Histoire de la Révolution française (Michelet)/Livre IV/Chapitre 8

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CHAPITRE VIII

LE PREMIER PAS DE LA TERREUR.

Fureur, légèreté de Marat. — Eut-il une théorie politique et sociale ? — Est-il communiste ?— Ses journaux contiennent-ils des vues pratiques ? — Précédents de Marat. — Naissance, éducation. — Ses premiers ouvrages, politiques, philosophiques. — Marat chez le comte d’Artois. — Sa physique, ses attaques contre Newton, Franklin, etc. — Il commence l’Ami du peuple. — Ses modèles. — Sa vie cachée, laborieuse. — Ses prédictions. — Ses rancunes pour ses ennemis personnels. — Son acharnement contre Lavoisier. — Les tribunaux n’osent juger Marat, janvier 1791. — Pourquoi toute la presse suivit Marat dans la violence.


L’année 1791, si tristement ouverte par la scène du 4 janvier, offre tout d’abord l’aspect d’un revirement funeste, d’un violent démenti aux principes de la Révolution : la liberté foulant aux pieds les droits de la liberté, l’appel à la force.

L’appel à la force brutale, d’où part-il ? Chose surprenante, des hommes les plus cultivés. Ce sont des légistes, des médecins, des gens de lettres, des écrivains ; ce sont les hommes de l’esprit qui, poussant la foule aveugle, veulent décider les choses de l’esprit par l’action matérielle.

Marat était parvenu à organiser dans Paris une sorte de guerre entre les vainqueurs de la Bastille. Hullin et d’autres, qui s’étaient enrôlés dans la garde nationale soldée, étaient désignés par lui à la vengeance du peuple, comme « mouchards de La Fayette ». Il ne se contentait pas de donner leurs noms, il y joignait leur adresse, la rue et le numéro, pour que, sans autre recherche, on allât les égorger. Ses feuilles étaient réellement des tables de proscription où il inscrivait à la légère, sans examen, sans contrôle, tous les noms qu’on lui dictait. Des noms chers à l’humanité, depuis le 14 juillet, celui du vaillant Élie, celui de M. de La Salle, oublié par l’ingratitude du nouveau gouvernement, n’en étaient pas moins inscrits par Marat pêle-mêle avec les autres. Il avoue lui-même que, dans sa précipitation, il a confondu La Salle avec l’horrible de Sade, l’infâme et sanguinaire auteur. Une autre fois, il inscrit parmi les modérés, les Fayettistes, Maillard, l’homme du 5 octobre, le juge du 2 septembre.

Malgré toutes ces violences et ces légèretés criminelles, l’indignation visiblement sincère de Marat contre les abus m’intéressait à lui, je dois le dire. Ce grand nom d’Ami du peuple commandait aussi à l’histoire un sérieux examen. J’ai donc religieusement instruit le procès de cet homme étrange, lisant, la plume à la main, ses journaux, ses pamphlets, tous ses ouvrages[1]. Je savais, par beaucoup d’exemples, combien le sentiment du droit, l’indignation, la pitié pour l’opprimé, peuvent devenir des passions violentes et parfois cruelles. Qui n’a vu cent fois les femmes, à la vue d’un enfant battu, d’un animal brutalement maltraité, s’emporter aux dernières fureurs ?… Marat n’a-t-il été furieux que par sensibilité, comme plusieurs semblent le croire ? Telle est la première question.

S’il en est ainsi, il faut dire que la sensibilité a d’étranges et bizarres effets. Ce n’est pas seulement un jugement sévère, une punition exemplaire, que Marat appelle sur ceux qu’il accuse ; la mort ne lui suffirait pas. Son imagination est avide de supplices ; il lui faudrait des bûchers, des incendies[2], des mutilations atroces : « Marquez-les d’un fer chaud, coupez-leur les pouces, fendez-leur la langue[3] » ; etc.

Quel que soit l’objet de ces emportements, qu’on le suppose ou non coupable, ils n’avilissent pas moins celui qui s’y livre. Ce ne sont pas là les graves, les saintes colères d’un cœur vraiment atteint de l’amour de la justice. On croirait plutôt y voir le délire d’une femme hors d’elle-même, livrée aux fureurs hystériques ou près de l’épilepsie.

Ce qui étonne encore plus, c’est que ces transports, qu’on voudrait expliquer par l’excès du fanatisme, ne procèdent d’aucune foi précise qu’on puisse caractériser. Tant d’indécision avec tant d’emportement, c’est un spectacle bizarre. Il court, furieux… Où court-il ? Il ne saurait bien le dire.

Si nous devons chercher les principes de Marat, ce n’est point apparemment dans les ouvrages de sa jeunesse (j’en parlerai tout à l’heure), mais dans ceux qu’il écrivit en pleine maturité, en 1789 et 1790, au moment où la grandeur de la situation pouvait augmenter ses forces et l’élever au-dessus de lui-même. Sans parler de l’Ami du peuple, commencé à cette époque. Marat publia, en 1789, la Constitution ou Projet de déclaration des droits, suivi d’un plan de constitution juste, sage et libre ; — de plus, en 1790, son Plan de législation criminelle, dont il avait déjà donné un essai en 1780. Il offrit ce dernier ouvrage à l’Assemblée nationale.

Au point de vue politique, ces ouvrages, extrêmement faibles, n’ont rien qui les distingue d’une infinité de brochures qui parurent alors. Marat y est royaliste et décide que, dans tout grand État, la forme du gouvernement doit être monarchique ; c’est la seule qui convienne à la France (Constitution, p. 17). Le prince ne doit être recherché que dans ses ministres ; sa personne sera sacrée (p. 43). En février 1791, Marat est encore royaliste.

Au point de vue social, rien, absolument rien qu’on puisse dire propre à l’auteur. On lui sait gré toutefois de l’attention particulière qu’il donne au sort des femmes, de sa sollicitude pour réprimer le libertinage, etc. Cette partie de son Plan de législation criminelle est excessivement développée. Il y a des observations, des vues utiles, qui font pardonner tels détails inconvenants et peu à leur place (par exemple, la peinture du vieux libertin, etc., Législation, p. 101).

