie, de galas, où le roi ne s’épargnait pas et se rendait malade. D’autre part, les jours maigres, il mangeait imprudemment d’immenses quantités de pois qu’il ne digérait pas. — « Je lui fais suivre, dit Fagon, un régime qui eût été trop nourrissant pour un autre, mais que les courtisans trouvent épuisant pour le Roi (1705). » — Dans ce journal, il ne paraît nullement l’homme robuste de l’histoire convenue. On est obligé de prendre pour lui les précautions que demandent les vieillards les plus délicats. En 1702, Fagon avoue ce qu’il niait en 1697, que le roi a la goutte. Dès cette époque, et même plus tôt, il le fait suer beaucoup, en le chargeant de couvertures de ouate, de manteaux ouatés, etc., en lui faisant le matin des frictions avec des linges chauds (1706). L’année 1704, où commencèrent ses grands revers (Blenheim, etc.), est celle où l’on commence les fortifiants, par moments le vin d’Alicante, « le rossolis des cinq graines chaudes (1710) ». — En 1711, tombe le coup de foudre, la mort du grand Dauphin. Mais le roi n’en mange que plus de petits pois. Là finit le Journal. Fagon lui-même est vieux, malade, fatigué. Le reste du gros volume est blanc (voy. le ms. de la Bibliothèque). — Il eût été curieux en 1712. On sait qu’à ce moment le roi et madame de Maintenon craignirent la mort extrêmement, l’épidémie régnante. La duchesse de Bourgogne étant morte, ils se sauveront à Marly, sans attendre le pauvre jeune duc, qu’ils laissèrent à Versailles et qui les rejoignit pour mourir.

II. — Influence exclusive de madame de Maintenon
et de Chamillard (1691-1705).

Le roi était très facile à conduire, pourvu qu’on lui fît croire qu’il dirigeait. Le gouvernement personnel fut en réalité celui de deux petites cabales : celle qu’on peut appeler des médiocres (madame de Maintenon, Chamillard, Godet des Marais, les sulpiciens, les lazaristes) ; plus tard celle des dévots, du duc de-Bourgogne, de MM. de Beauvilliers et de Chevreuse, c’est-à-dire de Fénelon et des Jésuites. Cette dernière, écartée d’abord, reprend crédit en 1705, règne en 1709 et jusqu’à la mort du roi.

La première période est relativement modérée. — Le roi désapprouve le zèle excessif du clergé dans la persécution protestante. Il fait interdire la prédication à un carme qui veut faire communier de force les nouveaux-catholiques (mai 1688). Il recommande la douceur pour une fille de Metz qui ne s’est pas mise à genoux devant le saint-sacrement et que le peuple a arrêtée (août 1691). Seignelay, en envoyant des ministres aux îles de Sainte-Marguerite, écrit : « Ce sont gens qu’il faut plaindre, et traiter avec le plus d’humanité possible. » (29 juin 1692.) Pontchartrain modère le lieutenant de police d’Argenson, et ne goûte pas son expédient d’ôter les enfants aux nouveaux-catholiques qui veulent sortir du royaume (1697). Le roi écrit à l’évêque de Luçon, qui demande encore des dragons, qu’il ne faut pas que les ecclésiastiques emploient la violence et les menaces, qu’il faut instruire, etc. (1698). Il désapprouve aussi (Correspond, admin., IV, 386, 408, 428, 447) les lazaristes, aumôniers des galères, qui faisaient battre à mort les forçats protestants, quand ils ne s’agenouillaient pas à la messe (Mémoires du forçat Marteilhe). — Dans cette période de douceur, le roi ne se dément que pour le vieux duc de La Force, qu’il aime et qui est de son âge ; il fait de cette conversion son affaire personnelle, son travail, j’allais dire son amusement. Il le fait venir, le prêche, l’emprisonne, le persécute consciencieusement. Rien de plus triste que ces vieillards en face ; c’est un mort qui tourmente un mort. Le duc, faux catholique, échappe enfin au roi, meurt protestant. Il n’est pas quitte encore. Le roi retombe sur la duchesse, la persécute interminablement. (Correspond. admin., IV, 422, 486 passim. Bulletin d’histoire protestante, 1854, p. 299, 478.)

