Histoire de la Révolution française (Michelet)/Livre IV/Chapitre 2

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CHAPITRE II

OBSTACLES EXTÉRIEURS. — DEUX SORTES D’HYPOCRISIE : HYPOCRISIE D’AUTORITÉ, LE PRÊTRE.

Le prêtre emploie contre la Révolution le confessionnal et la presse. — Pamphlets des catholiques en 1790. — Stérilisés depuis plusieurs siècles, ils ne pouvaient étouffer la Révolution, — Leur impuissance depuis 1800. — La Révolution doit rendre aux âmes l’aliment religieux.


J’ai dit l’obstacle intérieur, la peur, la haine ; mais l’obstacle extérieur précède, et peut-être sans lui l’autre n’existait point.

Non, l’obstacle intérieur ne fut ni le premier ni le principal. Il eût été impuissant, annulé et neutralisé dans l’immensité du mouvement héroïque qui amenait la vie nouvelle.

Une fatalité hostile exista au dehors, qui arrêta l’enfantement de la France.

Qui accuser ? À qui renvoyer le crime de cet enfantement entravé ? Quels sont ceux qui, voyant la France en travail, ont trouvé les mauvaises paroles de l’avortement, ceux qui ont pu, les maudits, mettre la main sur elle, la contraindre à l’action, la forcer de prendre L’épée et de marcher au combat ?

Ah ! tout être n’est-il donc pas sacré dans ces moments ? Une femme, une société qui enfante, n’a-t-elle pas droit au respect, aux vœux du genre humain ?

Maudit qui, surprenant un Newton dans l’enfantement du génie, empêche une idée de naître ! Maudit qui, trouvant la femme au moment douloureux où la nature entière conjure avec elle, prie et pleure pour elle, empêche un homme de naître ! Maudit trois fois, mille fois, celui qui, voyant ce prodigieux spectacle d’un peuple à l’état héroïque, magnanime, désintéressé, essaye d’entraver, d’étouffer ce miracle, d’où naissait un monde !

Comment les nations vinrent-elles à s’accorder, à s’armer contre l’intérêt des nations ? Sombre et ténébreux mystère !

Déjà on avait vu un pareil miracle du diable dans nos guerres de religion ; je parle de la grande œuvre jésuitique qui, en moins d’un demi-siècle, fit de la lumière une nuit, cette affreuse nuit de meurtres qu’on appelle la Guerre de Trente-Ans. Mais enfin il y fallut un demi-siècle et l’éducation des Jésuites ; il fallut former, élever une génération exprès, dresser un monde nouveau à l’erreur et au mensonge. Ce ne furent point les mêmes hommes qui passèrent du blanc au noir, qui virent d’abord la lumière, puis jurèrent qu’elle était la nuit.

Ici le tour est plus fort. Il suffit de quelques années.

Ce succès rapide fut dû à deux choses :

1° Un emploi habile, immense, de la grande machine moderne, la presse, l’instrument de la liberté tourné contre la liberté. L’accélération terrible que cette machine prit au dix-huitième siècle, cette rapidité foudroyante, qui vous lance feuille sur feuille, sans laisser le temps de penser, d’examiner, de se reconnaître, elle fut au profit du mensonge ;

2° Le mensonge fut bien mieux approprié aux imbécillités diverses, sortant de deux officines, préparé par deux ouvriers, par deux procédés différents : l’ancien, le nouveau, la fabrique catholique et despotique, la fabrique anglaise, soi-disant constitutionnelle.

C’est là ce qui différencie profondément le monde moderne et balance tous ses progrès. C’est d’avoir deux hypocrisies ; le Moyen-âge n’en eut qu’une, nous, nous en possédons deux : hypocrisie d’autorité, hypocrisie de liberté, d’un seul mot : le prêtre, l’Anglais, les deux formes de Tartufe.

Le prêtre agit principalement sur les femmes et le paysan, l’Anglais sur les classes bourgeoises.

Ici un mot du prêtre, pour expliquer seulement ce que nous avons dit ailleurs.

