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Histoire de la Révolution française (Michelet)/Livre X/Chapitre 7

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CHAPITRE VII

COMITÉ DE SALUT PUBLIC (AVRIL 1793).


Création du Comité de salut public, 6 avril. — La Convention en exclut les Girondins et les Jacobins. — Les Jacobins machinent contre la Convention. — La machine à pétitions. — Les Jacobins neutralisent les dantonistes. — L’Histoire des Brissotins, par Camille Desmoulins. — Réquisitoire de Robespierre contre la Gironde. — Réponse de Vergniaud, 10 avril. — La Révolution par l’amour. — La Gironde obtient la mise en accusation de Marat, 12 avril. — La Montagne défend Marat. — Adresse de la Commune pour la proscription des Girondins, 15 avril. — Fonfrède en déduit l’appel au peuple. — La Montagne désavoue l’adresse. — Danton à la suite de Robespierre. — Il abandonne ses principes. — Dévouement de Vergniaud, 20 avril. — Il prouve que l’appel au peuple sauverait la Gironde, mais perdrait la France. — La Convention condamne la pétition de la Commune contre la Gironde.


On devine quelle terreur se répandit dans la Convention, dans Paris, quand on apprit que Dumouriez avait arrêté, livré les commissaires de la Convention. Tout le monde crut qu’il n’avait point hasardé un tel coup sans bien prendre ses mesures, qu’il était maître de l’armée, qu’il avait de grandes intelligences dans les places fortes, dans Paris, dans la Convention même.

Marat, Robespierre, pour grande mesure de défense, voulaient qu’on arrêtât Brissot.

Le comité de défense, qu’ils appelaient outrageusement un conseil de Dumouriez, n’en sauva pas moins la patrie. Les Girondins, les dantonistes, y furent parfaitement d’accord et agirent unanimement.

Ce comité, par Isnard, proposa et fit décréter la création du Comité d’exécution ou Comité de salut public. Il se composait de neuf membres, délibérait en secret, surveillait, accélérait l’action du ministère, pouvait aussi, au besoin, en suspendre les arrêtés. En cas d’urgence, il donnait ses ordres aux ministres. C’était un roi, en réalité, mais renouvelé de mois en mois, et qui devait, chaque semaine, compte à la Convention. Celle-ci ne gardait qu’une chose hors des mains de ce comité, les clés de la caisse publique ; la trésorerie restait seule indépendante, la dictature de l’assignat, la royauté de Cambon.

Cette grande institution révolutionnaire effrayait beaucoup d’esprits. Danton les calma, demanda que, dans une si grande circonstance, « on se rapprochât fraternellement ».

La Montagne suivit cette impulsion avec un véritable patriotisme, désavouant expressément les paroles d’injurieuse défiance que lançait Marat. Elle abandonna sans difficulté Orléans aux Girondins, permit son arrestation.

Toutes les mesures urgentes de la situation furent proposées, obtenues par des membres quelconques du comité de défense, dantonistes ou Girondins.

Lasource : Qu’on garde pour otages les familles de ceux qui suivent Dumouriez.

Fabre : Envoyons de nouveaux commissaires aux armées. — Le premier nommé fut Carnot.

Danton : La justice accélérée et le pain à bon marché. Que le tribunal révolutionnaire puisse poursuivre sans attendre les décrets de la Convention. Que le pain (aux dépens des riches) soit maintenu à bas prix.

Barère : Une armée à Péronne et une armée à Paris. Pour général en chef, Dampierre ; ministre, Bouchotte. — Ce fut aussi Barère qui, par un discours admirable, prononcé le 7, enleva le centre, effaça les défiances, obtint l’indispensable dictature que demandait le danger.

Les neuf membres furent choisis dans un sens fort remarquable, tous républicains très sûrs, ayant voté la mort du roi. La moitié à peu près était du centre ou de la droite, mais non Girondins, des députés impartiaux qui souvent votaient à gauche : Barère, Jean Debry, Bréard et Treilhard. D’autre part, des Montagnards dont plusieurs votaient quelquefois avec la Gironde : Cambon, Danton, Lacroix, Delmas, Guyton-Morveau.

