Histoire de la Révolution française (Michelet)/Livre IV/Chapitre 5

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CHAPITRE V

LUTTE DES PRINCIPES DANS L’ASSEMBLÉE ET AUX JACOBINS.

Paris vers la fin de 1790. — Cercle social, Bouche de fer. — Le club de 1789. — Le club des Jacobins. — Robespierre aux Jacobins. — Origine de Robespierre. — Robespierre orphelin à dix ans ; boursier du clergé. — Ses essais littéraires. — Juge criminel à Arras ; sa démission. — Il plaide contre l’évêque. — Robespierre aux États généraux. — Au 5 octobre, il appuie Maillard. — Conspiration pour le rendre ridicule. — Sa solitude et sa pauvreté. — Il rompt avec les Lameth. — Marche incertaine ou rétrograde, de l’Assemblée. — Elle avait restreint le nombre des citoyens actifs. — Conduite double des Lameth et des Jacobins d’alors. — Ils confient leur journal à un orléaniste, novembre. — Probité de Robespierre. — Sa politique. — En 1790, il s’appuie sur les seules grandes associations qui existent alors en France : les Jacobins et les prêtres.


Vers la fin de 1790, il y eut un moment de halte apparente, peu ou point de mouvement. Rien qu’un grand nombre de voitures qui encombraient les barrières, les routes couvertes d’émigrés. En revanche, beaucoup d’étrangers venaient voir le grand spectacle, observer Paris.

Halte inquiète, sans repos. On s’étonnait, on s’effrayait presque de n’avoir pas d’événements. L’ardent Camille se désole de n’avoir rien à conter ; il se marie dans l’entr’acte et notifie cet événement au monde.

Point de mouvements ; en pleine guerre (comme on se sentait déjà), cela n’était pas naturel. En réalité, il y avait deux mouvements immenses.

Premièrement le roi dénonçait la France aux rois.

Deuxièmement contre la conspiration ecclésiastique-aristocratique s’organisait fortement la conjuration jacobine.

Le trait saillant de l’époque, c’est la multiplication des clubs, l’immense fermentation de Paris spécialement, telle qu’à tout coin de rue s’improvisent des assemblées. Le brillant et monotone Paris de la paix ne donne guère d’idée de celui d’alors. Replongeons-nous un moment dans ce Paris agité, bruyant, violent, sale et sombre, mais vivant, plein de passions débordantes.

Nous devons bien cet égard au premier théâtre de la Révolution, de faire la première visite au Palais-Royal. Je vous y mène tout droit ; j’écarte devant vous cette foule agitée, ces groupes bruyants, ces nuées de femmes vouées aux libertés de la nature. Je traverse les étroites galeries de bois, encombrées, étouffées, et, par ce passage obscur, où nous descendons quinze marches, je vous mets au milieu du cirque.

On prêche ! Qui s’y serait attendu, dans ce lieu, dans cette réunion, si mondaine, mêlée de jolies femmes équivoques ?… Au premier coup d’œil, on dirait d’un sermon au milieu des filles… Mais non, l’assemblée est plus grave, je reconnais nombre de gens de lettres, d’académiciens ; au pied de la tribune, j’aperçois M. de Condorcet.

L’orateur, est-ce bien un prêtre ? De robe, oui, belle figure de quarante ans environ, parole ardente, sèche parfois et violente, nulle onction, l’air audacieux, un peu chimérique. Prédicateur, poète ou prophète, n’importe, c’est l’abbé Fauchet. Ce saint Paul parle entre deux Thécla, l’une qui ne le quitte point, qui bon gré mal gré le suit au club, à l’autel, tant est grande sa ferveur ; l’autre dame, une Hollandaise, de bon cœur et de noble esprit, c’est Mme Palm Aelder, l’orateur des femmes, qui prêche leur émancipation. Elles y travaillent activement. Mlle Kéralio publie un journal. Tout à l’heure Madame Roland sera ministre et davantage.

Je m’étonne peu que ce prophète, si bien entouré de femmes, parle éloquemment de l’amour ; l’amour revient à chaque instant dans ses brûlantes paroles. Heureusement, je comprends, c’est l’amour du genre humain. Que veut-il ? Il semble exposer quelque mystère inconnu qu’il confie à trois mille personnes. Il parle au nom de la nature et néanmoins se croit chrétien. Il marie bizarrement, sous forme franc-maçonnique, Bacon et Jésus. Tantôt en avant de la Révolution, tantôt rétrograde, un jour il prêche La Fayette, un autre jour il dépasse les démocrates et fonde la société humaine sur le devoir de donner à chacun de ses membres la suffisante vie. Plusieurs, dans sa doctrine obscure, croient voir la loi agraire. Son journal, celui du Cercle social pour la fédération des amis de la vérité, s’appelle la Bouche de fer, titre menaçant, effrayant. Cette bouche toujours ouverte (rue de l’Ancienne-Comédie et près du café Procope) reçoit nuit et jour les renseignements anonymes, les accusations qu’on veut y jeter. Elles y entrent ; mais, rassurez-vous, la plupart y restent. La Bouche de fer ne mord pas[1].

Sortons. Dans la crise où nous sommes, il faut veiller, il faut pourvoir. Il y a ici trop de théories, trop de femmes et trop de rêves. L’air n’est pas sain ici pour nous. L’amour, la paix, choses excellentes, sans doute, mais quoi ? La guerre a commencé. Peut-on faire embrasser les hommes, les principes opposés, avant de les concilier ?… Au-dessus du cirque d’ailleurs, pour augmenter mes défiances, je vois planer le Club suspect de 1789, dans ces brillants appartements qui resplendissent de lumières , au premier étage du Palais-Royal, le club de La Fayette, Bailly, Mirabeau, Sieyès , de ceux qui voudraient enrayer avant d’avoir des garanties. De moment en moment, ces idoles populaires paraissent sur le balcon, saluent royalement la foule. Le nerf de ce club opulent est un bon restaurateur.

