Histoire de la Révolution française (Michelet)/Livre IV/Chapitre 11

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CHAPITRE XI

INTOLÉRANCE DES DEUX PARTIS. — PROGRÈS DE ROBESPIERRE.

L’Assemblée, sur la proposition de Robespierre, décide que les députés ne seront ni ministres ni réélus, etc., 7 avril-16 mai 1791. — Robespierre succède au crédit des Lameth près des Jacobins, avril. — Les Lameth conseillers de la cour, avril. — Ils ne parlent ni contre la limitation de la garde nationale, 28 avril, ni pour la défense des clubs, mai. — Lutte de Duport et de Robespierre, 17 mai. — Tous deux parlent contre la peine de mort. — La lutte religieuse éclate aux approches de Pâques, 17 avril 1791 ; le roi communie avec éclat. — Le roi constate publiquement sa captivité, 18 avril. — Intolérance ecclésiastique, spécialement contre ceux qui sortent des couvents. — Intolérance jacobine contre le culte des réfractaires. mai. — Lettre du pape brûlée, 4 mai. — L’Assemblée accorde à Voltaire les honneurs du Panthéon, 30 mai 1791.


Le 7 avril, cinq jours après la mort de Mirabeau, Robespierre proposa et fit décréter que nul membre de l’Assemblée ne pourrait être porté au ministère pendant les quatre années qui suivraient la session.

Aucun député important n’osa faire d’objection. Nulle réclamation des rédacteurs ordinaires de la constitution (Thouret, Chapelier, etc.), nulle des agitateurs de la gauche (Duport, Lameth, Barnave, etc.). Ils se laissèrent enlever, sans mot dire, tout le fruit qu’ils pouvaient attendre de la mort de Mirabeau. L’entrée au pouvoir, qui semblait s’ouvrir, leur fut fermée pour toujours.

Cinq semaines après, le 16 mai, Robespierre proposa et fit décréter que les membres de l’Assemblée actuelle ne pourraient être élus à la première législature.

Par deux fois, l’Assemblée constituante vota par acclamation contre elle-même.

Et deux fois sur la proposition du député le moins agréable à l’Assemblée, de celui dont elle avait invariablement repoussé les motions, les amendements.

Il y a là un grand changement, qu’il faut tâcher d’expliquer.

Et d’abord, un signe bien surprenant que nous en trouvons, c’est, dès le lendemain de la mort de Mirabeau, le ton nouveau, audacieux, presque impérieux de Robespierre. Le 6 avril, il reprocha violemment au comité de constitution la présentation à l’improviste du projet d’organisation ministérielle (présenté depuis deux mois). Il parla de « l’effroi que lui inspirait l’esprit qui présidait aux délibérations ». Il finit par cette parole dogmatique : « Voici l’instruction essentielle que je présente à l’Assemblée. » Et l’Assemblée ne murmura point. Elle lui accorda, pour le fond de la loi, l’ajournement au lendemain ; et c’est le lendemain, 7 avril, qu’assuré probablement d’une forte majorité, il fit la proposition d’interdire le ministère aux députés pour quatre ans.

Robespierre n’était plus l’homme hésitant, timide. Il avait pris autorité. On le sentit au 16 mai, où il développa avec une gravité souvent éloquente cette thèse de morale politique, que le législateur doit se faire un devoir de rentrer dans la foule des citoyens et se dérober même à la reconnaissance. L’Assemblée, fatiguée de son comité de constitution, d’un décemvirat qui parlait toujours et légiférait toujours, sut bon gré à Robespierre d’avoir le premier exprimé une pensée juste et vraie, qu’on peut résumer ainsi : « La constitution n’est point sortie de la tête de tel ou tel orateur, mais du sein même de l’opinion qui nous a précédés et qui nous a soutenus. Après deux années de travaux au-dessus des forces humaines, il ne nous reste qu’à donner à nos successeurs l’exemple de l’indifférence pour notre immense pouvoir, pour tout autre intérêt que le bien public. Allons respirer dans nos départements l’air de l’égalité. »

Et il ajouta ce mot impérieux, impatient : « Il me semble que, pour l’honneur des principes de l’Assemblée, cette motion ne doit pas être décrétée avec trop de lenteur. » Loin d’être blessée de ce mot, l’Assemblée applaudit, ordonne l’impression, veut aller aux voix. Chapelier demande en vain la parole. La proposition est votée à la presque unanimité.