La Montagne, en minorité dans la Convention, n’avait pas la majorité dans le Comité dictateur, mais elle en avait les grandes forces, les hommes d’initiative, Danton et Cambon. Un comité mené par eux n’eût rien laissé à désirer comme énergie révolutionnaire. Ils contenaient toute la Convention, moins l’esprit de dispute, moins la Gironde, moins les Jacobins.

Cambon, maître à la trésorerie, dans la seule administration qu’on eût soustraite à l’action du Comité de salut public, partageait en outre la toute-puissance de ce Comité. Cette double part au pouvoir indiquait que, plus qu’aucun autre, il était l’homme de l’Assemblée. De la gauche où il siégeait, il agissait sur le centre (à peu près comme Barère), sans hostilité pour la droite ; par quoi il représentait l’unité de la Convention, et non pas une unité molle et flottante, mais très énergique.

Le caractère remarquable du Comité de salut public, c’est que, bien que plusieurs membres fussent Jacobins de titre et de nom, l’esprit jacobin y était à peine représenté. Les amis de Robespierre en étaient exclus. Un seul y entra, et encore par la démission de Jean Debry, un vrai Jacobin, Lindet.

La Convention, dans sa composition du Comité dictateur, ne s’était montrée nullement girondine, mais contraire aux Jacobins.

Elle avait paru saisie d’un mot éloquent de Barère, qui voulant la rassurer sur la dictature proposée, lui dit : « On craint la dictature… mais nous en subissons une, la dictature de la calomnie. »

Les Jacobins, percés de cette flèche pénétrante, avaient été mis à l’écart. Et pourtant, en bonne foi, pouvait-on se passer d’eux ? Contre tant d’ennemis coalisés la Révolution ne devait-elle pas employer la coalition jacobine ?

La société, justement parce qu’elle se répandait, entrait dans les places, dans l’administration, devenait faible à son centre. Elle n’avait plus au même degré l’initiative révolutionnaire. Elle essaya de faire de la vigueur à tout prix, frappa en différents sens. Le 1er, elle prend pour président l’apôtre de l’anarchie, Marat. Le 3, par Marat, elle improuve l’anarchie de l’Évêché. Exclue le 6 du Comité de salut public, elle emploie, du 7 au 15, ces mêmes anarchistes qu’elle vient de réprimer ; elle s’en sert pour faire rédiger des pétitions furieuses, elle ne veut plus s’arrêter qu’à la ruine de ses ennemis.

On sait comment se montait cette machine de pétitions. Les délégués des Jacobins, les meneurs des sections, assuraient dans chacune d’elles que la pétition était déjà approuvée de toutes les autres. Si l’on refusait de signer, ils revenaient aux heures avancées de la nuit, où peu de gens s’y trouvaient, fatigués et endormis. Ils en avaient bon marché, leur faisaient décider que la section signerait. Refusait-on le lendemain ? « Signez, mauvais citoyens, autrement vous n’aurez point de certificat de civisme, point de carte pour circuler dans Paris, point de laisser-passer pour aller à vos affaires. » Pour établir cette terreur, ils avaient eu la précaution de faire décider qu’on changerait les cartes civiques. Avec cette seule mesure, on pouvait tirer des bourgeois terrifiés toutes les signatures qu’on voulait, les résolutions les plus violentes. Les plus timides se trouvaient (au moins pour les résultats) transformés en terroristes.

La machine à pétitions joua d’abord par Bonconseil, le quartier des Halles et des cuirs que gouvernait un cordonnier, devenu homme de loi, Lhuillier, ami de Robespierre et son candidat pour la mairie. Dans les grandes crises (on le voit par les procès-verbaux), la section ne faisait rien sans consulter M. Lhuillier. La pétition, dressée très probablement par Lhuillier, contre les complices de Dumouriez, Brissot, Guadet, etc., ne fut pas bien reçue dans la Convention. L’ami même de Danton, Lacroix, somma les pétitionnaires de préciser leurs vagues accusations, de donner leurs preuves.

Les Jacobins avaient un moyen de pousser les dantonistes, de les entraîner. Ils déclarèrent qu’ils voulaient épurer la société. Ils firent éprouver à Lacroix une mortification publique. Ils parlèrent de chasser Fabre d’Églantine, homme de plaisir et de luxe, comme Lacroix, suspect, comme lui, d’affaires d’argent. On ajourna la décision ; on le tint sous la menace, non chassé, mais près de l’être.