Les remèdes que l’auteur veut appliquer aux maux de la société sont peu sérieux, tels qu’on ne s’attendrait guère à les voir proposer par un homme de son âge et de son expérience, un médecin de quarante-cinq ans. Dans sa Législation criminelle, il demande des pénalités gothiques contre le sacrilège et le blasphème (amende honorable aux portes des églises, etc., p. 119-120), et, dans sa Constitution, il n’en parle pas moins légèrement du christianisme et des religions en général (p. 57).

Ces deux ouvrages n’auraient certainement attiré aucune attention, si l’auteur ne partait d’une idée qui ne peut jamais manquer d’être bien reçue, qui devait l’être singulièrement alors dans les extrêmes misères d’une capitale surchargée de cent mille indigents : la faiblesse ou l’incertitude du droit de propriété, le droit du pauvre à partager, etc.

Dans son projet de Constitution (p. 7), Marat dit en propres termes, en parlant des droits de l’homme : « Quand un homme manque de tout, il a le droit d’arracher à un autre le superflu dont il regorge ; que dis-je ? Il a le droit de lui arracher le nécessaire, et, plutôt que de périr de faim, il a le droit de l’égorger et de dévorer sa chair palpitante. » — Il ajoute dans une note (p. 6) : « Quelque attentat que l’homme commette, quelque outrage qu’il fasse à ses semblables, il ne trouble pas plus l’ordre de la nature qu’un loup quand il égorge un mouton. » — Dans son livre sur l’Homme, publié en 1775, il avait déjà dit : « La pitié est un sentiment factice, acquis dans la société… N’entretenez jamais l’homme d’idées de bonté, de douceur, de bienfaisance, et il méconnaîtra toute sa vie jusqu’au nom de pitié… » (t. I, p. 165).

Voilà l’état de nature, selon Marat. Terrible état !

Le droit de prendre à son semblable, non seulement le superflu qu’il peut avoir, mais son nécessaire, mais sa chair, et de la manger.

On croirait, d’après ceci, que Marat est bien loin au delà de Morelly, de Babeuf, etc., qu’il va fonder ou la communauté parfaite ou l’égalité rigoureuse des propriétés. On se tromperait. Il dit (Constitution, p. 12) : « Qu’une telle égalité ne saurait exister dans la société, qu’elle n’est pas même dans la nature. » On doit désirer seulement d’en approcher, autant qu’on peut. Il avoue (Législation criminelle, p. 19) que le partage des terres, pour être juste, n’en est pas moins impossible, impraticable.

Marat relègue dans l’état de nature, antérieur à la société, ce droit effrayant de prendre même le nécessaire du voisin. Dans l’état de société, reconnaît-il la propriété ? Oui, ce semble, généralement. Cependant, à la page 18 de sa Législation criminelle, il semble la limiter au fruit du travail, sans l’étendre jusqu’à la terre où ce fruit est né.

Au total, comme socialiste, si on veut lui donner ce nom, c’est un éclectique flottant, très peu conséquent. Il faudrait, pour l’apprécier, faire ce que nous ne pouvons ici, l’histoire de ce vieux paradoxe, dont Marat approcha toujours, sans y tomber tout à fait, de cette doctrine qu’un de nos contemporains a formulée en trois mots : « la propriété, c’est le vol. » Doctrine négative, qui est commune à plusieurs sectes, du reste fort opposées.

Rien de plus facile que de supposer une société juste, aimante, parfaite de cœur, pure encore et abstinente (condition essentielle), qui fonderait et maintiendrait une communauté absolue de biens. Celle des biens est fort aisée, quand on a celle des cœurs. Et qui donc n’est communiste dans l’amour, dans l’amitié ? On a vu une telle chose entre deux personnes au dernier siècle, entre Pechméja et Dubreuil, qui vécurent et moururent ensemble. Pechméja essaya, dans un poème en prose (le Télèphe, ouvrage malheureusement faible et de peu d’intérêt), de faire partager aux autres l’attendrissante douceur qu’il trouvait à n’avoir rien en propre que son ami.

Le Télèphe de Pechméja n’enseigna pas la communauté plus efficacement que n’avaient fait la Basiliade de Morelly et son Code de la nature. Tous les poèmes et les systèmes qu’on peut faire sur cette doctrine supposent, comme point de départ, ce qui est la chose difficile entre toutes, ce qui serait le but suprême : l’union des volontés. Cette condition, si rare, qu’on trouve à peine en quelques âmes d’élite, un Montaigne, un La Boétie, dispenserait de tout le reste. Elle-même, elle est indispensable. Sans elle la communauté serait une lutte permanente, ou si on l’imposait par la loi, par la Terreur (ce qui ne peut durer guère), elle paralyserait toute activité humaine.

Pour revenir à Marat, il ne paraît nulle part soupçonner l’étendue de ces questions. Il les pose en tête de ses livres, comme pour attirer la foule, battre la caisse, se faire écouter. Et puis il ne résout rien. Tout ce qu’on voit, c’est qu’il veut une large charité sociale, surtout aux dépens des gens riches : chose raisonnable certainement, mais il faudrait mieux dire le mode d’exécution. Nul doute que ce ne soit une chose odieuse, impie, que de voir tel impôt peser sur le pauvre, épargner le riche ; l’impôt ne doit porter que sur nous qui avons. Mais le politique ne doit pas, comme Marat, s’en tenir aux plaintes, aux cris, aux vœux ; il doit proposer des moyens. Ce n’est pas sortir des difficultés que de s’en remettre, comme tous les utopistes de ce genre, à l’excellence présumée des fonctionnaires de l’avenir, de dire, par exemple : « Qu’on en donne la direction à quelque homme de bien, et qu’un magistrat intègre en ait l’inspection. » (Marat, Législation criminelle, p. 26.)

Montre-t-il dans son journal, en présence des nécessités du temps, plus d’intelligence pratique ? Pas davantage. On n’y trouve que des choses très décousues et très vagues, rien de neuf comme expédient, rien qu’on puisse appeler théorie.

Au moment où la municipalité entre en possession des couvents et autres édifices ecclésiastiques, il propose d’y établir des ateliers pour les pauvres, de mettre des ménages indigents dans les cellules, dans le lit des moines et religieuses (11, 14 juin 1790). Nulle conclusion générale relativement au travail dirigé par l’État.