Dans cette période qui commence par la chute de Louvois, l’histoire, comme je l’ai dit, est surtout chez madame de Maintenon, à Saint-Germain et à Saint-Cyr. Saint-Simon n’y a rien compris. Il ignore cette conspiration de femmes, de jeunes demoiselles, contre l’impie Aman. Il ignore les tentatives d’assassiner Guillaume, autorisées de la cour de Versailles, et que l’auteur d’Athalie idéalise à son insu. Ces dures nécessités d’État qui coûtèrent certainement au cœur du roi et de madame de Maintenon, assombrirent celle-ci, la rendirent un moment mystique, docile aux doctrines quiétistes de l’oubli, de l’anéantissement. Mais cette dévotion, tournée vite à la sécheresse, retomba sur Saint-Cyr, sur la pauvre La Maisonfort et les jeunes dames, qui durent prendre le voile. Rien de plus douloureux. La Maisonfort, cruellement abandonnée de Fénelon, et durement traitée de Bossuet, près duquel elle s’était mise à Meaux, fut ensuite exilée dans je ne sais quel couvent de province, livrée à des nonnes imbéciles, à ses agitations surtout, et à sa dispute intérieure. Bossuet en vérité ne répond rien de sérieux à ses objections. Alors, elle périt ; ce n’est plus qu’un fantôme, une ombre. Il semble que ce soit celle du siècle qui ne peut arriver à la lumière du dix-huitième. MM. de Noailles, Lavallée, dans leurs ouvrages estimables et très utiles du reste, me donnent peu là-dessus. Ils ne disent rien d’un point essentiel qui avait fait l’attrait primitif de Saint-Cyr. C’est que le roi avait promis de constituer des dots pour toutes celles qui restaient jusqu’à vingt ans (Voy. Hélyot, IV, 426-441). Phélippeaux et les lettres de Maintenon, Fénelon, Bossuet, me soutiennent dans tout ce récit.

Si j’y suis un peu long, il faut que l’on m’excuse. Là est le fil moral qui conduit tout. Saint-Germain et Saint-Cyr mènent à Versailles, sans qu’il y paraisse. Où ? aux descentes en Angleterre et au désastre de La Hogue, etc. Où ? à cette piété qui, quoique modérée, enhardit l’exagération des furieux prêtres du Midi et leur fait, par mille vexations inconnues, décider l’explosion du Languedoc.

La meilleure source moderne pour cette guerre est, je l’ai dit, l’éloquent ouvrage de M. N. Peyrat, qui, ayant l’âme même du peuple et de la contrée, a l’autorité d’un contemporain. Joignez-y la belle carte de M. Chante, professeur au Vigan, les Complaintes, recueillies par M. Voss, etc. On a généralement exagéré l’importance de Cavalier, trop peu apprécié la grandeur de Roland, des véritables camisards. On est très injuste pour La Bourlie. J’avoue que j’y vois un grand homme, un grand citoyen. Son malheur fut d’être trop au-dessus de son temps, mal soutenu de la Hollande, de l’Angleterre. Il fut cruellement mis à mort, disons assassiné, par les ministres anglais (Voy. Archives cur., XI, 198). — Un fait peu connu, mais admirable, au grand honneur de la nature humaine, c’est qu’en 1691, cinq villages près de Saint-Quentin furent tellement touchés de la courageuse douceur des martyrs qu’ils voulurent se faire protestants. (Correspond. adm., IV, 433 ; octobre 1691.) — D’autre part, rien de plus choquant que la démoralisation qui suivit la Révocation de l’Édit de Nantes. Des prêtres, des sergents de police, persécutent les protestants pour les faire communier, puis leur vendent des dispenses. (Correspond. adm., IV, 439, 455). Un gentilhomme, nouveau converti, est payé par la police ; il rappelle au ministre les services qu’il rend comme espion. C’est dans ce but qu’il reste président du consistoire, et que sa femme ne se convertit pas encore ostensiblement. (Bulletin de l’histoire protestante, 1855, p. 587.)

On ne sait pas assez qu’à côté des martyrs protestants, il y eut des martyrs juifs, au dix-septième siècle. J’aurais dû, en 1669, donner la belle histoire de Raphaël Lévy, un juif des environs de Metz. On l’accusait d’avoir volé et tué un enfant. Sujet du duc de Lorraine, il pouvait ne pas venir aux tribunaux du roi et très facilement échapper. Mais le peuple de Metz, follement irrité, eût massacré les juifs. Le clergé d’une part, d’autre part la concurrence commerciale, poussaient à ce massacre. Lévy vint se mettre en prison, prouva son innocence. On terrorisa l’intendant royal, en disant qu’il était le receleur de l’enfant, l’ami des juifs. On entraîna le bailliage, qui lui-même terrorisa le lieutenant criminel. Enfin le Parlement ne put résister au mouvement populaire, à la fureur des prêtres, des femmes, etc. Et Lévy fut brûlé. En 1678, sur un mot dit par le fils du bourreau, un enfant de douze ans, on tue deux juifs, etc. (Archives israélites de MM. Cahen, curieux recueil de tant de choses ignorées, t. II et III, articles de M. Terquem.)

