Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain, traduction Guizot, tome 10/L

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HISTOIRE
DE LA DÉCADENCE ET DE LA CHUTE
DE L’EMPIRE ROMAIN,
TRADUITE DE L’ANGLAIS
D’ÉDOUARD GIBBON.


NOUVELLE ÉDITION, entièrement revue et corrigée, précédée d’une Notice sur la vie et le caractère de GIBBON, et accompagnée de notes critiques et historiques, relatives, pour la plupart, à l’histoire de la propagation du christianisme ;


PAR M. F. GUIZOT.

TOME DIXIÈME.

À PARIS,
CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE,
RUE DE L’ÉPERON, No 6.

1819.
CHAPITRE L.
Description de l’Arabie et de ses habitans. Naissance, caractère et doctrine de Mahomet. Il prêche à la Mecque. Il s’enfuit à Médine. Il propage sa religion par le glaive. Soumission volontaire ou forcée des Arabes. Sa mort et ses successeurs. Prétentions et succès d’Ali et de ses descendans.

APRÈS avoir suivi pendant plus de six siècles les souverains chancelans de Constantinople et de la Germanie, je vais, remontant à l’époque du règne d’Héraclius, me transporter sur la frontière orientale de la monarchie grecque. Tandis que l’état s’épuisait par la guerre de Perse, et que l’Église était déchirée par la secte de Nestorius et celle des monophysites, Mahomet, le glaive d’une main et l’Al-coran de l’autre, élevait son trône sur les ruines du christianisme et sur celles de Rome. Le génie du prophète arabe, les mœurs de son peuple et l’esprit de sa religion, sont au nombre des causes qui ont influé sur la décadence et la chute de l’Empire d’Orient, et la révolution qu’il a produite, qu’on peut compter au nombre des plus mémorables parmi celles qui ont imprimé aux diverses nations du globe un caractère nouveau et permanent, nous offrira un spectacle digne d’attirer nos regards[1].

Description de l’Arabie.

La péninsule d’Arabie présente[2], entre la Perse, la Syrie, l’Égypte et l’Éthiopie, une espèce de vaste triangle à faces irrégulières. De la pointe septentrionale de Belès[3], sur l’Euphrate, elle forme une ligne de quinze cents milles, terminée par le détroit de Babelmandel et le pays de l’encens. La ligne du milieu, allant de l’orient à l’occident, de Bassora à Suez, et du golfe de Perse à la mer Rouge, peut offrir environ la moitié de cette longueur[4] ; les côtés du triangle s’élargissent insensiblement, et sa base, qui est au midi, présente à l’océan indien une côte d’environ mille milles. La surface entière de la péninsule est quatre fois plus considérable que celle de l’Allemagne ou de la France ; mais la portion la plus étendue de ce terrain a été justement flétrie par les épithètes de Pétrée et de Sablonneuse. [Sol et climat.]La nature a du moins orné les déserts de la Tartarie de grands arbres, d’herbages abondans ; et le voyageur solitaire y trouve, dans l’aspect de la vie végétale, une espèce de consolation et de société ; mais les affreux déserts de l’Arabie n’offrent qu’une immense plaine de sable, coupée seulement par des montagnes sèches, anguleuses, et la surface du désert, dépouillée d’ombrage ou de couvert, n’offre qu’un terrain brûlé par les rayons directs de l’ardent soleil du tropique. Les vents, au lieu de rafraîchir l’atmosphère, ne répandent qu’une vapeur nuisible et même mortelle, surtout lorsqu’ils viennent du sud-ouest ; les éminences de sable qu’ils forment et qu’ils dispersent tour à tour, peuvent se comparer aux vagues de l’océan : on a vu des caravanes et des armées entières englouties par le tourbillon. On y désire, on s’y dispute l’eau, partout ailleurs si commune, et on y éprouve une telle disette de bois qu’il faut un peu d’art pour conserver et propager le feu. L’Arabie n’a point de ces rivières navigables qui fertilisent le sol et portent ses productions dans les contrées voisines. La terre altérée absorde les torrens qui tombent des collines : le tamarin, l’acacia, le petit nombre de plantes robustes qui établissent leurs racines dans les crevasses des rochers, n’ont d’autre nourriture que la rosée de la nuit : lorsqu’il pleut, on s’efforce d’arrêter quelques gouttes d’eau dans des citernes ou des acquéducs ; les puits et les sources sont les trésors secrets de ces déserts, et après plusieurs marches étouffantes, le pèlerin de la Mecque[5] ne rencontre, pour se rafraîchir, que des eaux rebutantes par le goût qu’elles ont contracté sur un lit de soufre ou de sel. Tel est l’aspect général du climat de l’Arabie, et cette stérilité universelle y donne un prix infini à quelques apparences locales de végétation ; un bois ombrageux, le moindre pâturage, un courant d’eau douce, attirent une colonie d’Arabes qui s’établissent sur le terrain fortuné capable de leur procurer de la nourriture et de l’ombre pour eux-mêmes et pour leurs troupeaux, et qui les encourage à cultiver le palmier et la vigne. Les terres hautes qui bordent l’océan de l’Inde se distinguent par le bois et l’eau qu’on y trouve en plus grande abondance ; l’air y est plus tempéré, les fruits y sont plus savoureux, les animaux et les hommes y sont en plus grand nombre ; la fertilité du sol y encourage et y récompense les travaux du cultivateur ; et l’encens[6], le café propres à ces régions y ont de tout temps attiré les marchands de tous les pays du monde. Si on compare cette région privilégiée au reste de la péninsule, elle mérite la dénomination d’Arabie Heureuse, et le contraste des pays d’alentour l’a embellie, aux yeux de l’imagination, de tous les charmes de la fiction à laquelle l’éloignement a donné le crédit de la vérité ; on a supposé que la nature avait réservé à ce paradis terrestre ses faveurs les plus distinguées et ses ouvrages les plus curieux ; que les naturels y jouissaient de deux choses incompatibles, du luxe et de l’innocence ; que le sol était rempli d’or[7] et de pierres précieuses, et que la terre et la mer exhalaient des vapeurs aromatiques. [Des trois Arabies, ou de l’Arabie Déserte, de l’Arabie Pétrée et de l’Arabie Heureuse.]Les Arabes ne connaissent point cette division de l’Arabie Déserte, de l’Arabie Petrée et l’Arabie Heureuse, si familière aux Grecs et aux Latins ; il est assez singulier qu’un canton qui n’a changé ni de langage ni d’habitans conserve à peine quelques vestiges de son ancienne géographie. Les districts maritimes de Bahrein et d’Oman sont en face de la Perse. Le royaume d’Yémen fait connaître les limites ou du moins la situation de l’Arabie Heureuse : le nom de Neged s’étend sur l’intérieur des terres, et la naissance de Mahomet a illustré la province de Hejaz, située sur la côte de la mer Rouge[8].

Mœurs des Bédouins ou Arabes pasteurs.

La mesure des moyens de subsistance est celle de la population, et la vaste péninsule de l’Arabie a peut-être moins d’habitans qu’une province fertile et industrieuse. Les Ichthyophages[9] ou peuples vivant de poisson, erraient autrefois sur les côtes du golfe Persique, de l’Océan et même de la mer Rouge, pour y chercher leur précaire nourriture. Dans ce misérable état, qui mérite peu le nom de société, la brute qu’on appelle homme, sans arts et sans lois, presque dépourvue d’idées et de langage, se trouvait peu au-dessus du reste des animaux. Les générations et les siècles s’écoulaient dans un silencieux oubli, et les besoins, les intérêts qui bornaient l’existence du sauvage à l’étroite bordure de la côte de la mer, l’empêchaient de songer à multiplier son espèce ; mais l’époque où le grand corps des Arabes est sorti de cette déplorable misère est déjà bien ancienne, et le désert ne pouvant nourrir une peuplade de chasseurs, ils passèrent subitement à la position plus tranquille et plus heureuse de la vie pastorale. Toutes les tribus errantes des Arabes ont les mêmes habitudes : on retrouve dans le tableau des Bédouins actuels, les traits de leurs aïeux[10], qui, au temps de Moïse ou de Mahomet, habitaient sous des tentes de la même forme, et conduisaient leurs chevaux, leurs chameaux et leurs moutons aux mêmes sources et aux mêmes pâturages. Notre empire sur ces animaux utiles diminue notre travail en augmentant notre richesse, et le pasteur arabe est devenu le maître absolu d’un ami fidèle et d’un esclave laborieux[11]. [Le cheval.]Les naturalistes croient que le cheval est originaire de l’Arabie, le climat le plus favorable non pas à la taille, mais à l’ardeur et à la vitesse de ce généreux quadrupède. Le mérite des chevaux barbes, espagnols et anglais, leur vient d’un mélange de sang arabe[12]. Les Bédouins conservent avec des soins superstitieux le souvenir de l’histoire et des succès de la race la plus pure. Les mâles se vendent fort cher, mais les femelles s’aliènent rarement, et la naissance d’un noble poulain est un sujet de joie et de félicitation parmi les tribus. Ces chevaux sont élevés dans des tentes au milieu des enfans des Arabes, et dans une tendre familiarité qui nourrit en eux des habitudes de douceur et d’attachement. Ils n’ont que deux allures, le pas et le galop : leurs sensations ne sont point émoussées par les continuelles atteintes du fouet ou de l’éperon ; on réserve leur force pour les momens de la fuite ou de la poursuite ; mais dès qu’ils sentent la main ou l’étrier, ils s’élancent avec la légèreté du vent ; et si dans sa course rapide leur ami se trouve renversé, à l’instant même ils s’arrêtent jusqu’à ce que le cavalier se soit remis en selle. [Le chameau.]Dans les sables de l’Afrique et de l’Arabie le chameau est un présent du ciel et un animal sacré. Ce fort et patient animal, destiné à porter des fardeaux, peut marcher plusieurs jours sans manger et sans boire ; son corps, empreint des marques de la servitude, renferme une sorte de poche, un cinquième estomac, réservoir d’eau douce : les grands chameaux peuvent porter un poids de dix quintaux ; et le dromadaire, d’une structure plus légère et plus active, devance le plus agile coursier. Durant sa vie et après sa mort, presque toutes les parties du chameau sont utiles à l’homme : sa femelle donne une quantité considérable d’un lait nourrissant ; lorsqu’il est en bas âge, sa chair a le goût du veau[13] ; on tire de son urine un sel précieux ; ses excrémens tiennent lieu de matières combustibles, et ses longs poils, qui tombent et se renouvellent tous les ans, grossièrement travaillés, servent à l’habillement, à l’ameublement et aux tentes des Bédouins. Durant la saison pluvieuse, il se nourrit de l’herbe rare et insuffisante du désert ; pendant les chaleurs de l’été et la disette de l’hiver, les tribus vont camper sur la côte de la mer ; sur les collines de l’Yémen ou aux environs de l’Euphrate, et souvent elles se sont portées, non sans péril, jusqu’aux rives du Nil et aux villages de la Syrie et de la Palestine. La vie d’un Arabe errant est une vie de danger et de misère, et quoiqu’il se procure quelquefois, par des vols ou des échanges, les fruits de l’industrie, le luxe d’un simple particulier en Europe lui fournit des jouissances beaucoup plus solides et plus agréables que celles où peut atteindre le plus fier émir, fort d’une armée de dix mille chevaux.

Villes de l’Arabie.

Cependant on remarque une différence essentielle entre les hordes de la Scythie et les tribus arabes ; plusieurs de ces dernières ont été rassemblées dans des bourgades et adonnées au commerce et à l’agriculture. Elles employaient une partie de leur temps et de leur industrie aux soins de leur bétail ; soit durant la guerre, soit durant la paix, elles se mêlaient avec leurs frères du désert ; ces utiles rapports procurèrent aux Bédouins quelques moyens de subvenir à leurs besoins, et leur donnèrent quelque idée d’arts et de sciences. Les plus anciennes et les plus peuplées des quarante-deux villes d’Arabie[14] qu’indique Abulféda, étaient situées dans l’Arabie Heureuse ; les tours de Saana[15] et le réservoir merveilleux de Mérab étaient l’ouvrage des rois des Homérites[16] ; mais cette splendeur profane était éclipsée par la gloire prophétique de MÉDINE[17] et celle de la MECQUE[18], situées près de la mer Rouge, à la distance de deux cent cinquante milles l’une de l’autre ; [La Mecque.]la dernière de ces saintes villes était connue des Grecs sous le nom de Macoraba ; et la terminaison du mot désigne sa grandeur, qui cependant, à l’époque la plus florissante, n’a jamais surpassé l’étendue et la population de Marseille. Il faut qu’un motif caché, tenant peut-être à quelque superstition, ait déterminé ses fondateurs à choisir une position si défavorable. Ils élevèrent leurs habitations de vase ou de pierre, sur une plaine d’environ deux milles de longueur et d’un mille de large, au pied de trois montagnes stériles. Le sol y est de roche ; l’eau, même celle du saint puits de Zemzem, y est amère ou saumâtre ; les pâturages sont éloignés de la ville, et les raisins qu’on y mange viennent des jardins de Tayef qui se trouve a plus de soixante-six milles. Les Koreishites qui régnaient à la Mecque, se distinguaient entre les diverses tribus arabes par leur réputation et leur valeur ; mais en même temps que la mauvaise qualité de leur terrain se refusait aux travaux de l’agriculture, ils étaient placés d’une manière avantageuse pour faire le commerce. [Son commerce.]Ils entretenaient par le port de Gedda, éloigné seulement de quarante milles, une correspondance aisée avec l’Abyssinie, et ce royaume chrétien fut le premier asile des disciples de Mahomet. Les trésors de l’Afrique étaient portés à travers la péninsule à Gerrha ou Katif, ville de la province de Bahrein, bâtie par les exilés de la Chaldée qui, dit-on, employèrent pour matériaux un rocher de sel[19]. On les conduisait ensuite, avec les perles du golfe Persique, sur des radeaux, jusqu’à l’embouchure de l’Euphrate. La Mecque se trouve presque à une égale distance, c’est-à-dire à trente journées de marche de l’Yémen qui est à sa droite, et de la Syrie qui est à sa gauche. Ces caravanes se reposaient l’hiver dans l’Yémen, et l’été dans la Syrie ; et leur arrivée dispensait les vaisseaux de l’Inde de l’ennuyeuse et pénible navigation de la mer Rouge. Les chameaux des Koreishites revenaient des marchés de Saana et de Mérab, et des havres d’Oman et d’Aden, chargés d’aromates précieux. Les foires de Bostra et de Damas fournissaient à la Mecque du blé et des ouvrages de leur industrie : ces échanges lucratifs répandaient l’abondance et la richesse dans les rues de cette ville ; et les plus nobles de ses enfans réunissaient l’amour des armes et la profession du commerce[20].

Indépendance nationale des Arabes.

Les étrangers et les naturels du pays ont fait de l’indépendance perpétuelle des Arabes le sujet de leurs éloges, et d’artificieux controversistes ont trouvé dans cet état singulier, mais naturel, une prophétie et un miracle en faveur de la postérité d’Ismaël[21]. Des faits, qu’on ne peut ni dissimuler ni éluder, rendent cette manière de raisonner aussi indiscrète que superflue : le royaume d’Yémen a été subjugué tour à tour par les Abyssins, par les Persans, par les sultans d’Égypte[22] et par les Turcs[23] ; les saintes villes de la Mecque et de Médine ont plié à diverses reprises sous le joug d’un tyran tartare ; et la province romaine d’Arabie[24] comprenait en particulier le désert où Ismaël et ses enfans doivent avoir établi leurs tentes à la face de leurs frères. Au reste, cet asservissement ne fut que passager ou local ; le corps de la nation a échappé à l’empire des plus puissantes monarchies. Sésostris ni Cyrus, Pompée ni Trajan, ne purent achever la conquête de l’Arabie ; et si le souverain actuel des Turcs[25] y exerce une apparence de juridiction, son orgueil est réduit à solliciter l’amitié d’un peuple qu’il est dangereux de provoquer et qu’on attaque vainement. La liberté des Arabes tient évidemment à leur caractère et à la nature de leur pays. Plusieurs générations avant Mahomet [26], les contrées d’alentour avaient cruellement senti leur intrépide valeur dans la guerre offensive et défensive. Dans les habitudes et la discipline de la vie pastorale, les hommes se forment peu à peu aux vertus patientes et actives d’un soldat. Le soin des moutons et des chameaux est abandonné aux femmes de la tribu ; mais la belliqueuse jeunesse, toujours à cheval, armée et réunie sous le drapeau de l’émir, s’exerce à lancer des traits, à manier la javeline et le cimeterre. Le souvenir de leur longue indépendance est le gage le plus certain de sa durée ; chaque génération nouvelle se sent animée du désir de se montrer digne de ses ancêtres et de conserver l’héritage de valeur qui lui a été transmis. L’approche d’un ennemi commun suspend leurs querelles domestiques, et dans leurs dernières hostilités contre les Turcs, quatre-vingt mille confédérés attaquèrent et pillèrent la caravane de la Mecque. Ils marchent au combat animés par l’espérance de la victoire et conduisent derrière eux de quoi assurer leur retraite. Leurs chevaux ou leurs chameaux, qui en huit ou dix jours peuvent faire une marche de quatre ou cinq cents milles, disparaissent promptement aux yeux du vainqueur ; les eaux cachées du désert échappent à toutes ses recherches, et ses troupes victorieuses se consument de soif, de faim et de fatigue à la poursuite d’un ennemi invisible qui, méprisant ses efforts, repose en sûreté au sein de sa brûlante solitude. Les armes et les déserts des Bédouins ne garantissent pas seulement leur liberté, ils servent de barrière à l’Arabie Heureuse, dont les habitans, éloignés du théâtre de la guerre, sont énervés par l’abondance du sol et du climat. La fatigue et les maladies détruisirent les légions d’Auguste[27] ; et ce n’est jamais que par mer qu’on a pu réussir à subjuguer l’Yémen. Lorsque Mahomet arbora son étendard sacré[28], ce royaume était une province de l’empire de Perse ; mais sept princes des Homérites régnaient encore dans les montagnes, et le lieutenant de Chosroès se laissa persuader d’oublier sa patrie et son maître malheureux. Les historiens du siècle de Justinien nous font connaître la situation des Arabes indépendans, prenant parti, chacun selon leur intérêt ou leur affection, dans la longue querelle de l’Orient : on permit à la tribu de Gassan de camper sur le territoire de la Syrie, et aux princes de Hira de former une ville environ quarante milles au sud des ruines de Babylone. Ils étaient prompts et vigoureux dans l’action ; mais leur amitié était vénale, leur foi légère et leur inimitié capricieuse : il était plus facile d’exciter ces Barbares errans que de les désarmer ; et dans la familiarité qu’entraîne la guerre, ils apprenaient à connaître et à mépriser l’éclatante faiblesse de Rome et de la Perse. Les Grecs et les Latins confondaient les tribus arabes répandues de la Mecque à l’Euphrate[29], sous le nom général de Sarrasins[30], que tout chrétien a été instruit dès l’enfance à ne prononcer qu’avec horreur et avec effroi.

Leur liberté et et leur caractère domestique.

Les hommes soumis à une tyrannie intérieure se réjouissent en vain de leur indépendance naturelle ; mais l’Arabe est personnellement libre, et il jouit, à quelques égards, des avantages de la société sans renoncer aux droits de la nature. Dans chaque tribu, la reconnaissance, la superstition ou la fortune, ont élevé une famille particulière au-dessus des autres. Les dignités de scheik et d’émir se transmettent d’une manière invariable dans cette race choisie ; mais l’ordre de succession est précaire et peu déterminé, et c’est le personnage le plus digne ou le plus âgé de cette noble famille, que l’on élève à la fonction simple, mais importante, de terminer les disputes par ses conseils, et de guider la valeur de la nation par son exemple. On a même permis à une femme habile et courageuse de commander aux compatriotes de Zénobie[31]. La réunion momentanée de plusieurs tribus produit une armée : lorsque cette réunion est plus durable, elles forment une nation ; et le chef suprême, l’émir des émirs, qui arbore sa bannière à leur tête, peut être regardé par les étrangers comme une espèce de roi. Si les princes arabes abusent de leur pouvoir, la désertion de leurs sujets, accoutumés à une juridiction douce et paternelle, les en punit bientôt. Leur courage n’est assujetti à aucune entrave ; leurs pas sont libres ; le désert s’ouvre devant eux ; les tribus et les familles ne tiennent les unes aux autres que par un contrat mutuel et volontaire. La peuplade de l’Yémen, plus douce, a souffert la pompe et la majesté d’un monarque ; mais si, comme on l’a dit ce roi ne pouvait sortir de son palais sans mettre sa vie en danger[32], la force active de son gouvernement devait être entre les mains des nobles et des magistrats. Les villes de la Mecque et de Médine présentent, au sein de l’Asie, la forme ou plutôt l’existence réelle d’une république. Le grand-père de Mahomet et ses ancêtres en ligne directe paraissent, dans les opérations au dehors et dans l’administration intérieure, comme princes de leur pays ; toutefois leur empire, ainsi que celui de Périclès à Athènes et des Médicis à Florence, était fondé sur l’opinion qu’on avait de leur sagesse et de leur intégrité : leur influence se divisa avec leur patrimoine, et le sceptre passa des oncles du prophète à la branche cadette de la tribu des Koreishites. Ils assemblaient le peuple dans les grandes occasions ; et puisqu’on ne peut mener le genre humain que par la force ou la persuasion, l’usage et la célébrité de l’art oratoire chez les Arabes, est la preuve la plus claire de leur liberté publique[33]. Mais le simple édifice de leur liberté était bien différent de la structure délicate et artificielle des républiques grecques et romaines, où chaque citoyen avait une part indivise des droits civils et politiques de la communauté. Dans un état de société beaucoup moins compliqué, la nation arabe jouit de la liberté, parce que chacun de ses enfans dédaigne de se soumettre lâchement à la volonté d’un maître. Le cœur de l’Arabe est armé des austères vertus du courage, de la patience et de la sobriété : l’amour de l’indépendance lui fait contracter l’habitude d’un grand empire sur lui-même, et la crainte du déshonneur éloigne de lui la crainte pusillanime de la fatigue, du danger et de la mort. Son maintien annonce la gravité de son esprit ; il parle avec lenteur, son discours a du poids et de la concision ; il rit peu et n’a d’autre geste que celui de caresser sa barbe, respectable symbole de la virilité ; rempli du sentiment de son importance, il aborde ses égaux sans légèreté et ses supérieurs sans embarras[34]. La liberté des Sarrasins survécut à la conquête de leur pays : les premiers califes souffrirent la franchise hardie et familière de leurs sujets ; ils montaient en chaire pour persuader et édifier la congrégation, et ce ne fut qu’après qu’on eut transféré le siége de l’empire sur les bords du Tigre, que les Abbassides adoptèrent l’orgueilleux et pompeux cérémonial de la cour de Perse et de celle de Byzance.

Guerres civiles et vengeances particulières.

Dans l’étude des nations et des hommes, il faut chercher les causes qui tendent à les rapprocher ou les désunir, qui rétrécissent ou étendent, qui adoucissent ou aigrissent le caractère social. Les Arabes, séparés du reste des hommes, se sont habitués à confondre les idées d’étrangers et d’ennemis, et la pauvreté de leur soi a introduit parmi eux une maxime de jurisprudence qu’ils ont toujours adoptée et toujours pratiquée. Ils prétendent que dans le partage de la terre, les autres branches de la grande famille ont obtenu les climats riches et heureux, et que la postérité d’Ismaël, proscrite et bannie, a le droit de reprendre, par l’artifice et la violence, la portion d’héritage dont on l’a privée injustement. Selon la remarque de Pline, les tribus d’arabes sont également adonnées au vol et au commerce ; elles rançonnent ou pillent les caravanes qui traversent le désert ; et dès le temps de Job et de Sésostris[35], leurs voisins ont été les victimes de leur rapacité. Si un Bédouin aperçoit de loin un voyageur solitaire, il court sur lui avec fureur, en lui criant à haute voix : « Déshabille-toi, ta tante (ma femme) n’a point de vêtement. » Si la soumission est prompte, on a droit à sa clémence ; mais la moindre résistance irrite sa colère, et le sang de sa victime doit être versé en expiation du sang qu’elle aura osé répandre pour sa défense. Celui qui détrousse les passans seul, ou avec un petit nombre d’associés, est traité de voleur ; mais les exploits d’une bande nombreuse prennent le caractère d’une guerre légitime et honorable. Les dispositions violentes d’un peuple ainsi armé contre le genre humain, s’étaient accrues par l’habitude du brigandage, des meurtres et des vengeances autorisés dans ses mœurs domestiques. Dans la constitution actuelle de l’Europe, le droit de faire la paix et la guerre est l’apanage d’un petit nombre de princes, et le nombre de ceux qui réellement exercent ce droit est encore plus petit ; mais chaque Arabe pouvait impunément, et avec gloire, diriger contre son compatriote la pointe de sa javeline. Une vague ressemblance d’idiomes et de mœurs était le seul lien qui constituât ces tribus en corps de nation ; et, dans chaque communauté, la juridiction du magistrat était impuissante et muette ; la tradition conserve le souvenir de dix-sept cents batailles[36], données à ces époques d’ignorance qui précédèrent Mahomet : l’animosité des factions civiles rendait les hostilités plus vives, et le récit, en prose ou en vers, d’une vieille querelle, suffisait pour rallumer les mêmes passions chez les descendans des peuplades ennemies. Dans la vie privée, chaque homme, ou du moins chaque famille, était le juge et le vengeur de sa propre cause. Cette susceptibilité de l’honneur, qui calcule l’outrage plutôt que le tort, empoisonne de son mortel venin toutes les querelles des Arabes ; l’honneur de leurs femmes et celui de leurs barbes se blessent aisément ; une action indécente, une parole de mépris, ne peut être expiée que par le sang du coupable ; et telle est la patience de leur haine, qu’ils attendent des mois et des années entières l’occasion de se venger. Les Barbares de tous les siècles ont admis une amende ou une compensation pour le meurtre ; mais en Arabie, les parens du mort sont les maîtres d’accepter la satisfaction, ou d’exercer de leurs mains le droit de représailles. Leur haine raffinée refuse même la tête de l’assassin ; elle substitue un innocent au coupable, et rejette la peine sur l’individu le meilleur et le plus considérable de la race dont ils ont à se plaindre. S’il périt par leurs mains, ils se trouvent exposés à leur tour au danger des représailles ; l’intérêt et le principal de cette dette sanguinaire s’accumulent ; les membres des deux familles passent leurs jours à dresser des embûches et à les craindre ; et ce n’est quelquefois qu’au bout d’un demi-siècle, que peut être finalement soldé ce compte de vengeance[37]. Cet esprit sanguinaire, qui ne connaît ni la pitié ni le pardon, a été modifié cependant par les maximes de l’honneur, qui exige, dans toutes les rencontres privées, une sorte d’égalité d’âge et de force, de nombre et d’armes. [Trève annuelle.]Avant Mahomet, les Arabes célébraient une fête annuelle de deux et peut-être de quatre mois, durant laquelle, oubliant leurs hostilités étrangères et domestiques, ils laissaient religieusement reposer leurs glaives ; et cette trêve partielle est ce qui donne le mieux l’idée de leurs habitudes d’anarchie et d’hostilités[38].

Leurs qualités et leurs vertus sociales.

Mais cet esprit de rapine et de vengeance était adouci par le commerce et le goût de la littérature. Les peuples les plus civilisés de l’ancien monde environnent la solitaire péninsule où se trouve l’Arabie ; le marchand est l’ami de toutes les nations ; et les caravanes annuelles apportaient dans les villes, et même dans les camps du désert, les premiers rayons de la lumière et les premiers germes de la politesse. Quelle que soit la généalogie des Arabes, leur langue est dérivée de la même source que l’hébreu, le syriaque et le chaldéen : les différences de dialecte, qu’on remarque entre les diverses tribus, sont une preuve de leur indépendance[39] ; et toutes préfèrent, après le leur, l’idiome pur et clair de la Mecque. Dans l’Arabie, ainsi que dans la Grèce, le langage a fait des progrès plus rapides que les mœurs : il y avait quatre-vingts mots pour désigner le miel, deux cents pour désigner le serpent, cinq cents pour un lion, et mille pour une épée, dans un temps où cette riche nomenclature ne se conservait encore que dans la mémoire d’un peuple sans lettres. Les inscriptions des monumens des Homérites présentent des caractères mystérieux et hors d’usage ; mais les lettres cufiques, qui forment la base de l’alphabet actuel, furent inventées sur les bords de l’Euphrate, et bientôt après introduites à la Mecque par un étranger qui s’établit dans cette ville après la naissance de Mahomet. L’éloquence naturelle des Arabes était étrangère aux règles de la grammaire, de la poésie et de la rhétorique ; mais ils avaient une grande sagacité, une imagination riche, un trait énergique et sentencieux[40] ; leurs morceaux travaillés, prononcés avec beaucoup de force, produisaient beaucoup d’effet sur leur auditoire. [Leur amour pour la poésie.]Le génie et le mérite d’un poète naissant étaient célébrés par sa tribu et par les tribus alliées. On préparait un festin solennel ; un chœur de femmes frappant sur des tymbales, et dans toute la parure du jour de leurs noces, chantaient devant leurs fils et leurs époux le bonheur de leur tribu : on se félicitait de ce qu’un nouveau champion s’apprêtait à soutenir leurs droits, de ce qu’un nouveau héros allait immortaliser leur nom. Les tribus les plus éloignées et les plus ennemies se rendaient à une foire annuelle, qui a été abolie par le fanatisme des premiers musulmans ; cette assemblée de la nation doit avoir puissamment contribué à civiliser et à rapprocher ces Barbares. On employait trente jours à échanger du blé et du vin, et à réciter des morceaux d’éloquence et de poésie. La généreuse émulation des poètes se disputait le prix : l’ouvrage qui remportait la couronne était déposé dans les archives des princes et des émirs : on a traduit en anglais les sept poëmes originaux, gravés en lettres d’or et suspendus au temple de la Mecque[41]. Les poètes arabes étaient les historiens et les moralistes de leur siècle ; et s’ils partageaient les préjugés de leurs compatriotes, ils animaient du moins et couronnaient leur vertu. Ils se plaisaient à chanter l’union de la générosité et de la valeur, et dans leurs sarcasmes contre une tribu méprisable, leur reproche le plus amer était que les hommes ne savaient pas donner, et que les femmes ne savaient pas refuser[42]. [Exemples de générosité.]On trouve dans les camps des Arabes cette hospitalité que pratiquait Abraham et que chantait Homère. Les féroces Bédouins, la terreur du désert, reçoivent, sans examen et sans hésitation, l’étranger qui ose se confier à leur honneur et mettre le pied dans leurs tentes. On le traite avec amitié, avec égards. Il partage la richesse ou la pauvreté de son hôte, et lorsqu’il s’est reposé, on le remet sur son chemin, avec des actions de grâces, des bénédictions, et peut-être des présens. Les Arabes montrent une cordialité encore plus généreuse à ceux de leurs frères et de leurs amis qui se trouvent dans le besoin ; les traits héroïques qui, parmi eux, ont mérité les éloges de toutes les tribus, sont de ceux sans doute qui sortaient, même à leurs yeux, des bornes étroites de la prudence et de l’usage commun. On disputait pour savoir lequel des citoyens de la Mecque surpassait les autres en générosité : on s’adressa, pour les éprouver, à trois d’entre eux, parmi lesquels se balançaient les suffrages. Abdallah, fils d’Abbas, parlait pour un voyage éloigné ; il avait déjà le pied dans l’étrier, lorsqu’un pèlerin se présentant à lui, lui adressa ces paroles ; « Fils de l’oncle de l’apôtre de Dieu, je suis un voyageur, et je me trouve dans le besoin. » Abdalla descendit au même instant, offrit au suppliant son chameau, avec son riche équipage et une bourse de quatre mille pièces d’or ; il n’excepta que son épée, soit parce qu’elle était d’une bonne trempe, ou parce qu’il l’avait reçue d’un parent qu’il honorait. Le serviteur de Kais dit au second suppliant : « Mon maître dort, mais recevez cette bourse de sept mille pièces d’or, c’est tout ce que nous avons au logis : voilà, de plus, un ordre avec lequel on vous donnera un chameau et un esclave. » Le maître, à son réveil, loua son fidèle intendant, et l’affranchit, avec une douce réprimande sur ce qu’en respectant son sommeil, il avait mis des bornes à ses largesses. L’aveugle Arabah était le dernier des trois héros : au moment où l’on s’adressa à lui, il marchait appuyé sur les épaules de deux de ses esclaves ; « Hélas ! s’écria-t-il, mes coffres sont vides ; mais vous pouvez vendre ces deux esclaves ; et quand vous les refuseriez, je ne les reprendrais pas. » À ces mots, il repoussa loin de lui les deux esclaves, et, avec son bâton, il chercha en tâtonnant le bord de la muraille. Hatem nous offre un modèle parfait des vertus arabes[43] ; il était brave et libéral, poète éloquent et voleur habile ; il faisait rôtir quarante chameaux pour ses festins hospitaliers ; et dès qu’un ennemi l’abordait en suppliant, il rendait les captifs et le butin. L’indépendance de ses compatriotes dédaignait les lois de la justice ; ils s’abandonnaient orgueilleusement à la libre impulsion de la pitié et de la bienveillance.

Leur ancienne idolâtrie.

