Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain/Tome 1/Notice

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NOTICE
SUR LA VIE ET LE CARACTÈRE DE GIBBON.

CE n’est pas seulement pour satisfaire une curiosité frivole qu’il est intéressant de recueillir tous les détails relatifs au caractère des hommes connus par leurs actions publiques ou par leurs ouvrages : ces détails doivent entrer dans le jugement que nous portons sur leur conduite ou sur leurs écrits. Les hommes célèbres échappent rarement à cette sorte de méfiance inquiète qui, cherchant partout leurs sentimens secrets, nous fait attacher d’avance à tout ce que nous connaissons d’eux une idée particulière, fondée sur l’opinion que nous nous sommes formée de leurs intentions. Il importe donc que ces intentions puissent être appréciées avec justesse, et s’il est impossible de déraciner de l’esprit des hommes cette disposition au préjugé qui semble inhérente à leur nature, on doit chercher du moins à l’appuyer sur des bases solides et raisonnables.

On ne saurait nier d’ailleurs que dans certains genres d’ouvrages, l’opinion qu’on a de l’auteur ne doive influer sur celle qu’on se forme de ses écrits. L’historien, entre autres, est peut-être de tous les écrivains celui qui doit le plus au public compte de sa personne ; il s’est porté caution des faits qu’il nous a racontés ; la valeur de cette caution doit être connue : et ce n’est pas seulement sur le caractère moral de l’historien, sur la confiance que peut inspirer sa véracité, que s’appuiera cette garantie nécessaire ; la tournure habituelle de son esprit, les opinions qu’il est le plus disposé à adopter, les sentimens auxquels il se laisse entraîner le plus aisément ; voilà de quoi se compose l’atmosphère qui l’environne, et colore à ses yeux les faits qu’il se charge de nous représenter. Je rechercherai toujours la vérité dit Gibbon dans un de ses écrits antérieurs à ses travaux historiques, quoique jusqu’ici je n’aie guère trouvé que la vraisemblance. C’est parmi ces vraisemblances que l’historien doit trouver, et pour ainsi dire recomposer la vérité en partie effacée par la main du temps ; son travail est de juger de leur valeur, notre droit est d’apprécier l’arrêt d’après l’idée que nous nous formons du juge.

Si l’absence des passions, la modération des goûts, cet état moyen de fortune propre à amortir l’ambition en préservant des besoins et des prétentions, offrent l’idée de l’homme le mieux disposé à cette impartialité nécessaire pour écrire l’histoire, nul homme ne devait plus que Gibbon posséder à cet égard les qualités d’un historien. Né d’une famille assez ancienne, mais sans éclat, quoiqu’il en détaille avec complaisance dans ses Mémoires les alliances et les avantages, il ne pouvait, comme il le dit lui-même, recevoir de ses ancêtres ni gloire ni honte (neither glory nor shame) ; et ce que ses relations de famille offrent de plus remarquable, c’est sa parenté assez proche avec le chevalier Acton, célèbre en Europe comme ministre du roi de Naples. Son grand-père s’était enrichi par des entreprises commerciales qu’il avait su faire prospérer, subordonnant, comme le dit son petit-fils, ses opinions à ses intérêts, et habillant en Flandre les troupes du roi Guillaume, tandis qu’il eût traité bien plus volontiers avec le roi Jacques ; mais non pas peut-être, ajoute l’historien, à meilleur marché. Moins disposé que l’auteur de ses jours et de sa fortune à régler ses penchans sur sa situation, le père de notre historien dissipa une partie de cette fortune qu’il avait trop facilement acquise pour en connaître la valeur, et légua ainsi à son fils la nécessité d’embellir son existence par des succès, et de tourner vers un but important l’activité d’un esprit que, dans une situation plus avantageuse, le calme de son imagination et de son âme, aurait peut-être laissé sans emploi fixe et déterminé. Cette activité d’esprit s’était manifestée dès son enfance, dans les intervalles que lui laissait une santé très-faible, et les infirmités presque continuelles dont il fut assiégé jusqu’à l’âge de quinze ans : à cette époque, sa santé se fortifia tout à coup, sans que depuis il ait ressenti d’autres maux que la goutte, et une incommodité peut-être accidentelle, mais qui, long-temps négligée, a fini par causer sa mort. La langueur, si peu naturelle à l’enfance et à la jeunesse, en réprimant les saillies de l’imagination, facilite à cet âge l’application toujours moins pénible à la faiblesse qu’à la légèreté ; mais la mauvaise santé du jeune Gibbon servant de prétexte à l’indolence de son père et à l’indulgence d’une tante qui s’était chargée de le soigner pour n’avoir point à s’inquiéter de son éducation, toute son activité se tourna vers le goût de la lecture, occupation qui favorise la paresse et la curiosité de l’esprit, en le dispensant d’une étude assidue et régulière ; mais dont une mémoire heureuse fit pour le jeune Gibbon le fondement des vastes connaissances que, dans la suite, il travailla à acquérir. L’histoire fut son premier penchant, et devint ensuite son goût dominant ; il y portait même déjà cet esprit de critique et de scepticisme qui a fait depuis un des caractères distinctifs de sa manière de la considérer et de l’écrire. À l’âge de quinze ans, il voulut entreprendre un ouvrage d’histoire, c’était le Siècle de Sésostris ; son but n’était point, comme on aurait dû le supposer de la part d’un jeune homme de quinze ans, de peindre les merveilles du règne d’un conquérant, mais de déterminer la date probable de son existence. Dans le système qu’il avait choisi, et qui fixait le règne de Sésostris, environ vers le temps de celui de Salomon, une seule objection l’embarrassait, et la manière dont il s’en tirait, ingénieuse comme il le dit lui-même pour un jeune homme de cet âge, est curieuse, en ce qu’elle annonce l’esprit qui devait présider un jour à la composition historique sur laquelle repose sa réputation. Voici le détail tel qu’il est rapporté dans ses Mémoires, « Dans la version des livres sacrés, dit-il, le grand-prêtre Manéthon fait une seule et même personne de Séthosis ou Sésostris, et du frère aîné de Danaüs, qui débarqua en Grèce, selon les marbres de Paros, quinze cent dix ans avant Jésus-Christ ; mais selon ma supposition, le grand-prêtre s’est rendu coupable d’une erreur volontaire. La flatterie est mère du mensonge ; l’histoire d’Égypte de Manéthon est dédiée à Ptolémée Philadelphe, qui faisait remonter son origine ou fabuleuse ou illégitime aux rois macédoniens de la race d’Hercule. Danaüs est un des ancêtres d’Hercule, et la branche aînée ayant manqué, ses descendans, les Ptolémées, se trouvaient les seuls représentans de la famille royale, et pouvaient prétendre par droit d’héritage au trône qu’ils occupaient par droit de conquête. » Un flatteur pouvait donc espérer de faire sa cour en représentant Danaüs, la tige des Ptolémées, comme le frère des rois d’Égypte ; et dès qu’un mensonge avait pu être utile, Gibbon supposait le mensonge. Le Siècle de Sésostris fut discontinué, jeté au feu plusieurs années après, et Gibbon renonça à concilier les antiquités judaïques, égyptiennes et grecques, perdues, dit-il, dans un nuage éloigné : mais ce fait, qu’il a conservé, m’a paru remarquable en ce qu’il me semble y reconnaître déjà l’historien de la Décadence de l’Empire romain et de l’établissement du Christianisme. Ce critique qui, toujours armé du doute et de la probabilité, cherchant toujours dans les passions ou l’intérêt des écrivains qu’il consulte de quoi combattre ou modifier leur témoignage, n’a presque rien laissé de positif et d’entier dans les crimes et dans les vertus dont il a fait le tableau.

