Histoire de la littérature grecque (Croiset)/Tome 5/Texte entier2

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Alfred Croiset et Maurice Croiset : Histoire de la littérature grecque, tome 5 (p. 543-)

CHAPITRE IV


LES ANTONINS. — LA SOPHISTIQUE
ET SON INFLUENCE.


BIBLIOGRAPHIE

Lr~:s Sopursrns. Les déclamations attribuées ai quelques-uns des sophistes du second siécle se trouvent partiellement dans les Oratores graeci de Reiske (t. VIII), Leipzig, 1770-75; dans les Oratores attici de Bckker (t. IV et V), Berlin, 1874. de Dob- son (t. IV), Londres, 1828, de C. Muller (t. II), Paris, Didot, 1858. Voir, dans le chapitre meme, les notes bibliographiques relatives in Polémon et zi Hérode Atticus. Un assez grand nom- bre de fragments sont cités par Philostrate, dans ses Vies des Sophelstes; ils n’ont pas été réunis ai part. 1Er.rus Amsrrnn. Pour les manuscrits, consulter la préface de l’édition de Bruno Keil. — La premiere édition counpléte parut zi Florence en 1517, par les soins de Bonini. Au XVIII° siécle, Samuel Jebb donna une grande édition en deux volu- mes (Oxford, 1722-1730), avec les scolies et des notes, des pro- légoménes, etc. Celle-ci fut remplacée, cent ans plus tard, par celle de J. Dindorf, 3 vol. in-8°, Leipzig, 1829, qui est restée en usage jusqu’a nos jours; elle contient, outrc le texte, des pro- légoménes, les scolies, les Collectanca historica ad Arictitlis vitam deJ. Masson, diverses préfaces d’é-diteurs antérieurs, et les té· moignages anciens et rérents sur Aristide; le texte en est sou- vont défectueux. L’édition critique zi employer aujourd’hui est celle de Bruno Keil, .»Elii Aristidis quac supersuntomnia, en`deux volumes, Berlin, Weidmann, 1898. Msxrus nr; Tvn. Edition princeps, H. Estienne, 1557. Edi-


544 CHAP.IV.—SOPHISTIQUE SOUS LES ANTONINS tion de D. Heinsius, Leyde, 4607-4644, et, avec traduction la- tine, 4630; de Davis, Cambridge, 4703, et Londres, 4740; de Reiske, Leipzig, 4774-4775; de F. Duebner, jointe ai Theo- phraste, dans la Bibliotheque Didot, Paris, 4840. Nous n’avons pas encore d’édition critique. Lucian. Manuserits. Sur les manuscrits et leur classenzent, voir Soinmerbrodt, Neue Jahrbzlchir fair Philologie, t. 450, fasc. 9, ou il établit que l’archetype étant perdu, nos mss. sont tous des sources secondaires, melangees et troublees; leur valeur ditfere d'un écrit a l’autre; le texte doit donc etre etabli pour chaque écrit par la comparaison des meilleurs manuscrits, qui sont souvent zi corriger. — Editions. La premiere edition est celle de Florence, 1496. Les principales it signaler ensuite sont: celle de Hemsterhuyset Reitz, Amsterdam, 4743, ache- vee it Treves, en 4746, 4 vol. in-t¤, avec traduction latine, ’ scolies, et notes rariorum; celle de Lehmann, Leipzig, 4822-29, en 9 vol. in-8**, qui n’est guere qu’une reproduction de la pre- cedente dans un format plus maniable; celle de Jacobitz, 4 vol., Leipzig, 4836-44, reproduite et amelioree dans la Bi- blioth. Teubner, 4874-74; celle de G. Dindorf, dans la Biblioth. ` Didot, Paris, 48i0. La meilleure etait jusqu’ici l'édition de Fr. Fritzsche, Rostock, 4860-487-3. Elle sera remplacee par celle ` de Sommerbrodt, qui est en cours de publication. — Som- merbrodt a publie aussi une edition classique d’écrits choisis, avec des introductions et des notes, qui est a recommander (Ausgewuehlte Schriften des Lucian, Berlin, Weidmann, 4860). ALc1Puno1~1. La premiere edition complete des Lettres d’Al- ciphron fut celle de Bergler, Leipzig, 4745, avec une traduc- tion latine et des notes. Elle a éte amelioree successivement par Wagner (Leipzig, 4798), par Seiler (Leipzig, 4853, la meilleure edition annotee); par Meineke (Leipzig, 4853, avec des notes critiques), par Hercher (Epistolographi grzci de Didot, Paris, 4873, avec traduction latine et annotation critique). Poihrzs. — Pour Dsxrs LE PERIEGETE, Mancmmus mz: sine., et les poetes secondaires, voir les notes au bas des pa- ges. —— Opprsn. Le principal ms. des ‘A>.iw—.-md est le Tauri- . nensis 39, qui offre les scolies les plus completes. Premiere edi- tiqn, Florence. 45l5. Avec les Cynégetiques, Venise, Alde, 4517. Principales editions posterieures : Turnebe, Paris, 4555; Rit- tershusius, Leyde, 4597, avec un commentaire; Schneider, Leipzig, 4843, avec des notes critiques; F. S. Lehrs, dans le vol. des Poelae didactici de la Bibl. Didot, Paris, 48i2, texte


