Histoire de France (Jules Michelet)/édition 1893/Réforme/Chapitre 8
CHAPITRE VIII
Le grand éclat de Luther, sa personnalité puissante, le succès de sa résistance, rayonnèrent dans toute l’Europe, et la Réforme en fut encouragée. D’elle-même elle était née partout.
Partout, en France, en Suisse, elle fut indigène, un fruit du sol et de circonstances diverses qui pourtant donnèrent un fruit identique.
En y réfléchissant, on se l’explique sans peine. L’âme humaine, près de se lancer en avant dans l’infini de l’inconnu, regarda encore en arrière, interrogea sa voie antique, se demanda s’il ne suffisait pas de revenir aux anciens jours.
On ne revient jamais. Chaque âge passe irrévocable, et rien ne le rappellera.
De sorte qu’en s’efforçant de ne point innover, cherchant à faire du vieux, et le plus vieux possible, l’esprit humain fit le contraire. Il commença un nouveau monde.
Cet effort instinctif pour revenir au vieux système était trop naturel. La Renaissance, déplorablement ajournée trois cents ans (Voyez notre Introduction), venait de faire, bien tard, son éruption désordonnée ; elle n’apparaissait nullement harmonique. On n’y voyait que le chaos.
Qu’il y eût dans la nature, dans l’art (nature humanisée) des éléments religieux et les bases de la foi profonde, c’est ce qui ne venait à l’esprit de personne. Tous cherchaient le salut dans le retour au surnaturel, dans la rénovation du dogme légendaire.
Après les premiers pas dans la voie de la Renaissance, ne trouvant pas encore le salut attendu, l’homme désespéra, tendit les bras à Dieu, en disant : « J’attends tout de toi. »
En France, par exemple, où tout l’espoir d’un ordre salutaire était mis dans la royauté, où le royaume, uni sous Louis XI, enrichi sous Louis XII, glorifié à Marignan, avait cru à ce jeune roi, la déception fut amère, lorsqu’aux premières campagnes dont nous allons parler ce roi fut impuissant pour défendre le Nord et l’abandonna aux ravages, lorsque plus tard, loin de protéger le Midi, il se vit obligé de le brûler lui-même et d’en faire un désert. Ces terribles calamités, l’abaissement et le mépris de soi où la France tomba, la jetèrent violemment dans ce mystique désespoir et dans l’appel à Dieu qu’on appelle la Réformation.
Telle en fut la cause profonde, tout indigène et populaire. Délaissée du Dieu d’ici-bas, la France en appelle au Roi de là-haut.
La chose éclata tout d’abord là où étaient les plus grandes souffrances, dans nos villes du Nord, dans les populations misérables, effrayées, qui voyaient les ravages et la dévastation venir à elles. Elle commença dans un grand centre industriel, et par les ouvriers de Meaux, principale manufacture des laines à cette époque.
Attribuer ce mouvement tout populaire et spontané à la lointaine influence de l’Allemagne, aux timides enseignements du docteur Lefèvre d’Étaples, qui, dès 1512, à Paris, renouvelait la théorie de la grâce, ou aux prédications de l’évêque de Meaux, Briçonnet, c’est chercher de petites causes aux grands événements et ne pas connaître la nature humaine. Le bon évêque, mystique, nuageux, écrivain tourmenté, dont le sublime galimatias put influer sur des esprits subtils qui croyaient le comprendre, n’eût pas eu la moindre action sur le peuple. Le grand prédicateur fut la misère, la terreur, la nécessité, le désespoir des secours d’ici-bas, l’abandon surprenant où ce dieu des batailles, ce roi de Marignan, laissa nos provinces du Nord.
L’Allemagne et Charles-Quint s’étaient vus face à face à la diète de Worms, nullement avec satisfaction. L’Allemagne vit l’empereur (contre sa promesse positive) amener des soldats espagnols. Et l’empereur vit l’Allemagne, pour essai de résistance, lui dire ce Non si ferme de Luther.