Le prôneur habituel et très zélé de Robespierre, Camille Desmoulins, dit avec raison qu’il regarde ce décret comme un coup de maître : « On pense bien qu’il ne l’a emporté ainsi de haute lutte que parce qu’il avait des intelligences dans l’amour-propre de la grande majorité, qui, ne pouvant être réélue, a saisi avidement cette occasion de niveler tous les honorables membres… Notre féal a calculé très bien », etc.

Ce qu’il avait calculé et que Desmoulins ne peut dire, c’est que, pour les deux extrêmes, Jacobins, aristocrates, l’ennemi commun à détruire était la constitution et les constitutionnels, pères et défenseurs naturels de cet enfant peu viable.

Mais Robespierre était un homme trop politique pour qu’on croie qu’il s’en rapportât à ce calcul de vraisemblance, à cette hypothèse fondée sur une connaissance générale de la nature humaine. Quand on le voit parler avec tant de force, d’autorité et de certitude, on ne peut douter qu’il ne fût très positivement instruit de l’appui que sa proposition trouverait auprès du côté droit. Les prêtres, pour qui récemment il s’était fort avancé, presque compromis (le 12 mars), pouvaient l’éclairer parfaitement sur la pensée de leur parti.

D’autre part, si la voix de Robespierre semble grossie tout à coup, c’est qu’elle n’est plus celle d’un homme ; un grand peuple parle en lui, celui des sociétés jacobines. La société de Paris, nous l’avons vu, fondée par des députés, et qui d’abord en compte quatre cents en octobre 1789, en a au plus cent cinquante le 28 février 1791, le jour où Mirabeau fut tué par les Lameth. Qui donc domine aux Jacobins ? Ceux qui ne sont pas députés, qui veulent l’être ; ceux qui désirent que l’Assemblée constituante ne puisse être réélue. C’est la pensée des Jacobins que Robespierre a exprimée, leur désir, leur intérêt ; il est leur organe. Il parle pour eux et devant eux, soutenu par eux ; car ce sont eux que je vois là-haut remplir les tribunes. Cette assemblée supérieure, comme je l’ai nommée déjà, commence à peser lourdement d’en haut sur l’Assemblée constituante. Et ce n’est pas une des moindres raisons qui fait que celle-ci aspire au repos. De plus en plus, les tribunes interviennent, mêlent des paroles aux discours des orateurs, des applaudissements, des huées. Dans la question des colonies par exemple, un défenseur des colons fut sifflé outrageusement.

L’histoire intérieure de la société jacobine est infiniment difficile à pénétrer. Leur prétendu journal, rédigé par Laclos, loin d’en être la lumière, en est l’obscurcissement. Ce qui pourtant est très visible, c’est que des deux fractions primitives de la société, la fraction orléaniste baisse alors, discréditée par l’avidité de son chef dans l’affaire des quatre millions, par la polémique républicaine que Brissot et autres dirigent contre elle. L’autre fraction (Duport, Barnave et Lameth) semble aussi usée, énervée ; il semble qu’en blessant à mort Mirabeau, le soir du 28 février, elle ait laissé dans la plaie son dard et sa vie. En mars, agit-elle encore dans la violente émeute où les Jacobins firent achever le club des Monarchiens à coups de pierres et de bâtons ? C’est ce qu’on ne peut bien savoir. Ce qu’on peut dire en général des triumvirs, c’est que leur mauvais renom d’intrigue et de violence, les bruits sinistres (quoique injustes) qui coururent sur eux à l’occasion de la mort de Mirabeau, auront conduit les Jacobins à suivre de préférence un homme net, pauvre, austère, de précédents inattaquables. La scène remarquable, observée de tous, à l’enterrement de Mirabeau (Lameth au bras de Sieyès, couvert par lui contre les soupçons du peuple, un Jacobin protégé en quelque sorte devant le peuple par l’impopulaire abbé !), c’était de quoi faire réfléchir la société jacobine. Elle laissa les Lameth, se donna à Robespierre.