J’aime mieux, à la jaune lueur des réverbères qui, de loin en loin, percent le brouillard de la rue Saint-Honoré, j’aime mieux suivre le flot noir de la foule qui va toute dans le même sens, jusqu’à cette petite porte du couvent des Jacobins. C’est là que, tous les matins, les ouvriers de l’émeute viennent prendre l’ordre des Lameth ou recevoir de Laclos l’argent du duc d’Orléans. À cette heure, le club est ouvert. Entrons avec précaution, le lieu est mal éclairé… Grande réunion pourtant, vraiment sérieuse, imposante. Ici, de tous les points de la France, vient retentir l’opinion ; ici pleuvent des départements les nouvelles vraies ou fausses, les accusations justes ou non. D’ici partent les réponses. C’est ici le Grand-Orient, le centre des sociétés, ici la grande Franc-Maçonnerie, non chez cet innocent Fauchet, qui n’en a que la vaine forme.

Oui, cette nef ténébreuse n’en est que plus solennelle. Regardez, si vous pouvez voir, ce grand nombre de députés ; ils ont été jusqu’à quatre cents ; aujourd’hui, ce que vous voyez, deux cents environ, toujours les principaux meneurs, Duport, Lameth, et cette présomptueuse figure, provocante et le nez au vent, le jeune et brillant avocat Barnave. Pour suppléer les députés absents, la société a admis près de mille membres, tous actifs, tous distingués.

Ici, nul homme du peuple. Les ouvriers viennent, mais à d’autres heures, dans une autre salle, au-dessous de celle-ci. On a fondé, pour leur instruction, une société fraternelle, où on leur explique la constitution. Une société de femmes du peuple commence aussi à se réunir dans cette salle inférieure[2].

Les Jacobins sont une réunion distinguée, lettrée. La littérature française est ici en majorité. La Harpe, Marie-Joseph Chénier, Chamfort, Andrieux, Sedaine, tant d’autres ; et les artistes abondent. David, Vernet, Larive, et, la Révolution au théâtre, le jeune romain Talma. Aux portes, pour viser les cartes et reconnaître les membres, deux censeurs-portiers, Laïs le chanteur, et ce beau jeune homme, le digne élève de Mme de Genlis, le fils du duc d’Orléans.

L’homme noir qui est au bureau, qui sourit d’un air si sombre, est l’agent même du prince, le trop célèbre auteur des Liaisons dangereuses. Grand contraste ! À la tribune, parle M. de Robespierre.

Un honnête homme, celui-là, qui ne sort pas des principes. Homme de mœurs, homme de talent. Sa voix faible et un peu aigre, sa maigre et triste figure, son invariable habit olive (habit unique, sec et sévèrement brossé), tout cela témoigne assez que les principes n’enrichissent pas fort leur homme. Peu écouté à l’Assemblée nationale, il prime, primera toujours davantage aux Jacobins. Il est la société même, rien de plus et rien de moins. Il l’exprime parfaitement, marche d’un pas avec elle, sans la devancer jamais. Nous le suivrons de très près et très attentivement, marquant, datant chaque degré dans sa prudente carrière, notant aussi sur son pâle visage le profond travail qu’y fera la Révolution, les rides précoces des veilles et les sillons de la pensée. Il faut le raconter avant de le peindre. Produit tout artificiel de la fortune et du travail, il dut peu à la nature ; on ne le comprendrait pas, si l’on ne connaissait à fond les circonstances qui le firent, la grande volonté qui le fit.

Peu de créatures humaines naquirent plus malheureusement. D’abord frappé coup sur coup dans sa famille et sa fortune ; puis adopté, protégé par le haut clergé, un monde de grands seigneurs, hostile aux idées, antipathique à l’esprit du siècle que partageait le jeune homme. Il ne sortait ainsi d’un premier malheur que pour retomber dans un plus grand, la nécessité d’être ingrat.

Les Robespierre étaient de père en fils notaires à Carvin, près de Lille. L’acte le plus ancien que j’aie vu d’eux est de 1600[3]. On les croit venus de l’Irlande. Leurs aïeux, peut-être au seizième siècle, auront fait partie de ces nombreuses colonies irlandaises qui venaient peupler les monastères, les séminaires de la côte, et y recevaient des Jésuites une forte éducation d’ergoteurs et disputeurs. C’est là qu’ont été élevés, entre autres, Burke et O’Connell.

Au dix-huitième siècle, les Robespierre cherchèrent un plus grand théâtre. Une branche resta près de Carvin ; mais l’autre s’établit à Arras, grand centre ecclésiastique, politique et juridique, ville d’États provinciaux, ville de tribunaux supérieurs, où affluaient les affaires et les procès. Nulle part la noblesse et l’Église ne pesaient plus lourdement. Il y avait spécialement deux princes ou deux rois d’Arras, l’évêque et le puissant abbé de Saint-Waast, auquel appartenait environ un tiers de la ville. L’évêque avait conservé le droit seigneurial de nommer les juges au tribunal criminel. Aujourd’hui encore, son palais immense met la moitié d’Arras dans l’ombre. Des rues à noms expressifs, qui rappellent une vie de chicane, circulent humides et tristes sous les murs de ce palais, rue du Conseil, rue des Rapporteurs, etc. C’est dans cette dernière, la plus sombre, la plus triste, dans une maison fort décente d’honorable bourgeoisie que vivait, travaillait, écrivait nuit et jour un avocat au conseil d’Artois, laborieux et honnête, qui fut père de Robespierre en 1758[4].

Il n’était riche que d’estime et de bonheur domestique ; ayant eu le malheur de perdre sa femme, sa vie fut brisée. Il tomba dans une inconsolable tristesse, devint incapable d’affaires, cessa de plaider. On lui conseilla de voyager. Il partit, ne donna plus de nouvelles ; on a toujours ignoré ce qu’il était devenu.