amélioré, ou l’editeur a profite des Conjcctnnea critica in Oppia- num d’Ar:n. Koechly (Leipzig, 1838). Les scolies, avec les paraphrases, ont été publiées dans un autre vol. de la meme bibliotheque, zi la suite de celles de Theocrite et de Nicandre (par Bussemaker, Paris, 1848). — Basmus. Manuscrils. Le principal ms. est celui du mont Athos, Azhous, qui fut decouvert par Minoide Minas, en 1843. Un second recueil, que le meme Minas prétendit avoir trouve, fut reconnu pour une falsification R C. Wachsmuth, Rhein. Mus. XXIII). Outre les fables de 1’Athous, un certain nombre d’autres, plus ou moins alterees, nous ont ere conservees par un ms. du Vatican. Entin, quelques-unes ont été retrouvées sur des tablettes de cire a Palmyre (Hesseling, Journal of Hellenic studies, XIII, 1892-93). Une paraphrase en prose des fables de Babrius, conservée a Oxford (Paraphrasis Bodlvinnu), sert a controler, et quelquefois A completer, les sources manuscrites indiquees. Voir la preface de l’edition de Crusius. — Editions. Premiere edition, d’apres la copie du ms. de l’Athos de Minoide Minas, par Boissonade, Paris, 18%. Editions de Lachmann, Berlin, 1854; de Schneidewin, Leipzig, 1853; de Lewis, Londres 1859, avec le pretendu supplement de Minoide Minas; de Bergk. dans son Anthologie lyrique, avec le meme supplement; d’Eberhard, Berlin, 1875. P. Kncell, qui a publie la paraphrase Bod1eienne(Vienne, 1877), a donne aussi quelques fables nouvelles d’apres le ms. du Vatican; elles ont été corrigees par Eberhard, Analecta Babriuna, 1879. Edition de Gitlbauer, Vienne, 1882, avec quantite de restitutions purement hypothetiques; de Rutherford, Londres, 1883, avec plusieurs dissertations, des notes critiques, un commentaire et un lexique, ouvrage tres recommandable pour 1’etude de la langue. La meilleure edition critique aujourd’hui est celle de Crusius, Leipzig, Teubner, 1896, avec des prolegomenes importants; le texte en est reproduit dans une editio minor, qui fait partie de la Biblioth. Teubner, Leipzig, 1897. -— Pour les autres poétes nommes, voir les notes au bas des pages. RHETEURS, GRAMMAIRIENS, uernrcrsus, Musrcocna- runs. Consulter, pour chacun en particulier, les notes au bas des pages. Les textes subsistants d’ouvrages de rhetorique se trouvent dans les Rhetores gracci de Walz, et les plus interessants dans les Rhetores yracci de Spengel. — Ponnux. Les meilleurs mss. sont le Falckenburgianus et le Parisinus 2670; voir les prefaces des editions de Dindorf et de Bekker. Premiere edition : Venise, 1502. Editions principales : Lederlin et Hemsterhuis, 2 vol. in-fol., Amsterdam, 1706, cum notis vuriorum; G. Dindorf, 5 vol, Leipzig, 182 i, cum notis voriorum; Bekker, Berlin, 1846, texte ameliore sans notes. — Hxapocmvriox. L Sur lea manuscrits, voir la preface de l’edition de Dindorf. Le lexique nous est parvenu sous deux formes, l’une a peu pres complete, l’autre abregee. Pour le texte complet, lc meilleur ms. est le Romanus C 4, 17 (A de Dindorf); pour l’abrege, le Palutinus. Premiere edition : Venise, Aide, 1.10.1. Editions prin- cipales : Maussac, Paris, 16I 1, avec des notes et une disserta- tion; Gronovius, Leyde, 1696, avec ses notes et celles de H. de Valois; Bekker, Berlin, 1833. La meilleure est celle de G. Dindorf, 2 vol., in-8°, Oxford, 1853. — Hiipussrxox. Sur les E _ manuscrits, consulter la preface de 1’e.iit. des Script. metrici de ` Westphal. Les trois meilleurs sont deux mss. de Cambridge et un de Paris; mais ils ne contiennent pas les scolies; celles·ci se trouvent dans deux manuscrits d’Oxford, le Suibautianus et le Me rmanniauus. Premiere edition, Florence, Junte, 1526. Les plus importantes sont : celle de Turnebe, Paris, 155.1; de Gaisford, Oxford, 1855; entin de Westplial, dans les Scriptores metrici, t. I, de la Bibliotheque Teubner, 1866, avec les scolies.

Les PAREMIOGRAPHES. Mss. Bodlciunus et Coisliniunus. -— Editions : Paroemiographi gracci, ed. Th. Gaisford, Oxford, I836: Corpus Paroemiographirum gruecorum edid. E. L. von Leutsch et Schneidewin, 2 vol., Gottingae, 1839 et 1851.