L’affaire des Jacobins de Lons-le-Saulnier, décidée contre les Lameth par la société de Paris, vers la fin de mars, me paraît dater leur décès. On pourrait dire presque qu’ils meurent avec Mirabeau ; vainqueurs, vaincus, ils s’en vont à peu près en même temps.

Rien n’avait plus contribué à accélérer leur ruine que leur opinion illibérale sur les droits des hommes de couleur. Les Lameth avaient des habitations aux colonies, des esclaves. Barnave parla hardiment pour les planteurs. L’Assemblée, balancée entre la question trop évidente du droit et la crainte d’exciter un incendie général, rendit cet étrange décret : « Qu’elle ne délibérerait jamais sur l’état des personnes non nées de père et de mère libres, si elle n’en était requise par les colonies. » On était tout à fait sûr que cette réquisition ne viendrait jamais : c’était s’interdire de jamais délibérer sur l’esclavage des noirs. Les planteurs voulurent élever une statue à Barnave, comme s’il était mort déjà ; cela n’était que trop vrai.

Indépendamment de ces intérêts, une influence occulte contribuait, il faut le dire, à neutraliser les Lameth.

Peu après la mort de Mirabeau, lorsque beaucoup de gens les en accusaient, un matin, de très bonne heure, Alexandre de Lameth étant encore couché, un petit homme sans apparence veut lui parler, est admis. C’était M. de Montmorin, ministre des affaires étrangères. Le ministre s’assoit près du lit et fait sa confession. Il dit du mal de Mirabeau (sûr moyen de plaire à Lameth), se reproche la mauvaise voie où il est entré, les grandes sommes qu’il a dépensées pour pénétrer les secrets des Jacobins. « Tous les soirs, dit-il, j’avais les lettres qu’ils avaient reçues des provinces, et je les lisais au roi, qui souvent admirait la sagesse de vos réponses. » La conclusion de l’entretien que Lameth oublie de donner, mais qu’on sait parfaitement, c’est que Lameth succéda, sous un rapport, à Mirabeau, qu’il devint ce qu’était déjà Barnave depuis le mois de décembre, un des conseillers secrets de la cour[1].

L’Assemblée, le 28 avril, franchit un pas redouté ; elle décida que les citoyens actifs pourraient seuls être gardes nationaux. Robespierre réclama. Duport et Barnave gardèrent le silence ; Charles de Lameth paria sur un accessoire.

La véritable pierre de touche, la mortelle épreuve, c'était la défense des clubs, attaqués solennellement devant l’Assemblée par le département de Paris, la défense des assemblées populaires en général, communes, sections, libres associations, leur droit de faire des pétitions collectives, des adresses, leur droit d’afficher, etc. Chapelier proposa une loi qui leur ôtait ce droit ; elle fut votée, en effet, non exécutée. Il déclarait que, sans cette loi, les clubs seraient des corporations, et de toutes les plus formidables. Robespierre et Pétion se portèrent défenseurs des clubs. Duport, Barnave et Lameth, les fondateurs des Jacobins et leurs meneurs si longtemps, n’allaient-ils pas parler aussi ? Tout le monde s’y attendait… Non, silence, profond silence. Visiblement ils abdiquaient.

Robespierre leur avait lancé un mot qui, sans doute, contribua à leur ôter toute tentation de prendre la parole : « Je n’excite point la révolte… Si quelqu’un voulait m’accuser, je voudrais qu’il mît toutes ses actions en parallèle avec les miennes. » C’était porter le défi aux anciens perturbateurs de pouvoir parler de paix.