Un esprit si inquisitif, livré à ses propres idées, ne devait laisser sans examen aucun des objets dignes d’attirer son attention ; la même curiosité qui lui donnait le goût des controverses historiques, l’avait jeté dans les controverses religieuses, cette indépendance d’opinions qui nous dispose à la révolte contre l’empire que semble vouloir prendre sur nous une opinion généralement adoptée, fut peut-être ce qui le détermina un instant contre la religion de son pays, de ses parens et de ses maîtres : fier de supposer qu’il avait à lui seul trouvé la vérité, Gibbon à seize ans se fit catholique. Différentes circonstances avaient amené sa conversion, l’Histoire des Variations des Églises protestantes, par Bossuet, l’accomplit entièrement ; et du moins, dit-il, je succombai sous un noble adversaire. Pour la seule fois de sa vie, entraîné par un mouvement d’enthousiasme dont le résultat a peut-être contribué à le dégoûter des mouvemens de ce genre, il fit son abjuration à Londres, entre les mains d’un prêtre catholique, le 8 juin 1753, étant alors âgé de seize ans, un mois et douze jours (il était né le 27 avril 1737.) Cette abjuration fut faite en secret dans une des excursions que lui permettait la négligence avec laquelle il était surveillé à l’université d’Oxford, où on l’avait enfin fait entrer. Cependant il crut devoir en instruire son père, qui, dans les premiers mouvemens de sa colère, divulgua le fatal secret. Le jeune Gibbon fut renvoyé d’Oxford, et, bientôt après, éloigné de sa famille, qui le fit partir pour Lausanne, où l’on espérait que quelques années de pénitence, et les instructions de M. Pavilliard, ministre protestant, entre les mains duquel il fut remis, le feraient rentrer dans la voie dont il s’était écarté.

Le genre de punition qu’on avait choisi était bien propre à produire, sur un caractère tel que celui de Gibbon, l’effet qu’on en attendait. Dévoué à l’ennui par son ignorance de la langue française, qu’on parlait à Lausanne, mis à la gène par la modicité de la pension à laquelle l’avait réduit le mécontentement de son père, exposé à toutes sortes de privations par l’avarice de madame Pavilliard, femme du ministre, qui le faisait mourir de faim et de froid, il sentit s’amollir la généreuse ardeur avec laquelle il avait espéré d’abord se sacrifier à la cause qu’il embrassait, et chercha de bonne foi des argumens qui pussent le ramener à une croyance moins pénible à soutenir. Il est rare qu’en fait d’argumens on cherche inutilement ce qu’on désire ardemment de trouver. Le ministre Pavilliard s’applaudissait de ses progrès sur l’esprit de son cathécumène qui l’aidait de ses propres réflexions, et qui fait mention du transport dont il se sentit saisi, en découvrant, par ses propres lumières, un argument contre la transsubstantiation. Cet argument amena sa rétractation, qui fut faite, d’aussi bon cœur et d’aussi bonne foi, à Noël 1754, que l’avait été dix-huit mois auparavant son abjuration. Gibbon avait alors dix-sept ans et demi : ces variations, qui dans un âge plus avancé annonceraient un esprit léger et irréfléchi, ne prouvent, à celui qu’il avait alors, qu’une imagination mobile et un esprit avide de la vérité, mais qu’on avait laissé se dépouiller trop tôt peut-être de ces préjugés, sauvegarde d’un âge où les principes ne peuvent encore être fondés sur la raison. « Ce fut alors, dit Gibbon en rappelant cet événement, que je suspendis mes recherches théologiques, me soumettant avec une foi implicite aux dogmes et aux mystères adoptés par le consentement général des catholiques et des protestans. » Un passage si rapide d’une opinion à l’autre avait déjà, comme on le voit, ébranlé sa conviction sur toutes les deux. L’expérience de ces argumens adoptés d’abord avec tant de confiance et rejetés ensuite, devait lui laisser une grande disposition à douter des argumens qui lui paraissaient à lui-même les plus solides, et son scepticisme sur toute espèce de croyance religieuse eut peut-être pour première cause l’enthousiasme religieux qui lui fit secouer d’abord les idées de son enfance pour s’attacher à une croyance qui n’était pas celle qu’on lui avait enseignée. Quoi qu’il en soit, Gibbon paraît avoir regardé comme une des circonstances les plus avantageuses de sa vie celle qui, réveillant l’attention de ses parens, les força à user plus sévèrement de leur autorité pour le soumettre, déjà un peu tard à la vérité, à un plan régulier d’éducation et d’études. Le ministre Pavilliard, homme raisonnable et instruit, n’avait pas borné ses soins à la croyance religieuse de son élève ; il avait promptement acquis de l’ascendant sur un caractère facile à conduire, et en avait profité pour régler dans le jeune Gibbon cette active curiosité à laquelle il ne manquait que d’être dirigée vers les véritables sources de l’instruction ; mais le maître ne pouvant que les indiquer, laissa bientôt son élève marcher seul dans une route où il n’était pas assez fort pour le suivre : et l’esprit du jeune Gibbon, fait pour l’ordre et la méthode, prit dès lors, soit dans ses études, soit dans ses réflexions, cette marche régulière et suivie qui l’a si souvent conduit à la vérité, et qui l’aurait toujours empêché de s’en écarter, si une subtilité excessive, et une dangereuse facilité à prendre des préventions avant d’avoir étudié et réfléchi, ne l’eussent quelquefois induit en erreur.