Les Arabes[44], ainsi que les Indiens, adoraient le soleil, la lune, les étoiles, sorte de superstition tout-a-fait naturelle, et qui a été celle des premiers peuples. Ces astres éclatans semblent déployer au ciel l’image visible de la Divinité ; leur nombre et leur distance donnent au philosophe et même au vulgaire l’idée d’un espace sans bornes ; un caractère d’éternité est empreint sur ces globes qui ne paraissent susceptibles ni de corruption ni de dépérissement ; la régularité de leur marche semble annoncer un principe de raison ou d’instinct ; et leur influence réelle ou imaginaire entretient l’homme dans cette vaine idée que la terre et ses habitans sont l’objet de leurs soins particuliers. Babylone avait cultivé l’astronomie comme science ; mais les Arabes n’avaient d’autre école et d’autre observatoire qu’un ciel clair et une plaine unie. Dans leurs marches nocturnes, ils prenaient les étoiles pour guides ; les Bédouins, excités par la curiosité et la dévotion, avaient appris leurs noms, leurs positions respectives et le lieu du ciel où elles se montraient chaque jour ; l’expérience leur avait montré à diviser en vingt-huit parties le zodiaque de la lune et à bénir les constellations qui amenaient des pluies bienfaisantes au désert altéré. L’empire de ces corps radieux ne pouvait s’étendre au-delà de la sphère visible ; et les Arabes admettaient sans doute quelques puissances spirituelles, nécessaires pour présider à la transmigration des âmes et à la résurrection des corps : on laissait mourir un chameau sur la tombe d’un Arabe, afin qu’il pût servir son maître dans l’autre vie ; et puisqu’ils invoquaient les âmes après la mort, ils leur supposaient du sentiment et du pouvoir. Je ne connais point et suis peu curieux de connaître l’aveugle mythologie de ces Barbares, les divinités locales qu’ils plaçaient dans les étoiles, dans l’air ou sur la terre, les sexes et les titres de ces dieux, leurs attributs ou leur hiérarchie. Chaque tribu, chaque famille, chaque guerrier indépendant, créait et changeait à son gré les rites et l’objet de son culte ; mais dans tous les siècles la nation a adopté, à quelques égards, la religion ainsi que l’idiome de la Mecque. [La Caaba, ou le temple de la Mecque.]L’antiquité de la CAABA remonte au-delà de l’ère chrétienne. L’historien grec Diodore[45] remarque dans sa description de la côte de la mer Rouge, qu’entre le pays des Thamudites et celui des Sabéens on trouvait un temple fameux, dont tous les Arabes révéraient la sainteté : ce voile de lin ou de soie, que l’empereur des Turcs y envoie toutes les années, fut offert pour la première fois par un pieux roi des Homérites, qui régnait sept siècles avant Mahomet[46]. Le culte des premiers sauvages put se contenter d’une tente ou d’une caverne, mais on éleva ensuite un édifice de pierre et d’argile, et les rois de l’Orient, malgré le progrès des arts et malgré leur puissance, ne se sont pas écartés de la simplicité du premier modèle[47]. La Caaba forme un parallélogramme qu’enferme un vaste portique ; on y trouve une chapelle carrée, longue de vingt-quatre coudées, large de vingt-trois, et élevée de vingt-sept : elle reçoit le jour par une porte et une fenêtre ; son double toit est soutenu par trois colonnes de bois ; l’eau de pluie tombe par une gouttière qui est aujourd’hui d’or, et un dôme défend le puits de Zemzem contre les souillures accidentelles. La tribu des Koreishites a obtenu, par l’artifice ou par la force, la garde de la Caaba ; le grand-père de Mahomet exerça les fonctions sacerdotales qui étaient depuis quatre générations dans sa famille : cette famille était celle des Hashémites, la plus respectable et la plus sacrée du pays[48]. L’enceinte de la Mecque jouissait des prérogatives du sanctuaire, et le dernier mois de chaque année, la ville et le temple étaient remplis d’une longue suite de pèlerins qui venaient apporter à la maison de Dieu leurs vœux et leurs offrandes. Ces cérémonies, qu’observe aujourd’hui le fidèle musulman, furent inventées et pratiquées par la superstition des idolâtres. Arrivés à une distance respectueuse, ils se dépouillaient de leurs vêtemens ; ils faisaient sept fois à pas précipités le tour de la Caaba, et sept fois ils baisaient la pierre noire ; ils visitaient et adoraient sept fois les montagnes voisines, ils jetaient, à sept reprises, des pierres dans la vallée de Mina ; et les cérémonies du pèlerinage se terminaient, ainsi qu’à présent, par un sacrifice de brebis et de chameaux, dont on enterrait la laine et les ongles dans le terrain sacré. Les diverses tribus trouvaient ou introduisaient dans la Caaba les objets de leur culte particulier. Ce temple était orné ou déshonoré par trois cent soixante idoles représentant des hommes, des aigles, des lions et des gazelles ; celle qu’on remarquait le plus était la statue d’Hebal, d’agate rouge, qui ternit en sa main sept flèches sans têtes ou plumes, instrumens et symboles d’une profane divination ; mais cette statue était un monument de l’art des Syriens. La dévotion des temps plus grossiers s’était contentée d’une colonne ou d’une tablette, et les rochers du désert furent taillés en forme de dieux ou d’autels, à l’imitation de la pierre noire de la Mecque[49], fortement soupçonnée d’avoir été originairement l’objet d’un culte idolâtre. [Sacrifices et cérémonies religieuses.]Du Japon au Pérou on a adopté l’usage des sacrifices, et pour exprimer sa reconnaissance ou sa crainte, le dévot a détruit ou consumé en l’honneur des dieux les dons du ciel les plus chers et les plus précieux. La vie d’un homme[50] a paru l’offrande la plus précieuse à faire pour écarter une calamité publique, et le sang humain a souillé les autels de la Phénicie et de l’Égypte, de Rome et de Carthage : cette cruelle coutume s’est long-temps maintenue parmi les Arabes : dans le troisième siècle, la tribu des dumatiens sacrifiait tous les ans un jeune garçon[51], et un roi captif fut religieusement égorgé par le prince des Sarrasins, qui servait sous les drapeaux de l’empereur Justinien son allié[52]. Un père traînant son fils au pied des autels, présente le plus sublime et le plus pénible effort du fanatisme. L’exemple des saints et des héros a sanctifié l’acte ou l’intention de ce dévouement. Le père de Mahomet lui-même fut ainsi dévoué à la mort par un vœu téméraire, et on eut beaucoup de peine à faire accepter cent chameaux pour sa rançon. Dans ces temps d’ignorance, les Arabes, comme les Juifs et les Égyptiens, s’abstenaient de la viande de porc[53] ; ils faisaient circoncire[54] leurs enfans à l’âge de puberté, et ces coutumes, qui n’ont été ni improuvées ni ordonnées par le Koran, se sont transmises en silence à leur postérité et à leurs prosélytes. On a conjecturé, avec beaucoup d’esprit, que l’adroit législateur s’était conformé aux opiniâtres préventions de ses compatriotes : il est plus simple de croire qu’il avait suivi les habitudes et les opinions de sa jeunesse, sans prévoir qu’un usage analogue au climat de la Mecque deviendrait inutile ou incommode sur les rives du Danube ou du Volga.

Introduction des sabéens.

L’Arabie était libre ; la conquête et la tyrannie ayant bouleversé les royaumes d’alentour, les sectes persécutées se réfugièrent sur cette terre fortunée, où elles pouvaient professer librement leur opinion, et régler leur conduite sur leur croyance. Les religions des sabéens, des mages, des juifs et des chrétiens, se trouvaient répandues depuis le golfe Persique jusqu’à la mer Rouge. À une époque très-reculée de l’antiquité, la science des Chaldéens[55] et les armes des Assyriens avaient propagé le sabéisme en Asie : c’était sur des observations de deux mille ans que les prêtres et les astronomes de Babylone[56] avaient fondé l’idée qu’ils se formèrent des éternelles lois de la nature et de la Providence. Ils adoraient les sept dieux ou anges qui dirigeaient le cours des sept planètes et répandaient sur la terre leur irrésistible influence. Des images et des talismans représentaient les attributs des sept planètes, les douze signes du zodiaque et les vingt-quatre constellations de l’hémisphère septentrional et de l’hémisphère austral. Les sept jours de la semaine étaient dédies à leurs divinités respectives ; les sabéens faisaient la prière trois fois par jour, et le temple de la Lune, situé à Haran, était le terme de leur pèlerinage[57] ; mais la flexibilité de leur foi les disposait à donner et à recevoir sans cesse des opinions nouvelles. Leurs idées sur la création du monde, sur le déluge et les patriarches, avaient un rapport singulier avec celles des Juifs leurs captifs ; ils en appelaient aux livres secrets d’Adam, de Seth et d’Enoch ; et une légère teinture de l’Évangile a fait de ce reste de polythéistes les chrétiens de saint Jean qu’on trouve dans le territoire de Bassora[58]. [Les mages.]Les autels de Babylone furent renversés par les mages ; mais le glaive d’Alexandre vengea les injures des sabéens ; la Perse gémit plus de cinq siècles sous un joug étranger ; quelques-uns des disciples de Zoroastre échappèrent à la contagion de l’idolâtrie, et respirèrent avec leurs antagonistes l’air libre du désert[59]. [Les Juifs.]Les Juifs étaient établis en Arabie sept siècles avant la mort de Mahomet, et les guerres de Titus et d’Adrien en chassèrent un plus grand nombre de la terre sainte. Ces industrieux exilés aspirèrent à la liberté et au pouvoir ; ils formèrent des synagogues dans les villes et des châteaux dans le désert, et les gentils qu’ils convertirent à la religion de Moïse furent confondus avec les enfans d’Israël, auxquels ils ressemblaient par le signe extérieur de la circoncision. [Les chrétiens.]Les missionnaires chrétiens furent encore plus actifs et plus heureux : les catholiques soutinrent leurs prétentions à l’empire universel ; les sectes opprimées par eux se retirèrent successivement au-delà des limites de l’Empire romain : les marcionites et les manichéens répandirent leurs opinions fantastiques et leurs évangiles apocryphes ; les évêques jacobites et nestoriens[60] firent adopter aux Églises de l’Yémen et aux princes de Hira et de Gassan des maximes plus orthodoxes. Les tribus avaient la liberté du choix, chaque Arabe était le maître de se composer une religion, et il joignait quelquefois à la superstition grossière établie dans sa maison la théologie sublime des saints et des philosophes. Ils devaient à l’accord général des peuples éclairés le dogme fondamental de l’existence d’un Dieu suprême qui est au-dessus de toutes les puissances de la terre et du ciel, mais qui s’est souvent révélé aux hommes par le ministère de ses anges et de ses prophètes, et dont la faveur ou la justice a interrompu par des miracles le cours ordinaire de la nature. Les plus raisonnables d’entre les Arabes reconnaissaient son pouvoir, quoiqu’ils négligeassent de l’adorer[61]. L’habitude plutôt que la conviction les tenait attachés aux restes de l’idolâtrie. Les juifs et les chrétiens étaient le peuple du saint livre ; la Bible se trouvait déjà traduite en arabe[62], et ces implacables ennemis recevaient avec une foi égale l’ancien Testament. Les Arabes aimaient à découvrir dans l’histoire des patriarches hébreux des traces de leur origine. Ils célébraient la naissance d’Ismaël et les promesses qui lui avaient été faites ; ils révéraient la foi et les vertus d’Abraham ; ils faisaient remonter sa généalogie et la leur jusqu’à la création du premier homme, et adoptèrent avec la même crédulité les prodiges du texte sacré et les songes et les traditions des rabbins juifs.

Naissance et éducation de Mahomet. A. D. 569-609.

L’origine basse et vulgaire qu’on a donnée à Mahomet est une calomnie maladroite des chrétiens[63], qui relèvent ainsi le mérite de leur adversaire, au lieu de l’abaisser. Sa descendance d’Ismaël était un privilége ou une fable commune à toute la nation[64] ; mais si les premiers chaînons de sa généalogie étaient obscurs ou douteux, il prouvait plusieurs générations d’une noblesse très-pure ; il sortait de la tribu de Koreish et de la famille des Hashémites, les plus illustres d’entre les Arabes, princes de la Mecque, et gardiens héréditaires de la Caaba. Abdol-Motalleb, son grand-père, était fils de Hashem, citoyen riche et généreux, qui, dans un temps de famine, avait nourri ses concitoyens des produits de son commerce. La Mecque, substantée par la libéralité du père, fut sauvée par le courage du fils. Le royaume d’Yémen obéissait aux princes chrétiens de l’Abyssinie ; une insulte que reçut Abrahah, leur vassal, le détermina à venger l’honneur de la croix ; une troupe d’éléphans et une armée d’Africains investirent la sainte cité. On proposa un arrangement ; dès la première conférence, le grand-père de Mahomet demanda la restitution de ses troupeaux, « Et pourquoi, lui dit Abrahah, n’implorez-vous pas plutôt ma clémence en faveur de votre temple que j’ai menacé ? » « C’est, répondit l’intrépide chef, que les troupeaux sont à moi, et que la Caaba appartient aux dieux, qui sauront la défendre contre l’injure et le sacrilége. » [Délivrance de la Mecque.]Le défaut de vivres ou la valeur des Koreishites forcèrent les Abyssins à une honteuse retraite. On a embelli le récit de leur déroute de l’apparition miraculeuse d’une troupe d’oiseaux qui firent pleuvoir une grêle de pierres sur la tête des infidèles ; et le souvenir de cette délivrance a long-temps été célébré sous le nom de l’ère de l’éléphant[65]. La gloire d’Abdol-Motalleb fut embellie par la félicité domestique ; il vécut jusqu’à cent dix ans, et il donna le jour à six filles et treize fils. Abdallah, celui qu’il aimait le plus, était le jeune homme de l’Arabie le plus beau et le plus modeste : on dit que la première nuit de son mariage avec la belle Amina, de la noble famille de Zahrites, deux cents jeunes filles moururent de jalousie et de désespoir. Mahomet, ou pour être plus exact, Mohammed, le seul fils d’Addallah et d’Amina, naquit à la Mecque quatre ans après la mort de Justinien, et deux mois après la défaite des Abyssins[66], dont la victoire aurait introduit dans la Caaba la religion des chrétiens. Il était encore enfant lorsqu’il perdit son père, sa mère et son aïeul. Ses oncles avaient du crédit, ils étaient en grand nombre ; et dans le partage de la succession, il n’eut pour son lot que cinq chameaux et une esclave éthiopienne. Abu-Taleb, le plus respectable de ses oncles, le guida au dedans et au dehors, durant la paix et durant la guerre[67]. À l’âge de vingt-cinq ans, Mahomet entra au service de Cadijah, riche et noble veuve de la Mecque, qui, pour le récompenser de sa fidélité, lui donna bientôt sa main et sa fortune. Le contrat de mariage énonce, selon la simplicité de ces temps, l’amour réciproque de Mahomet et de Cadijah, et le représente comme l’homme le plus accompli de la tribu de Koreish. L’époux assigna à sa femme un douaire de douze onces d’or et de vingt chameaux, qui furent fournis par son oncle[68]. Cette alliance replaça le fils d’Abdallah au rang de ses ancêtres, et la judicieuse matrone se contenta de ses vertus domestiques, jusqu’à ce que, parvenu a l’âge de quarante ans[69], il prit le titre de prophète et prêcha la religion du Koran.

Qualités du prophète.

Selon la tradition de ses compatriotes, Mahomet[70] se distinguait par sa beauté, avantage extérieur qui n’est guère méprisé que de ceux auxquels il a été refusé. Avant de parler, soit en public, soit en particulier, il disposait en sa faveur. On applaudissait à son maintien qui annonçait l’autorité, à son air majestueux, à son œil perçant, à son agréable sourire, à sa longue barbe, à sa physionomie qui exprimait tous les sentimens de l’âme, et à ses gestes qui donnaient de la force à toutes ses paroles. Dans la familiarité de sa vie privée, il ne s’écartait jamais de la politesse grave et cérémonieuse de son pays ; ses attentions respectueuses pour les riches et les hommes puissans, s’ennoblissaient par sa condescendance et son affabilité envers les citoyens les plus pauvres de la Mecque. La franchise de ses manières cachait l’artifice de ses vues, et son urbanité prenait l’apparence de l’affection pour celui auquel il s’adressait, ou celle d’une bienveillance générale. Sa mémoire était vaste et sûre, son esprit facile et fait pour la société, son imagination sublime et son jugement net, rapide et décisif. Il avait le courage de pensées comme celui d’action ; et, bien qu’il soit vraisemblable que ses desseins s’agrandirent par degrés avec ses succès, la première idée qu’il conçut sur sa mission prophétique porte l’empreinte d’un génie supérieur. Élevé au sein de la plus noble famille du pays, il y avait pris l’usage du dialecte le plus pur des Arabes ; il savait contenir la facilité et l’abondance de ses discours, et leur donner du prix par un silence gardé à propos. Avec tous ces dons de l’éloquence, Mahomet n’était qu’un Barbare ignorant : on ne lui avait appris dans sa jeunesse ni à lire ni à écrire[71] ; l’ignorance générale mettait la sienne à l’abri de la honte et du reproche ; mais des bornes étroites emprisonnaient son esprit, et il se trouvait privé de ces fidèles miroirs qui réfléchissent pour nous les pensées des sages et des héros. Le livre de la nature et de l’homme était, à la vérité, ouvert devant ses yeux ; cependant c’est à l’imagination des auteurs de la vie de Mahomet qu’il faut attribuer les observations politiques et philosophiques qu’ils lui prêtent dans ses voyages[72]. On l’y voit comparer les nations et les religions de la terre, découvrir la faiblesse de la monarchie de Perse et de celle de Rome, observer avec indignation et avec pitié l’abâtardissement de son siècle, et former le projet d’unir sous un même roi et sous un même Dieu l’invincible valeur et les anciennes vertus des Arabes. Des recherches plus exactes nous apprennent que Mahomet n’avait point vu les cours, les armées et les temples de l’Orient, que ses voyages se bornèrent à ce qu’il traversa de la Syrie en se rendant deux fois aux foires de Bostra et de Damas ; qu’il n’avait que treize ans lorsqu’il accompagna la caravane de son oncle, et qu’il fut obligé de retourner chez Cadijah dès qu’il eut disposé des marchandises qu’elle lui avait confiées. Dans ses courses précipitées et superficielles, l’œil du génie put l’éclairer sur des objets invisibles à ses grossiers compagnons ; son esprit fécond put recevoir les germes de quelques connaissances ; mais son ignorance de l’idiome syriaque dut réprimer beaucoup sa curiosité, et je ne remarque pas dans la vie et les écrits de Mahomet que ses vues se soient jamais étendues au-delà des bornes de l’Arabie. La dévotion et le commerce amenaient toutes les années à la Mecque des pèlerins de chaque canton de cette partie solitaire du globe. Les libres communications établies parmi cette multitude d’individus, pouvaient fournir à un simple citoyen les moyens d’étudier dans sa propre langue l’état politique et le caractère des diverses tribus, la théorie et la pratique des Juifs et des chrétiens. Les Arabes pouvaient avoir eu l’occasion d’exercer l’hospitalité envers quelques étrangers utiles, conduits chez eux par le goût ou la nécessité ; et les ennemis de Mahomet ont nommé un Juif, un Persan et un moine syrien, qu’ils accusent d’avoir travaillé en secret à la composition du Koran[73]. La conversation enrichit l’entendement, mais la solitude est récole du génie, et l’uniformité d’un ouvrage annonce la main d’un seul artiste. Dès sa première jeunesse, Mahomet s’était livré à la contemplation religieuse : chaque année, il s’éloignait du monde et des bras de Cadijah durant le mois de Ramadan ; il se retirait au fond de la caverne de Héra, située a trois milles de la Mecque[74] ; il y consultait l’esprit de fraude ou celui de fanatisme, dont le séjour n’est pas dans les cieux, mais dans l’esprit du prophète. Il n’y a qu’un Dieu, et Mahomet est l’apôtre de Dieu ; telle est la foi que, sous le nom d’Islam, il prêcha à sar famille et sa nation, et qui contient ainsi une vérité éternelle et une fable évidente.

Un seul Dieu.

Les apologistes de la religion juive peuvent s’enorgueillir de ce qu’à l’époque où les fables du polythéisme trompaient les nations savantes de l’antiquité, leurs simples ancêtres conservaient dans la Palestine la connaissance et le culte du vrai Dieu. Il n’est pas aisé de concilier les attributs moraux de Jehovah avec la règle des vertus humaines ; ses qualités métaphysiques sont énoncées d’une manière très-obscure ; mais chaque page du Pentateuque et des prophètes atteste son pouvoir ; l’unité de son nom est gravée sur la première table de la loi, et aucune image visible de l’invisible essence ne souilla jamais son sanctuaire. Après la destruction du temple de Jérusalem, la dévotion spirituelle de la synagogue épura, fixa et éclaira la foi des Hébreux proscrits ; et l’autorité de Mahomet ne suffit pas pour justifier le reproche qu’il a toujours fait aux Juifs de la Mecque ou de Médine d’adorer Ezra en qualité de fils de Dieu[75]. Mais les enfans d’Israël ne formaient plus un peuple, et toutes les religions du monde avaient le tort très-réel, aux yeux de ce prophète, de donner des fils, des filles ou des collègues au Dieu suprême. Dans la grossière idolâtrie des Arabes, cette pluralité se montre sans voile et sans subterfuge ; les sabéens n’échappaient que bien imparfaitement à ce reproche par la prééminence que, dans leur hiérarchie céleste, ils donnaient à la première planète ou intelligence ; et dans le système des mages, la lutte des deux principes trahit l’imperfection du vainqueur. Les chrétiens du septième siècle paraissaient être insensiblement retombés dans l’idolâtrie ; ils adressaient leurs vœux en public et en secret aux reliques et aux images qui déshonoraient les temples de l’Orient ; une foule de martyrs, de saints et d’anges, objets de la vénération populaire, obscurcissaient le trône du Tout-Puissant ; et les collyridiens, hérétiques qui florissaient dans le sol fertile de l’Arabie, accordaient à la vierge Marie le nom et les honneurs d’une déesse[76]. Les mystères de la Trinité et de l’Incarnation semblent contredire le principe de l’unité divine. L’idée qu’ils présentent naturellement est celle de trois divinités égales et de la transformation de l’homme Jésus en la substance du fils de Dieu[77]. L’explication des orthodoxes ne satisfait qu’un croyant ; une curiosité et un zèle immodérés avaient déchiré le voile du sanctuaire, et chacune des sectes de l’Orient s’empressait d’avouer que toutes les autres méritaient le reproche d’idolâtrie et de polythéisme. Le symbole de Mahomet n’offre sur cette matière ni soupçon ni équivoque. Le prophète de la Mecque rejeta le culte des idoles et des hommes, des étoiles et des planètes, sur ce principe raisonnable que tout ce qui se lève doit se coucher, que tout ce qui reçoit le jour doit mourir, et que tout ce qui est corruptible doit se gâter et se dissoudre[78]. Son enthousiasme, dirigé par la raison, adorait dans le Créateur de l’univers un Être éternel et infini qui n’a point de forme et qui n’occupe point d’espace ; qui n’a rien engendré et auquel rien ne ressemble ; qui assiste à nos pensées les plus secrètes, qui existe par la nécessité de sa nature, et qui tire de lui-même toutes ses perfections morales et intellectuelles. Les disciples du prophète adhèrent avec constance à ces grandes vérités[79], et les interprètes du Koran les expliquent avec toute la précision des métaphysiciens. Un philosophe théiste pourrait signer le symbole populaire des musulmans[80], symbole trop sublime peut-être pour les facultés actuelles des hommes ; et en effet, comment leur imagination ou même leur intelligence pourraient-elles saisir une substance inconnue, lorsqu’on en sépare toutes les idées du temps et de l’espace, du mouvement et de la matière, de la sensation et de la réflexion ? La voix de Mahomet confirma ce premier principe de l’unité de Dieu enseignée par la raison et la révélation ; ses prosélytes, depuis les frontières de l’Inde jusqu’à celles de Maroc, sont distinguées par le nom d’unitaires, et l’interdiction des images a prévenu le danger de l’idolâtrie. Les mahométans ont rigoureusement adopté la doctrine des décrets éternels et de la prédestination absolue, et se fatiguent inutilement à accorder la prescience de Dieu avec la liberté de l’homme et son mérite ou son démérite, ainsi qu’à expliquer l’existence du mal dans un monde gouverné par une puissance et une bonté infinies.

Mahomet, apôtre de Dieu, et le dernier des prophètes.

Le dieu de la nature a mis dans tous ses ouvrages la preuve de son existence et a gravé sa loi dans le cœur de l’homme : les prophètes de chaque siècle ont eu pour objet véritable ou prétendu de rendre aux hommes la connaissance de l’Être suprême, et de rétablir la pratique de la morale. Mahomet accordait à ses prédécesseurs le crédit qu’il réclamait pour lui-même, et il trouvait une suite d’hommes inspirés depuis la chute de notre premier père jusqu’à la promulgation du Koran[81]. Durant cette époque, disait-il, cent vingt-quatre mille élus, distingués par des faveurs et des vertus, ont reçu quelques rayons de la lumière prophétique ; trois cent treize apôtres ont été chargés spécialement de tirer leurs compatriotes de l’idolâtrie et du vice ; l’Esprit-Saint a dicté cent quatre volumes ; et six législateurs d’un éclat transcendant ont annoncé au monde six révélations successives, où l’on variait les cérémonies d’une immuable religion. Adam, Noé, Abraham, Moïse, Jésus-Christ et Mahomet sont ces six législateurs élevés par gradation, de manière que chacun d’eux est supérieur à ceux qui le précèdent. Il mettait au nombre des infidèles quiconque haïssait ou rejetait l’un d’entre eux. Les écrits des patriarches n’existaient que dans les copies apocryphes des Grecs et des Syriens[82] ; la conduite d’Adam ne lui avait pas donné de droit à la reconnaissance et au respect de ses enfans ; une classe inférieure des prosélytes de la synagogue observait les [Moïse.] sept préceptes de Noé[83], et les sabéens révéraient obscurément la mémoire d’Abraham dans la Chaldée, où ce patriarche avait reçu le jour. Mahomet ajoutait que des myriades de prophètes inspirés par Dieu, Moïse et Jésus-Christ seuls vivaient et régnaient encore, et que tout ce qui restait des écrits inspirés se trouvait dans les livres de l’ancien et du nouveau Testament. Le Koran[84] a consacré et embelli l’histoire miraculeuse de Moïse, et les Juifs peuvent se venger de leur captivité par le plaisir de voir leurs dogmes adoptés par les nations dont ils tournent en ridicule les symboles de foi plus récens. Le prophète des musulmans montre beaucoup de respect pour l’auteur du christianisme[85]. [Jésus.]« Jésus-Christ, fils de Marie, dit-il, est vraiment l’apôtre de Dieu, il est sa parole envoyée dans le sein de Marie, il est un esprit qui procède de lui ; il mérite des honneurs en ce monde et dans l’autre ; c’est un de ceux qui approchent le plus de la face de Dieu[86]. » Il accumule sur sa tête les merveilles des Évangiles véritables et des Évangiles apocryphes[87], et l’Église latine n’a pas dédaigné d’emprunter du Koran l’immaculée conception de la Vierge mère[88]. Il observe toutefois que Jésus n’était qu’un mortel, et qu’au jour du jugement il portera témoignage contre les Juifs qui ne veulent point le reconnaître pour un prophète, et les chrétiens qui l’adorent comme le fils de Dieu. La méchanceté de ses ennemis souilla sa réputation et conspira contre ses jours ; mais il n’y eut de criminelle que leur intention : un fantôme ou un coupable lui fut substitué sur la croix, et le saint sans tache monta au septième ciel[89]. L’Évangile fut, durant six siècles, le chemin de la vérité et du salut ; mais les chrétiens oublièrent peu à peu les lois et l’exemple de leur fondateur, et Mahomet apprit des gnostiques à accuser l’Église ainsi que la Synagogue d’avoir corrompu le texte sacré[90]. Moïse et Jésus-Christ se réjouirent dans l’assurance de la venue d’un prophète plus illustre qu’eux. La promesse du Paraclet ou de l’Esprit saint fait par l’Évangile, s’est trouvée accomplie dans le nom et la personne de Mahomet[91], le plus grand et le dernier des apôtres de Dieu.

Le Koran.

Le rapport des pensées et du langage est nécessaire à la communication des idées ; le discours d’un philosophe ne ferait aucun effet sur l’oreille d’un paysan ; mais quelle imperceptible différence que celle qui se trouve entre leur intelligence comparée et celle qu’offre le contact d’une intelligence finie avec une intelligence infinie, la parole de Dieu exprimée par les paroles ou les écrits d’un mortel ! L’inspiration des prophètes hébreux, des apôtres et des évangélistes de Jésus-Christ, peut n’être pas incompatible avec l’exercice de leur raison et de leur mémoire, et le style et la composition des livres de l’ancien et du nouveau Testament marquent bien la diversité de leur génie. Mahomet se contenta du rôle plus modeste, mais plus sublime, de simple éditeur : selon lui et ses disciples, la substance du Koran[92] est incréée et éternelle ; elle existe dans l’essence de la divinité, et elle a été inscrite avec une plume de lumière sur la table de ses éternels décrets ; l’ange Gabriel qui, dans la religion judaïque, avait été chargé des missions les plus importantes, lui apporta, dans un volume orné de soie et de pierreries, une copie en papier de cet ouvrage immortel ; et ce fidèle messager lui en révéla successivement les chapitres et les versets. Au lieu de déployer tout à la fois le modèle parfait et immuable de la volonté de Dieu, Mahomet en publia, selon qu’il lui plaisait, les divers fragmens. Chacune des révélations est accommodée aux divers besoins de ses passions ou de sa politique ; et afin d’échapper au reproche de contradiction, il établit pour maxime que chacun des textes se trouvait abrogé ou modifié par quelque passage subséquent. Les disciples de Mahomet écrivirent avec soin sur des feuilles de palmier, ou des omoplates de mouton, les paroles de Dieu et celles de l’apôtre, et ces diverses pages furent jetées sans ordre et sans liaison dans un coffre dont le prophète confia la garde à une de ses femmes. Deux ans après sa mort, Abubeker, son ami et son successeur, mit en ordre et publia le volume sacré ; l’ouvrage fut revu par le calife Othman dans la trentième année de l’hégyre ; et les diverses éditions du Koran partagent toutes le miraculeux privilége d’offrir un texte uniforme et incorruptible. Soit fanatisme, soit vanité, le prophète tire du mérite de son livre la preuve de la vérité de sa mission : il défie hardiment les hommes et les anges d’imiter la beauté d’une de ses pages, et il ose assurer que Dieu seul a pu dicter cet écrit[93]. Cet argument fait beaucoup d’impression sur un dévot arabe dont l’esprit est monté à la crédulité et à l’enthousiasme, dont l’oreille est séduite par le charme des sons, et que son ignorance rend incapable de comparer entre elles les diverses productions de l’esprit humain[94]. L’harmonie et la richesse du style de l’original ne pourront passer à travers les traductions jusqu’à l’oreille de l’infidèle européen. Il ne parcourra qu’avec impatience cette interminable et incohérente rapsodie de fables, de préceptes et de déclamations, qui inspire rarement un sentiment ou une idée, qui se traîne quelquefois dans la poussière, et d’autres fois se perd dans les nues. Les attributs de Dieu exaltent l’imagination du missionnaire arabe ; mais ses accens les plus élevés sont bien au-dessous de la simplicité sublime du livre de Job, écrit dans le même pays et dans la même langue, à une époque très-ancienne[95]. Si la composition du Koran surpasse les facultés de l’homme, à quelle intelligence supérieure faut-il attribuer l’Iliade d’Homère et les Philippiques de Démosthènes ? Dans toutes les religions, la vie du fondateur supplée au silence de ses révélations écrites : les paroles de Mahomet furent regardées comme autant de leçons de vérité, et ses actions comme des exemples de vertu : ses femmes et ses compagnons gardèrent le souvenir de tout ce qu’il avait dit et fait dans le cours de sa vie, soit publique, soit privée. Deux siècles après, le Sonna ou la loi orale fut fixée et consacrée par le travail de Al-Bochari, qui sépara cent mille deux cent soixante-quinze traditions véritables d’une masse de trois mille plus incertaines ou moins authentiques. Chaque jour ce pieux auteur allait prier dans le temple de la Mecque. Il y faisait ses ablutions avec les eaux du Zemzem ; il déposa successivement ses pages sur la chaire et le tombeau de l’apôtre, et les quatre sectes orthodoxes des Sonnites ont approuvé l’ouvrage[96].

Miracles.

