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Histoire de la Révolution française (Michelet)/Livre V/Chapitre 7

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CHAPITRE VII

L’ASSEMBLÉE INNOCENTE LE ROI (15-16 JUILLET 1791.)


Les constitutionnels obligés de garder, d’avilir le roi qu’ils veulent relever. — Leur double peur, Marat, etc. — La république moins difficile encore que la restauration de la royauté. — La royauté défendue à l’Assemblée par Salles et Barnave, 15 juillet 1791. — L’Assemblée détourne du roi les poursuites, elle poursuit Bouillé, etc. — Protestation au Champ de Mars. — Manœuvre orléaniste, aux Jacobins, pour faire demander la déchéance. — Les Jacobins constitutionnels se retirent aux Feuillants et préparent la répression, 16 juillet 1791. — L’Assemblée réprimande la municipalité, trop modérée. — Petite terreur constitutionnelle. — La pétition du Champ de Mars devient toute républicaine. — L’Assemblée s’engage pour le roi.


Les constitutionnels ont déployé en quinze jours beaucoup d’adresse et de ruse pour sauver la royauté ; ils vont y mettre de plus une déplorable vigueur. Et avec cela ils sont dupes. Les républicains ont marché plus droit ; ils ont montré, dans leur ignorance, une sorte de seconde vue ; ils eussent été aux Tuileries, dans le cabinet de la reine, qu’ils n’eussent point agi autrement.

Le 7 juillet, la reine a laissé le roi donner des pouvoirs écrits à Monsieur. Déjà Fersen avait été le joindre et les lui avait transmis verbalement.

La reine haïssait Monsieur, l’homme qui avait le plus travaillé, le mieux réussi à la perdre de réputation ; et pourtant elle fait ici cet effort de lui faire donner les pouvoirs du roi. Qui donc a cette puissance de lui faire dominer sa haine ? Une haine plus grande encore et le désir de se venger.

A-t-elle trompé Barnave, quand elle semblait, à Meaux, l’écouter docilement ? Non, elle était, je crois, sincère ; elle lui reviendra tout à l’heure ; ce qui n’empêche nullement que dans l’intervalle elle ne regarde ailleurs, vers l’émigration et vers l’étranger.

Elle souffrait infiniment de la surveillance vexatoire dont elle était alors l’objet. Les gardes nationaux, qui avaient vu, le 21 juin, l’effrayante responsabilité qu’on prenait devant le peuple en se chargeant de garder la famille royale, fuyaient d’abord les Tuileries et refusaient absolument d’y reprendre ce dangereux poste ; ils n’y avaient consenti qu’en obtenant la consigne de garder à vue, de nuit et de jour. De là une foule de scènes risibles, si elles n’eussent été cruelles. Leur inquiétude était la reine surtout ; ils avaient de ses ruses une idée terrible, ils n’étaient pas éloignés de croire que la fée (elle l’avait dit en riant avant Varennes) pourrait bien partir en ballon. Se souvenant que Gouvion, la nuit du 21 juin, gardait fort inutilement la porte de la chambre à coucher, ils exigèrent que cette porte fût toujours ouverte, de manière à voir la reine à sa toilette et dans son lit. Il n’était pas jusqu’à sa garde-robe où les soldats-citoyens ne prétendissent la conduire, la baïonnette au bout du fusil ; on leur en fit honte. La reine imagina de faire coucher devant son lit une de ses femmes dont les rideaux la garantissent. Une nuit, elle voit le garde national de service tourner cette barrière et venir à elle ; il n’était nullement hostile, au contraire, c’était un bon homme qui aimait la royauté, voulait la sauver et croyait devoir profiter de la circonstance pour donner à la reine de sages avis ; il s’assit, sans autre façon, près de son lit, pour prêcher plus à son aise.

Le roi s’avisa un jour de fermer la porte de la chambre à coucher de la reine. L’officier de garde l’ouvrit, lui dit que telle était sa consigne, que Sa Majesté prenait en la fermant une peine inutile, car il l’ouvrirait toujours.