III. — Ministère occulte (1705). — Influence du duc de Bourgogne, des amis de Fénelon et des Jésuites (1706-1715).

La grande et difficile affaire en ce volume était de bien dater, de dater l’histoire intérieure, dont personne n’a donné les époques, de marquer où commence, où finit telle influence dominante. Dangeau date soigneusement le menu, l’extérieur et surtout l’inutile. Les autres n’y suppléent nullement. Saint-Simon suit sa passion, néglige l’ordre du temps, les causes et les effets. Il est d’ailleurs nombre de faits qu’il ne veut pas voir. En vain lui demanderai-je l’époque principale du règne de la duchesse de Bourgogne. La voici fixée, selon moi, fixée par le rapprochement d’un nombre immense de faits secondaires ou minimes, mais qui disent beaucoup par l’ensemble :

Le règne exclusif de madame de Maintenon a commencé, je l’ai dit, à la mort de Louvois, qui en balançait l’influence (1691). Mais, à partir de la discussion sur la succession d’Espagne, où sa petite duchesse, son élève, sa fille adoptive, nourrie à Saint-Cyr, se déclara contre elle pour qu’on acceptât la succession, elle connut la dangereuse enfant et elle compta avec elle. L’enfant était la reine ; le mariage venait d’être consommé ; elle était adorée de toute la famille pour qui elle s’était déclarée dans cette affaire d’Espagne contre madame de Maintenon. Celle-ci fit comme pour la Révocation et pour bien d’autres choses, elle louvoya, laissa faire la petite, qui travailla hardiment pour son père. Elle lui obtint la confirmation du mariage d’Espagne que le roi voulait rompre, lui obtint l’éloignement. de Catinat que le duc de Savoie haïssait et craignait. Il ne tint pas à elle, plus tard, qu’on ne brisât Villars pour une prétendue insulte au duc de Savoie. Cependant, la jeune folle allait bride abattue, traînant après elle une meute de poursuivants, Nangis, Maulévrier, Polignac. Madame de Maintenon eut enfin en main des lettres d’elle, et le roi, fort blessé de ces légèretés, se refroidit (1705).

D’après cela, je circonscris son apogée en cinq années, 1700-1705. Elle resta aimée et influente, mais non pas exclusivement.

Qui profita de ce changement ? Personne ne l’a su, personne ne l’a dit que Saint-Simon. Il faut lui rendre hommage. Il n’est pas seulement le plus grand écrivain de l’époque, il est ici l’historien le plus instructif.

Malheureusement ce fait capital, il ne le donne point en son temps, 1705. Il en parle longtemps après, mais de manière à constater que la chose commence en 1705.

Ce fait, c’est le ministère occulte de M. de Chevreuse, à qui Chamillard et les autres ministres de madame de Maintenon durent rendre compte, et qui, sur leurs plans, leurs projets et leurs actes, dut très secrètement donner avis au roi.

Quel avis ? Non pas du seul Chevreuse, mais l’avis d’une trinité qui de plus en plus influa, celui de Beauvilliers et du jeune duc de Bourgogne qui regagna du terrain chaque jour près de son grand-père.

Ceci après Blenheim, la grande honte. Le roi, comme averti d’en haut, sacrifia ce qu’il gardait de défiance contre les amis de Fénelon, les amis des Jésuites. Leur triomphe fut complet en 1708. La triste campagne du duc de Bourgogne, loin de lui nuire, l’aida beaucoup. Le roi, personnellement blessé des chansons, des risées qui poursuivirent son petit-fils, lui revint tout à fait, à lui, à la petite cabale, inspirée de Cambrai, reçut d’eux en 1709 son ministre et son confesseur, et, dès lors, sans partage se donna aux Jésuites.

Le respect perd l’histoire. Personne n’a osé exposer franchement cela, dire la part odieuse de Fénelon à la triste affaire de la Bulle et au règne de Tellier. Tous semblent avoir dit : « Quel dommage de gâter une si belle légende, qui concilie la religion, la liberté, la philosophie ! Il vaut mieux supprimer les dix dernières années de Fénelon, laisser croire qu’il fut tolérant. » Sur ces belles raisons, beaucoup des plus sages et des nôtres ont fait comme Rousseau, qui n’a pas lu et ne sait point, mais qui, au nom de Fénelon, s’attendrit, pleure à chaudes larmes.

Pour moi, je crois devoir distinguer les époques et les tendances différentes d’un homme si complexe. Je ne nie nullement ce qu’il y eut d’élevé, de grand, de délicat, dans ce charmant esprit. Je ne méconnais pas tant de belles pages, inspirées de l’amour des hommes. Je ne le déclare pas durement un hypocrite, comme Bossuet (Ledieu, ann. 1700, p. 242). Le Télémaque (quoiqu’une œuvre bâtarde et de décadence) ne me paraît pas mériter le jugement si sévère de l’évêque de Meaux : « Il le jugea écrit d’un style efféminé et poétique, outré en toutes ses peintures, indigne d’un chrétien, plus nuisible que profitable », etc. (Ibidem, p. 12.)