Lorsque la loi des patentes, la misère de Paris, les demandes d’augmentation de salaires, attirent son attention, propose-t-il quelque remède nouveau ? Nul que de rétablir les apprentissages longs et rigoureux, d’exiger des preuves de capacité, de mettre un prix honnête au travail des ouvriers, de donner aux ouvriers qui se conduiront bien pendant trois ans les moyens de s’établir ; ceux qui ne se marieront pas rembourseront au bout de dix ans.

Quels fonds assez vastes pour doter des populations si nombreuses ? Marat ne s’explique point là-dessus ; seulement, dans une autre occasion, il conseille aux indigents de s’associer avec les soldats, de se faire assigner de quoi vivre sur les biens nationaux, de se partager les terres et les richesses des scélérats qui ont enfoui leur or pour les forcer par la faim à rentrer sous le joug, etc.

Je voulais avant tout examiner si Marat, en 1790, lorsqu’il prend sur l’esprit du peuple une autorité si terrible, examiner, dis-je, s’il a posé une théorie générale, un principe qui fondât cette autorité. L’examen fait, je dois dire : Non. Il n’existe nulle théorie de Marat.

Je puis maintenant, à mon aise, reprendre ses précédents, chercher si, dans les ouvrages de sa jeunesse, il aurait par hasard posé ce principe d’où peut-être il a cru n’avoir qu’à tirer les conséquences.

Marat ou Mara, Sarde d’origine, était des environs de Neufchâtel, comme Rousseau de Genève. Il avait dix ans, en 1754, au moment où son glorieux compatriote lança le Discours sur l’inégalité ; vingt ans lorsque Rousseau, ayant conquis la royauté de l’opinion, la persécution et l’exil, revint chercher un asile en Suisse et se réfugia dans la principauté de Neufchâtel. L’intérêt ardent dont il fut l’objet, les yeux du monde fixés sur lui, ce phénomène d’un homme de lettres faisant oublier tous les rois, sans excepter Voltaire, l’attendrissement des femmes éplorées pour lui (on pourrait dire amoureuses), tout cela saisit Marat. Il avait une mère très sensible, très ardente, il le conte ainsi lui-même, qui, solitaire au fond de ce village de Suisse, vertueuse et romanesque, tourna toute son ardeur à faire un grand homme, un Rousseau. Elle lut très bien secondée par son mari, digne ministre, savant et laborieux, qui de bonne heure entassa tout ce qu’il put de sa science dans la tête de l’enfant. Cette concentration d’efforts eut pour résultat naturel d’échauffer la jeune tête outre mesure. La maladie de Rousseau, l’orgueil, y devint vanité, mais exaltée en Marat à la dixième puissance. Il fut le singe de Rousseau.

Il faut l’entendre lui-même (dans l’Ami du peuple de 1793) : « À cinq ans, j’aurais voulu être maître d’école, à quinze professeur, auteur à dix-huit, génie créateur à vingt. » — Plus loin, après avoir parlé de ses travaux dans les sciences de la nature (vingt volumes, dit-il, de découvertes physiques), il ajoute froidement : « Je crois avoir épuisé toutes les combinaisons de l’esprit humain sur la morale, la philosophie et la politique. »

Comme Rousseau, comme la plupart des gens de son pays, il partit de bonne heure pour chercher fortune, emportant avec son magasin mal rangé de connaissances diverses, le talent plus profitable de tirer des simples quelques remèdes empiriques ; tous ces Suisses de montagne sont quelque peu botanistes, droguistes, etc. Marat se donne ordinairement le titre de docteur en médecine. Je n’ai pu vérifier s’il l’avait réellement.

Cette ressource incertaine ne fournissait pas tellement qu’à l’exemple de Rousseau, à l’exemple du héros de la Nouvelle Héloïse, il ne fût aussi parfois précepteur, maître de langues. Comme tel ou comme médecin, il eut occasion de s’insinuer près des femmes ; il fut quelque temps le Saint-Preux d’une Julie qu’il avait guérie. Cette Julie, une marquise délaissée de son mari qui l’avait rendue malade, fut sensible au zèle du jeune médecin, plus qu’à sa figure. Marat était fort petit ; il avait le visage large, osseux, le nez épaté. Avec cela, il est vrai, d’incontestables qualités, le désintéressement, la sobriété, un travail infatigable, beaucoup d’ardeur, beaucoup trop ; la vanité gâtait tout en lui.

La Suisse a toujours fourni l’Angleterre de maîtres de langues et de gouvernantes. En 1772, Marat enseignait le français à Édimbourg. Il avait alors vingt-huit ans, beaucoup acquis, lu, écrit, mais n’avait rien publié. Cette année même s’achevait la publication des Lettres de Junius, ces pamphlets si retentissants et pourtant si mystérieux, dont on n’a jamais su l’auteur, qui donnèrent un coup terrible au ministère de ce temps. Les élections nouvelles étaient imminentes, l’Angleterre dans la plus vive agitation. Marat, qui avait vu la terrible émeute pour Wilkes (il en parle vingt ans après), Marat, qui admirait, enviait sans doute le triomphe du pamphlétaire, devenu tout à coup shériff et lord-maire de Londres, fit en anglais un pamphlet, qu’il rendit (comme Junius) plus piquant par l’anonyme : Les Chaînes de l’esclavage, 1774. Ce livre, souvent inspiré de Raynal, qui venait de paraître, est, comme le dit l’auteur, une improvisation rapide ; il est plein de faits, de recherches variées ; le plan n’en est pas mauvais ; malheureusement l’exécution est très faible, le style fade et déclamatoire. Peu de vues, peu de portée ; nul sentiment vrai de l’Angleterre ; il croit que tout le danger est du côté de la couronne ; il ignore parfaitement qu’avant tout l’Angleterre est une aristocratie.

Il venait de paraître à Londres, en 1772, un livre français qui faisait du bruit, livre posthume d’Helvétius, une sorte de continuation de son livre : De l’Esprit ; celui-ci avait pour titre : L’Homme. Marat ne perd point de temps. En 1773, il publie en anglais un volume en opposition, lequel, développé, délayé, jusqu’à former trois volumes, fut donné par lui, en 1775, sous le titre suivant : De l’Homme, ou des principes et des lois de l’influence de l’âme sur le corps et du corps sur l’âme (Amsterdam).