La vieille fabrique de mensonge recommence en 1789 par tous les moyens à la fois. D’une part, comme autrefois, la diffusion secrète par le confessionnal, le mystère entre prêtre et femme, la publicité à voix basse, les demi-mots à l’oreille. D’autre part, une presse frénétique, qui peut risquer bien plus que l’autre, parce que, remettant ses feuilles en dessous à des mains sûres, aux simples et crédules personnes toutes persuadées d’avance, elle sait parfaitement qu’elle n’a nul contrôle à craindre. Ces brochures sont des poignards ; nous en avons entre les mains qui, pour la violence et l’odeur de sang, égalent ou passent Marat.

Quiconque veut voir jusqu’où peut aller la parole humaine dans l’audace du mensonge n’a qu’à lire le pamphlet que l’homme de Nîmes, Froment, lança de l’émigration, au mois d’août 1790. Là se développe à son aise, en pleine sécurité, tout un long roman : comment la République calviniste, fondée au seizième siècle, édifiée peu à peu, triomphe en 1789 ; comment l’Assemblée nationale a donné commission aux protestants du Midi d’égorger tous les catholiques, pour diviser le royaume en républiques fédératives, etc.

Cette brochure atroce, répandue dans Paris, jetée la nuit sous les portes, semée aux cafés, aux églises, eut ici peu d’action. Elle en eut une, et grande, dans les campagnes. Mille autres la suivirent. Variées selon les tendances différentes du Midi ou de l’Ouest, colportées par de bons ecclésiastiques, de loyaux gentilshommes, des femmes tendres et dévotes, elles commencèrent le grand travail d’obscurcissement, d’erreur, de stupidité fanatique qui, suivi consciencieusement pendant deux années, nous a donné la Vendée, la guerre des Chouans ; de là, par contre, l’affreuse contraction de la France, qu’on appelle la Terreur.

Nos transfuges, d’autre part, allaient inspirer, dicter aux Anglais leurs arguments contre nous. C’est Calonne, c’est Necker, c’est Dumouriez, les gens à qui la France a confié ses affaires, qui usent de cette connaissance, qui écrivent contre la France des livres profondément anglais.

Ces trois n’ont pas cependant la grande responsabilité. Calonne était trop méprisé pour être cru, les deux autres trop haïs.

L’homme qui agit incontestablement avec plus d’efficacité contre la Révolution, qui nuisit le plus à la France, qui rassura le plus l’Angleterre sur la légitimité de sa haine, fut un Irlandais (d’origine), Lally-Tollendal.

C’est de lui qu’un autre Irlandais, Burke, reçut le texte tout fait, de lui qu’il partit, et portant la haine et l’insulte à la seconde puissance, donna le ton à l’Europe. Ces deux hommes parlèrent ; tout le reste répéta.

Qu’on ne dise pas que je leur donne une responsabilité exagérée, qu’avec leur brillante faconde sans idées, avec la légèreté de leur caractère, ils n’avaient pas en eux de quoi changer ainsi l’Europe. Je répondrai que de tels hommes n’en font que de meilleurs acteurs, parce qu’ils jouent au sérieux, parce que leur vide intérieur leur permet d’autant mieux d’adopter, de pousser vivement comme leurs toutes les idées des autres. Nous avons vu dernièrement un homme tout semblable, O’Connell, tout aussi bruyant et tout aussi vide, prononcer au profit de l’Angleterre, au dommage de l’Irlande, le mot qui pouvait ôter à cette pauvre Irlande son futur salut, peut-être, la sympathie de la France, réclamer pour les Irlandais le carnage de Waterloo.

L’éloquent, le bon, le sensible, le pleureur Lally, qui n’écrivit qu’avec des larmes et vécut le mouchoir à la main, était entré dans la vie d’une manière fort romanesque ; il resta homme de roman. C’était un fils de l’amour, que le malheureux général Lally faisait élever avec mystère sous le simple nom de Trophime. Il apprit dans un même jour le nom de son père, de sa mère, et que son père allait périr. Sa jeunesse, glorieusement consacrée à la réhabilitation d’un père, eut l’intérêt de tout le monde, la bénédiction de Voltaire mourant. Membre des États généraux, Lally contribua à rallier au Tiers la minorité de la Noblesse. Mais dès lors, il l’avoue, ce grand mouvement de la Révolution lui inspirait une sorte de terreur et de vertige. Dès son premier pas, elle s’écartait singulièrement du double idéal qu’il s’était fait. Ce pauvre Lally, le plus inconséquent à coup sûr des hommes sensibles, rêvait à la fois deux choses fort dissemblables, la constitution anglaise et le gouvernement paternel. Dans deux occasions très graves, il nuisit, voulant servir, à son roi qu’il adorait. J’ai parlé du 23 juillet, où son éloquence étourdie gâta une occasion fort précieuse pour le roi de se rallier le peuple. En novembre, autre occasion, et Lally la gâte encore ; Mirabeau voulait servir le roi et tendait au ministère ; Lally, avec son tact habituel, prend ce moment pour lancer un livre contre Mirabeau.