On a fait imprimer depuis sa mort, un volume des Extraits raisonnés de ses Lectures, dont les premiers datent à peu près de cette époque où il commença à suivre le plan d’études que lui avait indiqué le ministre Pavilliard. Il est impossible de ne pas être frappé, en le parcourant, de la sagacité, de la justesse et de la finesse de cet esprit calme et raisonneur qui ne s’écarte jamais de la route qu’il s’est proposé de parcourir. Nous ne devons lire que pour nous aider à penser, dit-il dans un Avertissement qui précède ces Extraits, et semble indiquer qu’il les destinait lui-même à l’impression. On voit en effet que ses Lectures ne sont, pour ainsi dire, que le canevas de ses pensées ; mais il suit ce canevas avec exactitude ; il ne s’occupe des idées de l’auteur qu’autant qu’elles ont fait naître les siennes, mais les siennes ne le distraient jamais de celles de l’auteur : il marche d’une manière ferme et sûre, mais pas à pas, et sans franchir les espaces ; on ne voit point que le cours de ses réflexions l’entraîne au-delà du sujet d’où elles sont sorties, et excite en lui cette fermentation de grandes idées qu’amène presque toujours l’étude dans les esprits forts, féconds et étendus ; mais aussi rien ne se perd de ce qu’a pu lui fournir l’ouvrage dont il se rend compte ; rien ne passe sans porter d’utiles fruits, et tout annonce l’historien qui saura tirer des faits tout ce que leurs détails connus pourront fournir à sa sagacité naturelle, sans chercher à en suppléer ou à en récompenser ces parties inconnues que l’imagination seule pourrait deviner.

