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Histoire de France (Jules Michelet)/édition 1893/Moyen Âge/Livre 4/Chapitre 7

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Œuvres complètes de J. Michelet
(Histoire de France, édition 1893p. ch. 7-399).

CHAPITRE VII

SUITE.
Ruine de Jean. — Défaite de l’empereur. — Guerre des Albigeois. — Grandeur du roi de France. (1204-1222.)

Voilà le pape vainqueur des Grecs malgré lui. La réunion des deux Églises est opérée. Innocent est le seul chef spirituel du monde. L’Allemagne, la vieille ennemie des papes, est mise hors de combat ; elle est déchirée entre deux empereurs, qui prennent le pape pour arbitre. Philippe-Auguste vient de se soumettre à ses ordres, et de reprendre une épouse qu’il hait. L’occident et le midi de la France ne sont pas si dociles. Les Vaudois résistent sur le Rhône, les Manichéens en Languedoc et aux Pyrénées. Tout le littoral de la France sur les deux mers, semble prêt à se détacher de l’Église. Le rivage de la Méditerranée et celui de l’Océan obéissent à deux princes d’une foi douteuse, les rois d’Aragon et d’Angleterre, et entre eux se trouvent les foyers de l’hérésie, Béziers, Carcassonne, Toulouse, où le grand concile des Manichéens s’est assemblé.

Le premier frappé fut le roi d’Angleterre, duc de Guyenne, voisin, et aussi parent du comte de Toulouse, dont il élevait le fils. Le pape et le roi de France profitèrent de sa ruine. Mais cet événement était préparé de longue date. La puissance des rois anglo-normands ne s’appuyait, nous l’avons vu, que sur les troupes mercenaires qu’ils achetaient ; ils ne pouvaient prendre confiance ni dans les Saxons, ni dans les Normands. L’entretien de ces troupes supposait des ressources et un ordre administratif étranger aux habitudes de cet âge. Ces rois n’y suppléaient que par les exactions d’une fiscalité violente, qui augmentaient encore les haines, rendaient leur position plus périlleuse, et les obligeaient d’autant plus à s’entourer de ces troupes qui ruinaient et soulevaient le peuple. Dilemme terrible, dans la solution duquel ils devaient succomber. Renoncer à l’emploi des mercenaires, c’était se mettre entre les mains de l’aristocratie normande ; continuer à s’en servir, c’était marcher dans une route de perdition certaine. Le roi devait trouver sa ruine dans la réconciliation des deux races qui divisaient l’île ; Normands et Saxons devaient finir par s’entendre pour l’abaissement de la royauté ; la perte des provinces françaises devait être le premier résultat de cette révolution.

Au moins Henri II avait amassé un trésor. Mais Richard ruina l’Angleterre dès son départ peur la croisade. « Je vendrais Londres, disait-il, si je pouvais trouver un acheteur[1]. » D’une mer à l’autre, dit un contemporain, l’Angleterre se trouva pauvre[2]. Il fallut pourtant trouver de l’argent pour payer l’énorme rançon exigée par l’empereur. Il en fallut encore lorsque Richard, de retour, voulut guerroyer le roi de France. Tout ce qu’il avait vendu à son départ, il le reprit sans rembourser les acheteurs. Après avoir ruiné le présent, il ruinait l’avenir. Dès lors il ne devait plus se trouver un homme qui voulût rien prêter ou acheter au roi d’Angleterre. Son successeur, bon ou mauvais, habile ou inhabile, se trouvait d’avance condamné à une pauvreté irrémédiable, à une incurable impuissance.

Cependant le progrès des choses aurait au contraire exigé de nouvelles ressources. La désharmonie de l’empire anglais n’avait jamais été plus loin. Cet empire se composait de populations qui toutes s’étaient fait la guerre avant d’être réunies sous un même joug. La Normandie ennemie de l’Angleterre avant Guillaume, la Bretagne ennemie de la Normandie, et l’Anjou ennemi du Poitou, le Poitou qui réclamait sur tout le Midi les droits de duché d’Aquitaine, tous maintenant se trouvaient ensemble, bon gré mal gré. Sous les règnes précédents, le roi d’Angleterre avait toujours pour lui quelqu’une de ces provinces continentales. Le Normand Guillaume et ses deux premiers successeurs purent compter sur la Normandie, Henri II sur les Angevins, ses compatriotes ; Richard Cœur-de-Lion plut généralement aux Poitevins, aux Aquitains, compatriotes de sa mère, Éléonore de Guyenne. Il releva la gloire des méridionaux qui le regardaient comme un des leurs ; il faisait des vers en leur langue, il les avait en foule autour de lui : son principal lieutenant était le Basque Marcader. Mais peu à peu ces diverses populations s’éloignèrent des rois d’Angleterre ; elles s’apercevaient qu’en réalité, Normand, Angevin ou Poitevin, ce roi, séparé d’elles par tant d’intérêts différents, était en réalité un prince étranger. La fin du règne de Richard acheva de désabuser les sujets continentaux de l’Angleterre.

Ces circonstances expliqueraient la violence, les emportements, les revers de Jean, quand même il eût été meilleur et plus habile. Il lui fallut recourir à des expédients inouïs pour tirer de l’argent d’un pays tant de fois ruiné. Que restait-il après l’avide et prodigue Richard ? Jean essaya d’arracher de l’argent aux barons, et ils lui firent signer la Grande Charte ; il se rejeta sur l’Église, elle le déposa. Le pape et son protégé, le roi de France, profiteront de sa ruine. Le roi d’Angleterre, sentant son navire enfoncer, jeta à la mer la Normandie, la Bretagne. Le roi de France n’eut qu’à ramasser.

Ce déchirement infaillible et nécessaire de l’empire anglais se trouva provoqué d’abord par la rivalité de Jean et d’Arthur son neveu. Celui-ci, fils de l’héritière de Bretagne et d’un frère de Jean, avait été des sa naissance accepté par les Bretons, comme un libérateur et un vengeur. Ils l’avaient, malgré Henri II, baptisé du nom national d’Arthur. Les Aquitains favorisaient sa cause. La vieille Éléonore seule tenait contre son petit-fils pour Jean son fils, pour l’unité de l’empire anglais que l’élévation d’Arthur aurait divisé[3]. Arthur en effet faisait bon marché de cette unité : il offrait au roi de France de lui céder la Normandie, pourvu qu’il eût la Bretagne, le Maine, la Touraine, l’Anjou, le Poitou et l’Aquitaine. Jean eût été réduit à l’Angleterre. Philippe acceptait volontiers, mettait ses garnisons dans les meilleures places d’Arthur, et, n’espérant pas s’y maintenir, il les démolissait. Le neveu de Jean, trahi ainsi par son allié, se tourna de nouveau vers son oncle ; puis revint au parti de la France, envahit le Poitou et assiégea sa grand’mère Éléonore dans Mirebeau. Ce n’était pas chose nouvelle dans cette race de voir les fils armés contre leurs parents. Cependant Jean vint au secours, délivra sa mère, défit Arthur et le prit avec la plupart des grands seigneurs de son parti. Que devint le prisonnier ? c’est ce qu’on n’a bien su jamais. Mathieu Paris prétend que Jean, qui l’avait bien traité d’abord, fut alarmé des menaces et de l’obstination du jeune Breton ; « Arthur disparut, dit-il, et Dieu veuille qu’il en ait été autrement que ne le rapporte la malveillante renommée ! » Mais Arthur avait excité trop d’espérances pour que l’imagination des peuples se soit résignée à cette incertitude. On assura que Jean l’avait fait périr. On ajouta bientôt qu’il l’avait tué de sa propre main. Le chapelain de Philippe-Auguste raconte, comme s’il l’eût vu, que Jean prit Arthur dans un bateau, qu’il lui donna lui-même deux coups de poignard, et le jeta dans la rivière, à trois milles du château de Rouen[4]. Les Bretons rapprochaient de leur pays le lieu de la scène ; ils la plaçaient près de Cherbourg, au pied de ces falaises sinistres qui présentent un précipice tout le long de l’Océan. Ainsi allait la tradition grandissant de détail et d’intérêt dramatique. Enfin dans la pièce de Shakespeare, Arthur est un tout jeune enfant sans défense, dont les douces et innocentes paroles désarment le plus farouche assassin.

Cet événement plaçait Philippe-Auguste dans la meilleure position. Il avait déjà nourri contre Richard le bruit de ses liaisons avec les infidèles, avec le Vieux de la Montagne ; il avait pris des gardes pour se préserver de ses émissaires[5]. Il exploita contre Jean le bruit de la mort d’Arthur. Il se porta pour vengeur et pour juge du crime. Il assigna Jean à comparaître devant la cour des hauts barons de France, la cour des pairs, comme on disait alors d’après les romans de Charlemagne. Déjà il l’y avait appelé pour se justifier d’avoir enlevé au comte de la Marche, Isabelle de Lusignan. Jean demanda au moins un sauf-conduit. Il lui fut refusé. Condamné sans être entendu, il leva une armée en Angleterre et en Irlande, employant les dernières violences pour forcer les barons de le suivre, jusqu’à saisir les biens de ceux qui refusaient, à d’autres, le septième de leur revenu. Tout cela ne servit de rien. Ils s’assemblèrent, mais une fois réunis à Portsmouth, ils lui firent déclarer par l’archevêque Hubert qu’ils étaient décidés à ne point s’embarquer. Au fait, que leur importait cette guerre ? La plupart, quoique Normands d’origine, étaient devenus étrangers à la Normandie. Ils ne se souciaient pas de se battre pour fortifier leur roi contre eux, et le mettre à même de réduire ses sujets insulaires avec ceux du continent.