Pour pénétrer dans ces deux caractères, il ne faut pas s’en tenir à leurs ouvrages théoriques, à leur admirable duel où ils furent si grands écrivains. Il faut, comme je l’ai dit, les comparer au fond, au plus intime, dans la direction. Là, Bossuet gagne beaucoup. Il est plus fort, plus simple, moins raffiné. Sauf quelques mots imprudents d’amoureux mysticisme (comme en laissent échapper tous les prêtres qui écrivent aux femmes), Bossuet est ferme et haut ; sa direction est mâle, de grand bon sens. Il veut que sa pénitente (la Cornuau) travaille et lise l’Écriture. Il ne lui permet de se faire religieuse que pour être chargée des affaires de la communauté. Il regarde la communion comme la ressource suprême dans les troubles de l’âme. Il ne la prodigue pas comme Fénelon et les Jésuites.

Tout cela, au reste, même dans Bossuet, est fort malsain. Fénelon montre très bien combien la direction énerve, amortit, sans calmer. Il dit (vers 1700) : « Je suis dans une paix sèche, obscure et languissante, sans ennui, sans plaisir, sans pensée d’en avoir jamais… sans vue d’avenir en ce monde, avec un présent insipide et souvent épineux… C’est un entraînement journalier. Cela a l’air d’un amusement par légèreté d’esprit et par indolence. — Le monde m’apparaît une mauvaise comédie qui va disparaître, et je me méprise encore plus. » (Lettre 256 ; ann. 1700.)

Il dit encore vers cette époque (lettre 194) : « … Je ne puis expliquer mon fonds. Il m’échappe. Il me paraît changer à toute heure. Je ne saurais guère rien dire qui ne me paraisse faux un moment après… J’agis beaucoup par prudence et arrangement humain… Vous n’avez point l’esprit complaisant et flatteur comme je l’ai… J’ai eu autrefois une petitesse (humilité) que je n’ai plus… »

Le dernier mot est juste et fin. Moins humble, plus irritable à cette époque, il sortit de cette paix sèche en écrivant contre les jansénistes, en s’associant à l’intrigue des Jésuites. Tout ce qu’il écrit vers la fin est un coupable radotage. La petite cabale de Cambrai finit par donner au roi, à la France, ce désolant fléau, Tellier !

Persécutés pour jansénisme, les gallicans, Noailles, demandent qu’on persécute les protestants. Cet archevêque, de lui-même doux et charitable, sollicite pour que les nouveaux-catholiques, après leur long supplice d’hypocrisie forcée, ne puissent mourir en paix. « Le roi a trouvé sur la table de Maintenon une ordonnance du cardinal de Noailles pour que les curés préparent de bonne heure les malades à la mort. Il en fera une ordonnance pour le royaume. » (1707.) Corresp. adm., IV, 295.

Ceci en 1707. Mais en 1709 (avènement réel des Jésuites et du duc de Bourgogne), la persécution commence franchement en Languedoc. Frappant contraste ! En 1700, le roi avait décidé qu’on ne pouvait forcer les convertis d’appeler les médecins (catholiques), et en 1712 il renouvelle la barbarie sauvage d’exiger que le médecin vienne et force son malade de faire ses dévotions, sinon, le laisse et par là le trahisse !

Les papiers du duc de Bourgogne, extraits par Proyart, montrent combien le bon petit prince perdait toute sa bonté, dès qu’il s’agissait des huguenots. Il leur reproche amèrement de ne pas vouloir contribuer aux dépenses des églises catholiques. On apprend au Conseil que des catholiques de Saintonge ont brûlé la maison d’un huguenot (t. II, p. 104) ; le roi et le duc s’attendrissent, mais pour les brûleurs, et ne peuvent s’empêcher d’applaudir.

IV. — L’année 1709. — Malplaquet. — La reine Anne, etc.

La grande face du temps est horrible ; et c’est elle surtout que j’ai dû marquer fortement. Mais l’on aurait péri si cette face eût été la seule. À travers tant de misères et de sottises, on ne peut nier que l’excès des maux ne provoque de très beaux éclairs. En citant de mémoire la lettre que Louis XIV adresse en 1709 à la nation, je n’en ai pas assez marqué le noble caractère. Mais, ce qui est sublime, c’est la douceur héroïque de nos soldats dans ces campagnes. Leur mot à Villars arrache des larmes : « Panem nostrum quotidianum », etc. Il n’y avait de pain que de deux jours l’un. On n’en donnait qu’à la moitié de l’armée qui était en marche. Étonnante révélation de la France qu’on croit si violente ! — L’année 1709 ressemble à 1793. Mais il y a une grande différence : 1793 eut un drapeau ; 1709 n’en avait pas. Ceux de 1793, le matin des batailles, au défaut de pain, avaient la Marseillaise. Le soir, sans pain, sans feu, on soupait du Chant du départ. Hélas ! 1709 avait le souffle à peine, et point la force de chanter. — D’autant moins comprend-on ce miracle de Malplaquet. Mais les hommes n’y combattaient pas. C’était la Justice éternelle.