Il s’était alors retiré à Lausanne. La terrible scène d’octobre avait trop profondément blessé sa faible et vive imagination. Mounier, menacé et réellement en péril, quitta en même temps l’Assemblée.

Le départ de ces deux hommes nous fit un mal immense en Europe. Mounier y était considéré comme la raison, la Minerve de la Révolution. Il l’avait devancée en Dauphiné et lui avait servi d’organe dans son acte le plus grave, le serment du Jeu de paume. Et Lally, le bon, le sensible Lally, adopté de tous les cœurs, cher aux femmes, cher aux familles pour la défense d’un père, Lally, l’orateur à la fois royaliste et populaire, qui avait donné l’espoir d’achever la Révolution par le roi, le voilà qui dit au monde qu’elle est perdue sans retour, que la royauté est perdue et la liberté perdue… Le roi est captif de l’Assemblée, l’Assemblée du peuple. Il adopte, ce Français, le mot de l’ennemi de la France, le mot de Pitt : « Les Français auront seulement traversé la liberté. » Dérision sur la France ! L’Angleterre est désormais le seul idéal du monde. La balance des trois pouvoirs, voilà toute la politique. Lally proclame ce dogme, « avec Lycurgue et Blackstone ».

Fond ridicule, belle forme, éloquente, passionnée, langue excellente, de la bonne tradition, abondance et plénitude, un flot du cœur… Et tout cela pour accuser la patrie, la déshonorer, s’il pouvait, tuer sa mère… Oui, le même homme qui consacra une moitié de sa vie à réhabiliter son père, donne le reste a l’œuvre impie, parricide, de tuer sa mère, la France.

Le Mémoire adressé par Lally à ses commettants (janvier 1790) offre le premier exemple de ces tableaux exagères que depuis l’étranger n’a cessé de faire, des violences de la Révolution. Les pages écrites là-dessus par Lally sont copiées, pour les faits, pour les mots même, par tous les écrivains qui suivent. Les soi-disant constitutionnels commencent dès lors contre la France la plus injuste des enquêtes, allant de province en province demander aux seigneurs, aux prêtres : « Qu’avez-vous souffert ? » Puis, sans examen, sans contrôle, sans production de pièces ni de témoins, ils écrivent, ils certifient. Le peuple, victime obligée et nécessaire, après avoir souffert des siècles, dans son jour de réaction, souffre encore. Ses prétendus amis enregistrent avidement tous ses méfaits, vrais ou faux ; ils reçoivent contre lui les témoins les plus suspects ; contre lui, ils croient tout.

Lally marche le premier, il est le maître du chœur ; par lui commence ce grand concert de pleureurs, qui pleurent tous contre la France… Pleureurs du roi, de la noblesse, qui gardez la pitié pour eux, qui n’accordez rien aux millions d’hommes qui souffrirent, périrent aussi, dites-nous donc quel rang, quel blason il faut avoir pour qu’on vous trouve sensibles… Nous avions cru, nous autres, que pour mériter les larmes des hommes, être homme, c’était assez.

Ainsi l’on a mis en branle contre le seul peuple qui voulait le bonheur du genre humain ce grand mouvement de pitié. La pitié est devenue une machine de guerre, une machine meurtrière. Et le monde a été cruel, à mesure qu’il était sensible. Lally et les autres pleureurs ont fomenté contre nous la croisade des peuples et des rois ; elle a jeté la France, acculée entre tous, dans la nécessité homicide de la Terreur. — Pitié exterminatrice ! elle a coûté la vie à des millions d’hommes. Cette cataracte de larmes qu’ils eurent dans les yeux a fait couler dans la guerre des torrents de sang.