Dans la question de la rééligibilité (16 mai), Duport laissa voter l’Assemblée contre elle-même ; mais, le lendemain, lorsqu’on n’eut plus à s’occuper que de la rééligibilité des législatures suivantes, il sortit de son silence. Il semblait qu’il voulût épancher en une fois tout ce qu’il avait d’amertumes et de craintes de l’avenir. Ce discours, plein de choses élevées, fortes, prophétiques, a le tort le plus grave qu’un discours politique puisse avoir, il est triste et découragé. Duport y déclare qu’encore un pas, et le gouvernement n’est plus, ou, s’il renaît, ce sera pour se concentrer dans le pouvoir exécutif. Les hommes ne veulent plus obéir aux anciens despotes, mais veulent s’en faire de nouveaux, dont la puissance, plus populaire, sera mille fois plus dangereuse. La liberté sera placée dans l’individualité égoïste, l’égalité dans un nivellement progressif, jusqu’au partage des terres… Déjà visiblement on tend à changer la forme du gouvernement, sans prévoir qu’auparavant il faudra noyer dans le sang les derniers partisans du trône, etc. Puis, désignant spécialement Robespierre, il accuse le système adroit de certains hommes qui se contentent toujours de parler principes, hautes généralités, sans descendre aux voies et moyens, sans prendre aucune responsabilité, « car ce n’en est pas une de tenir sans interruption une chaire de droit naturel ».

Duport, dans sa longue plainte, partait d’une idée inexacte qu’il répéta par deux fois : « La Révolution est faite. » Ce seul mot détruisait tout. L’inquiétude universelle, le sentiment qu’on avait d’obstacles infinis à vaincre, l’insuffisance des réformes, tout cela mettait dans les esprits une réfutation muette, mais forte, d’une telle assertion. Robespierre n’eut garde de saisir la prise dangereuse que donnait son adversaire, il ne donna pas dans le piège, ne dit pas qu’il fallait continuer la Révolution. Il se tint à la question. Seulement, comme s’il eût voulu rendre une idylle pour une élégie, il revint à son premier discours, aux douces idées morales « d’un repos commandé par la raison et par la nature, d’une retraite nécessaire pour méditer sur les principes ». Il garantit « qu’il existait dans chaque contrée de l’Empire des pères de famille qui viendraient faire volontiers le métier de législateurs, pour assurer à leurs enfants des mœurs, une patrie… Les intrigants s’éloigneraient ? Tant mieux, la vertu modeste recevrait alors le prix qu’ils lui auraient enlevé. »

Cette sentimentalité, traduite en langue politique, signifiait que Robespierre, ayant saisi le levier révolutionnaire, échappé aux mains de Duport (le levier des Jacobins), ne craignait pas de se fermer l’Assemblée officielle, au nom des principes, pour d’autant mieux tenir la seule Assemblée active, efficace, le grand club directeur. Il y avait à parier que la prochaine législature, n’ayant plus des Mirabeau, des Duport, des Cazalès, serait faible et pâle, et que la vie, la force, seraient toutes aux Jacobins. Cette douce retraite philosophique qu’il conseillait à ses adversaires, lui il savait où la prendre, au vrai centre du mouvement.

Duport honora sa chute par un discours admirable contre la peine de mort, où il atteignit le fond même du sujet, cette profonde objection : « Une société qui se fait légalement meurtrière n’enseigne-t-elle pas le meurtre ? » Cet homme éminent, dont le nom reste attaché à l’établissement du Jury en France et à toutes nos institutions judiciaires, eut, comme Mirabeau, le glorieux bonheur de finir sur une question d’humanité. Son discours, supérieur en tout sens au petit discours académique que Robespierre prononça aussi contre la peine de mort, n’eut pourtant aucun écho. Personne ne remarqua ces paroles, où l’on n’entrevoit que trop un sombre pressentiment : « Depuis qu’un changement continuel dans les hommes a rendu presque nécessaire un changement dans les choses, faisons au moins que les scènes révolutionnaires soient le moins tragiques… Rendons l’homme respectable à l’homme ! »

Grave parole, qui malheureusement n’avait que trop d’à-propos. L’homme, la vie de l’homme, n’étaient déjà plus respectés. Le sang coulait. La guerre religieuse commençait à éclater.