SOMMAIRE.


I. Importance de la sophistique. Ses origines.— II. Principaux sophistes du second siécle ; Niketes, Scopelien, Isee ; Secundus, Lollianos, Polemon ; Herode ; ses disciples. - III. Education des sophistes. Debit et mimique. Les ’E-mezéinq. Voyages, conferences, R public. Diverses sortes de discours. Lettres. Descriptions. Les succes des sophistes et leurs moeurs. — IV. Elias Aristide et Maxime de Tyr, — V. Lucien ; sa vie ; ses oeuvres. — VI. Son rôle, sa vocation satirique. Le moraliste; l°incredule ; le critique. — VII. Son talent. Esprit et fantaisie. Style. - VIII. Ses creations littéraires : le dialogue; le pamphlet ; le recit fantastique. Conclusion. — IX. Alciphron. —- X. La poesie au second siecle. Oppien ; Babrios ; Straton. — XI. La rhetorique. Alexandre, fils de Nouménios, l’Anonyme de Seguier, Theon ; Hermogene et son muvre. —XII. Auxiliaires des rhéteurs. Grammairiens et lexicographes : Apollonios Dyscole et Hérodien ; les Atticistes; Julius Pollux, Hlrposration. Paremiographes I Zénobios. Metriciens ; Hépbestion. Musizographes.


I


Un grand fait domine l’histoire de la litterature greeque au second siecle; c’est la popularite qu’acquiert alors l’éloquence ¢l’apparat, connue sous le nom de Sophistique. Cette sorte d’eloquence, malgre tout le mal qu’on peut en dire 21 bon droit, est incontestablement la forme d’art la plus remarquable que le genie grec ait ` produite dans son dernier age. Accueillie et saluee avec enthousiasme, reconnue partout comme une creation vraiment nationale, elle a souleve, il est vrai, parmi les contemporains deja, des critiques acerbes, et justifiees; mais, outre qu’elle a exerce son influence sur ceux—memes qui la combattirent, la guerre qu’ils lui ont faite prouve doublement sa puissance; d’abord parce qu’on n`attaque point avec une telle violence ce qui est sans force; ensuite, parce qu`en depit des railleries et des reactions, elle a maintenu son autorite sur l’esprit grec jusqu’aux derniers temps. Ce que nous avons a etudier en elle, c’est done tout autre chose qu’une mode brillante, mais eplnemere 5 c`est en realite l’une des phases importantes et decisives de l’evolution qui a mene la litterature hellenique à sa fin *.

l. Les principaux documents anciens sur le sujet se trouvent disperses chez les auteurs du temps qui seront cites au fur et a mesure dans ce chapitre, en particulier chez Philostrate, Vies des Sophistes. On peut consulter, aujourd’hui encore, la compilation de Cresolli, Theatrum vetemm rhewrum, oratorum, declamamrum, eu:. (Paris, t620). Comme études moderues, signalons Westermann, Geschichle d. Bered.sa·nkeit(Leipzig, i833),§ 84 et suiv. ;lc·s commentaires de Kayser sur les Vie: de Philostrate dans son edition de La sophistique est issue naturellement de la tradition d’art des siecles classiques, sous l’influence des condi- tions socialcs propres a la periode de l’Empire. Elle a du sa naissance, par consequent, ii la fois e des causes interieures et ei des causes exterieures ; c’est aux premieres qu’il faut attribuer l’impoi‘tance principale.

L’art litteraire, constamment excite et cultive en Grece pendant la periode classique, en meme temps qu’i1 creait au profit des generations suivantes une richesse extraordinaire d’idees et de mots, leur avait enseigne les moyens de les multiplier encore. Cette richesse acquise et cette facilite e l’augmenter etaient, pour ainsi dire, inherentes e la langue meme et it la litterature; de telle sorte qu’elles passaient, avec cette langue et cette litterature, e. tous ceux qui recevaient la culture grecque, quelle·que fi`1t d’ailleurs leur nationalite. C’etait. une partie de l’hellenisme, la plus brillante et la plus pleine de seduction. Tout esprit bien done, qui faisait des auteurs grecs, poetes et prosateurs, sa nourriture intellectuelle, acquerait ainsi une souplesse et une finesse nouvelles ; ce vocabulaire, si varie, apportait avec lui tout un monde de pensees et de sentiments; cette litterature, si inventive, eveillait l’invention. En tout genre, des modeles qui provoquaient l’imitation, I mille souvenirs curieux pour orner la memoire, des l routes tracees d’avance au raisonnement, toutes sortes e d’exemples it suivre et de themes it developper. Par la s’entretenait une ambition littéraire fondée sur la conscience de ressources vraiment merveilleuses. Lorsque l’hellenisme, au premier siecle de l’Empire, reprit-completement, dans la paix, le sentiment dc sa