Premier outrage à la Majesté impériale. Et, dans la même diète, il eut l’affront plus grand de voir un Robert de La Marck, imperceptible sire des stériles bruyères de l’Ardenne, venir le défier, de souverain à souverain, lui jurer guerre à mort, et lui jeter le gant.
Il n’y avait jamais eu plus grande ingratitude que celle des impériaux. Robert, comme on l’a vu, leur avait gagné Seckingen et cette armée sans laquelle l’argent n’eût pas suffi à faire un empereur. C’est par Robert que Marguerite avait trompé et égaré la chevalerie du Rhin, jusqu’à tirer l’épée pour se donner un maître. Quel maître ? L’Espagnol et le roi de l’Inquisition.
Le lendemain de l’élection, le conseil de l’empereur avait tout oublié, voulait soumettre Robert à sa juridiction, le confondre dans la foule de ses vassaux des Pays-Bas. Robert se refît Français, et, comme tel, sans consulter personne, avec trois ou quatre mille hommes, marcha intrépidement contre l’Empire et l’empereur (mars 1521).
François Ier n’était pas prêt à le soutenir. Il avait perdu bien du temps, amusé par son futur gendre, qui négociait trois mariages, en France, en Angleterre, en Portugal, empruntant de l’argent au beau-père d’Angleterre pour payer au beau-père de France. Il paya pension à celui-ci jusqu’à son élection impériale (en juin 1519). Là, il leva le masque, ferma sa bourse, et tourna le dos à François Ier.
On se représente difficilement quelle était la haine et l’aigreur des conseillers de Charles-Quint. Il reste une consultation du chancelier Gattinara, pédantesque et furieuse, où il établit scolastiquement les raisons pour la paix, pour la guerre. Et les sept raisons pour la paix sont les sept péchés capitaux. Ce qui étonne davantage, c’est que l’habile et politique Marguerite d’Autriche n’est pas moins passionnée. C’est même elle qui enfonce au cœur du jeune homme le trait empoisonné qui le mettra hors de toute mesure. Les Français auraient dit de lui : Un quidam, certain petit roi. D’autres, charitablement, contaient à Charles-Quint que le roi de France espérait que l’imbroglio espagnol troublerait sa faible cervelle, que le fils de Jeanne-la-Folle tiendrait d’elle et deviendrait fou.
Ces aigreurs mises à part, la querelle des deux monarchies était très complexe en elle-même, de celles que la guerre seule débrouille, qu’elle ne finit guère même que par l’épuisement des partis.
Ni la France, ni l’Espagne, ne pouvait céder la Navarre, la porte des deux royaumes, s’ouvrir à l’ennemi. Question insoluble, vainement disputée entre les Foix et les Albret.
Comme la Navarre était double, double de même était la Flandre, regardant la France et l’Empire. Double la question de Milan, fief d’Empire, disait l’empereur, et, selon le roi, héritage de Valentine Visconti. Et plus insoluble encore était la question de Bourgogne. Louis XI l’avait enlevée à la grand’mère de Charles-Quint, délaissée, orpheline ; chose odieuse !… À quoi l’on répondait que, si la France reprenait la Bourgogne, elle reprenait le sien, rappelait à soi un fief donné imprudemment à l’ingrate maison de Bourgogne, qui, par Jean-sans-Peur et son fils, avait mis l’Anglais en France, tué la France, sa mère, autant qu’elle le pouvait. Tout don peut être révoqué pour cause d’ingratitude ; combien plus s’il est constamment un danger de mort pour le donateur !
Des deux rivaux, l’empereur, roi d’Espagne et de Naples, et souverain des Pays-Bas, des Indes, avec l’héritage éventuel de Hongrie et Bohême, était de beaucoup le plus vaste, mais aussi le plus dispersé. François Ier était plus concentré, dans sa France si bien arrondie, plus obéi d’ailleurs, plus maître, plus à même de se ruiner.
L’avantage semblait devoir appartenir à celui des deux qui mettrait l’Angleterre de son côté. Qui y réussirait ? Très probablement Charles-Quint. L’Angleterre était, d’essence et de racine, anti-française, et elle réclamait toujours le royaume de France. Toute la pente du commerce anglais était vers Bruges et vers Anvers, et sa partialité naturelle pour la maison de Bourgogne, qui avait été jusqu’à décourager les industries flamandes au profit des naissantes industries d’Angleterre.