La situation était vraiment cruelle et baroque. Ceux qui donnaient cette consigne humiliante, La Fayette et les constitutionnels, qui avilissaient le roi à ce point (que dis-je, le roi ? l’époux), n’en voulaient pas moins qu’il fût roi, et travaillaient vigoureusement à cela, et se tenaient prêts à tirer l’épée, au besoin, pour le maintien de cette royauté qu’ils rendaient de plus en plus ridicule et impossible.

Ils croyaient que la France n’avait de salut que dans cette fiction royale, dans cette ombre, ce néant, ce vide. Ils partaient de l’idée très fausse que la royauté était effectivement revenue de Varennes ; mais elle y était restée ; ce qui en était revenu, c’était moins encore que la négation de la royauté, c’en était la parodie, la dérision barbare, la farce, qui était un supplice.

Que voulaient ces étonnants restaurateurs de la royauté ? Deux choses contradictoires : qu’elle fût à la fois faible et forte, qu’elle fût et qu’elle ne fût pas. Ils sentaient bien que, captive, liée, garrottée ainsi, elle devait être dans un état permanent de conspiration ; donc il fallait d’autant plus serrer le lien. Mais, d’autre part, une autre peur les pressait de lâcher, d’armer cette royauté captive. Des voix souterraines grondaient qui leur dérangeaient l’esprit. Le fantôme de l’anarchie leur apparaissait dans leurs rêves, et ils faisaient ce qu’il fallait pour lui donner corps. La voix caverneuse de Marat leur semblait celle du peuple, et c’étaient eux justement qui le popularisaient.

À cette époque, Marat extravague. N’ayant rien compris à la situation, saisi nulle initiative, il prend sa revanche par la folie atroce de ses imaginations. Tout ce qu’il avait trouvé d’expédients à proposer, le 21 juin, c’était un tyran et un massacre, l’égorgement général de l’Assemblée et des autorités. Puis viennent d’aimables variantes dans les numéros suivants : couper les mains, couper les pouces, tenir trois jours sur le pal, enterrer vivants, etc.[1].

Les constitutionnels reculaient de hideur (pour parler comme Froissart) devant cette bête sauvage ; mais, en reculant, ils l’autorisaient. Il était trop facile à Marat, à Fréron, le faux Marat, de prédire les pas rétrogrades que faisaient les royalistes bâtards dans leur retraite inconséquente. Alors on criait : « Miracle ! Marat l’avait dit ! vrai prophète ! » — Ainsi le fou furieux semblait être le seul sage.

L’Américain Morris prétend qu’à ce moment toute chose était impossible, et la royauté, et la régence, et la république. Non, tout était difficile. La France avait été dans un moment au moins aussi difficile dans l’hiver de 1789 et 1790 ; elle fut alors sans lois, ni anciennes ni nouvelles ; elle vécut de son instinct. Il pouvait la sauver encore. Le roi, ses frères et d’Orléans, se trouvant également perdus dans l’opinion, la régence n’étant possible que par un conseil de députés, un comité républicain, mieux valait une forme plus franche, point de régence, et la république. Difficulté pour difficulté, la préférence devait être pour le gouvernement qui, après tout, est le seul qui soit naturel, le gouvernement de soi par soi-même, celui auquel l’homme arrive dès qu’il échappe à la fatalité, atteint sa libre nature. On sentira de plus en plus, à mesure qu’on avancera dans la longue vie du monde, dans l’expérience politique qui commence à peine, que la monarchie n’a été qu’un gouvernement d’exception, un provisoire de salut public, approprié aux peuples enfants.

La presse violente d’une part, les Marat et les Fréron, l’Assemblée de l’autre, les constitutionnels, parlaient également au nom du salut public, de l’intérêt public. Tous, partis d’une même philosophie qui fonde la morale sur l’intérêt, y appuyaient leur politique. C’est le droit qu’il eût fallu prendre pour point de départ ; lui seul aurait mis de la netteté dans cette situation obscure. Le salut public fut invoqué et le sang coula ; il fut invoqué pour la royauté qui ne pouvait ni sauver les autres, ni se sauver elle-même. Les moins sanguinaires, chose bizarre, furent justement ceux qui versèrent le sang les premiers, et qui, par cette première effusion, fournirent le prétexte et l’excuse au déluge de sang qui suivit.