Jean s’était aussi adressé au pape, accusant Philippe d’avoir rompu la paix et violé ses serments. Innocent se porta pour juge, non du fief, mais du péché[6]. Ses légats ne décidèrent rien. Philippe s’empara de la Normandie (1204). Jean lui-même avait déclaré aux Normands qu’ils n’avaient aucun secours à attendre. Il s’était plongé en désespéré dans les plaisirs. Les envoyés de Rouen le trouvèrent jouant aux échecs, et avant de répondre, il voulut achever la partie. « Il dînait tous les jours splendidement avec sa belle reine, et prolongeait le sommeil du matin jusqu’à l’heure du repas[7]. » Cependant, s’il n’agissait point lui-même, il négociait avec les ennemis de l’Église et du roi de France. Il payait des subsides à l’empereur Othon IV, son neveu ; il s’entendait d’une part avec les Flamands, de l’autre avec les seigneurs du midi de la France, et élevait à sa cour son autre neveu, fils du comte de Toulouse.

Ce comte, le roi d’Aragon et le roi d’Angleterre, suzerains de tout le Midi, semblaient réconciliés aux dépens de l’Église ; ils gardaient à peine quelques ménagements extérieurs. Le danger était immense de ce côté pour l’autorité ecclésiastique. Ce n’étaient point des sectaires isolés, mais une Église tout entière qui s’était formée contre l’Église. Les biens du clergé étaient partout envahis. Le nom même de prêtre était une injure. Les ecclésiastiques n’osaient laisser voir leur tonsure en public[8]. Ceux qui se résignaient à porter la robe cléricale, c’étaient quelques serviteurs des nobles, auxquels ceux-ci la faisaient prendre pour envahir sous leur nom quelque bénéfice. Dès qu’un missionnaire catholique se hasardait à prêcher, il s’élevait des cris de dérision. La sainteté, l’éloquence ne leur imposaient point. Ils avaient hué saint Bernard[9].

La lutte était imminente en 1200. L’église hérétique était organisée ; elle avait sa hiérarchie, ses prêtres, ses évêques, son pape ; leur concile général s’était tenu à Toulouse ; cette ville eût été sans doute leur Rome, et son Capitole eût remplacé l’autre. L’église nouvelle envoyait partout d’ardents missionnaires : l’innovation éclatait dans les pays les plus éloignés, les moins soupçonnés, en Picardie, en Flandre, en Allemagne, en Angleterre, en Lombardie, en Toscane, aux portes de Rome, à Viterbe. Les populations du Nord voyaient parmi elles les soldats mercenaires, les routiers, pour la plupart au service d’Angleterre, réaliser tout ce qu’on racontait de l’impiété du Midi. Ils venaient partie du Brabant, partie de l’Aquitaine ; le Basque Marcader était l’un des principaux lieutenants de Richard Cœur-de-Lion. Les montagnards du Midi, qui aujourd’hui descendent en France ou en Espagne pour gagner de l’argent par quelque petite industrie, en faisaient autant au moyen âge, mais alors la seule industrie était la guerre. Ils maltraitaient les prêtres tout comme les paysans, habillaient leurs femmes des vêtements consacrés, battaient les clercs et leur faisaient chanter la messe par dérision. C’était encore un de leurs plaisirs de salir, de briser les images du Christ, de lui casser les bras et les jambes, de le traiter plus mal que les Juifs à la Passion. Ces routiers étaient chers aux princes, précisément à cause de leur impiété, qui les rendait insensibles aux censures ecclésiastiques. Un charpentier, inspiré de la Vierge Marie, forma l’association des capuchons pour l’extermination de ces bandes. Philippe-Auguste encouragea le peuple, fournit des troupes, et, en une seule fois, on en égorgea dix mille[10].

Indépendamment des ravages des routiers du Midi, les croisades avaient jeté des semences de haine. Ces grandes expéditions, qui rapprochèrent l’Orient et l’Occident, eurent aussi pour effet de révéler à l’Europe du Nord celle du Midi. La dernière se présenta à l’autre sous l’aspect le plus choquant : esprit mercantile plus que chevaleresque, dédaigneuse opulence[11], élégance et légèreté moqueuse, danses et costumes moresques, figures sarrasines. Les aliments mêmes étaient un sujet d’éloignement entre les deux races : les mangeurs d’ail, d’huile et de figues rappelaient aux croisés l’impureté du sang moresque et juif, et le Languedoc leur semblait une autre Judée.

L’Église du treizième siècle se fit une arme de ces antipathies de races pour retenir le Midi qui lui échappait. Elle transféra la croisade des infidèles aux hérétiques. Les prédicateurs furent les mêmes, les bénédictins de Cîteaux.

Plusieurs reformes avaient eu lieu déjà dans l’institut de saint Benoît ; mais cet ordre était tout un peuple ; au onzième siècle, se forma un ordre dans l’ordre, une première congrégation, la congrégation bénédictine de Cluny. Le résultat fut immense : il en sortit Grégoire VII. Ces réformateurs eurent pourtant bientôt besoin d’une réforme[12]. Il s’en fit une en 1098, à l’époque même de la première croisade. Cîteaux s’éleva à côté de Cluny, toujours dans la riche et vineuse Bourgogne, le pays des grands prédicateurs, de Bossuet et de saint Bernard. Ceux-ci s’imposèrent le travail, selon règle primitive de saint Benoît, changèrent seulement l’habit noir en habit blanc, déclarèrent qu’ils s’occuperaient uniquement de leur salut, et seraient soumis aux évêques, dont les autres moines tendaient toujours à s’affranchir. Ainsi l’Église en péril resserrait sa hiérarchie. Plus les Cisterciens se faisaient petits, plus ils grandirent et s’accrurent. Ils eurent jusqu’à dix-huit cents maisons d’hommes et quatorze cents de femmes. L’abbé de Cîteaux était appelé l’abbé des abbés. Ils étaient déjà si riches, vingt ans après leur institution, que l’austérité de saint Bernard s’en effraya ; il s’enfuit en Champagne pour fonder Clairvaux. Les moines de Cîteaux étaient alors les seuls moines pour le peuple. On les forçait de monter en chaire et de prêcher la croisade. Saint Bernard fut l’apôtre de la seconde, et le législateur des Templiers. Les ordres militaires d’Espagne et de Portugal, Saint-Jacques, Alcantara, Calatrava et Avis, relevaient de Cîteaux et lui étaient affiliés. Les moines de Bourgogne étendaient ainsi leur influence spirituelle sur l’Espagne, tandis que les princes des deux Bourgognes lui donnaient des rois.

Toute cette grandeur perdit Cîteaux. Elle se trouva, pour la discipline, presque au niveau de la voluptueuse Cluny. Celle-ci, du moins, avait de bonne heure affecté la douceur et l’indulgence. Pierre-le-Vénérable y avait reçu, consolé, enseveli Abailard. Mais Cîteaux corrompue conserva, dans la richesse et le luxe, la dureté de son institution primitive. Elle resta animée du génie sanguinaire des croisades, et continua de prêcher la foi en négligeant les œuvres. Plus même l’indignité des prédicateurs rendait leurs paroles vaines et stériles, plus ils s’irritaient. Ils s’en prenaient du peu d’effet de leur éloquence à ceux qui sur leurs mœurs jugeaient leur doctrine. Furieux d’impuissance, ils menaçaient, ils damnaient, et le peuple n’en faisait que rire.

On jour que l’abbé de Cîteaux partait avec ses moines dans un magnifique appareil pour aller en Languedoc travailler à la conversion des hérétiques, deux Castillans, qui revenaient de Rome, l’évêque d’Osma et l’un de ses chanoines, le fameux saint Dominique, n’hésitèrent point à leur dire que ce luxe et cette pompe détruiraient l’effet de leurs discours : « C’est pieds nus, diront-ils, qu’il faut marcher contre les fils de l’orgueil ; ils veulent des exemples, vous ne les réduirez point par des paroles. » Les Cisterciens descendirent de leurs montures et suivirent les deux Espagnols.

Les Espagnols se mirent à la tête de cette croisade spirituelle. Un Durando d’Huesca, qui avait été Vaudois lui-même, obtint d’Innocent III la permission de former une confrérie des pauvres catholiques, où pussent entrer les pauvres de Lyon, les Vaudois. La croyance différait, mais l’extérieur était le même ; même costume, même vie. On espérait que les catholiques, adoptant l’habit et les mœurs des Vaudois, les Vaudois prendraient en échange les croyances des catholiques ; enfin, que la forme emporterait le fond. Malheureusement le zélé missionnaire imita si bien les Vaudois, qu’il en devint suspect aux évêques, et sa tentative charitable eut peu de succès.

En même temps, l’évêque d’Osma et saint Dominique furent autorisés par le pape à s’associer aux travaux des Cisterciens. Ce Dominique, ce terrible fondateur de l’inquisition, était un noble Castillan[13]. Personne n’eut plus que lui le don des larmes qui s’allie si souvent au fanatisme[14]. Lorsqu’il étudiait à Palencia, une grande famine régnant dans la ville, il vendit tout, et jusqu’à ses livres, pour secourir les pauvres.

L’évêque d’Osma venait de réformer son chapitre d’après la règle de saint Augustin ; Dominique y entra. Plusieurs missions l’ayant conduit en France, à la suite de l’évêque d’Osma, il vit avec une pitié profonde tant d’âmes qui se perdaient chaque jour. Il y avait tel château, en Languedoc, où l’on n’avait pas communié depuis trente ans[15]. Les petits enfants mouraient sans baptême. « La nuit d’ignorance couvrait ce pays, et les bêtes de la forêt du Diable s’y promenaient librement[16]. »

D’abord, l’évêque d’Osma, sachant que la pauvre noblesse confiait l’éducation de ses filles aux hérétiques, fonda un monastère près Montréal, pour les soustraire à ce danger. Saint Dominique donna tout ce qu’il possédait ; et entendant dire à une femme que si elle quittait les Albigeois elle se trouverait sans ressources, il voulait se vendre comme esclave, pour avoir de quoi rendre encore cette âme à Dieu.