L’ouvrage de sa conversion achevé, Gibbon avait trouvé dans son séjour à Lausanne plus d’agrément que n’avait dû lui en faire espérer le premier aspect de sa situation. Si la modicité de la pension que lui accordait son père, ne lui permettait pas de prendre part aux plaisirs et aux excès de ceux de ses jeunes compatriotes qui vont portant autour de l’Europe leurs idées et leurs habitudes, pour en rapporter dans leur patrie des ridicules et des modes, cette privation, en le confirmant dans ses goûts d’étude, en tournant son amour-propre vers un éclat plus sûr que celui qu’il pouvait tirer des avantages de la fortune, l’avait engagé à rechercher de préférence les sociétés plus simples et plus utiles de la ville qu’il habitait. Un mérite facile à reconnaître l’y avait fait recevoir avec distinction, et son amour de la science l’avait mis en relation avec plusieurs savans dont l’estime le faisait jouir d’une considération flatteuse pour son âge, et qui a toujours été le premier de ses plaisirs. Cependant le calme de son âme ne le mit pas entièrement à l’abri des agitations de la jeunesse : il vit à Lausanne et aima mademoiselle Curchod, depuis madame Necker, déjà connue alors dans le pays par son mérite et sa beauté : cet amour fut tel que doit le ressentir un jeune homme honnête pour une jeune personne vertueuse ; et Gibbon, qui probablement ne retrouva plus dans la suite les mouvemens qu’il lui avait fait sentir, se félicite dans ses Mémoires, avec une sorte de fierté, d’avoir été, une fois en sa vie, capable d’éprouver un sentiment si exalté et si pur. Les parens de mademoiselle Curchod autorisaient ses vœux ; elle-même (que la mort de son père n’avait point encore réduite à l’état de pauvreté où elle se trouva depuis) semblait les recevoir avec plaisir ; mais le jeune Gibbon, rappelé enfin en Angleterre après cinq ans de séjour à Lausanne, vit bientôt qu’il ne pouvait espérer de faire consentir son père à cette alliance. Après un pénible combat, dit-il, je me résignai à ma destinée ; il ne cherche pas à étaler ni à exagérer son désespoir ; comme amant, ajoute-t-il, je soupirai ; mais comme fils, j’obéis : et cette spirituelle antithèse prouve qu’au temps où il écrivit ses Mémoires, il lui restait même peu de douleur de cette blessure, insensiblement guérie par le temps, l’absence et les habitudes d’une vie nouvelle[1]. Ces habitudes moins romanesques peut-être, à Londres, pour un homme of fashion (un homme du monde) que ne pouvaient l’être celles d’un jeune étudiant dans les montagnes de la Suisse, tirent du goût qu’il conserva assez long-temps pour les femmes un simple amusement ; aucune ne vint balancer dans son esprit l’opinion qu’il avait conçue d’abord de mademoiselle Curchod, et il retrouva avec elle, dans tous les temps de sa vie, cette douce intimité, suite d’un sentiment tendre et honnête, que la nécessité et la raison ont pu surmonter, sans que d’aucune part il y ait eu lieu aux reproches ou à l’amertume. Il la revit à Paris, en 1765, mariée à M. Necker, et jouissant de la considération qu’on devait à son caractère autant qu’à sa fortune : il peint gaiement dans ses lettres à M. Holroyd la manière dont elle l’a reçu. « Elle a été, dit-il, très-affectueuse pour moi, et son mari particulièrement poli. Pouvait-il m’insulter plus cruellement ? me prier tous les soirs à souper, s’aller coucher et me laisser seul avec sa femme, c’est assurément traiter un ancien amant sans conséquence. » Gibbon n’était pas fait pour inquiéter beaucoup un mari sur les souvenirs qu’il aurait pu laisser ; capable de plaire par son esprit, et d’intéresser par un caractère doux et honnête, il était peu propre à exalter vivement l’imagination d’une jeune personne : sa figure, devenue remarquable par sa monstrueuse grosseur, n’avait jamais présenté d’agrémens ; ses traits étaient spirituels, mais sans caractère comme sans noblesse, et sa taille avait toujours été disproportionnée, ce M. Pavilliard, dit lord Sheffield dans une de ses notes aux Mémoires de Gibbon, m’a représenté sa surprise lorsqu’il contempla devant lui M. Gibbon, cette petite figure fluette, avec une grosse tête qui disputait et employait en faveur du papisme les meilleurs argumens dont on se fût servi jusque alors. » L’état de maladie où il avait passé presque toute son enfance, ou les habitudes qui en avaient été la suite, lui avaient donné une gaucherie dont il parle sans cesse dans ses Lettres, et qu’augmenta dans la suite son excessive corpulence, mais qui, dans sa jeunesse même, ne lui permit de réussir à aucun exercice du corps, ni même de s’y plaire. Quant à ses qualités morales, on sera peut-être curieux de savoir ce qu’il en pensait lui-même à l’âge de vingt-cinq ans. Voici les réflexions qu’il a déposées sur ce sujet dans son journal, le jour où il entra dans sa vingt-sixième année. « D’après les observations que j’ai faites sur moi-même, dit-il, il m’a semblé que mon caractère était vertueux, incapable d’aucune action basse, et formé pour les actions généreuses ; mais qu’il était orgueilleux, insolent et désagréable en société. Je n’ai point de trait dans l’esprit (wit I have none) ; mon imagination est forte plutôt qu’agréable, ma mémoire est vaste et heureuse ; les qualités les plus remarquables de mon esprit sont l’étendue et la pénétration ; mais je manque de promptitude et d’exactitude. » C’est de la lecture des ouvrages de Gibbon qu’on doit tirer de quoi apprécier le jugement qu’il porte sur son esprit ; l’idée que ce jugement peut faire naître sur son caractère moral, c’est que, si l’homme qui, en se parlant à lui-même, se rend témoignage qu’il est vertueux, peut se tromper sur l’étendue qu’il donne aux devoirs de la vertu, il prouve du moins par là qu’il se sent disposé à remplir ces devoirs dans toute l’étendue qu’il leur accorde : c’est à coup sûr un honnête homme, et qui le sera toujours, parce qu’il sent du plaisir à l’être. Quant à cet orgueil et à cette violence dont il s’accuse, soit que le soin de vaincre ces dispositions les lui fit sentir plus vivement qu’aux autres, soit que la raison les eût domptées, ou que l’habitude du succès les eût calmées, ceux qui l’ont connu plus tard ne les ont jamais aperçues en lui. Quant à sa manière d’être dans la société, sans doute le genre d’amabilité de Gibbon n’était ni cette complaisance qui cède et s’efface, ni cette modestie qui s’oublie ; mais son amour-propre ne se montrait jamais sous des formes désagréables ; occupé de réussir et de plaire, il voulait qu’on fit attention à lui, et l’obtenait sans peine par une conversation animée, spirituelle et pleine de choses ; ce qu’il pouvait y avoir de tranchant dans son ton décelait moins l’envie toujours offensante de dominer les autres que la confiance qu’il pouvait avoir en lui-même ; et cette confiance était justifiée par ses moyens et ses succès. Cependant elle ne l’entraînait jamais, et le défaut de sa conversation était une sorte d’arrangement qui ne lui laissait jamais rien dire que de bien. On pourrait attribuer ce défaut à l’embarras de parler une langue étrangère, si son ami lord Sheffield qui le défend de ce soupçon d’arrangement dans sa conversation, ne convenait pas du moins, qu’avant d’écrire une note ou une lettre, il arrangeait complétement dans son esprit ce qu’il avait intention d’exprimer. Il pariait même que c’était ainsi qu’il écrivait toujours. Le docteur Gregory, dans ses Lettres sur la Littérature, dit que Gibbon composait en se promenant dans sa chambre, et qu’il n’écrivait jamais une phrase avant de l’avoir parfaitement construite et arrangée dans sa tête. D’ailleurs le français lui était au moins aussi familier que l’anglais ; son séjour à Lausanne, où il le parlait exclusivement, en avait fait pendant quelque temps sa langue d’habitude, et l’on n’eût pu deviner qu’il en eut jamais parlé d’autre, s’il n’eut été trahi par un accent très-fort, et par certains tics de prononciation, certains tons aigus qui, choquans pour des oreilles accoutumées dès l’enfance à des inflexions plus douces, gâtaient le plaisir que l’on trouvait à l’entendre. Ce fut en français que, trois ans après son retour en Angleterre, il publia son premier ouvrage, l’Essai sur l’étude de la Littérature, morceau très-bien écrit, plein d’une excellente critique, mais qui, peu lu en Angleterre, devait frapper en France plutôt les gens de lettres auxquels il annonçait un homme fait pour aller plus loin, que les gens du monde, rarement satisfaits d’un ouvrage d’où ils ne trouvent aucun résultat positif à tirer, si ce n’est que l’auteur a beaucoup d’esprit. C’était dans le monde cependant que Gibbon désirait réussir ; la société a toujours eu pour lui de grands attraits, comme elle en a pour tous les cœurs qui, libres d’attachement et peu capables de sentimens très-forts, n’ont besoin pour animer suffisamment leur existence, que de cette communication de mouvement et d’idées, si vive dans la société qu’elle ne laisse par le temps de sentir ce qui lui manque de confiance et d’abandon. Gibbon savait que le premier titre pour être agréablement dans le monde, c’est d’être homme du monde, et c’est ainsi qu’il désirait être considéré ; il paraît même avoir porté quelquefois dans ce désir une faiblesse vaniteuse. On voit dans ses notes sur l’accueil que lui a fait le duc de Nivernois que, par la faute du docteur Maty, dont les lettres de recommandation étaient mal conçues, le duc, quoiqu’il l’ait reçu poliment, l’a traité, plus en homme de lettres qu’en homme du monde (man of fashion).