Danton, nous l’avons déjà dit, avait deux bras en quelque sorte, deux mains, deux plumes brillantes, Fabre d’Églantine et Camille Desmoulins. Celui-ci, léger, colère, autant que Fabre était corruptible et corrompu. La colère perdit Camille. Censuré justement par Brissot, pour l’assistance étourdie qu’il prêtait à des gens indignes, des intrigants, des joueurs, Camille tourna tout à fait à Robespierre, écrivit pour lui le pamphlet terrible qui plus qu’aucune chose a mené les Girondins à la mort, son Histoire des Brissotins. Libelle affreux, roman cruel, où l’enfant colère joue sans voir qu’il joue avec la guillotine… Camille l’a pleuré, ce libelle, en octobre 1793, avec des larmes de sang… En vain. C’est la vertu du style : de tels crimes du génie, une fois commis, sont immortels ; l’auteur même n’y peut plus rien ; ils le poursuivent à jamais de leur implacable durée. Qu’il pleure tant qu’il voudra, il ne les effacera point.

L’Histoire des Brissotins, bien lue et suivie, n’est que la traduction ardente, inspirée, comique, des discours de Robespierre contre la Gironde. Pour le lien des idées, le fil logique, la recherche ingénieuse des plus faux rapprochements, l’œuvre bouffonne est calquée de très près sur l’œuvre sérieuse, et parfois servilement.

C’est ainsi que les Jacobins, exclus du Comité de salut public, écartèrent momentanément Fabre et Camille de l’influence de Danton, et fixèrent celui-ci dans les voies de la violence où l’imprudente attaque du Girondin Lasource l’avait jeté le 1er avril, et d’où, le 5 et depuis, il aurait voulu sortir.

Une seconde pétition, celle de la Halle-au-Blé, mit tout ceci en lumière. Menaçante et furieuse, elle mettait en cause non plus la Gironde, mais la Convention même, disant que la majorité était corrompue, qu’elle était ennemie du peuple, qu’en elle siégeait une ligue qui voulait vendre la France. Robespierre avait prévu qu’elle serait accusée, cette pétition monstrueuse, et il avait apporté, pour l’appuyer, tout un volume. Danton devança Robespierre, et, déguisant sa lâcheté sous une apparence d’audace, demanda pour l’œuvre sanglante une mention honorable (10 avril).

On lira, si l’on veut, au Moniteur la prolixe diatribe de Robespierre. Elle est telle que ses partisans les plus aveugles n’ont pas eu le cœur de la rapporter. On se demande en la lisant : Comment la haine peut-elle déformer le cœur à ce point, fausser tellement l’esprit ? Fut-il vraiment assez haineux pour croire tout cela ? pour faire accepter de sa conscience tant d’absurdités palpables ? On ne sait vraiment qu’en penser.

Il accuse spécialement la Gironde de ce qui la glorifie à jamais. Premièrement d’avoir voulu la guerre, c’est-à-dire d’avoir pensé ce que pensait la France, qu’elle devait étendre au monde le bienfait de la Révolution. Deuxièmement, de n’avoir pas voulu les massacres de septembre, les pillages de février. Il appelle ces massacres « la justice révolutionnaire ».

Ce qui n’étonne pas moins que cette absence de cœur, c’est l’ignorance absolue des réalités. Il va accusant au hasard et comme à tâtons, saisissant dans l’obscurité un homme quelconque ; il empoigne, par exemple, Miranda pour Dumouriez, les confond, accuse ensemble le calomniateur et la victime. Il met sur la même ligne l’infortuné Miranda avec celui qui le fît presque écraser à Neerwinde, et qui, rejetant sur lui la défaite, l’envoya au tribunal révolutionnaire, le mit à deux doigts de la mort !