Tout ce zèle était inutile. Aucune puissance d’éloquence ou de logique n’eût suffi pour arrêter l’élan de la liberté de penser : d’ailleurs, l’alliance odieuse des moines de Cîteaux ôtait tout crédit aux paroles de saint Dominique. Il fut même obligé de conseiller à l’un d’eux, Pierre de Castelnau, de s’éloigner quelque temps du Languedoc : les habitants l’auraient tué. Pour lui, ils ne mirent point les mains sur sa personne : ils se contentaient de lui jeter de la boue ; ils lui attachaient, dit un de ses biographes, de la paille derrière le dos. L’évêque d’Osma leva les mains au ciel, et s’écria : « Seigneur, abaisse ta main et punis-les : le châtiment seul pourra leur ouvrir les yeux[17]. »

On pouvait prévoir, des l’époque de l’exaltation d’Innocent III, la catastrophe du Midi. L’année même où il monta sur le trône pontifical, il avait écrit aux princes des paroles de ruine et de sang[18]. Le comte de Toulouse Raymond VI, qui avait succédé à son père en 1194, porta au comble le courroux du pape. Réconcilié avec les anciens ennemis de sa famille, les rois d’Aragon comtes de basse Provence, et les rois d’Angleterre ducs de Guyenne, il ne craignait plus rien et ne gardait aucun ménagement. Dans ses guerres de Languedoc et de haute Provence, il se servit constamment de ces routiers que proscrivait l’Église[19]. Il poussa la guerre sans distinguer les terres laïques ou ecclésiastiques, sans égard au dimanche ou au carême, chassa des évêques et s’entoura d’hérétiques et de juifs[20].

Raymond VI était triomphant sur le Rhône à la tête de son armée, quand il reçut d’Innocent III une lettre terrible qui lui prédisait sa ruine. Le pape exigeait qu’il interrompît la guerre, souscrivît avec ses ennemis un projet de croisade contre ses sujets hérétiques, et ouvrît ses États aux croisés. Raymond refusa d’abord, fut excommunié, et se soumit ; mais il cherchait à éluder l’exécution de ses promesses. Le moine Pierre de Castelnau osa lui reprocher en face ce qu’il appelait sa perfidie ; le prince, peu habitué à de telles paroles, laissa échapper des paroles de colère et de vengeance, des paroles telles peut-être que celles d’Henri II contre Thomas Becket. L’effet fut le même ; le dévouement féodal ne permettait pas que le moindre mot du seigneur tombât sans effet ; ceux qu’il nourrissait à sa table croyaient lui appartenir corps et âme, sans réserve de leur salut éternel. Un chevalier de Raymond joignit Pierre de Castelnau sur le Rhône et le poignarda. L’assassin trouva retraite dans les Pyrénées, auprès du comte de Foix, alors ami du comte de Toulouse, et dont la mère et la sœur étaient hérétiques.

Tel fut le commencement de cette épouvantable tragédie (1208). Innocent III ne se contenta pas, comme Alexandre III, des excuses et de la soumission du prince, il fit prêcher la croisade dans tout le nord de la France par les moines de Cîteaux. Celle de Constantinople avait habitué les esprits à l’idée d’une guerre sainte contre les chrétiens. Ici la proximité était tentante ; il ne s’agissait point de traverser les mers : on offrait le paradis à celui qui aurait ici-bas pillé les riches campagnes, les cités opulentes du Languedoc. L’humanité aussi était mise en jeu pour rendre les âmes cruelles ; le sang du légat réclamait, disait-on, le sang des hérétiques[21].

La vengeance eût été pourtant difficile, si Raymond VI eût pu user de toutes ses forces, et lutter sans ménagement contre le parti de l’Église. C’était un des plus puissants princes, et probablement le plus riche de la chrétienté. Comte de Toulouse, marquis de haute Provence, maître du Quercy, du Rouergue, du Vivarais, il avait acquis Maguelonne ; le roi d’Angleterre lui avait cédé l’Agenois, et le roi d’Aragon le Gévaudan, pour dot de leurs sœurs. Duc de Narbonne, il était suzerain de Nîmes, Béziers, Uzès, et des comtés de Foix et Comminges dans les Pyrénées. Mais cette grande puissance n’était pas partout exercée au même titre. Le vicomte de Béziers, appuyé de l’alliance du comte de Foix, refusait de dépendre de Toulouse. Toulouse elle-même était une sorte de république. En 1202, nous voyons les consuls de cette cité faire la guerre en l’absence de Raymond VI aux chevaliers de l’Albigeois, et les deux partis prennent le comte pour arbitre et pour médiateur. Sous son père, Raymond V, les commencements de l’hérésie avaient été accompagnés d’un tel essor d’indépendance politique, que le comte lui-même sollicita les rois de France et d’Angleterre d’entreprendre une croisade (1178) contre les Toulousains et le vicomte de Béziers. Elle eut lieu, cette croisade, mais sous Raymond VI, et à ses dépens.

Toutefois, on commença par le bas Languedoc, Béziers, Carcassonne, etc., où les hérétiques étaient plus nombreux. Le pape eût risqué d’unir tout le Midi contre l’Église et de lui donner un chef, s’il eût frappé d’abord le comte de Toulouse. Il feignit d’accepter ses soumissions, l’admit à la pénitence. Raymond s’abaissa devant tout son peuple, reçut des mains des prêtres la flagellation dans l’église même où Pierre de Castelnau était enterré, et l’on affecta de le faire passer devant le tombeau. Mais la plus horrible pénitence, c’est qu’il se chargeait de conduire lui-même l’armée des croisés à la poursuite des hérétiques, lui qui les aimait dans le cœur, de les mener sur les terres de son neveu, le vicomte de Béziers, qui osait persévérer dans la protection qu’il leur accordait. Le malheureux croyait éviter sa ruine en prêtant la main à celle de ses voisins, et se déshonorait pour vivre un jour de plus.

Le jeune et intrépide vicomte avait mis Béziers en état de résistance et s’était enfermé dans Carcassonne, lorsqu’arriva du côté du Rhône la principale armée des croisés ; d’autres venaient par le Velay, d’autres par l’Agénois. « Et fut tant grand le siège, tant de tentes que de pavillons, qu’il semblait que tout le monde y fût réuni[22]. » Philippe-Auguste n’y vint pas : il avait à ses côtés deux grands et terribles lions[23], le roi Jean et l’empereur Othon, le neveu de Jean. Mais les Français y vinrent, si le roi n’y vint pas[24] : à leur tête, les archevêques de Reims, de Sens, de Rouen, les évêques d’Autun, Clermont, Nevers, Bayeux, Lisieux et Chartres ; les comtes de Nevers, de Saint-Pol, d’Auxerre, de Bar-sur-Seine, de Genève, de Forez, une foule de seigneurs. Le plus puissant était le duc de Bourgogne. Les Bourguignons savaient le chemin des Pyrénées ; ils avaient brillé surtout dans les croisades d’Espagne. Une croisade prêchée par les moines de Cîteaux était nationale en Bourgogne. Les Allemands, les Lorrains, voisins des Bourguignons, prirent aussi la croix en foule ; mais aucune province ne fournit à la croisade d’hommes plus habiles et plus vaillants que l’Île-de-France. L’ingénieur de la croisade, celui qui construisait les machines et dirigeait les sièges, fut un légiste, maître Théodise, archidiacre de l’église Notre-Dame de Paris ; c’est lui encore qui fit, à Rome, devant le pape, l’apologie des croisés (1215)[25].

Entre les barons, le plus illustre, non pas le plus puissant, celui qui a attaché son nom à cette terrible guerre, c’est Simon de Montfort, du chef de sa mère comte de Leicester. Cette famille des Montfort semble avoir été possédée d’une ambition atroce. Ils prétendaient descendre ou d’un fils du roi Robert, ou des comtes de Flandre, issus de Charlemagne. Leur grand’mère Bertrade, qui laissa son mari, le comte d’Anjou, pour le roi Philippe Ier, et les gouverna l’un et l’autre en même temps, essaya d’empoisonner son beau-fils, Louis-le-Gros, et de donner la couronne à ses fils. Louis eut pourtant confiance aux Montfort ; c’est l’un d’eux qui lui donna, dit-on, après sa défaite de Brenneville, le conseil d’appeler à son secours les milices des communes sous leurs bannières paroissiales. Au treizième siècle, Simon de Montfort, dont nous allons parler, faillit être roi du Midi. Son second fils, cherchant en Angleterre la fortune qu’il avait manquée en France, combattit pour les communes anglaises et leur ouvrit l’entrée du parlement. Après avoir eu dans ses mains le roi et le royaume, il fut vaincu et tué. Son fils (petit-fils du célèbre Montfort, chef de la croisade des Albigeois) le vengea en égorgeant, en Italie, au pied des autels, le neveu du roi d’Angleterre qui venait de la terre sainte[26]. Cette action perdit les Montfort, on prit en horreur cette race néfaste, dont le nom s’attachait à tant de tragédies et de révolutions.