En 1763, deux ans après la publication de son Essai sur l’étude de la Littérature, il quitta de nouveau l’Angleterre pour voyager, mais dans une situation bien différente de celle où il se trouvait en la quittant dix ans auparavant. Précédé par une réputation naissante, il vint à Paris. Pour un homme du caractère de Gibbon, Paris, tel qu’il était alors, devait être le séjour du bonheur ; il y passa trois mois dans les sociétés les plus faites pour lui plaire, et il regretta de voir ce temps s’écouler si vite. Si j’eusse été riche et indépendant, dit-il, j’aurais prolongé et peut-être fixé mon séjour à Paris ; mais l’Italie l’attendait ; c’était là que du milieu des divers plans d’ouvrages qui, tour à tour adoptés et rejetés, occupaient depuis long-temps son esprit, devait s’élever l’idée de celui qui a fait sa réputation et rempli une grande partie de sa vie. « Ce fut à Rome, dit-il, le 15 octobre 1764, qu’étant assis et rêvant au milieu des ruines du Capitole, tandis que des moines déchaussés chantaient vêpres dans le temple de Jupiter, je me sentis frappé pour la première fois de l’idée d’écrire l’Histoire de la Décadence et de la Chute de cette ville ; mais, ajoute-t-il, mon premier plan comprenait plus particulièrement le déclin de la ville que celui de l’empire ; et quoique dès lors mes lectures et mes réflexions commençassent à se tourner généralement vers cet objet, je laissai s’écouler plusieurs années, je me livrai même à d’autres occupations avant que d’entreprendre sérieusement ce laborieux travail. » En effet, sans perdre de vue, mais sans aborder ce sujet qu’il regardait, dit-il, à une respectueuse distance, Gibbon forma, commença même à exécuter quelques plans d’ouvrages historiques ; mais les seules compositions qu’il ait achevées et publiées dans cet intervalle furent quelques morceaux de critique et de circonstance : les yeux toujours fixés sur le but vers lequel il devait diriger un jour ses efforts, il en approchait lentement, et sans doute l’idée qui le lui avait présenté d’abord resta fortement imprimée dans son esprit. Il est difficile, en lisant le tableau de l’Empire romain sous Auguste et ses premiers successeurs, de ne pas sentir qu’il a été inspiré par l’aspect de Rome, de la Ville éternelle, où Gibbon avoue qu’il n’entra qu’avec une émotion qui l’empêcha toute une nuit de dormir : peut-être aussi ne sera-t-il pas difficile de trouver dans l’impression d’où sortit la conception de l’ouvrage, une des causes de cette guerre que Gibbon semble y avoir déclarée au christianisme, et dont le projet ne paraît conforme ni à son caractère, peu disposé à l’esprit de parti, ni à cette modération d’idées et de sentimens qui le portait à voir toujours dans les choses, tant particulières que générales, les avantages à côté des inconvéniens ; mais frappé d’une première impression, Gibbon, en écrivant l’histoire de la Décadence de l’Empire, n’a vu dans le christianisme que l’institution avait mis vêpres, des moines déchaussés et des processions, à la place des magnifiques cérémonies du culte de Jupiter et des triomphateurs du Capitole.

Enfin, après plusieurs autres essais successivement abandonnés, il se fixa tout-à-fait au projet de l’Histoire de la Décadence de l’Empire, et entreprit les études et les lectures qui devaient lui découvrir un nouvel horizon et agrandir insensiblement sous ses yeux le plan qu’il s’était formé d’abord : les embarras que lui causèrent la mort de son père, arrivée dans cet intervalle, et le dérangement des affaires qu’il lui avait laissées ; les occupations que lui donna sa qualité de membre du parlement, où il était entré à cette époque ; enfin les distractions de la vie de Londres prolongèrent ses études sans les interrompre, et retardèrent jusqu’en 1776 la publication du premier volume (in-4o, ou bien deux volumes in-8o) de l’ouvrage qui devait en être le fruit. Le succès en fut prodigieux ; deux ou trois éditions promptement épuisées avaient établi la réputation de l’auteur avant que la critique eût commencé à élever la voix. Elle l’éleva enfin, et tout le parti religieux, très-nombreux et très-respecté en Angleterre, se prononça contre les deux derniers chapitres de ce volume (les quinzième et seizième de l’ouvrage) consacrés à l’histoire de l’établissement du christianisme. Les réclamations furent vives et en grand nombre, Gibbon ne s’y était pas attendu ; il avoue qu’il en fut d’abord effrayé. « Si j’avais pensé, dit-il dans ses Mémoires, que la majorité des lecteurs anglais fût si tendrement attachée au nom et à l’ombre du christianisme ; si j’avais prévu la vivacité des sentimens qu’ont éprouvés ou feint d’éprouver en cette occasion les personnes pieuses ou timides, ou prudentes, j’aurais peut-être adouci ces deux derniers chapitres, objet de tant de scandale, qui ont élevé contre moi beaucoup d’adversaires, en ne me conciliant qu’un bien petit nombre de partisans. » Cette surprise semble annoncer la préoccupation d’un homme tellement rempli de ses idées, qu’il n’a ni aperçu, ni pressenti celles des autres ; et si cette préoccupation prouve incontestablement sa sincérité, elle rend son jugement suspect de prévention et d’inexactitude. Partout où règne la prévention, la bonne foi n’est jamais parfaite : sans vouloir précisément tromper les autres, on commence par s’abuser soi-même ; pour soutenir ce qu’on regarde comme la vérité, on se laisse aller à des infidélités qu’on ne s’avoue pas ou qui paraissent légères, et les passions diminuent de l’importance d’un scrupule en raison de celle qu’elles mettent à le surmonter. C’est ainsi, sans doute, que Gibbon fut entraîné à ne voir, dans l’histoire du christianisme, que ce qui pouvait servir des opinions qu’il s’était formées avant d’avoir scrupuleusement examiné les faits. L’altération de quelques-uns des textes qu’il avait cités, soit qu’il les eût tronqués à dessein, soit qu’il eût négligé de les lire en entier, fournit des armes à ses adversaires, en leur donnant des raisons de soupçonner sa bonne foi. Tout l’ordre ecclésiastique parut ligué contre lui ; ceux qui le combattirent obtinrent des dignités, des grâces, et il se félicitait, avec ironie, d’avoir valu à M. Davis une pension du roi, et au docteur Apthorpe la fortune d’un archevêque (an archiepiscopal living). On peut croire que le plaisir de railler de la sorte des adversaires qui l’avaient presque toujours attaqué avec plus d’acharnement que de discernement, le dédommagea du chagrin, que lui avaient d’abord causé leurs attaques, et peut-être aussi l’empêcha de reconnaître les torts réels qu’il avait à se reprocher.