Quatre enfants restaient abandonnés dans cette grande maison déserte. L’aîné, Maximilien, se trouva, à dix ou onze ans, chef de famille, tuteur en quelque sorte de son frère et de ses deux sœurs. Son caractère changea tout à coup ; il devint ce qu’il est resté, étonnamment sérieux ; son visage pouvait sourire ; une sorte de faux sourire en devint même plus tard l’expression habituelle, mais son cœur ne rit plus jamais. Si jeune, il se trouva tout d’abord un père, un maître, un directeur pour la petite famille qu’il raisonnait et prêchait.

Ce petit homme, si mûr, était le meilleur élève du collège d’Arras. Pour un si excellent sujet, on obtint sans peine de l’abbé de Saint-Waast une des bourses dont il disposait au collège Louis-le-Grand. Il arriva donc tout seul à Paris, séparé de ses frère et sœurs, sans autre recommandation qu’un chanoine de Notre-Dame, auquel il s’attacha beaucoup. Mais rien ne lui réussissait ; le chanoine mourut bientôt. Et il apprit en même temps qu’une de ses sœurs était morte, la plus jeune et la plus aimée.

Dans ces grands murs sombres de Louis-le-Grand, tout noirs de l’ombre des Jésuites, dans ces cours profondes où le soleil apparaît si rarement, l’orphelin se promenait seul, peu en rapport avec les heureux, avec la jeunesse bruyante. Les autres, qui avaient des parents, qui, aux congés, respiraient l’air de la famille et du monde, sentaient moins la rude atteinte de cette triste éducation, qui ôte à l’âme sa fleur, la brûle d’un hâle aride. Elle mordit profondément sur l’âme de Robespierre.

Orphelin, boursier sans protection, il lui fallait se protéger par son mérite, ses efforts, une conduite excellente. On exige d’un boursier bien plus que d’un autre. Il est tenu de réussir. Les bonnes places, les prix, qui sont la couronne des autres, sont comme un tribut du boursier, un payement qu’il fait à ses protecteurs. Position humiliée, triste et dure, qui pourtant ne paraît pas avoir altéré beaucoup le caractère de Camille Desmoulins, autre boursier du clergé. Celui-ci était plus jeune, Danton à peu près de l’âge de Robespierre ; il suivait les mêmes classes.

Sept ans, huit ans, passent ainsi. Puis le droit, comme tout le monde, l’étude du procureur. Il y réussit fort peu ; quoique naturellement raisonneur et bon logicien, ami des abstractions, il ne pouvait se faire à la sophistique du barreau, aux subtilités de la chicane. Nourri de Rousseau, de Mably, les philosophes de l’époque, il ne descendait pas volontiers des généralités. Il lui fallut retourner à Arras, subir la vie de province. Lauréat de Louis-le-Grand , il fut bien reçu, eut quelque succès dans le monde, dans la littérature académique. L’académie des Rosati, qui pour prix de poésie donnait des roses, admit Robespierre. Il rimait tout comme un autre. Il concourut pour l’éloge de Gresset et eut l’accessit ; puis pour un sujet plus grave : la réversibilité du crime, la flétrissure des parents du criminel. Tout cela faiblement écrit, d’une sentimentalité pastorale. Le jeune auteur n’en avait fait qu’une plus tendre impression sur une demoiselle du lieu[5]. La demoiselle avait juré de n’en épouser jamais d’autre. En revenant d’un voyage, il la trouva mariée.

Le Clergé, naturellement fier d’un tel protégé, lui restait très favorable. Il avait obtenu de l’abbé de Saint-Waast qu’il donnerait à son frère la bourse qu’il avait eue au collège Louis-le-Grand. L’évêque le nomma membre du tribunal criminel. Mais Robespierre ayant été obligé de condamner à mort un assassin, sa sœur assure qu’il en fut trop péniblement affecté ; il donna sa démission.

De toute façon il fit sagement, la veille de la Révolution, de laisser cet odieux métier de juge de l’ Ancien-Régime, nommé par des prêtres. Il se fit avocat. Il valait mieux certainement mettre d’accord ses opinions et sa vie, vivre de peu ou de rien, attendre. Quoique fort malaisé, on dit qu’avec un louable scrupule il ne plaidait pas toute cause, il choisissait. L’embarras fut grave pour lui lorsque des paysans vinrent le prier de plaider pour eux contre l’évêque d’Arras. Il examina leur droit, le trouva bon ; nul autre avocat probablement à cette époque n’eût osé le soutenir contre ce roi de la ville. Robespierre, qui croyait que l’avocat est un magistrat, mit les convenances, les sentiments, la reconnaissance sous les pieds de la justice, et sans hésitation plaida contre son protecteur.

Aucun pays plus que l’Artois n’était propre à former des amis ardents de la liberté, aucun ne souffrait davantage de la tyrannie cléricale et féodale. La terre était tout entière aux seigneurs et aux seigneurs-prêtres. Cette dérision d’États que possédait la province semblait un outrage systématique à la justice, à la raison. Le Tiers n’y était représenté que par une vingtaine de maires, à la nomination des seigneurs. Ceux-ci, les Latour-Maubourg, les d’Estournel, les Lameth, etc., tenaient l’administration fixée dans leurs mains comme un bien héréditaire. Administration admirable et rare pour son progrès dans l’absurde. Un des Lameth en fait l’aveu. D’abord tout possesseur de fief avait voix ; puis ils exigèrent une terre à clocher et quatre degrés de noblesse ; puis il leur fallut sept degrés ; la veille de la Révolution, ils ne voulaient plus se contenter à moins de dix degrés de noblesse. Il ne faut pas s’étonner si cette province éminemment rétrograde envoya aux États généraux un rigide partisan des idées nouvelles, si cet homme, ignorant les courbes, ne connaissant que la droite, apporta dans la Révolution une sorte d’esprit géométrique, l’équerre, le compas, le niveau.