Simon de Montfort, le véritable chef de la guerre des Albigeois, était déjà un vieux soldat des croisades, endurci dans les guerres à outrance des Templiers et de Assassins. À son retour de la terre sainte, il trouva à Venise l’armée de la quatrième croisade qui partait, mais il refusa d’aller à Constantinople ; il obéit au pape et sauva l’abbé de Vaux-Cernay, lorsqu’au grand péril de sa vie il lut aux croisés la défense du pontife. Cette action signala Montfort et prépara sa grandeur. Au reste, on ne peut nier que ce terrible exécuteur des décrets de l’Église n’ait eu des vertus héroïques. Raymond VI l’avouait, lui dont Montfort avait fait la ruine[27]. Sans parler de son courage, de ses mœurs sévères et de son invariable confiance en Dieu, il montrait aux moindres des siens des égards bien nouveaux dans les croisades. Tous ses nobles ayant avec lui traversé, sur leurs chevaux, une rivière grossie par l’orage, les piétons, les faibles, ne pouvaient passer ; Montfort repassa à l’instant, suivi de quatre ou cinq cavaliers, et resta avec les pauvres gens, en grand péril d’être attaqué par l’ennemi[28]. On lui tint compte aussi dans cette guerre horrible d’avoir épargné les bouches inutiles qu’on repoussait d’une place, et d’avoir fait respecter l’honneur des femmes prisonnières. Sa femme, à lui-même, Alix de Montmorency, n’était pas indigne de lui ; lorsque la plupart des croisés eurent abandonné Montfort, elle prit la direction d’une nouvelle armée et l’amena à son époux.

L’armée assemblée devant Béziers était guidée par l’abbé de Cîteaux et par l’évêque même de la ville, qui avait dressé la liste de ceux qu’il désignait à la mort. Les habitants refusèrent de les livrer, et, voyant les croisés tracer leur camp, ils sortirent hardiment pour le surprendre. Ils ne connaissaient pas la supériorité militaire de leurs ennemis. Les piétons suffirent pour les repousser ; avant que les chevaliers eussent pu prendre part à l’action, ils entrèrent dans la ville pêle-mêle avec les assiégés et s’en trouvèrent maîtres. Le seul embarras était de distinguer les hérétiques des orthodoxes : « Tuez-les tous, dit l’abbé de Cîteaux ; le Seigneur connaîtra bien ceux qui sont à lui[29]. »

« Voyant cela, ceux de la ville se retirèrent, ceux qui le purent, tant hommes que femmes, dans la grande église de Saint-Nazaire : les prêtres de cette église firent tinter les cloches jusqu’à ce que tout le monde fût mort. Mais il n’y eut ni son de cloche, ni prêtre vêtu de ses habits, ni clerc qui pût empêcher que tout ne passât par le tranchant de l’épée. Un tant seulement n’en put échapper. Ces meurtres et tueries furent la plus grande pitié qu’on eût depuis vue ni entendue. La ville fut pillée ; on mit le feu partout, tellement que tout fut dévasté et brûlé, comme on le voit encore à présent, et qu’il n’y demeura chose vivante. Ce fut une cruelle vengeance, vu que le comte n’était pas hérétique ni de la secte. À cette destruction furent le duc de Bourgogne, le comte de Saint-Pol, le comte Pierre d’Auxerre, le comte de Genève, appelé Gui-le-Comte, le seigneur d’Anduze, appelé Pierre Vermont ; et aussi y étaient les Provençaux, les Allemands, les Lombards ; il y avait des gens de toutes les nations du monde, lesquels y étaient venus plus de trois cent mille, comme on l’a dit, à cause du pardon[30]. »

Quelques-uns veulent que soixante mille personnes aient péri ; d’autres disent trente-huit mille. L’exécuteur lui-même, l’abbé de Cîteaux, dans sa lettre à Innocent III, avoue humblement qu’il n’en put égorger que vingt mille.

L’effroi fut tel que toutes les places furent abandonnées sans combat. Les habitants s’enfuirent dans les montagnes. Il ne resta que Carcassonne, où le vicomte s’était enfermé. Le roi d’Aragon, son oncle, vint inutilement intercéder pour lui en abandonnant tout le reste. Tout ce qu’il obtint, c’est que le vicomte pourrait sortir lui treizième : « Plutôt me laisser écorcher tout vif, dit le courageux jeune homme ; le légat n’aura pas le plus petit des miens, car c’est pour moi qu’ils se trouvent tous en danger. » Cependant il y avait tant d’hommes, de femmes et d’enfants réfugiés de la campagne, qu’il fut impossible de tenir. Ils s’enfuirent par une issue souterraine qui conduisait à trois lieues. Le vicomte demanda un sauf-conduit pour plaider sa cause devant les croisés, et le légat le fît arrêter en trahison. Cinquante prisonniers furent, dit-on, pendus, quatre cents brûlés.

Tout ce sang eût été versé en vain, si quelqu’un ne s’était chargé de perpétuer la croisade, de veiller en armes sur les cadavres et les cendres. Mais qui pouvait accepter cette rude tâche, consentir à hériter des victimes, s’établir dans leurs maisons désertes et vêtir leur chemise sanglante ? Le duc de Bourgogne n’en voulut pas : « Il me semble, dit-il, que nous avons fait bien assez de mal au vicomte, sans lui prendre son héritage. » Les comtes de Nevers et de Saint-Pol en dirent autant. Simon de Montfort accepta, après s’être fait un peu prier. Le vicomte de Béziers, qui était entre ses mains, mourut bientôt, tout à fait à propos pour Montfort[31]. Il ne lui resta plus qu’à se faire confirmer par le pape le don des légats ; il mit sur chaque maison un tribut de trois deniers au profit de l’Église de Rome.

Cependant il n’était pas facile de conserver un bien acquis de cette manière. La foule des croisés s’écoulait ; Montfort avait gagné, c’était à lui de garder, s’il pouvait. Il ne lui resta guère de cette immense armée que quatre mille cinq cents Bourguignons et Allemands. Bientôt il n’eut plus de troupes que celles qu’il soldait à grand prix. Il lui fallut donc attendre une nouvelle croisade et amuser les comtes de Toulouse et de Foix qu’il avait d’abord menacés. Le dernier profita de ce répit pour se rendre auprès de Philippe-Auguste, puis à Rome, et protester au pape de la pureté de sa foi. Innocent lui fit bonne mine, et le renvoya à ses légats. Ceux-ci, qui avaient le mot, gagnèrent encore du temps, lui assignèrent le terme de trois mois pour se justifier, en stipulant je ne sais combien de conditions minutieuses, sur lesquelles on pouvait équivoquer. Au terme fixé, le malheureux Raymond accourt, espérant enfin obtenir cette absolution qui devait lui assurer le repos. Alors maître Théodise, qui conduisait tout, déclare que toutes les conditions ne sont pas remplies : « S’il a manqué aux petites choses, dit-il, comment serait-il trouvé fidèle dans les grandes ? » Le comte ne put retenir ses larmes. « Quel que soit le débordement des eaux, dit le prêtre par une allusion dérisoire, elles n’arriveront pas jusqu’au Seigneur[32]. »

Cependant l’épouse de Montfort lui avait amené une nouvelle armée de croisés. Les Albigeois, n’osant plus se fier à aucune ville, après le désastre de Béziers et de Carcassonne, s’étaient réfugiés dans quelques châteaux forts, où une vaillante noblesse faisait cause commune avec eux : ils avaient beaucoup de nobles dans leur parti, comme les protestants du seizième siècle. Le château de Minerve, qui se trouvait à la porte de Narbonne, était une de leurs principales retraites. L’archevêque et les magistrats de Narbonne avaient espéré détourner la croisade de leur pays, en faisant des lois terribles contre les hérétiques ; mais ceux-ci, traqués dans tous les anciens domaines du vicomte de Béziers, se réfugièrent en foule vers Narbonne. La multitude enfermée dans le château de Minerve ne pouvait subsister qu’en faisant des courses jusqu’aux portes de cette ville. Les Narbonnais appelèrent eux-mêmes Montfort et l’aidèrent. Ce siège fut terrible. Les assiégés n’espéraient et ne voulaient aucune pitié. Forcés de se rendre, le légat offrit la vie à ceux qui abjureraient. Un des croisés s’en indignait : « N’ayez pas peur, dit le prêtre, vous n’y perdrez rien ; pas un ne se convertira. » En effet, ceux-ci étaient des parfaits, c’est-à-dire les premiers dans la hiérarchie des hérétiques ; tous, hommes et femmes, au nombre de cent quarante, coururent au bûcher et s’y jetèrent d’eux-mêmes. Montfort, poussant au Midi, assiégea le fort château de Termes, autre asile de l’église albigeoise. Il y avait trente ans que personne dans ce château n’avait approché des sacrements. Les machines nécessaires pour battre la place furent construites par l’archidiacre de Paris. Il y fallut des efforts incroyables ; les assiégeants plantèrent le crucifix au haut de ces machines, pour désarmer les assiégés, ou pour les rendre plus coupables encore s’ils continuaient de se défendre, au risque de frapper le Christ. Parmi ceux qu’on brûla, il y en avait un qui déclara vouloir se convertir ; Montfort insista pour qu’il fût brûlé[33] ; il est vrai que les flammes refusèrent de le toucher et ne firent que consumer ses liens.