1838 ; Bemhardy, Gesch. d. Gwiech. Litt., t. I, p. 509; un bon chapitre d’Erwin Rohde, Der griechische Roman, Leipzig, I876, (chap. III) ; les tomes II, III, IV de Schmidt, der Atlicismus, et l’Introduction du livre de H. von Arnim sur Dion de Pruse. valeur ct de sa puissance, cette ambition dcvint plus vivo encore. Or, entre toutes lcs formes litteraires, aucune ne lui convenait mieux que l’eloqucnce. C’etait cello qui se pretait au plus grand nombre d’usages, qui mcttait le plus cn lumiere ses representants, qui pouvait lc plus aisement rasscmbler cn elle-meme les merites divccrs dc tous lcs genres, puisqu’elle muchait A la fois A l’histoire, A la jurisprudence, Ala philosophic morale, A La dialectique, A la poesic meme. Plus libre d’ailleurs que la poesic, plus melee aussi aux interets du jour ct plus cn état de s‘en servir, elle semblait repondre, d’autre part, bien plus que la philosophic ou l’histoire, A uno conception complete de la beaute, car elle faisait plus large place aux merites de l’invention et de l’arrangement, sans parler de ceux de l’expression et du debit. Pour toutes ces raisons, elle etait comme la formc predcstinee, sous laquellc l’art. hellenique pouvait esperer renaitre et fleurir encore, avec tout son eclat et toutes ses delicatesses.

Ainsi, ce furent vraiment les besoins dc l’csprit grec et la force de sa tradition qui la pousserent au premier rang. Mais c’est A l’etat de la société qu’ellc doit ses caracteres propres.

Depuis la chute dc la liberte grccque, l’eloqucnce avait deserte la place publique et avait dnl renoncer aux grands sujets politiques. Pourtant, elle avait continue A s’cxercer dans les ecoles, et meme A se produire au debors, soit en presence d’auditoircs choisis, soit dans des ceremonies, soit devant les magistrats. Mais l’ecole etait son domicile propre. Tous ses representants illustres ~ etaient des maitrcs dc rhetorique par profession, qui ne dcvenaient orateurs que par occasion. L’empire etla re- naissance hcllenique nc changerent rien A cela. L’eloquence, privee de l’agora, cut toujours son foyer dans l’ecole, et ce fut de l’ecole qu‘elle rayonna au dehors. 550 GuAP.Iv.—SOP1I1ST1QUE SOUS LES ANTONIXS Son caractere distinctif lui vient de la. Alors meme qu’elle cherclie a agir, dans les assemblees, devant les tribunaux, dans les ambassades, ce n’est jamais une eloquence d'action, au vrai sens du mot, car elle porte sans cessc avec elle les habitudes scolaires. Le sophiste est, par definition, un professeur qui compose des dis- cours modeles, et, partout ou il parle, sa preoccupation visible est loujours d’en composer de tels. Son educa- tion ne s’est pas faite au contact des hommes, dans la melee des interets et des passions; uniquement instruit par la lecture, habitue a l’approbation docile de ses eleves ou d’auditeurs choisis, il ne peut avoir ni le sens de la realite, ni cette sincerite d’inspiration qui vient du desir de faire triompher une idee juste. Quoi qu’il entre- prenne, la grande affaire pour lui, qu’il s’en rende compte eu non, est de se faire admirer. Voile. pourquoi toute l’eloquence de ce temps est une eloquence d’appa- rat, une << sophistique » a proprement parler, qui vise surtout a paraitre. Mais, telle qu’elle est, elle donne satisfaction a un besoin profond de l’hellenisme d’alors; elle lui procure l’illusion de la beaute litteraire; elle l’eblouit par des artifices prodigieux, qui ne sont sans doute que de l`art frelate, mais qui eveillent chez ses admirateurs, presque autant que l’art vrai, la sensation _ de la puissance de l'esprit, grace a la variete des moyens et a la surprise de l’efl`et. Par ses origines historiques, la sophistique se relic sans interruption a l`eloquence des contemporains grecs de Cieeron. Elle precede des ecoles alors florissantes en Asie et dans les iles. Nous la voyons grandir dans les Conlroverses de Seneque le pere, ou figurent de nom- breux rheteurs grecs; mais ce n’est vraiment qu’a partir du regne de Neron, ou, mieux encore, apresl'avenement des Flaviens, qu’elle commence a prendre sa place defi- nitive dans le monde. C°est a Smyrne qu’elle jette le