Parti d’Arras, il retrouva Arras sur les bancs de l’Assemblée, je veux dire la haine fidèle des prélats pour leur protégé, leur transfuge, le mépris des seigneurs d’Artois pour un avocat, élevé par charité, qui venait siéger près d’eux. Cette malveillance connue ne pouvait manquer d’ajouter à la timidité du débutant, qui était extrême. Il l’avoua à Étienne Dumont : quand il montait à la tribune, il tremblait comme la feuille. Il réussit cependant. Lorsque, en mai 1789, le Clergé vint perfidement prier le Tiers d’avoir pitié du pauvre peuple et de commencer ses travaux, Robespierre répondit avec une aigre véhémence, et, se sentant soutenu par l’approbation de l’Assemblée, il suivit sa passion et fut éloquent.

Absent La nuit du 4 août et désolé d’avoir manqué une si belle occasion, il saisit avidement la périlleuse circonstance du 5 octobre. Quand Maillard, l’orateur des femmes, vint haranguer l’Assemblée, tous étant hostiles ou muets, Robespierre se leva et par deux fois appuya Maillard.

Grave initiative, qui décidait de son sort, désignant cet homme timide comme infiniment audacieux et dangereux, montrant à ses amis surtout qu’un tel homme ne se lierait pas, ne suivrait pas docilement la discipline du parti. Il fut, selon toute apparence, convenu alors entre les nobles Jacobins que cet ambitieux serait l’homme ridicule de l’Assemblée, celui qui amuse et doit amuser tout le monde, sans distinction de partis. Dans l’ennui des grandes assemblées, il y a toujours quelqu’un (souvent ce n’est pas le moins raisonnable) que l’on immole ainsi à l’amusement de tous. Ces moments de dérision sont ceux où l’on se rapproche, où les ennemis les plus implacables riant tous ensemble, la concorde revient un moment ; il n’y a plus qu’un ennemi.

Pour rendre un homme ridicule, il y a une chose facile, c’est que ses amis sourient quand il parle. Les hommes sont généralement si légers, si faciles à entraîner, si lâchement imitateurs, qu’un sourire du côté gauche, des Barnave ou des Lameth, amenait infailliblement le rire de toute l’Assemblée. Un seul homme semble n’avoir pris nulle part à ces indignités, l’homme vraiment fort, Mirabeau. Il répondit toujours sérieusement, avec égards, à ce faible adversaire, respectant en lui l’image du fanatisme, de la passion sincère, du travail persévérant. Il démêlait finement, mais avec l’indulgence et la bonté du génie, l’orgueil profond de Robespierre, la religion qu’il avait pour lui-même, pour sa personne et ses paroles. « Il ira loin, disait Mirabeau, car il croit tout ce qu’il dit. »

L’Assemblée, riche en orateurs, avait droit d’être difficile. Habituée à la figure léonine de Mirabeau, à la suffisance audacieuse de Barnave, au chaleureux Cazalès, au lutteur insolent Maury, elle trouvait pénible à voir l’indigente figure de Robespierre, sa raideur, sa timidité. Sa constante tension de muscles et de voix, l’effort monotone de son débit, son air un peu myope, donnaient une impression laborieuse, fatigante ; on s’en tirait en s’en moquant. Pour comble, on ne lui laissait pas la consolation de se voir au moins imprimé. Les journalistes, par négligence ou peut-être sur la recommandation des amis de Robespierre, mutilaient cruellement ses discours les plus travaillés. Ils s’obstinaient à ne pas savoir son nom, l’appelant toujours : Un membre, ou M. N…, ou trois étoiles.

Persécuté ainsi, il n’en saisissait que plus avidement toute occasion d’élever la voix, et cette résolution invariable de parler toujours le rendait parfois vraiment ridicule. Par exemple, quand l’Américain Paul Jones vint féliciter l’Assemblée, le président ayant répondu et tout le monde jugeant la réponse suffisante, Robespierre s’obstina à répondre aussi. Murmures, interruptions, rien n’y fit. À grand’peine il dit quelques mots, insignifiants, inutiles, et encore, en faisant appel aux tribunes, réclamant La liberté d’opinion, criant qu’on étouffait sa voix. Maury fit rire tout le monde en demandant l’impression du discours de M, de Robespierre.

Pour oublier ces mortifications, prodigieusement sensibles à sa vanité, Robespierre n’avait nulle ressource, ni la famille, ni le monde. Il était seul, il était pauvre. Il rapportait ses déboires dans son désert du Marais, dans son triste appartement de la triste rue de Saintonge. Froid logis, pauvre, démeublé. Il vivait petitement et fort serré de son salaire de député ; encore en envoyait-il le quart à Arras pour sa sœur ; un autre quart passait à une maîtresse qui l’aimait fort et qui ne lui servait guère ; il lui fermait souvent sa porte et ne la traitait pas bien[6]. Il était très frugal, dînait à trente sols, et encore il lui restait à peine de quoi se vêtir. L’Assemblée ayant ordonné le deuil pour la mort de Franklin, ce fut un grand embarras. Robespierre emprunta un habit de tricot noir à un homme beaucoup plus grand ; l’habit traînait de quatre pouces. Nihil habet paupertas durius in se quam quod ridiculos homines facit. (Juvénal.)

