Histoire de l’épopée du moyen-âge/04

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ORIGINE


DE


L’ÉPOPÉE CHEVALERESQUE


DU MOYEN AGE.


NEUVIÈME LEÇON. — IVe article [1].




EXTRAITS ET ANALYSES


DE ROMANS PROVENÇAUX




M. Fauriel a donné, dans la suite de son cours, les analyses des principaux romans dont il a été question dans les leçons précédentes. Le défaut d’espace empêche de les insérer toutes, on devait se borner à une pour chaque genre, et l’on a choisi pour le cycle carlovingien Gérard de Rousillon, pour le cycle de la Table ronde, Geoffroi et Brunissande, enfin un monument exclusivement provençal, la Chronique des Albigeois. On les fait précéder par une leçon qui concerne la littérature provençale antérieure aux troubadours, et qui contient des indications sur les premières origines de la poésie épique chez les Provençaux. Il a paru convenable de l’intercaler ici, en supprimant quelques pages de préambules, qui se rapportent à d’autres parties du sujet général. ……… C’étaient les guerres des chrétiens avec les Arabes d’Espagne, sur la frontière des Pyrénées, qui devaient fournir à l’épopée du moyen âge ses sujets les plus populaires. Je ne crois donc pas inutile de donner ici un aperçu sommaire de l’histoire de ces guerres.

Les Arabes, déjà maîtres de l’Espagne, entrèrent pour la première fois hostilement dans la Septimanie, en 715. En 1019, ils tentèrent de reprendre Narbonne ; c’est leur dernière irruption connue en-deça des Pyrénées. Entre ces deux expéditions, il y a un intervalle de trois cents ans, durant lequel les conquérans musulmans de la Péninsule espagnole et les populations de la Gaule furent presque sans relâche en guerre ouverte les uns contre les autres. Cette longue lutte présente quatre périodes distinctes.

De 715 à 732, année de la bataille de Poitiers, ce furent les peuples du Midi, et particulièrement les Aquitains, alors indépendans de la monarchie franke, qui, sous le commandement de leur brave duc Eudes, eurent à guerroyer contre l’islamisme : ils remportèrent sur les Arabes plusieurs grandes victoires, et les repoussèrent maintes fois de l’Aquitaine, jusqu’à ce qu’en 732, Abderrahman (le fameux Abdérame des chroniques), ayant battu le duc Eudes, sous les murs de Bordeaux, se répandit, comme un torrent, dans tout le midi de la Gaule.

De cette époque à 778, ce sont les Franks qui, sous le commandement de Charles Martel, de Pépin et de Charlemagne, soutiennent la guerre contre les Musulmans. Dans cette seconde période de la lutte, Charles Martel chasse les Arabes de la Provence ; Pépin leur enlève la Septimanie, qu’ils avaient conquise sur les Goths ; et Charlemagne fait sa fameuse expédition dans la vallée de l’Ebre. Mais, battu à Sarragosse, il se retire, et perd la fleur de son armée à Roncevaux.

En 778, Charlemagne persistant, malgré sa défaite, dans ses plans relativement à l’Espagne, crée un royaume d’Aquitaine, plus vaste que n’avait été précédemment le duché indépendant de ce nom. Les Gallo-Romains méridionaux et les Aquitains reprennent alors, sous des chefs de race franke, la tâche de repousser les musulmans. Ce sont eux qui conquièrent les premiers, sur les Arabes, quelques cantons et quelques villes de l’Espagne orientale, et y forment de nouveaux établissemens chrétiens.

Enfin, lorsque les provinces du midi se détachent de la monarchie carlovingienne, les chefs et les peuples de ces provinces continuent à guerroyer contre les Arabes, mais plutôt par zèle de religion et par un commencement d’impulsion chevaleresque, que pour la nécessité de la défense. On ne craignait dès-lors plus guère ces Maures, ces Sarrasins, d’abord si terribles ; la dynastie des Ommiades touchait à sa fin, et l’Espagne était sur le point de retomber dans l’anarchie dont l’avaient tirée les chefs de cette glorieuse dynastie.

On voit, par ce résumé, qu’à l’exception de la courte période où Charles Martel et Pépin firent la guerre aux Arabes, en personne et à la tête des Franks, cette guerre fut toujours soutenue par les Gallo-Romains méridionaux. Auxiliaires naturels des Espagnols de la Galice et des Asturies, les Aquitains, les Septimaniens, les Provençaux partagèrent avec eux la gloire et le devoir de résister aux efforts que fit successivement l’islamisme, d’abord pour pénétrer au cœur de l’Europe, puis pour se maintenir en Espagne.

Rien ne manquait à cette lutte de ce qui pouvait développer et ennoblir l’instinct poétique, déjà alors éveillé dans le midi de la Gaule ; tout s’y combinait pour en relever l’importance : l’enthousiasme de la religion et celui de la bravoure, les brusques alternatives de victoires et de revers, les incidens de guerre imprévus ou singuliers, aisément pris pour des miracles, dans des temps de foi, d’ignorance et de simplicité. Il n’y avait pas jusqu’à l’antique renommée des pays, des montagnes, des cités, théâtres habituels de cette guerre, qui ne contribuât à y répandre une sorte d’intérêt et d’éclat poétiques.

Aussi braves que les chrétiens, les Arabes étaient beaucoup plus civilisés ; et ce fut incontestablement d’eux que vinrent, dans le cours de la guerre, les premiers exemples d’héroïsme, d’humanité, de générosité pour les adversaires, en un mot, de quelque chose de chevaleresque, bien avant que la chevalerie eût un nom et des formules consacrées. De telles guerres étaient de la poésie toute faite, dont l’expression la plus simple et la plus grossière devait atteindre et garder quelque chose. Qu’il y ait eu de très-bonne heure, dans le midi, des pièces de vers composées sur ces guerres, et dans la vue d’en retracer les principaux incidens, ce n’est pas une chose dont on puisse douter. Mais nous n’avons point ces pièces, nous n’en avons pas même d’échantillon, et Ton est embarrassé à s’en faire une idée.

A en juger par analogie avec ce que l’on sait de l’origine et des développemens de la poésie épique en d’autres temps et en d’autres pays, les pièces de vers dont il s’agit ne pouvaient être que des chants populaires, ayant chacun pour sujet, non une suite complexe d’événemens, mais un seul événement isolé, et destinés tous à être chantés dans les rues et sur les places, à des foules d’auditeurs rassemblés au hasard.

Ce sont ces chants qui, conservés par tradition, et successivement accrus de nouveaux accessoires de moins en moins historiques et de plus en plus merveilleux, devinrent peu à peu les épopées carlovingiennes du XIIe siècle.

Et ce n’est pas seulement sur des raisons de vraisemblance générale que je me fonde pour attribuer cette origine à ces épopées. Il y a, à l’appui de cette opinion, des faits particuliers que j’ai cités en leur lieu, et qui, peu importans par eux-mêmes, n’en sont pas moins d’un grand intérêt, comme se rattachant à un fait général dans l’histoire de la poésie épique. J’ai fait voir, en parlant du fameux roman de Guillaume-au-court-Nez, que, dans l’état où nous l’avons, ce roman n’est qu’une dernière amplification faite vers la fin du XIIIe siècle, d’un seul et même sujet, amplifié successivement plusieurs fois, et qui, dans l’origine, se réduisit à un petit nombre de chants populaires composés dans le midi, sur les lieux même qui furent le théâtre de la gloire et de la piété du héros.

Il n’est personne qui n’ait lu, ou n’ait entendu citer la fameuse chronique dite de Turpin. C’est une relation latine de la grande expédition de Charlemagne dans la vallée de l’Ebre, relation faussement attribuée à Turpin on Tilpin, archevêque de Reims, mort en l’an 800, quatorze ans avant Charlemagne. Sa composition ne remonte pas au-delà de la fin du XIe siècle, ou des commencemens du XIIe ; l’auteur en est inconnu ; il y a seulement beaucoup d’apparence que c’était un moine. L’ouvrage n’est pas long : il a moins de 80 petites pages. Il serait difficile de ramasser plus d’énormes faussetés et de platitudes qu’il n’y en a dans ces 80 pages. Mais elles renferment aussi des traits curieux pour l’histoire de l’épopée du moyen âge.

Elles contiennent d’abord la preuve qu’avant l’époque où elles furent écrites, il circulait en France des chants épiques populaires, de l’espèce de ceux dont je viens de parler. Le chapitre XII est un recensement des forces avec lesquelles Charlemagne descendit en Espagne, et des différens chefs sous lesquels ces forces marchèrent. Parmi ces chefs est nommé Hoel, comte de Nantes, à propos duquel l’auteur ajoute : « Il y a sur ce comte une chanson que l’on chante encore aujourd’hui, et dans laquelle il est dit qu’il fit des prodiges sans nombre. » Une telle circonstance est de sa nature trop indifférente, trop insignifiante, pour être une fiction ou un mensonge. D’ailleurs, il existe à propos de la même légende d’autres preuves du même fait.

Jauffroi, moine de Saint-Martial, prieur du Vigeois, en Limousin, qui vivait au xii< ; siècle, nous a laissé une chronique extrêmement intéressante pour l’histoire de son pays et de son temps, et même en général pour celle du moyen âge. Il désirait lire l’œuvre du prétendu Turpin, que tout le monde prenait alors au sérieux, et pour de l’histoire. Il en fit venir d’Espagne une copie, qu’il reçut comme un vrai trésor. Voici le commencement d’une lettre qu’il écrivit à ce sujet à ses confrères du monastère de Saint-Martial :

« Je viens de recevoir avec reconnaissance l’histoire des glorieux triomphes de l’invincible roi Charles, et des-faits glorieux du grand comte Roland en Espagne. Je l’ai corrigée avec le plus grand soin, et je l’ai fait copier, par la considération que nous n’avons su jusqu’ici de ces événemens, que ce que les jongleurs en ont rapporté dans leurs chansons. »

Ces chants de jongleurs que le prieur du Vigeois trouvait si incomplets, comparativement à l’histoire de Turpin, cependant assez courte, ne pouvaient être que des chants du genre de ceux dont j’ai parlé, c’est-à-dire plus courts encore et plus sommaires que la fameuse histoire, probablement aussi faux, mais parfois du moins plus poétiques.

Maintenant, j’irai plus loin, et me permettrai une conjecture qui, je l’avoue, me paraît spécieuse et motivée. Je ne puis m’empêcher de regarder la prétendue chronique de Turpin comme une sorte d’interpolation et d’amplification monacale, en mauvais latin, de quelques chants populaires en idiome vulgaire, sur la descente de Charlemagne en Espagne. Une fois entrés dans le corps de l’insipide légende, la plupart de ces chants, les mauvais et les médiocres, ont dû aisément s’y confondre, et il serait impossible de les signaler aujourd’hui sur un fonds avec lequel ils se sont trouvés, pour ainsi dire, en harmonie par leur platitude et leur fausseté. Mais il se rencontre çà et là, dans cette chronique, des traits isolés, des passages qui, si altérés qu’on les suppose, sont encore empreints de je ne sais quel caractère de poésie enthousiaste et sauvage, par lequel ils ressortent vivement de la paraphrase monacale qui les enveloppe ou les sépare.