I PRINGIPAUX SOPIIIsTES DU SEGONJ SIEGLE 551 plus d‘éclat; mais elle regne aussi a Ephese, 2-1 Pergame, a Tarse, a Antioche, a Athenes, et peu a peu dans tou- tes les grandes villes du monde grec. Sa popularité va croissant sous Néron et Trajan. Elle atteint son apogée sous Adrien, Antonin, Marc-Aurele, vers le milieu du ` second siecle ; puis, elle so soutient et dure a travers les siecles suivants, jusqu’aux derniers temps do l’hellé- nisme. II Ses représentants sont legion. Le premier par la date, et le restaurateur de l’art, selon Philostrate, fut N ikétes de Smyrne ’, qui se rendit célebre,a la fois comme professeur et comme avocat, sous les Flavieus et jusquei sous N erva. Véritable orateur asiatique, ala parole em- phatique et sonore, dont les discours avaient quelque chose de dithyrambique. —A coté de lui, se place son dis- ciple Scopélienz, do Clazomene, qui enseigna également a Smyrne, avec un immense succes, sous les regnes de Domitien, de Nerva et de Trajan; 11 fut député par le conseil d’Asie a Domitien pour faire lever l’interdiction l. Philostrate, Vies des Soph., I, 19. C’est presquo certainement le meme que le Nicétés Sacerdos, dont Pline le Jeune suivit les le- qons en meme temps que eelles doQuintilien (Epzht., VI, 5). et que Tacite mentionne dans le Dialogue des orateum, ch. xv, 5,composé probablement en St (Dialogue des oi-., éd. Goelzer, Introd., p. xu). Mais il parait plus difficile do l’identifier au Nicétés dont Sénéque le pore, dans ses Conlrover es, fait mention comme d’un maitre déja renommé sous Tibére, et dont il cite d'assez nombreux fragments; car celui-la devait etre né duns les premieres années de notre ere et il aurait eu par consequent plus de 90 ans sous Nerva, qui inonta sur le trone en 93. 2. Philostrato, V. S., I, 21. Sui las, Elxorrmavé;. — Sur son ambas- sade pour les vignes, consulter (outre Philostrate) Suétone, Domi- lien, ch. vu. Sur les poésies de Nikétés et de Scopélianos, voir plus loin,§ X.

.l


dont l’empereur voulait frapper la culture de la vigne. — Puis, le syrien Isée i, merveilleux improvisateur, que Pline le jeune entendit e Rome, probablement sous Trajan, et dont il a vanté le talent dans une lettre aussi piquante qu’instructive.

Dans la generation suivante, les plus illustres sont Secundus d’Athenes, le maitre d’H6rode Atticus, puis Lollianos et Polémon.

Lollianos, d’Ephese ’, disciple d’Isée, et brillant im- provisateur comme lui, vint e Athenes, sous Adrien, occuper, le premier, la chaire publique d’éloquence qui venait d`y étre fondée, probablement par la ville ’ ; il y fut stratege, titre qui lui donnait le premier rang dans la cite. C’était, au dire de Philostrate, un dialecticien subtil et inventit`, fécond en mots frappants qui étaient autant d’arguments, mais médiocrement habile ecomposer. ll ne reste rien de lui.

Antonius Polémon *, né e Laodicée de Carie, d`une illustre famille, apres avoir étudié A Smyrne sous Scopélien, s’illustra it son tour dans cette ville, comme professeur et comme orateur, sous les regnes d’Adrien et d’Antonin. Son role public y fut tres grand. Il eut l’honneur d’y présider les jeux Olympiques qu’Adrien y institua. Son eloquence apaisa les discordes de la ville et fit valoir on plusieurs circonstances les intéréts de ses habitants aupres des empereurs. Inscrit par Adrien au nombre des pensionnaires du musée d’Alexandrie, il prononca devant ce prince à Athènes le discours d’inau-

1. Philostrate, V. S., I, 20. Suidas, ’I<m‘€o;, fin de Particle, oii il est appelé ’1c¤io; 6 pi;-mp vuénpo;. Pline, Episl.. II, 3. Juvénal, Sal. I, 3, V, 74, et la scolie.

2. Phil. V. S. I, 23; Suidas, Aollixvbg.

3. Philoslrate, V. S. I, 23 Z I1p0%’¤·m piv 105 ’A0£v·q<n Bpévou xpiato;. Cf. Hertzberg, Hist. de la Grece, traduction Bouché·Lec1ercq, t. II, p. 363 (note 2) et H3.

4. Philostrate, V. S., I, 25; Suidas, Holéuwv Aa¤6ixe·5;. PRINCIPAUX SOPHISTES DU SECOND SIECLE 553 guration de l’Olympieion, qui venait d’etre achevé. Par son faste, par les honneurs qui l’entouraient, Polémon jeta sur la profession de sophiste un éclat encore inconnu. Toute l’Asie grecque se passionna pour son eloquence. Son prodigieux talent d’improvisation, la véhémence de sa parole, la puissance de sa voix, la force dramatique de son action,soulevaientdes applaudissements enthousias- tes. On croyait voir et entendre en lui un autre Demos- thene. ll fut, sous Adrien et Antonin, la gloire de · Smyrne, qui se montrait presque aussi fiére de lui que du souvenir d`Homere.Un grand nombre de ses discours avaient été publiés; Philostrate les mentionne, de ma- niere a montrer qu’il les avait lus. Deux seulement sont venus jusqu’a nous *. Ce sont deux ptaidoyers contra- dictoires dans une cause imaginaire, dont voici la don- née. Une loi d`Athenes ordonne que le pere du combat- tant qui sera tombé le plus glorieusement. sur le champ de bataille prononce l’oraison funébre des guerriers morts pour la patrie. Apres la bataille de Marathon, le pére du polémarque Callimaque et celui de Cynégyre se · disputent cet honneur ’. Si curieux que soient ces deux morceaux comme monuments'de l’éloquence du temps, il est impossible aujourd’hui a un homme de sens de lire sans degout des pages ou tout l`efl`ort d’un esprit singu- lierement inventif et exercé n'aboutit qu’a de sottes an- 1. On les trouve, joints a divers autresouvrages, dans plusieurs mss. de Florence, de Rome et de Paris, qui semblent tous dériver d’un meme archétype. Le Laurenlianus 56, 1 (XII? siéclc) est celui qui s’en rapprocbe le plus. Ces deux déclamations ont été éditées par Henri Estienne (t567), Prevosteau (Paris, 1586), Possin (Tou- louse, 1637). Orelli (Leipzig, 1819). Nous en avons aujourd’hui une edition critique, due a Hugo Hinck (Leipzig, 1873), dans la Biblioth. . Teubner. Voir aussi H. Jiittner, Dc I’olemom's vita, operibus, arte, Breslau. 1898. 2. On cite souvent ces discours sous le titre de Oraalsons funébres de Callimaque el de Cynégyre, et le Laurenlianus 56, 1 les qualitie de ’Emr:ipwi. Cette designation est manifestement inexacte. Ce sont des discours judiciaires, par consequent des plaitloyers.