Il se plongea d’autant plus dans le travail. Mais il n’avait guère que les nuits, passant les journées entières immuablement assidu aux Jacobins, à l’Assemblée ; salles malsaines, étouffées, qui donnèrent à Mirabeau de graves ophtalmies, des hémorragies à Robespierre. Si j’en crois aux différences qu’on trouve entre ses portraits, son tempérament dut subir alors une assez grave altération. Sa figure, jusque-là encore assez jeune et douce, semble avoir séché. Une concentration extrême, une sorte de contraction en devient le caractère. Et il n’avait en effet rien de ce qui détend l’esprit. Son unique plaisir était de limer, polir ses discours assez purs, mais parfaitement incolores ; il se défit par le travail de sa facilité vulgaire et parvint peu à peu à écrire difficilement.

Ce qui le servit le plus, ce fut de se mettre hors de son propre parti, de se faire seul, une bonne fois, de rompre avec les Lameth, de ne point traîner la chaîne de cette équivoque amitié. Un matin que Robespierre était allé à l’hôtel Lameth, ils ne purent ou ne voulurent le recevoir ; il n’y revint plus.

Libre des hommes d’expédients, il se fit l’homme des principes.

Son rôle fut dès lors simple et fort. Il devint le grand obstacle de ceux qu’il avait quittés. Hommes d’affaires et de parti, à chaque transaction qu’ils essayaient entre les principes et les intérêts, entre le droit et les circonstances, ils rencontrèrent une borne que leur posait Robespierre, le droit abstrait, absolu. Contre leurs solutions bâtardes, anglo-françaises, soi-disant constitutionnelles, il présentait des théories, non spécialement françaises, mais générales, universelles, d’après le Contrat social, l’idéal législatif de Rousseau et de Mably.

Ils intriguaient, s’agitaient, et lui, immuable. Ils se mêlaient à tout, pratiquaient, négociaient, se compromettaient de toute manière ; lui, il professait seulement. Ils semblaient des procureurs, lui, un philosophe, un prêtre du droit. Il ne pouvait manquer de les user à la longue.

Témoin fidèle des principes et toujours protestant pour eux, il s’expliqua rarement sur l’application, ne s’aventura guère sur le terrain scabreux des voies et moyens. Il dit ce qu’on devait faire, rarement, très rarement, comment on pouvait le faire. C’est là pourtant que le politique engage le plus sa responsabilité, là que les événements viennent souvent le démentir et le convaincre d’erreur.

La prise, au reste, était facile sur une telle assemblée. Elle flottait, avançait, reculait, perdant à chaque instant de vue le principe de la Révolution, son principe à elle-même par lequel elle existait.

Ce principe, quel était-il ? Personne ne le formulait bien, mais chacun l’avait dans le cœur. C’était le droit, non plus des choses (des propriétés, des fiefs), mais le droit des hommes, le droit égal des âmes humaines, principe essentiellement spiritualiste, qu’on s’en aperçût ou non. Il fut suivi aux premières élections ; tous, propriétaires et non-propriétaires, y votèrent également. La Déclaration des droits reconnut l’égalité des hommes, et tout le monde comprit que cela impliquait le droit égal des citoyens.

En octobre 1789, l’Assemblée ne reconnaît le droit électoral qu’à ceux qui payeront la valeur de trois journées de travail. De six millions qu’avait donnés le suffrage universel, les électeurs sont réduits à quatre millions deux cent quatre-vingt-dix-huit mille. L’Assemblée craignait alors deux choses opposées, la démagogie des villes et l’aristocratie des campagnes ; elle craignait de faire voter deux cent mille mendiants de Paris, sans parler des autres villes, et un million de paysans qui dépendaient des seigneurs.

Cela était spécieux en 1789, beaucoup moins en 1791. Les campagnes, qu’on croyait serviles, s’étaient montrées au contraire généralement révolutionnaires ; presque partout les paysans avaient embrassé les légitimes espérances du nouvel ordre des choses, ils s’étaient mariés en foule, indiquant assez par là qu’ils ne séparaient pas l’idée d’ordre et de paix de celle de la liberté.

La foi était immense dans ce peuple ; il fallait avoir foi en lui. On ne sait pas assez tout ce qu’il fallut de fautes et d’infidélités pour lui ôter ce sentiment. Il croyait d’abord à tout, aux idées, aux hommes, s’efforçant toujours, par une faiblesse trop naturelle, d’incarner en eux les idées ; la Révolution aujourd’hui lui apparaissait dans Mirabeau, demain dans Bailly, La Fayette ; des figures, même ingrates et sèches, des Lameth et des Barnave, lui inspiraient confiance. Toujours trompé, il portait ailleurs ce besoin obstiné de croire.

Les cœurs s’étaient ainsi ouverts, et l’esprit avait grandi. Il n’y eut jamais de transformation plus rapide. Circé changeait les hommes en bêtes ; la Révolution avait fait précisément le contraire. Quelque peu préparés que fussent les hommes, le rapide instinct de la France avait suppléé. Une foule d’hommes ignorants comprenaient les affaires publiques.

Dire à ces masses ardentes, intelligentes, énergiques, qui avaient voté en 1789, qu’elles n’avaient plus ce droit, réserver le nom de citoyens actifs aux électeurs, faire descendre les non-électeurs au rang de citoyens passifs, de citoyens non-citoyens, cela apparaissait comme une sorte de contre-révolution. Plus étrange encore était-il de dire aux électeurs ainsi réduits : « Vous ne choisirez que des riches. » Ils ne pouvaient nommer députés que ceux qui payeraient au moins la valeur de un marc d’argent (cinquante-quatre livres).

Les discussions qui plusieurs fois s’élevèrent à ce sujet donnèrent lieu aux constitutionnels et aux économistes d’étaler naïvement leurs doctrines matérialistes et grossières sur le droit de la propriété. Ces derniers allèrent jusqu’à soutenir que les propriétaires seuls étaient membres de la société, qu’elle était à eux[7] !


La question de l’exercice des droits politiques, si grande en elle-même, l’était encore plus en ce que les treize cent mille juges, assesseurs de juges, administrateurs, créés par l’Assemblée, ne devaient être pris que dans les citoyens actifs. On alla plus loin encore, on essaya de restreindre à ceux-ci la garde nationale, de désarmer ce peuple victorieux qui venait de faire la Révolution.