Tel me paraît, entre autres, le passage où sont décrits les derniers momens et la mort de Roland. J’essaierai d’en donner une idée. Il faut dire d’abord, pour bien établir la situation du héros, que Charlemagne a repassé les Pyrénées, et se trouve déjà, avec le gros de l’armée, dans les plaines de Gascogne. Vingt mille chrétiens, restés en arrière, ont été exterminés à Roncevaux, à l’exception d’une centaine qui se sont dispersés et cachés dans les bois ; Roland les rallie au son de son fameux cor d’ivoire, se jette une seconde fois parmi les Sarrasins, dont il tue un grand nombre, et entre autres le roi sarrasin Marsile. Mais, dans ce second combat, les cent chrétiens qui restaient du premier carnage, succombent, à l’exception de Roland et de trois ou quatre autres, qui se dispersent de nouveau dans les bois. Maintenant, je vais traduire le passage, en imitant, autant que me le permettra le besoin d’être clair, le vieux style de la chronique. « Charles avait déjà passé les ports avec son host, et ne savait la moindre chose de ce qui était arrivé derrière lui. Alors Roland, hors d’haleine d’avoir si longuement bataillé, meurtri de coups de pierre, et blessé de quatre coups de lance, se retira à l’écart, dolent outre mesure de la mort de tant de chrétiens, et de tant de vaillans hommes. Il gagna, par bois et par sentiers, le pied de la montagne de Cezère. Là, il descendit de cheval, et se jeta sous un arbre, à côté d’un gros quartier de rocher, au milieu d’un pré de belle herbe, au-dessus du val de Roncevaux. Il avait à son côté Durendal, sa bonne épée, ouvrée à merveille, à merveille luisante et tranchante ; il la tira du fourreau, et la regardant, il se prit à pleurer, et à dire : O ma bonne, ô ma belle et chère épée, en quelles mains vas-tu tomber ? Qui va être ton maître ? Oh ! bien pourra-t-il dire avoir eu bonne aventure, celui qui te trouvera ! Il n’aura que faire de craindre ses ennemis en bataille : la moindre des blessures que tu fais est mortelle. Ah ! quel dommage, si tu allais aux mains d’homme non vaillant ! Mais quel pire malheur, si tu tombais au pouvoir d’un Sarrasin ! » — Et là-dessus, la peur lui vint que Durendal ne fût trouvée par quelque infidèle, et il voulut la briser avant de mourir. Il en frappa trois coups sur le rocher qui était à côté de lui, et le rocher fut fendu en deux de la cime au pied, mais l’épée ne fut point brisée. »

Si ce fragment peut, comme je le présume, être tenu pour un reste plus ou moins altéré, ou tout au moins pour un reflet de quelque ancien chant de jongleur, sur les guerres entre les Arabes et les chrétiens de la Gaule, il prouve quelque chose de plus que l’existence de pareils chants à une époque très-reculée ; il prouve qu’il y avait, dans les guerres dont il s’agit, quelque chose de favorable aux inspirations de la poésie.

Je pourrais, je crois, en fouillant avec soin dans cette étrange chronique de Turpin, y trouver encore çà et là quelques traits isolés d’une poésie populaire antérieure. Mais ce tâtonnement deviendrait aisément minutieux et arbitraire, et je l’abandonne. J’aime mieux chercher, dans des chroniques plus anciennes, plus graves, et vraiment historiques dans leur ensemble, des preuves plus certaines et plus singulières du genre d’influence que j’attribue aux Arabes d’Espagne sur l’épopée du moyen âge.

Les Arabes firent, de 791 à 795, plusieurs grandes irruptions en Septimanie. Les populations épouvantées s’enfuirent de toutes parts du bas pays, avec ce qu’elles purent emporter de leurs biens, et se retirèrent dans les montagnes. Une bande de ces fugitifs traversa plusieurs embranchemens des Cévennes, et se porta jusqu’au fond d’une vallée déserte, nommée Conques, non loin du confluent du Lot avec le torrent de Dordun. A la tête de cette bande se trouvait un chef, nommé Datus ou Dado, qui, en 801 ou 802, fonda là une chapelle, destinée à devenir quelques années après le monastère de Conques, l’un des plus célèbres de tout le midi, et dont j’aurai tout à l’heure l’occasion de vous reparler. Jusqu’ici tout est historique ou très-vraisemblable. Mais voici maintenant les motifs par lesquels Datus est supposé avoir fondé cette chapelle, et ici commencent, selon moi, la poésie et la fiction.

Les Sarrasins ayant fait une invasion dans le Rouergue, Datus prit les armes avec ses compagnons de refuge, pour aider les chefs du pays à repousser les infidèles. Mais à peine fut-il sorti de Conques, qu’un détachement de Sarrasins y pénétra de son côté, et y enleva tout, personnes et biens. Cependant l’armée dont ils faisaient partie finit par être repoussée du Rouergue ; les chrétiens qui avaient pris les armes contre elle retournèrent dans leurs loyers, et ceux de Conques, comme les autres. Mais quelle ne fut pas la douleur de Datus et de ses compagnons, lorsque, revenus à leurs demeures, ils trouvèrent que les Sarrasins n’y avaient rien laissé ! — Ils avaient emmené tous les habitans prisonniers, et parmi eux la vieille mère de Datus, sa seule compagnie, son unique consolation.

Emporté par la colère et le désespoir, Datus, à la tête de ses compagnons dépouillés et furieux comme lui, se met à la poursuite des ravisseurs ; il en suit quelque temps la trace, mais il ne peut les joindre en pleine campagne : il les trouve retirés déjà dans un château fortifié, où ils avaient mis leur butin en sûreté. Il essaie de prendre la place ; mais la place est forte, elle est bien gardée, et les assaillans, en trop petit nombre, sont bientôt repoussés.

« Leur chef Datus s’était fait remarquer parmi eux par sa valeur, par l’éclat de son armure et par la rare beauté de son cheval, richement sellé et harnaché. Un Maure qui, du haut d’une tourelle, l’a bien regardé, lui adresse ainsi la parole : Dis-moi, jeune et beau chrétien, qu’es-tu venu faire ici ? Es-tu venu chercher, es-tu venu racheter ta mère ? Tu le peux aisément, si tu veux : donne-moi ton beau cheval, sellé et harnaché comme il l’est, et ta mère va t’être rendue, avec tout le butin que nous avons fait sur toi. Mais si tu refuses, tu vas voir ta mère égorgée sous tes yeux. »

Datus ne crut pas la proposition ni la menace sérieuses, ou peut-être les prit-il pour une insulte. Quoi qu’il en soit, il y répondit avec démence : « Fais de ma mère ce que tu voudras, méchant Maure ; je ne m’en soucie nullement. Mais ce cheval qui te fait envie, ce bon cheval ne sera jamais le tien : tu n’es pas digne de lui toucher la bride.»

« Là-dessus, le Maure disparaît et reparaît en un clin d’œil, amenant sur le rempart la mère de Datus. Là, le furieux, après avoir coupé les deux mammelles à la vieille femme, lui abat la tête qu’il jette à Datus, en lui criant : Eh bien donc ! garde ton beau cheval, et reçois ta mère sans rançon ; la voilà ! » A cette vue et à ces paroles, Datus, saisi d’horreur, va, vient et s’agite par la campagne, tantôt pleurant, tantôt criant, comme un homme hors de lui. Il passe plusieurs jours dans cette frénésie, et n’en sort que pour tomber dans le plus sombre abattement. » — C’est alors qu’il forme la résolution de passer le reste de ses jours dans la solitude et la pénitence, et qu’il fait bâtir l’ermitage destiné à devenir le monastère de Conques.

Ce récit se trouve, avec toutes ces circonstances et tous ces détails, dans une biographie de Louis-le-Débonnaire, écrite en vers latins par un moine aquitain, connu sous le nom d’Ermoldus Nigellus, qui vivait au IXe siècle. C’est un ouvrage très-curieux, et bien qu’en vers, purement et simplement historique. Il ne s’agit pas d’examiner ici où Ermoldus a puisé cet épisode, qu’il n’a point inventé. Mais, d’où qu’il vienne, un tel épisode n’est certainement qu’une pure fable.

A l’époque où l’événement est censé se passer, les Arabes ne poussèrent point au-delà de Carcassone, où ils ne s’arrêtèrent que pour piller et dévaster le pays. Ils ne s’avancèrent point cette fois jusque dans les montagnes du Rouergue, où ils n’eurent, en aucun temps, d’établissement ni de forteresse. La fiction poétique ressort de tous les détails de l’aventure, et en ressort avec vigueur et originalité. Une telle fiction est un fait de plus pour prouver combien les imaginations du midi avaient été frappées des invasions des Arabes, combien elles étaient disposées à rattacher à l’existence et à l’influence de ces ennemis redoutés et admirés, le merveilleux poétique auquel elles aspiraient.

Cette aventure de Datus n’excède point les dimensions d’un chant populaire des plus courts, de sorte que nous n’avons jusqu’ici aperçu, dans la période que nous parcourons, aucun indice d’une composition épique d’une certaine étendue, et d’une invention un peu complexe. Mais, à la fin du Xe siècle, je trouve des traces certaines de l’existence d’un ouvrage auquel, s’il n’était point en vers, aurait convenu la dénomination de roman, dans son sens moderne, et même très-moderne, car c’aurait été un roman historique. Mais, roman ou poème, la composition dont il s’agit roulait, en grande partie, sur les Arabes d’Espagne, et ce que j’ai à en dire viendra à l’appui de tous les indices que j ‘ai déjà donnés de l’influence littéraire de ces derniers sur le midi de la France.

A la fin du Xe et au commencement du XIe siècle, vivait à Angers un prêtre nommé Bernard, qui était à la tête de l’école épiscopale de cette ville. Ce prêtre avait une grande dévotion à sainte Foi, vierge et martyre, particulièrement honorée dans la ville d’Agen et en beaucoup d’autres lieux du midi. Etant allé à Chartres, dans les premières années du XIe siècle, il y passa un certain temps, durant lequel il visita fréquemment une chapelle située hors des murs de cette ville, chapelle dédiée à sa sainte favorite. Là, il eut l’occasion d’entendre beaucoup parler et de s’entretenir souvent avec Fulbert, évêque de cette ville, des miracles que faisait journellement sainte Foi au monastère de Conques, dont elle était la patrone. Ces miracles faisaient alors grand bruit, et passaient tellement la mesure des autres miracles qui se faisaient çà et là dans le pays, que Bernard lui-même hésitait à y croire. Toutefois, la renommée de ces miracles se maintenant, Bernard était de plus en plus tourmenté de ses doutes. Il résolut de les éclaircir, et de se rendre sur les lieux pour s’assurer par lui-même de ce qu’il pouvait y avoir d’exagéré ou de faux dans les récits qui l’avaient frappé ; et non satisfait de cette résolution, il s’engagea, par un vœu solennel, à faire le pèlerinage de Conques, dans les âpres montagnes du Rouergue. Ce monastère est le même que celui sur la fondation duquel je viens de vous donner une légende poétique, à laquelle, comme vous allez voir, correspond assez bien ce qui suit.