Le 15, jour décisif, La Fayette crut prudent de mettre environ cinq mille hommes aux abords de l’Assemblée. Pour mieux contenir la foule, il avait eu soin de mêler à la garde nationale des piques du faubourg Saint-Antoine. L’Assemblée, bien décidée à en finir ce jour-là au meilleur marché possible, eut soin d’abord de perdre une bonne partie de la séance à écouter un rapport sur les affaires militaires des départements. Elle prêta une attention médiocre aux bavardages du vieux Goupil contre Brissot et Condorcet, aux discours qui suivirent de Grégoire et de Buzot. Celui du dernier, fort court, n’en était pas moins remarquable ; il donnait précisément des raisons qui, en 1793, l’empêchèrent de juger le roi à mort : « Il s’agit d’un crime contre la nation ; l’Assemblée, c’est la nation ; elle serait juge et partie : donc elle ne peut juger, » etc.

La séance était arrangée d’avance pour deux discours. Les rôles avaient été partagés entre Salles et Barnave : l’un, homme de cœur et chaleureux, devait défendre Louis XVI, l’homme, l’humanité ; l’autre, le froid et noble parleur, Barnave, devait prendre la question au point de vue législatif et politique.

Salles, avec une insinuation douce et hardie, ne craignit pas de s’adresser aux secrets sentiments de l’Assemblée. Le roi a protesté, il est vrai, il a dit que la constitution « était inexécutable ». Mais nous l’avons souvent dit nous-mêmes, elle est difficile à exécuter, au moins dans les commencements. L’Assemblée a pu contribuer à l’erreur du roi ; elle a été obligée, pour le bien de la chose, de sortir souvent de son rôle d’Assemblée, de juger, de gouverner, etc. — Ainsi l’avocat était si sûr d’être écouté favorablement qu’il cherchait une excuse au coupable dans les fautes mêmes du juge, dans les reproches que l’Assemblée se faisait secrètement, dans le peu de foi qu’elle avait maintenant, blasée et finie, à son œuvre, à ses propres actes.

Barnave s’éleva très haut. Sa froideur ordinaire, froideur feinte ce jour-là, et qui n’était que dans la forme, fit valoir encore le fond, intimement passionné, qui perçait partout, comme en Asie ces terres sèches et froides qui, par places, n’en sont pas moins crevées de sources de feu. On sentait bien qu’il jouait tout, que c’était un moment suprême, et pour lui et pour l’Assemblée. Il la mettait en demeure de choisir entre la monarchie et le gouvernement fédératif (il affectait de ne comprendre nulle république que fédérative pour un grand État). La monarchie étant seule possible, disait-il, il faut bien subir l’inviolabilité, qui en est la base. « Mais si le roi fait des fautes ?… » Le danger pour la liberté serait qu’il n’en fît aucune. Si vous suivez aujourd’hui le ressentiment personnel en violant la constitution, prenez bien garde un jour de suivre l’enthousiasme. Craignez qu’un jour la même mobilité du peuple, l’enthousiasme d’un grand homme, la reconnaissance des grandes actions (car la nation française sait bien mieux aimer que haïr), ne renversent en un moment votre absurde république… Croyez-vous qu’un conseil exécutif, faible par essence, résistât longtemps aux grands généraux ? etc.