Au nom de la justice aussi, j’ai dû faire ressortir tout ce qu’il y eut de bon, d’humain, dans une faible femme que tous ont immolée, la pauvre reine Anne. Il n’est nullement prouvé qu’étant si bonne anglicane, elle ait voulu donner l’Angleterre à son frère, à un catholique ; mais il est certain qu’elle eut horreur du sang ; qu’elle voulut finir la guerre à tout prix et tendit la main à la France, morte presque et ensevelie. Sur sa faiblesse pour la misérable Sarah, j’ai suivi les auteurs extraits par Macaulay, et par le regrettable M. Moret, dont l’important ouvrage a été heureusement achevé (et très bien) par M. Saillant.

V. — Saint-Simon, Voltaire, etc.

On me reprochera des lacunes. Je répondrai : « Il le fallait. » C’est au prix de grands sacrifices que j’ai pu dégager cette unité cachée que les anecdotiers, les chroniqueurs, etc., me dérobaient sans cesse. Contre un Dangeau et autres, on se défend sans peine. Mais qu’il est difficile de marcher droit quand on a près de soi le maître impérieux qui vous tire à droite et à gauche, qui donne tout ensemble à l’histoire le secours et l’obstacle, son guide, son tyran, Saint-Simon.

Quand je le lus la première fois, il y a vingt-cinq ans, je le subis sans résistance. Sa force hautaine et colérique m’imposait ses jugements. Il m’a fallu du temps pour en revenir. En vivant avec lui, j’ai passé par plus d’une phase. Je l’ai adopté, critiqué. Je l’ai aimé et désaimé. Le fruit de ces variations, c’est que j’ai pu enfin acquérir, en face de ce rude seigneur, une certaine liberté.

J’en sais le fort, le faible. S’il a écrit longtemps après, c’est sur les notes qu’il faisait le jour même. Elles palpitent, ces notes, encore de l’émotion du moment. Il veut être vrai, il veut être juste. Et souvent, par un noble effort, il l’est contre sa passion. Par exemple, après un portrait haineux, désolant de Villars, après force chapitres où il lui nie ses victoires une à une, sans souci de se contredire, il ajoute généreusement un mot qui efface tout : « que ses plans étaient bons, et l’exécution admirable ».

Saint-Simon se croit gallican. Il s’intéresse à Port-Royal. Et il est ami des Jésuites. Il les défend contre Noailles, qui voulait les chasser à l’avènement de la Régence. Il est dans de bons termes avec cet horrible Tellier, qu’il qualifie un scélérat. Étrange aveu d’inconséquence. Ami de Beauvilliers et des amis de Fénelon, il ne l’est pas moins de leur adversaire, le chancelier Pontchartrain.

Son plus grave défaut, c’est d’étendre, enfler, exagérer de petites choses éphémères, en abrégeant, rapetissant des choses vraiment grandes et durables. Quelle importance il donne à la cour de Meudon, à la cabale de Monseigneur, qui n’aboutit à rien ! Quelle abondante et puissante éloquence il prodigue pour détacher le duc d’Orléans de sa maîtresse, et préparer par là le mariage de sa fille, déplorable et sans résultat ! Ainsi, il tourne la lorgnette et tour à tour regarde par un bout ou par l’autre, mais presque toujours pour grossir l’infiniment petit.

On a noté ses injustes sévérités (il n’est pas éloigné de croire que M. de Noailles est un empoisonneur !). Mais on n’a pas noté assez ses excessives indulgences, non moins déraisonnables. Après avoir flétri les turpitudes de Vendôme, il exalte Conti qui avait les mêmes vices, et il le compare à César. Rien de moins exact que ses jugements sur le duc de Bourgogne, qu’il veut faire croire impartial pour les Jésuites dans l’affaire de la Bulle. Pour la duchesse, il omet le plus grave, la secrète assistance qu’elle donna toujours à son père.

L’abrégé brillant de Voltaire n’a pas peu contribué aussi à fausser nos idées. Il écrit de mémoire, d’après ses souvenirs de jeunesse, les récits légers, hâbleurs de Villars. Il est faible pour Louis XIV, faible pour les Jésuites. Il les croit de grands humanistes. Il ne comprend rien à leur affaire des cérémonies chinoises, prend leur friponnerie pour une tolérance philosophique. C’est la maladie de nos pauvres philosophes d’être souvent trop doux pour l’ennemi. Rousseau est pitoyable sur Fénelon, qu’il ne connaît pas du tout. Chose étonnante, je trouve la même faiblesse chez nos modernes. On verra combien, au dix-huitième siècle, ces légendes d’Henri IV, de Fénelon et du duc de Bourgogne entravèrent les idées, retardèrent les réformes. De nos jours, tout cela subsiste. Une ornière s’est creusée de redite en redite, et elle se creuse encore par l’excessive modération des nôtres, leur excès d’impartialité. Il m’a fallu une sorte de violence pour en tirer l’histoire qui restait là.