Après avoir écarté divers obstacles qui s’opposèrent d’abord à l’accomplissement de son vœu, Bernard partit, à sa grande satisfaction, et arriva sain et sauf à Conques. Une fois là, il commença à s’enquérir des miracles de sainte Foi ; il en sut bientôt une infinité de plus ou moins surprenans, qui lui furent sans doute bien attestés, car il ne montre plus la moindre difficulté à les croire.

Il écrivit, sur les lieux mêmes, le récit de vingt-deux de ces miracles, récit qu’il dédie à Fulbert, évêque de Chartres, on ne sait précisément à quelle époque, mais avant 1026, année de la mort de cet évêque.

Ces vingt-deux miracles forment autant d’histoires détachées, la plupart insignifiantes et triviales, et telles que Bernard pouvait effectivement en avoir entendu beaucoup à Conques et partout. Il donne toutes ces histoires, comme lui ayant été contées par les personnes mêmes auxquelles elles étaient arrivées, ou par des témoins sinon oculaires, du moins contemporains, et ayant été à portée de se convaincre de la vérité des faits racontés. — Enfin, à l’exception d’une qu’il affirme avoir écrite sous la dictée du héros, et sans en retrancher la moindre chose, il déclare les avoir toutes fort abrégées.

Cette histoire, la seule qu’il donne en entier, est la première du recueil ; et tout insipide qu’elle soit, je suis obligé d’en dire quelques mots, parce qu’elle renferme peut-être la clé de plusieurs autres, et de celle même sur laquelle je me propose d’attirer votre attention.

Bernard signale d’abord dans son récit, comme vivant encore à l’époque où il écrit, un prêtre de Rhodez ou du voisinage, nommé Géraud. Ce Géraud avait dans sa maison, comme intendant ou homme d’affaires, un jeune homme nommé Wibert ou Guibert, son parent et son filleul.

Guibert, voulant, comme tant d’autres, faire une visite à sainte Foi, prit l’habit de pèlerin ou de romieu, comme on disait dans le temps et dans le pays, et s’achemina pieusement devers Conques. Il eut le malheur de rencontrer en chemin son parrain Géraud, qui, pour des raisons que l’histoire ne dit pas, fut courroucé outre mesure de le trouver en habit de pèlerin, sur la route de Conques. Avec l’aide de deux ou trois personnes dont il était accompagné, il arracha au malheureux Wibert les deux yeux qu’il jeta tout sanglans à terre. Mais sainte Foi ne devait pas souffrir qu’un de ses serviteurs fût si cruellement traité pour l’amour d’elle : une colombe blanche s’abattit aussitôt du ciel, prit dans son bec les deux yeux arrachés, et les porta droit à Conques. J’abrège les détails du miracle. Qu’il vous suffise de savoir que Wibert resta aveugle tout un an, mais qu’au bout de l’an sainte Foi lui apparut en rêve, pour lui dire que s’il voulait ravoir ses yeux, il n’avait qu’à aller les chercher à Conques. Il y alla, et les rapporta, non pas à la main, mais dans la tête, dans leur orbite, et aussi bons que jamais.

Il n’est pas indifférent de savoir ce qu’avait fait Wibert durant l’année qu’il passa sans y voir. « Il avait, dit son historien, exercé la profession de jongleur, subsistant des rétributions du public, et gagnant tant d’argent, vivant si bien, qu’il ne se souciait, disait-il, plus guère de ses yeux. » Ce trait de l’aventure de Wibert est le seul qui ait quelque rapport à l’histoire de la littérature : il pourrait y avoir quelque incertitude sur la signification très-variée du mot jongleur ; mais, chez un homme privé de la vue, comme l’était Wibert, la jonglerie ne pouvait être que la profession de chanteur ou de récitateur ambulant de pièces de vers de divers genres, de légendes, de chants héroïques, de récits des anciennes guerres plus ou moins entremêlés de fables.

Ce Wibert avait conté lui-même, et sans doute arrangé son histoire à Bernard, qui n’avait eu que la peine de l’écrire sous sa dictée. Mais cette aventure fut-elle la seule que le jongleur raconta au crédule Bernard ? Ce jongleur savait indubitablement d’autres histoires encore plus merveilleuses que la sienne ; et si parmi celles que nous a laissées le bon écolâtre, il y en avait quelqu’une qui offrit des caractères évidens de fiction poétique, ce serait précisément celle-là qu’il serait le plus naturel de supposer venue de la bouche du jongleur aveugle. Or, parmi les vingt-deux histoires dont il s’agit, il y en a une qui porte toutes les marques d’une fiction romanesque que Bernard dut trouver écrite quelque part, ou qui provenait médiatement ou immédiatement de la récitation de quelque jongleur.

Malheureusement Bernard n’a donné de cette histoire que des traits épars sans développement et sans liaison ; mais ces traits sont encore suffisans pour faire de cette fiction une singularité des plus frappantes, La voici tout entière, et autant qu’il sera nécessaire, dans les termes mêmes de l’auteur.

A la fin du Xe siècle, ou au commencement du XIe, Raimond, riche et noble personnage, seigneur d’un village ou d’une bourgade, nommée le Bousquet, aux environs de Toulouse, entreprit le pèlerinage de Jérusalem. Il passa d’abord en Italie, dont il traversa une partie ; et voulant achever son voyage par mer, il se rendit à Luni, ancienne ville maritime de la Ligurie italienne, détruite en 924 par les Hongrois, mais dont il faut supposer qu’il subsistait encore des restes à l’époque du pèlerinage de Raimond.

S’étant donc embarqué selon son désir, notre pèlerin eut d’abord la mer et les vents propices ; mais une tempête s’étant élevée tout à coup, son navire fut poussé contre des écueils où il se brisa. Pilote, matelots, passagers, tout le monde périt, à l’exception de Raimond et d’un esclave ou serviteur que ce dernier avait emmené avec lui. L’esclave, accroché à un débris du navire, fut rejeté sur les côtes d’Italie, d’où il retourna dans le Toulousain. Il se rendit auprès de la dame du Bousquet, à laquelle il conta ses propres aventures, et annonça la mort de leur commun seigneur, ne doutant point que Raimond n’eût péri dans le naufrage,

La dame feignit l’affliction convenable en cas pareil ; mais c’était une femme d’humeur volage, qui fut charmée au fond du cœur d’être débarrassée d’un mari qu’elle n’aimait pas. Elle se vit bientôt entourée d’amans nombreux, parmi lesquels il s’en trouva un dont elle devint éperdument amoureuse, et auquel elle livra les biens et la seigneurie de Raimond.

Cependant celui-ci n’était point mort, comme l’avait cru et annoncé son serviteur. Il avait saisi une des planches du navire fracassé, et avec l’aide de sainte Foi qu’il avait invoquée sans relâche, il avait flotté trois jours entiers sur les vagues, sans apercevoir ni créature humaine, ni monstre marin, toujours poussé par les vents vers les côtes d’Afrique. Hors de lui-même, et comme anéanti d’épuisement, il était sur le point d’expirer, lorsqu’il fut rencontré par des pirates du pays de Turlande, pays probablement de la création de notre légendiste. Les pirates étonnés le prennent, le recueillent dans leur navire, et lui demandent son pays et son nom. Mais, dans l’état de faiblesse et de stupeur où il était, Raimond, bien loin de pouvoir répondre à leurs questions, ne les entendait même pas. Bon gré mal gré les pirates lui laissèrent le temps de revenir à lui ; et regagnant la côte, ils l’y descendirent avec eux.

La nourriture et les soins qu’on lui donna, lui ayant rendu un peu de force, il fut de nouveau questionné, et répondit qu’il était chrétien ; mais, au lieu d’avouer son rang et sa profession d’homme de guerre, il se donna pour un villageois, pour un homme accoutumé au travail des champs. A cette déclaration, on lui mit une bêche à la main, et on lui donna un champ à exploiter. Bientôt accablé d’un travail auquel il n’était point accoutumé, et auquel se refusaient ses mains enflées et déchirées, il s’acquitta mal de sa tâche, et fut en conséquence sévèrement fustigé. Se ravisant alors, il avoua ne savoir d’autre métier que la guerre, et n’avoir jamais manié d’autres instrumens que la lance et l’épée. Ses maîtres voulurent savoir sur-le-champ à quoi s’en tenir sur cette nouvelle déclaration, ils le mirent à l’épreuve, et l’ayant trouvé merveilleusement expert dans tous les genres d’exercices guerriers, ils l’admirent dans leur milice. Il alla plusieurs fois en guerre avec eux, et se conduisit toujours avec tant de bravoure, que l’on finit par lui conférer un commandement.

Cependant une guerre vint à éclater entre ces Africains de Turlande, dont Raimond était le prisonnier, et d’autres Africains auxquels l’auteur donne le nom de Barbarins. Ce sont, selon toute apparence, les Berbères, les indigènes de l’Afrique septentrionale, que l’auteur entend désigner par ce nom, d’où il suit implicitement que les Turlandais doivent être des Arabes. Dans cette guerre, les Barbarins ont le dessus ; ils anéantissent ou dispersent les Turlandais, et font Raimond prisonnier.

Les nouveaux maîtres du seigneur toulousain ne tardèrent pas à reconnaître son mérite et sa vaillance ; ils le traitèrent dès lors avec honneur, et le menèrent à toutes leurs guerres. Mais ce ne devaient point être là les dernières aventures de Raimond.

Les Berbères, qui avaient battu les Turlandais, eurent à leur tour affaire aux Arabes ou Sarrasins de Cordoue, qui les battirent et leur enlevèrent Raimond.

Chez ces nouveaux maîtres, Raimond eut encore plus d’occasions que chez les premiers de donner des preuves de sa valeur, et il y monta encore en plus haute estime. Il n’y avait point de circonstance périlleuse dans laquelle on ne comptât sur lui, et jamais on n’y compta vainement. Entre autres ennemis que les Sarrasins vainquirent par son secours, notre légendiste compte les Aglabites, chefs arabes d’une partie de l’Afrique fréquemment en hostilité avec les rois Ommiades de l’Espagne.

Mais la guerre ne tarda pas à éclater entre les Arabes de Cordoue et don Sanche de Castille, comte puissant et vaillant homme de guerre. Celui-ci fut vainqueur, et fit à son tour Raimond prisonnier. Raimond lui dit son nom, son pays, et tout ce qui lui était arrivé. Don Sanche, émerveillé et touché de ses aventures, lui rendit la liberté, le combla de présens et d’honneurs, et le retint quelques jours auprès de lui.