Dès la fin de 1790, la résistance obstinée du clergé à la vente des biens ecclésiastiques avait mis les municipalités dans l’embarras le plus cruel. Elles répugnaient à sévir contre les personnes, s’arrêtaient devant cette force d’inertie qui leur était opposée ; d’inertie plutôt apparente, car le clergé agissait très activement par le confessionnal et la presse, par la diffusion des libelles. Il répandait, spécialement en Bretagne, le livre atroce de Burke contre la Révolution.

Entre les municipalités timides, inactives, et le clergé insolemment rebelle, la nouvelle religion périssait vaincue. Partout les sociétés des Amis de la constitution furent obligés de pousser les municipalités, d’accuser leur inaction, au besoin d’agir à leur place. La Révolution prenait ainsi un redoutable caractère ; elle tombait tout entière entre les mains patriotiques, mais intolérantes, violentes, des sociétés jacobines.

Il faut dire, comme César : Hoc voluerunt. Eux-mêmes, ils l’ont ainsi voulu. — Les prêtres ont cherché la persécution, pour décider la guerre civile.

Le fatal décret du serment immédiat, la scène du 4 janvier, où les nouveaux Polyeuctes eurent à bon marché la gloire du martyre, donna partout au clergé une joie, une audace immense. Ils marchaient maintenant hauts et fiers, la Révolution allait tête basse.

L’un des premiers actes d’hostilité fut fait, comme il était juste, par un pontife édifiant, le cardinal de Rohan, le héros de l’affaire du Collier[2]. Il rentra ainsi en grâce auprès des honnêtes gens. Retiré au delà du Rhin, il anathématisa (en mars) son successeur, élu par le peuple de Strasbourg, et commença la guerre religieuse dans cette ville inflammable.

Une lettre de l’évêque d’Uzès, qui chantait : Io ! triumphe ! pour le refus du serment, tomba dans Uzès comme une étincelle, la mit en feu. On sonna le tocsin, on se battit dans les rues.

En Bretagne, le clergé remua sans peine la sombre imagination des paysans. Dans un village, un curé leur dit la messe à trois heures, leur annonce qu’ils n’auront jamais plus de vêpres, qu’elles sont pour toujours abolies. Un autre choisit un dimanche, dit la messe de grand matin, encore en pleine nuit, prend le crucifix sur l’autel, le fait baiser aux paysans : « Allez, dit-il, vengez Dieu, allez tuer les impies. » Ces pauvres gens, égarés, marchent en armes sur Vannes ; il faut que la troupe, la garde nationale, leur ferment l’entrée de la ville ; on ne peut les disperser qu’en tirant sur eux ; une douzaine restent sur la place.

Tout cela aux approches de Pâques. On attendait curieusement si le roi communierait avec les amis ou les ennemis de la Révolution. On pouvait déjà le prévoir, il avait éloigné le curé de la paroisse, qui était assermenté ; les Tuileries étaient pleines de prêtres non conformistes. Ce fut entre leurs mains qu’il communia, le dimanche 17 avril, en présence de La Fayette, qui lui-même au reste donnait chez lui le même exemple, ayant dans sa chapelle un prêtre réfractaire pour dire la messe à Mme de La Fayette. La communion du roi avait cela de hardi qu’elle se faisait en grande pompe, qu’on obligeait la garde nationale d’y assister, de porter les armes au grand aumônier, etc. Un grenadier refusa positivement de rendre cet hommage à la contre-révolution. Le district des Cordeliers l’en remercia le soir, et, par une affiche, « dénonça au peuple français le premier fonctionnaire public comme rebelle aux lois qu’il a jurées, autorisant la révolte ».