Cette défiance à l’égard du peuple, ce matérialisme bourgeois, qui ne voit de garantie d’ordre que dans la propriété, gagna de plus en plus l’Assemblée constituante. Il augmenta à chaque émeute. Les Sieyès, les Thouret, les Chapelier, les Rabaut Saint-Étienne, allèrent reculant toujours, oubliant leurs précédents. Ce qui est plus étrange encore, c’est que ceux qui avaient le mot de l’émeute et qui parfois la faisaient, Duport, Lameth et Barnave, n’étaient nullement rassurés et votaient, comme députés, des lois pour désarmer ceux qu’ils avaient agités, comme jacobins. La situation de ces trois hommes fut singulièrement double et bizarre dans l’année 1790. Leur popularité avait été portée au comble par leur lutte contre Mirabeau dans la grande circonstance du droit de paix et de guerre. Cependant leurs opinions différaient-elles profondément, essentiellement des siennes ? Qu’étaient-ils au fond ? Royalistes.

Aussi le seul homme au monde que Mirabeau ait haï, du premier au dernier jour, fut celui où il croyait le mieux voir la duplicité du parti, Alexandre de Lameth.

Si Lameth, Duport et Barnave avaient l’air de faire un seul pas du côté de Mirabeau, ils faisaient place à Robespierre, qui grandissait aux Jacobins. Ils étaient fort embarrassés de leur position d’avant-garde, mais ne voulaient pas la céder. Ils louvoyèrent, hésitèrent, employèrent tout ce que l’intrigue et la ruse peuvent fournir d’expédients. Cependant la marche des choses était si rapide que, si l’on voulait encore rendre force à la royauté, il fallait bien se hâter. Charles de Lameth était applaudi quand il reprochait au pouvoir exécutif « de faire le mort ». Le reproche était sincère ; les Lameth entrevoyaient que ce pouvoir, tant affaibli par eux, les emporterait avec lui, et désiraient réellement lui rendre son activité.

Il y parut dans l’affaire de Nancy. Ils votèrent, avec Mirabeau, pour Bouillé et La Fayette, contre les soldats, que la société jacobine dont ils étaient les meneurs n’avait pas peu contribué à exciter, soulever.

L’Assemblée, sous cette influence, ouvertement ou timidement rétrograde, vota, le 6 septembre, que pendant deux ans il n’y aurait pas d’assemblées primaires, que les électeurs déjà nommés par les électeurs primaires exerceraient deux ans le pouvoir électoral.

Les Lameth n’en étaient pas à se repentir d’avoir (en haine de Mirabeau) voté le décret qui interdit le ministère aux députés. Ils ne doutaient pas que, dans les circonstances nouvelles, tout changement ne plaçât le pouvoir entre leurs mains ou celles de leurs amis. Aussi insistèrent-ils vivement pour faire prier le roi de renvoyer les ministres, et, d’abord par l’émeute, ils vinrent à bout de chasser Necker. L’Assemblée, contre toute attente, refusa de demander le renvoi des autres. Camus, Chapelier, les Bretons, deux cents députés de la gauche, votèrent pour la négative. Il y fallut employer un grand mouvement des sections de Paris, qui demandèrent non plus le renvoi, mais le procès des ministres. Ce vœu fut présenté à l’Assemblée par l’organe de Danton ; la première apparition de cette tête de Méduse indiquait assez qu’on ne reculerait devant nul moyen de terreur.

La cour, qui, à cette époque, plaçait son espoir dans l’excès des maux et tenait à constater, devant l’Europe, que la royauté n’était plus, aurait voulu que le roi priât l’Assemblée de choisir elle-même les ministres. Mirabeau eut vent de la chose et s’y opposa violemment, craignant sans doute que l’Assemblée ne choisît parmi ses meneurs ordinaires, qu’elle n’abrogeât en leur faveur le décret qui interdisait le ministère aux députés.

Le triumvirat vit dès lors qu’il n’amènerait jamais la cour à lui remettre le pouvoir. Les Lameth, élevés à Versailles dans la faveur du roi, savaient que leur ingratitude les rendait l’objet d’une haine personnelle. Ils firent une démarche très grave, qui, pour ce moment, indique leur èloignement de Louis XVI, leur rapprochement du parti d’Orléans.

Le 30 octobre, les évêques avaient publié leur Exposition de principes, un manifeste de résistance, qui plaçait sous une sorte de Terreur ecclésiastique tout le clergé inférieur, ami de la Révolution. Le 31, par représailles, les Jacobins décidèrent qu’un journal serait créé pour publier par extraits la correspondance de la société avec celles des départements, publication formidable qui allait amener à la lumière une masse énorme d’accusations contre les prêtres et les nobles. Un tel journal, qui devait désigner tant d’hommes à la haine du peuple (qui sait ? peut-être à la mort), était, dans la réalité, une magistrature terrible ; l’homme qui devait choisir, extraire, dans ce pêle-mêle immense, les noms que l’on dévouait, allait être encore investi d’un étrange et nouveau pouvoir qu’on aurait pu appeler dictature de délation.

Les hauts meneurs des Jacobins étaient encore, à cette époque, Duport, Barnave et Lameth. Quel fut le grave censeur, l’homme irréprochable et pur, à qui ils firent confier ce pouvoir ?… Qui le croirait ? À l’auteur des Liaisons dangereuses, à l’agent connu du duc d’Orléans, à Choderlos de Laclos. — C’est lui qui, dans l’ombre même du Palais-Royal, à la porte de son maître, cour des Fontaines, publiait chaque semaine ce recueil d’accusations, sous le titre peu exact de Journal des Amis de la constitution ; peu exact, car alors il ne donnait nullement les débats de la société de Paris, semblait en faire un mystère ; il publiait seulement les lettres qu’elle recevait des sociétés de province, lettres pleines d’accusations collectives et anonymes ; à quoi Laclos ajoutait quelque article, insignifiant d’abord, puis naïvement orléaniste, de sorte que, pendant sept mois (de novembre en juin), l’orléanisme courait la France sous le couvert respecté de la société jacobine. Cette grande machine populaire, détournée de son usage, jouait au profit de la royauté possible.