Au moment où Raimond, charmé d’être libre, allait retourner dans ses foyers, une figure céleste lui apparut en songe, et lui dit : « Je suis sainte Foi que tu as assidûment invoquée dans ton naufrage. Parts, et sois tranquille, tu recouvreras ta seigneurie. » Réjoui de cette vision, sans néanmoins bien comprendre ce qu’elle signifiait, il prit congé du comte Sanche, et s’achemina vers les Pyrénées, en costume de pèlerin. Arrivé près du Bousquet, il fut informé que sa femme avait pris un autre mari, qui habitait avec elle dans son château. Troublé de cette nouvelle, et n’osant se découvrir, il résolut d’attendre ce que sainte Foi voudrait bien faire encore pour lui, et se tint caché dans la chaumière d’un de ses paysans qui ne le reconnut pas, changé comme il était par quinze ans d’absence et de fatigues, et déguisé en pèlerin.

Il avait déjà passé quelque temps dans cette chaumière, lorsqu’une femme, qui avait été autrefois sa concubine, le servant un jour qu’il prenait un bain, le reconnut à certaine marque qu’il avait sur le corps. « N’es-tu pas, s’écria-t-elle, n’es-tu pas ce Raimond, autrefois parti en pèlerinage pour Jérusalem, et que l’on disait avoir péri sur mer ? » Raimond voulut nier ; mais sûre du témoignage de ses yeux, la femme persista à le prendre pour ce qu’il était. Maîtresse d’un tel secret, elle ne put le garder, et courut au château annoncer à la dame du Bousquet que son premier mari n’était point mort, qu’il était de retour, et caché dans une chaumière voisine qu’elle lui indiqua.

La nouvelle fut des plus désagréables pour la dame, qui songea aussitôt à quelque manière de se débarrasser du revenant ; mais sainte Foi veillait à sa sûreté. Sur les avertissemens qu’elle lui donna en songe, il sortit de sa chaumière, et alla trouver au plus vite un seigneur du voisinage, nommé Escafred, homme puissant et généreux, qui avait toujours été son ami, et qui le fut en cette rencontre plus que jamais.

Il rassembla ses vassaux, ses parens, ses amis, à la tête desquels il fit la guerre à l’usurpateur du Bousquet. L’usurpateur fut vaincu, chassé, et Raimond recouvra son château. Quant à sa femme, il lui aurait bien pardonné d’avoir pris un autre mari en son absence ; mais il ne lui pardonna pas le projet de le faire périr, quand elle avait appris son arrivée, et la répudia.

Tel est le canevas, le sommaire grossier d’une histoire dont le légendiste n’a donné que les traits principaux, les dépouillant de l’intérêt ou du caractère qu’ils pouvaient avoir par leur liaison et leur développement. Il n’y a pas un de ces traits où la main aride de l’abréviateur ne se fasse sentir ; et si l’on pouvait avoir quelque doute à cet égard, ce doute serait dissipé par la conclusion de l’extrait. C’est une espèce de post-scriptum, dans lequel l’auteur revient sur une au moins des particularités sans nombre qu’il a omises dans son récit. Voici comment il s’explique : « Pour ajouter, dit-il, quelque peu de chose à ce qui précède, on raconte que les premiers pirates qui rencontrèrent Raimond, lui firent boire une potion d’une plante puissante, et d’une vertu si magique, que l’oubli s’empare de ceux qui en boivent, et qu’ils perdent toute mémoire de leur famille et de leur demeure. »

La singularité de cette fiction tient au disparate des diverses données qui s’y font reconnaître au premier coup-d’œil. Je ne parle pas de l’invocation et de l’apparition des saints : ce sont des choses de droit à toute époque du christianisme, et plus encore à celle dont il s’agit ici qu’à toute autre. Il est plus important de noter qu’il s’y rencontre des allusions historiques assez intéressantes. Telles sont celles aux guéries perpétuelles des Arabes et des Berbères, des chefs Ommiades de Cordoue avec les Aglabites d’Afrique. La bataille dont il est fait mention entre les Arabes de Cordoue et le comte don Sanche de Castille, est certainement la bataille de Djebal-Quinto, que ce comte et son allié musulman, Soliman ben et Hakein, chef des milices africaines de la Péninsule, gagnèrent sur le roi de Cordoue, Mohamed et Moadhi, en 1009 ou 1010.

A ces données chrétiennes et modernes, il faut en joindre de païennes, d’antiques, d’homériques ; le fait est étrange, mais hors de doute. Les principaux incidens de l’histoire de Raimond du Bousquet, telle que je viens de vous la dire, sont empruntés de l’Odyssée. C’est à l’imitation d’Ulysse que le chevalier toulousain est ballotté trois jours sur les flots, suspendu à un débris de son navire, invoquant sainte Foi, comme le Grec, Minerve. Ce sont les pirates arabes qui, pour le retenir à leur service quand ils ont découvert sa bravoure à la guerre, lui font boire le breuvage d’oubli que Circé verse au héros grec, pour lui ôter le souvenir de Pénélope et d’Ithaque. De retour chez lui, et trouvant un rival en possession de son château, Raimond se cache chez un de ses paysans, comme Ulysse chez son bon pâtre Eumée. Les deux héros, un moment déguisés et comme étrangers chez eux, sont reconnus à peu près de la même manière. Dans le dénouement, la ressemblance est plus indirecte et plus vague. Raimond a besoin des secours d’un ancien ami, pour recouvrer son château et punir son rival, tandis qu’Ulysse se venge seul des prétendans qui se sont rendus maîtres chez lui. Il s’en faut aussi de beaucoup que la dame du Bousquet soit une Pénélope. Mais l’on n’en était pas encore aux temps de la chevalerie, et les dames pouvaient avoir tort dans les récits des romanciers.

C’est bien assez sans doute de ces traits évidemment calqués sur l’Odyssée, pour frapper et embarrasser l’historien de la littérature. D’où notre auteur connaissait-il le poème d’Homère ? Ce poème n’avait jamais été, que l’on sache, traduit en latin ; et l’eût-il été, comment supposer une copie de cette traduction dans les montagnes du Rouergue ou dans les campagnes du Toulousain, à la fin du Xe siècle ou au commencement du XIe ?

Il y a beaucoup plus d’apparence que les ressemblances signalées ne provenaient pas d’imitations immédiates et directes, mais de simples réminiscences traditionnelles. Il n’est pas même nécessaire de faire remonter ces traditions jusqu’à l’époque où les rapsodes massaliotes récitaient les poèmes d’Homère dans les villes grecques du midi de la Gaule. On peut les rattacher à l’époque moins ancienne où l’Iliade et l’Odyssée servaient de base à l’enseignement du grec dans les écoles de cette langue, écoles qui subsistèrent dans le midi jusqu’à la fin du IVe et même du Ve siècle. Quoi qu’il en soit, et de quelque manière que l’on explique cette singularité, la légende de Raimond du Bousquet, prise en elle-même et dans son ensemble, est évidemment l’extrait d’une fiction romanesque inventée dans l’intention de plaire et d’amuser et dont l’intérêt reposait principalement sur l’admiration et la curiosité qu’inspiraient alors les Arabes d’Espagne à tous les peuples de leur voisinage, et particulièrement à ceux du midi de la France, qui n’avaient plus guère avec eux que des relations volontaires de commerce et d’affaires. Je n’hésite donc point à citer cette fiction comme une nouvelle preuve de l’influence que les Arabes andalousiens exercèrent directement ou indirectement sur l’imagination de ces derniers.

Elle est plus curieuse encore à citer en confirmation de l’espèce de filiation par laquelle j’ai montré ailleurs que les premières tentatives littéraires du moyen âge remontent et se rattachent aux réminiscences, aux traditions de la littérature classique. Ici, l’antique et le nouveau, le dernier écho de l’épopée païenne et les premiers bégaiemens de l’épopée chrétienne et chevaleresque, sont encore confondus. Mais c’est un pur accident : il existait déjà alors des légendes, des chants épiques où la transition était complète, et dont le développement ou l’assemblage devait donner des épopées de tout point originales et distinctes de celles de l’antiquité.

DIXIÈME LEÇON.




GÉRARD DE ROUSSILLON [2].





Vous vous souviendrez, messieurs, de la division que j’ai faite des romans carlovingiens en deux grandes classes ou sections : la première, de ceux relatifs aux guerres avec les Arabes d’Espagne ; l’autre, de ceux ayant pour sujet les révoltes des chefs de province contre les monarques issus de Charlemagne. Le roman de Ferabras, dont je vous ai parlé précédemment, appartenait à la première classe ; celui de Gérard de Roussillon, dont je vais vous parler maintenant, appartient à la seconde : c’est le tableau poétique de l’une de ces grandes rebellions qui amenèrent la dissolution de la monarchie franke. Il y est bien question de guerre contre les Sarrasins, mais seulement d’une manière épisodique et tout-à-fait secondaire.

Gérard de Roussillon, le héros de ce roman, est un personnage et même un grand personnage historique. Il fleurit sous Louis-le-Débonnaire, auquel il survécut de longues années. Personne n’ignore les étranges démêlés de ce faible empereur avec ses trois fils, qui le détrônèrent deux fois. Ce-fut dans ces démêlés que commença la fortune de Gérard. Elevé à la cour de Louis-le-Débonnaire, il prit naturellement son parti contre ses enfans ; et après l’avoir aidé d’abord à les vaincre, il s’interposa pour le réconcilier avec eux. L’empereur, empressé de reconnaître les services qu’il en avait reçus, lui donna le comté de Paris.

Après la mort de Louis-le-Débonnaire, ses trois fils se divisèrent en deux partis contraires. Lothaire, à qui étaient échus l’est de la Gaule et l’Italie, avec le titre d’empereur, fit la guerre à ses frères, Charles-le-Chauve et Louis. Il voulait ôter à celui-ci la Germanie, et au premier la Neustrie et l’Aquitaine. Dans ce démêlé, le comte Gérard se déclara pour Lothaire, et s’en trouva mal ; Lothaire fut vaincu dans l’effroyable bataille de Fontanet, et ses partisans furent persécutés par les vainqueurs. Gérard fut dépouillé, par Charles-le-Chauve, du comté de Paris. Mais la paix ayant été enfin conclue entre les trois frères, Lothaire le fit duc ou comte de Bourgogne. Ce fut sans doute alors qu’il fit bâtir sur le mont Lassois, près de Châtillon-sur-Marne, son fameux château de Roussillon, dont il prit et a gardé le nom dans la tradition et dans les romans.

A la mort de Lothaire, la Provence fut érigée en royaume particulier pour Charles, le plus jeune de ses fils, auquel on donna pour tuteur Gérard, qui ne cessa pas pour cela d’être duc de Bourgogne. Charles était un enfant infirme et stupide ; ce fut donc l’habile et ambitieux tuteur qui fit les fonctions de roi, et en eut les pouvoirs. Il établit le siège principal de son autorité à Vienne-sur-le-Rhône, ville où se voyaient encore alors de magnifiques restes de la grandeur et de l’opulence à laquelle elle était parvenue sous les Romains. Entre les divers exploits par lesquels Gérard se signala en Provence, il faut, à ce qu’il paraît, compter une expédition contre les Normands qu’il chassa de la Camargue où ils étaient descendus, et avaient essayé de s’établir vers 860.