Le faible et flottant éclectisme que nous avons observé dans les livres politiques et les journaux de Marat, paraît singulièrement dans cet ouvrage de physiologie et de psychologie. Il semble spiritualiste, puisqu’il déclare que l’âme et le corps sont deux substances distinctes, mais l’âme n’en tire guère avantage ; Marat la place entièrement dans la dépendance du corps, déclarant que ce que nous appellerions qualités morales, intellectuelles, courage, franchise, tendresse, sagesse, raison, imagination, sagacité, etc., ne sont pas des qualités inhérentes à l’esprit ou au cœur, mais des manières d’exister de l’âme qui tiennent à l’état des organes corporels (II, 377). Contrairement aux spiritualistes, il croit que l’âme occupe un lieu : il la loge dans les méninges. Il méprise profondément le chef du spiritualisme moderne, Descartes. En psychologie, il suit Locke et le copie sans le citer (t. II et III, passim). En morale, il estime et loue La Rochefoucauld (Disc. prélim., p. vii, xii). Il ne croit pas que la pitié, la justice, soient des sentiments naturels, mais acquis, factices (t. I, p. 165 et 224, note). Il assure que l’homme, dans l’état de nature, est nécessairement un être lâche. Il croit prouver « qu’il n’y a point d’âmes fortes, puisque tout homme est irrésistiblement soumis au sentiment et l’esclave des passions » (II, 187).

Quant au lien des deux substances, il promet des expériences neuves et décisives. Il n’en donne aucune ; rien que l’hypothèse vulgaire d’un certain fluide nerveux. Il nous apprend seulement que ce fluide n’est pas entièrement gélatineux, et la preuve, c’est que les liqueurs spiritueuses qui renouvellent si puissamment le fluide nerveux ne contiennent pas de gélatine (I, 56).

Tout est de la même force. On y apprend que l’homme triste aime la tristesse, et autres choses aussi nouvelles. D’autre part, l’auteur assure qu’une blessure n’est pas une sensation ; que la réserve est la vertu des âmes unies à des organes, tissus de fibres lâches ou compactes, etc. En général, il ne sort du banal que par l’absurde.

Si l’ouvrage méritait une critique, celle qu’on pourrait lui faire, c’est surtout son indécision. Marat n’y prend nullement l’attitude d’un courageux disciple de Rousseau contre les philosophes. Il hasarde quelques faibles attaques contre leur vieux chef Voltaire, le mettant dans une note parmi les auteurs qui font de l’homme une énigme : « Hume, Voltaire, Bossuet, Racine (!), Pascal. » À cette attaque, le malicieux vieillard répondit par un article spirituel, amusant, judicieux, où, sans s’expliquer sur le fond, il montre seulement l’auteur comme il est, charlatan et ridicule ; telle est la mode, dit-il : « On voit partout Arlequin qui fait la cabriole pour égayer le parterre. » (Mélanges littéraires, t. XLVIII, p. 234, in-octavo, 1784.)

Quoique Marat parle beaucoup du prodigieux succès de ses livres en Angleterre, des boîtes d’or qu’on lui envoyait, il revint très pauvre. Et c’est alors, dit-on, qu’il fut parfois réduit à vendre ses remèdes sur les places de Paris. Cependant son dernier livre pouvait le recommander ; un médecin quasi spiritualiste ne pouvait déplaire à la cour : un livre de médecine galante (j’avais oublié tout à l’heure d’indiquer ce caractère du livre De l’Homme) pouvait réussir auprès des jeunes gens, à la cour du comte d’Artois. Il y a, en effet, souvent un ton galantin, des scènes équivoques ou sentimentales, aveux surpris, jouissances, etc. , sans compter tels avis utiles sur l’effet de l’épuisement. Marat entra dans la maison du jeune prince, d’abord par l’humble emploi de médecin de ses écuries, puis avec le titre plus relevé de médecin de ses gardes du corps.

C’est un des côtés assez tristes de l’ Ancien-Régime : peu, bien peu des hommes de lettres, des savants, qui devinrent hommes politiques, avaient pu se passer de haute protection ; tous eurent besoin de patronage. Beaumarchais fut d’abord auprès de Mesdames, puis chez Duverney ; Mably chez le cardinal de Tencin ; Chamfort chez le prince de Condé ; Rulhière chez Monsieur ; Malouet chez Madame Adélaïde ; Laclos, chez Mme de Genlis ; Brissot, chez le duc d’Orléans, etc. ; Vergniaud fut élevé par la protection de Turgot et de Dupaty ; Robespierre par l’abbé de Saint-Waast, Desmoulins par le chapitre de Laon, etc. Marat ne recourut à la protection du comte d’Artois que tard, et contraint par la misère ; il fut dans sa maison douze ans.

Dans cette position nouvelle, il s’interdit toute publication politique ou philosophique, revint tout entier aux sciences. Son génie belliqueux, qui n’avait pas réussi contre Voltaire et les philosophes, s’en prit à Newton. Il ne tenta pas moins que de renverser ce dieu de l’autel, se précipita dans une foule d’expériences hâtées, passionnées, légères, croyant détruire l’Optique de Newton, qu’il ne comprenait même pas[4]. Se fiant peu aux savants français, il invita Franklin à voir ses expériences. Franklin admira sa dextérité, mais ne jugea pas du fond même, et Marat, peu satisfait, se mit immédiatement à travailler contre Franklin. Il voulait ruiner sa théorie sur l’électricité, et, pour s’appuyer d’un suffrage illustre, il avait invité Volta à venir juger lui-même. Il n’eut pas son approbation.

Le physicien Charles, célèbre par le perfectionnement de l’aérostat, a raconté souvent à un de nos amis, savant très illustre, qu’il surprit un jour Marat en flagrant délit de charlatanisme. Marat prétendait avoir trouvé de la résine qui conduisait parfaitement l’électricité. Charles tâta, et sentit une aiguille cachée dans la résine, qui faisait tout le mystère.