Ainsi, de Londres à Anvers, le courant était tout tracé et la pente très forte. Rapprocher, au contraire, l’Angleterre de la France, en l’éloignant des Pays-Bas, c’était un grand effort, une œuvre d’art et d’habileté, une tentative improbable de forcer le courant et d’aller contre la pente populaire.
La cour de France ne désespérait pas d’accomplir ce miracle. François Ier croyait qu’il suffisait pour cela d’acquérir le ministre dirigeant, le tout-puissant cardinal Wolsey. Présents et billets tendres ne manquaient pas. Le roi n’aimait que lui, ne se fiait qu’à lui. Il eût voulu que seul il gouvernât les deux royaumes. La cour de Madrid et Bruxelles parlait moins et agissait plus. En une fois, Charles-Quint lui envoya d’Espagne une grosse constitution de rente de sept mille ducats. Mais tout cela n’était que de l’argent. Wolsey en avait tant ! Le cœur du bon prélat était tout aux choses spirituelles, à la tiare ; il voulait être pape. Ce rêve des cardinaux-ministres, qui mena si loin les Amboise, s’était emparé de Wolsey. Plus vieux que Léon X, en revanche il était plus sain. Le Médicis était mangé d’ulcères. Wolsey, pour un homme de son âge, allait, digérait à merveille. Il comptait l’enterrer. Il se dit qu’il fallait voir de près les deux rivaux et se décider pour celui qui l’aiderait le mieux. Dès l’élection de Charles-Quint, il fut réglé qu’Henri VIII verrait d’abord le roi de France.
Ces entrevues personnelles des princes créent souvent plus de haines qu’elles ne concilient d’intérêts. François Ier avait à craindre d’éclipser, d’irriter celui à qui il voulait plaire. Henri VIII avait vingt-huit ans, lui vingt-six. La rivalité d’âge, de grâce et de figure, le désir commun de briller devant les femmes, pouvaient, d’une amitié douteuse, faire une haine solide et profonde.
L’inquiétude de François était justement de ne pas briller assez, faute d’argent, d’être effacé. Il faisait écrire à Wolsey, par l’envoyé d’Angleterre, « qu’il voudrait bien savoir si le roi son frère n’aurait pas pour agréable de défendre aux siens de faire de riches tentes. Il ferait volontiers aux Français la même défense. »
Henri VIII n’en tint compte. Bouffi d’orgueil, il voulait éclater dans son rôle d’arbitre suprême et de roi des rois. En quoi sa pensée était celle même de l’Angleterre. Ce peuple, qui, sous ses formes froides et sombres, ne va que par accès, après un accès de fureur et de guerre, non moins furieusement voulait l’acquisition, la richesse et l’éclat. Moment d’orgueil, enflure et bouffissure, comme dans la trop grasse Flandre, au temps de Philippe-le-Bon.
Tel peuple, tel ministre et tel roi. Wolsey plaisait justement par un luxe insensé, même en choses vraiment ridicules. Il avait le goût excentrique de s’entourer de colosses ; si l’on voulait lui faire sa cour, on n’avait qu’à lui découvrir quelque homme de haute taille, le lui donner. Il en faisait des bedeaux, des porte-croix, et prenait un plaisir d’enfant à marcher, en légat romain, dans sa pourpre, au milieu de ces géants qui portaient de grosses chaînes d’or.