Cela n’était que trop exact. La cour avait besoin d’un scandale et désirait une émeute pour constater devant l’Europe la non-liberté du roi. Cette émeute projetée depuis longtemps (selon La Fayette), retardée, à ce qu’il semble, par la mort de Mirabeau, à qui l’on aurait donné un rôle dans la comédie, eut lieu aux jours solennels, aux jours les plus émus pour les cœurs religieux, à la seconde fête de Pâques, le lundi 18 avril 1791.

Tout le monde bien averti la veille, tous les journaux retentissant dès le matin du départ du roi, la foule obstruant déjà tous les abords du palais, vers onze heures, le roi, la reine, la famille, les évêques, les serviteurs remplissant plusieurs voitures bien chargées, se mettent en mouvement pour partir. On ne va, dit-on, qu’à Saint-Cloud ; mais la foule serre les voitures. On sonne le tocsin à Saint-Roch. La garde nationale rivalise avec le peuple pour empêcher tout passage. L’animosité était grande contre la reine, contre les évêques. « Sire, dit un grenadier au roi, nous vous aimons, mais vous seul ! » La reine entendit des mots bien plus durs encore ; elle trépignait, pleurait.

La Fayette veut faire un passage, mais personne n’obéit. Il court à l’Hôtel de Ville, demande le drapeau rouge. Danton, qui était là heureusement, lui fit refuser le drapeau et peut-être empêcha un massacre ; La Fayette, ignorant alors que l’intention du départ fut simulée, eût agi selon toute la rigueur de la loi. Il avait laissé Danton à l’Hôtel de Ville, il le retrouva aux Tuileries, à la tête du bataillon des Cordeliers[3], qui vint sans être commandé.

Au bout de deux heures on rentra, ayant suffisamment constaté ce qu’on voulait.

La Fayette, indigné d’avoir été désobéi, donna sa démission. L’immense majorité de la garde nationale le supplia, l’apaisa ; la bourgeoisie ne se fiait qu’à lui pour le maintien de la paix publique.

Le roi, le mardi 19, fit une démarche étrange qui porta au comble la crainte où l’on était de son départ. Il vint à l’improviste dans l’Assemblée, déclara qu’il persistait dans l’intention d’aller à Saint-Cloud, de prouver qu’il était libre, — ajoutant qu’il voulait maintenir la constitution, « dont fait partie la constitution du clergé ». Étrange contradiction avec sa communion du dimanche précédent, avec l’appui qu’il donnait aux prêtres rebelles.

Il ne faut pas croire que ces prêtres, victimes résignées, patientes, se tinssent heureux d’être ignorés. Ils agissaient de la manière la plus provocante, se montrant partout, aboyant, menaçant, empêchant les mariages, troublant la tête des filles, leur faisant croire que, si elles étaient mariées par les prêtres constitutionnels, elles ne seraient que concubines, et que leurs enfants resteraient bâtards.

Les femmes étaient à la fois les victimes et les instruments de cette espèce de Terreur qu’exerçaient les prêtres rebelles. Elles sont plus braves que les hommes, habituées qu’elles sont à être respectées, ménagées, et croyant au fond qu’elles ne risquent pas grand’chose. Aussi faisaient-elles audacieusement tout ce que n’osaient faire leurs prêtres. Elles allaient, venaient, portaient les nouvelles, parlaient haut et fort. Sans parler des victimes obligées de leur irritation (je parle des maris, persécutés dans leur intérieur, poussés à bout de refus, d’aigreurs, de reproches), elles étendaient leurs rigueurs à beaucoup de petites gens de leur clientèle ou de leur maison ; malheur aux marchands philosophes, aux fournisseurs patriotes ! Les femmes fuyaient leurs boutiques, toutes les pratiques allaient aux boutiques bien pensantes.

Les églises étaient désertes. Les couvents ouvraient leurs chapelles à la foule des contre-révolutionnaires, athées hier, dévots aujourd’hui. Chose plus grave, ces couvents maintenaient audacieusement leurs clôtures, tenaient leurs portes fermées sur les reclus ou recluses qui voulaient sortir, aux termes des décrets de l’Assemblée.