La Révolution trouva Marat dans la maison du comte d’Artois[5], au centre des abus, des prodigalités, au milieu d’une jeune noblesse insolente, c’est-à-dire au lieu même où l’on pouvait le mieux connaître, haïr l’Ancien-Régime. Il se trouva tout d’abord, et sans transition, lancé dans le mouvement. Il arrivait d’un voyage d’Angleterre quand eut lieu l’explosion du 14 juillet. Son imagination fut saisie de ce spectacle unique ; l’ivresse lui gagna le cerveau et ne le quitta plus. Sa vanité aussi s’était trouvée flattée d’un hasard qui lui fit jouer un rôle dans la grande journée. Si l’on en croit une note qu’il envoya aux journalistes, trois mois après le 14 juillet, Marat se trouvant, ce jour même, dans la foule qui couvrait le Pont-Neuf, un détachement de hussards aurait poussé jusque-là, et Marat, servant d’organe à la foule, leur eût commandé de poser les armes, ce qu’ils ne jugèrent pas à propos de faire. Marat ne s’en comparait pas moins modestement à Horatius Coclès qui, seul sur un pont, arrête une armée.

Mécontent des journalistes, qui ne l’avaient pas loué dignement, Marat vendit (il l’assure) les draps de son lit pour commencer un journal. Il essaya de plusieurs titres, en trouva un excellent : l’Ami du peuple ou le Publiciste parisien, journal politique et impartial. Malgré ce style, parfois burlesque, comme on voit, toujours faible et déclamatoire, Marat réussit. Sa recette fut de partir non du ton habituel des brochures et journaux français, mais des gazettes que nos libellistes réfugiés faisaient en Angleterre, en Hollande, du Gazetier cuirassé de Morande et autres publications effrénées. Marat, comme eux, donna toute sorte de nouvelles, de scandales, de personnalités ; il s’abstint des théories abstraites, inintelligibles au peuple, que tous les autres journalistes avaient le tort de l’obliger à lire ; il parla peu de l’extérieur, peu des départements, qui alors remplissaient entièrement le journal des Jacobins. Il s’en tint à Paris, au mouvement de Paris, aux personnes surtout, qu’il accusa, désigna avec la légèreté terrible des libellistes ses modèles ; grande différence toutefois, les scandales de Morande n’avaient de résultat que de rançonner les gens désignés, de valoir des écus à Morande ; ceux de Marat, plus désintéressés, risquaient d’envoyer les gens à la mort ; tel, nommé par lui le matin, pouvait être assommé le soir.

On s’étonne que cette violence uniforme, la même, toujours la même, cette monotonie de fureur qui rend la lecture de Marat si fatigante, aient toujours eu action, n’aient point refroidi le public. Rien de nuancé, tout extrême, excessif, toujours les mêmes mots : infâme, scélérat, infernal ; toujours même refrain : la mort. Nul autre changement que le chiffre des têtes à abattre, six cents têtes, dix mille têtes, vingt mille têtes ; il va, s’il m’en souvient, jusqu’au chiffre, singulièrement précisé, de deux cent soixante-dix mille têtes.

Cette uniformité même, qui semblait devoir ennuyer et blaser, servit Marat. Il eut la force, l’effet d’une même cloche, d’une cloche de mort, qui sonnerait toujours. Chaque matin, avant jour, les rues retentissaient du cri des colporteurs : « Voilà l’Ami du peuple ! » Marat fournissait chaque nuit huit pages in-octavo qu’on vendait le matin ; et à chaque instant il déborde, ce cadre ne lui suffit pas ; souvent, le soir, il ajoute huit pages ; seize en tout pour un numéro ; mais cela ne lui suffit pas encore, ce qu’il a commencé en gros caractères, souvent il l’achève en petits, pour concentrer plus de matière, plus d’injures, plus de fureur. Les autres journalistes produisent par intervalles, se relayent, se font aider. Marat jamais. L’Ami du peuple est de la même main ; ce n’est pas simplement un journal, c’est un homme, une personne.

Comment suffisait-il à ce travail énorme ? Un mot explique tout. Il ne quittait pas sa table ; il allait très rarement à l’Assemblée, aux clubs. Sa vie était une, simple : écrire. Et puis ? Écrire, écrire la nuit, le jour. La police aussi de bonne heure lui rendit le service de le forcer de vivre caché, enfermé, livré tout au travail ; elle doubla son activité. Elle intéressa vivement le peuple à son Ami, persécuté pour lui, fugitif, en péril. En réalité, le péril était peu de chose. La vieille police de Lenoir et Sartine n’était plus. La nouvelle, mal organisée, incertaine et timide, dans les mains de Bailly et de La Fayette, n’avait nulle action sérieuse. Sauf Favras et l’assassin du boulanger François, il n’y eut nulle punition grave en 1790 ni 1791. La Fayette lui-même, loin de souhaiter la dictature, hâta auprès de l’Assemblée la mise en activité des procédures nouvelles, qui achevèrent d’annuler le pouvoir judiciaire. La garde nationale soldée, qui faisait sa vraie force, était composée en partie d’anciens Gardes-françaises, vainqueurs de la Bastille, et qui jouaient à regret le rôle de soldats de police.

Marat vécut aisé, au jour le jour toutefois, au hasard d’une vie errante. Sa toilette bizarre exprimait son excentricité ; sale habituellement, il avait parfois des recherches subites, un luxe partiel et des velléités galantes : un gilet de satin blanc, par exemple, avec un collet gras et une chemise sale. Ce retour de fortune, qui souvent adoucit les hommes, ne fit rien sur lui. Sa vie malsaine, irritante, toute renfermée, conserva sa fureur entière. Il vit toujours le monde du jour étroit, oblique de sa cave par un soupirail, livide et sombre, comme ces murs humides, comme sa face, à lui, qui semblait en prendre les teintes. Cette vie lui plaisait à la longue, il jouissait de l’effet fantastique et sinistre qu’elle donnait à son nom. Il se sentait régner du fond de cette nuit ; il jugeait de là, sans appel, le monde de la lumière, le royaume des vivants, sauvant l’un, damnant l’autre. Ses jugements s’étendaient jusqu’aux affaires privées. Celles des femmes semblent lui être spécialement recommandables. Il protège une religieuse fugitive. Il prend parti pour une dame en querelle avec son mari et fait à ce mari d’effroyables menaces.