Des prodiges éclatans avaient confirmé la mission de Moïse et de Jésus, et les habitans de la Mecque et de Médine pressèrent plusieurs fois Mahomet de donner la même preuve de la sienne, de faire descendre du ciel l’ange et le volume qu’il disait avoir reçu ; de créer un jardin au milieu du désert, ou de consumer par un incendie la cité incrédule. Toutes les fois qu’il se trouva ainsi pressé par les koreishites, il s’échappa en vantant d’une manière obscure le don de visions et de prophétie ; il en appelle aux preuves morales de sa doctrine, et se met à l’abri derrière la Providence, laquelle refuse ces signes et ces merveilles qui diminuent le mérite de la foi et aggravent le crime de l’infidélité ; mais le ton modeste ou irrité de ses réponses montre sa faiblesse et son embarras, et ces passages fâcheux ne laissent aucun doute sur l’intégrité du Koran[97]. Ses sectaires parlent de ses miracles avec plus d’assurance que lui, et la confiance de leur crédulité augmente à mesure qu’ils s’éloignent de l’époque et du lieu de ses exploits spirituels. Ils croient ou ils assurent que les arbres allèrent à sa rencontre ; qu’il fut salué par les pierres ; que l’eau jaillissait de ses doigts ; qu’il nourrissait miraculeusement les affamés, guérissait les malades et ressuscitait les morts ; qu’une solive poussa des gémissemens devant lui ; qu’un chameau lui adressa des plaintes ; qu’une épaule de mouton l’informa qu’elle était empoisonnée, et que la nature vivante et la nature morte se trouvaient également soumises à l’apôtre de Dieu[98]. On a décrit sérieusement son rêve d’un voyage qu’il fit pendant la nuit, comme un fait réel et matériel. Un animal mystérieux, le borak, le porta du temple de la Mecque à celui de Jérusalem ; il parcourut successivement les sept cieux avec l’ange Gabriel qui l’accompagnait ; dans les demeures respectives des patriarches, des prophètes et des anges, il reçut et leur rendit leurs salutations. Il eut seul la permission de s’avancer au-delà du septième ciel ; il passa le voile de l’unité ; il se trouva à deux portées de trait du trône de Dieu, et, touché à l’épaule par la main du Très-Haut, il éprouva un froid qui le pénétra jusqu’au cœur. Après cette conversation familière et intéressante, il redescendit à Jérusalem, il remonta le borak, il revint à la Mecque, et n’employa que la dixième partie d’une nuit à faire un voyage de plusieurs milliers d’années[99]. Selon une autre légende, il confondit au milieu d’une assemblée de la nation les koreishites qui lui adressaient un défi malicieux. Ses irrésistibles paroles coupèrent en deux l’orbe de la lune ; la planète obéissante s’éloigna de sa route, elle fit les sept révolutions autour de la Caaba ; et après avoir salué Mahomet en langue arabe, elle resserra tout à coup ses dimensions, entra par le col de sa chemise et sortit par sa manche[100]. Ces contes merveilleux amusent le vulgaire ; mais les plus graves d’entre les docteurs musulmans imitent la modestie de leur maître, et laissent une sorte de liberté de croyance ou d’interprétation[101]. Ils pourraient répondre que pour prêcher la religion il n’était pas nécessaire de violer l’harmonie de la nature ; qu’une croyance sans mystères n’a pas besoin de miracles, et que l’épée de Mahomet n’était pas moins puissante que la verge de Moïse.

Préceptes de Mahomet, prières, jeûnes et aumônes.

Le polythéisme est accablé et tourmenté de la multitude des superstitions qu’admet sa croyance ; mille cérémonies venues d’Égypte se trouvaient entremêlées dans la substance de la loi mosaïque, et l’esprit de l’Évangile s’était évaporé dans la vaine pompe du culte. Le préjugé, la politique ou le patriotisme déterminèrent le prophète de la Mecque à consacrer les cérémonies des Arabes, et l’usage de visiter la sainte pierre de la Caaba ; mais ses préceptes inspirent une piété plus sainte et plus raisonnable ; la prière, le jeûne et l’aumône, voilà les devoirs religieux du musulman : on lui fait espérer que dans sa route vers Dieu, la prière le portera à la moitié du chemin, que le jeûne le conduira à la porte du palais du Très-Haut, et que les aumônes l’y feront entrer[102]. 1o. Selon la tradition du voyage nocturne, l’apôtre, dans sa conférence avec Dieu, eut ordre d’imposer à ses disciples l’obligation de faire cinquante prières par jour. Moïse lui ayant conseillé de demander qu’on adoucît cet insupportable fardeau, le nombre fut peu à peu réduit à cinq, sans que les affaires, les plaisirs, les temps ou les lieux pussent en dispenser. C’est à la pointe du jour, à midi, l’après-dîner, le soir, et à la première veille de la nuit, que les fidèles doivent renouveler les marques de leur dévotion ; et quoique la ferveur religieuse ait bien diminué, la parfaite humilité et l’attention des Turcs et des Persans durant leurs prières, édifient encore nos voyageurs. La propreté est une introduction à la prière : dès les époques les plus reculées, les Arabes étaient dans l’usage de se laver souvent les mains, le visage et le corps ; le Koran ordonne ces ablutions d’une manière expresse, et lorsqu’on manque d’eau, il permet de se servir de sable. La coutume et les décisions des docteurs déterminent les paroles et les attitudes, si on doit se tenir assis, debout, ou la face prosternée contre terre ; mais la prière se compose de courtes et ferventes éjaculations, la piété n’est point fatiguée par une ennuyeuse liturgie, et chaque musulman est revêtu, en ce qui a rapport à lui, du caractère sacerdotal. Parmi les théistes, qui rejettent les images, on a cru devoir arrêter les écarts de l’imagination, en dirigeant l’œil et la pensée vers un kebla ou un point visible de l’horizon. Le prophète fut d’abord tenté, pour se rendre agréable aux Juifs, de choisir Jérusalem ; mais bientôt il revint à un penchant plus naturel, et cinq fois le jour les yeux des musulmans établis à Astracan, à Fez et à Delhi, se tournent avec dévotion vers le saint temple de la Mecque. Cependant tous les lieux sont également propres au service de Dieu ; les Mahométans font indifféremment leurs prières dans leur maison ou dans la rue. Pour les distinguer des juifs et des chrétiens, leur législateur a consacré au culte public le vendredi de chaque semaine : le peuple se rassemble dans la mosquée, et l’iman, pour l’ordinaire un respectable vieillard, monte en chaire ; il fait la prière, et ensuite un sermon ; mais la religion musulmane n’a ni prêtres ni sacrifice ; et l’esprit indépendant du fanatisme regarde avec mépris les ministres et les esclaves de la superstition. 2o. Les mortifications volontaires[103] des ascétiques, tourment et gloire de leur vie, étaient odieuses à un prophète qui blâme ses disciples d’avoir fait le vœu de s’abstenir de viandes, de femmes et de sommeil, et qui avait fermement déclaré qu’il ne souffrirait point de moines dans sa religion[104]. Cependant il institua un jeûne de trente jours par année ; il recommanda soigneusement de l’observer, comme une chose qui purifie l’âme et assujettit le corps, comme un salutaire exercice d’obéissance à la volonté de Dieu et de son apôtre. Pendant le mois du ramadan, depuis le lever jusqu’au coucher du soleil, le musulman s’abstient de boire et de manger ; il se prive des femmes, des bains et des parfums, se refuse toute nourriture capable de soutenir ses forces, et tous les plaisirs qui peuvent satisfaire ses sens. Suivant les révolutions de l’année lunaire, le ramadan tombe tour à tour au milieu des froids de l’hiver et des chaleurs de l’été, et pour accorder à sa soif une goutte d’eau, il faut attendre péniblement la fin d’une journée brûlante. Mahomet est le seul qui ait fait une loi positive et générale[105] de l’interdiction du vin, particulière dans les autres religions à quelques ordres de prêtres ou d’ermites ; et à sa voix une portion considérable du globe a abjuré l’usage de cette liqueur salutaire quoique dangereuse. Sans doute le libertin ne se soumet pas à ces fâcheuses privations, l’hypocrite les élude ; mais on ne peut accuser le législateur qui a fait ces règlemens de séduire ses prosélytes par l’appât des plaisirs sensuels. 3o. La charité des musulmans descend jusqu’aux animaux ; et quant à celle qui regarde les malheureux et les indigens, elle est recommandée plusieurs fois par le Koran, non pas seulement comme une œuvre méritoire, mais comme un devoir rigoureux et indispensable. Mahomet est peut-être le seul législateur qui ait fixé la mesure précise de l’aumône : elle semble varier avec le degré ou la nature de la propriété, c’est-à-dire selon que les biens sont en argent, en grains ou en bétail, en fruits ou en marchandises ; mais pour accomplir la loi, le musulman doit donner le dixième de ses revenus ; et s’il s’est rendu coupable de fraudes, ou d’extorsions, il doit, comme par une sorte de restitution, au lieu du dixième, donner le cinquième[106]. La bienveillance doit nécessairement conduire à la justice, puisqu’il nous est défendu de faire tort à ceux qu’il nous est ordonné d’assister. Un prophète peut révéler les secrets du ciel et ceux de l’avenir ; mais dans ses maximes morales, il ne peut que nous répéter les leçons que nous avons reçues de notre propre cœur.

Résurrection.

Des récompenses et des punitions appuient les deux dogmes, et les quatre devoirs pratiques de l’islamisme ; les regards du musulman sont pieusement fixés sur le jugement dernier ; et bien que le prophète n’ait pas osé déterminer l’époque de cette imposante catastrophe, il indique obscurément les signes qui au ciel et sur la terre précéderont la dissolution universelle où tous les êtres animés perdront la vie, et où l’ordre de la création rentrera dans son premier chaos. Au son de la trompette on verra de nouveaux mondes s’élancer du néant ; les anges, les génies et les hommes s’élèveront hors des tombeaux, et les âmes humaines se trouveront réunies à leurs corps. Les Égyptiens semblent avoir adopté les premiers la doctrine de la résurrection[107] ; ils embaumèrent leurs momies ; ils élevèrent leurs pyramides, afin de conserver l’ancienne demeure de l’âme durant une période de trois mille ans, tentative partielle et inutile : c’est avec des vues plus philosophiques que Mahomet compte sur la toute-puissance du Créateur, dont la seule parole peut ranimer l’argile privée de vie, et rassembler d’innombrables atomes qui ne conservent plus leur forme ou leur substance[108]. Il n’est pas aisé de dire ce que devient l’âme pendant cet intervalle, et ceux qui sont le plus convaincus de sa spiritualité sont bien embarrassés lorsqu’il s’agit d’expliquer comment elle peut penser ou agir sans l’intervention des organes de nos sens.

L’enfer et le paradis.

Le jugement dernier suivra la réunion du corps et de l’âme ; et Mahomet, dans le tableau qu’il en a fait d’après les mages, s’est trop assujetti aux formes et même aux opérations lentes et successives d’un tribunal humain. Ses intolérans adversaires l’accusent d’avoir étendu jusqu’à eux-mêmes l’espoir du salut, d’avoir soutenu l’hérésie la plus criminelle, en disant que tout homme qui croit en Dieu et fait de bonnes œuvres, peut compter sur une sentence favorable au dernier jour. Une indifférence si raisonnable était peu dans le caractère d’un fanatique, et il n’y a pas lieu de penser qu’un envoyé du ciel ait ainsi diminué le prix et la nécessité de ses propres révélations. Selon le Koran[109], la foi en Dieu est inséparable de la foi en Mahomet ; les bonnes œuvres sont celles qu’il a ordonnées, et ces deux conditions emportent la nécessité de l’islamisme, auquel toutes les nations et toutes les sectes sont également invitées. Pour excuser leur aveuglement spirituel, elles allégueront en vain leur ignorance, ou feront valoir leurs vertus, elles seront punies par des tourmens éternels et les larmes que versa Mahomet sur la tombe de sa mère, pour laquelle il lui était défendu de prier, offrent un contraste frappant de fanatisme et d’humanité[110]. L’arrêt est commun à tous les infidèles ; le degré d’évidence qu’ils auront rejeté, et la gravité des erreurs qu’ils auront adoptées, détermineront le degré de leur crime et celui de leur châtiment. Les demeures éternelles des chrétiens, des juifs, des sabéens, des mages et des idolâtres, se trouvent dans l’abîme les unes au-dessous des autres, et le dernier enfer est destiné aux mécréans hypocrites qui ont pris le masque de la religion. Lorsque la plus grande partie des hommes auront été réprouvés à cause de leurs opinions, les vrais croyans seront seuls jugés d’après leurs œuvres. Une balance réelle ou allégorique pèsera avec soin le bien et le mal contenus dans la vie de chaque musulman, et il y aura alors une singulière compensation pour la satisfaction des injures : une partie des bonnes actions de l’offenseur sera imputée au bénéfice de l’offensé en raison équivalente du tort qui lui aura été fait, et si l’offenseur se trouve dénué de cette espèce de propriété morale, une partie proportionnelle des démérites de l’offensé viendra accroître la masse de ses péchés. L’arrêt sera prononcé selon que le poids des délits ou celui des vertus l’emportera dans la balance, et alors tous sans distinction traverseront le pont aigu et dangereux placé sur l’abîme ; mais les bons, marchant sur les traces de Mahomet, feront leur entrée glorieuse dans le paradis, tandis que les coupables seront précipités dans le premier et le moins affreux des sept enfers. Le temps de l’expiation variera de neuf siècles à sept mille ans ; mais le prophète a eu le bon esprit de promettre que tous ses disciples (quels que fussent leurs péchés) seraient sauvés par leur foi et son intercession de la damnation éternelle. Il ne faut pas s’étonner que c’est par la crainte que la superstition agit le plus puissamment sur l’esprit de l’homme, puisque l’imagination peint avec plus d’énergie la misère que le bonheur de la vie future. Sans autre moyen que le feu et l’obscurité, on nous compose l’image d’une souffrance que l’idée de l’éternité peut aggraver à l’infini ; mais cette même idée d’éternité produit un effet contraire lorsqu’il s’agit de la durée du plaisir ; et nos jouissances ne viennent trop souvent que de la cessation de la douleur, ou de la comparaison de notre état avec une situation plus malheureuse. Il est assez naturel qu’un prophète arabe décrive avec ravissement les bocages, les fontaines et les rivières du paradis : mais au lieu de donner aux bienheureux le noble goût de l’harmonie, de la science, de l’amitié et du commerce de l’esprit, il place puérilement leur bonheur dans l’éclat des perles et des diamans, des robes de soie, des palais de marbre, de la vaisselle d’or, des vins exquis, des friandises recherchées, d’une suite nombreuse, et de tout cet appareil de luxe et de sensualité qui devient insipide à son possesseur, même dans le court espace assigné à notre vie mortelle. Le dernier des croyans aura pour son usage soixante-douze houris ou filles aux yeux noirs, douées d’une beauté éclatante, de toute la fraîcheur de la jeunesse, d’une pureté virginale et d’une sensibilité exquise ; l’instant du plaisir se prolongera durant des milliers d’années, et des facultés centuplées rendront les bienheureux dignes de leur félicité. Quelle que soit à cet égard l’opinion vulgaire, il est certain qu’il ouvre aux deux sexes les portes du ciel ; mais il n’a pas voulu s’expliquer sur les hommes qu’y trouveraient les femmes, dans la crainte d’alarmer la jalousie de leurs premiers maris, ou de troubler leur bonheur en leur faisant imaginer que leur mariage serait peut-être éternel. Ce tableau d’un paradis sensuel a excité l’indignation et peut-être l’envie des moines ; l’impure religion de Mahomet est l’objet de leurs déclamations, et la pudeur de quelques apologistes du Koran est réduite à la misérable ressource des figures et des allégories ; mais les docteurs les les plus habiles et les plus conséquens, adoptent sans rougir l’interprétation littérale du Koran : la résurrection du corps serait en effet inutile, si on ne lui rendait pas l’exercice de ses facultés les plus précieuses, et la réunion des plaisirs des sens et des plaisirs intellectuels est nécessaire pour achever le bonheur de l’homme, composé de deux substances. Au reste, les joies du paradis de Mahomet ne se borneront pas aux plaisirs du luxe et à la satisfaction des appétits sensuels ; le prophète déclare d’une manière expresse que les saints et les martyrs admis à la béatitude de la vision divine, oublieront et dédaigneront toutes les espèces d’un degré inférieur.[111]

Mahomet prêche à la Mecque. A. D. 609.

Les premières et les plus difficiles conquêtes de Mahomet à sa religion nouvelle[112], furent celles de sa femme, de son serviteur, de son pupille et de son ami[113] ; car il se présentait comme prophète à ceux qui pouvaient le moins douter qu’il ne fût soumis aux infirmités de la nature. Cependant Cadijah crut aux paroles de son mari, et jouit de sa gloire : Zeid, soumis et affectionné, se laissa séduire par l’espérance de la liberté ; l’illustre Ali, fils d’Abu-Taleb, embrassa les opinions de son cousin avec l’énergie d’un jeune héros ; et la fortune, la modération et la véracité d’Abubeker, affermirent la religion du prophète auquel il devait succéder. À sa persuasion, dix des plus respectables citoyens de la Mecque consentirent à se faire instruire en particulier de la doctrine de l’islamisme : cédant à la voix de la raison et de l’enthousiasme, ils devinrent l’écho du dogme fondamental, « Il n’y a qu’un Dieu, et Mahomet est l’apôtre de Dieu ; » et pour récompense de leur foi, ils obtinrent, même dès cette vie, des richesses et des honneurs, le commandement des armées et l’administration des royaumes. Trois années furent employées en silence à la conversion de quatorze prosélytes : ce furent là les premiers fruits de sa mission ; mais dès la quatrième année, il adopta le caractère d’un prophète ; et, voulant communiquer à sa famille la lumière des vérités divines, il fit préparer un festin composé, à ce qu’on dit, d’un agneau et d’un vase rempli de lait, et il invita quarante personnes de la race des Hashémites. « Mes amis et mes alliés, leur dit-il, je vous offre et je suis le seul qui puisse vous offrir les plus précieux de tous les dons, les trésors de ce monde et ceux de l’autre vie. Dieu m’a ordonné de vous appeler à son service. Quel est celui d’entre vous qui veut m’aider à porter mon fardeau ? quel est celui qui veut être mon compagnon et mon vizir[114] ? » On ne répondit rien ; l’étonnement, l’incertitude ou le mépris fermaient toutes les bouches, lorsque enfin Ali, jeune homme âgé seulement de quatorze ans, rempli d’ardeur et de courage, rompit le silence, et s’écria : « Prophète, je suis cet homme : si quelqu’un ose s’élever contre toi, je lui briserai les dents, je lui arracherai les yeux, je lui casserai les jambes, et je lui ouvrirai le ventre. Prophète, je serai ton vizir. » Mahomet reçut cette proposition avec transport, on exhorta ironiquement Abu-Taleb à respecter la dignité de son fils. Le père d’Ali ayant ensuite voulu d’un ton plus sérieux engager son neveu à abandonner un dessein impraticable, « Épargnez vos remontrances, répondit cet intrépide fanatique à son oncle et à son bienfaiteur : quand on placerait le soleil sur ma main droite et la lune sur ma main gauche, on ne me ferait pas changer de résolution. » Il persévéra dix années dans l’exercice de sa mission ; et cette religion, qui a subjugué l’Orient et l’Occident, ne s’établit que lentement et difficilement dans les murs de la Mecque. Cependant il avait la satisfaction de voir sa petite congrégation d’unitaires s’augmenter de jour en jour ; elle le révérait comme un prophète, et il lui communiquait à propos la nourriture spirituelle du Koran. On peut juger du nombre de ses prosélytes par le départ de quatre-vingt-trois hommes et de dix-huit femmes qui, dans la septième année de sa mission, se retirèrent en Éthiopie ; son parti fut assez promptement fortifié par la conversion de Hamza son oncle, et celle de l’inflexible et farouche Omar, qui déploya en faveur de l’islamisme le même zèle qu’il avait montré pour sa destruction. La charité de Mahomet ne se borna pas à la tribu de Koreish ou à l’enceinte de la Mecque : lors des grandes fêtes, ou les jours de pèlerinage, il allait à la Caaba ; il abordait les étrangers de toutes les tribus, et soit dans les entrevues particulières, soit dans ses discours publics, il prêchait la croyance et le culte d’un seul Dieu. Faible alors dans ses moyens et sage dans sa doctrine, il soutenait la liberté de conscience, et réprouvait l’usage de la violence en matière de religion[115] : mais il exhortait les Arabes au repentir, et les conjurait de se souvenir des anciens idolâtres de Ad et de Thamud, que la justice divine avait fait disparaître de dessus la surface de la terre[116].

La tribu de Koreish s’oppose à sa mission. A. D. 613-622.

La superstition et la jalousie affermissaient le peuple de la Mecque dans son incrédulité. Les anciens de la ville, les oncles du prophète, affectaient de mépriser l’audace d’un orphelin qui voulait jouer le rôle de réformateur de son pays. Les pieuses oraisons de Mahomet dans la Caaba, étaient repoussées par les cris d’Abu-Taleb : « Citoyens et pèlerins, s’écriait-il, n’écoutez pas le tentateur, ne prêtez point l’oreille à ces nouveautés impies ; soyez invariablement attachés au culte de Al Lata et de Al Uzzah. » Cependant ce vieux chef aimait toujours le fils d’Abdallah ; il défendait sa personne et sa réputation contre les attaques des Koreishites, dont la jalousie était dès longtemps excitée par la prééminence de la famille de Hashem. Ils couvraient leur haine du prétexte de la religion ; au temps de Job, le magistrat arabe punissait le crime d’impiété[117] ; et Mahomet était coupable du crime d’abandonner et de renier les dieux de sa nation ; mais la police de la Mecque était si défectueuse, que les chefs des Koreishites, au lieu d’accuser un criminel, furent réduits à employer la persuasion ou la violence. Ils s’adressèrent à diverses reprises à Abu-Taleb, avec le ton du reproche et de la menace. « Ton neveu, lui dirent-ils, insulte notre religion ; il accuse d’ignorance et de folie nos sages ancêtres ; fais-le taire promptement, de peur qu’il ne trouble et soulève la ville. S’il continue, nous mettrons l’épée à la main contre lui et ses adhérens, et tu répondras du sang de tes concitoyens. » Abu-Taleb vint a bout, par son crédit et par sa modération, d’échapper à la violence de cette faction religieuse. Les plus faibles ou les plus timides des disciples de Mahomet se retirèrent en Éthiopie, et le prophète chercha des asiles dans les divers endroits, soit de la ville, soit de la campagne, qui pouvaient lui offrir quelque sûreté. Comme sa famille continuait à le soutenir, le reste de la tribu de Koreish prit l’engagement de renoncera tout commerce avec les enfans de Hashem, de ne rien acheter d’eux, de ne leur rien vendre, de ne plus former de mariages avec eux, mais de les poursuivre sans pitié jusqu’à l’époque où ils livreraient Mahomet à la justice des dieux. Ce décret fut suspendu dans la Caaba et exposé aux yeux de toute la nation ; les émissaires des Koreishites persécutèrent les exilés musulmans jusqu’au centre de l’Afrique ; ils assiégèrent le prophète avec ses plus fidèles disciples ; ils les privèrent d’eau, et des représailles exercées de part et d’autre augmentèrent l’animosité mutuelle. Une trêve peu solide sembla rétablir la concorde ; mais la mort d’Abu-Taleb abandonna Mahomet au pouvoir de ses ennemis : dans le même moment, la mort de la fidèle et généreuse Cadijah lui enlevait toutes ses consolations domestiques. Abu-Sophian, chef de la branche d’Ommiyah, succéda à la dignité principale de la république de la Mecque. Adorateur zélé des idoles, ennemi mortel de la famille de Hashem, il convoqua une assemblée des Koreishites et de leurs alliés pour décider du sort de l’apôtre. Par l’emprisonnement, on pouvait déterminer son courage à des actes de désespoir, et l’exil d’un fanatique éloquent et chéri du peuple pouvait répandre le mal dans toutes les provinces de l’Arabie. Sa mort fut résolue ; mais on convint que pour diviser le crime et prévenir la vengeance des Hashémites, un membre de chacune des tribus lui plongerait son épée dans le sein. [Il est chassé de la Mecque. A. D. 622.]Un ange ou un espion l’instruisit de cet arrêt, et il ne vit d’autre ressource que la fuite[118]. Au milieu de la nuit, accompagne d’Abubeker son ami, il s’échappa en silence de sa maison ; les assassins l’attendaient à la porte, mais il furent trompés par la figure d’Ali, qui reposait sur le lit de l’apôtre, revêtu de sa robe verte. Les Koreishites respectèrent la piété du jeune héros ; mais quelques vers d’Ali qui subsistent encore, nous offrent une peinture intéressante de ses inquiétudes, de sa tendresse et de sa confiance religieuse. Mahomet et son camarade se tinrent cachés trois jours dans la caverne de Thor, située a une lieue de la Mecque : des que la nuit survenait, le fils et la fille d’Abubeker leur portaient des vivres et le détail de ce qui se passait dans la ville. Les Koreishites, qui examinaient avec soin tous les lieux des environs, arrivèrent à l’entrée de la caverne ; mais la Providence les trompa, dit-on, au moyen d’une toile d’araignée et d’un nid de pigeon placés de manière à leur persuader qu’il n’y était entré personne. « Nous ne sommes que deux, disait Abubeker en tremblant » : « Un troisième est avec nous, lui répondit le prophète, et c’est Dieu lui-même. » Dès que l’ardeur des poursuites se fut un peu ralentie, les deux fuyards sortirent du rocher et montèrent sur leurs chameaux : ils cheminaient vers Médine lorsqu’ils furent arrêtés par les émissaires des Koreishites ; à force de prières et de promesses, ils parvinrent à s’échapper de leurs mains. En ce moment de crise, la lance d’un Arabe aurait changé l’histoire du monde. Cette fuite de, Mahomet, où il passa de la Mecque à Médine, forme l’époque mémorable de l’hégyre[119], qui, après douze siècles, distingue encore les années lunaires des nations musulmanes[120].

Il est reçu à Médine en qualité de prince. A. D. 622.

La religion du Koran aurait péri dès son berceau, si Médine n’eut accueilli avec foi et respect les saints exilés de la Mecque. Médine ou la Cité, qu’on appelait Yatreb avant qu’elle fût consacrée comme le trône du prophète, était partagée entre deux tribus, les Charegites et les Awsites, dont les moindres incidens réveillaient sans cesse la haine héréditaire : deux colonies de Juifs qui vantaient leur origine sacerdotale, étaient ses humbles alliés ; sans convertir les Arabes, elles avaient introduit parmi eux ce goût de la science et des idées religieuses qui procura a Médine l’honneur d’être surnommée la ville du Livre. Les prédications de Mahomet ayant converti quelques-uns de ses plus nobles citoyens qui étaient venus en pèlerinage à la Caaba, de retour chez eux, ils répandirent la connaissance du vrai Dieu et de son prophète ; et la nouvelle alliance des Médinois avec l’apôtre fut ratifiée par leurs députés dans deux entrevues secrètes qui eurent lieu la nuit, sur une colline des faubourgs de la Mecque. Dans la première conférence, dix Charegites et deux Awsites s’unirent de religion et d’affection, et déclarèrent au nom de leurs femmes, de leurs enfans et de leurs frères absens, qu’ils professeraient à jamais les dogmes du Koran et qu’ils en observeraient les préceptes. La seconde produisit une association politique, qui fut le germe de l’empire des Sarrasins[121]. Soixante-treize hommes et deux femmes de Médine eurent une conférence solennelle avec Mahomet, ses alliés et ses disciples, et ils se prêtèrent mutuellement serment de fidélité. Les habitans de Médine promirent au nom de leur ville que si Mahomet était banni, ils le recevraient comme un allié, qu’ils lui obéiraient comme à leur chef, et qu’ils le défendraient jusqu’à la dernière extrémité avec autant de constance que leurs femmes et leurs enfans. « Mais si votre patrie vous rappelle, demandèrent-ils avec une inquiétude flatteuse pour lui, n’abandonnerez-vous pas vos nouveaux alliés ? — Tout est devenu commun entre nous, répondit Mahomet en souriant ; votre sang est mon sang ; votre ruine est ma ruine. L’honneur et l’intérêt nous attachent les uns aux autres. Je suis votre ami et l’ennemi de vos ennemis. — Mais si nous perdons la vie à votre service, quelle sera notre récompense ? ajoutèrent ensuite les députés de Médine. — Le PARADIS, répliqua Mahomet. — Étends la main, » s’écrièrent-ils. L’apôtre étendit sa main, et ils renouvelèrent leur serment de soumission et de fidélité. Le peuple ratifia ce traité et adopta unanimement l’islamisme. Les habitans de Médine se réjouirent de l’exil de Mahomet, mais ils tremblaient pour sa sûreté, et ils attendirent son arrivée avec impatience. Après une route périlleuse et rapide le long de la côte de la mer, il se reposa à Koba, située à deux milles de Médine, et il fit son entrée publique seize jours après son évasion de la Mecque. Cinq cents citoyens allèrent à sa rencontre ; et il entendit de toutes parts des acclamations de fidélité et de respect. Il montait un chameau femelle, un parasol ombrageait sa tête, et on portait devant lui un turban déroulé en guise d’étendard. Ses plus braves disciples qu’avait dispersés l’orage, se rassemblèrent autour de lui ; et ses musulmans, tous égaux en mérite, se distinguèrent par les noms de Mohageriens et d’Ansars les uns fugitifs de la Mecque et les autres auxiliaires de Médine. Pour détruire toute semence de jalousie, il imagina habilement de réunir les principaux d’entre eux deux à deux, en leur accordant les droits et leur imposant les obligations de frères. Après cette disposition, Ali se trouva seul, et le prophète déclara affectueusement qu’il voulait être le compagnon et le frère de ce noble jeune homme. Cet expédient eut un plein succès ; la sainte fraternité fut respectée dans la paix comme dans la guerre, et les deux partis ne cherchèrent à se distinguer que par une généreuse émulation de courage et de fidélité. Une fois seulement une querelle accidentelle troubla légèrement leur union ; un patriote de Médine accusa les étrangers d’insolence ; il laissa entrevoir qu’on pouvait les chasser, mais il ne fut entendu qu’avec horreur, et son fils offrit vivement de porter aux pieds de l’apôtre la tête de son père.

Sa dignité royale. A. D. 622-632.

Du moment où Mahomet fut établi à Médine, il exerça les fonctions de roi et celles de grand-pontife, et ce fut une impiété que de ne pas se soumettre aux décrets d’un juge inspiré par la sagesse divine. Il reçut en don ou il acheta une petite portion de terre appartenant à deux orphelins[122] ; il y bâtit une maison et une mosquée, plus respectables dans leur grossière simplicité que les palais et les temples des califes assyriens. Il fit graver sur son sceau d’or ou d’argent son titre d’apôtre ; lorsqu’il faisait la prière et lorsqu’il prêchait dans l’assemblée tenue toutes les semaines, il s’appuyait sur le tronc d’un palmier ; et ce ne fut que long-temps après qu’il se permit l’usage d’un fauteuil ou d’une chaire de bois grossièrement travaillée[123]. Il régnait depuis six ans, lorsque quinze cents musulmans réunis sous les armes renouvelèrent leur serment de fidélité : Mahomet leur promit de nouveau son assistance jusqu’à la mort du dernier d’entre eux ou la dissolution totale de la ligue. C’est dans le même camp que le député de la Mecque vit avec étonnement l’attention des fidèles aux paroles et aux regards du prophète, leur empressement à recueillir, soit ses crachats, soit la partie de ses cheveux qui tombait à terre, soit l’eau qui avait servi à ses ablutions, comme si tous ces objets avaient eu un degré de vertu prophétique. « J’ai vu, dit-il, le Chosroès de la Perse et le César de Rome ; mais je n’ai jamais vu un roi aussi respecté de ses sujets que Mahomet l’est de ses compagnons. » La dévote ferveur du fanatisme se manifeste en effet d’une manière plus énergique et plus vraie que la froide et cérémonieuse servilité des cours.

Il déclare la guerre aux infidèles.