Il était visible qu’après s’être emparé de tant de lieux forts dans les montagnes, Montfort reviendrait vers la plaine et attaquerait Toulouse. Le comte, dans son effroi, s’adressait à tout le monde, à l’empereur, au roi d’Angleterre, au roi de France, au roi d’Aragon. Les deux premiers, menacés par l’Église et la France, ne pouvaient le secourir. L’Espagne était occupée des progrès des Maures. Philippe-Auguste écrivit au pape. Le roi d’Aragon en fit autant et essaya de gagner Montfort lui-même. Il consentait à recevoir son hommage pour les domaines du vicomte de Béziers, et pour l’assurer de sa bonne foi il lui confiait son propre fils. En même temps, ce prince généreux, voulant montrer qu’il s’associait sans réserve à la fortune du comte de Toulouse, lui donna une de ses sœurs en mariage, l’autre au jeune fils du comte, qui fut depuis Raymond VII. Il alla lui-même intercéder pour le comte au concile d’Arles. Mais ces prêtres n’avaient pas d’entrailles. Les deux princes furent obligés de s’enfuir de la ville, sans prendre congé des évêques, qui voulaient les faire arrêter. Voici le traité dérisoire auquel ils voulaient que Raymond se soumit :

« Premièrement, le comte donnera congé incontinent à tous ceux qui sont venus lui porter aide et secours, ou viendront lui en porter, et les renverra tous, sans en retenir un seul. Il sera obéissant à l’Église, fera réparation de tous les maux et dommages qu’elle a reçus, et lui sera soumis tant qu’il vivra, sans aucune contradiction. Dans tout son pays il ne se mangera que deux espèces de viandes. Le comte Raymond chassera et rejettera hors de ses terres tous les hérétiques et leurs alliés. Ledit comte baillera et délivrera entre les mains desdits légats et comte de Montfort, pour en faire à leur volonté et plaisir, tous et chacun de ceux qu’ils lui diront et déclareront, et cela dans le terme d’un an. Dans toutes ses terres, qui que ce soit, tant noble qu’homme de bas lieu, ne portera aucun vêtement de prix, mais rien que de mauvaises capes noires. Il fera abattre et démolir en son pays jusqu’à ras de terre, et sans en rien laisser, tous les châteaux et places de défense. Aucun des gentilshommes ou nobles de ce pays ne pourra habiter dans aucune ville ou place, mais ils vivront tous dehors aux champs, comme vilains et paysans. Dans toutes ses terres il ne se payera aucun péage, si ce n’est ceux qu’on avait accoutumé de payer et lever par les anciens usages. Chaque chef de maison payera chaque année quatre deniers toulousains au légat, ou à ceux qu’il aura chargés de les lever. Le comte fera rendre tout ce qui lui sera rentré des revenus de sa terre, et tous les profits qu’il en aura eus. Quand le comte de Montfort ira et chevauchera par ses terres et pays, lui ou quelqu’un de ses gens, tant petits que grands, on ne lui demandera rien pour ce qu’il prendra, ni ne lui résistera en quoi que ce soit. Quand le comte Raymond aura fait et accompli tout ce que dessus, il s’en ira outre-mer pour faire la guerre aux Turcs et infidèles dans l’ordre de Saint-Jean, sans jamais en revenir que le Légal ne le lui ait mandé. Quand il aura fait et accompli tout ce que dessus, toutes ses terres et seigneuries lui seront rendues et livrées par le légat ou le comte de Montfort, quand il leur plaira[34]. »

C’était la guerre qu’une telle paix. Montfort n’attaquait pas encore Toulouse. Mais son homme, Folquet, autrefois troubadour, maintenant évêque de Toulouse, aussi furieux dans le fanatisme et la vengeance qu’il l’avait été autrefois dans le plaisir, travaillait dans cette ville pour la croisade. Il y organisait le parti catholique sous le nom de Compagnie blanche. La compagnie s’arma malgré le comte pour secourir Montfort qui assiégeait le château de Lavaur[35]. Ce refus de secours fut le prétexte dont celui-ci se servit pour assiéger Toulouse. Il voulait profiter d’une armée de croisés qui venait d’arriver des Pays-Bas et de l’Allemagne, et qui, entre autres grands seigneurs, comptait le duc d’Autriche. Les prêtres sortirent de Toulouse, en procession, chantant des litanies et dévouant à la mort le peuple qu’ils abandonnaient. L’évêque demandait expressément que son troupeau fût traité comme Béziers et Carcassonne.

Il était désormais visible que la religion était moins intéressée en tout ceci que l’ambition et la vengeance. Les moines de Cîteaux, cette année même, prirent pour eux les évêchés du Languedoc ; l’abbé eut l’archevêché de Narbonne, et prit par-dessus le titre de duc, du vivant de Raymond, sans honte et sans pudeur. Peu après, Montfort ne sachant plus où trouver des hérétiques à tuer pour une nouvelle armée qui lui venait, conduisit celle-ci dans l’Agénois, et continua la croisade en pays orthodoxe[36].

Alors tous les seigneurs des Pyrénées se déclarèrent ouvertement pour Raymond. Les comtes de Foix, de Béarn, de Comminges, l’aidèrent à forcer Simon de lever le siège de Toulouse. Le comte de Foix faillit l’accabler à Castelnaudary, mais les troupes plus exercées de Montfort ressaisirent la victoire. Ces petits princes étaient encouragés en voyant les grands souverains avouer plus ou moins ouvertement l’intérêt qu’ils portaient à Raymond. Le sénéchal du roi d’Angleterre, Savary de Mauléon, était avec les troupes d’Aragon et de Foix à Castelnaudary[37]. Malheureusement le roi d’Angleterre n’osait pas agir directement. Le roi d’Aragon était obligé de joindre toutes ses forces à celles des autres princes d’Espagne pour repousser la terrible invasion des Almohades qui s’avançaient au nombre de trois ou quatre cent mille. On sait avec quelle gloire les Espagnols forcèrent à las Navas de Tolosa les chaînes dont les musulmans avaient essayé de se fortifier. Cette victoire est une ère nouvelle pour l’Espagne ; elle n’a plus à défendre l’Europe contre l’Afrique ; la lutte des races et des religions est terminée (16 juillet 1212).

Les réclamations du roi d’Aragon en faveur de son beau-frère semblèrent alors avoir quelque poids. Le pape fut un instant ébranlé[38]. Le roi de France ne cacha point l’intérêt que lui inspirait Raymond. Mais le pape ayant été confirmé dans ses premières idées par ceux qui profitaient de la croisade, le roi d’Aragon sentit qu’il fallait recourir à la force et envoya défier Simon. Celui-ci, toujours humble et prudent autant que fort, fit demander d’abord au roi s’il était bien vrai qu’il l’eût défié, et en quoi, lui vassal fidèle de la couronne d’Aragon, il avait pu démériter de son suzerain. En même temps il se tenait prêt. Il avait peu de monde, et presque tout le peuple était pour ses adversaires ; mais les hommes de Montfort étaient des chevaliers pesamment armés et comme invulnérables, ou bien des mercenaires d’un courage éprouvé et qui avaient vieilli dans cette guerre. Don Pedro avait force milices des villes, et quelques corps de cavalerie légère, habituée à voltiger comme les Maures. La différence morale des deux armées était plus forte encore. Ceux de Montfort étaient confessés, administrés, et avaient baisé les reliques. Pour don Pedro, tous les historiens, son fils lui-même, nous le représentent comme occupé de toute autre pensée.

Un prêtre vint dire au comte : « Vous avez bien peu de compagnons en comparaison de vos adversaires, parmi lesquels est le roi d’Aragon, fort habile et fort expérimenté dans la guerre, suivi de ses comtes et d’une armée nombreuse, et la partie ne serait pas égale pour si peu de monde contre le roi et une telle multitude. » À ces mots, le comte tira une lettre de sa bourse, et dit : « Lisez cette lettre. » Le prêtre y trouva que le roi d’Aragon saluait l’épouse d’un noble du diocèse de Toulouse, lui disant que c’était pour l’amour d’elle qu’il venait chasser les Français de sa terre, et d’autres douceurs encore. Le prêtre ayant lu, répondit : « Que voulez-vous donc dire par là ? — Ce que je veux dire ? reprit Montfort. Que Dieu m’aide autant que je crains peu un roi qui vient traverser les desseins de Dieu pour l’amour d’une femme. »

Quoi qu’il en soit de l’exactitude de ces circonstances, Montfort s’étant trouvé en présence des ennemis, à Muret près Toulouse, il feignit de vouloir éluder le combat, se détourna, puis, tombant sur eux de tout le poids de sa lourde cavalerie, ils les dispersa, et en tua, dit-on, plus de quinze mille ; il n’avait perdu que huit hommes et un seul chevalier. Plusieurs des partisans de Montfort s’étaient entendus pour attaquer uniquement le roi d’Aragon. L’un d’eux prit d’abord pour lui un des siens auquel il avait fait porter ses armes ; puis il dit : « Le roi est pourtant meilleur chevalier. » Don Pedro s’élança alors et dit : « Ce n’est pas le roi, le voici. » À l’instant ils le percèrent de coups.

Ce prince laissa une longue et chère mémoire. Brillant troubadour, époux léger ; mais qui aurait eu le cœur de s’en souvenir ? Quand Montfort le vit couché par terre et reconnaissable à sa grande taille, le farouche général du Saint-Esprit ne put retenir une larme.

L’Église semblait avoir vaincu dans le midi de la France comme dans l’empire grec. Restaient ses ennemis du Nord, les hérétiques de Flandre, l’excommunié Jean, et l’anti-César, Othon.

Depuis cinq ans (1208-1213), l’Angleterre n’avait plus de relations avec le saint-siège ; la séparation semblait accomplie déjà, comme au seizième siècle. Innocent avait poussé Jean à l’extrémité, et lancé contre lui un nouveau Thomas Becket. En 1208, précisément à l’époque où le pontife commençait la croisade du Midi, il en fit une sous forme moins belliqueuse contre le roi d’Angleterre, en portant un de ses ennemis a la primatie. L’archevêque de Kenterbury, chef de l’Église anglicane, était en outre, comme nous lavons vu, un personnage politique. C’était bien plus que les comtes et les lieutenants du roi, le chef de la Kentie, de ces comtés méridionaux de l’Angleterre qui en formaient la partie la moins gouvernable, la plus fidèle au vieil esprit breton et saxon. Rien n’était plus important pour le roi que de mettre dans une telle place un homme à lui ; il y faisait nommer par les prélats, par son Église normande. Mais les moines du couvent de Saint-Augustin à Kenterbury réclamaient toujours cette élection, comme un droit imprescriptible de leur maison, métropole primitive du christianisme anglais.