L’aveu que faisaient les Français de leur pénurie décida Wolsey. Il crut les écraser. Une grande fête chevaleresque, une revue solennelle des deux nations où Henri VIII apparaîtrait plus brillant qu’Henri V au Louvre, c’était pour le ministre un moyen sur d’être agréable. Et il avait besoin de l’être. Henri, à son avènement, avait pris femme et ministre, il y avait dix ans. Mais, il ne fallait pas se le dissimuler, l’un et l’autre vieillissaient. La reine Catherine d’Aragon était une sainte espagnole du douzième siècle, d’une perfection désolante ; son mari ne pouvait la joindre qu’à genoux au prie-Dieu. Nulle distraction que la Légende dorée, qu’elle lisait à ses demoiselles. Ni jeune, ni féconde, du reste : un seul enfant, qui était une fille (Marie la Sanguinaire). Ces dix années d’Henri, de dix-huit à vingt-huit ans, il les avait passées d’abord dans l’étourdissement du sport, la vie à cheval, taciturne et bruyante pourtant, des violents chasseurs anglais. Cela était fini. Il grossissait, et c’était déjà un roi assis. Wolsey le trouvait accoudé sur saint Thomas, rêveur et disputeur, aigre, chaque jour plus sombre.
Pour revenir, les Anglais voulant que ce fût une fête, les Français rougirent d’avoir eu cette velléité d’économie. Judicieusement, ils sentirent que l’honneur national était en jeu, qu’il fallait à tout prix que la France ne pâlît pas devant l’orgueilleuse Angleterre. Ce fut un duel de dépense. L’affaire posée sur ce terrain, tous, héroïquement fous, vendirent, engagèrent prés, châteaux et métairies, pour avoir des colifichets, velours, satin, drap d’or, bijoux, surtout des chaînes d’or, comme en portaient les Anglais. Il n’y avait pas à plaisanter ; on venait de manquer l’Empire ; on voulait se relever. Le brillant fat, l’amiral Bonnivet, revenant à vide et joué de son ambassade impériale, pour se venger de sa déroute, voulut éclipser tout ; son frère et lui levèrent, pour venir à la fête, une espèce d’armée de quelque mille chevaux.
Pour comprendre cette fête et son animation, le violent esprit de rivalité qui s’y déploya d’Anglais à Français, et entre Français même, il faut connaître les vrais juges du camp, devant qui on fit ces efforts. Ces juges étaient les dames.
Écartons d’abord les deux tristes reines un peu abandonnées, la dévote et la malade, l’Espagnole et la Française. La première du côté anglais, isolée entre les Anglais. L’autre, la reine Claude de France, fille maladive du maladif Louis XII, peu aimée, mais toujours enceinte : François Ier ne la consolait autrement de ses volages amours.
Sauf ces ombres mélancoliques, les deux cours étaient éclatantes. Celle de France semblait tout en fleurs. Haut, très haut, trônait la maîtresse en titre, madame de Chateaubriant, de la race royale de Foix, fille du fameux comte Phébus, et le soleil de la cour. Les clairvoyants cependant voyaient qu’un soleil qui brillait depuis deux ans brillerait peu encore. Elle n’avait que plus de crédit ; le royal amant la dédommageait ainsi d’une assiduité déjà décroissante. Ce qui la soutenait, c’était justement son jaloux, mari furieux, point résigné, point gentilhomme, qui soulageait sa rage par des violences bourgeoises et des corrections manuelles qui faisaient pleurer ses beaux yeux, rire ses rivales, et réveillaient le roi.
La cour, partagée quelque temps entre la maîtresse et la mère, commençait à incliner un peu vers celle-ci, l’altière Louise de Savoie. Maladive, mais belle encore, passionnée, violente et sensuelle, elle avait fait trêve aux galanteries ; elle avait un amour. Il y avait paru lorsqu’à l’avènement elle avait donné l’épée de connétable au jeune cadet des Montpensier. Ce jeune homme, de mine sombre, d’un tragique aspect italien (par sa mère il était Gonzague), avait épousé l’héritière de Bourbon, petite bossue malade qui n’avait pas longtemps à vivre. La mère du roi spéculait là-dessus. L’ambitieux s’était fait connétable en subissant cet amour, s’engageant même à elle et recevant d’elle un anneau. Anneau fatal qui le perdit, Louise ayant cru le tenir par là, le réclamant, le poursuivant. Elle s’attacha à cet anneau, et, voulant le ravoir, elle le fit chercher jusqu’à Rome sur le cadavre de Bourbon.