tithèses, a des jeux d’esprit ridicules, a des fanfaronnades et à des hyperboles enfantines.

Un peu plus jeune que Polémon, Hérode Atticus ‘ surpassa en célébrité tous les sophistes de ce temps. Né vers 103, a Marathon, d’une illustre famillc athénienne, il dut a son pere Atticus, avec une immense fortune, le gout passionné de l'éloquence. Ses maitres furent Scopelien et Favorinus ; plus tard, il entendit Polémon et profita de ses exemples, mais il ne fut jamais son éleve a proprement parler. Des le temps d’Adrien, il occupa d’importantes fonctions publiques ; ce prince lui donna la surveillance sur les villes libres d’Asie, au temps ou Antonin était gouverneur de cette province. Malgré un dilférend qui s’était produit entre eux, Antonin, devcnu empcreur, lui conféra la dignité consulaire en 143. Nous ne savons pas au juste en quel temps il séjourna a Rome, mais il est certain qu’il s’y fit applaudir comme improvisateur 2. Parvenu, jeune encore, au faite des honneurs, il devint le bienfaiteur de la Grèce et en particulier d’Athenes. Ses libéralités étaient immenses; les monuments qu’il éleva excitaient l’admiration universelle. Parmi les plus célèbres, citons le Stade de l’Ilissos et 1’Odéon. Malgré ses largesses, il eut des ennemis qui l’attaquerent violemment aupres de l’empereur Marc·Aurele, sans réussir a lui faire perdre la favcur ele ce prince. Il vécut sous son regne, comme il avait vécu sous celui d’Antonin, soit a Athenes meme, soit, en été, dans sa magnifique villa de Képhisia ’, partageant son temps entre les exercices professionnels, l’enseignement de son art

t. Philostrate, V. S., [I, 1. Suijas, ’Hp:65·q;. — ’ida1·Lablache, Uérocle Atticus, Paris, I872.

2. Phil., V. ales Soph., II, c. 3.

3. Au1u·Gelle, XVIII, 10 : In Herodis villam quae est iu agro attico, loco qui appellatur Gephisiaz, aquis et nemoribus frequentem, aestu anni melio concesseram. — Sur les ruines de cette villa, cf. Vidal-Lablache, op. cit., p. 6. PIIINCIPAUX SOPIIISTES DU SECOND SIECLE 5b5 et les representations sophistiqucs, ou il brillait *. Des deuils répétés Féprouvereut crucllement; il perdit sa . femme, Régilla, et ses deux lilies. Du moins, la consi- dération publique ne cessa de l'entourcr jusqu’a sa _ mort. Quand Marc-Aurelc institua Venseignement ofli- fi'. ciel a Athenes en I76, ce fut lui qu‘il chargea do choi- _ sir les quatre premiers titulaires dos chaires do philoso- ij phie 2. Sa maison resta, pendant toute sa vieillesse, l’un gz des centres littéraires de la Grece. On venait de toute j part le voir et l’entendre ; les philosophes et les rhéteurs, ` ,, sans parler des personnages politiques, tenaient égale- _‘; ment 21 honneur d’y étre admis. ll mourut it 76 ans, ji probablement vcrs l79, un peu avant Marc-Aurele. L.; llérode Atticus laissait des Ephémérides, qui sem- fj. blent avoir été une sorto do journal littéraire, une Cor- X respondance tres étendue ’, et des Discours. Tout cela ~ est entierement perdu *. D’apres le témoignage de Phi- ·· lostrate, son éloquence se distinguait surtuut par l’agré— ment, par la douceur et par une facilité élégante. Entre > les Attiques, le modele qu‘il préférait était Critias, qu‘il . remit en honnour parmi ses contemporains. Vers la lin du regne do Marc-Aurele, la sophistique J est dans tout son éclat. Toute une génération de rhéteurs, I. Sur la vie intime d’IIéro.le, ses entretiens, sa société, voir les Z souvenirs d'Au1u-Gelle, I, 2; IX, 2; XVIII, 10; XIX, 12. — Parmi ses disciples, il avait fait un choix dcsdix plus rexnarquables, qu‘il , admettait A des exercices privés, appelés I{).z·p:36p¤ov (Philost. i V. S., II, c. l0, l et 13.) 2. Philostr., V. S., II, 2. 3. Pilastrate, Sur le genre épislol. (t. 1I, p. 238, Kayser, Bibl. '1`eub- ner) I 'Prrrépwv Bl ciipscra uh 'llp¤36·q; 6 ’.v,v:.i0; énéc:s).}ia·», ·3nzpdt·:s- l x£§wv bl xxi 6mp1a)t5.»v éw.1:£n:¢s 1:o)0.aXo·3 :05 vrpéxovtog i‘K1G!0).% lagun- ripe;. 4. Nous avons sous son nom un discours intitulé Ilepl ·:co7.m£¤; (Oral. Allici, Didot, II, p. 189); c’est la harangue iictivo d'un The- bain qui engage ses concitoyens in déclarer la guerre au roi de Macédoine,Archélaos. Mais Vauthenticité de ce morceau ne semble pas pouvoir etre défendue.