Charles-le-Chauve convoitait ardemment le nouveau royaume de Provence, et ne négligea aucune occasion d’en faire la conquête ; il se trouva de nouveau par-là en guerre avec son ancien ennemi, Gérard de Roussillon, intéressé à bien défendre une contrée où il régnait de fait, et où il paraît qu’il s’était créé un parti puissant. Cette guerre, commencée, suspendue et reprise plusieurs fois, est très-mal racontée par les historiens du temps, historiens qui ne racontent rien exactement ni complètement. Il est seulement constaté que les armées de Charles-le-Chauve furent plus d’une fois battues et repoussées par Gérard. Mais à la fin, la fortune se déclara pour le roi contre le chef adroit, qui, tout en paraissant soutenir la cause des enfans de Lothaire, son ancien seigneur, ne défendait en effet que la sienne propre.

En 869, Charles-le-Chauve envahit brusquement le royaume de Provence avec de grandes forces, assiégeant en même temps et Gérard dans une de ses forteresses que l’histoire ne nomme pas, et Berthe, la femme de Gérard, dans Vienne. Berthe était une héroïne digne de son époux : elle soutint bravement le siège, et aurait, selon toute apparence, repoussé toutes les attaques de Charles, si les habitans avaient répondu à ses exhortations ; mais ils craignaient les suites d’un assaut, et obligèrent Berthe à rendre la ville au roi. Gérard, ayant perdu sa capitale, et selon toute apparence, essuyé d’autres échecs dont l’histoire ne parle pas, abandonna la Provence à son adversaire, et se retira en Bourgogne, dans son château de Roussillon, où il mourut vers 878 ou 879.

Voilà le peu que l’on sait de positif sur Gérard de Roussillon, et sur sa longue lutte avec Charles-le-Chauve ; c’est cette lutte même qui fait le sujet du roman provençal de Gérard. Mais le romancier, qui, comme tous ses pareils, n’avait des événemens qu’il voulait célébrer que des notions traditionnelles, on ne peut plus imparfaites et plus grossières, a fait de lourdes méprises dans la portion historique de son sujet. Je n’en citerai qu’une dont il est bon d’être prévenu d’avance, afin de n’en être pas trop choqué. A Charles-le-Chauve il a substitué Charles Martel ; c’est avec ce dernier qu’il met son héros en conflit.

On ne connaît du roman de Gérard de Roussillon, en provençal, qu’un seul manuscrit incomplet par le commencement. J’ai tout heu de croire que cet ouvrage, tel que nous l’avons aujourd’hui dans le manuscrit unique dont il s’agit, est moins une composition régulière et suivie que le recueil assez mal coordonné de fragmens divers de plusieurs romans sur le même sujet.

De tous les romans héroïques connus, tant en provençal qu’en français, celui-là est incontestablement l’un de ceux qui présentent dans leur rédaction les signes d’ancienneté les plus nombreux et les plus marqués. Le fond en appartient, selon toute apparence, aux premières années du xii° siècle. La langue en est dure, sèche et peu correcte, mais énergique et pittoresque ; le ton en est on ne peut plus simple, plus brusque et plus austère. Les tableaux des batailles et des délibérations des deux antagonistes avec leurs conseillers respectifs sont les seuls qui soient développés avec un certain soin et dessinés avec quelque détail. Hors de là tout est ébauché à grands traits, indiqué plutôt que décrit. L’auteur s’arrête à peine assez aux situations les plus touchantes ou les moins ordinaires pour donner au lecteur le loisir de les remarquer et de s’y prendre. Tout en un mot dans ce roman porte l’empreinte d’un génie vigoureux, mais inculte et grossier, qui, en s’essayant à peindre une époque qu’il ne connaît pas, nous donne une idée fidèle et vive de celle à laquelle il appartient, et qu’il peint sans s’en douter. D’après cela, messieurs, vous ne trouverez pas extraordinaire que je cherche à vous donner de cet ouvrage des notions un peu détaillées.

La partie du roman qui manque dans le manuscrit ne saurait être considérable, et la portion restante s’y rattache aisément.

Charles, qui sera, si l’on veut, Charles Martel ou Charles-le-Chauve, aime et épouse, à ce qu’il paraît, d’autorité, une dame que le romancier ne nomme pas, mais dont il fait la fille ou la parente d’un empereur de Constantinople. Cette dame et Gérard s’aimaient depuis long-temps, et le comte aurait pu la disputer au roi ; mais par générosité, et dans l’intérêt même de celle qu’il aime, il croit ne point devoir la priver de la couronne impériale ; il consent à ce qu’elle épouse l’empereur, et se résigne à prendre de son côté, pour femme, Berthe, la sœur de son amie. Les deux mariages se sont faits, à ce qu’il paraît, en même temps et dans le même lieu, et le moment est venu où les deux couples vont se séparer pour se rendre chacun à sa demeure et à ses affaires respectives.

Ce moment donne lieu à une scène doublement remarquable par l’importance qu’elle a dans la suite du roman, et comme un exemple frappant de ce que la galanterie chevaleresque était au xii° siècle dans les mœurs et les idées provençales.

Sur le point de se séparer pour un temps indéfini de son ami Gérard, la nouvelle impératrice veut du moins lui donner une assurance solennelle de sa tendresse ; elle veut s’unir à lui par une espèce de mariage spirituel. Le manuscrit de Gérard commence par la description de ce mariage, qui en est indubitablement un des morceaux les plus curieux et les plus caractéristiques. Je vais le traduire avec toute la fidélité que comportent la concision de l’original et la nécessité d’être compris.

« Au poindre du jour Gérard conduisit la reine sous un arbre (à l’écart), et la reine menait avec elle deux comtes (de ses amis), et sa sœur Berthe. — Que dites-vous, femme d’empereur (fait alors Gérard), que dites-vous de l’échange que j’ai fait de vous pour un moindre objet ? — (Bien est-ce vrai) seigneur, vous m’avez fait impératrice, et vous avez épousé ma sœur pour l’amour de moi. Mais ma sœur, est-il vrai aussi, est un objet de (haut) prix et de grande valeur. Ecoutez-moi, comtes Gervais et Bertelais, vous, ma chère sœur, la confidente de mes pensées, et vous surtout, Jésus, mon rédempteur, je vous prends tous pour garans et pour témoins, qu’avec cet anneau je donne à jamais mon amour au duc Gérard, et que je le fais mon sénéchal et mon chevalier. J’atteste devant vous tous que je l’aime plus que mon père et que mon époux ; et le voyant partir, je ne puis me défendre de pleurer.

« Dès ce moment dura sans fin l’amour de Gérard et de la reine l’un pour l’autre, sans qu’il y eût jamais de mal, ni autre chose que tendre vouloir et secrètes pensées. »

Charles haïssait et craignait depuis long-temps Gérard comme trop puissant et trop fier ; et le romancier fait en effet du comte un vassal auquel il ne manque guère d’un roi que le nom. Outre la Bourgogne entière, il possédait la Gascogne, l’Auvergne, la Provence, les comtés de Narbonne et de Barcelonne. Il avait pour vassaux Odil ou Odilon, son oncle, et ce qui est plus singulier encore, le vieux Drogon, son père, qui commandait pour lui les pays au-delà des Pyrénées. Il avait à ses ordres une multitude de braves chevaliers, à la tête desquels, comme les plus braves et les plus dévoués, brillaient ses quatre neveux, Foulques, Bos ou Boson, Gilibert et Seguin, et un cousin nommé Fouchier.

Le rapprochement momentané de Gérard et de Charles n’avait fait qu’aigrir encore leurs anciennes haines : aux raisons politiques que l’empereur avait de craindre le comte, se mêla un peu de jalousie d’amour, de sorte qu’une rupture entre l’un et l’autre était devenue inévitable.

Toutefois, avant d’en venir à une guerre ouverte, le roi veut essayer de la ruse et de la trahison. Au retour d’une grande chasse dans les Ardennes, il vient, avec un cortège qui est une armée, camper sous les murs de Roussillon, et à la vue d’un si bon et si fort château, il sent redoubler sa haine pour Gérard. « Si j’étais là-haut, au lieu d’être çà-bas, le comte Gérard ne serait pas si fier. » Or, il y avait là un damoiseau, encore jeune garçon, qui, entendant ce propos du roi, lui répond hardiment : « Si les traîtres portaient des marques de ce qu’ils sont, vos cheveux, au lieu d’être noirs, seraient rouges. Mais faites ce que vous voudrez, Gérard est si bon maître de guerre, qu’il n’aura jamais peur de la vôtre. »

Charles, apparemment accoutumé à s’entendre dire des choses pareilles, ne s’arrête pas à celle-là, et envoie un jeune cheva- lier de ses amis sommer Gérard de lui rendre le château de Roussillon. Le message est fait en termes très-fiers : Gérard y répond en termes plus fiers encore, et la guerre est décidée.

Les deux adversaires convoquent leurs forces, l’un pour prendre le château de Roussillon, l’autre pour le défendre. Mais le sort de la forteresse se décide d’une manière imprévue. Gérard avait pour maréchal un vilain, nommé Riquier, qu’il avait fait chevalier et comblé de biens. C’était un misérable qui, pour trahir son seigneur, n’en attendait que l’occasion, et cette occasion était venue. Le perfide livre de nuit, à Charles Martel, une des portes du château, qui est aussitôt occupée par ses troupes impériales. C’est avec peine et blessé grièvement que Gérard s’échappe à cheval.

Il se retire à Avignon : là le joignent les forces qu’il avait déjà convoquées, et à la tête desquelles il se met en campagne : il reprend Roussillon et bat complètement Charles, qui s’enfuit, avec le peu d’hommes qui lui restent, à Orléans, où il fait en toute hâte de grands préparatifs pour prendre sa revanche.

Informé de ces préparatifs, Gérard délibère avec ses vassaux sur le parti qu’il doit prendre. Il est décidé qu’un message sera envoyé au roi pour lui exposer que Gérard n’a point manqué à son devoir de vassal, qu’il n’a fait que reprendre de force ce qui étant reconnu pour sien, lui avait été enlevé par trahison ; qu’il désire la paix, mais que, si on lui fait la guerre, il se défendra de tout son pouvoir. Foulques, un des neveux de Gérard, chargé du message, s’en acquitte avec une fierté qui ne fait qu’accroître le dépit et la colère du roi. On se défie de part et d’autre, et les deux partis se donnent rendez-vous dans la plaine de Vaubeton en Bourgogne. Là, la victoire décidera du droit, et le vaincu, selon l’expression du vieux poète, n’aura plus qu’à prendre un bourdon de pèlerin, et à passer outre mer pour ne plus revenir.

Les deux armées, fidèles au rendez-vous, se livrent une bataille sanglante. La victoire n’était point encore déclarée lorsque les combattans sont séparés par un prodige qui change leur fureur en épouvante. L’enseigne royale parait subitement toute en feu, et une pluie de tisons ardens tombe de celle de Gérard. La mêlée cesse, les combattans se retirent, chacun de son côté, et la guerre est un moment suspendue par un signe si manifeste de la colère du ciel ; les deux adversaires, passagèrement réconciliés, réunissent leurs forces contre les Sarrasins, qui viennent de faire irruption en-decà des Pyrénées, et remportent sur eux de grandes victoires.