Celui-ci la trompait. Ses visées étaient ailleurs. Il ne songeait guère à faire des frères tardifs au roi en épousant la Savoyarde. Il visait à épouser une fille de France, une princesse qui (la loi salique étant biffée) lui donnerait un semblant de droit. Il y avait justement les deux reines futures du protestantisme, la fille de Louis XII, Renée, qui devint duchesse de Ferrare ; et la gracieuse, spirituelle et charmante Marguerite d’Alençon, mariée malheureusement, mais mariée à une de ces figures qui font dire : « Elle sera veuve. »
Par la mère, Bourbon comptait sans doute avoir la fille.
Ce n’était pas l’avis de celle-ci. Elle n’aimait guère son mari, ce pauvre duc d’Alençon. Mais elle professait hautement de dédaigner tous les amants, et elle avait pris pour devise un tournesol avec ces mots : Non inferiora secutus. (Je ne suivrai rien d’inférieur.)
Marguerite, c’était sa grâce, était à la fois gaie et mélancolique. Perdue par instants dans une mer d’amour divin et de mysticité, elle n’en aimait pas moins ceux qui riaient. Elle avait un joyeux valet de chambre, le fameux Marot. Elle faisait parler volontiers Bonnivet, hâbleur comme François Ier, et qui, sous plus d’un rapport, ressemblait au roi. Bonnivet avait l’insolence de faire le rival du connétable. Il avait bâti un château devant son château, et, comme il le voyait tourner autour de Marguerite, il ne manqua pas aussi d’en devenir amoureux. Elle se moquait de lui. Bonnivet, habitué aux escalades, aux coups de main, aux faciles victoires de soldat, risqua une chose très sotte et peu loyale. Il invita la cour chez lui, et le soir, la duchesse se couchant en toute confiance, voilà la tête d’un homme qui apparaît par une trappe. C’est Bonnivet. La princesse, serrée de près, fut secourue à temps. D’un autre, le roi se fût fâché ; mais de celui-ci, il n’en fit que rire.
Bourbon, moins gai, n’était environné que de gens qui eussent volontiers coupé les oreilles à Bonnivet. Deux partis étaient en présence sous l’œil du roi. Parfois on s’échappait. Un gentilhomme de Bourbon, Pompéran, crut lui faire plaisir en tuant un homme de l’autre parti.
L’entrevue négociée depuis dix-huit mois eut lieu le 7 juin 1520. François Ier partit d’Ardres, Henri, de Guines. Les deux princes arrivèrent en même temps sur les deux coteaux entre lesquels coule une petite rivière. Les deux cours, en deux masses épaisses comme deux petites armées, restèrent sur les hauteurs ; les deux rois descendirent. François Ier était à cheval, faisant porter l’épée royale devant lui par le connétable de Bourbon. Henri VIII, le voyant de loin, avisa qu’il fallait aussi qu’on portât l’épée d’Angleterre ; on la chercha, on la tira et on la porta de même.
Ils se joignirent, s’embrassèrent avec effusion.
L’œil pénétrant d’Henri avait fort remarqué la figure de celui qui portait l’épée. Il sut qui il était et dit au roi : « Si j’avais un tel sujet, je ne lui laisserais pas longtemps la tête sur les épaules. »
Le banquet royal fut dressé. En toute cordialité, les Anglais offrirent aux Français des vins, des rafraîchissements. Puis Henri VIII prit le traité des mains des gens de robe longue, un traité d’intime alliance. Son titre de roi de France y était. Il le passa galamment, disant : « Ceci est un mensonge. »
Dès le lendemain, on fit les lices, qui remplirent toute la vallée : neuf cents pas de long et trois cents de large. Au bout, des arbres de drap d’or aux feuilles de soie verte où pendaient les écussons frères, en ce jour réconciliés. Autour, des échafauds immenses, pour les dames et la noblesse. Puis, çà et là, des pavillons, palais improvisés, d’un incroyable luxe, les plus précieuses étoffes employées en plein air pour toits, murailles et couvertures. La merveille était le palais d’Angleterre, qui n’était que fenêtres, un Windsor de verre, lumineux, recevant par cent cristaux et renvoyant le soleil.