« Voilà pour la constitution. Parlons dans la Révolution : après l’anéantissement de la royauté, savez-vous ce qui suivra ? L’attentat à la propriété… Vous ne l’ignorez pas, la nuit du 4 août a donné plus de bras à la Révolution que tous les décrets constitutionnels. Pour ceux qui voudraient aller plus loin, quelle nuit du 4 août reste-t-il à faire ?… »

Ces deux discours, habiles, hardis, auraient entraîné l’Assemblée, si elle en eût eu besoin. Mais elle était toute fixée d’avance sur ce qu’elle voulait. La Fayette demanda la clôture. L’Assemblée, d’après Salles et Barnave, d’après l’avis des comités, adopta : 1° une mesure préventive : si un roi rétracte son serment, s’il attaque ou ne défend point son peuple, il abdique, devient simple citoyen et accusable pour les délits postérieurs à son abdication ; 2° une mesure répressive : la poursuite contre Bouillé, comme coupable principal, contre les serviteurs, officiers, courriers, etc., complices de l’enlèvement.

Pour voter paisiblement, l’Assemblée s’était entourée de troupes, les Tuileries étaient fermées, la police partout sur pied, l’autorité municipale toute prête, à la place Vendôme, pour faire les sommations. Tout indiquait qu’on voulait emporter l’affaire ce jour-là, et qu’au besoin l’on ne craindrait pas de livrer bataille. Les meneurs connus se le tinrent pour dit et ne parurent pas. La foule ne s’en porta pas moins au Champ de Mars pour y dresser une dernière protestation ; l’un des commissaires rédacteurs était un certain Virchaux, de Neuchâtel. On a vu, par l’affaire de Châteauvieux, que les hommes de la Suisse française, esclaves des Allemands, étaient souvent à l’avant-garde de notre Révolution ; ils y mettaient tout l’espoir de leur propre délivrance ; la Société helvétique des Suisses établis à Paris prenait une part active aux grands mouvements populaires.

Il était facile d’écrire, difficile de faire pénétrer la pétition dans l’Assemblée. La foule trouve Bailly à la place Vendôme. Le bonhomme en grand costume, ceint de l’écharpe tricolore, était là comme un général au milieu des masses armées. C’était par lui que l’Assemblée, fort résolue dans ce jour et présidée alors par un jeune colonel, Charles de Lameth, remuait la force militaire. Le savant, l’académicien, l’homme éminemment pacifique, se voyait, si tard dans la vie, poussé à être le héros involontaire de cette triste guerre entre citoyens qui menaçait d’éclater. Confiant, infiniment sensible à la popularité, faible du souvenir de 1789 et voulant toujours être aimé, il n’était propre en aucun sens à devenir le chef de la résistance. On parlemente avec lui, on lui dit qu’on veut seulement parler à Pétion et Robespierre. Il résiste un peu, mollit, permet enfin le passage pour six hommes seulement. Les deux députés avertis viennent au passage des Feuillants ; mais, disent-ils, il est trop tard, le vote est porté.

La foule irritée reflue de l’Assemblée par tout Paris, ferme les théâtres en signe de deuil. L’Opéra seul résista et joua sous la protection des baïonnettes. À un autre théâtre, ce fut le commissaire de police qui lui-même pria de fermer, craignant une collision. L’autorité était flottante, peu d’accord avec elle-même ; La Fayette aurait agi, mais il ne pouvait le faire sans autorisation du pouvoir municipal, et Bailly ne voulait rien prendre sous sa responsabilité. On avait arrêté Virchaux, l’un des meneurs du Champ de Mars, à l’entrée de l’Assemblée ; il se réclama de Bailly qui avait permis le passage et qui le fit relâcher ; il fut arrêté de nouveau dans la nuit.

Une porte restait ouverte aux républicains et Orléanistes. L’Assemblée n’avait rien statué sur Louis XVI ; elle avait voté des mesures préventives contre une désertion possible du Roi. La question personnelle restait tout entière. C’est ce qui fut, le soir, établi aux Jacobins par Laclos, Robespierre et autres. L’homme du duc d’Orléans, Laclos, qui présidait ce jour-là, demanda qu’on fît à Paris et par toute la France une pétition pour la déchéance. « Il y aura, dit-il, j’en réponds, dix millions de signatures ; nous ferons signer les enfants mêmes, les femmes… » Il savait bien qu’en général les femmes voulaient un roi, et qu’elles ne signeraient contre Louis XVI qu’au profit d’un nouveau roi.