Mais la concorde ne devait pas être longue entre deux chefs ombrageux, jaloux l’un de l’autre, et le moindre incident pouvait à chaque instant ramener la guerre. Boson, un des neveux de Gérard, jeune homme du caractère le plus fougueux, n’aimant et ne cherchant que des occasions de combattre, veut venger la mort de son père Odilon, tué à la bataille de Vaubeton, par le vieux duc Thierry, un des chefs du parti royal ; il tue par représailles deux neveux du duc. Gérard est impliqué dans cette querelle ; les vieilles rancunes se raniment, et la guerre recommence entre le roi et le comte. Les incidens de cette guerre ne sont ni assez variés, ni assez intéressans pour supporter la sécheresse d’un résumé en langue moderne et en prose. Il me suffira de dire qu’à travers diverses négociations orageuses et superflues, la guerre se prolonge plusieurs années avec des désastres et des succès à peu près égaux pour les deux adversaires. Mais à la fin Gérard essuie une défaite dont il ne peut plus se relever, et son imprenable château de Roussillon est une seconde fois livré au roi par trahison. Il s’échappe à grande peine de la mêlée, suivi d’un petit nombre de chevaliers blessés, que la mort éclaircit à chaque pas de la fuite. Il se dirige vers les Ardennes, et quand il y arrive, il n’a plus avec lui qu’un seul homme mortellement blessé, et sa femme Berthe, qui l’a rejoint à l’issue de la bataille.

C’est dans des situations bien différentes de celles où nous avons vu jusqu’à présent le fier Gérard, que le romancier va nous le montrer désormais ; c’est au degré le plus bas de l’humiliation et de la misère, mais gardant au fond de son ame son orgueil, sa haine pour Charles, et l’espoir de se venger.

Arrivé dans la forêt des Ardennes, et après avoir erré quelque temps à l’aventure, il fait halte chez un pauvre ermite, et passe la nuit autour d’un feu allumé au pied de la croix de l’ermitage. Là, épuisé d’émotions douloureuses et de fatigue, Gérard tombe endormi, incapable de s’apercevoir de rien de ce qui se passe autour de lui. Il ne voit point le dernier de ses compagnons rendre le dernier souffle ; il n’entend point les voleurs qui, s’approchant à petit bruit, lui enlèvent ses armes, son cheval et celui de Berthe. Tant que Gérard avait eu des armes et un cheval, il s’était cru encore quelque chose, il n’avait point désespéré de sa destinée ; on imagine donc aisément sa désolation, lorsqu’il se voit à son réveil livré sans défense à la merci des hommes et du sort. Le bon ermite qui lui a donné l’hospitalité, le console de son mieux, et le renvoie, pour des consolations plus efficaces que les siennes, à un savant et vénérable prêtre qui mène aussi la vie d’ermite, à quelque distance de là dans la forêt.

Gérard et Berthe prennent le sentier qui leur est indiqué, et trouvent en effet le vénérable personnage qui leur a été annoncé, et qui ne s’aperçoit de leur présence qu’après avoir achevé une longue prière. Il demande alors à Gérard qui il est, et Gérard lui conte rapidement toute son histoire, en ajoutant : « J’ai pourchassé (maintes fois le roi) Charles, de si près qu’il n’aurait pas donné son éperon pour la ville de Paris. Et voilà qu’à la fin il m’a rendu la pareille : il m’a dépouillé de mes honneurs, et m’a pris mes terres. Mais je vais trouver Othon, le roi de Hongrie, et solliciter ses secours. »

L’ermite lui offre un gîte pour la nuit ; et le jour venu, il adresse au comte de pieuses exhortations, l’engageant à se repentir de sa vie passée, et à en faire pénitence. — Je ferai pénitence quand j’aurai donné la mort à Charles, lui répond Gérard. Je n’attends pour cela que d’avoir retrouvé une lance et un écu.

— Eh quoi ! chétif, lui crie alors l’ermite d’un ton austère, dans l’état où tu es, tu par les de te venger de Charles qui t’a vaincu dans ta force et dans ta puissance ! — Je ne le me point, réplique Gérard ; mais que j’arrive seulement auprès du roi Othon, que je recouvre un cheval et des armes, et aussitôt, chevauchant nuit et jour, je repasse en France. Je connais toutes les forêts où. Charles va chasser, et je sais bien où je me vengerai du félon. »

Le pieux ermite réprimande vivement Gérard d’une haine si obstinée, mais sans obtenir de lui qu’il se rétracte et revienne à des sentimens plus doux et plus chrétiens. Berthe peut seule faire ce miracle par ses supplications ; elle se jette aux pieds de son époux, et ne se relève qu’après en avoir obtenu l’assurance qu’il pardonne à Charles et à tous ses autres ennemis. — L’ermite, enchanté de cette conversion, absout le comte de ses péchés, lui donne maints pieux conseils, et l’autorise à avoir bon espoir dans l’avenir. Là-dessus, il lui enseigne les sentiers à suivre, et le renvoie un peu plus calme et plus résigné qu’il ne l’avait vu la veille.

Les deux époux poursuivent leur route, et rencontrent à quelque distance de là des marchands revenant de Hongrie et de Bavière, et qui, s’adressant à eux : Quelles nouvelles dans ce pays ? disent-ils. Que fait ce maudit Gérard de Roussillon ? — Il est mort, répond aussitôt Berthe, inquiète de la question ; il est enterré. L’empereur Charles l’a fait mourir. — Dieu en soit loué ! répondent les marchands ; s’il vivait encore, il ferait encore la guerre et ravagerait tout. Le propos ne plait guère à Gérard ; mais il n’a point d’épée, et il passe sans répondre.

Il continue à errer de forêt en forêt, d’ermitage en ermitage ; et arrive à la fin à une ville ou bourgade où il n’y a plus que des enfans et des femmes. Les mères ont perdu leurs fils, les épouses leurs maris, les enfans leurs pères : tous les hommes ont péri dans les guerres de Gérard de Roussillon, et Gérard n’entend de toutes parts, parmi ces restes d’une population désolée y que des imprécations et des malédictions contre lui. Il est sur le point de suffoquer de douleur ou de colère ; mais la tendre et pieuse Berthe lui rappelle les leçons du saint ermite, et l’engage à supporter ce qu’il voit et ce qu’il entend, comme une juste punition du ciel, qui le châtie d’avoir trop aimé et trop fait la guerre. Ces paroles consolent un peu Gérard ; mais le courage et la résignation sont toujours près de l’abandonner : il regrette sans cesse de n’être point mort sur le champ de bataille, les armes à la main, et, à chaque instant, Berthe est obligée de lui faire de nouvelles exhortations, de nouvelles prières.

Les deux infortunés continuent à cheminer au hasard ; arrivés à un endroit où se croisent plusieurs chemins, ils apprennent une nouvelle qui les touche de près. — Charles Martel vient d’envoyer, dans toutes les directions, cent messagers, chargés d’annoncer que la personne de Gérard est mise à prix, que quiconque livrera le comte au roi recevra en récompense sept fois le poids en or et argent du corps du prisonnier. Plusieurs des cent messagers viennent de passer par là, et la terrible nouvelle est répandue dans tout le pays. « Seigneur, croyez-moi, dit alors la comtesse à Gérard ; évitons les châteaux et les villes, tous les lieux où il y a des chevaliers et des hommes en pouvoir ; la foi est rare et la cupidité grande. » Ce conseil est aussitôt adopté, de même que celui non moins nécessaire de changer de nom. Dès ce moment, Gérard de Roussillon ne s’appelle plus que le pauvre loland.

Je suis obligé d’abréger le détail des humiliations et des souffrances qui attendent les deux proscrits partout où ils se présentent. J’observerai seulement que, dans toutes ces épreuves, le courage et la tendresse de Berthe ne se démentent jamais. Elle sauve, pour ainsi dire, à chaque instant, la vie à son époux ; à chaque instant, elle relève son courage abattu.

Un jour, Gérard et Berthe se trouvent à l’entrée d’une grande forêt, dans l’intérieur de laquelle ils entendent un grand fracas, comme de marteaux et de cognées. Ils s’avancent du côté d’où vient le bruit, et arrivent à un grand feu autour duquel travaillent deux hommes noirs et hideux ; ce sont des charbonniers auvergnats, en possession de fournir de charbon la ville d’Aurillac. Voyant Gérard en haillons, de haute taille et avec toutes les apparences d’une force de corps extraordinaire, ils croient avoir trouvé l’homme dont ils ont besoin, et lui proposent de porter vendre à Aurillac le charbon fait par eux. Gérard accepte, comme par une sorte de curiosité de voir jusqu’où peut aller sa misère. Il charge sur ses épaules un énorme sac de charbon qu’il porte à Aurillac, et sur la vente duquel il gagne sept deniers. Il y a long-temps que le puissant Gérard n’a touché une si forte somme : le métier lui paraît bon, et il s’y dévoue, tandis que la comtesse exerce, de son côté, celui de couturière, dans un faubourg de la petite ville d’Aurillac.

Il y avait déjà vingt-deux ans que Gérard et Berthe vivaient de la sorte ; ils semblaient avoir perdu tout souvenir de leur condition première, et tout désir comme tout espoir d’y revenir jamais, lorsqu’un événement imprévu vint tout à coup changer leurs idées.

Deux puissans seigneurs, le comte Ganceln et le duc Aiglan, donnaient aux chevaliers du pays le divertissement d’un de ces exercices guerriers alors désignés par le nom de quintaine, et qui consistaient à abattre, à coups de piques ou de traits lancés à la main, une armure ou un écu placé très-haut, à l’extrémité d’un poteau. Toute la population de la contrée était accourue à ce spectacle, et Gérard et Berthe avaient cédé, comme les autres, à la tentation d’y assister. — La fête était brillante ; il y avait là une multitude de chevaliers en splendide attirail et en belle armure, cherchant à se surpasser les uns les autres, et à faire parler d’eux.

A ce spectacle, la mémoire d’un temps qui n’est plus se réveille vivement dans Berthe ; elle se souvient de l’époque fortunée de sa vie où Gérard donnait de telles fêtes, et s’y distinguait par sa force et par son adresse, tandis qu’elle-même y jouissait avec orgueil de sa gloire et de sa renommée. — A ce souvenir, elle est saisie d’une vive douleur ; elle se laisse aller, comme évanouie, dans les bras de Gérard, inondant de ses larmes la barbe et le visage du guerrier, ou pour mieux dire, du charbonnier. — Gérard sent alors, sinon pour la première fois, du moins plus fortement que jamais, tous les sacrifices que la tendre Berthe fait depuis si long-temps à sa mauvaise destinée. « Chère épouse, lui dit-il, ton cœur, je le vois, s’est lassé de ma misère. Eh bien ! retourne en France, et je te jure, par Dieu et par les saints, que vous ne me verrez plus, ni toi ni tes parens. — Seigneur, vous parlez en enfant, lui répond Berthe ; à Dieu ne plaise que je vous quitte jamais tant que je ; ; vivrai ! J’aimerais mieux être brûlée vive que séparée de vous. Oh ! seigneur, ne proférez plus de si dures paroles. » A ces mots, le comte, ému jusqu’aux larmes, la presse en silence sur son cœur.