D’ailleurs Hume et Robertson avaient comblé le nouvel historien des témoignages d’estime les plus flatteurs ; ils parurent craindre l’un et l’autre que la manière dont il avait traité ces deux chapitres, ne nuisît au succès de son ouvrage ; mais tous deux se prononcèrent sur son talent d’une manière assez honorable, pour que Gibbon fût autorisé à dire modestement dans ses Mémoires, en se félicitant d’une lettre qu’il avait reçue de Hume ; au reste, je n’ai jamais eu l’orgueil d’accepter une place dans le triumvirat des historiens anglais. Hume, surtout, exprima la plus grande prédilection pour l’ouvrage de Gibbon, dont les opinions se rapprochaient des siennes à quelques égards, et qui, de son côté, préférait aussi le talent de Hume à celui de Robertson. Quoi qu’il en soit de ce jugement, on n’adoptera peut-être pas sans restriction celui de Hume, qui, écrivant à Gibbon, le loue de la dignité de son style. La dignité ne me paraît pas être le caractère du style de Gibbon, généralement épigrammatique, et plus fort par le trait que par l’élévation. Je souscrirais plus volontiers à celui de Robertson, qui, après avoir rendu justice à l’étendue de ses connaissances, à ses recherches et à son exactitude, louait la clarté et l’intérêt de sa narration, l’élégance, la force de son style, et le rare bonheur de quelques-unes de ses expressions, bien qu’en quelques endroits il le trouvât trop travaillé, et en d’autres trop recherché. Ce défaut s’explique aisément par la manière de travailler de Gibbon, les inconvéniens qu’il avait eus à éviter, et les modèles qu’il avait adoptés de préférence. Son premier travail avait été laborieux ; il nous apprend qu’il refit trois fois son premier chapitre, deux fois le second et le troisième, et qu’il eut beaucoup de peine à saisir le milieu entre le ton d’une plate chronique (a dull chronicle) et le ton déclamatoire d’un rhéteur. Il nous dit ailleurs que lorsqu’il voulut écrire en français une histoire de Suisse, qu’il avait commencée, il sentit que son style, au-dessus de la prose et au-dessous de la poésie, dégénérait en une déclamation verbeuse et emphatique ; ce qu’il attribue à la langue qu’il avait choisie : opinion d’autant plus singulière, que, selon qu’il nous l’apprend ailleurs, ce fut d’un ouvrage français, les Lettres provinciales, ouvrage qu’il relisait presque tous les ans, qu’il apprit l’art de manier les traits d’une ironie grave et modérée. Il ajoute dans son Essai sur la Littérature, que le désir d’imiter Montesquieu l’avait souvent exposé à devenir obscur en exprimant des pensées quelquefois communes avec la sentencieuse brièveté d’un oracle (sententious and oracular brevity). C’étaient donc Pascal et Montesquieu que Gibbon avait habituellement devant les yeux, pour les opposer à l’enflure naturelle d’un style encore peu formé. On sent de quels vigoureux efforts il a dû avoir besoin pour la comprimer au point qu’exigeaient les modèles qu’il avait choisis ; aussi ces efforts sont-ils faciles à apercevoir, surtout dans le commencement, lorsque le style qu’il s’était fait ne lui était pas encore devenu naturel par l’habitude ; mais l’habitude relâche les efforts, en même temps qu’elle les rend moins pénibles. Gibbon, dans ses Mémoires et dans l’Avertissement qu’il a mis en tête des derniers volumes de son ouvrage, se félicite de la facilité qu’il a acquise. Peut-être trouvera-t-on que cette facilité, dans ces derniers volumes, est quelquefois achetée aux dépens de la perfection. Devenu, par l’accoutumance, moins sévère pour des défauts qu’il avait combattus d’abord avec tant de soin, il n’est pas toujours exempt de cette sorte de déclamation qui consiste à remplacer par la commode ressource d’une épithète vague et sonore, l’énergie qui reçoit la pensée d’une expression précise et d’une tournure concise. Les tournures et les expressions de ce genre sont d’autant plus remarquables dans les premiers volumes de Gibbon, qu’il a soin de les faire ressortir par des oppositions dont on voit trop le dessein, mais dont on ne sent pas moins l’effet ; et l’on a peut-être lieu quelquefois de regretter dans la suite un travail trop peu caché, mais toujours heureux.

Durant le cours de ses premiers travaux, Gibbon, comme je l’ai déjà dit, était entré au parlement. La nature de son esprit, qui ne pouvait sans quelque peine donner à ses pensées la forme la plus convenable, le rendait peu propre à parler en public ; et le sentiment de ce défaut, ainsi que celui de la gaucherie de ses manières, lui donnait à cet égard une timidité qu’il ne put jamais vaincre. Il assista en silence à huit sessions successives. N’étant ainsi lié à aucune cause, ni par l’amour-propre ni par aucune opinion énoncée publiquement, il put avec moins de peine accepter, en 1779, une place dans le gouvernement (celle de lord commissaire du commerce et des plantations) que lui procura l’amitié du lord Loughborough, alors M. Wedderburne. On a beaucoup reproché à Gibbon cette acceptation ; et toute sa conduite politique annonce en effet un caractère faible et des opinions peu arrêtées : mais peut-être en devait-on être moins blessé de la part d’un homme que son éducation avait rendu entièrement étranger aux idées de son pays. Après cinq ans de séjour à Lausanne, il avait, comme il le dit lui-même, cessé d’être un Anglais. « À l’âge où se forment les habitudes, mes opinions, dit-il, mes habitudes, mes sentimens, avaient été jetés dans un moule étranger ; il ne me restait de l’Angleterre qu’un souvenir faible, éloigné, et presque effacé ; ma langue maternelle m’était devenue moins familière. » Il est de fait, qu’à l’époque où il quitta la Suisse, une lettre en anglais lui coûtait quelque peine à écrire. On trouve encore dans ses Lettres anglaises, écrites à la fin de sa vie, de véritables gallicismes, que, dans la crainte qu’ils ne soient pas entendus en anglais, il explique lui-même par l’expression française à laquelle ils se rapportent[2]. Après son premier retour en Angleterre, son père avait voulu le faire élire membre du parlement : le jeune Gibbon qui aimait mieux, avec raison, que les dépenses qu’eut nécessitées cette élection fussent employées à des voyages qu’il sentait devoir être plus utiles à son talent et à sa réputation, lui écrivit à ce sujet une lettre qu’on nous a conservée, et dans laquelle, outre les raisons tirées de son peu de dispositions pour parler en public, il lui déclare qu’il manque même des préjugés de nation et de parti, nécessaires pour obtenir quelque éclat, et peut-être produire quelque bien dans la carrière qu’on veut lui faire embrasser. Si après la mort de son père il se laissa tenter par l’occasion qui s’offrit à lui d’entrer dans le parlement, il avoue en plusieurs endroits qu’il y est entré sans patriotisme, et, comme il le dit, sans ambition ; car, dans la suite il n’a jamais porté ses vues au-delà de la place commode et honnête de lord of trade. Peut-être lui souhaiterait-on moins de facilité à avouer cette sorte de modération qui, dans un homme de talent, borne les désirs aux aisances d’une fortune acquise sans travail. Mais Gibbon exprime ce sentiment aussi franchement qu’il l’avait éprouvé ; il ne connut que par l’expérience les dégoûts attachés à la situation qu’il avait choisie. À la vérité, il paraît les avoir sentis vivement, si l’on en juge par quelques expressions de ses lettres sur la honte de la dépendance à laquelle il avait été soumis, et le regret de s’être vu dans une situation indigne de son caractère. Il est vrai que lorsqu’il écrivait ces mots il avait perdu sa place.