Le 9 juin, ouvrit le tournoi, où François Ier montra sa grâce autant que sa force. Henri, fort et sanguin, s’y anima tellement, qu’oubliant que c’était un jeu, il assomma le pauvre diable qui lui était opposé ; il lui asséna sur la tête un si vigoureux coup de lance, qu’il ne remua plus. On le releva. Le cheval d’Henri VIII n’était guère moins malade. Il avait eu de telles secousses, qu’il creva la même nuit.
Les politiques qui avaient arrangé l’entrevue, d’après les histoires d’Italie, de César Borgia, ou de la mort de Jean-sans-Peur, avaient pris des précautions extraordinaires et ridicules. Le roi, qui avait plus d’esprit, sans en rien dire, un matin, jette sur lui une cape espagnole, saute à cheval, arrive aux postes anglais. Il y trouve deux cents archers. « Vous êtes surpris, dit-il, je vous fais mes prisonniers. Menez-moi au roi. » — Il dort. — François Ier va son chemin, frappe lui-même à la porte, entre. Grand étonnement d’Henri : « Vous avez bien raison, dit-il, de vous fier. C’est moi qui suis votre homme et qui me rends à vous. » Il lui passe un riche collier. Le roi riposte par un bracelet qui valait le double, et dit : « Vous m’aurez pour valet de chambre », et veut lui chauffer la chemise.
Cette démarche avançait les affaires plus que dix années de diplomatie. Elle ne déplut qu’aux Wolsey, aux Duprat, aux magisters des rois, habitués à les tenir sous leur pédantesque férule. Elle toucha les Anglais, qui aiment les choses généreuses. Elle mettait les deux peuples sur le terrain du bon sens et d’une fraternité vraiment politique, conformes à leurs grands intérêts.
Deux politiques parlaient à l’Angleterre : la petite lui conseillait l’alliance des Pays-Bas, où elle faisait les petits gains d’un commerce journalier, le négoce des cuirs et des laines. Et la grande politique lui conseillait l’union avec la France contre un empereur roi d’Espagne, dangereux à l’indépendance de tous, ennemi né (comme Espagnol) de la révolution salutaire qui devait nourrir l’État de la sécularisation ecclésiastique.
L’Espagnol était l’ennemi commun, et il n’y en avait pas d’autre.
Les deux peuples et les deux rois eurent un moment de vive cordialité. L’obstacle, des deux côtés, était les cardinaux ministres, Wolsey, Duprat, qui naturellement faisaient accroire à leurs maîtres qu’il fallait gagner sur l’Église plutôt que lui succéder. La France suivit Duprat, et continua de demander, d’extorquer quelque argent au pape. L’Angleterre écarta Wolsey, et entra vigoureusement dans la grande voie financière et religieuse de la Réformation.
L’heureuse, l’aimable occasion de cet affranchissement de l’Angleterre, qu’on place en 1527, doit, je pense, être rapportée à 1520, aux entrevues du Camp du drap d’or, aux visites amicales que les deux rois faisaient aux reines. La reine Claude, fille de Louis XII, et qui avait la bonté de son père, était aimée de la cour d’Angleterre, de la femme d’Henri VIII. Ce prince allait la voir, et la trouvait au milieu de cette belle couronne de dames et de demoiselles. Fut-il tellement aveugle, qu’il ne vit point justement la plus jeune et la plus charmante ? La reine aura-t-elle oublié de lui faire remarquer qu’une enfant de quatorze ans, belle, spirituelle, gracieuse, très avancée, très cultivée, était une de ses sujettes ? Cela me paraît improbable.