Une dame de Saint-Benoît, ayant insisté pour rentrer dans sa famille, fut en butte à mille outrages. On refusa de lui laisser emporter les petits objets sans valeur pour lesquels les religieuses ont souvent beaucoup d’attache. On la mit, comme nue, à la porte. Les parents étant venus réclamer, on leur jeta, sans ouvrir, quelques bardes par la fenêtre, comme si elles contenaient la peste ; on les accabla d’injures.

L’Assemblée nationale reçut une pétition de la mère d’une autre religieuse, que l’on retenait de force ; la supérieure et le directeur l’empêchaient de transmettre à la municipalité la déclaration qu’elle faisait de quitter son ordre. Aux dames de Saint-Antoine, une jeune sœur converse, ayant témoigné de la joie pour les décrets d’affranchissement, fut en butte aux outrages, aux sévices de l’abbesse, grande dame très fanatique, et des autres religieuses qui faisaient leur cour à l’abbesse. La sœur, ayant trouvé moyen d’avertir de ses souffrances et de son danger, sortit d’une manière étrange ; elle passa sa tête au tour, et un homme charitable, la tirant de là à grand’peine, parvint à faire passer le reste. Une famille la reçut dans le faubourg Saint-Antoine ; une souscription fut ouverte dans les journaux pour la pauvre fugitive.

On juge que de telles histoires n’étaient pas propres à calmer le peuple, déjà si cruellement irrité de ses misères. Il souffrait infiniment, ne savait à qui s’en prendre. Tout ce qu’il voyait, c’est que la Révolution ne pouvait ni avancer ni reculer ; à chaque pas, il rencontrait une force immobile, la royauté et, derrière, une force active, l’intrigue ecclésiastique. Il ne faut pas s’étonner s’il frappa sur ces obstacles. Je ne crois pas que les Jacobins aient eu besoin de le pousser ; des trois fractions jacobines, deux (Lameth et Orléans) avaient alors moins d’influence ; quant à celle de Robespierre, elle était certainement violente et fanatique ; toutefois son chef, personnellement, n’était point homme d’émeute, moins encore contre les prêtres que contre tout autre ennemi.

Le mouvement fut spontané, sortit naturellement de l’irritation et de la misère. Des femmes se portèrent aux couvents et fouettèrent les religieuses.

Mais ensuite, selon toute vraisemblance, on exploita le mouvement : on lui donna une grande scène, une occasion solennelle. C’était le plan de la cour de compromettre, autant qu’il était possible, la Révolution devant la population catholique du royaume, devant l’Europe. Les non-conformistes louèrent de la municipalité une église dans le lieu le plus passant de Paris, sur le quai des Théatins ; là ils devaient faire leurs pâques. La foule s’y porta, comme on pouvait aisément le prévoir, attendit, fermenta dans cette attente, menaça ceux qui viendraient. Le défi anime et excite ; deux femmes se présentèrent, furent brutalement fouettées. On attacha deux balais sur la porte de l’église. L’autorité les enleva, mais ne put disperser la foule. Sieyès réclama en vain dans l’Assemblée les droits de la liberté religieuse. Le peuple, tout entier au sentiment de ses misères, s’obstinait à n’y voir qu’une question politique ; le prêtre rebelle et ses fauteurs lui apparaissaient, non sans cause, comme soufflant ici l’étincelle qui devait allumer l’Ouest, le Midi, le monde peut-être.

Avignon et le Comtat offraient déjà une atroce miniature de nos guerres civiles imminentes. La première, fortifiée de tout ce qu’il y avait d’ardents révolutionnaires à Nîmes, Arles, Orange, guerroyait contre Carpentras, le siège de l’aristocratie. Guerre barbare des deux côtés, de vieilles rancunes envenimées, de fureurs nouvelles, moins une guerre qu’une scène horriblement variée d’embûches et d’assassinats. Les lenteurs de l’Assemblée nationale y étaient pour beaucoup, on devait l’en accuser, et la fatale proposition de Mirabeau d’ajourner la décision. Elle n’arriva que le 4 mai, et encore ne décida rien. L’Assemblée déclarait qu’Avignon ne faisait point partie intégrante de la France, sans toutefois que la France renonçât à ses droits. — Ce qui revenait à dire : « L’Assemblée juge qu’Avignon n’appartient pas, sans nier qu’elle appartienne. »