On se plaindra de ne plus reconnaître les visages auxquels on était accoutumé. Qu’y puis-je ? C’est par des faits certains, des dates précises, que j’ai effacé la légende. Ses effets indirects étaient incalculables pour consacrer, perpétuer le faux, l’idolâtrie.

VI. — Marine, guerre, etc.

J’y suis fort incomplet. Pour la seconde, on trouve un excellent tableau de l’administration de Louvois dans l’Histoire de M. Henri Martin (si utile et si instructive), ainsi que dans l’ouvrage exact et si bien fait de M. Chéruel.

Pages 63-79, etc. Sur l’Affaire de La Hogue et la marine de ce temps en général, les pièces publiées par Eugène Sue sont certainement la source principale. Elles font toucher au doigt les jalousies, la tyrannie des bureaux, etc. Mais il est loin de savoir tout. Macaulay donne le point capital qui réduit la gloire des Anglais : le désastre et l’incendie des vaisseaux n’auraient pas eu lieu si Tourville, organe fidèle du corps orgueilleux de la marine, n’eût refusé le secours de nos troupes de terre. — Sur l’imprévoyance générale, la mauvaise qualité de la poudre, etc., l’intendant Foucault fournit de précieux renseignements. M. Baudry, qui publie ce manuscrit, a bien voulu me le communiquer. — Voy. aussi le très important récit de Villette et Richer, Vie de Tourville, etc., etc. — Sur les Galères, voy. M. Brun, Histoire du port de Toulon, 1860, et l’Étude, de M. Laforêt. La barbarie de Seignelay, qui fit servir les galères dans l’Océan, est immortalisée par le livre d’un saint, l’admirable forçat Marteilhe, qui n’est pas réimprimé ! (chose honteuse pour les protestants !) — Dans une note manuscrite que M. Brun veut bien me communiquer, je trouve le désolant tableau de la ruine de notre marine, de l’abandon de l’Arsenal par les ouvriers qui ne sont plus payés, du délabrement des vaisseaux non réparés dont on vend le bois, etc.

VII. — Débâcle de la noblesse et du clergé.

La noblesse de ces temps est un vrai carnaval. Ses familles fictives ne se perpétuent qu’en prenant les noms des femmes, des collatéraux, etc. (Voir Benoiston de Châteauneuf, Annales d’hygiène, 1846, t. XXXV, p. 25). Blanchefort se fait Créqui ; Vignerod se fait Richelieu ; Champagne se fait Sully ; Crussol et Chabot deviennent Uzès et Rohan ; Précigny devient Montausier, etc.

Jusqu’en 1687 (observe très bien Lemontey, 336), Louis XIV récompensait les services militaires des laïques par des bénéfices, des pensions sur les évêchés, etc. ; mais depuis il donne les évêchés, les abbayes, aux petits garçons des grandes familles. (Voir le pitoyable résultat dans Legendre.)

On ne comprendra rien aux mœurs du clergé, ni aux mœurs de ce temps en général, si l’on reste dans les hauteurs, si l’on n’a l’œil ouvert à ce qui se passe en bas, sous cette société décrépite, mais encore un peu élégante, un peu dorée en dessus. Cent choses honteuses ont lieu dans les caves et dans les égouts. La grande occupation du roi est de couvrir ces laideurs, ces misères, de maintenir quelque décence, d’empêcher la lumière qui perce, de fermer et boucher les trous.

Les Archives du Vatican, dont les nôtres possèdent de curieux extraits, apprennent beaucoup sur tout cela, non seulement pour l’Italie, mais pour la France. Quelque déchue que fût Rome, une foule de plaintes y arrivaient, de pauvres diables décidément perdus, désespérés, qui, ayant tout épuisé, s’adressaient au diable ou au pape. C’est un gémissement immense de toutes les prisons de l’Europe, mais des nôtres surtout. Exemple : Des forçats catholiques de nos galères écrivent au pape que depuis dix ans, vingt ans, trente ans, ils ont fini leur peine, et qu’on les retient pour ramer jusqu’à la mort ; que leurs aumôniers (les lazaristes, les gens de saint Vincent de Paul) ne font rien pour eux que les persécuter. Remarquable confirmation des plaintes du protestant Marteilhe. — Mais le plus effrayant, c’est la multitude infinie des plaintes que font au pape les ecclésiastiques eux-mêmes. Les moines poussent des cris douloureux. On sent que la vie monastique devient tout à fait impossible. Un capucin de Dijon qui a prêché la réforme de son ordre, écrit au pape que ses supérieurs vont le mettre in-pace pour le reste de ses jours, comme ils y ont mis un autre capucin qui avait été à Rome demander protection. Un Jésuite, réduit au désespoir, écrit au pape pour la troisième fois ; il en appelle des mauvais traitements de son général Oliva. On voit que ce galant et voluptueux Oliva, dont on a vanté la douceur, n’en était pas moins terrible pour les simples religieux.