Qu’on juge avec quelle délectation intérieure, quel sourire de complaisance, l’Angleterre apprit des Français, des meilleurs, des plus sensibles, des vrais amis de la liberté, que la France était un pays indigne de la liberté, un peuple étourdi, violent, qui, par faiblesse de tête, tournait aisément au crime. Enfants brutaux, malfaisants, qui gâtent et brisent ce qu’ils touchent… Ils briseraient le monde vraiment, si la sage Angleterre n’était là pour les châtier.

La partie n’était pas égale dans ce procès devant le monde, entre la Révolution et ses accusateurs anglo-français. Eux, ils montraient des désordres trop visibles. Et la Révolution montrait ce qu’on ne voyait pas encore, la persévérante trahison de ses ennemis, l’entente cordiale, intime, des Tuileries, de l’émigration, de l’étranger, l’accord des traîtres du dedans, du dehors. On niait, on jurait, on prenait le ciel à témoin. Soupçonner ainsi, calomnier, ah ! quelle injustice !… Ces innocents qui protestaient sont venus en 1815 dire bien haut qu’ils étaient coupables, se vanter et tendre la main.

Oui, nous pouvons aujourd’hui, sur leur témoignage même, affirmer avec sûreté : Les Necker, les Lally, furent des simples, des niais, quand ils garantirent ce que le temps a si violemment démenti… Des niais, mais, dans cette niaiserie, il y avait corruption ; ces têtes faibles et vaniteuses avaient été tournées par leurs désappointements, corrompues par les caresses, les flatteries, la funeste amitié des ennemis de la France.

La France révolutionnaire, qu’on a crue si violente, fut patiente, en vérité. Partout dans Paris, rue Saint-Jacques, rue de la Harpe, on imprimait, on étalait les livres des traîtres, d’un Calonne, par exemple, admirablement exécutés aux frais de la cour, le livre furieux, immonde de Burke, aussi violent que ceux de Marat, et, si l’on songe aux résultats, bien autrement homicide !

Ce livre, si furieux que l’auteur oublie à chaque page ce qu’il vient de dire dans l’autre, s’enferrant lui-même à l’aveugle dans ses propres raisonnements, me rappelle à tout moment la fin de Mirabeau-Tonneau, qui mourut de sa violence, se jetant les yeux fermés sur l’épée d’un officier qu’il forçait de se mettre en garde.

L’excès de la fureur qui souffre de n’en pouvoir dire assez jette à chaque instant l’auteur dans ces basses bouffonneries qui avilissent le bouffon : « Nous n’avons pas été, nous autres Anglais, vidés, recousus, empaillés, comme les oiseaux d’un musée, de paille ou chiffons, de sales rognures de papier qu’ils appellent les Droits de l’homme. » Et ailleurs : « L’Assemblée constituante se compose de procureurs de village. Ils ne pouvaient manquer de faire une constitution litigieuse, qui donne nombre de bons coups à faire… »

J’ai cherché, avec une simplicité dont j’ai honte maintenant, s’il y avait quelque doctrine. Rien qu’injure et contradiction. Il dit dans la même page : « Le gouvernement est une œuvre de sagesse humaine. » Et quelques lignes plus bas : « Il faut que l’homme soit borné par quelque chose hors de l’homme. » Quelle donc ? Un ange, un dieu, un pape ? Revenez donc alors aux merveilleux gouvernements du Moyen-âge, aux politiques de miracle.

Le plus amusant dans Burke, c’est son éloge des moines. Il ne tarit pas là-dessus. Élève de Saint-Omer, converti pour arriver, il semble se rappeler (un peu tard) ses bons maîtres les Jésuites. La protestante Angleterre a le cœur attendri pour eux, par sa haine contre nous. La Révolution a du bon, puisqu’elle rapproche et met d’accord de si anciens ennemis. M. Pitt irait à la messe. Tous ensemble, Anglais et moines, se mettent à l’unisson, dès qu’il s’agit de dire pour la France les vêpres sanglantes, et chantent au même lutrin.

Pitt avoua le livre de Burke. Il voulut créer une brèche éternelle entre les deux peuples, élargir, creuser le détroit.