J’affirme sans hésiter que la bonne reine en aura fait une sorte de compliment au roi, disant en les présentant toutes : « Pour celle-ci, c’est la plus jolie, c’est ma perle, et c’est une Anglaise. »
Miss Anna Boleyn, née vers 1507, était d’une très ancienne famille de haute bourgeoisie municipale que plusieurs croient d’origine française. Son grand-père était lord maire de Londres, et il s’était jeté violemment dans la révolution de Richard III. Son père, sir Thomas Boleyn, moins violent et plus délié, fut envoyé d’Henri VIII en Allemagne, en Espagne, en France. Elle y avait été amenée à six ans par la jeune sœur d’Henri VIII, femme de Louis XII, laquelle, bientôt n’étant plus reine, la laissa à élever à la nouvelle reine, Claude, femme de François Ier (1515), et, celle-ci étant morte (1524), elle passa entre les mains de la sœur du roi. Heureuse progression, qui dut contribuer beaucoup à former cette personne accomplie. Claude était la vertu même, et la cour de Marguerite, savante, raffinée, délicate, était l’asile de la pensée et le vrai temple de l’esprit.
Le furieux calomniateur d’Anne Boleyn, Sander et autres, avouent que cette fille abominable avait une taille ravissante, une jolie bouche à lèvres fines, une grâce singulière dans les mouvements, la plus charmante gaieté. Tout ce qu’ils peuvent dire contre elle, c’est que son teint fut de bonne heure d’une pâleur mate et maladive. « Et que de défauts cachés ! Sous ses gants, elle avait six doigts, un goitre au col ; c’est pour cela qu’elle se découvrait très peu, au rebours des dames anglaises, qui ne font pas difficulté de montrer leur sein. » Ils concluent de sa modestie que, dessous, elle était un monstre.
Deux choses nous éclaireront davantage, son portrait d’abord, et son autre portrait, sa fille.
Sa fille, la reine Élisabeth, qui lui ressemblait en mal, aide à comprendre pourtant la famille et la race. Dans les excellentes effigies qui restent et qui sont parlantes, on est frappé de la petitesse des traits, qui n’ennoblit nullement. Anne Boleyn avait la bouche petite, Élisabeth l’a presque imperceptible, mais visiblement violente et criarde. Race mixte, mi-bourgeoise et mi-noble. Ces familles, en revanche, ont la vigueur que les races nobles n’ont jamais, l’aptitude aux affaires.
Le solennel portrait d’Anne qu’a fait Holbein et qui est au Louvre montre cette personne, si vive, enfermée et encastrée dans tous les pesants joyaux de la couronne d’Angleterre, aux chaînes de la fatalité. À regarder cet attirail et cette immobilité, c’est une idole orientale. Au total, tout cela factice. On devine aux yeux le mouvement contenu. Les traits sont plus beaux qu’agréables, le sourire ayant disparu. Sous la reine qui trône et qui pose, se retrouve parfaitement la petite-fille du lord maire. Ce qu’elle a de royal, qui attire, qui est fin, charmant, c’est justement ce que Sander dit monstrueux, ce cou de cygne, mince et fluet, ce petit cou qui (elle le dit elle-même) ne donnera pas grand mal au bourreau.
Autre était cette personne, à coup sûr, au Camp du drap d’or, alors dans sa première fleur. Autre était le teint, la fraîche voix, la gaieté de petite fille, le rire, permis à treize ans, dans l’indulgence des reines pour la jeune étrangère, qu’on devait gâter d’autant plus ; premier rire à fossettes où l’imprudent contemplateur admire une grâce d’enfance, tandis que souvent son cœur est inopinément blessé d’un éclair innocent des yeux.
Henri VIII, entouré constamment des plus belles femmes du monde, de ces carnations merveilleuses que dès ce temps les Anglaises ne dérobaient nullement à l’admiration, n’avait pas eu une mauvaise pensée ; toujours il retournait à sa femme, à son saint Thomas. Mais comment fut-il dès ce jour où cette enfant des deux nations dut lui révéler la grâce française ? Un sourire de la petite fille put faire le salut de l’Europe.