Les meneurs des Jacobins n’auraient pas fait sans doute cette étrange transaction, si les secours pécuniaires des Orléanistes ne leur eussent été indispensables dans les mouvements de Paris. La cour, qui voyait tout trop tard, commença à regretter de n’avoir fait aucun pas vers ces hommes dangereux. Elle s’adressa d’abord à la vanité bien connue de Barnave (décembre 1790), plus tard aux Lameth (avril 1791). Elle demanda des conseils à Barnave[8]. Elle en demandait à Mirabeau, à Bergasse, à tout le monde, et elle trompait tout le monde, n’écoutant, comme on verra, que Breteuil, le conseiller de la fuite, de la guerre civile et de la vengeance.

Le public n’était pas dans le secret de toutes ces vilaines intrigues. Mais, d’instinct, il les sentait. De quelque côté qu’il se tournât, il ne voyait rien de sûr, nul homme qui donnât confiance. Des tribunes de l’Assemblée et de celle des Jacobins il regardait, il cherchait une figure d’honnêteté et de probité. Dans celles même de ses défenseurs, les unes ne disaient qu’intrigues, fatuité, insolence, les autres que corruption.

Une seule figure rassurait et disait : « Je suis honnête[9]. » L’habit le disait aussi, le geste le disait aussi. Les discours n’étaient que morale, intérêt du peuple, les principes, toujours les principes. L’homme n’était pas amusant, la personne était sèche et triste, aucunement populaire, mais plutôt académique, en un sens même aristocratique, par la propreté extrême, le soin, la tenue. Nulle amitié, nulle familiarité ; même les anciens camarades de collège étaient tenus à distance.

Malgré toutes ces circonstances peu propres à populariser, le peuple a tellement faim et soif du droit que l’orateur des principes, l’homme du droit absolu, l’homme qui professait la vertu, et dont la figure sérieuse et triste en semblait l’image, devint le favori du peuple. Plus il était mal vu de l’Assemblée, plus il était goûté des tribunes. Il s’adressa de plus en plus à cette seconde assemblée, qui, d’en haut, planait sur les délibérations, se croyait en réalité supérieure, et comme Peuple, comme Souverain, réclamait le droit d’intervenir et sifflait ses délègues.

À plus forte raison devait-il prendre ascendant aux Jacobins. D’abord il y était merveilleusement assidu, laborieux, toujours sur la brèche, parlant sur tout et toujours. Auprès des assemblées comme auprès des femmes, l’assiduité sera toujours le premier mérite. Beaucoup se lassèrent, s’ennuyèrent, désertèrent le club. Robespierre ennuyait parfois, mais ne s’ennuyait jamais. Les anciens partirent, Robespierre resta ; d’autres vinrent en grand nombre et ils trouvèrent Robespierre. Ceux-ci, non députés encore, ardents, impatients d’arriver aux affaires publiques, formaient déjà en quelque sorte l’Assemblée de l’avenir.

Robespierre n’avait point l’audace politique, le sentiment de la force qui fait qu’on prend autorité. Il n’avait pas davantage le haut essor spéculatif, il suivait de trop près ses maîtres, Rousseau et Mably. Il lui manquait enfin la connaissance variée des hommes et des choses, il connaissait peu l’histoire, peu le monde européen.

En revanche, il eut, entre tous, la volonté persévérante, un travail consciencieux, admirable, qui ne se démentit jamais.

De plus, au premier pas même, cet homme qu’on croyait tout principes, tout abstractions, eut une entente vraie de la situation. Il sut parfaitement (ce que ne surent ni Sieyès ni Mirabeau) où était la force, où il fallait la chercher.

Les forts veulent faire la force, la créer d’eux-mêmes. Les politiques vont la chercher où elle est.

Il y avait deux forces en France, deux grandes associations : l’une éminemment révolutionnaire, les Jacobins ; — l’autre, qui, profitant de la Révolution, semblait lui pouvoir être aisément conciliée : je parle du clergé inférieur, une masse de quatre-vingt mille prêtres.

C’était l’opinion générale. On n’examinait pas si, moralement, en toute sincérité, l’idée même du christianisme peut être accordée avec celle de la Révolution.

Robespierre, jugeant la chose en politique, ne chercha pas dans l’approfondissement du principe nouveau une forme d’association nouvelle. Il prit ce qui existait et crut que celui qui aurait les Jacobins et les prêtres serait bien près d’avoir tout.

La manière très simple et très forte de rattacher le prêtre à la Révolution, c’était de le marier. Robespierre en fit la proposition le 30 mai 1790. Sa voix fut étouffée par deux fois. L’Assemblée entière parut unanime pour ne point entendre. La gauche, selon toute apparence, ne voulut pas laisser prendre à Robespierre cette grande initiative. Chose remarquable et qu’on ne peut attribuer qu’à l’influence jalouse des hauts meneurs jacobins, les journaux furent d’accord pour ne point imprimer[10], comme l’Assemblée l’avait été pour n’écouter point. Le retentissement n’en fut pas moins très grand dans le clergé. Des milliers de prêtres écrivirent à Robespierre leur vive reconnaissance. Il reçut en un mois pour mille francs de lettres, et des vers en toute langue, des poèmes entiers, de cinq cents, sept cents, quinze cents vers, en latin, en grec, en hébreu.