Dans l’état de nature, chaque homme a le droit d’employer la force des armes à la défense de sa personne ou de ses propriétés, de repousser et même de prévenir la violence de ses ennemis, et de continuer ses hostilités jusqu’à ce qu’il ait obtenu une juste satisfaction ou qu’il soit arrivé au dernier point qu’autorisent les représailles. Dans la libre société des Arabes, les devoirs de sujet et de citoyen n’imposaient qu’un frein bien léger, et Mahomet, en exerçant une mission de charité et de paix, avait été dépouillé et banni par l’injustice de ses compatriotes. Le choix d’un peuple indépendant avait élevé le fugitif de la Mecque à la dignité d’un souverain, et il se trouvait revêtu avec justice de la prérogative de former des alliances et de faire la guerre offensive et défensive. La plénitude de la puissance divine suppléait à l’imperfection de ses droits et faisait la base de son pouvoir ; il prit dans ses nouvelles révélations un ton plus farouche et plus sanguinaire, qui prouve que son ancienne modération avait été la suite de sa faiblesse[124]. Il avait essayé les moyens de persuasion, l’époque de la patience était écoulée, et il déclara que Dieu lui ordonnait de propager sa religion par le glaive, de détruire les monumens de l’idolâtrie, et de poursuivre les nations incrédules sans avoir égard à la sainteté des jours ou à celle des mois. Il attribua à l’auteur du Pentateuque et de l’Évangile ces préceptes de sang que le Koran répète de page en page ; mais le caractère de douceur qu’offre le style de l’Évangile permet d’expliquer autrement le passage équivoque où il est dit que Jésus a apporté sur la terre non la paix, mais le glaive ; et on ne doit pas confondre ses vertus patientes et modestes avec le zèle intolérant des princes et des évêques qui ont déshonoré le nom de ses disciples. Pour justifier cette guerre de religion, Mahomet alléguait avec plus d’exactitude l’exemple de Moïse ou celui des juges et des rois d’Israël. Les lois militaires des Hébreux sont encore plus rigoureuses que celles du législateur arabe[125]. Le dieu des armées marchait en personne devant les Juifs ; si une ville leur résistait, ils passaient les mâles au fil de l’épée sans aucune distinction : les sept nations de Canaan furent exterminées, et ni le repentir ni la conversion ne pouvaient les soustraire à cet inévitable arrêt d’après lequel on ne devait épargner dans l’enceinte de leur domination aucune créature ayant vie. Mahomet laissa du moins à ses ennemis l’option de son amitié, de la soumission ou du combat. Du moment où ils professaient l’islamisme, il les admettait aux avantages temporels et spirituels de ses premiers disciples, et les faisait combattre sous les mêmes drapeaux pour la gloire de la religion qu’ils avaient embrassée. Sa clémence était d’ordinaire assujettie à son intérêt ; mais rarement il foulait aux pieds un ennemi terrassé, et il semble promettre qu’au moyen d’un tribut, il laissera aux moins coupables de ses sujets incrédules leur culte ou du moins leur imparfaite croyance. Dès le premier mois de son règne, il exécuta tout ce qu’il avait établi dans ses préceptes sur la guerre religieuse, et il arbora sa bannière blanche devant les portes de Médine : l’apôtre guerrier se trouva en personne à neuf batailles ou neuf siéges[126], et en dix années il termina par lui-même ou par ses lieutenans cinquante entreprises guerrières. Il continuait, en sa qualité d’Arabe, à exercer ses professions de marchand et de voleur, et ses petites excursions pour la défense ou l’attaque d’une caravane disposaient peu à peu ses troupes à la conquête de l’Arabie. Une loi divine avait réglé le partage du butin[127] ; il était fidèlement réuni en une seule masse ; le prophète réservait pour des œuvres pieuses et charitables un cinquième de l’or et de l’argent, des prisonniers et du bétail, des meubles et des immeubles ; il faisait du reste des lots égaux qu’il distribuait aux soldats, soit qu’ils eussent remporté la victoire ou gardé le camp ; les récompenses de ceux qui avaient perdu la vie passaient à leurs femmes et à leurs enfans ; pour encourager l’augmentation de la cavalerie, il accordait une part au cavalier et une autre au cheval. Les Arabes errans venaient de tous côtés se ranger sous le drapeau de la religion et du pillage : le prophète avait eu soin de sanctifier le commerce des soldats avec les femmes captives, soit en qualité d’épouses, soit en qualité de concubines ; il leur montrait, dans la jouissance de la fortune et de la beauté, un faible échantillon des joies du paradis destinées aux braves martyrs de la foi. « Le glaive, leur disait-il, est la clef du ciel et de l’enfer : une goutte de sang versée pour la cause de Dieu, une nuit passée sous les armes, seront plus comptées que deux mois de jeûnes ou de prières ; celui qui périra dans une bataille obtiendra le pardon de ses péchés ; au dernier jour, ses blessures seront éclatantes comme le vermillon, parfumées comme le musc ; des ailes d’anges et de chérubins remplaceront les membres qu’il aura perdus. » Il sut ainsi enflammer d’enthousiasme l’âme intrépide des Arabes. Le tableau d’un monde invisible se peignait fortement à leur imagination, et la mort qu’ils avaient toujours méprisée devint l’objet de leurs espérances et de leurs désirs. Le Koran enseigne, dans l’acception la plus absolue, les dogmes de la prédestination et de la fatalité qui éteindraient l’industrie et la vertu si l’homme réglait sa conduite sur ses opinions : cependant ces dogmes ont exalté dans tous les temps le courage des Sarrasins et des Turcs. Les premiers compagnons de Mahomet marchaient au combat avec une confiance intrépide ; il n’y a pas de danger où il n’y a pas de hasard ; s’ils étaient prédestinés à mourir dans leurs lits, ils devaient être en sûreté et invulnérables au milieu des traits des combattans[128].

Sa guerre défensive contre les Koreishites de la Mecque.

La fuite de Mahomet aurait peut-être satisfait les Koreishites, s’ils n’eussent craint et ressenti la vengeance d’un ennemi placé de manière à intercepter leur commerce de la Syrie dans son passage, et son retour par le territoire de Médine. Abu-Sophian lui-même, escorté seulement de trente ou quarante guerriers, conduisait une caravane de mille chameaux ; sa marche fut si heureuse ou si habile, qu’il échappa à la vigilance du prophète ; mais il apprit que les saints voleurs étaient en embuscade et épiaient son retour. Il envoya un courrier à ses frères de la Mecque ; ceux-ci, animés par la crainte de perdre leurs marchandises et leurs munitions, volèrent promptement à son secours avec toutes les forces de la ville. La bande sacrée de l’apôtre était composée de trois cent treize musulmans, parmi lesquels on comptait soixante-dix-sept fugitifs, et le reste d’auxiliaires ; il n’avait que soixante-dix chameaux qu’ils montèrent chacun à leur tour (les chameaux d’Yatreb étaient formidables à la guerre) ; mais telle était la pauvreté de ses premiers disciples, qu’on n’en comptait que deux qui pussent paraître à cheval sur le champ de bataille[129]. Il se trouvait dans la célèbre et fertile vallée de Beder[130], à trois marches de Médine, lorsque ses vedettes l’informèrent que la caravane approchait d’un côté, et que les Koreishites, avec cent chevaux et huit cent cinquante fantassins, s’avançaient de l’autre. Après une courte délibération, il sacrifia les richesses à la gloire et à la vengeance ; il fit un léger retranchement afin de couvrir ses troupes et un ruisseau d’eau douce qui arrosait la vallée. [Combat de Beder. A. D. 623.]« Dieu, s’écria-t-il à mesure que les Koreishites descendaient les collines, Dieu ! si ces guerriers périssent, quels seront tes adorateurs sur la terre ? — Courage, mes enfans, serrez les rangs, lancez vos traits, et la victoire est à nous. » À ces mots il se plaça, ainsi qu’Abubeker, sur un trône ou sur une chaire[131], et invoqua avec ardeur le secours de Gabriel et de trois mille anges. Il avait l’œil fixé sur le champ de bataille ; ses soldats mollissaient, et allaient être accablés : en cet instant critique le prophète s’élança de son trône, il monta son cheval, et jeta une poignée de sable dans les airs. « Que leur face soit couverte de confusion ! » s’écria-t-il. Les deux armées, frappées de l’éclat de sa voix, crurent voir l’armée d’anges qu’il avait appelée à son secours[132] : les Koreishites tremblèrent et prirent la fuite : soixante-dix des plus braves furent tués, et soixante-dix captifs ornèrent le premier triomphe des fidèles. Les morts furent dépouillés et insultés ; deux des prisonniers jugés les plus coupables furent punis de mort, et les autres payèrent, pour leur rançon, quatre mille drachmes d’argent, qui dédommagèrent un peu de l’évasion de la caravane ; mais les chameaux d’Abu-Sophian cherchèrent en vain une nouvelle route au milieu du désert et le long de l’Euphrate ; la vigilance de Mahomet parvint encore à les surprendre, et la prise dut être bien considérable, si, comme on le dit, le cinquième de l’apôtre fut de vingt mille drachmes. Abu-Sophian, irrité de la perte publique et de la sienne propre, rassembla un corps de trois mille hommes, parmi lesquels on comptait sept cents hommes armés de cuirasses et deux cents cavaliers : trois mille chameaux le suivirent ; et Henda, son épouse, avec quinze matrones de la Mecque, battait sans cesse du tambourin, afin d’animer les troupes et de faire éclater la grandeur de Hobal, la divinité la plus populaire de la Caaba. [D’Ohud. A. D. 623.]Neuf cent cinquante croyans défendaient le drapeau de Mahomet ; la disproportion du nombre n’était pas plus grande qu’elle ne l’avait été à la journée de Beder, et telle était leur confiance, qu’elle l’emporta sur l’autorité divine et les raisons humaines que voulut employer Mahomet pour les dissuader du combat. La seconde bataille se donna sur le mont Ohud, à six milles au nord de Médine[133] : les Koreishites s’avancèrent sous la forme d’un croissant, et Caled, le plus terrible et le plus heureux des guerriers arabes, conduisait l’aile droite de la cavalerie. Mahomet plaça habilement ses soldats sur le penchant de la colline, et laissa sur ses derrières un détachement de cinquante archers. Leur charge fut si vigoureuse, qu’elle rompit le centre des idolâtres ; mais en les poursuivant ils perdirent l’avantage du terrain : les archers abandonnèrent leur poste ; les uns et les autres, séduits par l’appât du butin, désobéirent à leur général, et rompirent leurs rangs. L’intrépide Caled, faisant tourner sa cavalerie sur leurs flancs et sur leurs derrières, s’écria à haute voix que Mahomet venait d’être tué. Il avait en effet reçu un coup de javeline au visage, et une pierre lui avait cassé deux dents : cependant, au milieu du désordre et de l’épouvante, il reprochait aux infidèles le meurtre d’un prophète, et il bénissait la main amicale qui étanchait son sang et le conduisait en lieu de sûreté. Soixante-dix martyrs perdirent la vie pour les péchés du peuple ; ils tombèrent, dit l’apôtre, en priant, et chacun tenant embrassé le corps de son frère d’armes, mort avec lui[134] : les femmes de la Mecque mutilèrent inhumainement leurs cadavres, et l’épouse d’Abu-Sophian mangea un morceau des entrailles de Hamza, oncle de Mahomet. Les Koreishites purent jouir du triomphe de leur superstition et satisfaire leur fureur ; mais la petite armée de Mahomet se rallia bientôt sur le champ de bataille, et ils n’eurent ni assez de force ni assez de courage pour entreprendre le siége de Médine. [Les nations, ou le fossé, A. D. 625.]L’apôtre fut attaqué l’année suivante par dix mille ennemis, et cette troisième expédition prit son nom tantôt des nations qui marchaient sous le drapeau d’Abu-Sophian, tantôt du fossé qu’on creusa devant la ville et devant le camp où les musulmans étaient retranchés au nombre de trois mille. Mahomet évita prudemment une action générale ; Ali signala sa valeur dans un combat singulier : cette guerre se prolongea pendant vingt jours, après lesquels les confédérés se retirèrent. Un ouragan, accompagné de pluie et de grêle, renversa leurs tentes ; lin adversaire insidieux fomentait leur division, et les Koreishites, abandonnés de leurs alliés, n’espérèrent plus abattre le trône ou arrêter les conquêtes de l’homme invincible qu’ils avaient proscrit[135].

Mahomet subjugue les Juifs de l’Arabie. A. D. 623-627.

Le choix qu’avait voulu faire Mahomet de la ville de Jérusalem, pour le premier kebla de la prière, fait connaître l’inclination que lui avaient d’abord inspirée les Juifs ; et il eût été à désirer, pour leurs intérêts temporels, qu’ils eussent reconnu dans le prophète arabe l’espoir d’Israël et le Messie qui leur avait été promis. L’opiniâtreté des Juifs convertit son affection en une haine implacable ; il persécuta ce peuple infortuné jusqu’au dernier moment de sa vie, et en sa double qualité d’apôtre et de conquérant, cette persécution s’étendit en ce monde et dans l’autre[136]. Les Kainoka habitaient Médine sous la protection de la cité ; Mahomet saisit l’occasion d’un tumulte élevé par hasard pour leur déclarer qu’ils devaient embrasser sa religion ou le combattre. « Hélas ! répondirent les Juifs tremblans, nous ne savons point manier les armes ; mais nous persévérons dans la croyance et le culte de nos pères ; et pourquoi veux-tu nous réduire à la nécessité d’une juste défense ? » Cette lutte inégale se termina en quinze jours, et ce fut avec une extrême répugnance que le prophète se rendit aux instances de ses alliés, et qu’il fit aux captifs grâce de la vie ; mais il confisqua leurs richesses. Leurs armes devinrent plus redoutables entre les mains des musulmans qu’elles ne l’avaient été dans les leurs, et sept cents malheureux exilés furent forcés d’aller avec leurs femmes et leurs enfans implorer un asile sur les frontières de la Syrie. Les Nadhirites étaient plus coupables, car ils avaient essayé d’assassiner le prophète au milieu d’une conférence amicale. Mahomet assiégea leur château, situé à trois milles de Médine ; mais ils se défendirent avec tant de valeur qu’ils obtinrent une capitulation honorable ; la garnison sortit tambour battant, et elle eut tous les honneurs de la guerre. Les Juifs avaient excité la guerre des Koreishites, et ils y avaient pris part ; du moment où les nations s’éloignèrent du fossé, Mahomet, sans déposer son armure, se mit en route la même journée, afin d’extirper la race ennemie des enfans de Koraidha. Après une résistance de vingt-cinq jours, ils se rendirent à discrétion. Ils comptaient sur l’intervention de leurs alliés de Médine ; mais ils auraient dû savoir que le fanatisme étouffe l’humanité. Un vieillard vénérable, au jugement duquel ils se soumirent, prononça l’arrêt de leur mort. Sept cents Juifs enchaînés furent conduits sur la place du marché : on les fit descendre vivans dans la fosse préparée pour leur exécution et leur sépulture, et le prophète vit d’un œil tranquille le massacre de ses ennemis désarmés. Les musulmans héritèrent de leurs brebis et de leurs chameaux ; trois cents cuirasses, cinq cents piques et mille lances, formèrent la partie la plus utile de leur dépouille. Chaibar, ville ancienne et riche, située à six journées au nord-est de Médine, était le centre de la puissance des Juifs en Arabie ; son territoire, fertile au milieu du désert, était couvert de plantations et de bétail, et défendu par huit châteaux, parmi lesquels on en comptait d’imprenables ; Mahomet avait deux cents cavaliers et quatorze cents fantassins : dans une suite de huit siéges laborieux qu’il fallut faire d’une manière régulière, ces troupes se virent exposées aux dangers, à la fatigue et à la faim, et les chefs les plus audacieux désespéraient du succès. L’apôtre ranima leur fidélité et leur courage en leur citant les exploits d’Ali, qu’il surnomma le Lion de Dieu. Peut-être est-il possible de croire qu’en effet le redoutable cimeterre de celui-ci partagea en deux un guerrier juif d’une taille gigantesque ; mais il nous serait difficile de louer la sagesse des romanciers, qui nous le représentent arrachant de ses gonds la porte d’une forteresse, et couvrant son bras gauche de cet énorme bouclier[137]. Après la réduction des châteaux, la ville de Chaibar fut forcée de subir le joug. Le chef de la tribu fut mis à la torture en présence de Mahomet, qui voulait le forcer d’avouer en quel lieu il avait caché ses trésors ; l’industrie des pasteurs et des cultivateurs leur valut une indulgence précaire ; on leur permit d’améliorer leur patrimoine, mais sous le bon plaisir du vainqueur, et sous la condition de lui donner la moitié du produit. Sous le règne d’Omar, les Juifs de Chaibar furent transplantés en Syrie, et le calife déclara en cette occasion que son maître lui avait ordonné au lit de la mort de chasser de l’Arabie toute religion qui ne serait pas la véritable.[138]

Soumission de la Mecque. A. D. 629.

Les yeux de Mahomet se tournaient vers la Mecque cinq fois par jour[139], et les motifs les plus sacrés et les plus puissans excitaient en lui le désir de rentrer en conquérant dans la ville et dans le temple d’où on l’avait chassé ; soit qu’il veillât, ou durant son sommeil, la Caaba était toujours présente à son imagination : il interpréta un de ses songes comme une vision et une prophétie ; déploya la sainte bannière, et laissa échapper une imprudente promesse de succès. Sa marche de Médine à la Mecque n’annonçait qu’un pèlerinage religieux et paisible : soixante-dix chameaux ornés pour le sacrifice précédaient son avant-garde ; il respecta le territoire sacré, et les captifs renvoyés sans rançon purent proclamer sa piété et sa clémence ; mais dès qu’il fut dans la plaine, à une journée de la ville, il s’écria : « Ils se sont revêtus de peaux de tigres ; » il fut arrêté par la multitude et la valeur des Koreishites, et il avait à craindre que les Arabes du désert, retenus sous ses drapeaux par l’espoir du butin, n’abandonnassent et ne trahissent leur chef. L’intrépide fanatique se changea tout à coup en un politique froid et circonspect ; il écarta dans le traité qu’il fit avec les Koreishites la qualité d’apôtre de Dieu ; il signa avec eux et leurs alliés une trêve de dix ans ; il s’engagea à rendre les fugitifs de la Mecque qui embrasseraient sa religion, et obtint seulement pour condition l’humble privilége d’entrer à la Mecque l’année d’après, comme ami, et d’y rester trois jours pour achever les cérémonies du pèlerinage. La honte et la douleur couvrirent comme d’un nuage la retraite des musulmans, et ce mauvais succès put à leurs yeux accuser d’impuissance un prophète qui avait si souvent donné ses succès pour preuve de sa mission. L’année suivante, la foi et l’espérance des pèlerins se ranimèrent à la vue de la Mecque : leurs glaives étaient dans le fourreau ; ils firent sept fois le tour de la Caaba sur les traces de Mahomet : les Koreishites s’étaient retirés sur les collines ; et Mahomet, après les cérémonies accoutumées, sortit de la ville le quatrième jour. Sa dévotion édifia le peuple ; il étonna, il divisa ou il séduisit les chefs ; et Caled et Amrou, qui devaient dans la suite subjuguer la Syrie et l’Égypte, abandonnèrent au moment propice l’idolâtrie prête à perdre tout son crédit. Mahomet voyant son pouvoir augmenté par la soumission des tribus arabes, rassembla dix mille soldats pour la conquête de la Mecque ; et les idolâtres, qui étaient les plus faibles, furent aisément convaincus d’une infraction à la trêve. L’enthousiasme et la discipline hâtaient la marche de ses guerriers, et assuraient le secret de son entreprise. Enfin dix mille feux annoncèrent aux Koreishites épouvantés le dessein, l’approche et la force irrésistible de l’ennemi. Le fier Abu-Sophian vint offrir les clefs de la ville, admira cette multitude variée d’armes et de drapeaux qu’on fit passer devant lui ; il observa que le fils d’Abdallah avait acquis un grand royaume, et sous le cimeterre d’Omar il avoua que Mahomet était l’apôtre du vrai Dieu. Le sang des Romains avait souillé le retour de Marius et de Sylla ; le fanatisme de la religion excitait le prophète à la vengeance ; et ses disciples qu’animait le souvenir de leurs injures se seraient montrés ardens à exécuter ou même à devancer l’ordre d’un massacre. Au lieu de satisfaire son ressentiment et celui de ses troupes, Mahomet, proscrit et victorieux[140], pardonna à ses compatriotes, et réunit les factions de la Mecque. Ses soldats entrèrent dans cette ville en trois divisions ; vingt-huit citoyens périrent par l’épée de Caled, Mahomet proscrivit onze hommes et six femmes ; mais il blâma la cruauté de son lieutenant ; et sa clémence ou son mépris épargnèrent plusieurs de ceux qu’il avait désignés pour victimes. Les chefs des Koreishites tombèrent à ses pieds. Il leur dit : « que pouvez-vous attendre d’un homme que vous avez outragé ? — Nous comptons sur la générosité de notre concitoyen. — Et vous n’y compterez pas en vain : allez, votre vie est en sûreté, et vous êtes libres. » Le peuple de la Mecque mérita son pardon, en se déclarant pour l’islamisme ; et après un exil de sept ans, le missionnaire fugitif fut reconnu en qualité de prince et de prophète de son pays[141] ; mais les trois cent soixante idoles de la Caaba furent brisées avec ignominie, le temple de Dieu fut purifié et embelli : pour l’exemple des générations futures, l’apôtre se soumit de nouveau à tous les devoirs du pèlerin, et une loi expresse défendit à tout mécréant de mettre le pied sur le territoire de la sainte cité[142].

Conquête de l’Arabie. A. D. 629-632.

La conquête de la Mecque entraîna la foi et la soumission des tribus arabes[143], qui, suivant les vicissitudes de la fortune, avaient respecté ou dédaigné l’éloquence et les armes du prophète. L’indifférence pour les cérémonies et les opinions religieuses forme encore aujourd’hui le caractère des Bédouins, et il est vraisemblable qu’ils adoptèrent la doctrine du Koran, ainsi qu’ils la professent, c’est-à-dire sans y mettre beaucoup d’intérêt. Cependant quelques-uns d’entre eux, plus obstinés que les autres, demeurèrent fidèles à la religion et à la liberté de leurs ancêtres ; et la guerre de Honain a été surnommée avec raison, la guerre des idoles, car Mahomet avait fait vœu de les détruire, et les confédérés de Tayef avaient juré de les défendre[144]. Quatre mille idolâtres s’avancèrent à la hâte et en secret, afin d’attaquer le conquérant à l’improviste ; ils regardaient en pitié la stupide négligence des Koreishites ; mais ils comptaient sur les vœux et peut-être sur les secours d’un peuple qui venait si récemment de renoncer à ses dieux, et de se soumettre au joug de son ennemi. Le prophète déploya les bannières de Médine et de la Mecque ; une foule de Bédouins se rangea sous ses drapeaux ; et les musulmans se voyant au nombre de douze mille, se livrèrent à une imprudente et coupable présomption. Ils descendirent sans précaution dans la vallée de Honain ; les archers et les frondeurs des alliés s’étaient emparés des hauteurs : l’armée de Mahomet fut accablée ; elle perdit sa discipline, son courage s’affaiblit, et le danger qui la menaçait remplit de joie les Koreishites. Les ennemis environnaient le prophète monté sur sa mule blanche ; il voulut se précipiter contre leurs piques, afin d’obtenir du moins une mort glorieuse ; mais dix de ses fidèles compagnons lui firent un rempart de leurs armes et de leurs corps ; trois d’entre eux furent tués à ses pieds. « Ô mes frères ! s’écria-t-il à diverses reprises, avec douleur et avec indignation, je suis le fils d’Abdallah ; je suis l’apôtre de la vérité ! Ô hommes ! soyez constans dans la foi : ô Dieu, envoie-nous tes secours ! » Abbas son oncle, qui, semblable aux héros d’Homère, excellait par l’éclat et la force de sa voix, fit retentir la vallée du récit des dons et des promesses ; les musulmans fugitifs revinrent de tous côtés sous l’étendard sacré, et Mahomet vit avec satisfaction le feu du courage se ranimer dans tous les cœurs : sa conduite et son exemple décidèrent la journée en sa faveur, et il exhorta ses troupes victorieuses à venger sans pitié leur honte sur leurs ennemis. Du champ de bataille de Honain, il marcha sans délai vers Tayef, ville située à soixante milles au sud-est de la Mecque, et dont le fertile terrain produit les fruits de la Syrie au milieu du désert de l’Arabie. Une tribu amie, instruite, je ne sais comment, dans l’art des siéges, lui fournit des béliers et d’autres machines, et un corps de cinq cents ouvriers ; mais ce fut en vain qu’il offrit la liberté aux esclaves de Tayef, qu’il viola ses propres lois en arrachant les arbres fruitiers, que les mineurs ouvrirent les tranchées, et que ses troupes attaquèrent la brèche. Après vingt jours de siége il donna le signal de la retraite ; mais en s’éloignant de la place, il chanta dévotement son triomphe, et affecta de demander au ciel le repentir et la sûreté de cette cité incrédule. L’expédition fut d’ailleurs très-heureuse, car le prophète fit six mille captifs ; il prit vingt-quatre mille chameaux, quarante mille brebis, et quatre mille onces d’argent. Une tribu, qui avait combattu à Honain, racheta ses prisonniers par le sacrifice de ses idoles ; mais le prophète, pour dédommager ses soldats, leur abandonna son cinquième du butin, en ajoutant qu’il aurait voulu à cause d’eux posséder autant de têtes de bétail qu’il y avait d’arbres dans la province de Tehama. Au lieu de châtier la mauvaise volonté des Koreishites, il prit la résolution, comme il le disait lui-même, de leur couper la langue en s’assurant de leur affection par de grandes libéralités : Abu Sophian lui seul reçut trois cents chameaux et vingt onces d’argent, et la Mecque embrassa sincèrement l’utile religion du Koran. Les fugitifs et les auxiliaires se plaignirent ; ils dirent qu’après avoir porté le fardeau de la guerre, on les négligeait au moment du triomphe. « Hélas ! répliqua ce chef habile, souffrez que je sacrifie quelques biens périssables pour m’attacher ces gens qui étaient nos ennemis, pour affermir la foi de ces nouveaux prosélytes. Quant à vous, je vous confie ma vie et ma fortune ; vous êtes les compagnons de mon exil, de mon royaume, de mon paradis. » Il fut suivi par les députés de Tayef, qui craignaient un second siége : « Apôtre de Dieu, accordez-nous, lui dirent-ils, une trêve de trois ans, et souffrez notre ancien culte. Pas un mois, pas une heure. — Dispensez-nous du moins du devoir de la prière. — La religion est inutile sans la prière. » Ils se soumirent en silence ; on démolit leur temple, et on étendit cet arrêt de proscription sur toutes les idoles de l’Arabie. Un peuple fidèle salua ses lieutenans sur les côtes de la mer Rouge, de l’Océan et du golfe de Perse ; et les ambassadeurs qui vinrent s’agenouiller devant le trône de Médine, furent aussi nombreux, dit un proverbe arabe, que les dattes mûres qui tombent d’un palmier. La nation se soumit au dieu et au sceptre de Mahomet : on supprima l’ignominieuse dénomination de tribut ; les aumônes ou les dîmes volontaires ou forcées furent employées au service de la religion, et cent quatorze musulmans accompagnèrent le dernier pèlerinage de l’apôtre.[145]

Première guerre des mahométans contre l’Empire romain. A. D. 629-630.

Lorsque Héraclius revint triomphant de la guerre de Perse, il reçut à Emèse un des envoyés de Mahomet, qui invitait les princes et les nations de la terre à la profession de l’islamisme. Le fanatisme des Arabes a vu dans cet événement une preuve de la conversion secrète de cet empereur chrétien ; la vanité des Grecs a supposé de son côté que le prince de Médine était venu en personne visiter l’empereur, et qu’il avait accepté de la munificence impériale un riche domaine et un sûr asile dans la province de Syrie[146] ; mais l’amitié d’Héraclius et de Mahomet fut de courte durée : la nouvelle religion avait excité plutôt que diminué l’esprit de rapine des Sarrasins ; et le meurtre d’un envoyé fournit une occasion honnête d’envahir avec trois mille soldats le territoire de la Palestine, qui se prolonge à l’est du Jourdain. Zeid fut chargé de la sainte bannière ; et telle fut la discipline ou le fanatisme de la secte naissante, que les plus nobles chefs servirent volontiers sous l’esclave du prophète. Si Zeid venait à mourir, Jaafar et Abdallah devaient le remplacer successivement, et s’ils périssaient tous les trois, les troupes étaient autorisées à choisir leur général. Ces trois généraux furent tués en effet à la bataille de Muta[147], c’est-à-dire à la première action de guerre où les musulmans mesurèrent leur valeur contre un ennemi étranger. Zeid tomba comme un soldat au premier rang : la mort de Jaafar fut héroïque et mémorable ; ayant perdu la main droite, il saisit l’étendard de la gauche ; la gauche fut aussi coupée : alors il embrassa et retint la bannière avec ses deux poignets couverts de sang, jusqu’au moment où cinquante blessures honorables l’étendirent par terre, « Avancez, s’écria Abdallah qui alla le remplacer ; avancez avec confiance, la victoire ou le paradis est à nous. » La lance d’un Romain décida l’alternative ; mais Caled, le converti de la Mecque, s’empara du drapeau ; neuf glaives se brisèrent dans sa main, et sa valeur contint et repoussa les chrétiens supérieurs en nombre. On tint conseil dans le camp la nuit suivante, et il fut choisi pour général dans le combat qui eut lieu le lendemain ; son habileté assura aux Sarrasins la victoire ou du moins la retraite, et Caled a reçu de ses compatriotes et de ses ennemis le glorieux surnom de l’Épée de Dieu. Mahomet monta en chaire, et peignit avec un transport prophétique le bonheur des soldats qui avaient perdu la vie pour la cause de Dieu ; mais en particulier il laissa voir les sentimens de la nature ; on le surprit pleurant sur la fille de Zeid. « Qu’est-ce que je vois, lui dit un de ses disciples étonné ? Vous voyez, lui répondit l’apôtre, un ami qui pleure la mort de son plus fidèle ami. » Après la conquête de la Mecque, le souverain de l’Arabie voulut avoir l’air de prévenir les hostilités d’Héraclius, et il proclama solennellement la guerre contre les Romains, sans essayer de déguiser les fatigues et les dangers de cette entreprise[148]. Les musulmans étaient découragés ; ils observèrent qu’ils manquaient d’argent, de chevaux et de vivres ; ils objectèrent les travaux de la récolte et la chaleur de l’été. « L’enfer est beaucoup plus chaud, leur dit le prophète indigné. » Il ne daigna pas les contraindre au service, mais à son retour, il lança une excommunication de cinquante jours contre les plus coupables. Leur désertion servit à faire ressortir le mérite d’Abubeker, d’Othman et des fidèles serviteurs qui exposèrent leur vie et leur fortune. Dix mille cavaliers et vingt mille fantassins suivirent l’étendard de Mahomet. La marche fut en effet très-pénible ; aux tourmens de la soif et de la fatigue se joignit le souffle brûlant et pestilentiel des vents du désert : dix hommes montaient tour à tour le même chameau, et se trouvèrent réduits à l’humiliante nécessité de recourir, pour se désaltérer, à l’urine de cet utile quadrupède. À la moitié du chemin, c’est-à-dire à dix journées de Médine et de Damas, ils se reposèrent près du bocage et de la fontaine de Tabuc. Mahomet ne voulut pas aller plus avant ; il se déclara satisfait des intentions pacifiques de l’empereur d’Orient dont les préparatifs militaires l’avaient probablement effrayé ; mais l’intrépide Caled répandit la terreur de son nom aux environs des lieux qu’il parcourait ; et le prophète reçut la soumission des tribus et des villes, depuis l’Euphrate jusqu’à Ailah, ville située à la pointe de la mer Rouge. Mahomet accorda sans peine à ses sujets chrétiens la sûreté de leurs personnes, la liberté de leur commerce, la propriété de leurs biens, et la permission d’exercer leur culte[149]. La faiblesse des Arabes chrétiens les avait empêchés de s’opposer à son ambition ; les disciples de Jésus étaient chers à l’ennemi des Juifs ; et un conquérant avait intérêt de proposer une capitulation avantageuse à la religion la plus puissante de la terre.

Mort de Mahomet. A. D. 632. 7 juin.

Mahomet conserva jusqu’à l’âge de soixante-trois ans les forces nécessaires aux travaux temporels et spirituels de sa mission. Ses accès d’épilepsie, calomnie inventée par les Grecs, devraient exciter la pitié plutôt que l’aversion[150] : mais il crut avoir été empoisonné à Chaibar, par une femme juive[151]. Sa santé s’affaiblit de jour en jour pendant quatre ans ; ses infirmités s’accrurent, et il mourut enfin d’une fièvre de quatorze jours, qui le priva par intervalles de la raison. Lorsqu’il se vit à la fin de sa carrière, il édifia ses frères par son humilité. « S’il y a quelqu’un, leur dit-il du haut de la chaire, que j’aie frappé injustement, je me soumets au fouet des représailles. Si j’ai souillé la réputation d’un musulman, qu’il proclame mes fautes devant la congrégation. Si j’ai dépouillé un fidèle de ses biens, le peu que je possède acquittera le capital et l’intérêt de la dette. Oui, s’écria une voix sortant de la foule, j’ai droit de réclamer trois drachmes d’argent. » Mahomet trouva la plainte juste : il donna ce qu’on lui demandait, et remercia son créancier de l’avoir accusé dans ce monde plutôt qu’au dernier jour. Il vit avec une fermeté tranquille approcher son dernier moment ; il affranchit ses esclaves (dix-sept hommes, dit-on, et onze femmes) ; il régla très en détail l’ordre de ses funérailles, et modéra les lamentations de ses amis qu’il bénit avec des paroles de paix. Jusque trois jours avant sa mort, il fit en personne la prière publique ; le choix qu’il fit ensuite d’Abubeker pour le remplacer dans cette fonction, parut désigner cet ancien et fidèle ami pour son successeur dans les fonctions sacerdotales et royales ; mais il ne voulut pas s’exposer au danger des haines qu’aurait pu exciter une élection plus formelle. Dans un moment où ses facultés commençaient visiblement à baisser, il demanda une plume et de l’encre, afin d’écrire, ou plutôt afin de dicter un livre divin, disait-il, le résumé et le complément de toutes les révélations : il s’éleva dans sa chambre même une dispute pour savoir si on lui permettrait d’établir une autorité supérieure à celle du Koran : les choses allèrent si loin, que le prophète fut forcé de reprendre ses disciples de leur indécente véhémence. Si on peut ajouter quelque foi aux traditions de ses femmes et de ceux qui vécurent avec lui, il garda au sein de sa famille, et jusqu’au dernier moment de sa vie, toute la dignité d’un apôtre et toute la sécurité d’un enthousiaste ; il décrivit les visites de l’ange Gabriel qui était venu dire un dernier adieu à la terre, et il exprima sa vive confiance non-seulement dans la bonté, mais dans la faveur de l’Être suprême. Il avait annoncé un jour, dans un entretien familier, que, par une prérogative spéciale, l’ange de la mort ne viendrait s’emparer de son âme qu’après lui en avoir demandé respectueusement la permission. Cette permission accordée, l’agonie commença aussitôt, sa tête était posée sur le sein d’Ayesha, la plus chérie de ses femmes ; la douleur le fit évanouir ; mais ayant repris connaissance, il éleva vers le plancher un regard encore ferme, quoique sa voix fût déjà défaillante, et prononça ces paroles entrecoupées : « Ô Dieu !… pardonnez mes péchés… oui… je vais retrouver mes concitoyens qui sont au ciel. » Et il rendit ensuite paisiblement le dernier soupir sur un tapis étendu à terre. Ce triste événement arrêta l’expédition ordonnée pour la conquête de la Syrie : l’armée s’était arrêtée aux portes de Médine ; et les chefs étaient rassemblés autour de leur maître mourant. La ville et en particulier la maison du prophète n’offrirent plus que des cris de douleur, ou le silence du désespoir : le fanatisme seul essaya de donner de l’espoir et des consolations. « Notre témoin, notre intercesseur, notre médiateur auprès de Dieu ne peut être mort, s’écriait-on, Dieu en peut être attesté, il n’est pas mort ; comme Moïse et Jésus, plongé dans une sainte extase, il reviendra bientôt auprès de son peuple fidèle. » On ne voulut point admettre le témoignage des sens, et Omar, tirant son cimeterre, menaça d’abattre la tête des infidèles qui oseraient soutenir que le prophète n’était plus. Le crédit et la modération d’Abubeker apaisèrent le tumulte. « Est-ce donc Mahomet, dit-il à Omar et à la multitude, ou le Dieu de Mahomet que vous adorez ? Le Dieu de Mahomet vit à jamais, mais l’apôtre est mortel comme nous, et, selon sa prédiction, il a subi la destinée commune des mortels. » Ses plus proches parens l’inhumèrent pieusement de leurs mains à l’endroit même où il avait rendu le dernier soupir[152]. Sa mort et sa sépulture ont consacré Médine, et les innombrables pèlerins de la Mecque se détournent souvent pour honorer, par une dévotion[153] volontaire, le modeste tombeau du prophète[154].