La conclusion de ce plaidoyer contre la Gironde, c’est qu’il fallait juger la reine (ceci était inattendu), juger tous les Orléans, les complices de Dumouriez. — Il entendait les Girondins… Arrivé là, l’émotion de sa haine fut si forte qu’il lui échappa une chose non préparée certainement. Il rit de ce rire contracté qui était cruel à voir. Son visage exprima son nom, le nom terrible qui lui fut lancé un jour : « L’éternel dénonciateur… La nature l’y a condamné ! »

Il croyait bien tenir sa proie et qu’elle n’échapperait pas. De là cette ironie froide : « Oserais-je nommer ici des patriotes aussi distingués que Messieurs Vergniaud, Guadet et autres ? Je n’ose dire qu’un homme qui correspondait avec Dumouriez, que Monsieur Gensonné doive être accusé… Ce serait un sacrilège… »

À ce réquisitoire immense, laborieusement écrit, Vergniaud répondit avec une facilité, une grandeur admirable, qui témoigne moins encore de son éloquence que de la pureté de son cœur. Partout l’accent de la vertu. Il accepte sans difficulté le reproche que méritait la France, celui d’avoir voulu la guerre et de n’avoir pas voulu septembre. Il écrase d’un seul mot l’accusation insensée qui représentait la Gironde comme complice de Dumouriez dans son projet de placer les Orléans sur le trône, lorsque tout le monde avait vu les Girondins, au contraire, demander obstinément l’expulsion, le bannissement des Orléans, que défendaient alors Robespierre et la Montagne.

Dans cette mémorable improvisation, Vergniaud constata d’une manière solide et durable son grand titre devant l’avenir, — plus que la gloire du génie, — la gloire de l’esprit de concorde, — éternel piédestal où l’histoire le voit encore.

« Vous nous reprochez d’être modérés. Rendez-nous-en grâce… Lorsque avec autant de fureur que d’imprudence on s’est écrié : Plus de trêve, plus de paix !… si nous eussions accepté ce cartel contre-révolutionnaire, vous auriez vu accourir des départements contre les hommes de septembre des hommes également ennemis de l’anarchie et des tyrans… Vous et nous, nous périssions, consumés de la guerre civile… Nous avons, par notre silence, bien mérité de la patrie… »

Ceci était pour Danton. Pour Robespierre, Vergniaud rappela qu’au comité de défense, chargé avec Condorcet de la rédaction, il avait prié Robespierre de s’adjoindre à eux.

« Nous sommes des modérés, dit-on. Au profit de qui ? Des émigrés ? Nous avons voté contre eux les mesures de rigueur que commandait la justice. Au profit des conspirateurs ? Nous avons appelé sur eux le glaive des lois. On parlait sans cesse de mesures terribles. Moi aussi je les voulais, mais contre les seuls ennemis de la patrie. Je voulais des punitions et non des proscriptions. Quelques hommes font consister le patriotisme à tourmenter, à faire couler des larmes. Je voulais qu’il fît des heureux. Je n’ai pas pensé que, semblables aux prêtres, aux inquisiteurs, qui ne parlent de leur Dieu de miséricorde qu’au milieu des bûchers, nous dussions parler de liberté au milieu des poignards et des bourreaux… La Convention, ce centre de ralliement où regardent sans cesse tous les citoyens, et peut-être avec effroi, j’aurais voulu qu’elle fût le centre des affections et des espérances ! On croit consommer la Révolution par la terreur, j’aurais voulu la consommer par l’amour… »

Ces admirables paroles, si loin de la situation, émurent toute l’Assemblée, l’emportèrent dans l’avenir, l’idéal et l’impossible.

C’était comme un chant du ciel parmi les cris discordants de ce misérable monde. Il n’y eut plus de séance, l’Assemblée se dispersa ; chacun s’en allait en silence, plein de rêve et de douleur.

La Convention, sous cette profonde impression, était de cœur à la Gironde. Celle-ci essaya sa force. Guadet lut une adresse incendiaire signée de Marat, demanda, obtint son arrestation (12 avril).

Acte grave, en plusieurs sens. L’adresse n’était point de Marat même ; il ne l’avait signée que comme président des Jacobins. C’était ce grand corps qu’on frappait, c’était son meneur, directeur, inspirateur ordinaire ; on allait droit à Robespierre à travers Marat.

L’adresse contenait une chose : La Convention trahit ; et une autre chose : Il faut exterminer les traîtres. C’était, en réalité, un appel aux armes contre la Convention, un appel au bras du peuple. Il indiquait un revirement subit dans la politique des Jacobins ; un progrès singulier dans la violence. Toutefois était-ce un simple projet ou un acte sérieux qu’on dût répandre, envoyer aux sociétés affiliées ? C’est ce que nous ignorons.