556 CHAP. IV.- SOPHISTIQUE SOUS LES ANTONINS la plupart sortis de l’ecoled’Herode Atticus, brillent dans les différentes villes du monde greco·romain : Aristo- cles A Pergame ', Aristide A Smyrne, de qui nous parle· rons bientet plus en detail, Adrien de Tyr A Athenes d’abord, puis A Rome; et, avec eux, Chrestos de Byzance, Pausanias de Cesaree, Apollonios de N aucratis, Antipater de Hierapolis, Aspasios de Ravenne, Rufus de Perinthe, beaucoup d’autres qui iigurent avec honneur dans la galerie de Philostrate. La sophistique se perpetue ainsi sous Commode, Pertinax, Septime Severe. Nous la re- trouverons florissante au lIl° siecle, et nous repren- drons alors son histoire dans un autre chapitre. Pour le moment, il est A propos d’essayer de caracteriser, dans ses traits generaux, l’art dont nous venous de faire connaitre quelques-uns des principaux representants. III L’education du temps, par l’importance qu’elle don- nait A la rhetorique, semblait faite pour preparer des sophistes et pour leur assurer des auditeurs. En tout cas, c’etait le resultat le plus sur qu'elle obtenait. Parmi les eleves qui frequentaient les ecoles en renom, les mieux doues devenaient sophistes; les autres, specia- lement dresses A les admirer, formaient le public dont ils avaient besoin. Rien d’etonnant des lors si la profes- sion de sophisto était egalement recherchee des jeunes gens issus des familles riches et de ceux qui visaient A faire fortune. Elle realisait l’ideal qu’ils avaient tous eu devant les yeux aes l’enfance, elle offrait A leurs facultes surexcitees le seul emploi qui leur permit de se developper pleinement, elle promettait A leur amour·propre les applaudissements, A leur ambition les 1. Philostr. V. des Soph., 11,3.


E EDUCATION DES SOPHISTES 557 I honneurs, A leur activité l’influence et le maniement des grandes affaires. Mais l’6ducation donnée A tous ne suffisait pas A faire le sophiste de profession. Outre les exercices prepara- toires qui constituaient l’enseignement ordinaire de l’6· cole, il devait pratiquer des exercices spéciaux et quoti- diens, qu’il n’abandonnait jamais impunément, alors meme qu’il était en pleine possession de son talent. En premier lieu, des lectures incessantes. Le sophiste avait besoin de connaitre A fond l’histoire politique de la Grece, depuis le temps de Solon jusqu’A la mort d’A- . lexandre; car les sujets qu’il avait A traiter, souvent A l’improviste, etaient presque toujours empruntes A cette période. ll acquerait cette connaissance par la lecture des historiens et des orateurs de Page classique, qui de. vaient lui etre familiers. Il fallait également qu’il fint au courant des lois, institutions, usages du meme temps, et qu’il emit en memoire le plus possible de faits curieux, de légendes, d’anecdotes ; mais tout cela s’acquérait par les memes lectures, et l’érudition proprernent dite lui était etrangere. Outre les historiens et les orateurs, son education premiere lui avait fait connaitre les philoso- phes et les poetes. C’était son interet d’entretenir et d’aug- menter sans cesse cette connaissance ‘ ; car il tirait de tels souvenirs quantité d’idées, de raisons, d’allusions, de citations directes ou indirectes, d’imitations avouées ou dissimulées, sans lesquelles son art ei1t été impossi- ble. Quant A l’observation directe des choses et des hom- mes, c’était ce qui lui importait le moins, car il n’en avait que faire. 1. Philostrate (V. S., I, 2i, 5) dit de Scopelien : Ilpoeéxmo utv new éinace ·x:¤t·f;p.ac¢,_rpayq»6ia; 6k éveqaopziro. Cf. meme ouvr., II, 27, 6 Z Ne- IGYOPOU 705 GOQBUTO5 |.|.7]TlpG GOQSGTGJV ‘I."l]V TPGYQOEGV ‘l!p0G£l‘I!OVTO§, 6I0p• 0o•5p.sve¢ 6 °I1t·x66pop.o; tbv ).6yov‘ 'Eyeb Bk, Zan, xarépa "Opsqpov. Ce meme Hippodromos disait que si Homere était la e voix » des sophis- tes, Archiloque était leur ¢ souftle. »