Son caractère.

Le lecteur s’attend peut-être qu’à la fin de la vie de Mahomet, je vais examiner ses fautes et ses vertus, et décider si cet homme extraordinaire a mérité davantage le titre d’enthousiaste ou celui d’imposteur. Quand j’aurais vécu dans l’intimité du fils d’Abdallah, la tâche serait difficile et le succès incertain ; mais après douze siècles, les traits de ce prophète s’offrent confusément à moi à travers un religieux nuage d’encens ; et si je venais à bout de les saisir pour un moment, cette ressemblance incertaine ne conviendrait pas également au solitaire du mont Hera, au prédicateur de la Mecque et au vainqueur de l’Arabie. Cet homme destiné à devenir l’auteur d’une si grande révolution, était né, à ce qu’il paraît, avec un penchant à la piété et à la contemplation : du moment où son mariage l’eut mis au-dessus du besoin, il évita la route de l’ambition et de l’avarice ; il vécut dans l’innocence jusqu’à l’âge de quarante ans, et s’il fût mort à cette époque de sa vie, il n’aurait eu aucune célébrité. L’unité de Dieu est une idée très-conforme à la nature et à la raison, et une seule conversation avec des Juifs et des chrétiens put lui apprendre à mépriser et à détester l’idolâtrie de la Mecque. Il était du devoir et d’un homme et d’un citoyen de publier la doctrine du salut et d’arracher son pays au péché et à l’erreur. Il est aisé de concevoir qu’un esprit fortement occupé sans cesse d’un même objet, put convertir une obligation générale en une mission particulière, et regarder comme des inspirations du ciel les ardentes conceptions de son imagination ; que le travail de la pensée ait pu le conduire à une espèce de ravissement et de vision, et qu’ensuite il ait représenté ses sensations intérieures et son guide invisible sous la forme et les attributs d’un ange de Dieu[155]. Du fanatisme à l’imposture le pas est périlleux et glissant. Le Démon de Socrate[156] nous apprend assez jusqu’à quel point un sage peut se tromper lui-même, comment un homme vertueux peut tromper les autres, et de quelle manière la conscience peut s’endormir dans un état mixte entre l’illusion personnelle et la fraude volontaire. La charité peut nous porter à croire que Mahomet fut d’abord animé par les motifs les plus purs d’une bienveillance naturelle ; mais l’apôtre, qui n’est pas un dieu, est incapable de chérir les incrédules obstinés à rejeter ses prétentions, mépriser ses argumens et persécuter sa vie. Si Mahomet pardonna quelquefois à ses adversaires personnels, il croyait sans doute qu’il lui était permis de détester les ennemis de Dieu ; alors les passions inflexibles de l’orgueil et de la vengeance s’allumèrent dans son sein, et ainsi que le prophète de Ninive, il forma des vœux pour la destruction des rebelles qu’il avait condamnés. L’injustice de la Mecque et le choix de Médine transformèrent le simple citoyen en prince, et l’humble prédicateur en général d’armée. Mais son glaive était consacré par l’exemple des saints, et le même Dieu qui châtie un monde coupable, par la peste et les tremblemens de terre, pouvait employer la valeur de ses serviteurs à la conversion et au châtiment des hommes. Dans l’exercice du gouvernement politique, il fut contraint d’adoucir l’inflexible sévérité du fanatisme, de se prêter à quelques égards aux préjugés et aux passions de ses sectaires, et d’employer les vices mêmes du genre humain pour son salut. Le mensonge et la perfidie, la cruauté et l’injustice ont servi souvent à la propagation de la foi, et Mahomet ordonna ou approuva l’assassinat des Juifs et des idolâtres qui s’étaient échappés du champ de bataille. De pareils actes répétés durent corrompre peu à peu son caractère, et la pratique de quelques vertus personnelles et sociales, nécessaires pour maintenir la réputation du prophète dans sa secte et parmi ses amis, compensèrent faiblement la funeste influence de ces pernicieuses habitudes. L’ambition fut la passion dominante de ses dernières années, et un politique pourra soupçonner qu’après ses victoires l’imposteur souriait en secret du fanatisme de sa jeunesse et de la crédulité de ses prosélytes[157]. De son côté, un philosophe observera que ses succès et leur crédulité devaient fortifier en lui l’idée d’une mission divine, que ses intérêts et sa religion se trouvaient unis d’une manière inséparable, et qu’il pouvait se délivrer des reproches de sa conscience, en se persuadant que la Divinité le dispensait lui seul des lois positives et morales. Pour peu qu’on lui suppose quelques restes de droiture naturelle, ses crimes peuvent être regardés comme un témoignage de sa bonne foi. Les artifices du mensonge et de la supercherie peuvent paraître moins criminels lorsqu’on les fait servir au triomphe de la vérité, et il eût frémi d’employer de semblables moyens, s’il n’avait pas été convaincu de l’importance et de la justice des desseins auxquels il les faisait concourir. Au reste, on peut, même dans un conquérant et dans un prêtre, surprendre un mot ou une action d’une véritable humanité ; et ce décret qui, dans la vente des captifs, défendit de séparer jamais les mères des enfans, peut suspendre ou adoucir la censure de l’historien[158].

Vie privée de Mahomet.

Le bon sens de Mahomet méprisait la pompe de la royauté[159] : l’apôtre de Dieu se soumettait aux occupations les moins relevées de la vie domestique ; il allumait le feu, il balayait le plancher, il tirait le lait des brebis, il raccommodait lui-même ses souliers et ses vêtemens. S’il dédaignait les mortifications et les vertus d’un ermite, il observait sans effort ou sans vanité le régime frugal d’un Arabe et d’un soldat. Dans les grandes occasions, il recevait ses compagnons à sa table, servie alors avec une abondance rustique et hospitalière ; mais dans sa vie habituelle, plusieurs semaines s’écoulaient sans qu’on vît le moindre feu sur son âtre. Il confirmait par son exemple l’interdiction du vin ; il apaisait sa faim avec une modique portion de pain d’orge ; il aimait beaucoup le lait et le miel, mais il se nourrissait ordinairement de dattes et d’eau. Les parfums et les femmes étaient les deux sensualités qu’exigeait son tempérament : sa religion ne les défendait pas, et il assurait que ces innocens plaisirs augmentaient la ferveur de sa dévotion. La chaleur du climat enflamme le sang des Arabes, et les écrivains de l’antiquité ont remarqué leur penchant au libertinage[160]. Les lois civiles et religieuses du Koran réglèrent leur incontinence ; elles blâmèrent leurs alliances incestueuses ; et une polygamie sans bornes fut réduite à quatre femmes ou concubines ; elles fixèrent d’une manière équitable les droits de couche et de douaire des femmes ; elles découragèrent la liberté du divorce ; elles firent de l’adultère un crime capital, et elles punirent de cent coups de fouet la fornication de l’un ou de l’autre sexe[161]. Tels furent les préceptes que donna le législateur dans le calme de sa raison ; mais dans sa vie privée, Mahomet se livra sans contrainte aux penchans de l’homme, et il abusa des droits du prophète. Une révélation particulière le dispensa des lois qu’il avait imposées à son peuple ; toutes les femmes, sans réserve, furent abandonnées à ses désirs ; cette singulière prérogative excita l’envie plutôt que le scandale, et la vénération plutôt que l’envie des dévots musulmans. [Ses femmes.]En nous rappelant les sept cents femmes et les trois cents concubines du sage Salomon, nous louerons la modération du prophète arabe, qui n’épousa que quinze ou dix-sept femmes : ou en compte onze qui avaient chacune leur appartement séparé autour de la maison de l’apôtre, et qui obtenaient à leur tour la faveur de sa société conjugale. Ce qu’il y a de singulier, c’est qu’elles étaient toutes veuves, si l’on excepte Ayesha, fille d’Abubeker. Celle-ci était vierge, sans doute lorsqu’il l’épousa ; car telle est la propriété du climat pour avancer l’âge de puberté, qu’elle n’avait que neuf ans lorsqu’il consomma son mariage : la jeunesse, la beauté, le courage d’Ayesha lui assurèrent bientôt la supériorité sur ses compagnes : le prophète lui accorda son amour et sa confiance ; et après la mort de son mari, la fille d’Abubeker fut long-temps révérée comme la mère des fidèles. Sa conduite fut équivoque et imprudente ; dans une marche de nuit, elle fut par hasard laissée en arrière, et le matin elle rentra au camp accompagnée d’un homme. Mahomet était disposé à la jalousie ; mais une révélation l’assura de l’innocence de sa femme ; il châtia ses accusateurs, et publia cette loi si favorable à la paix des ménages, qu’aucune femme ne serait condamnée si quatre hommes ne l’avaient vue dans l’acte d’adultère[162]. Le prophète amoureux oublia les intérêts de sa réputation dans ses intrigues avec Zeineb, épouse de Zeid, et avec Marie, captive égyptienne. Se trouvant un jour chez Zeid, son affranchi et son fils adoptif, il aperçut la belle Zeineb à demi nue, et laissa échapper une exclamation de désir et de dévotion. Le servile ou reconnaissant affranchi comprit ce que voulait l’apôtre, et il se prêta sans hésiter à l’amour de son bienfaiteur ; mais les relations filiales qui se trouvaient entre eux ayant excité une espèce de scandale, l’ange Gabriel qui descendit du ciel ratifia ce qui s’était passé ; il annulla l’adoption et reprocha au prophète, avec douceur, de se défier de l’indulgence de Dieu. Hafna, fille d’Omar, l’une des femmes de Mahomet, le surprit sur son propre lit dans les bras de la captive égyptienne ; elle promit de lui pardonner et de garder le secret ; il jura de son côté qu’il renoncerait à Marie. Ils oublièrent tous les deux leurs engagemens, et l’ange Gabriel descendit encore une fois du ciel avec un chapitre du Koran qui absolvait Mahomet de son serment et l’exhortait à jouir en liberté de ses captives et de ses concubines, sans s’occuper des clameurs de ses femmes. Durant une retraite de trente jours qu’il fit avec Marie, il remplit de son mieux les ordres de l’envoyé de Dieu. Lorsqu’il eut rassasié son amour et sa vengeance, il manda ses onze femmes devant lui, leur reprocha leur désobéissance et leur indiscrétion, et les menaça du divorce dans ce monde et dans l’autre : menaces terribles, puisque celles qui avaient partagé le lit du prophète se trouvaient exclues pour jamais de l’espoir d’un second mariage. Ce qu’on a rapporté des avantages naturels ou surnaturels que Mahomet avait reçus en partage[163], pourrait servir peut-être d’excuse à son incontinence : il réunissait, dit-on, en lui la force de trente des enfans d’Adam, et aurait pu égaler le treizième des travaux[164] de l’Hercule des Grecs[165]. Sa fidélité pour Cadijah pourrait fournir un moyen de défense plus sérieux et plus décent ; durant les vingt-quatre années de leur mariage, il ne fit, malgré sa jeunesse, aucun usage de son droit de polygamie, et l’orgueil ou la tendresse de la respectable matrone n’eut jamais à souffrir l’association d’une rivale. Après sa mort, il la plaça au rang des quatre femmes parfaites, dont les trois autres étaient la sœur de Moïse, la mère de Jésus, et Fatime, la plus chérie de ses filles. « N’était-elle pas vieille ? lui dit un jour Ayesha, avec l’insolence d’une beauté brillante de jeunesse ? et Dieu ne l’a-t-il pas remplacée par une autre qui vaut mieux ? — Non de par Dieu, répondit Mahomet avec l’effusion d’une vertueuse reconnaissance, aucune femme ne peut être préférable à Cadijah ; elle a cru en moi lorsque les hommes me méprisaient ; elle a pourvu à mes besoins lorsque j’étais pauvre et persécuté par les hommes[166]. »

Et ses enfans.

En multipliant ainsi ses femmes, le fondateur d’une nouvelle religion et d’un nouvel empire avait peut-être pour objet de multiplier les chances d’une postérité nombreuse et d’une succession directe. Les espérances de Mahomet furent trompées. Ayesha, vierge lorsqu’il l’épousa, et ses dix autres femmes, toutes veuves, d’un âge mûr et d’une fécondité éprouvée, demeurèrent stériles entre ses bras puissans. Quatre fils de Cadijah étaient morts dans leur enfance. Marie, sa concubine égyptienne, lui devint plus chère par la naissance d’Ibrahim ; mais au bout de quinze mois, le prophète eut à pleurer la mort de cet enfant ; il soutint avec fermeté les railleries de ses ennemis, et il réprima l’adulation ou la crédulité des musulmans, en les assurant qu’une éclipse de soleil arrivée à cette époque n’avait point eu pour cause la mort d’Ibrahim. Il avait eu aussi de Cadijah quatre filles qui épousèrent les plus fidèles de ses disciples ; les trois premières moururent avant leur père : mais Fatime, qui possédait toute sa confiance et son affection, devint la femme d’Ali son cousin, et la tige d’une race illustre. Le mérite et les malheurs d’Ali et de ses descendans me déterminent à placer ici par anticipation la suite des califes sarrasins, titre qui désigne les commandeurs des croyans en qualité de vicaires et de successeurs de l’apôtre de Dieu[167].

Caractère d’Ali.

La naissance d’Ali, son mariage et sa réputation, en le plaçant au-dessus de tous ses compatriotes, pouvaient justifier ses prétentions au trône de l’Arabie. Le fils d’Abu-Taleb était, par ce titre seul, chef de la famille de Hashem, et prince héréditaire ou gardien de la ville et du temple de la Mecque. La lumière des prophètes avait disparu ; mais le mari de Fatime pouvait espérer l’héritage et la bénédiction du père de sa femme : on avait vu quelquefois les Arabes obéir à une femme, et le prophète prenant tendrement ses deux petits-fils dans son sein, du haut de sa chaire, les avait quelquefois montrés au peuple comme l’espoir de sa vieillesse et les chefs de la jeunesse du paradis. Le premier des vrais croyans pouvait espérer de marcher devant eux en ce monde et dans l’autre ; et si quelques-uns se montraient plus graves et plus sévères, du moins parmi les nouveaux convertis, aucun ne pouvait surpasser le zèle et la vertu d’Ali. Il réunissait les qualités d’un poète, d’un soldat et d’un saint ; sa sagesse respire encore dans un recueil de sentences morales et religieuses[168], et lorsqu’il s’agissait de disputer ou de combattre, son éloquence et sa valeur subjuguaient tous ses adversaires. Depuis le premier moment de sa mission jusqu’à la dernière cérémonie de ses funérailles, l’apôtre ne fut jamais abandonné par cet ami généreux, qu’il se plaisait à nommer son frère, son vice-gérent, et le fidèle Aaron d’un second Moïse. On reprocha par la suite au fils d’Abu-Taleb d’avoir négligé ses intérêts, en ne se faisant pas déclarer d’une manière solennelle successeur au trône, ce qui aurait écarté toute concurrence, et donné à ses droits la sanction d’un arrêt du ciel ; mais le héros, sans défiance, comptait sur lui-même : la jalousie du pouvoir et peut-être la crainte de quelque opposition purent suspendre les résolutions de Mahomet ; et lors de sa dernière maladie, son lit fut assiégé par l’artificieuse Ayesha, fille d’Abubeker et ennemi d’Ali.

Règne d’Abubaker. A. D. 623. 7 Juin.

La nation recouvra ses droits par la mort et le silence de Mahomet, et on convoqua une assemblée pour délibérer sur le choix de son successeur. Les titres de naissance et la fierté de courage d’Ali blessaient l’esprit aristocratique des anciens, qui voulaient avoir à disposer souvent du sceptre par des élections libres et fréquentes. Les koreishites ne pouvaient souffrir l’orgueilleuse prééminence de la ligne de Hashem ; l’ancienne discorde des tribus se ralluma ; les fugitifs de la Mecque et les auxiliaires de Médine firent valoir leurs droits respectifs, et on proposa imprudemment de choisir deux califes indépendans, ce qui aurait étouffé dès son berceau la religion et l’empire des Sarrasins. Le tumulte fut apaisé par la généreuse résolution d’Omar, qui, renonçant à ses prétentions, éleva tout à coup la main, et se déclara le premier sujet du doux et respectable Abubeker. La conjoncture qui était pressante, et l’assentiment du peuple, purent excuser cette mesure illégale et précipitée ; mais Omar lui-même annonça en chaire que, si désormais un musulman osait devancer le suffrage de ses frères, l’électeur et l’élu seraient dignes de mort[169]. Abubeker fut installé sans appareil ; Médine, la Mecque et les provinces d’Arabie lui obéirent. Les Hashemites seuls lui refusèrent le serment de fidélité, et leur chef obstiné se tint enfermé chez lui plus de six mois sans vouloir le reconnaître, et sans faire aucune attention aux menaces d’Omar, qui essaya de brûler la maison de la fille de l’apôtre. La mort de Fatime et l’affaiblissement du parti d’Ali triomphèrent de son indignation : il reconnut enfin le général des fidèles ; il approuva l’excuse de celui-ci, qui fit valoir la nécessité où il s’était trouvé de prévenir leurs ennemis communs, et il refusa sagement la proposition que lui faisait Abubeker, d’abdiquer le gouvernement des Arabes. Après un règne de deux ans, le vieux calife entendit la voix de l’ange de la mort. Dans son testament, et de l’aveu tacite de ses compagnons, il confia le sceptre à l’inébranlable et intrépide vertu d’Omar. « Je n’ai pas besoin de cette dignité », dit le modeste musulman. « Mais la dignité a besoin de vous, » lui répondit Abubeker, qui mourut en priant avec ferveur que le Dieu de Mahomet voulût bien ratifier son choix, et inspirer aux musulmans la concorde et la soumission. [D’Omar. A. D. 634. Juillet 24.]Sa prière fut exaucée, car Ali se consacra à la solitude et à la prière, et il fit profession de respecter le mérite et la dignité de son rival, qui le consola de la perte de l’empire par les marques les plus flatteuses de confiance et d’estime. Omar fut assassiné la douzième année de son règne. Craignant de charger sa conscience des péchés de son successeur, il ne voulut nommer au trône ni son fils ni Ali, et laissa à six de ses plus respectables compagnons le soin difficile de choisir un commandeur des croyans. Ali fut encore blâmé par ses amis[170] d’avoir permis que ses droits fussent soumis au jugement des hommes, et d’avoir reconnu leur juridiction en acceptant une place parmi les six électeurs. Il aurait pu obtenir leur suffrage s’il eût daigné promettre de se conformer d’une manière rigoureuse et servile, non-seulement au Koran et à la tradition, mais aux résolutions des deux anciens[171]. [D’Othman. A. D. 644. Nov. 6.]Othman, qui avait été secrétaire de Mahomet, accepta le gouvernement à ces conditions, et ce ne fut qu’après le troisième calife, c’est-à-dire vingt-quatre ans après la mort du prophète, qu’Ali fut revêtu, par le choix du peuple, de la qualité de roi et de grand pontife. Les mœurs des Arabes n’avaient rien perdu de leur simplicité primitive, et le fils d’Abu-Taleb méprisa la pompe et les vanités de ce monde. À l’heure de la prière il se rendit à la mosquée de Médine, vêtu d’une légère étoffe de coton, la tête couverte d’un turban grossier, portant ses pantoufles d’une main, et de l’autre s’appuyant sur son arc qui lui tenait lieu de bâton. Les compagnons du prophète et les chefs des tribus saluèrent leur nouveau souverain, et lui présentèrent la main droite en signe de fidélité.

Discorde des Turcs et des Persans.

Les maux qu’entraînent les disputes de l’ambition se bornent, pour l’ordinaire, aux temps et aux lieux où s’élevèrent ces disputes ; mais la discorde religieuse des amis et des ennemis d’Ali, renouvelée à tous les siècles de l’hégyre, alimente encore aujourd’hui la haine immortelle des Turcs et des Persans[172]. Les derniers, flétris du nom de shiites ou sectaires, ont ajouté au symbole musulman cet article de foi : que si Mahomet est l’apôtre de Dieu, son compagnon Ali en est le vicaire. Dans le commerce habituel de la vie et dans leur culte public, ils chargent d’imprécations les trois usurpateurs dont l’élévation successive l’a si long-temps, en dépit de ses droits, éloigné de la dignité d’iman et de calife ; et le nom d’Omar exprime dans leur langue le comble de la scélératesse et de l’impiété[173]. Les sonnites, dont la doctrine est avouée généralement et fondée sur la tradition orthodoxe des musulmans, suivent une opinion plus impartiale, ou du moins plus décente. Ils respectent la mémoire d’Abubeker, d’Omar, d’Othman et d’Ali, tous saints et légitimes successeurs du prophète ; mais persuadés que le degré de sainteté a déterminé l’ordre de la succession[174], ils donnent la dernière place à l’époux de Fatime. L’historien, qui d’une main inaccessible aux monumens de la superstition, pèsera le mérite des quatre califes, prononcera que leurs mœurs furent également pures et exemplaires ; que leur zèle fut ardent, et, selon toute apparence, sincère ; et qu’au milieu de leurs richesses et de leur puissance, ils consacrèrent leur vie à la pratique des devoirs de la morale et de la religion ; mais les vertus publiques d’Abubeker et d’Omar, la sagesse du premier et la sévérité du second maintinrent leur état en paix et en prospérité. Le caractère faible et la vieillesse d’Othman le rendirent incapable d’augmenter l’empire par des conquêtes ou de soutenir le fardeau du gouvernement. Il déléguait son autorité, et on le trompait ; il donnait sa confiance, et on le trahissait. Les plus sages d’entre les fidèles lui furent inutiles ou devinrent ses ennemis, et ses prodigues largesses ne firent que des ingrats et des mécontens. L’esprit de discorde se répandit dans les provinces ; leurs députés s’assemblèrent à Médine, et l’on confondit avec les Charegites, fanatiques désespérés, qui rejetaient le joug de la subordination et celui de la raison, les Arabes qui, nés libres, demandaient qu’on réformât les abus dont ils se plaignaient, et qu’on punît les oppresseurs. Cufa, Bassora, l’Égypte et les tribus du désert armèrent leurs guerriers ; ils vinrent camper à environ une lieue de Médine, et déclarèrent impérieusement à leur souverain qu’il devait leur faire justice ou descendre du trône. Son repentir commençait à désarmer et à disperser les insurgens ; mais l’artifice de ses ennemis ralluma leur fureur ; et un perfide secrétaire se laissa engager à un faux qui perdit Othman de réputation, et précipita sa chute. Le calife avait perdu l’estime et la confiance des musulmans, seule garde de ses prédécesseurs : un blocus de six semaines le réduisit à manquer d’eau et de vivres, et les faibles portes du palais ne se trouvèrent défendues que par les scrupules de quelques rebelles plus timorés que les autres. Abandonné de ceux qui avaient abusé de sa facilité, le vénérable calife, laissé sans défense, n’eut plus qu’à attendre la mort : le frère d’Ayesha se présenta à la tête des assassins ; ils trouvèrent Othman le Koran placé sur sa poitrine, et le percèrent de mille coups. [Mort d’Othman. A. D. 655. Juin 18.]Après cinq jours d’anarchie, l’inauguration d’Ali apaisa le tumulte ; le refus de la couronne aurait produit un massacre général. Dans cette position critique, il soutint la fierté qui convenait au chef des Hashémites, il déclara qu’il aurait mieux aimé servir que régner ; il s’éleva contre la présomption des soldats étrangers, et exigea le consentement, sinon volontaire, du moins formel des chefs de la nation. On ne l’a jamais accusé d’avoir eu part à l’assassinat d’Omar, quoique la Perse célèbre indiscrètement la fête du meurtrier de ce calife. Ali avait d’abord employé sa médiation à accommoder la querelle d’Othman et de ses sujets, et Hassan, l’aîné de ses fils, fut insulté et blessé en défendant le calife. Au reste, il est douteux qu’Ali ait été bien ferme et bien sincère dans son opposition aux rebelles, et il est sûr qu’il profita de leur crime. Un tel appât était capable d’ébranler et de corrompre la vertu la mieux affermie. Ce n’était pas seulement sur la stérile Arabie que s’étendait le sceptre des successeurs de Mahomet ; les Sarrasins avaient été vainqueurs en Orient et en Occident ; les riches contrées de la Perse, de la Syrie et de l’Égypte, étaient le patrimoine du commandeur des fidèles.

Règne d’Ali. A. D. 655-660.

Une vie passée dans la prière et la contemplation n’avait point refroidi la guerrière activité d’Ali : parvenu à un âge mûr, avec une longue expérience de la vie, il laissait voir dans sa conduite la témérité et l’imprudence de la jeunesse. Les premiers jours de son administration, il négligea de s’assurer, par des bienfaits ou par des fers, la fidélité douteuse de Telha et de Zobeir, deux des chefs arabes les plus puissans. Ils se réfugièrent à la Mecque et ensuite à Bassora ; ils arborèrent l’étendard de la révolte, et s’emparèrent de la province d’Irak et de l’Assyrie, qu’ils avaient demandées en vain pour récompense de leurs services : le masque du patriotisme sert à couvrir les inconséquences les plus sensibles ; et les ennemis d’Othman, peut-être ses assassins, demandèrent à cette époque qu’on vengeât sa mort. Ils furent accompagnés, dans leur fuite, d’Ayesha, veuve de Mahomet, qui garda jusqu’au dernier moment de sa vie une haine implacable pour le mari et la postérité de Fatime. Les plus raisonnables des musulmans furent scandalisés de voir la mère des fidèles exposer dans un camp sa personne et sa dignité ; mais la multitude superstitieuse crut que sa présence consacrait la justice et assurait le succès de la cause qu’elle avait embrassée. Le calife, à la tête de vingt mille de ses fidèles Arabes et de neuf mille vaillans auxiliaires de Gufa, livra bataille, sous les murs de Bassora, aux rebelles supérieurs en nombre, et remporta la victoire. Telha et Zobeir, chefs de l’armée ennemie, furent tués dans ce combat, qui est le premier où les armes des musulmans se soient teintes du sang de leurs concitoyens. Ayesha, après avoir parcouru les rangs pour exciter les troupes, s’était placée au milieu du danger. Soixante-dix hommes, qui tenaient la bride de son chameau, furent tués ou blessés, et la cage ou litière où elle était renfermée, se trouva à la fin de l’action hérissée de javelines et de dards. L’auguste captive soutint avec fermeté les reproches du vainqueur, qui, avec les égards et l’affection qu’il devait toujours à la veuve de l’apôtre, la renvoya promptement au seul lieu où elle pût se trouver convenablement placée, au tombeau de Mahomet. Après cette victoire, qu’on appela la journée du chameau, Ali se porta vers un adversaire plus redoutable, vers Moawiyah, fils d’Abu-Sophian, qui avait pris le titre de calife, et était soutenu par les forces de la Syrie et le crédit de la maison d’Ommiyah. Depuis le passage de Thapsacus, la plaine de Siffin[175] se prolonge sur la rive occidentale de l’Euphrate. Sur ce terrain vaste et uni, les deux compétiteurs se livrèrent pendant cent dix jours une guerre d’escarmouches. La perte d’Ali dans les quatre-vingt-dix petits combats qui eurent lieu dans cet espace de temps, fut évaluée à vingt-cinq mille hommes, et celle de Moawiyah à quarante-cinq mille ; on compta parmi les morts vingt-cinq vétérans qui avaient combattu à Beder, sous le drapeau de Mahomet. Dans cette sanglante contestation, le calife légitime se montra supérieur à son rival pour la valeur et l’humanité. Il ordonna à ses troupes, sous des peines sévères, d’attendre le premier choc de l’ennemi, de faire grâce aux fuyards, et de respecter les cadavres des morts et l’honneur des captives. Il proposa généreusement d’épargner le sang des musulmans par un combat singulier ; mais son rival, effrayé, refusa un cartel qui lui paraissait un arrêt de mort. Ali, monté sur un cheval pie, chargea à la tête des siens, et rompit les rangs des Syriens, effrayés de la force irrésistible de sa pesante épée à deux tranchans. Toutes les fois qu’il couchait par terre un rebelle, il s’écriait, Allah Achbar, « Dieu est vainqueur : » et au milieu d’une bataille de nuit, on l’entendit répéter quatre cents fois cette formidable exclamation. Le prince de Damas méditait déjà son évasion ; mais la désobéissance et le fanatisme des troupes d’Ali arrachèrent à celui-ci la victoire, qui paraissait déclarée en sa faveur. Moawiyah troubla leur conscience en déclarant, avec solennité, qu’il en appelait au Koran, qu’il leur montrait exposé sur les piques de la première ligne des soldats ; et Ali fut réduit à souscrire une trêve honteuse et un compromis insidieux. Il se retira à Cufa, plein de douleur et d’indignation : son parti était découragé ; son adroit rival subjugua ou séduisit la Perse, l’Yémen et l’Égypte ; et le poignard du fanatisme, dirigé contre les trois chefs de la nation, n’atteignit que le compagnon de Mahomet. Trois charégites ou enthousiastes s’entretenant un jour dans le temple de la Mecque, des désordres de l’Église et de l’état, décidèrent que la mort d’Ali, de Moawiyah et d’Amrou, ami de celui-ci, et vice-roi de l’Égypte, rétablirait la paix et l’unité de la religion. Chacun des assassins choisit sa victime, empoisonna son glaive, se dévoua à la mort, et tous trois se rendirent secrètement au lieu où ils devaient exécuter leur crime. Ils étaient tous trois également déterminés ; mais le premier, trompé par une méprise, poignarda au lieu d’Amrou, le député qui siégeait à sa place ; le prince de Damas fut blessé dangereusement par le second, et le troisième porta, dans la mosquée de Cufa, un coup mortel au calife légitime, qui mourut dans la soixante-troisième année de son âge, en recommandant généreusement à ses enfans de terminer d’un seul coup le supplice de l’assassin. On eut soin de soustraire son sépulcre[176] à la connaissance des tyrans de la maison d’Ommiyah[177] ; mais dans le quatrième siècle de l’hégyre, on éleva, près des ruines de Cufa, un tombeau, un temple et une ville[178]. Des milliers de Shiites reposent dans cette terre sacrée aux pieds du vicaire de Dieu ; et le désert est animé par le concours des Persans, qui s’y rendent chaque année en foule, et qui croient leur pèlerinage aussi méritoire que celui de la Mecque.

Règne de Moawiyab. A. D. 655 ou 661-680.

Les persécuteurs de Mahomet usurpèrent l’héritage de ses enfans, et les défenseurs de l’idolâtrie devinrent les chefs suprêmes de sa religion et de son empire. L’opposition d’Abu-Sophian avait été violente et opiniâtre ; sa conversion fut tardive et forcée ; mais l’ambition et l’intérêt l’affermirent dans la foi qu’il venait d’embrasser ; il servit, il combattit, peut-être crut-il, et les nouveaux mérites de la famille d’Ommiyah firent oublier les torts de son ancienne ignorance. Moawiyah, fils d’Abu-Sophian et de la cruelle Henda, avait été honoré, dès sa première jeunesse, des fonctions ou du titre de secrétaire du prophète. Le judicieux Omar lui ayant donné le gouvernement de la Syrie, il administra plus de quarante ans cette importante province, soit en qualité d’agent subordonné ou de chef suprême, sans renoncer à la réputation d’homme vaillant et libéral ; il rechercha surtout celle d’homme humain et modéré. La reconnaissance attacha le peuple à son bienfaiteur, et les musulmans victorieux s’enrichirent des dépouilles de Chypre et de Rhodes ; le devoir sacré de poursuivre les assassins d’Othman fut le mobile et le prétexte de son ambition. Il exposa dans la mosquée de Damas la chemise ensanglantée du martyr : l’émir déplora le sort de son allié, et soixante mille Syriens jurèrent de lui demeurer fidèles et de venger Othman. Amrou, vainqueur de l’Égypte, qui lui seul valait une armée, fut le premier à saluer le nouveau monarque, et il divulgua ce dangereux secret, qu’on pouvait créer les califes arabes ailleurs que dans la ville du prophète[179]. L’adroit Moawiyah éluda la valeur de son rival, et après la mort d’Ali négocia l’abdication de son fils Hassan, dont l’âme était au-dessus ou au-dessous d’un empire de ce monde, et qui quitta sans regret le palais de Cufa pour se retirer dans une humble cellule près du tombeau de son grand-père. Le changement d’un empire électif en une monarchie héréditaire combla enfin les ambitieux désirs du calife. Quelques murmures de liberté ou de fanatisme attestèrent la répugnance des Arabes, et quatre citoyens de Médine refusèrent le serment de fidélité ; mais Moawiyah conduisit ses projets avec vigueur et avec adresse ; et Yezid son fils, d’un caractère faible et de mœurs dissolues, fut proclamé commandeur des croyans et successeur de l’apôtre de Dieu.

Mort d’Hosein. A. D. 680. Oct. 10.

