Histoire de Gil Blas de Santillane/I/8

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Garnier (tome 1p. 31-34).
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Livre I


CHAPITRE VIII

Gil Blas accompagne les voleurs. Quel exploit il fait sur les grandes routes.


Ce fut sur la fin d’une nuit du mois de septembre que je sortis du souterrain avec les voleurs. J’étais armé comme eux d’une carabine, de deux pistolets, d’une épée et d’une baïonnette, et je montais un assez bon cheval, qu’on avait pris au même gentilhomme dont je portais les habits. Il y avait si longtemps que je vivais dans les ténèbres, que le jour naissant ne manqua pas de m’éblouir ; mais peu à peu mes yeux s’accoutumèrent à le souffrir.

Nous passâmes auprès de Ponferrada, et nous allâmes nous mettre en embuscade dans un petit bois qui bordait le grand chemin de Léon, dans un endroit d’où, sans être vus, nous pouvions voir tous les autres passants. Là, nous attendions que la fortune nous offrît quelque bon coup à faire, quand nous aperçûmes un religieux de l’ordre de Saint-Dominique, monté, contre l’ordinaire de ces bons pères, sur une mauvaise mule. Dieu soit loué, s’écria le capitaine en riant, voici le chef-d’œuvre de Gil Blas. Il faut qu’il aille détrousser ce moine : voyons comme il s’y prendra. Tous les voleurs jugèrent qu’effectivement cette commission me convenait, et ils m’exhortèrent à m’en acquitter. Messieurs, leur dis-je, vous serez contents : je vais mettre ce père nu comme la main, et vous amener ici sa mule. Non, non, dit Rolando, elle n’en vaut pas la peine : apporte-nous seulement la bourse de Sa Révérence ; c’est tout ce que nous exigeons de toi. Je vais donc, repris-je, sous les yeux de mes maîtres, faire mon coup d’essai ; j’espère qu’ils m’honoreront de leurs suffrages. Là-dessus je sortis du bois, et poussai vers le religieux, en priant le ciel de me pardonner l’action que j’allais faire, car il n’y avait pas assez longtemps que j’étais avec ces brigands pour la faire sans répugnance. J’aurais bien voulu m’échapper dès ce moment-là ; mais la plupart des voleurs étaient encore mieux montés que moi : s’ils m’eussent vu fuir, ils se seraient mis à mes trousses, et m’auraient bientôt rattrapé, ou peut-être auraient-ils fait sur moi une décharge de leurs carabines, dont je me serais fort mal trouvé. Je n’osai donc hasarder une démarche si délicate. Je joignis le père, et lui demandai la bourse, en lui présentant le bout d’un pistolet. Il s’arrêta tout court pour me considérer ; et, sans paraître fort effrayé : Mon enfant, me dit-il, vous êtes bien jeune ; vous faites de bonne heure un vilain métier. Mon père, lui répondis-je, tout vilain qu’il est, je voudrais l’avoir commencé plus tôt. Ah ! mon fils, répliqua le bon religieux, qui n’avait garde de comprendre le vrai sens de mes paroles, que dites-vous ? quel aveuglement ! souffrez que je vous représente l’état malheureux… Oh ! mon père, interrompis-je avec précipitation, trêve de morale, s’il vous plaît : je ne viens pas sur les grands chemins pour entendre des sermons : il ne s’agit point ici de cela ; il faut que vous me donniez des espèces. Je veux de l’argent. De l’argent ? me dit-il d’un air étonné ; vous jugez bien mal de la charité des Espagnols, si vous croyez que les personnes de mon caractère aient besoin d’argent pour voyager en Espagne. Détrompez-vous. On nous reçoit agréablement partout : on nous loge, on nous nourrit, et l’on ne nous demande que des prières. Enfin nous ne portons point d’argent sur la route ; nous nous abandonnons à la Providence. Eh ! non, non, lui repartis-je, vous ne vous y abandonnez pas ; vous avez toujours de bonnes pistoles pour être plus sûrs de la Providence. Mais, mon père, ajoutai-je, finissons : mes camarades, qui sont dans ce bois, s’impatientent ; jetez tout à l’heure votre bourse à terre, ou bien je vous tue.

À ces mots, que je prononçai d’un air menaçant, le religieux sembla craindre pour sa vie. Attendez, me dit-il, je vais donc vous satisfaire, puisqu’il le faut absolument. Je vois bien qu’avec vous autres, les figures de rhétorique sont inutiles. En disant cela, il tira de dessous sa robe une grosse bourse de peau de chamois, qu’il laissa tomber à terre. Alors je lui dis qu’il pouvait continuer son chemin, ce qu’il ne me donna pas la peine de répéter. Il pressa les flancs de sa mule, qui, démentant l’opinion que j’avais d’elle, car je ne la croyais pas meilleure que celle de mon oncle, prit tout à coup un assez bon train. Tandis qu’il s’éloignait, je mis pied à terre. Je ramassai la bourse qui me parut pesante. Je remontai sur ma bête, et regagnai promptement le bois, où les voleurs m’attendaient avec impatience, pour me féliciter, comme si la victoire que je venais de remporter m’eût coûté beaucoup. À peine me donnèrent-ils le temps de descendre de cheval, tant ils s’empressaient de m’embrasser. Courage, Gil Blas, me dit Rolando, tu viens de faire des merveilles. J’ai eu les yeux attachés sur toi pendant ton expédition ; j’ai observé ta contenance ; je te prédis que tu deviendras un excellent voleur de grand chemin, ou je ne m’y connais pas. Le lieutenant et les autres applaudirent à la prédiction, et m’assurèrent que je ne pouvais manquer de l’accomplir quelque jour. Je les remerciai de la haute idée qu’ils avaient de moi, et leur promis de faire tous mes efforts pour la soutenir.

Après qu’ils m’eurent d’autant plus loué que je méritais moins de l’être, il leur prit envie d’examiner le butin dont je revenais chargé. Voyons, dirent-ils, voyons ce qu’il y a dans la bourse du religieux. Elle doit être bien garnie, continua l’un d’eux, car ces bons pères ne voyagent pas en pèlerins. Le capitaine délia la bourse, l’ouvrit, et en tira deux ou trois poignées de petites médailles de cuivre, entremêlées d’agnus Dei, avec quelques scapulaires. À la vue d’un larcin si nouveau, tous les voleurs éclatèrent en ris immodérés. Vive Dieu ! s’écria le lieutenant, nous avons bien de l’obligation à Gil Blas : il vient, pour son coup d’essai, de faire un vol salutaire à la compagnie. Cette plaisanterie en attira d’autres. Ces scélérats, et particulièrement celui qui avait apostasié, commencèrent à s’égayer sur la matière.

Il leur échappa mille traits qu’il ne m’est pas permis de rapporter, et qui marquaient bien le dérèglement de leurs mœurs. Moi seul, je ne riais pas. Il est vrai que les railleurs m’en ôtaient l’envie en se réjouissant aussi à mes dépens. Chacun me lança son trait, et le capitaine me dit : Ma foi, Gil Blas, je te conseille, en ami, de ne te plus jouer aux moines ; ce sont des gens trop fins et trop rusés pour toi.