Ces lettres adressées à Rome et au pape sont pleines des crimes de Rome. Un Polonais écrit que le secrétaire du nonce vient de violer sa fille. Un Espagnol écrit que la papauté doit attendre, « si elle ne se réforme, un horrible jugement de Dieu ». Il a vu à Rome même les prêtres user de toutes les religieuses, publiquement et comme en mariage. Un pauvre Turc écrit qu’il a été racheté des galères de Malte par les aumônes des mosquées, que les chevaliers ont reçu l’argent, et ne l’en ont pas moins donné au pape pour servir comme forçat sur les galères de l’Église. (Archives de France, Extraits des archives secrètes du Vatican, carton L, 384, 387.)

Le clergé de France était plus prudent, et plusieurs ont cru qu’il était régulier. En réalité, nos Françaises, étant moins que les Italiennes asservies au plaisir passif, éclataient en scandales, grossesses, etc. Sous Richelieu, les Jésuites français organisèrent l’hypocrisie. On fit des grilles et des murs aux couvents. Clôture fort illusoire, qui, en excluant les mondains, n’existe qu’au profit des prêtres. Le directeur entre, et même dans chaque cellule. (Voy. l’affaire de Louviers, celle de La Cadière, etc.) Le vicaire général et autres dignitaires entrent pour inspection. L’aumônier entre pour dire la messe ; avant, après, pour préparer et ranger, il reste avec une jeune religieuse de son choix (la sacristine). Chose curieuse : c’est justement depuis les réformes décentes du dix-septième siècle que nos couvents se ferment aux médecins. Les religieuses ne les appellent guère. Elles sont médecins entre elles. Madame de Maintenon, qui prévoit tout et sait que les demoiselles de Saint-Cyr seront la plupart religieuses, ordonne expressément qu’elles sachent saigner et faire un peu de médecine.

Il faut songer qu’alors un peuple immense de femmes entre au couvent (par les quatre cents confréries du Sacré-Cœur, créées subitement aux dernières années de Louis XIV). Il faut songer que l’heureuse équivoque de ce culte nouveau, si favorable aux séductions ecclésiastiques, dispense le supérieur, le directeur, le confesseur, de tous les moyens d’autrefois.

Ces prêtres ont sur les religieuses une prise qu’ils n’avaient nullement au temps indécent de Henri IV. Ils en sont très jaloux. Malheur à elles si elles s’écartent du côté des mondains. Ainsi l’abbé de Clairvaux, blessé des légèretés de la prieure de l’Abbaye-au-Bois, osa réclamer sur elle son droit de supérieur. Ce droit, au Moyen-âge, aurait été atroce, la peine même de l’épouse infidèle : on la mettait in-pace, et le mari ou le père spirituel y entrait une fois par jour pour la discipliner. Au dix-septième siècle, plus doux, le père spirituel se contentait d’une correction donnée en secret et dans la cellule. Mais cette dame, à la tête d’une maison brillante du faubourg Saint-Germain, dont le parloir était sans doute un centre de société, fut révoltée dans sa fierté. Elle n’avala pas la chose, comme faisaient les autres. Alors, il éclata et exigea que tout se fît en public, qu’elle fût châtiée devant ses religieuses. Elle recourut au roi, qui craignit le scandale. Il prit un moyen terme, bien fâcheux pour la pauvre dame. Ce fut de sauver seulement « l’honneur de la maison », en cachant tout, défendant la honte publique. Point de bruit et point de lumière. Mais on la remet au supérieur, qui la tiendra dans un couvent de l’ordre. Dur, cruel abandon ! Une fois là, perdue et oubliée, qu’en fera-t-il ? Ne va-t-il pas lui faire longuement expier la prétendue grâce du roi ? (Correspond. adm., IV, 186, 9 octobre 1692.)

Les mémoires trop peu lus de l’abbé Legendre (Magasin de librairie) et de l’abbé Blache (Revue rétrosp., 1833, t. I, II, III), donnent les faits les plus curieux sur la pourriture de l’Église, ses mœurs effrénées et barbares. On voit les lazaristes, à Saint-Lazare, comme aux galères, user du nerf de bœuf à mort ! On voit l’avilissement public de l’archevêque Harlay, que le peuple poursuit et hue la nuit par les rues et les ruisseaux. Il va des duchesses aux grisettes, donne, à une petite chanteuse, apprentie couturière, seize mille livres de rente en biens d’Église. Voilà le premier prélat de France, le chef des fameuses Assemblées du clergé, exemple et surveillant des mœurs des prêtres. Aussi elles ne sont pas bonnes. Ils se déguisent en cavaliers, courent les Anglaises ou Irlandaises réfugiées. (Corresp. adm.)

