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Histoire de la Révolution russe (1905-1917)/Chapitre XVIII

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XVIII


Le gouvernement prohiba la célébration du centenaire du poète national de l’Ukraine, Taras Shevtchenko, ce qui provoqua de vives réclamations à la Douma. « Il y a certainement, dit Milioukov, un mouvement ukrainien, et qui ne peut être arrêté ; mais il s’agit de savoir si vous voulez vous en faire un ami ou un ennemi. Les vrais séparatistes sont les persécuteurs, qui font le jeu de l’Autriche. Si les Ukrainiens sont convaincus qu’ils n’ont rien à espérer de la Russie, ils chercheront leur salut ailleurs. Voulez-vous que le centenaire de Shevtchenko soit célébré en Russie, où il y a trente millions d’Ukrainiens, ou en Autriche, où il y en a cinq millions ? » La Douma donna raison à Milioukov.

Au mois de mars, le professeur Baudouin de Courtenay, conseiller d’État, fut condamné à deux ans de prison pour avoir publié, en 1912, un opuscule en faveur d’un système fédéral de gouvernement. Mis en liberté provisoire sous caution, il fut l’objet d’ovations et reçut des félicitations de toute la Russie.

Peu après, les grèves politiques reprirent à Pétersbourg ; le 26 mars, il y eut soixante-dix mille grévistes, auxquels s’associèrent les étudiants. Une note officieuse déclara que les grèves prenaient de plus en plus un caractère politique et que le gouvernement aurait recours à des mesures sévères pour les réprimer.

La réaction alla si loin que les poursuites furent intentées contre le député Tchkheidze pour un discours prononcé par lui à la Douma (avril). Le 9 mai, Milioukov avertit la Douma que le Gouvernement préparait un coup d’État à l’aide de ses auxiliaires favoris, les Cents Noirs. Le 11, il fut question ouvertement de l’influence de Raspoutine, qui faisait nommer des évêques à son gré et que les plus hauts représentants du clergé accueillaient avec déférence chaque fois qu’il se présentait dans une ville, « alors que son nom est associé aux vices et aux crimes les plus infâmes », disait le prince Mansyrev, député cadet. Le procès Beïlis donna lieu aussi à des scènes violentes (mai 1914) : « Vous avez laissé échapper le vrai coupable, dit Milioukov, et vous avez tenu pendant deux ans un innocent en prison ! » Le tumulte qui s’ensuivit eut pour résultat la démission du vice-président progressiste, qui fut remplacé, à la presque unanimité, par l’octobriste Protopopov. C’était un homme d’origine modeste, enrichi par son mariage et par des entreprises industrielles ; il était maréchal de la noblesse de Samara et semblait acquis aux idées libérales dont il devait si prestement se détourner plus tard.

On n’attaqua pas avec moins de violence le ministre de l’Instruction publique, Kasso, qui restait en fonctions grâce à son rôle de bas policier et malgré les scandales de sa conduite. « Les favoris de ce ministre, dit Novokov, sont des ignares ; l’un d’eux, employé à Novorossysk, se plaît à initier les jeunes filles aux attraits du Décaméron et aux questions traitées dans les livres catholiques à l’usage des confesseurs. Nous pensons, concluait l’orateur, que le peuple russe secouera bientôt le joug honteux qui l’opprime et que les générations futures seront préservées du pouvoir irresponsable d’un ministre qui préfère des espions et des cabinets particuliers à la cause sacrée de l’instruction populaire, d’un ministre dont la conscience est marquée d’une tache indélébile par le jeune sang que sa perversité a fait couler » (allusion à une affaire de mœurs qui, sous tout autre régime, aurait fait chasser Kasso de l’administration qu’il dirigeait). Un blâme contre le ministre fut voté par 143 voix contre 84.

Le ministre de la Guerre, le néfaste Soukhomlinov, ne fut pas moins maltraité ; on dénonça (juin 1914) les caprices de l’avancement, les gaspillages et les vols de l’intendance. La moitié des chaussures fournies à l’armée étaient inutilisables ; quarante-cinq pour cent des chevaux achetés devaient être réformés presque aussitôt ; alors qu’il n’y avait que trois cent trente généraux en France, la Russie en payait seize cent cinquante-sept, la plupart ignorants et n’ayant jamais rien vu de la guerre. Le ministre lui-même ne connaissait rien du service actif ; mais il obligeait les cercles militaires à s’abonner à la Zemstchina, feuille d’extrême-droite non seulement hostile à la Douma, mais à l’entente avec la France et l’Angleterre. Les leçons de la guerre japonaise avaient sans doute profité au matériel, mais le personnel était resté aussi mauvais.

La Douma fut prorogée du 27 juin jusqu’au 28 octobre. Les grèves se multiplièrent d’une manière alarmante. Le 2 juillet, grève de deux mille ouvriers de Poutilov ; puis, à partir du 17, recrudescence telle qu’on a pu y soupçonner plus tard les excitations d’agents étrangers. À Pétersbourg seul, il y eut cent quarante mille grévistes. Le 19, la police en arrêta plusieurs centaines, ce qui ne fit qu’accroître le mouvement. Le 22, les cosaques firent usage de leurs revolvers, tuant cinq ouvriers, en blessant un très grand nombre. À Moscou et dans le Caucase, des grèves répétées éveillaient l’idée d’un essai de mobilisation du prolétariat contre le gouvernement et attestaient, dans les classes ouvrières, un pouvoir d’organisation et de discipline qu’on ne soupçonnait pas, ou qu’on avait cru disparu depuis 1905.