Une vie à part, exceptionnelle, qui ne permet pas à l’homme de contrôler ses jugements par ceux des autres hommes, rend aisément visionnaire. Marat n’était pas éloigné de se croire la seconde vue. Il prédit sans cesse, au hasard. En cela, il flatte singulièrement la disposition des esprits ; les misères extrêmes les rendaient crédules, impatients de l’avenir ; ils écoutaient avidement ce Mathieu Laensberg. Chose curieuse, personne ne voit qu’il se trompe à chaque instant. Cela est frappant néanmoins pour les affaires extérieures : il ne soupçonne nullement le concert de l’Europe contre la France (voir 28 août 1790, n° 204, et autres). Pour l’intérieur, voyant tout en noir, il risque peu de se tromper. On relève avec admiration tout ce qui s’accomplit des paroles du prophète. Les journalistes eux-mêmes, peu jaloux de celui qu’ils jugent un fou sans conséquence, ne craignent pas de le relever, de s’extasier ; ils l’appellent le divin Marat. Dans la réalité, son excessive défiance lui tient lieu parfois de pénétration. Le jour, par exemple, où Louis XVI sanctionne le décret qui exige le serment des prêtres, Marat lui adresse des paroles pleines de force et de sens. Il rappelle son éducation, ses précédents de famille, et lui demande par quelle sublime vertu il a mérité que Dieu lui accordât ce miracle de s’affranchir du passé et de devenir sincère.

Ces éclairs de bon sens sont rares. Il a bien plus souvent, parmi ses cris de fureur, des accès de charlatanisme, de vanteries délirantes, qu’un fou seul peut hasarder : « Si j’étais tribun du peuple et soutenu par quelques milliers d’hommes déterminés, je réponds que, sous six semaines, la constitution serait parfaite, que la machine politique marcherait au mieux, qu’aucun fripon public n’oserait la déranger, que la nation serait libre et heureuse, qu’en moins d’une année elle serait florissante et redoutable, et qu’elle le serait tant que je vivrais » (26 juillet 1790, n° 173).


L’Académie des Sciences, coupable d’avoir dédaigné ce qu’il nomme ses découvertes, est poursuivie, désignée dans sa feuille et dans un pamphlet réimprimé exprès, comme aristocrate. Des hommes paisibles, comme Laplace et Lalande, un véritable patriote, d’un grand caractère, Monge, sont signalés à la haine. Il ne les accuse pas seulement d’incivisme, mais de vol. « L’argent donné à l’Académie pour faire des expériences, ils vont le manger, dit-il, à la Rapée ou chez les filles. »

L’objet principal de cette rage envieuse, c’est naturellement le premier du temps, celui qui venait d’opérer dans la science une révolution rivale de la révolution politique, celui devant qui s’inclinaient Laplace et Lagrange. Je parle de Lavoisier. On sait que Lagrange fut tellement frappé du grandiose aspect de ce monde chimique dont Lavoisier venait d’arracher le voile que, dix ans durant, il en oublia les mathématiques, ne pouvant plus supporter la sécheresse du calcul abstrait, lorsque s’ouvrait devant lui le sein profond de la nature.

Ce grand révolutionnaire, Lavoisier, n’eût pu faire sa révolution s’il n’eût été riche. Et c’est pour cela qu’il avait voulu être fermier général. Loin de prendre dans ces fonctions l’esprit de fiscalité, il conseilla l’abaissement de plusieurs impôts, soutenant que le revenu croîtrait, loin de diminuer. Créé par Turgot directeur des poudres[6], il abolit l’usage vexatoire de fouiller les caves pour y prendre le salpêtre. Une chose fera juger son cœur. Au milieu de tant de travaux et de fonctions diverses, il trouvait le temps de se livrer à une longue, pénible, dégoûtante recherche, l’étude des gaz qui se dégagent des fosses d’aisances, sans autre espoir que de sauver la vie à quelques malheureux.

Voilà l’homme qu’attaqua Marat, celui qu’il appelle « un apprenti chimiste, à cent mille livres de rentes ». Ses accusations persévérantes, réitérées sous plusieurs formes, préparent l’échafaud de Lavoisier. Celui-ci, qui sent si bien qu’ayant tant fait et tant à faire, sa vie est d’un prix inestimable pour le monde, ne songe nullement à fuir. Il ne devinera jamais la stupidité funeste qui peut voler une telle vie à la science, au genre humain.

Tout le chagrin de Marat, c’est qu’on ne suive pas encore la même méthode à l’égard de l’Assemblée nationale. Il assure, le 21 octobre 1790, que si, de temps à autre, on promenait quelques têtes autour de l’Assemblée, la constitution eût été bientôt et faite et parfaite. Mieux encore vaudrait, selon lui, si ces têtes étaient prises dans l’Assemblée même. Le 22 septembre, le 15 novembre et dans d’autres occasions, il prie instamment le peuple d’emplir ses poches de cailloux et de lapider, dans la salle, les députés infidèles[7]. Il insiste, le 24 novembre, pour que ses chers camarades courent à l’Assemblée toutes les fois que Marat, leur incorruptible ami, leur en donnera le conseil.

Au mois d’août 1790, lorsque Marat et Camille Desmoulins furent accusés par Malouet à l’Assemblée nationale, Camille, bientôt tiré d’affaire, alla trouver Marat et l’engagea à désavouer quelques paroles horriblement sanguinaires qui faisaient tort à la cause. Marat le lendemain conte tout dans son journal, en se moquant de Camille ; loin d’avouer que ces paroles excessives lui sont venues par entraînement, il déclare qu’elles lui semblent dictées par l’humanité ; c’est être humain que de verser un peu de sang pour éviter plus tard d’en répandre davantage, etc.