La Convention, le 1er avril, avait abdiqué, en principe, son inviolabilité. Le 4, elle l’avait, en pratique, foulée aux pieds et détruite, en ordonnant l’arrestation de Philippe-Égalité. Marat fut le second de ses membres en qui elle se frappa elle-même.

Le 13 au soir, l’appel de Marat, des Jacobins, à la guerre civile, fut avoué, revendiqué de la Montagne furieuse, avec un aveugle emportement. Les séances du soir offraient souvent de telles scènes. De l’escrime des discours on n’était pas loin de passer aux armes, au plus honteux pugilat. On avait vu, deux jours avant, ce spectacle impie, un Montagnard, un Girondin se menaçant l’un l’autre de l’épée et du pistolet.

« Eh bien, leur dit Gensonné, en réponse à votre appel au peuple, nous aussi, nous nous adressons à lui. Que l’on convoque les assemblées primaires ! »

Un mot déplorable échappa alors à Camille Desmoulins : « Voyez ! dit-il : ils voient leur vaisseau submergé et mettent le feu à la sainte-barbe, parce qu’ils vont périr ! »

De telles prophéties sont très propres à amener l’événement. Celle-ci fut saluée par les hurlements des tribunes. La Convention, indignée, ordonna qu’on envoyât à toute la France le rapport contre Marat. Elle eût voté certainement la convocation des assemblées primaires, si la Gironde elle-même, croyant gagner encore en force, n’avait demandé, par Buzot, que la discussion fût remise au lundi suivant.

La Convention, en décrétant l’envoi aux départements, avait pris la France à témoin. Le soir même, la société jacobine, d’accord avec la Commune, travailla fortement Paris… Une adresse fut rédigée, sous le nom de la Commune, non vaguement incendiaire contre la Convention, mais précise et dirigée contre les seuls Girondins ; pièce vraiment jacobine, très artificieuse et calculée, d’une modération meurtrière, où la violence contenue ne reculait que pour frapper.

Elle reculait, je veux dire, retirait les paroles imprudentes qui avaient fait condamner Marat, déclarant tout au contraire : « Que la majorité de la Convention était pure, assurant qu’on ne voulait nullement suspendre l’action de la machine politique », déclinant enfin toute idée d’anarchie.

« Mais la révocabilité des mandataires infidèles, n’est-ce pas pour le peuple un imprescriptible droit ?… Le temple de la Liberté serait-il comme ces asiles d’Italie où les scélérats trouvent l’impunité, dès qu’ils y mettent le pied ? »

Les scélérats étaient vingt-deux représentants nommés dans l’adresse. L’énumération de leurs crimes était un abrégé fidèle du long réquisitoire prononcé par Robespierre dans la séance du 10 : fédéralisme, appel à la guerre civile, calomnies contre Paris, connivence avec Dumouriez.

On évitait le reproche d’imposer à la Convention la loi de Paris : on demandait que l’Assemblée elle-même envoyât l’adresse et la liste des représentants accusés aux départements, « afin qu’aussitôt que la majorité des départements aurait manifesté son adhésion, ils se retirassent ».

Cet appel aux départements semble bien audacieux. Nul doute que la Gironde n’eût et la majorité des départements et même la majorité dans chaque département. Qu’eût-on fait ? On eût pris dans chacun les signatures jacobines. Combien de signatures ?… N’importe. On eût dit : La France le veut, de même que l’adresse signée de quelques membres de chaque section de Paris prétendait exprimer la pensée de toutes les sections, et disait : Paris le veut.

Le maire de Paris, le cauteleux Pache, qui jusque-là, en passant aux Jacobins, avait gardé quelque dehors avec ses maîtres et patrons les Girondins, premiers auteurs de sa fortune, Pache fut forcé, cette fois, de se déclarer, de s’associer au coup que frappaient les Jacobins. Le président, rappelant que les pétitionnaires devaient, aux termes de la loi, signer leur pétition, il balbutia d’abord qu’il était seulement chargé d’accompagner la pétition. On insistait. Il signa.