Danton appuya, Robespierre aussi, mais sans faire signer les femmes. De plus, à cette grande pétition de tout le peuple, il préférait une adresse exclusivement jacobine, envoyée aux sociétés affiliées… Cependant un grand bruit se fait, un grand flot de foule envahit la salle. Madame Roland, qui vit la scène d’une tribune, dit que c’étaient les aboyeurs ordinaires du Palais-Royal avec une bande de filles, probablement une machine montée par les Orléanistes pour mieux appuyer Laclos. Cette foule se mit, sans façon, dans les rangs des Jacobins, pour délibérer avec eux. Laclos monte à la tribune : « Vous le voyez, dit-il, c’est le peuple, voilà le peuple ; la pétition est nécessaire. » On arrêta que, le lendemain à onze heures, les Jacobins réunis entendraient lecture de la pétition, qu’elle serait portée au Champ de Mars, là signée de tous, puis envoyée aux sociétés affiliées, qui signeraient à leur tour.

Il est minuit, on s’écoule dans la rue Saint-Honoré. Il ne reste que les commissaires chargés de la rédaction : Danton, Laclos et Brissot. Encore Danton ne reste guère ; restent face à face Laclos et Brissot, c’est-à-dire l’orléanisme et la république. Laclos, ayant, dit-il, mal à la tête, laisse la plume à Brissot, qui la prend sans hésiter.

Dans cette pièce, vive et forte, l’habile rédacteur met en saillie les deux points de la situation : 1° le timide silence de l’Assemblée, qui n’a osé statuer sur l’individu royal ; 2° son abdication de fait (l’Assemblée en a jugé ainsi, puisqu’elle l’a suspendu et arrêté) ; enfin la nécessité de pourvoir au remplacement… — Arrivé là, Laclos, sortant de son demi-sommeil, arrête un moment la plume rapide : « La Société des Amis de la constitution signera-t-elle, si l’on ajoute un petit mot qui ne gâte rien à la chose : remplacement par tous les moyens constitutionnels ? — Ces moyens, qu’était-ce, sinon la régence, le dauphin sous un régent ? Les frères du roi étant hors de France, le régent constitutionnel était le duc d’Orléans. Ainsi Laclos trouvait moyen d’introduire implicitement son maître dans la pétition.

Soit légèreté, soit faiblesse, Brissot écrivit ce que Laclos demandait. Peut-être le hardi rédacteur n’était pourtant pas fâché d’atténuer sa responsabilité par ce mot constitutionnels, qui rendait la chose légale et éloignait les poursuites.

Traversons maintenant la rue Saint-Honoré et voyons comment, presque en face, les meneurs de l’Assemblée, les royalistes constitutionnels, réunis aux Feuillants dans les bureaux des comités, voyons comme ils emploient leur nuit.

Ils arrêtent deux résolutions :

L’une, celle que Duport, les Lameth, avaient dès longtemps en pensée, de ne plus traverser la rue pour aller aux Jacobins, de rester aux Feuillants mêmes, à l’ombre de l’Assemblée, de former, avec la masse des députés dont ils disposent, un nouveau club des Amis de la constitution, club d’élite où l’on entrera par billets, où l’on ne recevra que les électeurs. Qui restera aux Jacobins ? Cinq ou six députés peut-être, la tourbe des nouveaux membres, des intrus, une bande d’aboyeurs, au niveau de ceux qui ont envahi la salle hier soir.

Et l’autre résolution, c’est de tirer de leur torpeur les pouvoirs publics, de mettre le maire de Paris en demeure de montrer s’il est avec l’Assemblée ou avec la populace, de l’admonester vertement pour son hésitation, sa mollesse de la veille, de mander aussi les ministres, les accusateurs publics, de les rendre responsables. L’Assemblée avait déjà La Fayette, l’épée immobile, au fourreau ; par ce reproche et cet appel aux magistrats, au pouvoir municipal, elle allait tirer l’épée…