Cependant il est vrai qu’une nouvelle idée, qu’un nouveau désir viennent de s’emparer de Berthe. « Seigneur, poursuit-elle, si vous daignez écouter mes conseils, nous retournerons dans cette douce France où nous sommes nés. Voilà vingt-deux ans que vous en êtes sorti, et je vous vois brisé par la fatigue et la douleur. Vous fûtes autrefois l’ami de l’impératrice, et je suis sûre que, si elle intercédait aujourd’hui pour vous, l’empereur n’est ni si dur ni si cruel qu’il ne vous pardonnât le passé. » Gérard ne se rend pas sans peine à ce conseil ; mais enfin, il l’accepte par pitié pour son épouse, et le voilà qui prend avec elle le chemin d’Orléans, où se trouvait pour lors Charles avec sa cour.

Ils y arrivent le jeudi saint, le jour de la cène. Dans l’espoir de pouvoir dire un mot en secret à la reine, Gérard va bien vite à l’église, se ranger au nombre des pauvres pèlerins, des mendians, des estropiés, auxquels elle doit ce jour-là distribuer des vêtemens et de l’argent. Mais un prêtre, qui le voit grand et vigoureux parmi cette foule de pauvres infirmes, le prend rudement par la main et le chasse avec des injures et des menaces. Gérard regrette alors sa forêt, son charbon et ses sauvages compagnons ; mais Berthe est toujours là, comme son bon ange, pour le consoler et le conseiller. — Seigneur, ne vous déconcertez pas, lui dit-elle ; faites plutôt ce que je vais vous dire. C’est demain le vendredi-saint : l’impératrice se rendra seule à l’église, pour prier. Attendez-la, et dès que vous l’apercevrez, approchez-vous d’elle, et présentez-lui cet anneau. C’est celui par lequel elle vous engagea autrefois son amour, en présence du comte Gervais. Vous me le donnâtes, et moi je l’ai précieusement gardé au milieu de nos détresses. — Gérard, charmé de ravoir cet anneau, n’hésite pas à faire tout ce que sa femme lui a conseillé.

La journée du vendredi-saint passée, à l’heure où commence la solennité des ténèbres, la reine arrive nu-pieds à l’église, et se retire, pour prier, dans une chapelle solitaire, faiblement éclairée par une lampe. Gérard, qui l’a vue entrer et qui a suivi de l’œil tous ses mouvemens, se glisse à pas lents aussi près d’elle qu’il peut, et lui adresse timidement la parole : — Dame, lui dit-d, pour l’amour de ce Dieu qui fait des miracles, de ces saints que vous venez ici prier, et pour l’amour de ce Gérard qui fut votre ami, je vous conjure de venir à mon secours. — Pauvre homme, lui répond la reine, que savez-vous de Gérard, et qu’est-il devenu ?

— Reine, dites-moi d’abord une chose, reprend Gérard : par le Dieu que vous adorez, par les saints que vous priez, que feriez-vous, dites-moi, de Gérard, si vous le teniez en votre puissance ? — Pauvre homme, dit la reine, c’est grande hardiesse à vous de me faire pareille question. Néanmoins, sachez que je donnerais quatre villes, pour que le comte Gérard fût vivant, et eût recouvré les terres et les honneurs qu’il a perdus. — A ces mots, Gérard lui présente son anneau, en se nommant. La reine le considère de plus près et le reconnaît. Il n’y eut plus alors de vendredi-saint pour elle, s’écrie naïvement le vieux poète romancier, et Gérard fut baisé cent fois sur la place. Après bien des questions faites à la hâte, et des réponses également pressées, la reine appelle un prêtre qui lui est dévoué, et met jusqu’à nouvel ordre Gérard sous sa garde.

A partir de là, la suite du roman, y compris le dénouement, est extrêmement obscure et présente peut-être des lacunes. On voit seulement qu’à force de zèle, d’adresse et de caresses, la reine dispose peu à peu le roi à faire grâce à Gérard, et à souffrir qu’il rentre dans la jouissance de ses domaines. Mais elle sent que son ami, son chevalier, serait trop humilié, s’il devait uniquement ce retour de fortune à la clémence du roi ; aussi, tout en négociant pour lui auprès de son époux, l’aide-t-elle de tout son pouvoir à se faire un parti à la tête duquel il a bientôt recouvré de vive force son bon château de Roussillon, et la plus grande partie de ses anciennes possessions. — Charles, apprenant ces nouvelles, en est indigné : il a un accès de sa vieille haine contre Gérard, et la guerre est un moment sur le point de se rallumer. Mais la reine s’interpose, avec son adresse et son autorité ordinaires, entre les deux adversaires, et les détermine à conclure une trêve de sept ans, durant laquelle elle espère que s’effaceront les anciennes inimitiés. Ses prévisions ne sont point trompées, et Gérard meurt paisiblement dans son château de Roussillon.

Tel est, isolé de ses développemens, de ses accessoires, et réduit à ses données fondamentales, le roman provençal de Gérard de Roussillon, l’un des plus curieux, et je le répète, probablement le plus ancien de son genre. Quelques observations sont indispensables pour compléter cet aperçu.

On voit d’abord, par tout ce que j’ai dit de ce roman, non-seulement que le fond s’en rattache à des traditions historiques, mais que tous les détails, tous les accessoires ont quelque chose de grave et de vraisemblable, qui sort naturellement et simplement du fond des mœurs et des relations féodales, et je ne doute pas qu’avec un peu de patience et de sagacité, on n’y démêlât diverses particularités véritablement historiques, sinon pour l’époque à laquelle se rapporte l’action du roman, du moins pour l’époque de sa composition.

Les noms géographiques y sont assez fréquemment défigurés par les erreurs des copistes, mais toujours reconnaissables, et faciles à rétablir dans leur exactitude. On n’y aperçoit aucune trace de cette géographie arbitraire et fantastique des romanciers des époques subséquentes, et l’on y découvrirait probablement, au contraire, çà et là, quelque notion curieuse pour la géographie de la France au moyen âge. Ainsi, par exemple, il y est question de la ville de Rame, mansion romaine, dont on ne voit plus depuis long-temps que les ruines, sur les bords de la Durance, entre Briançon et Embrun, et qui existait encore, selon toute apparence, du temps de l’auteur de Gérard.

Les caractères sont une des parties remarquables du roman. Ce n’est pas qu’ils soient bien variés, ni délicatement nuancés ; mais ils sont tracés avec vigueur, et contrastés avec un véritable instinct poétique. Foulques, l’un des neveux et des principaux officiers de Gérard, pourrait passer pour son bon génie. Tant qu’il y a lieu à délibérer, il vote toujours pour le parti le plus juste et le plus modéré : quand il n’y a plus qu’à agir, il se dévoue sans considération des obstacles et du péril. C’est l’idéal du chevalier provençal au XIIe siècle. Voici le portrait qu’en trace le romancier : je vais tâcher d’en traduire une partie, et de la traduire fidèlement, au risque d’être bizarre et sauvage.

« Voulez-vous entendre les qualités de Foulques : donnez-lui toutes celles du monde ; ôtez-en seulement les mauvaises ; il n’y en a pas une en lui. Il est preux, courtois, poli, doux, franc, de nobles manières et bien parlant. Il est bien enseigné de bois et de rivières, sait jouer aux échecs, aux tables et aux dés. Il n’a jamais refusé de son avoir à personne ; tous en ont eu, les bons et les médians. Il aime fortement Dieu, sachez bien ; et depuis qu’il est né et vit en cour, il n’a jamais vu faire tort à personne, sans en être au moins affligé, s’il ne pouvait rien de plus . Il aime mieux la paix que la guerre ; mais quand il sent une fois son heaume lacé, son écu au col et son épée au flanc, il devient superbe, farouche, impétueux et sans merci. Plus est grande la foule des ennemis qui le pressent, et plus il est fier et terrible. Il ne reculerait pas alors de la longueur de son pied. Et sachez que cette guerre lui déplaît fort et qu’il en a fait cent fois querelle à son oncle ; mais il n’a jamais pu l’en détourner, et l’a toujours fortement aidé au besoin. Il n’en sera point blâmé par moi, car faillir à son ami, c’est chose inhumaine, méprisée en toute bonne cour. J’aimerais mieux être Foulques, et doué comme lui, que seigneur de quatre royaumes. »

Boson, le frère de Foulques, est le favori de Gérard, et l’on pourrait dire son mauvais génie. Sauf la bravoure, il ne ressemble en rien à son frère ; il n’aime que la guerre, et juste ou inique, il la conseille toujours. C’est le type du seigneur féodal, mettant les passions et les penchans de sa condition à la place des devoirs et des idées de la chevalerie.

Fouchier, qui est aussi un des principaux vassaux de Gérard, est un autre caractère pris immédiatement dans la vérité et la réalité des époques féodales. « Il n’y eut jamais, dit notre romancier, en parlant de lui, si bon espion, ni si bon voleur ; il a volé plus d’avoir qu’il n’y en a dans Pavie. Mais il est de trop haut lignage pour vendre ce qu’il vole (il le donne) ; et de France en Hongrie, il n’y a pas de meilleur comte que lui. »

Deux femmes seulement interviennent dans l’action du roman de Gérard, Berthe et la reine, sa sœur. Il n’est point question de Berthe, et le poète n’a que faire d’elle, aussi long-temps que la guerre dure. Mais, une fois Gérard vaincu, et réduit à la vie de mendiant et de vagabond, c’est elle qui devient le personnage principal de l’action, la providence de Gérard. C’est le modèle de l’épouse tendre et dévouée. Mais, dans ce caractère même, il y a quelque chose de l’époque, quelque chose d’austère et de fort qui se mêle à l’expression de l’amour, qui le contient, pour ainsi dire, au fond de l’ame. C’est par des leçons, par des exhortations pieuses, plutôt que par des paroles molles et caressantes, que Berthe témoigne son dévouement à son époux.

Mais ce qu’il y a incontestablement, dans tout le roman, de plus remarquable, sous le rapport des mœurs, c’est la conduite de la reine envers Gérard, qu’elle aime incomparablement plus que son époux, et dont elle prend le parti d’une manière directement opposée aux intérêts et aux intentions de celui-ci. Tout cela, nous l’avons vu dans le temps, était parfaitement conforme aux idées de la galanterie chevaleresque. Aussi à peine le roi a-t-il un moment d’humeur et de colère, quand il vient à savoir tout ce que son épouse a fait pour Gérard, son ancien ennemi ; il sait bien que tout cela est dans l’ordre, et son mécontentement tombe au premier sourire de la reine, qui se garde bien de le prendre au sérieux.

Il y a de fort beaux traits dans les longues descriptions de batailles qui font la majeure partie du roman. Mais, comme je l’ai déjà observé, c’est dans les conseils fréquens où Charles et Gérard délibèrent sur leurs demandes, sur leurs propositions et sur leurs droits respectifs, que le romancier semble se complaire davantage, et réussir le mieux. C’est là qu’il aime à mettre ses personnages en évidence et à les représenter faisant preuve d’un autre courage que celui du champ de bataille, de celui de la pensée et de la parole. Je choisis, pour donner un exemple, l’audience que Charles accorde à Foulques, lorsque celui-ci va, de la part de son oncle Gérard, réclamer contre l’injustice de la guerre que le roi est résolu de faire à ce dernier, pour avoir repris son château de Roussillon, qu’il n’avait un moment perdu que par une insigne trahison.