Innocent profita de ce conflit. Il se déclara pour les moines ; puis, ceux-ci n’étant pas d’accord entre eux, il annula les premières élections, et sans attendre l’autorisation du roi qu’il avait fait demander, il fit élire par les délégués des moines à Rome et sous ses yeux un ennemi personnel de Jean. C’était un savant ecclésiastique, d’origine saxonne, comme Becket ; son nom de Langton l’indique assez. Il avait été professeur à l’Université de Paris, puis chancelier de cette Université. Il nous reste de lui des vers galants adressés à la Vierge Marie. Jean n’apprit pas plus tôt la consécration de l’archevêque qu’il chassa d’Angleterre les moines de Kenterbury, mit la main sur leurs biens, et jura que si le pape lançait contre lui l’interdit, il confisquerait le bien de tout le clergé, et couperait le nez et les oreilles à tous les Romains qu’il trouverait dans sa terre. L’interdit vint et l’excommunication aussi. Mais il ne se trouva personne qui osât en donner signification au roi. Effecti sunt quasi canes muti, non audentes latrare. On se disait tout bas la terrible nouvelle ; mais personne n’osait ni la promulguer ni s’y conformer. L’archidiacre Geoffroi s’étant démis de l’échiquier, Jean le fit périr sous une chape de plomb. De crainte d’être abandonné de ses barons, il avait exigé d’eux des otages. Ils n’osèrent pas refuser de communier avec lui. Pour lui, il acceptait hardiment ce rôle d’adversaire de l’Église ; il récompensa un prêtre qui avait prêché au peuple que le roi était le fléau de Dieu, qu’il fallait l’endurer comme le ministre de la colère divine. Cet endurcissement et cette sécurité de Jean faisaient trembler : il semblait s’y complaire. Il mangeait à son aise les biens ecclésiastiques, violait les filles nobles, achetait des soldats, et se moquait de tout. De l’argent, il en prenait tant qu’il voulait aux prêtres, aux villes, aux Juifs ; il enfermait ceux-ci quand ils refusaient de financer, et leur arrachait les dents une à une. Il jouit cinq ans de la colère de Dieu. Le serment de Jean c’était : Par Dieu et ses dents ! Per dentes Dei[39]!… C’était le dernier terme de cet esprit satanique que nous avons remarqué dans les rois d’Angleterre, dans les violences furieuses de Guillaume-le-Roux et du Cœur-de-Lion, dans le meurtre de Becket, dans les guerres parricides de cette famille. Mal ! sois mon bien[40]!

Il n’avait rien à craindre tant que la France et l’Europe étaient tournées tout entières vers la croisade des Albigeois. Mais à mesure que le succès de Montfort fut décidé, son danger augmenta[41]. Cette terreur, cette vie sans Dieu, où les prêtres officiaient sous peine de mort, on sentait qu’elle ne pouvait durer. Quand plus tard Henri VIII sépara l’Angleterre du pape, c’est qu’il se fit pape lui-même. La chose n’était pas faisable au treizième siècle ; Jean n’essaya pas. En 1212, Innocent III, rassuré du côté du Midi, prêche la croisade contre Jean, et chargea le roi de France d’exécuter la sentence apostolique. Une flotte, une armée immense, furent assemblées par Philippe. De son côté, Jean réunit, dit-on, à Douvres, jusqu’à soixante mille hommes. Mais dans cette multitude, il n’y avait guère de gens sur qui il pût compter. Le légat du pape, qui avait passé le détroit, lui fit comprendre son péril ; la cour de Rome voulait abaisser Jean, mais non pas donner l’Angleterre au roi de France. Il se soumit et fit hommage au pape, s’engageant de lui payer un tribut de mille marcs sterling d’or[42]. La cérémonie de l’hommage féodal n’avait rien de honteux. Les rois étaient souvent vassaux de seigneurs peu puissants, pour quelques terres qu’ils tenaient d’eux en fief. Le roi d’Angleterre avait toujours été vassal du roi de France pour la Normandie ou L’Aquitaine. Henri II avait fait hommage de l’Angleterre à Alexandre III et Richard à l’empereur. Mais les temps avaient changé. Les barons affectèrent de croire leur roi dégradé par sa soumission aux prêtres. Lui-même cacha à peine sa fureur. Un ermite avait prédit qu’à l’Ascension Jean ne serait plus roi ; il voulut prouver qu’il l’était encore, et fit traîner le prophète à la queue d’un cheval qui le mit en pièces.

Philippe-Auguste eût peut-être envahi l’Angleterre malgré les défenses du légat, si le comte de Flandre ne l’eût abandonné. La Flandre et l’Angleterre avaient eu, de bonne heure, des liaisons commerciales ; les ouvriers flamands avaient besoin de laines anglaises. Le légat encouragea Philippe à tourner cette grande armée contre les Flamands. Les tisserands de Gand et de Bruges n’avaient guère meilleure réputation d’orthodoxie que les Albigeois du Languedoc. Philippe envahit en effet la Flandre, et la ravagea cruellement. Dam fut pillée, Cassel, Ypres, Bruges, Gand, rançonnées. Les Français assiégeaient cette dernière ville, lorqu’ils apprirent que la flotte de Jean bloquait la leur. Ils ne purent la soustraire à l’ennemi qu’en la brûlant eux-mêmes, et se vengèrent en incendiant les villes de Dam et de Lille[43].

Cet hiver même, Jean tenta un effort désespéré. Son beau-frère, le comte de Toulouse, venait de perdre toutes ses espérances avec la bataille de Muret et la mort du roi d’Aragon (12 septembre 1213). Celui d’Angleterre dut se repentir d’avoir laissé écraser les Albigeois, qui auraient été ses meilleurs alliés. Il en chercha d’autres en Espagne, en Afrique ; il s’adressa, dit-on, aux mahométans, au chef même des Almohades[44], aimant mieux se damner et se donner au diable qu’à l’Église.

Cependant il achetait une nouvelle armée (la sienne l’avait encore abandonné à la dernière campagne) ; il envoyait des subsides à son neveu Othon, et soulevait tous les princes de Belgique. Au cœur de l’hiver (vers le 15 février 1214), il passa la mer et débarqua à La Rochelle. Il devait attaquer Philippe par le Midi, tandis que les Allemands et les Flamands tomberaient sur lui du côté du Nord. Le moment était bien choisi ; les Poitevins, déjà las du joug de la France, vinrent en foule se ranger autour de Jean. D’autre part, les seigneurs du Nord étaient alarmés des progrès de la puissance du roi. Le comte de Boulogne avait été dépouillé par lui des cinq comtés qu’il possédait. Le comte de Flandre redemandait en vain Aire et Saint-Omer. La dernière campagne avait porté au comble la haine des Flamands contre les Français. Les comtes de Limbourg, de Hollande, de Louvain, étaient entrés dans cette ligue, quoique le dernier fût gendre de Philippe. Il y avait encore Hugues de Boves, le plus célèbre des chefs de routiers ; enfin, le pauvre empereur de Brunswick, qui n’était lui-même qu’un routier au sevice de son oncle, le roi d’Angleterre. On prétend que les confédérés ne voulaient rien moins que diviser la France. Le comte de Flandre eût eu Paris ; celui de Boulogne, Péronne et le Vermandois. Ils auraient donné les biens des ecclésiastiques aux gens de guerre, à l’imitation de Jean[45].

La bataille de Bouvines, si fameuse et si nationale, ne semble pas avoir été une action fort considérable. Il est probable que chaque armée ne passait guère quinze on vingt mille hommes. Philippe ayant envoyé contre Jean la meilleure partie de ses chevaliers, avait composé en partie son armée, qu’il conduisait lui-même, des milices de Picardie. Les Belges laissèrent Philippe dévaster leurs terres royalement[46] pendant un mois. Il allait s’en retourner sans avoir vu l’ennemi, lorsqu’il le rencontra entre Lille et Tournay, près du pont de Bouvines (27 août 1214). Les détails de la bataille nous ont été transmis par un témoin oculaire, Guillaume-le-Breton, chapelain de Philippe-Auguste, qui se tenait derrière lui pendant la bataille. Malheureusement ce récit, évidemment altéré par la flatterie, l’est bien plus encore par la servilité classique avec laquelle l’historien-poète se croit obligé de calquer sa Philippide sur l’Énéide de Virgile. Il faut, à toute force, que Philippe soit Énée et l’empereur Turnus. Tout ce qu’on peut adopter connue certain, c’est que nos milices furent d’abord mises en désordre, que les chevaliers firent plusieurs charges, que dans l’une le roi de France courut risque de la vie ; il fut tiré à terre par des fantassins armés de crochets. L’empereur Othon eut son cheval blessé par Guillaume des Barres, ce frère de Simon de Montfort, l’adversaire de Richard Cœur-de-Lion, et fut emporté dans la déroute des siens. La gloire du courage, mais non pas la victoire, resta aux routiers brabançons ; ces vieux soldats, au nombre de cinq cents, ne voulurent pas se rendre aux Français, et se firent plutôt tuer. Les chevaliers s’obstinèrent moins, ils furent pris en grand nombre ; sous ces lourdes armures, un homme démonté était pris sans remède. Cinq comtes tombèrent entre les mains de Philippe-Auguste, ceux de Flandre, de Boulogne, de Salisbury, de Tecklembourg et de Dortmund. Les deux premiers, n’étant point rachetés par les leurs, restèrent prisonniers de Philippe. Il donna d’autres prisonniers à rançonner aux milices des communes qui avaient pris part au combat.