Elle lui fut ôtée en 1782, par une révolution du ministère ; et ce qui doit faire penser qu’il se consola sincèrement d’un revers qui lui rendait la liberté, c’est que, renonçant à toute ambition, et ne se laissant pas amuser aux espérances nouvelles que lui rendait une nouvelle révolution, il se décida à quitter l’Angleterre où la modicité de sa fortune ne lui permettait plus de mener la vie à laquelle l’avait accoutumé l’aisance que lui donnait sa place, pour aller vivre à Lausanne, théâtre de ses premières peines et de ses premiers plaisirs, qu’il avait visité depuis avec une joie et une affection toujours nouvelles. Un ami de trente ans, M. Deyverdun, lui offrit dans sa maison une habitation qui convenait à sa fortune, en même temps qu’elle le mettait à même de suppléer à la fortune plus que médiocre de cet ami : il y voyait l’avantage d’une société conforme à ses goûts sédentaires, et le repos nécessaire à la continuation de ses travaux. En 1783, il exécuta cette résolution dont il s’est toujours félicité depuis.

Il termina à Lausanne son grand ouvrage de la Décadence et de la Chute de l’Empire romain. « J’ai osé, dit-il, dans ses Mémoires, constater le moment de la conception de cet ouvrage ; je marquerai ici le moment qui en termina l’enfantement. Ce jour, ou plutôt cette nuit, arriva le 27 juin 1787 ; ce fut entre onze heures et minuit que j’écrivis la dernière ligne de ma dernière page, dans un pavillon de mon jardin. Après avoir quitté la plume, je fis plusieurs tours dans un berceau ou allée couverte d’acacias, d’où la vue s’étend sur la campagne, le lac et les montagnes. L’air était doux, le ciel serein ; le disque argenté de la lune se réfléchissait dans les eaux du lac, et toute la nature était plongée dans le silence. Je ne dissimulerai pas les premières émotions de ma joie en ce moment qui me rendait ma liberté, et allait peut-être établir ma réputation ; mais les mouvemens de mon orgueil se calmèrent bientôt, et des sentimens moins tumultueux et plus mélancoliques s’emparèrent de mon âme, lorsque je songeai que je venais de prendre congé de l’ancien et agréable compagnon de ma vie ; et que, quel que fût un jour l’âge où parviendrait mon histoire, les jours de l’historien ne pourraient être désormais que bien courts et bien précaires. » Cette idée ne pouvait affecter bien long-temps un homme en qui le sentiment de la santé et le calme de l’imagination entretenaient une sorte de certitude de la vie, et qui, dans ses derniers momens encore, calculait avec complaisance le nombre d’années que, selon les probabilités, il lui restait à vivre. Occupé de jouir du résultat de ses travaux, il passa en Angleterre cette même année, pour y livrer à l’impression les derniers volumes de son Histoire. Le séjour qu’il y fit contribua encore à lui faire chérir la Suisse. Sous George Ier et George II, le goût des lettres et des talens s’était éteint à la cour. Le duc de Cumberland, au lever duquel Gibbon se rendit un jour, l’accueillit par cette apostrophe : « Hé bien ! M. Gibbon, vous écrivaillez donc toujours (what, M. Gibbon, still scribble, scribble!) » Aussi fut-ce avec peu de regret qu’il quitta sa patrie au bout d’un an pour revenir à Lausanne, où il se plaisait, et où il était aimé. Il devait l’être de ceux qui, vivant avec lui, avaient pu jouir des avantages de son caractère facile, parce qu’il était heureux. Ne portant jamais ses désirs au-delà de la raison, il n’était jamais mécontent des hommes ni des choses. Il se rend souvent compte de sa situation avec une satisfaction qui tient à la modération de son caractère.

… Je suis Français, Tourangeau, gentilhomme,
J’aurais pu naître Turc, Limousin, paysan,


dit l’Optimiste. Gibbon dit de même dans ses Mémoires : « Ma place dans la vie pouvait être celle d’un esclave, d’un sauvage, ou d’un paysan ; et je ne puis songer sans plaisir à la bonté de la nature, qui a placé ma naissance dans un pays libre et civilisé, dans un âge de science et de philosophie, dans une famille d’un rang honorable, et suffisamment pourvue des dons de la fortune. » Il se félicite ailleurs de la modicité de cette fortune, qui l’a mis dans la situation la plus propice pour acquérir par son travail une réputation honorable ; « car, dit-il, la pauvreté et les mépris auraient abattu mon courage ; et les soins de l’abondance d’une fortune supérieure à mes besoins auraient pu relâcher mon activité. » Il se félicite de sa santé, qui, toujours bonne depuis qu’il avait échappé aux périls de son enfance, ne lui avait jamais fait connaître l’intempérance d’un excès de santé (the madness of a superfluous health). Il jouit avec effusion du bonheur que lui a donné son travail pendant vingt ans ; il jouit avec simplicité des fruits qu’il en a retirés. Enfin, comme tout ajoute au bonheur d’une situation qui plaît, après avoir supporté patiemment, sans doute, celle de lord of trade, une fois arrivé à Lausanne, il ne peut assez exprimer le bonheur qu’il éprouve d’être échappé à son esclavage.

Ses Mémoires et les Lettres, presque toutes adressées au lord Sheffield, qui en sont la suite, intéressent par cette expression d’un caractère disposé à la bienveillance, suite nécessaire de la modération et de la facilité, et d’un sentiment, sinon très-tendre, du moins très-affectueux envers ceux avec qui il est lié par les nœuds du sang ou de l’amitié : cette affection s’exprime avec peu de vivacité, mais d’une manière naturelle et vraie. La longue et étroite amitié qui l’unit avec le lord Sheffield et avec M. Deyverdun, est une preuve de l’attachement qu’il était capable de sentir et d’inspirer, et l’on conçoit sans peine que l’on pût s’attacher solidement à un homme dont le cœur sans passion versait dans la société de ses amis tout ce qu’il possédait de sensibilité ; dont l’esprit aimait à les faire jouir de ses solides agrémens, et dont l’âme honnête et modérée, si elle n’a pas donné beaucoup de chaleur à son esprit, n’en a presque jamais du moins obscurci les vives lumières.