Foulques est parti, accompagné d’un cortège de cent barons, parmi lesquels se trouve Fouchier, ce comte si excellent, qui n’a que le défaut ou le caprice d’être un grand voleur. Ils arrivent tous à la cour de Charles, sous la conduite et la sauve-garde d’Aymes, comte de Bourges, ami de Gérard, bien que fidèle vassal du roi, et qui, introduit devant ce dernier : — Seigneur, lui dit-il, voici Foulques, arrivé hier soir. — Oui, poursuit Foulques, et qui viens demander pour Gérard, mon oncle, une justice que j’espère. Pourquoi, ô roi, voulez-vous mouvoir guerre à Gérard ? Ne vous laissez point aller à votre colère ; car, si vous détruisez ce que vous devez maintenir, Dieu vous abandonnera. Vous avez excité la guerre ; faites-la taire ; laissez à Gérard ce qui est à lui, et ne croyez point les flatteurs qui ne peuvent faire les grandes choses qu’ils promettent.

— Si Dieu m’aide, duc Foulques, répond le roi, vous discourez à merveille ; mais je ferai ce qu’il me convient de faire. Si Gérard a jusqu’ici tenu Roussillon et la Bourgogne, il les a tenus de moi, et je les lui ôterai, si je puis. Il n’aura point de si fort château que je ne l’escalade, ni de si haute tour que je ne la renverse et ne la brise.

« Là-dessus, don Begon, fils de Basin, prend la parole : — Seigneur roi, nous méprisons les menaces, et Gérard pourra bien vous mettre tel frein par lequel on vous tiendra mieux que l’on ne tient mulet rétif. Si vous voulez la guerre, si vous voulez bataille en champ clos, vous l’aurez ; et maint puissant baron y recevra tel coup de lance ou d’épée qui lui mettra le cœur à jour. Mais le comte Gérard n’y perdra ni un moulin, ni un four, ni un coin de pré, ni une poignée d’herbe. »

— Seigneur roi, reprend Foulques, écoutez ce que Gérard vous propose en toute justice. S’il vous a forfait en quelque chose, nous sommes ici cent chevaliers pour vous en faire droit de sa part, et pour être ses otages entre vos mains. Mais je soutiens que Roussillon est à lui, si ce n’est que le long de la Seine, sur l’autre rive, dans la forêt de Montargout, vous avez, en l’an, une chasse de quatorze jours par froid, et de quinze par chaud, et que Gérard vous doit défrayer les quatorze jours, à raison des quatre châteaux qu’il a dans le pays, des châteaux de Quarène et de Chatillon, de Sonegart et de Montaloi. Si quelqu’un trouve que la chose n’est point comme je dis, j’en offre la preuve, et en voici mon gant que je vous présente.

— Maudit soit, dit le roi, qui prendra ce gant avant que je n’aie mis Gérard hors d’état de parler de guerre.

— C’est ce que vous ne ferez point du vivant de Gérard, ni des siens, répond Foulques. Celui-là ne mérite ni honneurs, ni manoir, qui taxera le comte de félonie, et ne voudra pas nous en rendre raison. C’est bien plutôt vous, ô roi ! qui avez été traître et parjure au sujet de Gérard. Des comtes, des ducs, des hommes renommés, le pape lui-même, à qui Rome obéit, avaient reçu votre serment de prendre en mariage la fille du puissant empereur d’Orient, en même temps que Gérard épouserait sa sœur. Mais vous avez fait acte de traître et de faussaire ; vous avez laissé celle qui devait être votre femme, pour prendre la bien-aimée de Gérard. Si quelqu’un de vos flatteurs, à langue tranchante, soutient que vous avez bien fait, qu’il s’avance, et je vous le rends mort ou recru.

— Vous n’aurez point de combat ici, reprend le roi ; vous en aurez assez d’un, de celui où les plus vaillans des vôtres tomberont par milliers, morts et sanglans.

« Là-dessus s’avance Fouchier, le cousin-germain de Gérard. Jamais chevalier plus brave que lui ne fut baisé par dame ; jamais lance ne fut rompue par un plus vaillant. Il va proférer des paroles dont le roi sera courroucé, — Par Dieu, Charles Martel, c’est grande folie à vous de vouloir épouvanter tout le monde. Puisque vous avez faim de guerre, que je sois proclamé couard si je ne vous en rassasie ! Je mènerai contre vous mille chevaliers, dont le moindre vous fera perdre la tête de souci, et j’espère bien accroître mes domaines et mes châteaux d’une part des vôtres.

« A ces paroles, le sang monte au visage du roi, et il prononçait déjà l’ordre de faire pendre tous les messagers de Gérard, lorsque Enguerrand, Thierry, Pons et Richard prennent soudainement la parole. — roi, disent-ils, tu es un roi perdu, si tu commets une pareille bassesse. Il n’y a aucun de nous qui ne t’abandonne aussitôt. « Hervin de Cambrai parle à son tour, et bien devrait-il être cru, car ses paroles sont sages, et ses conseils sont bons. — Messager de guerre est mauvais prophète : je vois, dans ce pays, deux dogues furieux, l’un roi et l’autre comte, qui se déchireraient plus volontiers qu’ours et chien….. Oh ! que bien prend aux Sarrasins que nous ne leur fassions pas la guerre que nous nous faisons les uns aux autres !

« Quand Charles entend ces mots, il s’en courrouce. — Seigneur Hervin nous a fait un beau sermon, dit-il ; et il n’y a pas un de ces moines de Saint-Denis qui convertissent le peuple, qui soit meilleur prêcheur que lui. Mais il a beau dire : nous ne quitterons ni nos blancs hauberts, ni nos casques brunis, que je n’aie traité comme il convient ce Gérard qui m’a pris ou tué mes hommes.

— Seigneur roi, nous allons donc nous retirer, dit Foulques, et parler en Bourgogne de ce que nous avons vu ici ; et ce ne sera ni de droit, ni de justice, ni d’amour. Votre host est prêt ; nous allons assembler le nôtre ; et nous nous reverrons là-bas, à Vaubeton, dans la plaine où court l’eau de l’Arce.

— Je vous en donne ma parole, dit Charles ; et que celui qui cédera s’en aille en exil aussi loin qu’il pourra ; qu’il passe la mer en barque ou en navire, et ne reparaisse plus.

« Là-dessus Foulques prie Aymes de Bourges, sous la sauvegarde duquel il est venu, de vouloir bien le reconduire.

— Je suis tout prêt à vous reconduire, lui dit Aymes, mais j’ai le cœur triste et noir de voir la férocité de cet empereur. — O roi, entendez encore une parole, une dernière parole : acceptez les offres de ces chevaliers, et prenez-les pour otages. — Ce n’est point là ma pensée, répond Charles ; ma pensée est d’entrer ce mois-ci ou le prochain sur les terres de Gérard. Je veux être son moissonneur: je taillerai ses vignes et ses vergers. Je verrai les mille chevaliers que Fouchier doit mener contre moi, lui qui n’a pas mille pas de terre. Mais qu’il prenne bien garde, le larron, à ne point se laisser prendre par chemin ni par sentier ; car je le ferai pendre plus haut que le plus haut clocher.

— Roi, lui répond Foulques, vous parlez trop follement, et n’avez que méchantes pensées dans le cœur. Vous aurez la bataille, puisque vous l’avez voulue ; mais gardez-vous d’y rencontrer Fouchier : il n’y a point d’épervier plus redoutable aux cailles que lui à ses adversaires. S’il a de l’or et de l’argent, il ne l’a point enlevé à pauvres passagers, à bourgeois, à vilains, ni à marchands, mais à des barons avares et usuriers, seigneurs de quatre ou cinq châteaux. Ceux-là n’ont ni cachette si profonde, ni coffre d’acier où leur trésor soit à l’abri de Fouchier. C’est à ceux-là qu’il prend de quoi donner et dépenser largement. »

Cette scène, pleine de mouvement, peint avec énergie et vérité la diplomatie un peu sauvage, mais du moins ouverte et directe, des temps féodaux, et la brusque franchise avec laquelle les vassaux parlaient souvent à leur chef.

Parmi les nombreux héros des romans carlovingiens, il n’y en a peut-être pas de plus célèbre et de plus populaire que Gérard. Sous les noms divers de Gérard de Roussillon, de Gérard de Vienne et de Fretta, il figure diversement et avec plus ou moins d’éclat dans presque tous ces romans.

Dans celui de Roncevaux, il est compris au nombre des paladins de Charlemagne, et périt de la main du fameux roi sarrasin Marsile. Dans le roman de Gaydon, qui est censé faire suite à celui de Roncevaux, il ressuscite pour briller à nouveaux frais entre les douze pairs. L’auteur du grand roman du Loherain donne Gérard de Roussillon pour mort à la suite d’une irruption des Sarrasins en Champagne. Mais Gérard reparaît dans le roman célèbre de Renaud de Montauban, et dans cet autre roman cyclique si populaire en Italie, sous le titre des Réali di Francia. Enfin on le voit, dans celui d’Aspremont, âgé de cent-vingt ou trente ans, et pourtant capable encore de prendre une partie très-active à l’expédition contre les Sarrasins d’Italie, et en partagea la gloire avec Charlemagne.

Tous ces romans, où il ne figure qu’en sous ordre ou épisodiquement, en supposent de toute nécessité beaucoup d’autres dont il était le héros principal, et qui sont aujourd’hui perdus, à l’exception de trois, dont l’un est celui en provençal dont je viens de vous parler. Les deux autres sont en français. De ces deux derniers, je ne citerai que celui intitulé Gérard de Vienne. Son auteur connaissait très-probablement le Gérard de Roussillon provençal, dont il n’est au fond et en substance qu’une sorte de parodie assez plate. Un rapprochement scrupuleux de ces deux compositions pourrait être assez curieux, en faisant voir comment les romans carlovingiens les plus divers dans leurs développemens peuvent néanmoins n’être que des variantes d’une seule et même donnée première. Mais l’espace me manque pour un rapprochement qui en exigerait beaucoup. Je ne puis que répéter que des trois romans épiques aujourd’hui subsistans sur Gérard de Roussillon, le provençal est, sans comparaison, le plus intéressant, comme le plus ancien.

Je ne suppose point toutefois qu’il soit le premier composé sur ce sujet: je suis au contraire persuadé qu’il a été précédé de plusieurs autres, auxquels appartinrent, selon toute apparence, les passages ou couplets doubles qui sont en grand nombre dans ce roman.


FAURIEL.

  1. Voyez les livraisons du 1er et 15 septembre, celle du 15 octobre.
  2. Cette analyse est tirée d’un manuscrit provençal inédit du fond de Cangé, n° 24, bibl. du roi, 7991.