Une sorte de stupeur avait saisi l’Assemblée. Fonfrède prit la parole : « Citoyens, dit-il, si la modestie n’était le devoir d’un homme public, je m’offenserais de ce que mon nom n’a pas été inscrit dans cette liste honorable. »

À cette généreuse parole du jeune représentant, l’Assemblée émue se lève, et les trois quarts crient : « Nous aussi ! nous tous ! nous tous ! » Et ils demandaient l’appel nominal, personne ne voulant se cacher dans l’ombre du vote commun, tous offrant leurs noms, leurs vies…

Fonfrède reprit l’adresse avec un à-propos, une vigueur singulière. Il loua les pétitionnaires de leur attachement aux principes, de leur respect pour la volonté des départements. « Qu’entendent-ils par ce mot, les départements ? S’ils étaient aristocrates, ils entendraient par là telles administrations, telles sociétés des départements ; mais ils sont républicains ; ils entendent les assemblées primaires : ils savent que là, et là seulement, réside la souveraineté… Je convertis cette pétition en motion, je demande que l’Assemblée l’adopte. »

Grand silence à la Montagne.

Un Montagnard, cependant, hasardant je ne sais quelle vague explication, Fonfrède ajouta ces paroles :

« Qu’arrivera-t-il, citoyens, si vous ne légalisez la mesure que ces pétitionnaires patriotes vous ont ravi la faculté d’improuver ?… Dans d’autres départements, dans la Gironde, par exemple, on se rassemblera aussi, on vous demandera, de même, de rappeler d’autres députés… Par ces différents rappels, par ces listes fatales, la confiance sera perdue, l’Assemblée sera désorganisée. À l’union, si nécessaire pour repousser l’ennemi, va succéder la discorde. On dira que ces idées sont fédéralistes ? Mais qui les a présentées ? Ce sont les pétitionnaires. On dira que je demande la guerre civile ? Je ne fais que développer la pétition parisienne. »

Oui, c’était la guerre civile. L’héroïque et brillant Fonfrède s’était répondu à lui-même. La Convention ne l’en suivait pas moins ; elle allait voter pour lui. La Montagne recula ; elle abandonna la Commune et l’adresse jacobine, déclara (par un membre obscur, il est vrai) que l’adresse lui semblait mauvaise, du moins superflue, « le procès étant jugé, décidé d’avance contre ceux qui avaient voulu sauver le tyran ».

C’était tout à la fois reculer et avancer. La Commune, le soir même, saisit ce mot, déclara accepter comme sens de la pétition cette sanguinaire absurdité : qu’elle ne demandait pas les assemblées primaires, mais la punition des traîtres ; c’est-à-dire point de jugement, seulement l’exécution d’un jugement non rendu.

Voilà la situation qui se dévoile toute dans un jour vraiment funèbre. Des deux côtés, l’appel au peuple, et demain la guerre civile. L’appel des Girondins, par le jugement des assemblées primaires, aurait très probablement chassé de la Convention Marat, Robespierre, Danton même, les députés de Paris. Et l’appel de la Commune, ne voulant pas de jugement, mais punition sans jugement, était la mort de la Gironde. Guerre civile des deux côtés, pour sauver les uns ou venger les autres.

Il n’y avait pas un homme vraiment homme (sinon Français) qui ne pleurât des pleurs de sang… Quoi ! ce grand, ce malheureux peuple, allait s’égorger ! La glorieuse Révolution où le monde avait son espoir, née d’hier, mourrait demain, d’un effroyable suicide ! L’Europe n’y eût rien pu, la Vendée n’y eût rien pu, la Révolution seule était assez forte pour s’étrangler elle-même.

Les hommes qui ne prenaient point part aux déplorables luttes de vaniteuse éloquence qui perdaient la République sentaient tout cela. Un membre obscur de la droite, Vernier, laissa échapper un cri de douleur : « Eh ! citoyens, si vous en êtes à ce point de défiance que désormais vous ne puissiez plus servir ici la patrie, partons plutôt, soyons généreux les uns et les autres… Partons ; que les plus violents dans l’un et l’autre parti s’en aillent, simples soldats, qu’ils donnent à l’armée l’exemple d’une soumission courageuse et marchent à l’ennemi !… »

C’était le 12 avril, le jour où la Montagne signa, dans sa fureur étourdie, la folle adresse de Marat. Plusieurs Montagnards furent saisis du mouvement de Vernier et silencieusement allèrent effacer leurs signatures.

Quelle était dans tout ceci l’attitude de Danton ? Déplorable, il faut le dire.

