Histoire de Gil Blas de Santillane/IV/2

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Garnier (tome 1p. 239-243).
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Livre IV


CHAPITRE II

Comment Aurore reçut Gil Blas et quel entretien ils eurent ensemble.


Je trouvai Aurore en déshabillé ; cela me fit plaisir. Je la saluai fort respectueusement, et de la meilleure grâce qu’il me fut possible. Elle me reçut d’un air riant, me fit asseoir auprès d’elle malgré moi ; et ce qui acheva de me ravir, elle dit à son ambassadrice de passer dans une autre chambre et de nous laisser seuls. Après cela, m’adressant la parole : Gil Blas, me dit-elle, vous avez dû vous apercevoir que je vous regarde favorablement, et vous distingue de tous les autres domestiques de mon père ; et, quand mes regards ne vous auraient point fait juger que j’ai quelque bonne volonté pour vous, la démarche que je fais cette nuit ne vous permettrait pas d’en douter.

Je ne lui donnai pas le temps de m’en dire davantage. Je crus qu’en homme poli je devais épargner à sa pudeur la peine de s’expliquer plus formellement. Je me levai avec transport ; et, me jetant aux pieds d’Aurore, comme un héros de théâtre qui se met à genoux devant sa princesse, je m’écriai d’un ton de déclamateur : Ah ! madame, l’ai-je bien entendu ! est-ce à moi que ce discours s’adresse ? serait-il possible que Gil Blas, jusqu’ici le jouet de la fortune et le rebut de la nature entière, eût le bonheur de vous avoir inspiré des sentiments… Ne parlez pas si haut, interrompit en riant ma maîtresse ; vous allez réveiller mes femmes qui dorment dans la chambre prochaine. Levez-vous, reprenez votre place, et m’écoutez jusqu’au bout sans me couper la parole. Oui, Gil Blas, poursuivit-elle en reprenant son sérieux, je vous veux du bien : et pour vous prouver que je vous estime, je vais vous faire confidence d’un secret d’où dépend le repos de ma vie. J’aime un jeune cavalier, beau, bien fait et d’une naissance illustre. Il se nomme don Luis Pacheco. Je le vois quelquefois à la promenade et aux spectacles ; mais je ne lui ai jamais parlé. J’ignore même de quel caractère il est, et s’il n’a point de mauvaises qualités. C’est de quoi pourtant je voudrais bien être instruite. J’aurais besoin d’un homme qui s’enquît soigneusement de ses mœurs et m’en rendît un compte fidèle. Je fais choix de vous préférablement à tous nos autres domestiques. Je crois que je ne risque rien à vous charger de cette commission. J’espère que vous vous en acquitterez avec tant d’adresse et de discrétion, que je ne me repentirai point de vous avoir mis dans ma confidence.

Ma maîtresse cessa de parler en cet endroit pour entendre ce que je lui répondrais là-dessus. J’avais d’abord été déconcerté d’avoir pris si désagréablement le change ; mais je me remis promptement l’esprit ; et, surmontant la honte que cause toujours la témérité quand elle est malheureuse, je témoignai à la dame tant de zèle pour ses intérêts, je me dévouai avec tant d’ardeur à son service, que, si je ne lui ôtai pas la pensée que je m’étais follement flatté de lui avoir plu, du moins je lui fis connaître que je savais bien réparer une sottise. Je ne demandai que deux jours pour lui rendre bon compte de don Luis. Après quoi la dame Ortiz, que sa maîtresse rappela, me ramena dans le jardin, et me dit d’un air railleur en me quittant : Bonsoir, Gil Blas ; je ne vous recommande point de vous trouver de bonne heure au premier rendez-vous, je connais trop votre ponctualité là-dessus pour en être en peine.