La haine des Anglais pour la France avait été jusque-là un sentiment instinctif, capricieux, variable. Elle fut dès lors l’objet d’une culture systématique, qui réussit à merveille. Elle grandit, elle fleurit.

Le fonds était bien préparé. Sismondi (nullement défavorable aux Anglais et qui s’est marié chez eux) fait cette remarque très juste sur leur histoire au dix-huitième siècle. Ils étaient d’autant plus belliqueux qu’ils ne faisaient jamais la guerre. Ils ne la faisaient du moins ni par eux-mêmes ni chez eux. Ils se croyaient inattaquables ; de là une sécurité d’égoïsme qui leur endurcissait le cœur, les rendait violents, insolents, irritables pour tout ce qui résistait. Le châtiment de cette disposition haineuse fut le progrès de la haine, la triste facilité avec laquelle ils se laissèrent mener par leurs grands, leurs riches, à toutes les folies que la haine inspire. Les bonnes qualités de ce peuple, laborieux, sérieux, concentré, tournèrent toutes au mal. Une vertu inconnue au continent, et qui a, il faut le dire, servi souvent beaucoup leurs hommes, les Pitt, les Nelson et autres, la doggedness, ainsi tournée, fut une sorte de rage mue, cette fureur sans cause du bouledogue, qui mord sans savoir ce qu’il mord et qui ne lâche jamais.

Pour moi, ce triste spectacle ne m’inspire pas haine pour haine. Non, plutôt pitié !… Peuple frère, peuple qui fut celui de Newton et de Shakespeare, qui n’aurait pitié de vous voir tomber à cette crédulité basse, à cette lâche déférence pour nos ennemis communs, les aristocrates, jusqu’à prendre au mot, recevoir avec respect, confiance, tout ce que le nobleman, le gentleman, le lord, vous a dit contre des gens dont la cause était la vôtre ?… Votre misérable prévention pour ceux qui vous foulent aux pieds, elle nous a fait bien du mal ; vous, elle vous a perdus.

Ah ! vous ne saurez jamais ce que fut pour vous le cœur de la France !… Lorsque, en mai 1790, un de nos députés, parlant de l’Angleterre, s’avisa de dire : « Notre rivale, notre ennemie », ce fut dans l’Assemblée un murmure universel. On faillit abandonner l’Espagne, plutôt que de se montrer défiant pour nos amis les Anglais.

Tout cela en 1790, pendant que le ministère anglais et l’opposition réunis lançaient le livre de Burke.

L’effet de cette pauvre déclamation fut immense sur les Anglais. Les clubs qui s’étaient formés à Londres pour soutenir les principes de notre Révolution furent en grande partie dissous. Le libéral lord Stanhope effaça son nom de leurs livres (novembre 1790). Des publications nombreuses, habilement dirigées, multipliées à l’infini, vendues à vil prix dans le peuple, le tournèrent si bien, qu’au 14 juillet 1791 une réunion d’Anglais célébrant à Birmingham l’anniversaire de la Bastille, la populace furieuse alla saccager, briser, brûler les meubles, la maison de Priestley, son laboratoire de chimie. Il quitta ce pays ingrat et passa en Amérique.

Voilà la fête qu’on faisait en Angleterre à l’ami de la France. Et voici, la même année, celle qu’on faisait en France aux Anglais.

En décembre 1791, nos Jacobins, présidés alors par les Girondins Isnard et Lasource, décidèrent que les trois drapeaux de la France, de l’Angleterre et des États-Unis seraient suspendus aux voûtes de leur salle, et les bustes de Price et de Sidney placés à côté de ceux de Jean-Jacques, Mirabeau, Mably et Franklin.

On donna la place d’honneur à un Anglais, député des clubs de Londres. Les félicitations les plus tendres lui furent adressées, parmi les vœux de paix éternelle. Mais l’union eût semblé imparfaite si nos mères, nos femmes, les médiatrices du cœur, ne fussent venues marier les nations et leur mettre la main dans la main. Elles apportèrent un gage touchant, leur propre travail ; elles avaient elles-mêmes et leurs filles tissu pour l’Anglais trois drapeaux, le bonnet de la liberté, la cocarde tricolore. Tout cela, mis ensemble dans une arche d’alliance, avec la Constitution, la nouvelle carte de France, des fruits de la terre de France, des épis de blé.