L’Assemblée était bien vieille pour montrer cette verdeur ; vieille d’années, d’événements, finie dans l’opinion. Composée bizarrement au caprice des institutions gothiques, issue en bonne partie de ce Moyen-âge qu’elle avait détruit, elle portait en elle une contradiction intrinsèque qui faisait toujours douter de la légalité de ses actes. Adversaire du privilège, elle n’en était pas moins, pour la moitié de ses membres, la fille du privilège. Trois cents de ces privilégiés qui avaient protesté pour le roi, en même temps que Bouillé, ils siégeaient encore. Une Assemblée formée ainsi, et qui comptait dans son sein ces amis de l’ennemi, était-elle bien cette haute et pure image de la loi, devant laquelle, sous peine de mort, le peuple dût s’incliner ?

Il y avait audace, imprudence, mépris de l’opinion, à pousser ainsi des paroles aux actes. Des passions très violentes étaient au fond de tout ceci : l’ulcération des vanités pour Duport, Lameth, pour les constitutionnels ; pour Barnave et autres que la reine flattait de l’espoir de sa confiance, une ambition romanesque, quelques idées de jeunesse, que le plus froid, à vingt-huit ans, n’étouffe jamais. Ces hommes, si différents par les formes de ceux de la Convention, se payaient de la même idée, qui tue les scrupules : « La nécessité d’État, le salut public. » — Et cette autre idée d’orgueil : « Le droit est en nous. »

Au matin (le 16 juillet), Pétion et autres, se rendant aux Jacobins pour lire la pétition, trouvent la salle à peu près vide ; personne, à peine cinq ou six députés ; tous sont restés aux Feuillants. Pétion y court et « fait l’impossible », il le dit ainsi lui-même, pour les ramener ; il s’humilie même : « Quand la société aurait eu quelque tort, serait-ce le moment de la quitter ? » Mais on ne daigne l’ouïr. Il voit, non sans inquiétude, qu’une adresse est préparée pour annoncer par toute la France aux sociétés affiliées que les Amis de la constitution siègent maintenant aux Feuillants.

Pour terroriser Paris, il fallait d’abord que l’Assemblée fît peur à la municipalité. Des mots durs pouvaient seuls la réveiller de sa langueur de la veille. D’André l’accusa aigrement d’avoir vu les lois violées et de l’avoir souffert. Il demanda et obtint qu’on mandât à la barre la municipalité, et les ministres, et les six accusateurs publics, qu’on les rendît responsables. Quelques membres, suivant la passion qui les entraînait, allaient détourner la colère de l’Assemblée contre Prieur ou Robespierre. D’André, avec fermeté et présence d’esprit, ne leur permit pas d’user leur ardeur dans ces accusations individuelles. Il les ramena aux mesures générales et les fit voter. Le président (c’était Charles de Lameth) adressa des paroles impérieuses et sévères à Bailly, aux municipaux. Le soir, même admonestation aux ministres, aux accusateurs publics. On recommande spécialement de surveiller, au besoin, d’arrêter les étrangers.

Cependant des scènes violentes avaient lieu dans Paris. Au Pont-Neuf, des hommes ou gardes soldés, rencontrant Fréron, faillirent l’assommer. Il en fut de même d’un personnage équivoque, un Anglais, maître d’italien, nommé Rotondo, meneur bien connu des émeutes, que l’on retrouvait partout. Il fut terrassé, battu et, par-dessus, arrêté.

Cette petite terreur se marqua dans l’Assemblée par un accident comique. Un député, Vadier (depuis trop connu), très âcre et très violent, avait fait, le 13, un discours contre l’inviolabilité royale. Le 16, il en fit un autre pour déclarer qu’il détestait le système républicain. Il fut la risée de tous les partis.

On prit ce moment pour lire à l’Assemblée la pétition de je ne sais quelle ville de province, qui attribuait les troubles aux excitations de Robespierre et n’était pas loin de demander son accusation.

Que faisait-on au Champ de Mars ?