Henri VIII, dès ce jour, fut de mauvaise humeur. Tout allait mal. Le vent lui joua le tour d’emporter et de briser sa maison de cristal. Le roi de France, sans le vouloir, l’éclipsait, l’écrasait. Dans cent détails imperceptibles, il l’emportait auprès des femmes. Henri était très beau encore à vingt-huit ans. Mais ses yeux, rétrécis par ses fortes joues, devenaient petits. La précocité d’embonpoint, ce fléau des beaux d’Angleterre, le menaçait. Quelqu’un ayant dit sottement que, les deux rois ayant même taille, les mêmes habits leur iraient, ils changèrent ; Henri VIII prit ceux de François Ier, mais bien à la rigueur, au risque de les faire éclater.
Il avait montré sa vigueur à coup sûr dans le tournoi ; moins de grâce, ayant eu le malheur de frapper trop fort. Il reprit son avantage dans l’exercice national de l’arc ; les Anglais maniaient avec orgueil l’arme d’Azincourt. Rudes lutteurs aussi, ils l’emportèrent sur les Français. Ce mauvais exercice où le perdant amuse l’assistance, faisant des chutes ridicules qui toujours humilient, avait lieu devant les dames (dit le témoin oculaire). On pouvait prévoir qu’il y aurait de très grands efforts, de la violence. Henri VIII prit François Ier au collet, et lui dit : « Luttons. » Sans doute il se croyait plus fort. L’autre était plus adroit, moins lourd. Qu’eût fait un politique ? Il eût refusé, ou serait tombé. François ne fut point politique ; il oublia le but de l’entrevue. Il songea au qu’en dira-t-on ? aux femmes, et d’un malheureux croc-en-jambe il mit son homme par terre.
Petit, fatal événement, qui eut d’incalculables conséquences.
Leurs hommes, qui étaient là autour, et qui auraient dû empêcher cette sottise, en firent eux-mêmes une plus grande. Ils les séparèrent, prièrent, obtinrent qu’Henri VIII, humilié, irrité, ne prît pas sa revanche. Il resta le cœur gros, emporta sa rancune.
Une messe, que dit Wolsey aux deux rois pour terminer, ne calma rien, on peut le croire. On se sépara froidement. Henri VIII alla tout droit à Gravelines, où l’attendait Charles-Quint. C’était la seconde fois qu’il rendait ses devoirs à Henri VIII et à Wolsey. Il les avait prévenus déjà à Douvres, avant l’entrevue du Camp du drap d’or, et les avait charmés par sa modestie, son respect. Son âge de vingt ans lui permettait, sous prétexte de jeunesse, d’être respectueux sans bassesse ni ridicule. Au reste, dès qu’il y avait intérêt, la bassesse ne lui coûtait guère. On l’avait vu en Espagne, pour plaire à Germaine de Foix, veuve de son grand-père, et pour obtenir d’elle ses droits sur la Navarre, lui parler à genoux. De même il fut très humble devant le légat d’Angleterre, le vénérable cardinal ; il plut, trouva grâce devant ce fils du boucher d’Ypswick. Henri VIII lui sut gré d’être plus petit de taille, d’apparence médiocre, tout simplement vêtu en noir, de lui laisser tout avantage, de dire qu’il ne voulait nul autre juge, qu’il signerait son jugement. D’autre part, Wolsey lui sut gré de n’aller au roi que par lui, de ne pas viser, comme François Ier, à créer une amitié personnelle, de ne se méprendre nullement sur le vrai roi d’Angleterre, qui était Wolsey. Après tout, au prochain conclave, qui avait chance d’influer ? Un Autrichien qui avait Naples, qui des deux côtés serrait Rome, qui, par l’Allemagne et les Pays-Bas, par l’Espagne, la Sicile et ses autres États italiens, tenait tout un monde ecclésiastique. C’était, selon toute apparence, le futur créateur des papes. Et pour qui influerait-il, sinon pour son cher protecteur, son bon père le légat anglais ?
Cela tranchait la question. Wolsey, sans s’expliquer avec son maître, mais se fiant à sa mauvaise humeur, lui fit accepter le rôle d’arbitre, lorsque déjà lui-même il était partie au procès, haineux et malveillant. Arbitrage perfide, où Wolsey allait nous jouer par une longue comédie, jusqu’au jour où sa partialité, démasquée tout à coup, pourrait donner un coup mortel.