Jean ne fut pas plus heureux dans le Midi qu’Othon dans le Nord ; il eut d’abord de rapides succès sur la Loire ; il prit Saint-Florent, Ancenis, Angers. Mais à peine les deux armées furent en présence, qu’une terreur panique leur fît tourner le dos en même temps. Jean perdit plus vite qu’il n’avait gagné. Les Aquitains firent à Louis tout aussi bon accueil qu’ils avaient fait à Jean ; il se tint heureux que le pape lui obtînt une trêve pour soixante mille marcs d’argent, et il repassa en Angleterre, vaincu, ruiné, sans ressource. L’occasion était belle pour les barons ; ils la saisirent. Au mois de janvier 1215, et de nouveau le 15 juin, ils lui firent signer l’acte célèbre, connu sous le nom de Grande Charte. L’archevêque de Kenterbury, Langton, ex-professeur de l’Université de Paris, prétendit que les libertés qu’on réclamait du roi n’étaient autres que les vieilles libertés anglaises, reconnues déjà par Henri Beauclerc dans une charte semblable[47]. Jean promettait aux barons de ne plus marier leurs filles et veuves malgré elles ; de ne plus ruiner les pupilles sous prétexte de tutelle féodale ou garde-noble ; aux habitants des villes de respecter leurs franchises ; à tous les hommes libres de leur permettre d’aller et venir comme ils voudraient ; de ne plus emprisonner ni dépouiller sonne arbitrairement ; de ne point faire saisir le contenment des pauvres gens (outils, ustensiles, etc.) ; de ne point lever, sans consentement du parlement des barons, l’escuage ou taxe de guerre (hors les trois cas prévus par les lois féodales) ; enfin, de ne plus faire prendre par ses officiers les denrées et les voitures nécessaires à sa maison. La cour royale des plaids communs ne devait plus suivre le roi, mais siéger au milieu de la cité, sous l’œil du peuple, à Westminster. Enfin, les juges, constables et baillis devaient être désormais des personnes versées dans la science des lois. Cet article seul transférait la puissance judiciaire aux scribes, aux clercs, aux légistes, aux hommes de condition inférieure. Ce que le roi accordait à ses tenanciers immédiats, ils devaient à leur tour l’accorder à leurs tenanciers inférieurs. Ainsi, pour la première fois, l’aristocratie sentait qu’elle ne pouvait affermir sa victoire sur le roi qu’en stipulant pour tous les hommes libres. Ce jour-là l’ancienne opposition des vainqueurs et des vaincus, des fils des Normands et des fils des Saxons, disparut et s’effaça.

Quand on lui présenta cet acte, Jean s’écria : « Ils pourraient tout aussi bien me demander ma couronne[48]. » Il signa et tomba ensuite dans un horrible accès de fureur, rongeant la paille et le bois, comme une bête enfermée qui mord ses barreaux. Dès que les barons furent dispersés, il fit publier par tout le continent que les aventuriers brabançons, flamands, normands, poitevins, gascons, qui voudraient du service, pouvaient venir en Angleterre et prendre les terres de ses barons rebelles[49] ; il voulait refaire sur les Normands la conquête de Guillaume sur les Saxons. Il s’en présenta une foule. Les barons effrayés appelèrent les rois d’Écosse et de France. Le fils de celui-ci avait épousé Blanche de Castille, nièce de Jean. Mais cette princesse n’était pas l’héritière immédiate de son oncle, elle ne pouvait transmettre à son mari un droit qu’elle n’avait pas elle-même. Le pape intervenait d’ailleurs. Il trouvait que l’archevêque de Kenterbury avait été trop loin contre Jean. Il défendait au roi de France d’attaquer le roi d’Angleterre, vassal de l’Église. Le jeune Louis, fils de Philippe, feignant d’agir contre le gré de son père[50], n’en passa pas moins en Angleterre à la tête d’une armée. Tous les comtés de la Kentie, l’archevêque lui-même et la ville de Londres se déclarèrent pour les Français. Jean se trouva encore une abandonné, seul, exilé dans son propre royaume. Il fallut qu’il cherchât sa vie chaque jour dans le pillage, comme un chef de routiers. Le matin il brûlait la maison où il avait passé la nuit. Il passa quelques mois dans l’île de Wight et y subsista de pirateries. Il portait cependant avec lui un trésor avec lequel il comptait acheter encore des soldats. Cet argent périt au passage d’un fleuve. Alors il perdit tout espoir, prit la fièvre et mourut. C’était ce qui pouvait arriver de pis aux Français. Le fils de Jean, Henri III, était innocent des crimes de son père. Louis vit bientôt tous les Anglais ralliés contre lui, et se tint heureux de repasser en France, en renonçant à la couronne d’Angleterre[51].

Innocent III était mort deux mois avant le roi Jean (1216, 16 juillet, 19 octobre), aussi grand, aussi triomphant que l’ennemi de l’Église était abaissé. Et pourtant cette fin victorieuse avait été triste. Que souhaitait-il donc ? Il avait écrasé Othon, et fait un empereur de son jeune Italien Frédéric II : la mort des rois d’Aragon et d’Angleterre avait montré au monde ce que c’était que de se jouer de l’Église ; l’hérésie des Albigeois avait été noyée dans de tels flots de sang, qu’on cherchait en vain un aliment aux bûchers. Ce grand, ce terrible dominateur du monde et de la pensée, que lui manquait-il ?

Rien qu’une chose, la chose immense, infinie, à quoi rien ne supplée : son approbation, la foi en soi. Sa confiance au principe de la persécution ne s’était peut-être pas ébranlée ; mais il lui arrivait par-dessus sa victoire un cri confus du sang versé, une plainte à voix basse, douce, modeste, et d’autant plus terrible. Quand on venait lui conter que son légat de Cîteaux avait égorgé en son nom vingt mille hommes dans Béziers, que l’évêque Folquet avait fait périr dix mille hommes dans Toulouse, était-il possible que dans ces immenses exécutions le glaive ne se fût point trompé ? Tant de villes en cendres, tant d’enfants punis des fautes de leurs pères, tant de péchés pour punir le péché ! Les exécuteurs avaient été bien payés : celui-ci était comte de Toulouse et marquis de Provence[52], celui-là archevêque de Narbonne ; les autres, évêques. L’Église, qu’y avait-elle gagné ? Une exécration immense, et le pape un doute.

Ce fut surtout un an avant sa mort, en 1215, lorsque le comte de Toulouse, le comte de Foix et les autres seigneurs du Midi, vinrent se jeter à ses pieds, lorsqu’il entendit les plaintes, et qu’il vit les larmes ; alors il fut étrangement troublé. Il voulut, dit-on[53], réparer, et ne le put pas. Ses agents ne lui permirent point une restitution qui les ruinait et les condamnait. Ce n’est pas impunément qu’on immole l’humanité à une idée. Le sang versé réclame dans votre propre cœur, il ébranle l’idole à laquelle vous avez sacrifié ; elle vous manque aux jours du doute, elle chancelle, elle pâlit, elle échappe : la certitude qu’elle laisse, c’est celle du crime accompli pour elle.

Les souhaits ou plutôt les remords d’un vieillard impuissant, s’ils furent exprimés, devaient rester stériles. Ce ne furent ni les Raymond, ni les Montfort qui recueillirent le patrimoine du comte de Toulouse. L’héritier légitime ne le recouvra que pour le céder bientôt. L’usurpateur, avec tout son courage et sa prodigieuse vigueur d’âme, était vaincu dans le cœur, quand une pierre, lancée des murs de Toulouse, vint le délivrer de la vie (1218)[54]. Son fils, Amaury de Montfort, céda au roi de France ses droits sur le Languedoc ; tout le Midi, sauf quelques villes libres, se jeta dans les bras de Philippe-Auguste[55]. En 1222, le légat lui-même et les évêques du Midi le suppliaient à genoux d’accepter l’hommage de Montfort. C’est qu’en effet les vainqueurs ne savaient plus que faire de leur conquête et doutaient de s’y maintenir. Les quatre cent trente fiefs que Simon de Montfort avait donnés pour être régis selon la Coutume de Paris, pouvaient être arrachés aux nouveaux possesseurs s’ils ne s’assuraient un puissant protecteur. Les vaincus, qui avaient vu en plusieurs occasions le roi de France opposé au pape, espéraient de lui un peu plus d’équité et de douceur.

Si nous jetons à cette époque un regard sur l’Europe entière, nous découvrirons dans tous les États une faiblesse, une inconséquence de principe et de situation qui devait tourner au profit du roi de France.

Avant l’effroyable guerre qui amena la catastrophe du Midi, don Pedro et Raymond V avaient été ennemis des libertés municipales de Toulouse et de l’Aragon. Le roi d’Aragon avait voulu être couronné des mains du pape, et lui rendre hommage pour être moins dépendant des siens. Le comte de Toulouse, Raymond V, avait sollicité lui-même les rois de France et d’Angleterre de faire une croisade contre les libertés religieuses et politiques de la cité de Toulouse. Représentant du principe féodal, il eût voulu anéantir le principe municipal qui gênait son pouvoir. Le roi d’Angleterre continuait, contre Kenterbury, contre ses barons, la lutte d’Henri II. Enfin, l’empereur Othon de Brunswick, fils d’Henri-le-Lion, sorti d’une famille toute guelfe, tout ennemie des empereurs, mais Anglais par sa mère, élevé à la cour d’Angleterre, près de ses oncles, Richard et Jean, se souvint de sa mère plus que de son père, tourna des Guelfes aux Gibelins, tandis que la maison gibeline des princes de Souabe était relevée par les papes, par Innocent III, tuteur du jeune Frédéric II. Othon, abandonné des Guelfes, abandonné des Gibelins, se trouvait renfermé dans ses États de Brunswick, et recevait une solde de son oncle Jean pour combattre l’Église et Philippe-Auguste, qui le défit à Bouvines. Telle était l’immense contradiction de l’Europe. Les princes étaient contre les libertés municipales pour les libertés religieuses. L’empereur était guelfe et le pape gibelin. Le pape, en attaquant les rois sous le rapport religieux, les soutenait contre les peuples sous le rapport politique. Il sacra le roi d’Aragon, il annula la Grande Charte, et blâma l’archevêque de Kenterbury, de même qu’Alexandre III avait abandonné Becket. Le pape renonçait ainsi à son ancien rôle de défenseur des libertés politiques et religieuses. Le roi de France, au contraire, sanctionnait à cette époque une foule de chartes communales. Il prenait part à la croisade du Midi, mais seulement autant qu’il fallait pour constater sa foi. Lui seul, en Europe, avait une position forte et simple ; à lui seul était l’avenir.