On raconte le trait suivant de la bienfaisance de l’un des fils d’Ali. Un esclave qui, en servant à table, avait laissé tomber sur son maître une écuelle remplie de bouillon brûlant, se jeta à ses pieds, et pour échapper au châtiment, il répéta ce passage du Koran ; « Le paradis est pour ceux qui commandent à leur colère. — Je ne suis point en colère. — Et pour ceux qui pardonnent les offenses. — Je pardonne votre offense. — Et pour ceux qui rendent le bien pour le mal. — Je vous donne votre liberté et quatre cents pièces d’argent. » Hosein, frère cadet de Hassan, avec toute la piété de celui-ci, avait reçu en héritage une partie du courage de son père ; il servit avec honneur, contre les chrétiens, au siége de Constantinople. Il réunissait la primogéniture de la race d’Hashem, et le sacré caractère de petit-fils de l’apôtre ; il pouvait suivre ses prétentions contre Yezid, tyran de Damas, dont il méprisait les vices, et dont il n’avait jamais daigné reconnaître les titres. On transmit secrètement, de Cufa à Médine, une liste de cent quarante mille musulmans, qui se déclaraient en faveur de sa cause, et qui promettaient de s’armer de leur glaive dès qu’il se montrerait sur les bords de l’Euphrate. Malgré les conseils des plus sages de ses amis, il résolut de mettre sa personne et sa famille entre les mains d’un peuple perfide. Il traversa le désert de l’Arabie avec une nombreuse suite de femmes et d’enfans effrayés ; mais lorsqu’il approcha des frontières de l’Irak, la solitude du pays, et les apparences d’inimitié qu’il remarqua, lui inspirèrent des alarmes, et lui firent craindre la défection ou la ruine de son parti. Ses craintes étaient fondées ; Obeidollah, gouverneur de Cufa, avait amorti les premières étincelles d’une insurrection, et Hosein fut environné, dans la plaine de Kerbela, par cinq mille chevaux, qui interceptèrent sa communication avec la ville et le fleuve. Il pouvait encore se réfugier dans une forteresse du désert, qui avait bravé les forces de César et de Chosroès, et compter sur la fidélité de la tribu de Tai, qui aurait conférence avec le chef de la troupe ennemie, il demanda, ou qu’on lui permît de retourner à Médine, ou qu’on le plaçât dans une des garnisons de frontières qu’on entretenait contre les Turcs, ou enfin qu’on le conduisît sain et sauf devant Yezid ; mais les ordres du calife, ou ceux de son lieutenant, étaient rigoureux et absolus, et l’on répondit à Hosein qu’il devait se soumettre, en qualité de captif et de criminel, au commandeur des fidèles, ou s’attendre à porter la peine de sa rebellion. « Comptez-vous m’effrayer, répliqua-t-il, en me menaçant de la mort ? » Il passa la nuit suivante à se préparer à son sort avec une résignation calme et solennelle. Il consola sa sœur Fatime, qui déplorait la ruine de sa maison. « Nous ne devons avoir confiance qu’en Dieu, lui dit-il ; au ciel et sur la terre tout doit périr et retourner vers son créateur : mon frère, mon père, ma mère, valaient mieux que moi, et la mort du prophète doit nous servir d’exemple à tous. » Il pressa ses amis de pourvoir à leur sûreté par une prompte fuite ; d’une voix unanime ils refusèrent d’abandonner leur maître chéri ou de lui survivre ; il fortifia leur courage par une prière fervente et la promesse du paradis. Le matin de ce jour fatal, Hosein monta à cheval ; il prit son épée d’une main et le Koran de l’autre ; les généreux martyrs de sa cause étaient au nombre seulement de trente-deux cavaliers et de quarante fantassins ; mais ils avaient barricadé leurs flancs et leurs derrières avec les cordes de leurs tentes, et s’étaient fortifies par un fossé profond rempli de fagots allumes, selon l’usage des Arabes. Les ennemis s’avancèrent à regret, et un de leurs chefs, qui déserta suivi de trente guerriers, vint partager avec Hosein l’attente d’une mort inévitable. Dans les attaques corps à corps, ou dans les combats singuliers, le désespoir des Fatimites les rendit invincibles ; mais la multitude dont ils étaient environnés les accabla de loin d’un nuage de traits ; les chevaux et les hommes furent tués successivement : les deux partis consentirent à une trêve d’un moment pour l’heure de la prière ; et la bataille cessa enfin par la mort du dernier des compagnons d’Hosein. Seul alors, épuisé de fatigues et blessé, il s’assit à la porte de sa tente. Comme il buvait quelques gouttes d’eau pour se rafraîchir, un dard vint lui percer la bouche ; son fils et son neveu, deux jeunes gens de la plus grande beauté, furent tués dans ses bras. Il éleva alors vers le ciel ses mains couvertes de sang, et pria pour les vivans et pour les morts. Sa sœur sortit de la tente dans un accès de désespoir, conjurant le général des Cufiens de ne pas laisser égorger Hosein devant ses yeux ; une larme coula sur le visage vénérable du vieux général, et les plus hardis d’entre ses soldats reculèrent de tous côtés à l’approche du héros mourant qui s’offrait à leur glaive. L’impitoyable Shamer, nom détesté des fidèles, leur reprocha cette lâcheté, et le petit-fils de Mahomet mourut percé de trente-trois coups de lance ou de sabre. Les barbares foulèrent son corps à leurs pieds ; ils portèrent sa tête au château de Cufa, et l’inhumain Obeidollah lui frappa sur la bouche d’un coup de canne. « Hélas ! s’écria un vieux musulman, j’ai vu sur ces lèvres les lèvres de l’apôtre de Dieu. » Après tant de siècles et dans un climat si différent, cette scène tragique doit toucher le lecteur le plus froid[180] ; quant aux Persans, au retour de la fête de ce martyr, qu’ils célèbrent chaque année lorsqu’ils vont en pèlerinage à son tombeau, ils abandonnent leur âme à toute la frénésie de la douleur et de l’indignation.[181]

Postérité de Mahomet et d’Ali.

Lorsque les sœurs et les enfans d’Ali furent amenés chargés de chaînes au pied du trône de Damas, on conseilla au calife d’extirper une race chérie du peuple, qu’il avait offensée au point de ne plus espérer de réconciliation ; mais Yezid aima mieux suivre de plus doux conseils, et cette famille malheureuse fut renvoyée à Médine d’une manière honorable, pour y mêler ses larmes à celles de ses parens. La gloire du martyre l’emporta sur le droit de primogéniture, et les douze IMANS[182] ou pontifes de la religion persanne sont Ali, Hassan, Hosein et les descendans de celui-ci jusqu’à la neuvième génération. Sans armes, dénués de trésors et de sujets, ils jouirent successivement de la vénération du peuple, et excitèrent la jalousie des califes. Les dévots de leur secte vont encore visiter leurs tombeaux, soit à la Mecque ou à Médine, sur les bords de l’Euphrate ou dans la province du Khorasan. Leur nom a été souvent un prétexte de sédition ou de guerre civile ; mais ces augustes saints méprisèrent les vanités de ce monde ; ils se soumirent à la volonté de Dieu et à l’injustice des hommes, et consacrèrent leur innocente vie à l’étude et à la pratique de la religion. Le douzième et le dernier des imans, distingué par le surnom de Mahadi ou le Guide, vécut plus solitaire et fut encore plus religieux que ses prédécesseurs. Il se cacha dans une caverne près de Bagdad ; on ignore l’époque et le lieu de sa mort ; les dévots à sa mémoire disent qu’il n’est pas mort, et qu’il se montrera avant le jour du jugement pour détruire la tyrannie de Dejal ou de l’Antéchrist[183]. En l’espace de deux ou trois siècles, la postérité d’Abbas, oncle de Mahomet, s’était accrue au nombre de trente-trois mille personnes[184] : la race d’Ali peut s’être multipliée dans la même proportion ; le dernier individu de cette famille était au-dessus du premier et du plus grand des princes, et les plus illustres d’entre eux passaient pour être plus parfaits que les anges ; mais le malheur de leur situation et la vaste étendue de l’empire musulman offraient une ample carrière aux imposteurs adroits ou audacieux qui cherchaient à se faire un titre de quelques prétendus rapports de parenté avec cette race sacrée. Ce titre vague et équivoque a consacré le sceptre des Almohades en Espagne et en Afrique, des Fatimites en Égypte et en Syrie[185], des sultans de l’Yémen et des sophis de la Perse[186]. Il fut dangereux, sous leur règne, de contester leur naissance ; Mœz, un des califes fatimites, à qui on faisait une question indiscrète, répondit en tirant son cimeterre : « Voilà ma généalogie : » et jetant une poignée de pièces d’or à ses soldats : « Voilà ma famille et mes enfans. » Les descendans véritables ou supposés de Mahomet et d’Ali, soit princes, soit docteurs, nobles, marchands ou mendians, sont honorés des titres de sheiks ou chérifs ou émirs. Dans l’empire ottoman, ils se distinguent par un turban vert ; ils reçoivent une pension du trésor impérial ; ils ne sont jugés que par leur chef, et quelque abaissés qu’ils puissent être par la fortune ou par leur caractère, ils soutiennent toujours avec orgueil le titre de leur naissance. Une famille de trois cents personnes, postérité pure et orthodoxe du calife Hassan, s’est conservée sans tache et sans soupçon dans les saintes villes de la Mecque et de Médine : malgré les révolutions de douze siècles, elle a conservé la garde du temple et la souveraineté de la patrie de ses aïeux. La gloire ou le mérite de Mahomet anobliraient une race de plébéiens, et le sang si ancien des Koreishites surpasse la majesté beaucoup plus récente des autres rois de la terre[187].

Succès de Mahomet.

Les talens de Mahomet sont dignes de nos éloges, mais peut-être a-t-on accordé trop d’admiration à ses succès. Faut-il s’étonner qu’une foule de prosélytes aient embrassé la doctrine et partagé les passions d’un fanatique éloquent ? Depuis le temps des apôtres jusqu’à celui de la réforme, tous les hérésiarques ont employé la même séduction avec le même succès. Est-il donc incroyable qu’un particulier se soit saisi du glaive et du sceptre, qu’il ait subjugué ses compatriotes, et que ses armes victorieuses aient fondé une monarchie ? Dans les révolutions des dynasties de l’Orient, cent usurpateurs se sont élevés d’une extraction plus basse, ont vaincu de plus grands obstacles, fait de plus vastes conquêtes et possédé des empires plus étendus. Mahomet savait également prêcher et combattre, et la réunion de ces qualités opposées en apparence ajoutait à sa gloire et contribuait à son triomphe. Les divers moyens de la force et de la persuasion, du fanatisme et de la crainte, agissant continuellement les uns sur les autres, firent enfin céder toutes les barrières à leur irrésistible pouvoir. Sa voix appelait les Arabes à la liberté et à la victoire, à la guerre et aux rapines, à la jouissance en ce monde, et dans l’autre, des plaisirs qu’ils chérissent le plus : les privations qu’il imposa étaient nécessaires pour établir le crédit du prophète et exercer l’obéissance du peuple ; et sa doctrine trop raisonnable de l’unité et des perfections de Dieu était la seule chose qui pût s’opposer à ses progrès. [Permanence de sa religion.]Il ne faut pas être surpris de l’établissement, mais de la stabilité de sa religion. Douze siècles se sont écoulés, et les peuples d’une partie de l’Inde et de l’Afrique, et tous les sujets turcs de l’empire ottoman, ont conservé la pureté de la doctrine qu’il prêcha à la Mecque et à Médine. Si les apôtres saint Pierre et saint Paul revenaient au Vatican, ils demanderaient peut-être le nom de la divinité qu’on adore dans ce temple magnifique, avec tant de cérémonies mystérieuses : le culte d’Oxford ou de Genève les étonnerait moins ; mais ils seraient toujours obligés de s’instruire du catéchisme de l’Église et d’étudier les longs commentaires qu’on a publiés sur leurs écrits et sur les paroles de leur maître ; mais la mosquée de Sainte-Sophie représente, seulement avec plus de magnificence et des proportions plus étendues l’humble tabernacle élevé à Médine par les mains de Mahomet. Tous les musulmans ont résisté à la tentative d’abaisser les objets de leur foi et de leur dévotion au niveau des sens et de l’imagination de l’homme. « Je crois en un seul Dieu, et Mahomet est l’apôtre de Dieu ; » tel est leur simple et invariable profession de foi. Ils n’ont jamais dégradé par aucun simulacre l’image intellectuelle de la Divinité ; les honneurs rendus au prophète n’ont jamais excédé ceux que méritent les vertus humaines ; et les préceptes toujours vivans dans les cœurs ont contenu la reconnaissance de ses disciples dans les bornes de la raison et de la religion. Les sectaires d’Ali ont, il est vrai, consacré la mémoire de leur héros, de sa femme et de ses enfans ; et quelques-uns des docteurs persans prétendent que l’essence divine s’est incarnée dans la personne des imans ; mais tous les sonnites condamnent comme une impiété cette superstition, qui a achevé de prémunir contre le culte des saints et des martyrs. Les questions métaphysiques sur les attributs de Dieu et la liberté de l’homme ont été agitées dans les écoles des musulmans ainsi que dans celles des chrétiens ; mais chez les premiers elles n’ont jamais échauffé les passions du peuple ou troublé la tranquillité de l’état. C’est peut-être dans la séparation ou l’union des fonctions sacerdotales et des fonctions royales qu’il faut chercher la cause de cette différence remarquable. Il était de l’intérêt des califes, successeurs du prophète et commandeurs des fidèles, de réprimer et de décourager toutes les innovations religieuses : l’ordre du clergé, son ambition temporelle et spirituelle, sont des choses absolument inconnues aux musulmans ; et les sages de la loi sont les guides de leur conscience et les oracles de leur foi. Depuis l’Océan Atlantique jusqu’au Gange, le Koran est reconnu comme le code fondamental, non-seulement de la théologie, mais de la jurisprudence civile et criminelle, et l’infaillible et immuable sanction de la volonté de Dieu maintient les lois qui règlent les actions et la propriété des hommes. Cette servitude religieuse a, dans la pratique, quelques désavantages : l’ignorant législateur des musulmans a été souvent égaré par ses préjugés et par ceux de son pays, et les institutions établies pour le désert de l’Arabie, peuvent convenir assez mal, en bien des cas, à la richesse et à la population d’Ispahan et de Constantinople. Alors le cadi place respectueusement le Livre sacré sur sa tête, et l’interprète d’une manière plus conforme aux principes de l’équité et aux mœurs ou à la politique de son temps.

Du bien ou du mal qu’il a fait dans son pays.

Lorsqu’il s’agit, en dernier lieu, d’examiner quelle a été l’influence de la doctrine de Mahomet pour le bonheur ou le malheur de son pays, les chrétiens et les Juifs les plus violens ou les plus superstitieux conviendront sûrement que si ce prophète s’attribua une fausse mission, ce fut pour établir une doctrine salutaire et seulement moins parfaite que la leur. Il adopta pieusement pour base de sa religion la vérité et la sainteté des révélations de Moïse et de Jésus-Christ, leurs vertus et leurs miracles. Les idoles de l’Arabie disparurent devant le trône de Dieu ; le sang des victimes humaines fut expié par la prière, le jeûne, l’aumône, louables ou du moins innocens artifices de la dévotion, et Mahomet peignit les récompenses et les punitions de l’autre vie sous les images les plus conformes à l’esprit d’un peuple ignorant et charnel. Il était peut-être incapable de dicter un système détaillé de morale et de politique propre à ses compatriotes ; mais il inspirait aux fidèles un esprit de charité et d’affection ; il recommandait la pratique des vertus sociales, et, par ses lois et par ses préceptes, il réprimait la soif de la vengeance, et s’opposait à l’oppression des veuves et des orphelins. La foi et l’obéissance réunirent les tribus divisées, et la valeur, consumée jusque alors inutilement dans des querelles domestiques, se tourna avec énergie contre un ennemi étranger. Si l’impulsion avait été moins forte, l’Arabie, libre au dedans et formidable au dehors, aurait pu fleurir sous une longue suite de ses souverains naturels. Elle perdit sa souveraineté par l’étendue et la rapidité de ses conquêtes ; ses colonies furent dispersées en Orient et en Occident, et le sang des Arabes se mêla au sang de leurs prosélytes ou de leurs captifs. Après le règne des trois premiers califes, le trône fut transporté de Médine à la vallée de Damas et sur les bords du Tigre ; une guerre impie viola les deux cités saintes ; l’Arabie fléchit sous le joug d’un sujet, peut-être d’un étranger ; et les Bédouins du désert, revenus des chimères qu’ils s’étaient formées sur leur domination au dehors, reprirent leur ancienne et solitaire indépendance[188].

Notes
  1. Comme dans ce chapitre et dans le chapitre suivant je déploierai beaucoup d’érudition arabe, je dois déclarer ici ma parfaite ignorance des langues orientales et ma reconnaissance pour les savans interprètes qui m’ont communiqué leur savoir sur ce sujet en latin, en français et en anglais. J’indiquerai selon l’occasion les recueils, les versions et les histoires que j’ai consultés.
  2. On peut diviser en trois classes les géographes de l’Arabie : 1o. les Grecs et les Latins, dont on peut suivre les lumières progressives dans Agatharcides (De mari Rubro in Hudson, geographi minores, t. I), dans Diodore de Sicile (t. I, liv. II, p. 159-167, l. III, p. 211-216, éd. Wessel.), dans Strabon (l. XVI, p. 1112-1114), d’après Ératosthènes (p. 1122-1132, d’après Artemidore), dans Denys (Periegesis, 927-969), dans Pline (Hist. nat., V, 12 ; VI, 32), dans Ptolémée (Descript. et Tabulæ urbium dans Hudson, t. III). 2o. Les écrivains arabes qui ont traité ce sujet avec le zèle du patriotisme ou de la dévotion. Les extraits qu’a donnés Pococke (Specimen Hist. Arabum, p. 125-128) de la géographie du Sherif al Edrissi, ajoutent au mécontentement qu’a inspiré la version ou l’abrégé (p. 24, 27, 44, 56, 108, etc.) publié par les maronites, sous le titre absurde de Geographia nubiensis (Paris, 1619) ; mais les traducteurs latins et français, Greaves (dans Hudson, t. III) et Galland (Voyage de la Palestine, par La Roque, p. 265-346), nous ont fait connaître l’Arabie d’Abulféda, description la plus détaillée et la plus exacte que nous ayons de cette péninsule, à laquelle on peut ajouter cependant la Bibliothéque orientale de d’Herbelot, p. 120, et alibi passim. 3o. Les voyageurs européens, parmi lesquels Shaw (p. 438-455) et Niebuhr (Description, 1773 ; Voyages, tom. I, 1776), méritent une distinction honorable : Busching (Géographie par Berenger, t. VIII, p. 416-510) a fait une compilation judicieuse, et le lecteur doit avoir devant les yeux les cartes de d’Anville (Orbis veteribus notus, et la première partie de l’Asie), et sa Géographie anc. (t. I, p. 208-231).
  3. Abulféda, Descriptio Arabiæ, p. 1 ; d’Anville, l’Euphrate et le Tigre, p. 19, 20. C’est en cet endroit où se trouve le paradis ou le jardin d’un satrape, que Xénophon et les Grecs passèrent l’Euphrate pour la première fois. (Retraite des dix mille, l. I, c. 10, p. 29, édit. Wells.)
  4. Reland a prouvé avec beaucoup d’érudition superflue, 1o. que notre mer Rouge (le golfe d’Arabie) n’est qu’une partie du mare Rubrum, l’Ερυθρα θαλασση des anciens, qui se prolongeait jusqu’à l’espace indéfini de l’océan de l’Inde ; 2o. que les mots synonymes ερυθρος, αιθιοψς, font allusion à la couleur des noirs ou des nègres. (Dissert. miscell., t. I, p. 59-117.)
  5. Parmi les trente journées ou stations qu’il y a entre le Caire et la Mecque, on en compte quinze dénuées d’eau douce. Voy. la route des Hadjees, dans les Voyages de Shaw, p. 477.
  6. Pline traite, au douzième livre de son Histoire naturelle (l. XII, c. 42), des aromates, et surtout du thus ou de l’encens de l’Arabie : Milton rappelle dans une comparaison les odeurs aromatiques que le vent du nord-est apporte de la côte de Saba :

    — Many a league,
    Pleas’d with the grateful scent, old Ocean smiles.