Il reproche la peur à Camille Desmoulins, qui pourtant avait montré beaucoup d’audace ; placé dans une tribune, écoutant son accusateur, à ces mots de Malouet : « Oserait-il démentir ? » il répondit tout haut : « Je l’ose. » La partie n’était pas égale entre lui, toujours au grand jour, et Marat toujours caché. Celui-ci ne se montrait que dans les rares occasions où, le ban et l’arrière-ban des fanatiques étant convoqués, il se sentait environné d’un impénétrable mur et plus sûr que dans sa cave. En janvier 1791, Marat prêchait le massacre des gardes nationales soldées ; il recommandait aux femmes La Fayette lui-même : « Faites-en un Abailard. » Un Fayettiste, qui faisait le Journal des Halles, osa l’appeler devant les tribunaux. Il sortit de ses ténèbres, vint au Palais, comparut. La chauve-souris effraya la lumière de son aspect. Il n’avait pas grand’chose à craindre. Une armée l’environnait. L’auditoire était rempli de ses frénétiques amis, toutes les avenues, tous les passages pleins et combles d’un peuple prodigieusement exalté. Pour que la justice eût son cours, il eût fallu une bataille rangée, et il y eût eu un massacre. L’autorité craignit de ne pouvoir même protéger la vie du plaignant ; on l’empêcha de se présenter. Marat, vainqueur sans combat, se trouva avoir démontré le néant des tribunaux, de la police, de la garde nationale, de Bailly et de La Fayette.

Dès ce jour, il eut, sans conteste, une royauté de délation.

Ses transports les plus frénétiques furent sacrés ; son bavardage sanguinaire, mêlé trop souvent de rapports perfides, qu’il copiait sans jugement, fut pris comme oracle. Désormais il peut aller grand train dans l’absurde. Plus il est fou, plus il est cru. C’est le fou en titre du peuple ; la foule en rit, l’écoute et l’aime, et ne croit plus que son fou.

Il marche la tête en arrière, fier, heureux, souriant dans sa plus grande fureur. Ce qu’il a poursuivi en vain toute sa vie, il l’a maintenant ; tout le monde le regarde, parle de lui, a peur de lui. La réalité dépasse tout ce qu’il a pu, dans les rêves de la vanité la plus délirante, imaginer, souhaiter. Hier, un grand citoyen ; aujourd’hui, voyant, prophète ; pour peu qu’il devienne plus fou, ce voyant va passer Dieu.

Il va, et toutes les concurrences de la presse, se déchaînant sur sa trace, le suivent à l’aveugle dans les voies de la Terreur.

La presse comptait de bons esprits, hardis, mais élevés, humains, vraiment politiques. Pourquoi suivirent-ils Marat ?

Dans la situation infiniment critique où était la France, n’ayant ni la paix ni la guerre, ayant au cœur cette royauté ennemie, cette conspiration immense des prêtres et des nobles, la force publique se trouvant justement aux mains de ceux contre qui on devait la diriger, quelle force restait à la France ? Nulle autre, ce semble, au premier coup d’œil, que la Terreur populaire ? Mais cette terreur avait un effroyable résultat : en paralysant la force ennemie, écartant l’obstacle actuel, momentané, elle allait créant toujours un obstacle qui devait croître et nécessiter l’emploi d’un nouveau degré de Terreur.

Il eut fallu un grand accord de toutes les énergies du temps, tel qu’on pouvait l’espérer difficilement d’une génération si mal préparée pour organiser un pouvoir national vraiment actif, une justice redoutée, mais juste, pour être fort sans Terreur, pour prévenir par conséquent la réaction de la pitié qui a tué la Révolution.

Les hommes dominants de l’époque différaient, dans le principe, bien moins qu’on ne croit. Le progrès de la lutte élargit la brèche entre eux, augmenta l’opposition. Chacun d’eux, à l’origine, aurait eu peu à sacrifier de ses idées pour s’entendre avec les autres. Ce qu’ils avaient à sacrifier surtout, et ce qu’ils ne purent jamais, c’étaient les tristes passions que l’Ancien-Régime avait enracinées en eux : dans les uns, l’amour du plaisir, de l’argent ; dans les autres, l’aigreur et la haine.

Le plus grand obstacle, nous le répétons, fut la passion, bien plus que l’opposition des idées.

Et ce qui manqua à ces hommes, du reste si éminents, ce fut le sacrifice, l’immolation de la passion. Le cœur, si j’osais le dire, quoique grand dans plusieurs d’entre eux, le cœur et l’amour du peuple ne furent pas assez grands encore.

Voilà ce qui, les tenant isolés, sans lien, faibles, les obligea, dans le péril, de chercher tous une force factice dans l’exagération, dans la violence ; voilà ce qui mit tous les orateurs de clubs, tous les rédacteurs de journaux à la suite de celui qui, plus égaré, pouvait être sanguinaire sans hésitation ni remords. Voilà ce qui attela toute la presse à la charrette de Marat.

Des causes personnelles, souvent bien petites, misérablement humaines, contribuaient à les faire tous violents. Ne rougissons pas d’en parler.

La profonde incertitude où se trouvait le génie le plus fort, le plus pénétrant peut-être de toute la Révolution (c’est de Danton que je parle), sa fluctuation entre les partis qui lui faisait, dit-on, recevoir de plusieurs côtés, comment pouvait-il la couvrir ? Sous des paroles violentes.

Son brillant ami, Camille Desmoulins, le plus grand écrivain du temps, plus pur d’argent, mais plus faible, est un artiste mobile. La concurrence de Marat, sa fixité dans la fureur, que personne ne peut égaler, jettent par moments Camille dans des sorties violentes, une émulation de colère très contraire à sa nature.

Comment l’imprimeur Prudhomme, ayant perdu Loustalot, pourra-t-il soutenir les Révolutions de Paris ? Il faut qu’il soit plus violent.

Comment l’Orateur du peuple, Fréron, l’intime ami de Camille Desmoulins et de Lucile, qui loge dans la même maison, qui aime et envie Lucile, comment peut-il espérer de briller devant l’éloquent, l’amusant Camille ?… Par le talent ? Non, mais par l’audace peut-être. Il sera violent.

Mais en voici un qui commence et qui va les passer tous. Un aboyeur des théâtres, Hébert, a l’heureuse idée de réunir dans un journal tout ce qu’il y a de bassesses, de mots ignobles, de jurons dans tous les autres journaux. La tache est facile. On crie : « Grande colère du Père Duchesne ! — Il est b… en colère, ce matin, le Père Duchesne ! » Le secret de cette éloquence, c’est d’ajouter f… de trois en trois mots.

Pauvre Marat, que feras-tu ? Ceci est une concurrence.