Cette grande force de Danton, que tous les partis auraient dû tant ménager, comme la seule peut-être qui eût sauvé la République, ils l’avaient détruite à l’envi.

Les Girondins l’avaient détruite en le rendant suspect de connivence avec Dumouriez, l’abaissant aux apologies, le jetant aux Jacobins.

Les Jacobins, de leur côté, l’avaient détruite, cette force, d’une manière indirecte, n’attaquant point Danton, mais les amis de Danton, par exemple Fabre d’Églantine.

Danton allait, entraîné au mouvement des Jacobins. Il lui donna, le 13 avril, un triste gage de dépendance, lorsque, à la suite d’une motion de Robespierre, il accepta le principe que les Jacobins, champions de la guerre défensive, avaient toujours soutenu : « Que la Convention ne s’immiscerait point dans le gouvernement des autres puissances, et ne souffrirait pas qu’une puissance s’immisçât dans le régime intérieur de la République… » Ce n’était pas moins qu’abdiquer le décret du 15 décembre, le décret de la croisade révolutionnaire, avoué si haut de Danton !… La Révolution promet de ne plus se mêler des affaires des autres, d’être isolée, égoïste ! Ridicule hypocrisie qui ne pouvait tromper l’Europe ! Comment lui faire croire, en 1793, que la France adoptait déjà le grand principe bourgeois : « Chacun chez soi, chacun pour soi. »

L’adresse jacobine du 15, contre la Gironde, fut lue par un dantoniste, un jeune ami de Danton. Misérable servitude d’un homme qui, le 5 avril, réclamait encore l’union dans la Convention, le rapprochement des partis, la fraternité !

Aussitôt que la Montagne parut improuver l’adresse, les dantonistes prirent courage, l’improuvèrent aussi. Le 16, l’un d’eux, Phelippeaux, dans un discours visiblement inspiré du maître, demanda, obtint qu’on passerait à l’ordre du jour sur la pétition de la Commune. Il répéta avec chaleur ce que Danton avait dit le 10 mars, que les chefs des deux partis étaient l’obstacle de la situation et les destructeurs de la République : L’autre jour dit Phelippeaux, j’entendais dire : Si Brissot et trois autres s’accordaient avec Robespierre, tout serait sauvé. Il n’y a donc plus de République !… Si leur discorde la détruit, leur union la perdrait de même ; unis ils seraient nos maîtres… Nous n’avons pas encore la loi salutaire de l’ostracisme ; mais eux-mêmes, s’ils sont généreux, qu’ils se l’imposent, qu’ils se chassent, puisqu’ils sont l’éternel tourment et la calamité de la patrie !… »

La Gironde mise hors de cause et l’accusation écartée, persisterait-elle dans la demande des assemblées primaires ? Ici elle se divisa. Le mot net et franc de Fonfrède (N’est-ce pas la guerre civile ?) avait fait impression sur la Gironde elle-même.

La demande, reproduite le 28 par Gensonné, fut, au grand étonnement de la Convention, combattue par Vergniaud. Il mit en lumière ces deux choses : que la convocation des assemblées primaires pourrait sauver la Gironde, mais qu’elle perdrait la France, qu’il valait mieux, après tout, que la Gironde périt.

Grandeur immortelle de 1793 ? temps antique, qui peut, de haut, regarder l’Antiquité !

Les belles lois humaines de 1789, les attendrissantes fédérations de 1790, avaient promis l’héroïsme. Mais, au moment de l’épreuve, les héros seraient-ils là ? On avait donné des mots, des lois, des larmes faciles ; mais, au jour du calice amer, au jour où la France serait appelée à boire son sang elle-même… que ferait-elle ? On l’ignorait.

Un grand souffle était, il est vrai, dans les cœurs, une flamme dans les poitrines. Hélas ! de quoi périssions-nous ? Consumés de cette flamme.

Des villes entières, des foules, donnaient leurs enfants, leur cœur. Bordeaux, sans appel de la Convention, d’elle-même, vole à la Vendée. Marseille a déjà donné des armées ; on veut dix mille hommes encore ; le lendemain, dix mille hommes étaient rangés sur les quais, prêts et le sac sur le dos.

La foi nouvelle commençait à donner des hommes au monde. Un héros, un saint, un simple, La Tour d’Auvergne, partait à cinquante ans, se faisait conscrit pour former nos bataillons, nos grenadiers d’Espagne, qui devinrent l’armée d’Italie.