    Paradise, Lost., liv. IV.
  7. Agatharcides assure qu’on y trouvait des morceaux d’or vierge, dont la grosseur variait depuis celle d’une olive jusqu’à celle d’une noix ; que le fer y valait deux fois, et l’argent dix fois plus que l’or (De mari Rubro, p. 60). Ces trésors réels ou imaginaires se sont évanouis, et l’on ne connaît pas maintenant une seule mine d’or en Arabie. (Niebuhr, Description, p. 124.)
  8. Consultez, lisez en entier et étudiez le Specimen Hist. Arabum de Pococke (Oxford, 1650, in-4o). Les trente pages du texte et de la version sont un extrait des dynasties de Grég. Abulpharage, que Pococke traduisit ensuite (Oxford, 1663, in-4o). Les trois cent cinquante-huit notes forment un ouvrage classique et original sur les antiquités arabes.
  9. Arrien indique les Ichthyophages de la côte de Hejaz (Periplus maris Erythrœi, p. 12), et il les indique encore au-delà d’Aden (p. 15). Il paraît vraisemblable que les côtes de la mer Rouge (prises dans l’acception la plus étendue) étaient occupées par ces sauvages, même dès le temps de Cyrus ; mais j’ai peine à croire qu’il y eût encore des cannibales parmi eux sous le règne de Justinien. (Procope, De bell. Persic., l. I, c. 19.)
  10. Voyez le Specimen Historiæ Arabum de Pococke, p. 2, 5, 86, etc. Le Voyage de M. d’Arvieux, en 1664, au camp de l’émir du mont Carmel (Voyage de la Palestine, Amsterdam, 1718), offre un tableau agréable et original de la vie des Bédouins, encore éclairci par Niebuhr (Description de l’Arabie, p. 327-344) et par M. de Volney (t. I, p. 343-385), le dernier et le plus judicieux de ceux qui ont publié des Voyages en Syrie.
  11. Lisez (ce n’est pas une tâche fâcheuse) les articles incomparables du Cheval et du Chameau dans l’Histoire naturelle de M. de Buffon.
  12. Voyez, sur les chevaux arabes, d’Arvieux (p. 159-173), et Niebuhr (p. 142-144). À la fin du treizième siècle, les chevaux de Neged passaient pour avoir le pied sûr ; ceux de l’Yémen, pour avoir de la force et être les plus utiles, et ceux de Hejaz paraissaient avoir la plus belle apparence. Les chevaux de l’Europe, qu’on reléguait dans la dixième et dernière classe, étaient généralement méprisés : on leur reprochait d’avoir trop de corps et trop peu de courage (d’Herbelot, Biblioth. orient., p. 339) ; ils avaient besoin de toutes leurs forces pour porter le cavalier et son armure.
  13. Qui carnibus camelorum vesci solent odii tenaces sunt, disait un médecin arabe (Pococke, Specimen, p. 88). Mahomet lui-même, qui aimait beaucoup le lait de la femelle de ce quadrupède, préférait la vache ; et il n’a pas fait mention du chameau ; mais le régime, à la Mecque et à Médine, était déjà moins frugal. (Gagnier, Vie de Mahomet, t. III, p. 404.)
  14. Marcien d’Héraclée (in Perip., p. 16, in t. I ; de Hudson, minor Géograph.) comptait cent soixante quatre villes dans l’Arabie Heureuse. L’étendue de ces villes pouvait être peu considérable, et la crédulité de l’écrivain était peut-être grande,
  15. Abulféda (in Hudson, t. III, p. 54) compare Saana à Damas, et c’est encore aujourd’hui la résidence de l’iman de l’Yémen (Voyages de Niebuhr, t. I, p. 331-342). Saana est à vingt-quatre parasanges de Dafar (Abulféda, p. 51), et à soixante-huit d’Aden (p. 53).
  16. Pococke, Specimen, p. 57 ; Geograph. Nubiensis, p. 52. Meriaba ou Mérab, qui avait six milles de circonférence, fut détruite par les légions d’Auguste (Pline, Hist. nat., VI, 32) ; et au seizième siècle elle ne s’était pas encore relevée (Abulféda, Descript. Arab., p. 58).
  17. Le nom de cité, Médine fut donnée κατ’ εξοχην à Yatreb (la Iatrippa des Grecs), où résidait le prophète. Abulféda calcule (p. 15) les distances de Médine par stations ou journées d’une caravane ; il en compte quinze jusqu’à Bahrein, dix-huit jusqu’à Bassora, vingt jusqu’à Cufah, vingt jusqu’à Damas ou jusqu’en Palestine, vingt-cinq jusqu’au Caire, dix jusqu’à la Mecque, trente depuis la Mecque jusqu’à Saana ou à Aden, et trente-un jours ou quatre cent douze heures jusqu’au Caire (Voyages de Shaw, p. 477), et selon l’estimation de d’Anville (Mesures itinér., p. 99), une journée de chemin était d’environ vingt-cinq milles anglais. Pline (Hist. nat., XII, 32) comptait soixante-cinq stations de chameaux depuis le pays de l’encens (Hadramaüt, dans l’Yémen, entre Aden et le cap Fartasch) jusqu’à Gaza en Syrie. Ces mesures peuvent aider l’imagination et jeter du jour sur les faits.
  18. C’est des Arabes qu’il faut tirer ce que nous pouvons savoir de la Mecque (d’Herbelot, Bibl. orient., p. 368-371 ; Pococke, Specim., p. 125-128 ; Abulféda, p. 11-40). Comme on ne permet à aucun mécréant d’entrer dans cette ville, nos voyageurs n’en parlent pas ; le peu de mots qu’on trouve à cet égard dans Thevenot (Voyag. du Levant, part. I, p. 490) avait été recueilli de la bouche suspecte d’un renégat africain. Des Persans y comptaient six mille maisons. (Chardin, l. IV, p. 167.)
  19. Strabon, l. XVI, p. 1110. D’Herbelot (Bibl. orient., p. 6) indique une de ces maisons de sel près de Bassora.
  20. Mirum dictu ex innumeris populis pars æqua in COMMERCIIS aut latrociniis degit (Pline, Hist. nat., VI, 32). Voyez le Koran de Sale, Sura 106, p. 503 ; Pococke, Spec., p. 2 ; d’Herbelot, Bibl. orient., p. 361 ; Prideaux, Vie de Mahomet, p. 5 ; Gagnier, Vie de Mahomet, t. I, p. 72-120, 126, etc.)
  21. Un docteur anonyme (Univers. History, vol. XX, édit. in-8o) a tiré de l’indépendance des Arabes une démonstration formelle de la vérité du christianisme. Un critique peut d’abord nier les faits et ensuite disputer sur le sens du passage de la Bible qu’on allègue (Genès., XVI, 12), sur l’étendue de son application et sur le fondement de la généalogie.
  22. Il fut subjugué (A. D. 1173) par un frère du grand Saladin, qui établit une dynastie des Curdes ou des Ayoubites. (Guignes, Hist. des Huns, t. I, p. 425 ; d’Herbelot, p. 477.)
  23. Par le lieutenant de Soliman Ier (A. D. 1538), et par Selim II (1568). Voy. Cantemir (Hist. de l’empire Ottoman, p. 201-221.) Le pacha qui résidait à Saana, donnait des ordres à vingt-un beys ; mais jamais il n’envoya aucun revenu à la Porte (Marsigli, Stato Militare dell’ imperio Ottomanno, p. 124), et les Turcs en furent chassés vers l’an 1630. (Niebuhr, p. 167, 168.)
  24. Les principales villes de la province romaine, qu’on appelait Arabie et la troisième Palestine, étaient Bostra et Petra, qui comptaient de l’année 100, époque où elles furent subjuguées par Palma, lieutenant de Trajan. (Dion-Cassius, l. LXVIII). Pétra était la capitale des Nabathéens, qui tiraient leur nom de l’aîné des enfans d’Ismaël (Genès., XXV, 12, etc., avec les Commentaires de saint Jérôme, de Le Clerc et de Calmet). Justinien abandonna un pays de palmiers de dix journées de marche, au sud d’Ælah (Procope, De bell. persico, l. I, c. 19) ; et les Romains avaient un centurion et une douane (Arrien, en Periplo Maris Erythrœi, p. 11, in Hudson, t. I) dans un endroit (λευκη κωμη, Pagus Albus, Hawara) du territoire de Médine (d’Anville, Mémoire sur l’Égypte, p. 243). C’est sur ces possessions réelles et quelques incursions nouvelles de Trajan (Peripl., p. 14, 15) que les historiens et les médailles ont fondé la supposition de la conquête de l’Arabie par les Romains.
  25. Niebuhr (Descript. de l’Arabie, p. 302, 303, 329-331) fournit les détails les plus récens et les plus authentiques sur le degré d’autorité que possèdent les Turcs en Arabie.
  26. Diodore de Sicile (t. II, l. XIX, p. 390-393 ; édit. de Wesseling) a fait clairement connaître l’indépendance des Arabes Nabathéens, qui résistèrent aux armes d’Antigone et à celles de son fils.
  27. Strabon, l. XVI, p. 1127-1129 ; Pline, Hist. nat., VI, 32. Ælius Gallus débarqua près de Médine, et fit près de trois cents lieues dans la partie de l’Yémen qui est entre Mareb et l’Océan. Le non ante devictis Sabeæ reginus (Od., I, 29), et les intacti Arabum thesauri (Od. III, 24) d’Horace, attestent l’indépendance encore vierge de l’Arabie.
  28. Voy. dans Pococke une histoire imparfaite de l’Yémen, Specim., p. 55-66 ; de Hira, p. 66-74 ; de Gassan, p. 75-78, sur tous les points qu’on a pu savoir, ou dont on a pu conserver le souvenir dans un temps d’ignorance.
  29. Les Σαρακηνικα φυλα, μυριαδες ταυτα, και το πλειστον αυτων ερημονομοι, και αδεσποτοι sont décrits par Ménandre (Excerpt. legat., p. 149), par Procope (De bell. pers., l. I, c. 17-19 ; l. II, c. 10), et avec les couleurs les plus vives, par Ammien-Marcellin (l. XIV, c. 4), qui les fait connaître dès le temps de Marc-Aurèle.
  30. On a ridiculement fait venir ce nom qu’emploient Ptolémée et Pline dans une acception plus réservée, et auquel Ammien et Procope donnent un sens plus étendu, de Sarah, femme d’Abraham ; on l’a fait venir d’une manière assez peu claire du village de Saraka μετα ΝαβαταιȢς (Stephan., De urbibus), et d’une manière plus plausible de mots arabes, qui signifient un caractère disposé au vol, ou qui désignent leur situation à l’Orient (Hottinger, Hist. orient,, liv. I, c. 1, p. 7, 8 ; Pococke, Specimen, p. 33-35 ; Assemani, Bibl. orient., t. IV, p. 567). Mais la dernière et la plus reçue de ces étymologies est réfutée par Ptolémée (Arabia, p. 2, 18, in Hudson, t. IV), qui remarque expressément la position occidentale et méridionale des Sarrasins, qui étaient alors une tribu obscure établie sur les frontières de l’Égypte. Cette dénomination ne peut donc pas avoir eu rapport au caractère national ; et puisqu’elle a été donnée par les étrangers, il faut en chercher l’origine non pas dans la langue arabe, mais dans une langue étrangère.
  31. Saraceni… mulieres aiunt in eos regnare. (Expositio totius Mundi, p. 3, in Hudson, t. III.) Le règne de Mavia est célèbre dans l’Histoire ecclésiastique. (Pococke, Specim., p. 69-83.)
  32. Μη εξειναι εκ των Βασιλειων, disent Agatharcides (De mari Rubro, p. 63, 64, in Hudson, t. I), Diodore de Sicile (t. I, l. III, c. 47, p. 215), et Strabon (l. XVI, p. 1124) ; mais je suis bien tenté de croire que c’est un de ces contes populaires ou de ces accidens extraordinaires que la crédulité des voyageurs a donnés si souvent pour un fait constant, pour une coutume ou pour une loi.
  33. Non gloriabantur antiquitius Arabes, nisi gladio, hospite, et ELOQUENTIA (Sephanius, apud Pococke, Specimen, p. 161, 162). Ils ne partageaient qu’avec les Perses ce don de la parole ; et les sentencieux Arabes auraient vraisemblablement dédaigné la dialectique simple et sublime de Démosthènes.
  34. Je dois rappeler au lecteur que d’Arvieux, d’Herbelot et Niebuhr, peignent des plus vives couleurs les mœurs et le gouvernement des Arabes, et que divers passages de la vie de Mahomet jettent du jour sur ces objets.
  35. Voyez le premier chapitre de Job, et en outre la longue muraille de quinze cents stades que Sésostris éleva depuis Péluse jusqu’à Héliopolis (Diodore de Sicile, t. I, l. I, p. 67). À cette époque les rois pasteurs avaient subjugué l’Égypte, sous le nom de Hycsos (Marsham, Canon. chron., p. 98-163, etc.).
  36. Ou selon un autre calcul, douze cents (d’Herbelot, Bibl. orient., p. 75). Les deux historiens qui ont écrit sur les Ayam-al-Arab, toutes les batailles des Arabes, vivaient aux neuvième et dixième siècles. Deux chevaux donnèrent lieu à la fameuse guerre de Dahes et de Gabrah, qui dura quarante ans, et qui devint proverbiale (Pococke, Specimen, p. 48).
  37. Niebuhr (Description, p. 26-31) rapporte la théorie et la pratique modernes des Arabes, dans la vengeance du meurtre. On peut retrouver dans le Koran (c. 2, p. 20 ; c. 17, p. 230), avec les observations de Sale, le caractère plus grossier de l’antiquité.
  38. Procope (De bell. pers., l. I, c. 16) place les deux mois de paix vers le solstice d’été ; mais les Arabes en comptent quatre, le premier mois de l’année, le septième, le onzième et le douzième ; et ils prétendent que dans une longue suite de siècles on n’a manqué que quatre ou six fois à cette trève (Sale, Disc. prélim., p. 147-150, et Notes sur le neuvième chapitre du Koran, p. 154, etc. ; Casiri, Bibl. hispano-arabica, t. II, p. 20, 21).
  39. Arrien, qui vivait au second siècle, remarque (in Periplo Maris Erythrœi, p. 12) la différence partielle ou totale des dialectes arabes. Pococke (Specimen, p. 150-154), Casiri (Bibl. hispano-arabica, t. I, p. 1, 83, 292 ; tom. II, p. 25, etc.) et Niebuhr (Descript. de l’Arabie, p. 72-86) ont traité fort en détail ce qui a rapport à la langue et à l’alphabet des Arabes ; mais je passe légèrement sur cet objet, n’ayant nul plaisir à répéter comme un perroquet des mots que je n’entends pas.
  40. Voltaire a inséré dans Zadig un conte familier (le Chien et le Cheval) pour prouver la sagacité naturelle des Arabes (d’Herbelot, Bibl. orient., p. 120, 121 ; Gagnier, Vie de Mahomet, t. I, p. 37-46) ; mais d’Arvieux, ou plutôt La Roque (Voyage de la Palestine, p. 92), a nié la supériorité dont se vantent les Bedouins. Les cent soixante-neuf Sentences d’Ali (traduites en anglais par Ockley, à Londres, 1718) donnent un échantillon de l’esprit de trait qui distingue les Arabes.
  41. Pococke (Specimen, p. 158-161) et Casiri (Bibl. hisp.-arab., t. I, p. 48-84, etc., 119 ; t. II, p. 17, etc.) parlent des poètes arabes antérieurs à Mahomet. Les sept poëmes de la Caaba ont été publiés en anglais par sir William Jones ; mais l’honorable mission dont on l’a chargé dans l’Inde, nous a privés de ses notes, beaucoup plus intéressantes que ce texte obscur et vieilli.
  42. Sale, Discours prélim., p. 29, 30.
  43. D’Herbelot, Bibl. orient., p. 458 ; Gagnier, Vie de Mahomet, t. III, p. 118. Caab et Hesnus (Pococke, Specim., p. 43, 46, 48) se distinguèrent aussi par leur libéralité ; et un poète arabe dit avec élégance du dernier : Videbis cum cum accesseris exultantem, ac si dares illi quod ab illo petis.
  44. Tout ce qu’on peut savoir maintenant de l’idolâtrie des anciens Arabes se trouve dans Pococke (Specim., p. 89, 136, 163, 164). Sa profonde érudition a été interprétée d’une manière très-claire et très-concise, par Sale (Discours prélim., p. 14-24) ; et Assemani (Bibl. orient., t. IV, p. 580-590) a ajouté des remarques précieuses.
  45. Ιερον αγιωτατον ιδρυται τιμωμενον υϖο παντων Αραβων περιττοτερον (Diodore de Sicile, t. I, l. III, p. 211) ; le genre et la situation se rapportent si bien, que je suis étonné qu’on ait lu ce passage curieux sans le remarquer et sans en suivre l’application. Toutefois Agatharcides (De mari Rubro, p. 58, in Hudson, t. I), que Diodore copie dans le reste de sa description, n’a pas fait mention de ce temple fameux. Le Sicilien en savait-il plus que l’Égyptien ? ou la Caaba a-t-elle été construite entre l’année de Rome 650, et l’année 746, époques de la composition de leurs ouvrages ? (Dodwell, in Dissertat., ad t. 1 ; Hudson, p. 72 ; Fabricius, Bibl. græc., t. II, p. 770.)
  46. Pococke, Specimen, p. 60, 61. De la mort de Mahomet nous montons à soixante-huit ans, et de sa naissance à cent vingt-neuf ans avant l’ère chrétienne. Le voile ou la toile, qui est aujourd’hui de soie et d’or, n’était autrefois qu’une pièce de toile de lin d’Égypte (Abulféda, Vit. Mohammed., c. 6, p. 14).
  47. Le plan original de la Caaba, qui a été copié servilement par Sale, par les auteurs de l’Histoire universelle, etc. est une esquisse faite par un Turc, que Reland (De religione Mohammed, p. 113-123) a corrigé et expliqué d’après de très-bonnes autorités. Consultez sur la Légende et la Description de la Caaba, Pococke (Specimen, p. 115-122) ; la Bibliothéque orientale de d’Herbelot (Caaba, Hagier, Zemzem, etc.), et Sale (Discours préliminaire, p. 114-122).
  48. Il paraît que Cosa, cinquième ancêtre de Mahomet, usurpa la Caaba (A. D. 440) ; mais Jannabi (Gagnier, Vie de Mahomet, t. I, p. 65-69) et Abulféda (Vit. Mohammed., c. 6, p. 13) racontent ce fait d’une manière différente.
  49. Maxime de Tyr, qui vivait au second siècle, attribue aux Arabes le culte d’une pierre. Αραβιοι σεβουσι μεν, οντινα δε Ȣκ οιδα, το δε αγαλυα ειδον ; λοθος ην τετραγωνος (Dissert. 8, t. I, p. 142, édit. Reiske) ; et les chrétiens ont répété ce reproche avec une grande véhémence (Clément d’Alex. in Protreptico, p. 40 ; Arnobe, Contra gentes, liv. VI, p. 246). Cependant ces pierres n’étaient que les Βαιτυλα de la Syrie et de la Grèce, si renommés dans l’antiquité sacrée et profane (Eusèb., Præp. Evangel., l. I, p. 37 ; Marsham, Canon. chron., p. 54-56).
  50. Le savant sir John Marsham (Canon. chron., p. 76-78, 301-304) discute avec exactitude les deux horribles sujets de Ανδροθυσια et de παιδοθυσια. Sanchoniaton tire de l’exemple de Chronus l’origine des sacrifices phéniciens ; mais nous ignorons si Chronus vivait avant ou après Abraham, ou même s’il a jamais existé.
  51. Κατ ετος εκαστον παιδα εθυον ; tel est le reproche de Porphyre ; mais il impute aussi aux Romains cette coutume barbare, qui avait été définitivement abolie, A. U. C. 657. Ptolémée (Tabul., p. 37 ; Arabia, p. 9-29) et Abulféda (p. 57) font mention de Dumætha, Daumat-al-Gendal ; et les Cartes de d’Anville placent ce lieu au milieu du désert, entre Chaibar et Tadmor.
  52. Procope (De bell. pers., l. I, c. 28), Evagrius (l. VI, c. 21) et Pococke (Specimen, p. 72-86) attestent les sacrifices humains des Arabes du sixième siècle. Le danger et la délivrance d’Abdallah sont une tradition plutôt qu’un fait constant (Gagnier, Vie de Mahomet, t. I, p. 82-84).
  53. Suillis carnibus abstinent, dit Solin (Polyhist., c. 33), qui copie cette étrange supposition de Pline (l. VIII, c. 68), que les cochons ne peuvent vivre en Arabie. Les Égyptiens avaient une aversion naturelle et superstitieuse pour cette bête malpropre (Marsham, Canon., p. 205). Les anciens Arabes pratiquaient aussi, post coitum, la cérémonie de l’ablution (Hérodote, l. I, c. 80), que la loi des musulmans a consacrée (Reland, p. 75, etc. ; Chardin, ou plutôt le Mollah de Shah Abbas, tom. IV, p. 71, etc.).
  54. Les docteurs musulmans n’aiment pas à traiter cette matière ; ils regardent cependant la circoncision comme nécessaire au salut ; ils prétendent même, que par une sorte de miracle, Mahomet naquit sans prépuce (Pococke, Spec., p. 319, 320 ; Sale, Disc. prélim., p. 106, 107).
  55. Diodore de Sicile (t. I, l. II, p. 142-145) a jeté sur leur religion le coup d’œil curieux mais superficiel d’un Grec. On doit estimer davantage leur astronomie ; car enfin ils s’étaient servis de leur raison, puisqu’ils doutaient que le soleil fût au nombre des planètes et des étoiles fixes.
  56. Simplicius (qui cite Porphyre), De cœlo, l. II, com. 46, p. 123 ; l. XVIII, ap. Marsham, Canon. chron., p. 474, qui doute du fait parce qu’il est contraire à ses systèmes. La date la plus ancienne des observations des Chaldéens, est de l’année 2234 avant Jésus-Christ. Après la conquête de Babylone par Alexandre, ces observations furent, à la prière d’Aristote, communiquées à l’astronome Hipparque. Quel beau monument dans l’histoire des sciences !
  57. Pococke (Specim., p. 138-146), Hottinger (Hist. orient., p. 162-203), Hyde (De relig. vet. Persar., p. 124-128, etc.) d’Herbelot (Sabi, p. 725, 726) et Sale (Discours prélimin.), excitent notre curiosité, plutôt qu’ils ne la satisfont, et le dernier de ces écrivains confond le sabéisme avec la religion primitive des Arabes.
  58. D’Anville (l’Euphrate et le Tigre, p. 130-147) détermine la situation de ces chrétiens équivoques. Assemani (Bibl. orient., t. IV, p. 607-614) peut avoir exposé leurs véritables dogmes ; mais c’est un travail hasardeux que de chercher à fixer la croyance d’un peuple ignorant, qui craint et qui rougit de dévoiler ses traditions secrètes.
  59. Les mages étaient établis dans la province de Bahrein (Gagnier, Vie de Mahomet, t. III, p. 114) et mêlés aux anciens Arabes (Pococke, Specimen, p. 146-150).
  60. Pococke, d’après Sharestani, etc. (Specimen, p. 60-134, etc.), Hottinger (Hist. orient., p. 212-238), d’Herbelot (Bibl. orient., p. 474-476), Basnage (Hist. des Juifs, t. VII, p. 185 ; t. VIII, p. 280) et Sale (Disc. prélim., p. 22, etc., 33, etc.) décrivent l’état des Juifs et des chrétiens en Arabie.
  61. Dans leurs offrandes ils avaient pour maxime de tromper Dieu au profit de l’idole, qui était moins puissante, mais plus irritable (Pococke, Specimen, p. 108-109).
  62. Les versions, juives ou chrétiennes que nous avons de la Bible, paraissent plus modernes que le Koran ; mais on peut croire qu’il y a eu des traductions antérieures ; 1o. d’après l’usage perpétuel de la synagogue, qui expliquait la leçon hébraïque par une paraphrase en langue vulgaire du pays ; 2o. d’après l’analogie des versions arménienne, persane et éthiopienne, expressément citées par les pères du cinquième siècle, qui assurent que les écritures avaient été traduites dans toutes les langues des Barbares. (Walton, Prolegomena, ad Biblia Polyglot., p. 34, 93, 97 ; Simon, Hist. crit. du vieux et du nouveau Testament, t. I, p. 180, 181, 282, 286, 293, 305, 306 ; t. IV, p. 206.)
  63. In eo conveniunt omnes, ut plebeio vilique genere ortum, etc. (Hottinger, Hist. orient., p. 136.) Cependant Théophane, le plus ancien des historiens grecs modernes, et le père de plus d’un mensonge, avoue que Mahomet était de la race d’Ismaël, εκ μιας γενικωτατης φυλης (Chron., p. 277).
  64. Abulféda (in Vit. Mohammed., c. 1, 2) et Gagnier (Vie de Mahomet, p. 25-97) exposent la généalogie du prophète, telle qu’elle est reçue parmi ses compatriotes. À la Mecque, je ne voudrais pas contester son authenticité ; mais à Lausanne, je me permettrai d’observer, 1o. que depuis Ismaël jusqu’à Mahomet l’intervalle est de deux mille cinq cents ans, et que les musulmans ne comptent que trente générations au lieu de soixante-quinze ; 2o. que les Bedouins modernes ignorent leur histoire, et ne s’embarrassent pas de leur généalogie (Voyage de d’Arvieux, p. 100-103).
  65. Les premiers germes de cette fable ou de cette histoire se trouvent dans le cent cinquième chapitre du Koran ; et Gagnier (Préface de la Vie de Mahomet, p. 18, etc.) a traduit le récit d’Abulféda, sur lequel ou peut chercher des éclaircissemens dans d’Herbelot (Bibl. orient., p. 12) et Pococke (Specimen, p. 64}. Prideaux (Vie de Mahomet) dit que c’est un mensonge de l’invention de ce prophète ; mais Sale (Koran, p. 501-503), à moitié musulman, attaque l’inconséquence de cet écrivain, qui croyait aux miracles de l’Apollon de Delphes. Maracci (Alcoran, t. I, part. II, p. 14 ; t. II, p. 823) attribue le prodige au diable, et force les musulmans d’avouer que Dieu n’aurait pas défendu contre les chrétiens les idoles de la Caaba.
  66. Les époques les plus sûres, celles d’Abulféda (in Vit., c. 1, p. 2), d’Alexandre ou des Grecs 882, de Bocht Naser ou Nabonasser 1316 ; nous donnent l’année 569 pour celle de la naissance de Mahomet. Les bénédictins ont trouvé le vieux calendrier arabe trop obscur et trop incertain pour y ajouter foi (Art de vérifier les dates, p. 15) ; d’après le jour du mois ou celui de la semaine, ils établissent un nouveau calcul, et reculent la naissance de Mahomet jusqu’au 10 novembre 570. Cette date s’accorderait avec l’année 882 des Grecs, que donnent Elmacin (Hist. Saracen., p. 5) et Abulpharage (Dynast., p. 101, et l’Errata de la version de Pococke). Nous travaillons aujourd’hui avec beaucoup de soin à connaître l’époque précise de la naissance de Mahomet, que peut-être cet ignorant prophète ne savait pas lui-même (*).
    (*) Quelques savans plus modernes fixent la naissance de Mahomet à l’an 571 de l’ère chrétienne. (Mohammeds religion, etc. von Cludius, p. 21.) (Note de l’Éditeur.)
  67. Selon d’autres, Abu-Taleb s’empara de l’héritage paternel de Mahomet, et chercha même à faire périr l’orphelin, qui fut obligé d’avoir recours à la protection de ses autres parens, de s’échapper et de suivre les caravanes. (Mohammeds religion aus dem Koran dargelegt, etc. von Cludius, p. 21.) (Note de l’Éditeur.)
  68. Voici le témoignage flatteur qu’Abu-Taleb rendit à sa famille et à son neveu. Laus Dei, qui nos à stirpe Abrahami et semine Ismælis constituit, et nobis regionem sacram dedit, et nos judices hominibus statuit. Porro Mohammed filius Abdollahi nepotis mei (nepos meus) quo cum ex æquo librabitur e Koraishidis quispiam cui non præponderaturus est, bonitate et excellentiâ, et intellectu et gloriâ et acumine etsi opum inops fuerit (et certe opes umbra transiens sunt depositum quod reddi débet), desiderio Chadijæ filiæ Chowailedi tenetur, et illa vicissim ipsius, quicquid autem dotis vice petieritis, ego in me suscipiam (Pococke, Specimen, à septimâ parte libri Ebu Hamduni).
  69. L’histoire de la Vie privée de Mahomet, depuis sa naissance jusqu’à sa mission, se trouve dans Abulféda (in Vit., c. 3-7) et dans les écrivains arabes, authentiques ou supposés, que cite Hottinger (Hist. orient., p. 204-211), dans Maracci (t. I, p. 10-14) et dans Gagnier (Vie de Mahomet, t. I, p. 97-134).
  70. Abulféda (in Vit., c. 65, 66), Gagnier (Vie de Mahomet, t. III, p. 272-289). Les traditions les plus vraisemblables sur la personne et les conversations du prophète, viennent d’Ayesha, d’Ali et d’Abu Horaira, surnommé le père d’un chat (Gagnier, t. II, p. 267 ; Ockley, Hist. of the Saracens, t. II, p. 149), et qui mourut l’an de l’hégyre 59.
  71. Ceux qui croient que Mahomet savait lire et écrire, n’ont donc pas examiné ce qui est écrit d’une autre main que la sienne, dans les suras ou chap. du Koran 7, 29 et 96. Abulféda (in vit., c. 7), Gagnier (Not. ad Abulféda, p. 15), Pococke (Specimen, p. 151), Reland (De religione Mohammed, p. 236) et Sale (Disc. prelim., p. 43) admettent sans contestation ces textes et la tradition de la Sonna. M. White est presque le seul qui nie l’ignorance du prophète, afin d’accuser son imposture. Ses raisons sont loin d’être satisfaisantes. Deux voyages de peu de durée aux foires de Syrie ne suffisaient sûrement pas pour acquérir des connaissances si rares parmi les citoyens de la Mecque ; et ce n’était pas à la signature d’un traité qui se fait toujours de sang-froid, que Mahomet aurait laissé tomber le masque. On ne peut tirer aucune conséquence de ce qu’on dit sur sa maladie et son délire. Avant qu’il songeât à se donner pour un prophète, il aurait dû montrer souvent dans la vie privée qu’il savait lire et écrire ; et ses premiers prosélytes, les membres de sa famille, auraient été les premiers à reconnaître et à accuser son hypocrisie scandaleuse. (White, Sermons, p. 203, 204 ; Notes, p. 36-38.)
  72. Le comte de Boulainvilliers (Vie de Mahomet, p. 201-228) fait voyager Mahomet comme le Télémaque de Fénelon et le Cyrus de Ramsay. Son voyage à la cour de Perse est vraisemblablement une fable, et je ne puis m’expliquer d’où vient cette exclamation : « Les Grecs sont pourtant des hommes ! » Presque tous les écrivains arabes, musulmans et chrétiens, parlent des deux Voyages de Syrie (Gagnier, ad Abulféda, p. 10).
  73. Je n’ai pas le temps d’examiner les fables et les conjectures qui ont été mises en avant sur le nom de ces étrangers, qu’accusent ou soupçonnent les infidèles de la Mecque. (Koran, c. 16, p. 223 ; c. 35, p. 297, avec les remarques de Sale ; Prideaux, Vie de Mahomet, p. 22-27 ; Gagnier, Not. ad Abulféda, p. 11-74 ; Maracci, t. II, p. 400). Prideaux lui-même a observé que ces arrangemens durent être secrets, et que la scène se passa au centre de l’Arabie.
  74. Abulféda (in vit., c. 7, p. 15 ; Gagnier, t. I, p. 133-135). Abulféda (Géogr. arab., p. 4) indique la position du mont Héra. Cependant Mahomet n’avait jamais entendu parler de la caverne d’Égérie, ubi nocturnæ Numa constituebat amicæ, du mont Ida, où Minos conversait avec Jupiter, etc.
  75. Koran, c. 9, p. 153. Al-Beidawi et les autres commentateurs cités par Sale, admettent cette accusation ; je ne vois pas que les traditions obscures ou absurdes des talmudistes puissent lui donner de la vraisemblance.
  76. Hottinger, Hist. orient., p. 225-228. L’hérésie des collyridiens fut apportée de Thrace en Arabie par quelques femmes, et leur nom vient du Κολλυρις ou gâteau qu’elles offraient à la déesse. Cet exemple, celui de Berylle, évêque de Bostra (Eusèbe, Hist. ecclés., l. VI, c. 33), et plusieurs autres, peuvent excuser ce reproche, Arabia hæreseon ferax.
  77. Lorsque le Koran parle de trois dieux (c. 4, p. 81 ; c. 5, p. 92), il est clair que Mahomet faisait allusion à notre mystère de la Trinité ; mais les commentateurs arabes ne voient dans ces passages que le père, le fils et la vierge Marie, Trinité hérétique que quelques Barbares soutinrent, dit-on, au concile de Nicée (Eutych., Annal., t. I, p. 440). Mais l’existence des marianites est contestée par le sincère Beausobre (Hist. du Manichéisme, t. I, p. 532) : et pour expliquer la méprise, il dit qu’elle vient du mot rouah (le Saint-Esprit), qui est du genre féminin dans quelques idiomes de l’Orient, et qui est au figuré la mère de Jésus-Christ dans l’Évangile des nazaréens.
  78. Ce système d’idées se développe philosophiquement dans l’exemple d’Abraham, qui dans la Chaldée s’opposa à la première introduction de l’idolâtrie (Koran, c. 6, p. 106 ; d’Herbelot, Bibl. orient., p. 13).
  79. Voyez le Koran, et surtout les chapitres 3 (p. 30), 57 (p. 437), 58 (p. 440), qui annoncent la toute-puissance du Créateur.
  80. Pococke (Specimen, p. 274, 284-292), Ockley (Hist. of the Saracens, v. 2, p. 82-95), Reland (De relig. Mohamm., l. I, p. 7-13) et Chardin (Voyages en Perse, t. IV, p. 4-28) traduisent les symboles les plus orthodoxes de l’islamisme. À cette grande vérité, qu’il n’existe rien de semblable à Dieu, Maracci (Alcoran, t. I, part. III, p. 87-94) oppose ridiculement cet argument, que Dieu a fait l’homme à son image.
  81. Voyez Reland (De relig. Moham., l. I, p. 17-47), Sale (Discours préliminaire, p. 73-86), Voyage de Chardin (t. IV, p. 28, 37, 39, 47), sur cette addition des Persans : Ali est le vicaire de Dieu. Au reste, le nombre précis des prophètes n’est pas un article de foi.
  82. Voyez, sur les livres apocryphes d’Adam, Fabricius, Codex pseudepigraphus, V. T., p. 27-29 ; sur ceux de Seth, p. 154-157 ; sur ceux d’Enoch, p. 160-219 : mais le livre d’Enoch est consacré, à quelques égards, par la citation de l’apôtre saint Jude. Syncelle et Scaliger allèguent en sa faveur un long fragment d’une légende.
  83. Les sept préceptes de Noé sont expliqués par Marsham (Canon. chronicus, p. 154-180), qui adopte en cette occasion le savoir et la crédulité de Selden.
  84. D’Herbelot a agréablement semé, dans ses articles Adam, Noé, Abraham, Moïse, etc., les légendes inventées par l’imagination des musulmans, qui ont construit leur édifice sur les fondemens de l’Écriture et du Talmud.
  85. Koran, c. 7, p. 128, etc. ; c. 10, p. 173, etc. ; d’Herbelot, p. 647, etc.
  86. Koran, c. 3, p. 40 ; c. 4, p. 80 ; d’Herbel., p. 390, etc.
  87. Voyez l’Évangile de saint Thomas, ou de l’Enfance, dans le Codex apocryphus N. T. de Fabricius, qui recueille les différens témoignages sur cet écrit (p. 128-158). Il a été publié en grec par Cotelier, et en arabe par Sike, qui croit que la copie que nous en avons est postérieure à Mahomet ; cependant ses citations s’accordent avec l’original sur le discours de Jésus-Christ au berceau, sur les oiseaux d’argile doués de la vie, etc. (Sike, c. 1, p. 168, 169 ; c. 36, p. 198, 199 ; c. 46, p. 206 ; Cotelier, c. 2, p. 160, 161).
  88. L’immaculée Conception de la vierge Marie se trouve indiquée d’une manière obscure dans le Koran (c. 3, p. 39), et expliquée plus clairement par la tradition des sonnites (Sale, note, et Maracci, t. II, p. 212). Saint Bernard réprouva, au douzième siècle, l’immaculée Conception, comme une nouveauté présomptueuse (Fra-Paolo, Istoria del concilio di Trento, l. II).
  89. Voyez le Koran, c. 3, v. 53, et c. 4, v. 156 de l’édition de Maracci. Deus est præstantissimus dolose agentium (éloge bizarre)… nec crucifixerunt eum, sed objecta est cis similitudo : expression qui pourrait s’accorder avec l’opinion des docètes ; mais les commentateurs croient (Maracci, t. II, p. 113, 115, 173 ; Sale, p. 42, 43, 79) qu’un autre homme, ami ou ennemi, fut crucifié à la place de Jésus-Christ. C’est une fable qu’ils avaient lue dans l’Évangile de saint Barnabé, et qui a été publiée, dès le temps de saint Irénée, par quelques ébionites (Beausobre, Hist. du manichéismne, t. II, p. 25 ; Mosheim, De reb. Christian. p. 353).
  90. On trouve cette accusation exprimée d’une manière fort obscure dans le Koran (c. 3, p. 45) ; mais ni Mahomet ni ses sectaires n’étaient assez versés dans les langues ou dans l’art de la critique, pour donner à leurs soupçons quelque poids ou quelque apparence de vérité. Au reste, les ariens et les nestoriens ont pu raconter quelques histoires sur ce point, et le prophète ignorant a pu prêter l’oreille aux assertions audacieuses des manichéens. Voyez Beausobre, t. I, p. 291-305.
  91. Entre autres prophéties de l’ancien et du nouveau Testament, dont la fraude et l’ignorance des musulmans ont perverti le sens, ils appliquent à leur prophète la promesse du Paraclet ou du Confortateur, que les montanistes et les manichéens s’étaient déjà appropriée (Beausobre, Hist. crit. du Manich., l. I, p. 263, etc.) ; et en faisant du mot περικλυτος, celui de παρακλητος, ce qui est aisé, ils en tirent l’étymologie du nom de Mahomet (Maracci, tom. I, part. I, p. 15-28).
  92. Voyez sur le Koran, d’Herbelot, p. 85-88 ; Maracci, t. I, in vit. Mohammed, p. 32-45 ; Sale, Discours prélimin. p. 56-70.
  93. Koran, c. 17, v. 89 ; Sale, p. 235, 236 ; Maracci, p. 410.
  94. Une secte d’Arabes croyait que la plume d’un mortel pouvait égaler ou surpasser le Koran (Pococke, Specimen, p. 221, etc.) ; et Maracci (polémique trop dur pour un traducteur) tourne en ridicule l’affectation de rimes qui se trouve dans le passage le plus applaudi (tom. I, part. II, p. 69-75).
  95. Colioquia (soit réels ou fabuleux) in media Arabia atque ab Arabibus habita (Lowth, De pœsi Hebræorum prælect. 32, 33, 34, avec Michaelis son éditeur allemand Epimetron IV). Cependant Michaelis (p. 671, 673) a remarqué plusieurs images qui viennent de l’Égypte, tels que l’elephantiasis, le papyrus, le Nil, le crocodile, etc. Il a caractérisé l’idiome dans lequel est écrit le livre de Job, par la dénomination équivoque d’Arabico-Hebræa La ressemblance de dialectes sortis de la même source, était beaucoup plus sensible dans leur enfance qu’à l’époque de leur maturité (Michaelis, p. 682 ; Schultens, in præfat. Job.).
  96. Al-Bochari mourut A. H. 224. Voyez d’Herbelot, p. 208, 416, 827 ; Gagnier, Not. ad Abulféda, c. 19, page 33.
  97. Voyez surtout les chapitres 2, 6, 12, 13, 17, du Koran. Prideaux (Vie de Mahomet, p. 18, 19) a confondu l’imposteur. Maracci, qui déploie un appareil plus savant, a fait voir que les passages du Koran qui nient les miracles de Mahomet, sont clairs et positifs (Alcoran, t. I, part. II p. 7-12), et que ceux qui semblent les affirmer sont ambigus et insuffisans (p. 12-22).
  98. Voyez le Specimen Hist. Arabum, le texte d’Abulpharage (p. 17), les Notes de Pococke (p. 187-190), d’Herbelot (Bibl. orient., p. 76, 77), les Voyages de Chardin, t. IV, p. 200-203). Maracci (Alcoran, t. I, p. 22-64) a laborieusement recueilli et réfuté les miracles et les prophéties de Mahomet, qui, selon quelques écrivains, montent à trois mille.