Vraiment, ta fureur est fade ; elle n’est pas, comme celle d’Hébert, assaisonnée de bassesses : tu m’as l’air d’un aristocrate. Il faut t’essayer à jurer aussi (16 janvier 1791). Ce n’est pas sans des efforts inouïs, et toujours renouvelés, de rage et d’outrage, que tu peux tenir l’avant-garde.

C’est un caractère du temps qui mérite d’être observé que cet entraînement mutuel. En suivant attentivement les dates, on comprendra mieux ceci ; c’est le seul moyen de saisir le mouvement qui les précipite, comme s’il y avait un prix proposé pour la violence, de suivre cette course à mort de clubs à clubs et de journaux à journaux. Là tout cri a son écho ; la fureur pousse la fureur. Tel article produit tel article, et toujours plus violent. Malheur à qui reste derrière !… Presque toujours Marat a l’avance sur les autres. Quelquefois passe devant Fréron, son imitateur ; Prudhomme, plus modéré, a pourtant des numéros furieux. Alors Marat court après. Ainsi, en décembre 1790, quand Prudhomme a proposé d’organiser un bataillon de Scaevola contre les Tarquins, une troupe de tueurs de rois, Marat devient enragé, vomit mille choses sanguinaires.

Ce crescendo de violence n’est pas un phénomène particulier aux journaux ; ils ne font généralement qu’exprimer, reproduire la violence des clubs. Ce qui fut hurlé le soir s’imprime la nuit à la hâte, se vend le matin. Les journalistes royalistes versent de même au public les flots de fiel, d’outrages et d’ironie qu’ils ont puisés le soir dans les salons aristocratiques ; les réunions du pavillon de Flore, chez Mme de Lamballe, celles que tiennent chez eux les grands seigneurs près d’émigrer, fournissent des armes à la presse, tout aussi bien que les clubs.

L’émulation est terrible entre les deux presses. C’est un vertige de regarder ces millions de feuilles qui tourbillonnent dans les airs, se battent et se croisent. La presse révolutionnaire, toute furieuse d’elle-même, est encore aiguillonnée par la pénétrante ironie des feuilles et pamphlets royaliste. Ceux-ci pullulent à l’infini ; ils puisent à volonté dans les vingt-cinq millions annuels de la liste civile. Montmorin avoua à Alexandre de Lameth qu’il avait en peu de temps employé sept millions à acheter des Jacobins, à corrompre des écrivains, des orateurs. Ce que coûtaient les journaux royalistes, l’Ami du roi, les Actes des apôtres, etc., personne ne peut le dire, pas plus qu’on ne saura jamais ce que le duc d’Orléans a pu dépenser en émeutes.

Lutte immonde, lutte sauvage, à coups de pierres, à coups d’écus. L’un assommé, l’autre avili. Le marché des âmes d’une part, et de l’autre la Terreur.

  1. On comprend, de reste, que pour instruire ce procès, je n’ai cru devoir m’en rappeler à aucun des ennemis de Marat ; c’est dans ses ouvrages mêmes que j’ai puisé généralement ; c’est sur son propre témoignage que je veux le condamner ou l’absoudre.
  2. Ami du peuple, n° 327, p. 3, 1er janvier 1791 ; — n° 351, p. 8, 25 janvier 1791.
  3. Ibid., n° 303, p. 7, 9 décembre 1790 ; — n° 325, p. 4, 30 décembre 1790, etc.
  4. Si l’on s’en rapportait au continuateur de Montucla (t. III, p. 595), on croirait que Marat ne savait même pas, en optique, ce qu’on savait avant Newton, ce que Descartes avait dit de meilleur. — Mais ce continuateur est Lalande, poursuivi par Marat, et par conséquent suspect dans son témoignage sur lui. J’ai cru devoir m’enquérir de ce que pensaient à ce sujet les plus illustres physiciens de notre époque, fort désintéressés dans cette vieille question d’histoire ; ils m’ont confirmé qu’en effet Marat n’avait pas bien compris les expériences de Newton, qu’il les avait mal jugées en les reproduisant avec des circonstances entièrement différentes, que de toutes les expériences de Marat une seule méritait attention, celle des anneaux colorés que trace la lumière diffuse autour du point de contact d’une lentille de verre et d’un métal.
  5. Plusieurs personnes, encore vivantes, croient qu’il appartenait à M. de Calonne, et affirment avoir lu des brochures contre-révolutionnaires de Marat. Cependant, quelques recherches que j’aie faites, je n’ai pu les découvrir. — La Fayette (Mém., II, 286) assure que, « deux mois avant la Révolution, Marat était parti pour Londres, en clabaudant contre la démocratie ».
  6. Infiniment plus connu que les autres fermiers généraux, Lavoisier concentra sur lui la haine trop naturelle du peuple pour ce corps funeste à l’État. Il avait eu la part principale dans une mesure nécessaire a l’assainissement de Paris, qui occupa tous les esprits, frappa les imaginations, l’enlèvement nocturne des corps entassés depuis tant de siècles au cimetière des Innocents. On lui attribua, sans preuve, le plan de la nouvelle muraille dont la ferme générale entoura Paris. Marat lui reproche d’avoir voulu, par cette muraille, « ôter l’air à la ville », l’étouffer. Il l’accuse aussi d’avoir transporté les poudres de l’Arsenal dans la Bastille, la nuit du 12 au 13 juillet ; le transport, je crois, eut lieu plus tôt (dès le 30 juin, la Bastille fut mise en état de défense), et il eut lieu sur un ordre du ministre, auquel le directeur des poudres ne pouvait rien opposer.
  7. Dans une lettre spirituelle, où l’on se moque visiblement de Marat, on loue le projet simple et économique qu’il propose pour rendre inutile la plus grande partie des frais qu’exige la défense nationale, pour améliorer la constitution, etc. : lancer les gens à bonnets de laine avec quelques bouts de corde, faire étrangler les ministres, les députés infidèles. Mais si, par erreur, ces bonnets de laine allaient étrangler leur chef ? — À quoi Marat répond sérieusement, sans s’apercevoir de rien, qu’ils ont le tact bien trop sûr pour qu’il puisse y avoir erreur, que d’ailleurs il ne faut pas de chef, aucune organisation, etc. (N° 261, 25 octobre 1790.)