Je retournai dans ma chambre, non sans quelque dépit de voir mon attente trompée. Je fus néanmoins assez raisonnable pour m’en consoler. Je fis réflexion qu’il me convenait mieux d’être le confident de ma maîtresse que son amant. Je songeai même que cela pourrait me mener à quelque chose ; que les courtiers d’amour étaient ordinairement bien payés de leurs peines ; et je me couchai dans la résolution de faire ce qu’Aurore exigeait de moi. Je sortis pour cet effet le lendemain. La demeure d’un cavalier tel que don Luis ne fut pas difficile à découvrir. Je m’informai de lui dans le voisinage ; mais les personnes à qui je m’adressai ne purent pleinement satisfaire ma curiosité ; ce qui m’obligea le jour suivant à recommencer mes perquisitions. Je fus plus heureux. Je rencontrai par hasard dans la rue un garçon de ma connaissance : nous nous arrêtâmes pour nous parler. Il passa dans ce moment un de ses amis qui nous aborda, et nous dit qu’il venait d’être chassé de chez don Joseph Pacheco, père de don Luis, pour un quarteau de vin qu’on l’accusait d’avoir bu. Je ne perdis pas une si belle occasion de m’informer de tout ce que je souhaitais d’apprendre ; et je fis tant par mes questions, que je m’en retournai au logis fort content d’être en état de tenir parole à ma maîtresse. C’était la nuit prochaine que je devais la revoir, à la même heure et de la même manière que la première fois. Je n’eus pas ce soir-là tant d’inquiétude ; et, bien loin de souffrir impatiemment les discours de mon vieux patron, je le remis sur ses campagnes. J’attendis minuit avec la plus grande tranquillité du monde ; et ce ne fut qu’après l’avoir entendu sonner à plusieurs horloges que je descendis dans le jardin, sans me pommader et me parfumer : je me corrigeai encore de cela.

Je trouvai au rendez-vous la très fidèle duègne, qui me reprocha malicieusement que j’avais bien rabattu de ma diligence. Je ne lui répondis point, et je me laissai conduire à l’appartement d’Aurore, qui me demanda, dès que je parus, si je m’étais bien informé de don Luis, et si j’avais appris bien des choses. Oui, madame, lui dis-je, et j’ai de quoi satisfaire votre curiosité. Je vous dirai premièrement qu’il est sur le point de partir pour s’en retourner à Salamanque achever ses études. C’est à ce qu’on m’a dit, un jeune cavalier rempli d’honneur, et de probité. Pour du courage, il n’en saurait manquer, puisqu’il est gentilhomme et Castillan. De plus, il a beaucoup d’esprit et les manières fort agréables ; mais ce qui peut-être ne sera guère de votre goût, et ce que je ne puis pourtant me dispenser de vous dire, c’est qu’il tient un peu trop de la nature des jeunes seigneurs ; il est diablement libertin. Savez-vous qu’à son âge il a déjà eu à bail deux comédiennes ? Que m’apprenez-vous ? reprit Aurore. Quelles mœurs ! Mais êtes-vous bien assuré, Gil Blas, qu’il mène une vie si licencieuse ? Oh ! je n’en doute pas, madame, lui repartis-je. Un valet qu’on a chassé de chez lui ce matin me l’a dit : et les valets sont sincères quand ils s’entretiennent des défauts de leurs maîtres. D’ailleurs, il fréquente don Alexo Segiar, don Antonio Centellés et don Fernand de Gamboa : cela seul prouve démonstrativement son libertinage. C’est assez, Gil Blas, dit alors ma maîtresse en soupirant : je vais, sur votre rapport, combattre mon indigne amour. Quoiqu’il ait déjà de profondes racines dans mon cœur, je ne désespère pas de l’en arracher. Allez, poursuivit-elle en me mettant entre les mains une petite bourse qui n’était pas vide, voilà ce que je vous donne pour vos peines. Gardez-vous bien de révéler mon secret ; songez que je l’ai confié à votre silence.

J’assurai ma maîtresse que j’étais l’Harpocrate[1] des valets confidents, et qu’elle pouvait demeurer tranquille là-dessus. Après cette assurance, je me retirai fort impatient de savoir ce qu’il y avait dans la bourse. J’y trouvai vingt pistoles. Aussitôt je pensai qu’Aurore m’en aurait sans doute donné davantage si je lui eusse annoncé une nouvelle agréable, puisqu’elle en payait si bien une chagrinante. Je me repentis de n’avoir pas imité les gens de justice, qui fardent quelquefois la vérité dans leurs procès-verbaux. J’étais fâché d’avoir détruit, dès sa naissance, une galanterie qui m’eût été très utile dans la suite, si je ne me fusse pas sottement piqué d’être sincère. J’avais pourtant la consolation de me voir dédommagé de la dépense que j’avais faite, si mal à propos, en pommades et en parfums.



  1. Dieu du silence chez les anciens.