Les notes du lieutenant de police sur Bicêtre ne nomment presque que des prêtres, et tellement immondes qu’on ne peut les tenir qu’en loges, comme des fous ou des bêtes sauvages : « François Laire, aagé de 40 ans, prestre du diocèse de Bayeux, impie et scandaleux, abominable, qui faisoit des pactes avec le Diable et qu’on ne peut entendre sans horreur, tant il est impénitent et endurci ; — Jean-François Durollet,… aagé de 50 ans, prestre qui se mesloit d’invocations sataniques. On assure que parmi tous les scélérats que l’autorité du Roy retient à Bicestre, il n’y en a point de si dangereux que celui-là. Aussi a-t-on été obligé de le mettre dans une chambre à part, à cause de la corruption de ses mœurs… — Jean-Ant. Poujard, récollet, apostat, séditieux, impie, capable des plus grands crimes, sodomite, athée si on peut l’estre ; enfin c’est un véritable monstre d’abomination qu’il y auroit moins d’inconvénient à étouffer qu’à laisser libre… Mis en liberté le 10 octobre 1715. — Jacques de Bret, hermitte de Monlmorency, mendiant, libertin, de mauvaises mœurs, qui a souvent fait servir les choses sacrées à ses abominations et à ses désordres. — Jean Lemaire, aagé de 30 ans, religieux qui ne sauroit estre trop caché pour l’honneur de la religion. — Innocent Thibault, aagé de 64 ans, prostituoit ses filles à des prestres et à des religieux, etc. »

VIII. — Conclusion.

Nous achevons les soixante-douze années du règne de Louis XIV.

Pénible étude, mais vraiment instructive.

Ce n’est pas seulement le plus long règne de l’histoire, c’est le plus important, comme type et légende du gouvernement monarchique. L’Europe l’a accepté ainsi. Elle n’a point du tout accepté les glorieuses tyrannies militaires qui ont pu suivre. Elle n’y a vu qu’un accident sinistre. Mais Louis XIV est la règle, le roi des honnêtes gens.

Le bien, le mal, le pire, on a tout imité de lui. Il est le vrai et le complet miroir où tous les rois ont regardé. Ils ont copié servilement sa cour, son administration, ses fautes surtout. La France même de 1793 lui a voté les lois de la Terreur et le régime des suspects.

Donc, tout ce que l’on sait de lui a une portée fort générale, au delà de son temps, de son individualité. Il nous apprend au précédent volume comment la royauté politique et religieuse (celle de Louis XIV fut tout cela) n’atteint son idéal qu’en se faisant les plus cruelles blessures.

Cette sottise de la Révocation avait été parée des faux prétextes d’une grande sagesse politique. Nous devions obtenir par là une belle et puissante unité. On avait suivi à la lettre le précepte de Molière : « À votre place, je me crèverais cet œil ; vous y verriez bien mieux de l’autre. » Pendant vingt-cinq ans, les évêques, d’assemblée en assemblée, ont demandé, peu à peu obtenu la mutilation de la France. Oh ! que la voilà belle, allégée de cinq cent mille hommes ! — Attendez, il manque une chose ! Plus clairvoyants que les évêques, les Jésuites, dans l’œil qui lui reste, voient une paille, le jansénisme, tourmentent le malade pour l’arracher. Voilà qu’il agonise. Encore un peu, ils n’auront plus qu’un mort.

Ce qui saisit dans cette fin lamentable de 1715, c’est que non seulement toute la vieille machine (royauté, clergé et noblesse) s’enfonce et presque disparaît, mais l’ordre, même extérieur, l’administration, vraie gloire de ce règne, n’existe plus, à proprement parler. La bureaucratie est paralysée, la comptabilité périt. Le gouvernement effaré ne peut plus même se rendre compte de ses fautes.

Dans tout ceci éclate le contraste et la lutte de deux choses qu’on aime trop à confondre dans l’idée complexe de la centralisation royale : le gouvernement personnel et l’administration. C’est justement le premier qui tue l’autre. Colbert, Louvois, malmenés par le roi et minés par la ligue des courtisans et des dévots, meurent à la peine, et avec eux l’ordre même. Au gouvernement personnel, ils avaient prêté le beau masque et la couverture secourable d’une certaine régularité administrative qui faisait illusion. Ces commis-rois faisaient obstacle au roi, empêchaient ce gouvernement d’apparaître dans sa vérité. Quitte enfin d’eux, la royauté se révéla, fut elle-même. Libre, Louis XIV en donna le vrai type, la forme pure. Il put descendre en pleine majesté ce superbe Niagara de la banqueroute, du plus profond chaos, de l’écrasant naufrage.

La France ne fut pas sauvée, comme on l’a dit, mais roulée et brisée. Elle enfonça, disparut. Et si elle revint, ce fut en tel état que, jusqu’à la Révolution, le monde entier jura qu’elle n’était jamais revenue.

fin du tome treizième.