  99. Abulféda (in vit Mohammed., c. 19, p. 33) raconle fort en détail ce voyage nocturne, qu’il veut regarder comme une vision. Prideaux, qui en parle également (p. 31-40), aggrave les absurdités ; et Gagnier (t. I, p. 252-343) déclare, d’après le zélé Al-Jannabi, que nier ce voyage est ne pas croire au Koran. Cependant, le Koran ne nomme sur ce point ni le ciel, ni Jérusalem, ni la Mecque ; il ne laisse échapper que ces mots mystérieux : Laus illi qui transtulit servum suum ab oratorio Haram ad oratorium remotissimum (Koran, c. 17, v. I ; in Maracci, t. II, p. 407, car Sale se permet plus de licence dans sa version). Base bien légère pour la structure aérienne de la tradition.
  100. Mahomet avait dit dans le style prophétique, qui emploie le présent ou le passé au lieu du futur : Appropinquavit hora et scissa est luna (Koran, c. 54, v. I) dans Maracci, t. II, p. 688). On a pris cette figure de rhétorique pour un fait qu’on dit attesté par des témoins oculaires les plus dignes de foi (Maracci, t. II, p. 690). Les persans célèbrent toujours la fête de cet événement (Chardin, t. IV, p. 201) ; et Gagnier (Vie de Mahomet, t. I, p. 183-234) nous déroule ennuyeusement toute cette légende, sur la foi, à ce qu’il semble, du crédule Al-Jannabi. Cependant un docteur musulman a attaqué le principal témoin (apud Pococke, Specimen, p. 187). Les meilleurs interprètes expliquent le passage du Koran de la manière la plus simple (Al-Beidawi, apud Hottinger, Hist. orient., l. II, p. 302) ; et Abulféda garde le silence qui convenait à un prince et à un philosophe.
  101. Abulpharage (in Specimen, Hist. Arab., p. 17) ; et les autorités les plus respectables citées dans les notes de Pococke (p. 190-194) justifient son scepticisme.
  102. Maracci (Prodromus, part. IV, p. 9-24), Reland (dans son excellent Traité de religione mohammedicâ, Utrecht, 1717, p. 67-123), et Chardin (Voyage en Perse, t. IV, p. 47-195) donnent, d’après les théologiens persans et arabes, un détail très-authentique de ces préceptes sur le pèlerinage, la prière, le jeûne, les aumônes et les ablutions. Maracci est un accusateur partial ; mais le joaillier Chardin avait le coup d’œil d’un philosophe ; et Reland, savant judicieux, avait parcouru l’Orient sans sortir d’Utrecht. Tournefort raconte dans la quatorzième lettre (Voyage du Levant, t. II, p. 335-360, in-8o.) ce qu’il avait vu de la religion des Turcs.
  103. Mahomet (Koran de Sale, c. 9, p. 153) reproche aux chrétiens de se soumettre aux prêtres et aux moines, et d’avoir ainsi d’autres maîtres que Dieu. Maracci (Prodromus, part. III, p. 69, 70) excuse ce culte, surtout relativement au pape ; et il cite, d’après le Koran lui-même, le cas d’Eblis ou Satan, qui fut précipité du ciel pour avoir refusé d’adorer Adam.
  104. Koran, c. 5, p. 94, et la note de Sale, qui cite sur ce point Jallaloddin et Al-Beidawi. D’Herbelot déclare que Mahomet condamna la vie religieuse, et que les premiers essaims de fakirs, de derviches, etc., ne se montrèrent qu’après l’année 300 de l’hégyre (Bibl. orient., p. 292-718).
  105. Voyez les deux défenses portées sur ce point (Koran, c. 2, p. 25 ; c. 5, p. 94) ; l’une dans le style d’un législateur, et l’autre dans celui d’un fanatique. Prideaux (Vie de Mahomet, p. 62-64) et Sale (Discours préliminaire, p. 124) développent les motifs publics et les motifs particuliers qui ont déterminé Mahomet à cet égard.
  106. La jalousie de Maracci (Prodromus, part. IV, p. 33) le porte à faire l’énumération des aumônes plus libérales encore des catholiques de Rome. Il dit que quinze grands hôpitaux reçoivent des milliers de malades et de pèlerins ; qu’on y dote annuellement quinze cents filles ; qu’il y a cinquante-six écoles de charité pour les deux sexes, et que cent vingt confréries soulagent les besoins de leurs membres, etc. Les charités de Londres sont encore plus étendues ; mais je crains bien qu’il ne faille les attribuer plutôt à l’humanité qu’à la religion du peuple anglais.
  107. Voyez Hérodote (l. II, c. 123) et notre savant compatriote sir John Marsham (Canon. chron., p. 46). Le Αδης du même écrivain (p. 254-274) est une esquisse travaillée des régions infernales, telles qu’on les trouvait dans les descriptions imaginaires des Égyptiens et des Grecs, des poètes et des philosophes de l’antiquité.
  108. Le Koran (c. 2, p. 259, etc.) de Sale (p. 32) et de Maracci (p. 97) rapportent un miracle ingénieux qui satisfit la curiosité d’Abraham, et qui affermit sa croyance.
  109. Reland, toujours guidé par la bonne foi, démontre que Mahomet a réprouvé tous les incrédules (De religione mohammed., p. 128-142), qu’il n’y aura jamais de salut pour les diables (p. 196-199), que le paradis ne se bornera pas à des plaisirs sensuels (p. 199-205), que l’âme des femmes est immortelle (p. 205-209).
  110. Al-Beidawi, apud Sale, Koran, c. 9, p. 164. Le refus de prier pour un parent incrédule est justifié, selon Mahomet, par les devoirs d’un prophète et l’exemple d’Abraham, qui réprouva son propre père comme ennemi de Dieu. Cependant Abraham (ajoute-t-il, c. 9, v. 116, Maracci, t. II, p. 317) fuit sanè pius, mitis.
  111. Voyez sur le jour du jugement, sur l’enfer, le paradis, etc., le Koran (c. 2, v. 25 ; c. 56, 78, etc.), avec la réfutation virulente, mais remplie de savoir, de Maracci (dans ses Notes et dans le Prodromus, part. IV, p. 78, 120, 122, etc.), d’Herbelot (Bibl. orient., p. 368-375), Reland (p. 47-61) et Sale (p. 76-103). Les idées des mages sont exposées, d’une manière obscure et incertaine, par le docteur Hyde, leur apologiste (Hist. relig. Pers. c. 33, p. 402-412, Oxford, 1760). Bayle a prouvé dans l’article Mahomet, que l’esprit et la philosophie suppléent bien mal au défaut de connaissances précises.
  112. Avant de tracer l’histoire des opérations de Mahomet, je vais indiquer les auteurs ou les monumens que j’ai suivis. Les versions latine, française et anglaise du Koran, sont précédées de discours historiques, et les trois traducteurs, Maracci (t. I, p. 10-32), Savary (tom. I, p. 1-248) et Sale (Preliminary Discourse, p. 33-56) avaient étudié soigneusement la langue et le caractère de leur auteur. On a publié deux Vies particulières de Mahomet, l’une par le docteur Prideaux (Life of Mahomet, septième édition, Londres, 1718, in-8o.), et l’autre par le comte de Boulainvilliers (Vie de Mahomet, Londres, 1730, in-8o.). Mais le désir opposé de trouver un imposteur ou un héros, a trop souvent fait tort au savoir du premier et à la sincérité du second. L’article de la Bibliothéque orientale de d’Herbelot (p. 598-603) est tiré principalement de Novairi et de Mirchond ; mais M. Gagnier, originaire de France, et professeur de langues orientales à Oxford, est sur cet objet le meilleur et le plus exact des guides. Il a publié deux ouvrages bien faits (Ismaël Abulféda, De vitâ et rebus gestis Mohammedis, etc., latine vertit, præfatione et notis illustravit Joannes Gagnier, Oxford, 1723, in-fol. — La Vie de Mahomet, traduite et compilée de l’Alcoran, des traditions authentiques de la Sonna et des meilleurs auteurs arabes, Amsterdam, 1748, vol. in-12) : il a interprété, éclairci et suppléé le texte arabe d’Abulféda et Al-Jannabi ; le premier prince éclairé qui régna à Hamah en Syrie, A. D. 1310-1332 (Voy. Gagnier, Præfat. ad Abulféda) ; le second docteur crédule qui visita la Mecque, A. D. 1556 (d’Herbelot, p. 397 ; Gagnier, t. III, p. 209, 210). Tels sont les auteurs que j’ai suivis : d’après cette déclaration, le lecteur curieux pourra examiner plus en détail l’ordre des temps et l’ordre des chapitres. Je dois observer toutefois qu’Abulféda et Al-Jannabi sont des historiens modernes, et qu’on ne peut recourir à aucun écrivain du premier siècle de l’hégyre.
  113. Prideaux (p. 8) révèle, d’après les Grecs, les doutes secrets de la femme de Mahomet. Boulainvilliers (p. 272) développe les vues sublimes et patriotiques de Cadijah et des premiers disciples du prophète, comme s’il eût été le conseiller privé de Mahomet.
  114. Vezirus, portitor, bajulus, onus ferens ; et par une juste métaphore, ce nom plébéien fut appliqué aux colonnes de l’état (Gagnier, Not. ad Abulféda, p. 19). Je m’efforce de conserver le caractère de l’idiome arabe, autant que je puis l’apercevoir dans une traduction latine et française.
  115. Les passages du Koran en faveur de la tolérance sont énergiques et en grand nombre. Voyez c. 2, v. 257 ; c. 16, v. 129 ; c. 17, v. 54 ; c. 45, v. 15 ; c. 50, v. 39 ; c. 88, v. 21, etc., avec les notes de Maracci et de Sale. En général les savans peuvent juger selon qu’ils apercevront ou non ce caractère de tolérance, si tel chapitre a été révélé à la Mecque ou à Médine.
  116. Voyez le Koran (passim, et particulièrement c. 7, p. 123, 124, etc.) et la tradition des Arabes (Pococke, Specimen, p. 35-37). On montrait à mi-chemin, entre Médine et Damas, des cavernes de la tribu de Thamud, propres à des hommes d’une taille ordinaire (Abulféda, Arabiæ Descript., p. 43-44) ; on peut les attribuer avec assez de vraisemblance aux troglodites du monde primitif (Michaelis, ad Lowth, De pœsi Hebræor., p. 131-134 ; Recherches sur les Égyptiens, t. II, p. 48, etc.).
  117. Au temps de Job, les magistrats arabes punissaient réellement le crime d’impiété (c. 31, v. 26, 27, 28), et je rougis pour un respectable prélat (De pœsi Hebræorum, p. 650, 651, édit. Michaelis ; et Lettre d’un professeur à l’université d’Oxford, p. 15-53), de ce qu’il a justifié et célébré cette inquisition des patriarches.
  118. D’Herbelot, Bibl. orient., p. 445. Il cite une histoire particulière de la fuite de Mahomet.
  119. L’hégyre fut instituée par Omar, second calife, à l’imitation de l’ère des martyrs des chrétiens (d’Herbelot, p. 444), et, à proprement parler, elle commença soixante-huit jours avant la fuite de Mahomet, avant le premier de Moharren, ou le premier jour de cette année arabe, qui fut le vendredi 16 juillet, A. D. 622. (Abulféda, Vita Mohamm., c. 22, 23, p. 45-50 ; et l’édition qu’a donnée Greaves, des Epochæ Arabum d’Ullug Beig, etc., c. 1, p. 8-10, etc.)
  120. Les détails de la vie de Mahomet, depuis sa mission jusqu’à l’hégyre, se trouvent dans Abulféda (p. 14-45), et Gagnier (t. I, p. 134-251, 342-383). La légende qu’on trouve p. 187-234, est garantie par Al-Jannabi, et dédaignée par Abulféda.
  121. Abulféda (30, 33, 40, 86) et Gagnier (t. I, p. 343, etc. 349, etc ; t. II, p. 223, etc.) décrivent la triple inauguration de Mahomet.
  122. Prideaux (Vie de Mahomet, p. 44) se répand en reproches contre la scélératesse de l’imposteur qui dépouilla deux orphelins, fils d’un charpentier : c’est un reproche qu’il a tiré de la Disputatio contra Saracenos, composée en arabe avant l’année 1130 ; mais l’honnête Gagnier (ad Abulféda, p. 53) a démontré que ces deux auteurs ont mal saisi la valeur du mot al nagjar, qui signifie en cet endroit, non pas un obscur métier, mais une noble tribu d’Arabes. Abulféda décrit le mauvais état de ce terrain : son habile interprète a pensé, d’après Al-Bochari, qu’on en offrit la valeur, d’après Al-Jannabi, que l’achat se fit dans toutes les formes, et d’après Ahmed Ben Joseph, que le généreux Abubeker en paya la somme. Ainsi le prophète se trouve justifié sur ce point.
  123. Al-Jannabi (apud Gagnier, t. II, p. 246, 324) décrit le sceau et la chaire de Mahomet comme deux reliques précieuses : et le tableau qu’il donne de la cour du prophète est tiré d’Abulféda (c. 44, p. 85).
  124. Les huitième et neuvième chapitres du Koran sont les plus véhémens et les plus farouches ; et Maracci (Prodromus, part. IV, p. 59, 64) s’est élevé avec plus de justice que de discrétion contre les expressions ambiguës employées par l’imposteur.
  125. Les dévots chrétiens de notre siècle lisent avec plus de respect que de satisfaction les dixième et vingtième chapitres du Deutéronome, avec les commentaires pratiques de Josué, de David, etc. ; mais quelques évêques et les rabbins des premiers temps ont fait retentir avec plaisir et avec succès le tambour de la guerre sacrée. (Sale, Discours prélimin., p. 142, 143.)
  126. Abulféda, in Vit. Mohamm., p. 156. L’arsenal particulier de Mahomet était composé de neuf sabres, trois lances, sept piques ou demi-piques, un carquois et trois arcs, sept cuirasses, trois boucliers et deux casques (Gagn., t. III, p. 328, 334) ; on y trouvait de plus un étendard blanc et un drapeau noir (p. 335), vingt chevaux (p. 322), etc. La tradition a conservé deux de ses propos de guerre. (Gagnier, t. II, p. 88-337.)
  127. Le savant Reland (Dissertationes miscellaneæ, t. III, Dissert., 10, p. 3-53) a épuisé, dans une dissertation particulière, tout ce sujet, De jure belli Mohammedanorum.
  128. Le Koran (c. 3, p. 52, 53 ; c. 4, p. 70, etc, avec les Notes de Sale, et c. 17, p. 413, avec les Notes de Maracci) expose d’un ton sévère cette doctrine de la prédestination absolue, sur laquelle peu de religions ont des reproches à se faire. Reland (De Religion Mohamm., p. 61-64) et Sale (Discours prélimin., p. 103) développent les opinions des docteurs, et nos voyageurs modernes, le degré de confiance qu’elles inspirent aux Turcs ; confiance qui commence à décroître.
  129. Al-Jannabi (apud Gagnier, t. II, p. 9) lui donne soixante-dix ou quatre-vingt chevaux ; et en deux autres occasions antérieures à la bataille d’Ohud, il dit (p. 10) que Mahomet avait une troupe de trente, et à la page 66, un corps de cinq cents cavaliers. Abulféda, qui paraît plus exact, assure (in Vit. Mohammed., part. XXXI, p. 65) que les musulmans n’avaient que deux chevaux au combat d’Ohud. Les chameaux étaient en grand nombre dans l’Arabie Petrée ; mais il semble que les chevaux y étaient moins communs que dans l’Arabie Heureuse ou l’Arabie Déserte.
  130. Bedder-Houneene, à vingt milles de Médine et à quarante de la Mecque, est sur le grand chemin de la caravane de l’Égypte, et les pèlerins célèbrent annuellement la victoire du prophète par des illuminations, des fusées, etc. (Voyages de Shaw, p. 477.)
  131. Le lieu où Mahomet se retira pendant l’action, est appelé par Gagnier (in Abulféda, c. 27, p. 58 ; Vie de Mahomet, t. II, p. 30-33) umbraculum, une loge de bois avec une porte. Reiske (Annales Moslemici Abulfedæ, p. 23) traduit le même mot arabe par ceux de Solium, Suggestus editior ; et cette différence importe beaucoup à l’honneur de l’interprète et à celui du héros. Je suis fâché de voir avec quel orgueil et avec quelle aigreur Reiske reprend son collaborateur. Sæpe sic vertit, ut integræ paginæ nequeant nisi unâ liturâ corrigi : Arabiæ non satis callebat et carebat judicio critico (J.-J. Reiske, Prodidagmata ad Hagji Chalifæ Tabuleo, p. 228, ad calcem Abulfedæ Syriæ Tabulæ, Leipzig, 1766, in-4o.)
  132. Les expressions vagues du Koran (c. 3, p. 124-125 ; c. 8, p. 9) permettent aux commentateurs de supposer le nombre de mille, trois mille ou neuf mille anges ; le plus petit suffisait sans doute pour massacrer soixante-dix Koreishites (Maracci, Alcoran, t. II, p. 131). Au reste, les scholiastes avouent qu’aucun œil mortel n’aperçut cette troupe angélique (Maracci, p. 297). Ils raffinent sur les mots : « Non pas toi, mais Dieu, etc. » (c. 8, 16) ; d’Herbelot, Bibl. orient., p. 600, 601.
  133. Geogr. nubiensis, p. 47.
  134. Dans le troisième chapitre du Koran (p. 50-53, avec les Notes de Sale) le prophète donne quelques misérables excuses sur la défaite d’Ohud.
  135. Voy. sur les détails des trois guerres de Beder, d’Ohud et du fossé, entreprises par les Koreishites contre Mahomet, Abulféda (p. 56-61, 64-69, 73-77), Gagnier (t. II, p. 23-45, 70-96, 120-139), avec les articles de d’Herbelot et les Abrégés d’Elmacin (Hist. Seracen., p. 6, 7) et Abulpharage (Dynast., p. 102).
  136. Abulféda (p. 61, 71, 77, 87, etc.) et Gagnier (t. II, p. 61-65, 107-112, 139-148, 268-294) racontent les guerres de Mahomet contre les tribus juives de Kainoka, des Nadhirites, de Koraidha et de Chaibar.
  137. Abu Rafe, serviteur de Mahomet, assura, dit-on, que ses forces réunies à celles de sept autres personnes, essayèrent vainement de relever de terre la même porte (Abulféda, p. 90). Abu Rafe était un témoin oculaire ; mais qui témoignera pour lui ?
  138. Elmacin (Hist. Saracen., p. 9) et le grand Al-Zabari (Gagnier, t. II, p. 285) attestent le bannissement des Juifs. Cependant Niebuhr (Descript. de l’Arabie, p. 324) croit que la tribu de Chaibar professe encore la religion juive et la secte des karéites, et que dans le pillage des caravanes, les disciples de Moïse sont les associés de ceux de Mahomet.
  139. Abulféda (p. 84-87, 97-100, 102-111), Gagnier (t. II, p. 209-245, 309-322 ; t. III, p. 1-58), Elmacin (Hist. Saracen., p. 8, 9, 10), Abulpharage (Dynast., p. 103), racontent les progrès de la réduction de la Mecque.
  140. C’est après la conquête de la Mecque que le Mahomet de Voltaire imagine et exécute les plus horribles crimes. Le poète avoue qu’il n’est pas appuyé par l’histoire ; il se contente de dire pour sa justification, « Que celui qui fait la guerre à sa patrie au nom de Dieu, est capable de tout. » (Œuv. de Volt., t. XV, p. 282.) Cette maxime n’est ni charitable ni philosophique, et on doit sûrement quelques égards à la gloire des héros et à la religion des peuples. Je sais que la représentation de cette tragédie scandalisa beaucoup un ambassadeur turc qui se trouvait alors à Paris.
  141. Les docteurs musulmans disputent encore sur la question de savoir si la Mecque fut réduite par la force ou si elle se soumit de bon gré (Abulf., p. 107, et Gagnier, ad loc.) ; et cette dispute de mots est aussi importante que celle qu’on agite en Angleterre sur Guillaume le Conquérant.
  142. Chardin (Voyage en Perse, t. IV, p. 166) et Reland (Dissert. miscell., t. III, p. 51) en excluant les chrétiens de la péninsule d’Arabie, de la province de Hejas ou de la navigation de la mer Rouge, sont plus sévères que les musulmans eux-mêmes. Les chrétiens sont admis sans difficulté dans le port de Moka, et même dans celui de Gedda, et on n’a interdit aux profanes que la ville et l’enceinte de la Mecque. (Niebuhr, Description de l’Arabie, p. 308, 309 ; Voyage en Arabie, t. I, p. 205-248, etc.)
  143. Abulféda, p. 112-15 ; Gagnier, t. III, p. 67-88 ; d’Herbelot, art. Mohammed.
  144. Abulféda (p. 117-123) et Gagnier (t. III, p. 88-111) racontent le siége de Tayef, le partage du butin, etc. Al-Jannabi fait mention des machines et des ingénieurs de la tribu de Daws. On croyait que le fertile terrain de Tayef était une portion de la Syrie, amenée en cet endroit par le déluge universel.
  145. Abulféda (p. 121-133), Gagnier, t. III, p. 119-219), Elmacin (p. 10, 11) et Abulpharage (p. 103) racontent les dernières conquêtes et le dernier pèlerinage de Mahomet. La neuvième année de l’hégyre fut appelée l’année des ambassades. (Gagnier, Not. ad Abulfed., p. 121.)
  146. Comparez le superstitieux Al-Jannabi (ap. Gagnier, t. II, p. 232-255) avec Théophane (p. 276-278), Zonare (t. II, l. XIV, p. 86) et Cedrenus (p. 421) ; Grecs non moins superstitieux.
  147. Voyez sur la bataille de Muta et ses suites, Abulféda (p. 100-102) et Gagnier (t. II, p. 327-343). Καλεδος, dit Théophane, ον λεγȢσι μαχαιραν τȢ ΘεȢ.
  148. Nos historiens ordinaires, Abulféda (Vit. Moham., p. 123-127) et Gagnier (Vie de Mahomet, t. III, p. 147-163) racontent l’expédition de Tabuc ; mais nous avons l’avantage de pouvoir ici recourir au Koran (c. 9, p. 154-165), avec les Notes savantes et raisonnables de Sale.
  149. Le Diploma securitatis Ailensibus, est attesté par Ahmed-Ben-Joseph et par l’auteur Libri splendorum (Gagnier, Not. ad Abulféda, p. 125). Mais Abulféda lui-même, ainsi qu’Elmacin (Hist. Saracen., p. 11), quoiqu’ils conviennent des égards de Mahomet pour les chrétiens (p. 13), ne font mention que de la paix qu’il fit avec eux et du tribut qu’il leur imposa. En 1630, Sionita publia à Paris le texte et la version de la patente de Mahomet en faveur des chrétiens ; elle fut admise par Saumaise et rejetée par Grotius (Bayle, MAHOMET, Rem. A. A.). Hottinger doute de son authenticité (Hist. orient., p. 237). Renaudot fait valoir en sa faveur l’aveu des musulmans (Hist. patriarch. Alexand., p. 169) ; mais Mosheim (Hist. ecclés., p. 224) montre la futilité de leur opinion, et il penche vers celle qui croit la patente supposée. Cependant Abulpharage cite le traité de l’imposteur avec le patriarche Nestorien (Assemani, Bibl. orient., t. II, p. 418) ; mais Abulpharage était primat des jacobites.
  150. Théophane, Zonare et le reste des Grecs, assurent que Mahomet avait des accès d’épilepsie ; et cette assertion est avidement adoptée par la bigoterie grossière de Hottinger (Hist. orient., p. 10, 11), de Prideaux (Vie de Mahomet, p. 12) et de Maracci (t. II), Alcoran (p. 762, 768). Les titres de deux chapitres du Koran (73, 74), intitulés l’enveloppé et le couvert, assignés à l’appui de ce fait, ne se prêtent que bien difficilement à une pareille interprétation. Le silence ou l’ignorance des commentateurs musulmans est plus décisif qu’une dénégation péremptoire ; et Ockley (Hist. of the Saracen., t. I, p. 301), Gagnier (ad Abulféda, p. 9, Vie de Mahomet, t. I, p. 118) et Sale (Koran, p. 469-474) se rangent du côté le plus charitable.
  151. Abulféda (p. 92) et Al-Jannabi (apud Gagnier, t. II, p. 286-288), ses zélés partisans, avouent avec franchise ce poison, dont l’effet était d’autant plus ignominieux, que la femme qui le lui avait donné, avait eu l’intention de démontrer par là l’imposture du prophète.
  152. Les Grecs et les Latins ont inventé et répandu cette fable ridicule que de forts aimants tiennent le tombeau de Mahomet suspendu à la voûte du temple de la Mecque, σημα μετεωριζομενον. (Laonicus Chalcocondyles, De rebus turcicis, l. III, p. 66). Voyez le Dictionnaire de Bayle, art. Mahomet, Rem. EE. FF. Sans faire usage de la philosophie, il suffit d’observer, 1o. que le prophète n’a pas été enterré à la Mecque ; 2o. que son tombeau, qui est à Médine, a été vu par des millions de pèlerins, et qu’il se trouve placé à terre (Reland, De religione mohammed., l. II, c. 19, p. 209-211 ; Gagnier, Vie de Mahomet, t. III, p. 263-268).
  153. Al-Jannabi fait l’énumération (Vie de Mahomet, t. III, p. 372-391) des devoirs très-variés du pèlerin qui va visiter le tombeau du prophète et celui de ses compagnons ; et le savant casuiste décide que cet acte de dévotion est presque de rigueur comme l’accomplissement d’un précepte divin, et qu’il a presque le même mérite. Les docteurs disputent entre eux pour savoir laquelle des deux villes de la Mecque ou de Médine doit obtenir la prééminence (p. 391-394).
  154. Abulféda (Vit. Moham., p. 133-142) et Gagnier (Vie de Mahomet, t. III, p. 220-271) décrivent la dernière maladie, la mort et l’enterrement de Mahomet. Les détails les plus secrets et les plus intéressans ont été donnés dans le principe par Ayesha, par Ali, par les fils d’Abbas, etc. ; et comme ils habitaient Médine, et qu’ils survécurent au prophète plusieurs années, ils purent répéter ces pieux récits à une seconde et à une troisième génération de pèlerins.
  155. Les chrétiens se sont avisés assez imprudemment de donner à Mahomet un pigeon privé qui semblait descendre du ciel et lui parler à l’oreille ; comme Grotius appuie sur cette supposition de miracle (De veritate religionis christianæ), son traducteur arabe, le savant Pococke, lui a demandé le nom de ses auteurs ; Grotius a avoué que le fait était inconnu aux musulmans. On a supprimé ce pieux mensonge dans la version arabe, de peur qu’il n’excitât l’indignation et le rire des sectateurs de Mahomet ; mais on l’a conservé, pour l’édification des fidèles, dans les nombreuses éditions du texte latin. (Pococke, Specimen Hist. Arabum, p. 186-187 ; Reland, De religione moham., l. II, c. 39, p. 259-262.)
  156. Εμοι δε τȢτο εςιν εκπαδος αρξαμενον φωνη τις γιγνομενη η οταν γενηται αει αποτρεπει με τȢτȢ ό ανμελλπραττειν, προτρεπει δε Ȣποτε. (Platon, in Apolog. Socrat., c. 19, p. 121, 123, édit. Fischer.) Les exemples familiers que Socrate fait valoir dans son Dialogue avec Théages (Platonis opera, t. I, 128, 129, édit. H. Étienne) sont au-dessus de la prévoyance humaine, et l’inspiration divine (le Δαιμονιον) du philosophe se trouve clairement énoncée dans les Memorabilia de Xénophon. Cicéron (De divinat., l. LIV) et les quatorzième et quinzième Dissertations de Maxime de Tyr (p. 153-172, édit. Davis) exposent les idées des platoniciens les plus raisonnables.
  157. Voltaire, dans un de ses nombreux écrits, compare Mahomet dans sa vieillesse à un fakir « qui détache la chaîne de son cou pour en donner sur les oreilles à ses confrères. »
  158. Gagnier expose avec la même impartialité cette loi humaine de Mahomet, et les meurtres de Caab et de Sophian, que le prophète excita et approuva. (Vie de Mahomet, t. II, p. 69, 97, 208.)
  159. Consultez, sur la vie domestique de Mahomet, Gagnier et les chapitres correspondans d’Abulféda ; sur son régime diététique (t. III, p. 285-288) ; sur ses enfans (p. 189-289) ; sur ses femmes (p. 290-303) ; sur son mariage avec Zeineb (t. II, p. 152-160) ; sur ses amours avec Marie (p. 303-309) ; sur la fausse accusation d’Ayesha (p. 186-199). Sur ces trois derniers faits, le témoignage le moins récusable se trouve dans les vingt-quatrième, trente-troisième et soixante-sixième chapitres du Koran, avec le Commentaire de Sale. Prideaux (Vie de Mahomet, p. 80-90) et Maracci (Prodrom. Alcoran., part. IV, p. 49-59) ont malignement exagéré les faiblesses de Mahomet.
  160. Incredibile est quo ardore apud cos in Venerem uterque solvitur sexus. Ammien-Marcellin, l. XIV, c. 4.
  161. Sale (Discours préliminaire, p. 133-137) fait une récapitulation des lois sur le mariage, le divorce, etc. ; et celui qui aura lu l’Uxor hebraica de Selden y reconnaîtra plusieurs ordonnances des Juifs.
  162. Le calife Omar décida, dans un cas mémorable, que tous les témoignages de présomption ne compteraient point, et que les quatre témoins devaient avoir vu stylum in pixide. (Abulféda, Annales Moslemici, p. 71, vers. Reiske.)
  163. Sibi robur ad generationem, quantum triginta viri habent, inesse jactaret : ita ut unicâ horâ posset undecim fæminis SATISFACERE, ut ex Arabum libris refert sanctus Petrus Paschasius, c. 2. (Maracci, Prodr. Alcoran., part. IV, p. 55. Voyez aussi les Observ. de Belon, l. III, c. 10, fol. 179 recto.) Al-Jannabi (Gagnier, t. III, p. 287) cite Mahomet lui-même, qui se vantait de surpasser tous les hommes en vigueur conjugale ; et Abulféda rapporte cette exclamation d’Ali, qui lavait le corps du prophète après sa mort : O propheta certe penis tuus cælum versus erectus est. (In Vit. Mohammed, p. 140.)
  164. J’emprunte ici le style d’un père de l’Église, εναθλευων Ηρακλης τριοκαιδεκατον αθλον (saint Grégoire de Nazianze, Orat. 3, p. 108 }.
  165. Selon la version la plus commune et la plus glorieuse, Hercule remporta en une seule nuit cinquante victoires sur les filles vierges des Thestius (Diod., Sicul., t. I, l. IV, p. 274 ; Pausanias, l. IX, p. 763 ; Stace, Sylv., l. I, eleg. 3, v. 42) ; mais Athénée lui accorde sept nuits pour ces exploits (Deipnosophist., l. XIII, p. 556) ; et Apollodore dit qu’Hercule, qui n’avait alors que dix-huit ans, rendit mères les cinquante filles de Thestius en cinquante nuits (Bibl., l. II, c. 4, p. 111, cum notis Heyne, part. I, p. 332).
  166. Abulféda, in vit. Moham., p. 12, 13, 16, 17, cum notis Gagnier.
  167. Cette esquisse de l’Histoire arabe est tirée de la Bibliothéque orientale de d’Herbelot (articles Aboubèkre, Omar, Othman, Ali, etc.), des Annales d’Abulféda, d’Abulpharage et d’Elmacin, et surtout de l’Histoire des Sarrasins d’Ockley (vol. I, p. 1-10, 115-122, 229-249, 363-372, 378-391, et le second volume presque en entier). Au reste, on doit adopter avec précaution les traditions des sectes ennemies ; c’est une rivière qui devient plus vaseuse à mesure qu’elle s’éloigne de sa source. Chardin a copié trop fidèlement les fables et les erreurs des Persans modernes (Voyages, t. II, p. 235-250, etc.).
  168. Ockley a donné à la fin de son second volume une version anglaise des cent soixante-neuf maximes qu’il attribue en hésitant à Ali, fils d’Abu-Taleb. On trouve dans sa préface tout l’enthousiasme d’un traducteur. Au reste, ces maximes offrent un tableau vrai, mais sombre, de la vie humaine.
  169. Ockley (Hist. of the Saracens, vol. I, p. 5, 6) suppose, d’après un manuscrit arabe, qu’Ayesha n’approuvait point que son père remplaçât l’apôtre. Ce fait, si peu vraisemblable en lui-même, ne se trouve ni dans Abulféda, ni dans Al-Jannabi, ni dans Al-Bochari ; ce dernier cite cependant une tradition sur Ayesha venue d’elle-même (in vit. Mohammed, p. 136 ; Vie de Mahomet, t. III, p. 236).
  170. Particulièrement par son ami et son cousin Abdallah, fils d’Abbas, qui mourut (A. D. 687) avec le titre de grand docteur des musulmans. Selon Abulféda, il récapitule ces occasions importantes où Ali avait négligé ses salutaires avis (p. 76, vers. Reiske) ; et il conclut ainsi (p. 85) : O princeps fidelium, absque controversia tu quidem vere fortis es, at inops boni concilii, et rerum gerendarum parum callens.
  171. Je présume que les deux anciens dont parlent Abulpharage (p. 115) et Ockley (t. I, p. 371) ne signifient pas deux conseillers en exercice, mais Abubeker et Omar, les deux prédécesseurs d’Othman.
  172. Le schisme des Persans est développé dans tous les voyageurs du dernier siècle, et surtout dans le second et le quatrième volume de Chardin leur maître. Niebuhr, inférieur à Chardin, a toutefois l’avantage d’avoir écrit en 1764, époque très-récente (Voyages en Arabie, etc., t. II, p. 208-233), et postérieure à la tentative infructueuse qu’a faite Nadir-Shah pour changer la religion de sa nation (Voyez son Histoire de la Perse, traduite par sir William Jones, t. II, p. 5-6, 47-48, 144-155).
  173. Omar pour eux signifie le diable. Son meurtrier est un saint. Lorsque les Persans lancent une flèche, ils s’écrient souvent : « Puisse cette flèche percer le cœur d’Omar ! » (Voyages de Chardin, t. II, p. 239, 240, 259, etc.).
  174. Cette gradation de mérite est marquée d’une manière distincte dans un symbole qu’explique Reland (De relig. moham., l. I, p. 37), et par un argument des sonnites que rapporte Ockley (Hist. of the Sarac., t. II, p. 230). L’usage de maudire la mémoire d’Ali fut aboli quarante ans après par les Ommiades eux-mêmes (d’Herbelot, p. 690) ; et il y a peu de Turcs qui osent l’insulter comme infidèle. (Voyages de Chardin, t. IV, p. 46.)
  175. D’Anville (L’Euphrate et le Tigre, p. 29) fait voir que la plaine de Siffin est le campus barbaricus de Procope.
  176. Abulféda, sonnite modéré, expose les diverses opinions sur l’enterrement d’Ali ; mais il adopte le sépulcre de Cufa, famâ numeroque religiose frequentantium celebratum. Niebuhr compte qu’on enterre aux environs deux mille personnes chaque année, et que le nombre de pèlerins qui vont le visiter est de cinq mille (t. II, p. 208, 209).
  177. Tous les tyrans de la Perse, depuis Adhad-el-Dowlat (A. D. 977 ; d’Herbelot, p. 58, 59, 95), jusqu’à Nadir-Shah (A. D. 1743, Hist. de Nadir-Shah, t. II, p. 155), ont orné le tombeau d’Ali des dépouilles du peuple. Le dôme est de cuivre magnifiquement doré, que le soleil fait briller à la distance de plusieurs milles.
  178. La ville de Meshed-Ali, située à cinq ou six milles des ruines de Cufa, et à cent vingt au sud de Bagdad, a l’étendue et la forme de la moderne Jérusalem. Meshed-Hosein, plus grande et plus peuplée, est éloignée de trente milles.
  179. J’emprunte l’énergique pensée et l’expression de Tacite (Hist. l. I, c. 4) : Evulgato imperii arcano posse imperatorem alibi quam Romæ fieri.
  180. J’ai abrégé l’intéressante narration d’Ockley (t. II, p. 170-231) : elle est longue et remplie de petites particularités ; mais c’est de ce détail de petites circonstances que sort presque toujours le pathétique.
  181. Le danois Niebuhr (Voyages en Arabie, etc., t. II, p. 208, etc.) est peut-être le seul voyageur européen qui ait osé aller à Meshed-Ali et Meshed Hosein. Ces deux tombeaux sont au pouvoir des Turcs, qui tolèrent la dévotion des hérétiques persans, mais qui l’assujettissent à un impôt. Chardin, dont j’ai souvent répété l’éloge, décrit en détail la fête de la mort de Hosein.
  182. D’Herbelot indique la succession à l’article général Iman ; et dans les articles particuliers de chacun de ces douze pontifes il donne un précis de leur vie.
  183. Le nom d’Antéchrist paraîtra ridicule, mais les musulmans ont emprunté les fables de toutes les religions (Sale, Discours préliminaire, p. 80-82). Il y a dans l’écurie royale d’Ispahan deux chevaux toujours sellés, l’un pour Mahadi et l’autre pour son lieutenant, Jésus, fils de Marie.
  184. L’année de l’hégyre 200 (A. D. 815). Voyez d’Herbelot, p. 546.
  185. D’Herbelot, p. 342. Les ennemis des Fatimites cherchaient à les rabaisser en leur attribuant une extraction, juive ; mais ils prouvaient très-bien leur descendance de Jaafar, qui fut le sixième iman ; et l’impartial Abulféda convient (Annal. moslem., p. 238) qu’ils étaient reconnus de plusieurs, qui absque controversiâ genuini suit Alidarum, homines propaginum suæ gentis exacte callentes. Il cite quelques lignes du célèbre scherif ou Rahdi, ego ne humilitatem induam, in terris hostium ? (Je soupçonne que c’était un édrisite de la Sicile.) cum in Egypto fit chalifa de gente Alii, quocum ego communem habeo patrem et vindicem.
  186. Les rois de Perse de la dernière dynastie, descendent du sheik Sefi, saint du quatorzième siècle, et par lui de Moussa Cassem, fils de Hosein, fils d’Ali (Olear., p. 967 ; Chardin, t. III, p. 288) ; mais je ne puis tracer les degrés intermédiaires d’aucune de ces généalogies véritables ou fabuleuses. S’ils étaient vraiment Fatimites, ils tiraient peut-être leur origine des princes du Mazanderan qui régnaient au neuvième siècle (d’Herbelot, p. 96).
  187. Demetrius Cantemir (Hist. de l’Empire ottom., p. 94) et Niebuhr (Descript. de l’Arabie, p. 9-16, 317, etc.) donnent des détails exacts sur la situation actuelle de la famille de Mahomet et d’Ali. Il est fort à regretter que le voyageur danois n’ait pu acheter les Chroniques de l’Arabie.
  188. Les auteurs de l’Histoire universelle moderne ont compilé (volumes 1 et 2) en huit cent cinquante pages in-folio, la Vie de Mahomet et les Annales des califes. Ils ont eu l’avantage de lire et quelquefois de corriger les textes, arabes. Mais en dépit de leur jactance, je ne trouve pas à la fin de ce morceau sur l’islamisme, qu’ils m’aient procuré la connaissance d’un grand nombre de détails, si même ils m’ont procuré la connaissance d’un seul. Cette lourde masse n’est pas animée par une seule étincelle de philosophie et de goût, et ses compilateurs se sont laissé aller dans leur critique à toute l’amertume de la bigoterie contre Boulainvilliers, Sale, Gagnier et tous ceux qui ont montré quelque partialité ou seulement quelque justice à l’égard de Mahomet.