Robespierre continua de parler pour le Clergé[11]. Le 16 juin 1790, il demanda que l’Assemblée pourvût à la subsistance des ecclésiastiques de soixante-dix ans qui n’avaient ni bénéfices ni pensions. Le 16 septembre, il réclama pour certains ordres religieux, que l’Assemblée avait à tort comptés parmi les Mendiants. Bien tard encore, le 19 mars 1791, en pleine guerre ecclésiastique, lorsque le clergé inférieur, entraîné par les évêques, laissait bien peu d’espoir qu’on pût le concilier à l’esprit de la Révolution, Robespierre réclama contre les mesures de sévérité qu’on voulait prendre ; il dit qu’il serait absurde de faire une loi spéciale contre les discours factieux des prêtres, qu’on ne pouvait sévir contre personne pour des discours.

Il s’avançait là beaucoup, donnait forte prise. Quelqu’un de la gauche lui lança ce trait : Passez du côté droit ! Il sentit le coup, s’arrêta, réfléchit, devint prudent. Il se serait compromis s’il eût continué aux prêtres ce patronage, dans l’état où les choses étaient venues. Il durent savoir cependant, et bien se tenir pour dit que, si la Révolution s’arrêtait jamais, ils trouveraient un protecteur dans ce politique.

Les Jacobins, par leur esprit de corps qui alla toujours croissant, par leur foi ardente et sèche, par leur âpre curiosité inquisitoriale, avaient quelque chose du prêtre. Ils formèrent, en quelque sorte, un clergé révolutionnaire. Robespierre, peu à peu, est le chef de ce clergé.

Il montra, dans ce rôle, une remarquable prudence, prit peu d’initiative, exprima les Jacobins et fut leur organe, ne les devança jamais. On le voit spécialement pour la question de la royauté. L’unanimité des cahiers envoyés aux États généraux faisait croire aux Jacobins que la France était royaliste. Donc Robespierre voulait un roi ; non pas un roi représentant du peuple, comme le voulait Mirabeau, mais délégué du peuple et commis par lui, par conséquent responsable. Il admettait, comme presque tout le monde alors, cette vaine hypothèse d’un roi qu’on tiendrait à la chaîne, garrotté et muselé, qui ne mordrait pas sans doute, mais qui, serré à ce point, serait inerte à coup sûr, inutile, plutôt nuisible.

Les Jacobins étaient alors, comme le croyait Barnave, et ils ont presque toujours été relativement, même dans le mouvement le plus violent de la Révolution, une société d’équilibre.

Robespierre disait en parlant du Cordelier Desmoulins (et à plus forte raison des autres Cordeliers, plus impétueux encore) : « Ils vont trop vite, ils se casseront le col ; Paris n’a pas été fait en un jour ; il faut plus d’un jour pour le défaire. »

L’audace et la grande initiative furent aux Cordeliers.

  1. Ce journal, parmi son fatras de faux mysticisme et de franc-maçonnerie, contient beaucoup de choses éloquentes et bizarres, il mériterai peut-être d’être réimprimé, comme curiosité historique.
  2. Marat met en contraste l’énergie de ces femmes et le bavardage de l’aristocratie jacobine (numéro du 30 décembre 1790).
  3. Collection de M. Gentil, à Lille.
  4. Et non 1759. M. Degeorge a bien voulu m’envoyer d‘Arras l’acte de naissance retrouvé récemment.
  5. C’est d’elle, je pense, qu’il s’agit, dans la devise du premier portrait de Robespierre (collection île M. de Saint-Aubin) :

    Très jeune, lies mol, très fade, la rose à la main, l’autre main sur le cœur, et ce mot au bas : « Tout pour mon amie. »

  6. Je dois ce détail et plusieurs autres a l’ouvrage de M. Villiers (Souvenirs d’un déporté, 1802), lequel vécut la plus grande partie de l’année 1790 avec Robespierre et souvent lui servit de secrétaire gratuitement. Du reste, j’ai suivi presque toujours les Mémoires de Charlotte de Robespierre, imprimés à la suite des Œuvres de Robespierre, par M. Laponneraye.
  7. Disciples inintelligents de Quesnay et de Turgot, ils ne voyaient pas que leurs maîtres n’avaient exagéré le droit de la terre que pour la frapper plus sûrement du devoir de payer l’impôt, à une époque où elle était concentrée dans les mains des prêtres et des nobles.
  8. Mémoires de Mirabeau, VIII, 362.
  9. Sa figure, qui fut toujours triste, n’avait pas a cette époque l’aspect fantasmagorique et sinistre qu’elle prit plus tard. Un beau médaillon qui subsiste (de Houdon ou de son école, en possession de M. Lebas) indique, s’il est fidèle, l’amour du bien, la rectitude, seulement une tension forte et peut-être ambitieuse.
  10. Perlet en parle, et quelques autres ; mais on n’en trouve nulle mention dans les principaux journaux, ni dans les Révolutions de Paris, ni dans les Révolutions de France et de Brabant, ni dans le Courrier de Provence, ni dans le Point du jour, ni dans l’Ami du peuple, ni dans le Moniteur (ni dans l’Histoire parlementaire, qui suit très docilement le Moniteur, ici et ailleurs, par exemple dans l’erreur volontaire du Moniteur, relativement à la générosité prétendue du Clergé dans la nuit du 4 août. (Voir mon premier volume.) M. Villiers raconte que Robespierre fut sensible aux nombreux remerciements en vers qu’il reçut. Dînant avec M. Villiers, il lui dit : « On prétend qu’il n’y a plus de poètes ; vous voyez que moi, j’en sais faire. »
  11. Une seule fois il lui parut contraire, mais dans une occasion où il était impossible de lui être favorable, lorsqu’un député prêtre demandait que les ecclésiastiques fussent élus par les ecclésiastiques. Les excepter de la règle universelle, l’élection par le peuple, c’eût été les reconstituer comme corps.