  1. « Londonias quoque venderem si emptorem idoneum invenirem. » (Guill. Neubrig.)
  2. Roger de Hoveden.
  3. Au fait, l’Aquitaine était son héritage, et elle avait transféré ses droits à Jean.
  4. Guillaume-le-Breton.
  5. Mais il eut peine a persuader. Il suffit, pour détruire l’accusation, d’une fausse lettre du Vieux de la Montagne que Richard fit circuler.
  6. Lettre d’Innocent III.
  7. Math. Paris : « Cum regina epulabatur quotidie splendide, somnosquo matutinales usque ad prandendi horam protraxit. — Omnimodis cum regina sua vivebat deliciis. »
  8. Guillem. de Podio Laur.
  9. Id.
  10. Le Velay ne tarde pas à faire hommage à Philippe-Auguste.
  11. App. 111.
  12. App. 112.
  13. « Sa prière était si ardente qu’il en devenait comme insensé. Une nuit qu’il priait devant l’autel, le diable, pour le troubler, jeta du haut du toit une énorme pierre qui tomba à grand bruit dans l’église, et toucha, dans sa chute, le capuchon du saint ; il ne bougea point, et le diable s’enfuit en hurlant. » (Acta S. Dominici.)
  14. Lorsqu’on recueillit les témoignages pour la canonisation de saint Dominique, un moine déposa qu’il l’avait souvent vu pendant la messe baigné de larmes, qui lui coulaient en si grande abondance sur le visage qu’une goutte n’attendait pas l’autre.
  15. Pierre de Vaux-Cernay.
  16. Guill. de Pod. Laur.
  17. Acta s. Domiiuci : « Domine, mitte manum, et corrige eos, ut eis saltem hæc vexatio tribuat intellectum ! »
  18. App. 113.
  19. C’était pour la plupart des Aragonais.
  20. App. 114.
  21. Innoc. ep. ad Philipp. August. : « Eia igitur, miles Christi ; eia, christianissime princeps !… Clamantem ad te justi sanguinis vocem audias. » — Ad Comit., Baron., etc. : « Eia, Christi milites ! eia, strenui militiæ christianæ tirones ! »
  22. Chron. Langued.
  23. Pierre de Vaux-Cernay.
  24. La religion semblait être devenue plus sombre et plus austère dans le nord de la France. Sous Louis VI, le jeûne du samedi n’était point de règle ; sous son fils Louis VII, il était si rigoureusement observé que les bouffons, les histrions, n’osaient s’en dispenser.
  25. « C’était, dit Pierre de Vaux-Cernay, un homme circonspect, prudent, et très zélé pour les affaires de Dieu, et il aspirait sur toute chose à trouver dans le droit quelque prétexte pour refuser au comte l’occasion de se justifier, que le pape lui avait accordée. »
  26. Pour venger sur lui la mort de son père qui avait été tué en combattant contre le roi d’Angleterre, il l’attaque au pied de l’autel, et le perce de part en part de son estoc. Il sortit ainsi de l’église sans que Charles osât donner l’ordre de l’arrêter. Arrivé a la porte, il y trouva ses chevaliers qui l’attendaient. — Qu’avez-vous fait ? lui dit l’un d’eux. — Je me suis vengé. — Comment ? Votre père ne fut-il pas traîné ?… — À ces mots Montfort rentre dans l’église, saisit par les cheveux le cadavre du jeune prince, et le traîne jusque sur la place publique.
  27. Guill. Podii Laur. : « J’ai entendu le comte de Toulouse vanter merveilleusement en Simon, son ennemi, la constance, la prévoyance, la valeur, et toutes les qualités d’un prince. »
  28. Pierre de Vaux-Cernay.
  29. « Cædite eos ; novit enim Dominus qui sunt ejus. » (Cæsar Heisterbach.)
  30. Chron. Langued.
  31. « … Donc fouc bruyt per tota la terra, que lo dit comte de Montfort l’avia fait morir. » (Chron. Langued.)
  32. Pierre de Vaux-Cernay : « In diluvio aquarum multarum ad Deum non approximabis. »
  33. S’il ment, dit Montfort, il n’aura que ce qu’il mérite ; s’il veut réellement se convertir, le feu expiera ses péchés. » (Pierre de Yaux-Cernay.)
  34. « À la prise de Lavaur, dit le moine de Vaux-Cernay, on entraîna hors du château Aimery, seigneur de Montréal, et d’autres chevaliers, jusqu’au nombre de quatre-vingts. Le noble comte ordonna aussitôt qu’on les suspendit tous à des potences ; mais dès qu’Aimery, qui était le plus grand d’entre eux, eût été pendu, les potences tombèrent, car, dans la grande hâte où l’on était, on ne les avait pas suffisamment fixées en terre. Le comte, voyant que cela entraînerait un grand retard, ordonna qu’on égorgeât les autres ; et les pèlerins, recevant cet ordre avec la plus grande avidité, les eurent bientôt tous massacrés en ce même lieu. La dame du château, qui était sœur d’Aimery et hérétique exécrable, fut, par l’ordre du comte, jetée dans un puits que l’on combla de pierres ; ensuite nos pèlerins rassemblèrent les innombrables hérétiques que contenait le château, et les brûlèrent vifs avec une joie extrême. »
  35. Chron. Langued.
  36. « Cependant ils trouvèrent au château de Maurillac sept Vaudois, et les brûlèrent, dit Pierre de Vaux-Cernay, avec une joie indicible. » — À Lavaur, ils avaient brûlé « d’innombrables hérétiques avec une joie extrême ».
  37. Jean lui-même s’opposa formellement au siège de Marmande, et menaça d’attaquer les croisés.
  38. App. 115.
  39. Son père jurait : « Par les yeux de Dieu ! »
  40. « Evil, be thou my good. » (Milton.) — Je regrette que Shakespeare n’ait pas osé donner une seconde partie de Jean.
  41. Le roi d’Angleterre était l’ennemi personnel des Montfort ; le grand-père de Simon, comte de Leicester, avait osé mettre la main sur Henri II. Le frère utérin de Simon, l’un des plus vaillants chevaliers qui combattirent à la bataille de Muret, était ce Guillaume des Barres, homme d’une force prodigieuse, qui, en Sicile, lutta devant les deux armées contre Richard Cœur-de-Lion, et lui donna l’humiliation d’avoir trouvé son égal. — Le second fils de Simon de Montfort doit, comme nous l’avons dit, poursuivre, au nom des communes anglaises, la lutte de sa famille contre les fils de Jean. Celui-ci n’osa pas envoyer des troupes à Raymond, son beau-frère, mais il témoigna la plus grande colère à ceux de ses barons qui se joignaient à Montfort ; lorsqu’il vint en Guyenne, ils quittèrent tous l’armée des croisés. Des seigneurs de la cour de Jean défendirent, contre Montfort, Castelnaudary et Marmande.
  42. App. 116.
  43. Où pourtant on parlait français.
  44. Math. Paris.
  45. Othon avait déclaré qu’un archevêque ne devait avoir que douze chevaux, un évêque six, un abbé trois.
  46. Guillaume-le-Breton.
  47. Hallam soupçonne ici une fraude pieuse.
  48. Il est dit dans la Grande Charte que si les ministres du roi la violent en quelque chose, il en sera référé au conseil des vingt-cinq barons. « Alors ceux-ci, avec la communauté de toute la terre, nous molesteront et poursuivront de toute façon : i. e. par la prise de nos châteaux, etc… » La consécration de la guerre civile, tel est le premier essai de garantie.
  49. Math. Paris.
  50. On assembla à Melun la cour des pairs. Louis dit à Philippe : « Monseigneur, je suis votre homme lige pour les fiefs que vous m’avez donnés en deçà de la mer ; mais quant au royaume d’Angleterre, il ne vous appartient point d’en décider… Je vous demande seulement de ne pas mettre obstacle à mes entreprises, car je suis déterminé à combattre jusqu’à la mort, s’il le faut, pour recouvrer l’héritage de ma femme. » Le roi déclara qu’il ne donnerait à son fils aucun appui.
  51. À en croire les Anglais, il aurait même promis de rendre, à son avènement, les conquêtes de Philippe-Auguste.
  52. Dans une charte de l’an 1215, Monfort s’intitule : « Simon, providentia Dei dux Narbonæ, comes Tolosæ, et marchio Provinciæ et Carcassonæ vicecomes, et dominus Montis-fortis. »
  53. Chronique languedocienne. App. 117. — Les actes d’Innocent III donnent une idée toute contraire. On peut lire surtout ses deux lettres, jusqu’ici inédites (Archives, Trésor des Chartes, reg. J. xiii-18, folio 32, et cart. J. 430), aux évêques et barons du Midi. Il y manifeste la joie la plus vive pour les résultats de la croisade et de l’extermination de l’hérésie ; bien loin d’encourager le jeune Raymond VII à reprendre son patrimoine, il enjoint aux barons de rester fidèles à Simon de Montfort.
  54. Guill. Pod. Laur. : « Le comte était malade de fatigue et d’ennui, ruiné par tant de dépenses et épuisé, et ne pouvait guère supporter l’aiguillon dont le légat le pressait sans relâche pour son insouciance et sa mollesse : aussi priait-il, dit-on, le Seigneur de remédier à ses maux par le repos de la mort. La veille de Saint-Jean-Baptiste, une pierre lancée par un mangonnot lui tomba sur la tête, et il expira sur la place. »
  55. App. 118.