La tranquillité d’âme de Gibbon fut cependant troublée, dans les dernières années de sa vie, par le spectacle de notre révolution, contre laquelle, après quelques momens d’espérance, il se tourna avec une telle chaleur, qu’aucun de ceux que nos troubles avaient chassés de la France et qui le virent à Lausanne ne pouvaient égaler sa vivacité à cet égard. Il s’était pendant quelque temps brouillé avec M. Necker ; mais la connaissance qu’il avait du caractère et des intentions de cet homme vertueux, ses malheurs et les sentimens de douleur qu’il partageait avec Gibbon sur les maux de la France, renouèrent bientôt les liens de leur ancienne amitié. L’effet de la révolution avait été pour lui ce qu’il a été pour beaucoup d’hommes éclairés, sans doute, mais qui avaient écrit d’après leurs réflexions plutôt que d’après une expérience qu’ils ne pouvaient avoir ; elle le fit revenir avec exagération sur des opinions qu’il avait long-temps soutenues. « J’ai pensé quelquefois, dit-il dans ses Mémoires, à l’occasion de la révolution, à écrire un Dialogue des Morts, dans lequel Voltaire, Érasme et Lucien se seraient mutuellement avoués combien il est dangereux d’exposer une ancienne superstition au mépris d’une multitude aveugle et fanatique. » C’est sûrement en sa qualité de vivant que Gibbon ne se serait pas mis en quatrième dans le Dialogue et dans les aveux. Il soutenait alors n’avoir attaqué le christianisme que parce que les chrétiens détruisaient le polythéisme, qui était l’ancienne religion de l’empire. « L’Église primitive, écrit-il au lord Sheffield, dont j’ai parlé un peu familièrement, était une innovation, et j’étais attaché à l’ancien établissement du paganisme. » Il aimait tellement à professer son respect pour les anciennes institutions, que quelquefois, en plaisantant à la vérité, il s’amusait à défendre l’inquisition.

Il avait reçu, en 1791, à Lausanne, une visite du lord Sheffield accompagné de sa famille ; il avait promis de la lui rendre promptement en Angleterre ; cependant les troubles de la révolution toujours croissans, et la guerre qui rendait toutes les routes dangereuses, son énorme grosseur, et des incommodités long-temps négligées, qui tous les jours lui rendaient le mouvement plus difficile, lui faisaient remettre de mois en mois cette effrayante entreprise ; mais enfin, en 1793, sur la nouvelle de la mort de lady Sheffield, qu’il aimait tendrement et qu’il appelait sa sœur, il partit sur-le-champ pour aller consoler son ami, au mois de novembre de cette année. Six mois environ après son arrivée en Angleterre, ces incommodités, dont l’origine remontait, à ce qu’il paraît, à plus de trente ans, s’accrurent à un tel point qu’elles l’obligèrent à subir une opération, qui, plusieurs fois renouvelée, lui laissa l’espérance de la guérison jusqu’au 16 janvier 1794, qu’il mourut sans inquiétude comme sans douleur.

Gibbon laissa une mémoire chère à ceux qui l’ont connu, et une réputation établie dans toute l’Europe. Son Histoire de la Décadence et de la Chute de l’Empire romain peut, dans quelques parties négligées, laisser trop voir la fatigue d’un si long travail : on peut y désirer un peu plus de cette vivacité d’imagination qui transporte le lecteur au milieu des scènes qu’on lui décrit, de cette chaleur de sentiment qui l’y place, pour ainsi dire, comme acteur avec ses passions et ses intérêts personnels ; on y peut trouver l’impartialité entre la vertu et le vice poussés quelquefois trop loin, et regretter que cette pénétration ingénieuse, qui décompose et démêle si bien les diverses parties des faits, n’ait pas plus souvent laissé la place à ce génie vraiment philosophique qui les réunit au contraire en un même corps, et donne ainsi plus de réalité et de vie à des objets qu’il présente dans leur ensemble. Mais nul ne pourra s’empêcher d’être frappé de la netteté d’un si vaste tableau, des vues presque toujours justes et quelquefois profondes qui l’accompagnent, de la clarté de ces développemens qui fixent l’attention sans la fatiguer, où rien de vague ne trouble et n’embarrasse l’imagination ; enfin de la rare étendue de cet esprit, qui, parcourant le vaste champ de l’histoire, en examine les parties les plus secrètes, le montre sous tous les points de vue d’où il peut-être considéré ; et faisant, pour ainsi dire, tourner le lecteur autour des événemens et des hommes, lui prouve que les vues incomplètes sont toujours fausses, et que dans un ordre de choses où tout se lie et se combine, il faut tout connaître, pour avoir le droit de juger le moindre détail. C’est à la pénétration de l’historien, à cette admirable sagacité qui devine et fait suivre la marche réelle des faits, en mettant au grand jour leurs causes les plus éloignées, qu’est dû cet intérêt de narration qui règne dans tout le cours de l’Histoire de la Décadence et de la Chute de l’Empire romain ; et l’on ne saurait, à mon avis, accorder trop d’estime ni trop d’éloges à cette immense variété de connaissances et d’idées, au courage qui a entrepris de les mettre en œuvre, à la constance qui en est venue à bout ; enfin à cette liberté d’esprit qui ne se laisse enchaîner ni par les institutions ni par les temps, et sans laquelle il n’y a ni grand historien ni véritable histoire. Il ne reste plus qu’un mot à ajouter pour la gloire de Gibbon : un tel ouvrage, avant lui, n’était pas fait, et quoiqu’on pût y reprendre ou y perfectionner dans quelques parties, après lui il ne reste plus à faire.

Notes
  1. La lettre dans laquelle Gibbon annonça à Mlle Curchod l’opposition que son père mettait à leur mariage, existe en manuscrit. Les premières pages sont tendres et tristes, comme on doit les attendre d’un amant malheureux ; mais les dernières deviennent peu à peu calmes, raisonnables, et la lettre finit par ces mots : C’est pourquoi, Mademoiselle, j’ai l’honneur d’être votre très-humble et très-obéissant serviteur, Edouard Gibbon. Il aimait véritablement Mlle Curchod ; mais on aime avec son caractère, et celui de Gibbon se refusait au désespoir de l’amour.
  2. Voyez la lettre CXC. Je compte, dit-il, find myself (me trouver) in London on, or before the first of august.