Irréprochable lumière de la sainteté moderne ! aurore de la grande Légende ! actes héroïques de nos premiers saints !… Nous pouvons baiser ici le seuil sanglant du nouveau monde.

L’attendrissante lueur de la religion de Justice qui commençait à poindre au ciel avait paru dans la fête où la France glorifia la pauvre ville de Liège. Nous n’avions rien à leur donner, dans cette extrême misère, à ces Liégeois fugitifs qui s’étaient perdus pour nous. Nous leur donnâmes l’honneur… Ils rentrèrent reconnaissants, le soir, les larmes aux yeux. Toute la terre sut combien la France ruinée était riche et comment elle payait.

Tout cela élevait les cœurs, les montait au sacrifice : qui eût encore pensé à soi ?… La Gironde aussi s’immola, elle périt résignée, et de la main de Vergniaud.

Elle ne réclama pas, quand il dit ces simples paroles : « Fonfrède n’a demandé les assemblées primaires que pour montrer le danger de la pétition de la Commune. Gensonné n’a appuyé la demande que pour prouver que les membres dénoncés n’ont rien à redouter d’un jugement national. »

La Gironde baissa la tête, personne ne contredit. La Montagne elle-même frissonna d’admiration.

La Gironde, au 20 avril, était maîtresse de son sort. L’Assemblée, au milieu de toutes ses jalousies, ne lui donnait pas moins des preuves d’une confiance invariable, prenant toujours des Girondins pour présidents, secrétaires (et jusqu’au 31 mai). Elle venait, le 12 avril, de se rallier solennellement à eux, en leur accordant l’accusation de Marat, avouant le rapport contre lui et l’envoyant aux départements, comme au jugement du peuple. L’appel aux départements contre la Gironde, fait le 15 par la Commune, avait été saisi vivement par l’Assemblée indignée en faveur des Girondins. Ceux-ci pouvaient le faire voter, Ils le pouvaient le 20 encore, en déclarant que l’opinion de Vergniaud était celle d’un homme, non la leur en général, que la Convention ébranlée ne pouvait se raffermir qu’en se soumettant d’elle-même au jugement des assemblées primaires, en déclarant qu’elle voulait être épurée par le peuple, reprendre au grand creuset la force et la vie. Cette thèse pouvait se soutenir. Seulement, dans la circonstance, cet immense ébranlement eût été d’un grand péril. Les Girondins hésitèrent dans leur conscience, se disant, comme Fonfrède : « N’est-ce pas la guerre civile ? » Ils se turent, n’objectèrent rien, s’associèrent, par leur silence, au dévouement de Vergniaud.

« On vous accuse, dit-il, on demande un scrutin épuratoire… Ce n’est point par l’appel au peuple, c’est par le développement d’une grande énergie qu’il faut vous justifier.

« L’incendie va s’allumer… La convocation des assemblées primaires en sera l’explosion… C’est une mesure désastreuse. Elle peut perdre la Convention, la République et la liberté. S’il faut ou décréter cette convocation ou nous livrer aux vengeances de nos ennemis… citoyens, n’hésitez pas entre quelques hommes et la chose publique… Jetez-nous dans le gouffre et sauvez la Patrie !…

« Si notre réponse ne vous a pas paru suffisante, je vous somme, au nom de la Patrie, de nous envoyer devant le tribunal révolutionnaire… Si nous sommes coupables et que vous ne nous envoyiez pas au tribunal, vous trahissez le peuple ; si nous sommes calomniés et que vous ne le déclariez pas, vous trahissez la justice. »

Le silence fut absolu. La Gironde ne réclama pas, elle accepta, en échange de la vie, cette déclaration de l’honneur.

La Convention déclara calomnieuse la pétition jacobine.

Mais, en même temps, Vergniaud avait, pour la seconde fois, ouvert pontificalement le gouffre de Curtius, le gouffre où la Patrie en péril précipite, pour son salut, tout ce qu’elle a de meilleur.

Les Girondins s’y précipitèrent, dans cette journée solennelle, pour éviter la guerre civile. Serfs de la loi, liés par elle et peu propres à l’action, ils auraient tué la République. La Convention, pénétrée de douleur, les laissa tomber, périr.