La pétition rédigée par Brissot et Laclos, lue aux Jacobins dans le désert, après qu’on eut attendu en vain si la société serait plus nombreuse, fut portée finalement à l’autel de la Patrie. On avait placé à l’autel un tableau du triomphe de Voltaire, et, sur le tableau, l’affiche des Cordeliers, le fameux serment de Brutus. Les Cordeliers eux-mêmes arrivent, émus et ardents. Puis un groupe peu nombreux, les envoyés des Jacobins ; ils lurent leur pétition, avec la phrase orléaniste de Laclos : « Remplacement par les moyens constitutionnels. » La phrase passait d’abord. Bonneville, de la Bouche de fer, arrêta la chose, et les Cordeliers aussi : « On trompe le peuple, dit Bonneville, avec ce mot constitutionnels ; voilà une autre royauté, vous ne faites autre chose que remplacer un par un. » — « Prenez garde, disaient les Jacobins, le temps n’est pas mûr pour la république. » — Ils eurent beau dire. On mit la chose aux voix, et le mot constitutionnels fut effacé. On ajouta qu’on ne reconnaîtrait plus ni Louis XVI ni aucun autre roi. Il fut entendu que le lendemain dimanche, la pétition ainsi amendée serait signée par le peuple à l’autel.

Quelques-uns, pensant bien que cette déclaration de guerre à la royauté ne passerait pas sans orage, avisèrent qu’il fallait s’assurer, à l’Hôtel de Ville, d’une autorisation pour la réunion du lendemain. Plusieurs en effet partirent, Bonneville en était, et (sur la route, ce semble) ils prirent avec eux Camille Desmoulins. Ils ne trouvèrent à la Ville que le premier syndic, qui n’osa pas refuser, donna de bonnes paroles, nul écrit ; ils se tinrent satisfaits et se crurent autorisés.

La journée n’était pas finie. L’Assemblée tenait encore ; elle fut sans doute avertie et de l’autorisation demandée à l’Hôtel de Ville, et de la pétition « pour ne reconnaître Louis XVI ni aucun roi ». Le lendemain, c’était dimanche. Tout Paris, toute la banlieue, émus depuis l’autre dimanche par tant d’événements coup sur coup, allaient se rendre au Champ de Mars. Le peuple souverain allait se lever, comme disaient les journaux, apparaître dans sa force et sa majesté ; s’il signait, ce n’était plus une pétition, c’était un ordre qu’il donnait à ses mandataires. L’Assemblée aurait beau objecter que le peuple souverain de Paris n’était pourtant pas, après tout, le souverain de la France ; elle n’en serait pas moins emportée dans l’irrésistible flot.

Elle était à temps pour arrêter tout, il était neuf heures du soir ; elle pouvait écarter la distinction dans laquelle les Amis de la constitution s’étaient retranchés : L’Assemblée n’a pas parlé expressément de Louis XVI. Desmeuniers reproduisit sa proposition du 14, qui, sous une forme rigoureuse, dure au roi, le garantissait, en réalité, lui assurait l’avenir, le recouvrement de l’autorité royale. Il proposa, on vota : « Que la suppression du pouvoir exécutif durerait jusqu’à ce que l’acte constitutionnel fût présenté au roi et accepté par lui. »

Ainsi plus d’ambiguïté. La question est préjugée en faveur de Louis XVI ; ce n’est pas d’un roi possible, c’est bien de lui, c’est du roi qu’il s’agit. Ce décret ferme le cercle de la loi, ne laisse aucune échappatoire. Tout ce qui sortira de ce cercle peut être légalement frappé.

Reste à régler l’exécution. À neuf heures et demie du soir, le maire et le conseil municipal décident, à l’Hôtel de Ville, que le lendemain dimanche 17 juillet, à huit heures très précises, le décret de l’Assemblée, imprimé et affiché, sera, de plus, à tous les carrefours, proclamé à son de trompe par les notables, les huissiers de la Ville, dûment escortés de troupes. Nul avertissement plus significatif et plus solennel. L’autorité parle au peuple de sa voix la plus distincte. Malheur à ceux qui s’obstineraient à fermer l’oreille !

  1. Ami du peuple, n° 509, p. 8 ; n° 512, p. 8 ; n° 514, p. 4, etc.