Histoire de Jacques Bonhomme/Le Joug/Gulliver

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Armand Le Chevalier (p. 123-125).


GULLIVER


Mais tu votes, donc tu es libre, disent-ils.

Écoute, Jacques Bonhomme, quelle est ta liberté.

Un certain Gulliver, jeté par la tempête dans une île lointaine, se coucha sur le rivage et s’endormit. A son réveil, ses bras, ses mains, ses pieds, ses jambes, sa tête, tout son corps et tous ses membres étaient fixés au sol par une multitude de liens gros tout au plus comme des cheveux, mais innombrables. Il vit en même temps une fourmillière de créatures humaines, hautes d’un demi-pied, les unes occupées à planter en terre des pieux, autour desquels elles enroulaient les petits câbles, pendant que d’autres, établies sur son corps, assujettissaient les extrémités opposées aux boutons de ses vêtements. Gulliver essaya de rompre ces attaches. Peine inutile. Ces millions de liens opposaient par leur nombre une résistance invincible, et comme il redoublait d’efforts, les nains firent pleuvoir une grêle de flèches grosses comme des aiguilles, mais dont quelques-unes, l’atteignant aux mains et au visage, lui causèrent de cruelles piqûres. Réduit à l’immobilité, le prisonnier dut capituler. Les vainqueurs l’obligèrent à travailler pour eux, à faire les grosses besognes. On le traitait en apparence avec toutes sortes d’égards, car il eût pu, d’un revers de sa puissante main, renverser des villes entières, écraser sous sa botte tous les habitants ; mais on avait organisé une incessante surveillance. Des flèches empoisonnées l’auraient, au moindre signe menaçant, criblé de blessures mortelles. Ce ne fut que longtemps après et à force d’habileté, qu’il put échapper à ses bourreaux.


Tu t’appelles aussi Gulliver, Jacques Bonhomme, géant au service de nains. On te loue, on te flatte, car on sait qu’étant la force, il n’y aurait pas sans toi de production. Bien plus, on feint de te demander tes ordres tous les six ans. Mais l’administration, l’armée, le clergé, la magistrature, t’enlacent par mille liens dans d’inextricables réseaux. Seule la tête, Paris, a rompu ses attaches, mais le corps et les membres restent cloués à terre. Connais-tu au moins le nombre et la nature de tes liens ? Hélas ! qui te l’aurait appris ? Tu souffres, voilà tout. Eh bien ! avant de passer au remède, je vais tâcher de t’expliquer ton mal.