Le même jour, 4 mai, se répand dans Paris un bref du pape, une sorte de déclaration de guerre contre la Révolution. Il s’y répand en injures contre la constitution française, déclare nulles les élections de curés et évêques, leur défend d’administrer les sacrements. Une société patriotique, pour rendre insulte pour insulte, jugea le lendemain le pape au Palais-Royal et brûla son mannequin. Aux termes du même jugement, le journal bien-aimé des prêtres, celui de l’abbé Royou, fut brûlé aussi, après avoir été préalablement mis dans le ruisseau.

Le pape a fait du chemin depuis le quatorzième siècle. Au soufflet de Boniface VIII, le monde tressaillit d’horreur. La bulle, brûlée par Luther, l’agita profondément encore. Ici le pape et Royou finissent paisiblement ensemble, sans que personne y prenne garde, exécutés au ruisseau de la rue Saint-Honoré.

Autant le pape recule, autant son adversaire avance. Cet adversaire immortel (qui n’est autre que la raison), quelque déguisement qu’il prenne, jurisconsulte en 1300, théologien en 1500, philosophe au dernier siècle, il triomphe en 1791. La France, dès qu’elle peut parler, rend grâce à Voltaire. L’Assemblée nationale décrète au glorieux libérateur de la pensée religieuse les honneurs de la victoire. Elle a gagné, il a vaincu ; qu’il triomphe maintenant, qu’il revienne dans son Paris, dans sa capitale, ce roi de l’esprit. L’exilé, le fugitif, qui n’eut point de lieu ici-bas, qui vécut entre trois royaumes, osant à peine poser l’aile, comme l’oiseau qui n’a pas de nid, qu’il vienne dormir en paix dans l’embrassement de la France !

Mort cruelle ! il n’avait revu Paris, cette foule idolâtre, ce peuple qui l’avait compris, que pour s’en arracher avec plus de déchirement ! Poursuivi sur son lit de mort, même après la mort banni, enlevé la nuit par les siens, le 30 mai 1778, caché dans une tombe obscure, son retour est décrété le 30 mai 1791. Il reviendra, mais de jour, au grand soleil de la justice, porté triomphalement sur les épaules du peuple, au temple du Panthéon.

Pour comble, il verra la chute de ceux qui le proscrivirent. Voltaire vient : prêtres et rois s’en vont. Son retour est décrété, par un remarquable à-propos, lorsque les prêtres, surmontant les indécisions de Louis XVI, ses scrupules, vont le pousser à Varennes, à la trahison, à la honte. Comment, pour ce grand spectacle, nous passerions-nous de Voltaire ? Il faut qu’il vienne voir à Paris la déroute de Tartufe. Il est le héros de la fête. Au moment où le prêtre laisse sa trame ténébreuse éclater au jour, Voltaire ne peut manquer de sortir aussi du caveau. Averti par l’audacieuse révélation de Tartufe, il se révèle en même temps, passe la tête hors du sépulcre, et dit à l’autre, avec ce rire formidable auquel croulent les temples et les trônes : « Nous sommes inséparables ; tu parais, je parais aussi. »

  1. Rien de plus vide, de moins instructif, de plus habilement nul que les Mémoires de Barnave sur 1791. Lameth n’y arrive pas.
  2. Voir le beau et très complet récit de M. Louis Blanc (Histoire de la Révolution, t. II.)
  3. La Fayette, très subtil ici, prétend que Danton n’agissait que payé par la cour : « Il venait, dit-il, de toucher 100.000 francs pour remboursement d’une charge qui en valait 10.000. » Ce qui est plus sûr, c’est que Danton, en faisant refuser le drapeau au général, lui fit éprouver une mortification, mais lui épargna un crime.