Tous ces materiaux, ses maitres de rhetorique lui avaient appris des sa jeunesse A les mettre en oeuvre par l‘invention, la disposition et l‘elocution. Mais la pralique seule pouvait developper et entretenir en lui l’habilete speciale dont il avait besoin. Aussi, tous les sopliistes en renom s’exer¢;aient-ils constamment, soit A improviser, soit A mediter, soit A ecrire. lsee passait toutes ses matinées A préparer ses discours * ; Scopelien “ travaillait la nuit 2; Herode Atticus, jusque dans sa vieillesse, declamait quotidiennement devant un cercle q d’eleves choisis 3. Grace A ce labour incessant, lcurs fa- l cultes oratoires se developpaient prodigieusement. I.’usage rapide do toutes les ressources de l’art passait chez eux A l’etat d’iustinct. Un sujet leur etant donne, ils en voyaient immediatement les principaux aspects, les divisions possibles; A mesure qu’ils le traitaient, les pensees de detail leur apparaissaient sous la forme A la mode, el la phrase se modelait avec une facilite merveilleuse. Lorsque Polemon, dans l’improvisation, tournait une période savante, il souriait on arrivant au dernier membre, de maniere A laisser voir qu’il executait ce tour do force sans la moindre peine *. La vraie réflexion n’est lente que parce qu‘elle va au fond des choscs; eux, qui ne se souciaient ni do sincerite ni de profondeur, satisfaits d’un ordre superficiel et d’une invention specieuse, acceptant tout ce qui brillait, sans scrupulc de goiit ni de verite, [inissaient par vibrer au plus leger contact, pour se repandre ensuite A l’in[ini en vaines sonorites.

Dans cette eloquence toute tournee vers 1’ell`et, le debit, qui faisait impression sur le public, etait, apres l‘in-

1. Philostr., V. S.. I, 20, 2.

2. Ibid., c. 2i, 5.

za. Ibid., 11, au, 1.

4. IALI., I, 25, *1. vention, la grande alfaire. Le sophiste devait travailler sa voix comme un chanteur, pour lui donner la souplesse, l‘eclat, la varieté, dont elle etait capable. Les mieux doues obtenaient ainsi des resultats etonnants; le discours dcvenait dans leur bouche une sorte de chant , aux modulations inli nies. << Polemon,,nous dit Philostrate, ` avait une voix eclatante, pleine de force, et sa langue faisait sonner les mots mcrveilleusement ‘. » Alexandre, surnomme Peloplaton, << mettait dans son discours des Q rythmes plus varies que ceux de la flute et de la lyre ; » un jour, interrompu au milieu d’une improvisation par ; if l’arrivee d’llerode Atticus, il la recommenqa, << en chan- ’*?* geant les ponsees et les rythines 2. » Lorsque Adrien de ti Tyr occupait la chairo de sophistiquc a Itome, il attirait, au témoignage du meme auteur, eeux-la meme qui ne I comprenaient pas le grec. << On venuit l’enteutlre comme un rossignol melodieux, tant on etait ravi du charine de sa voix, de sa tenue, de la souplesse de sa prononciation ` et des rythmes de son langage, qui etait tantet simple j g parole et tantet chant °. » ll est vrai que quelques crit.i· ‘ ques d’un gout severe, comme Lucien, se inoquaient de iii-; ces discours en musique et do ees roulades * ; mais le public en etait charine, et c’etait au public qu’on voulait plaire.

Naturellement, la mimique était en rapport avec la voix. Il fallait qu‘un bon sophiste fût un bon acteur. Scopelien parlait souvent avec une mollesse affectée,


l. V. S., I, 23, 7 2 0£·{y.¤: 8} {gv a·3·:¢§ >.1p.::pE>v xm`:. évcirovov xx`: xpeco; _ 01’lJ].LiO’I0§ CEO; &7I!XT‘;I‘lf!.I ‘I.";]{ ’fA¢1;TT’q§. A

2. Ibid., II, 5, 3. j

3. Ibid., II, c. {O, 5 Z ’Hxpoe6vr¤ 621 ciicnrzp cecrouoecna a¤a»s»¤;, riqv .- zfaylwrriav ix.1:z1·:)t·qyp.é·»oz. xai rb cx·F,u.:x xal to clfcrpopov ·:c5 p0éyp.ar0; mt " cob; ming tz ua`: cev éuftiiovi;. ’

4. Mailrc de rhélorique, 19 : ‘li-: 6é 1:01:: ua`:. circa: xazpe; alms Boxfg, Z nivm co: <ii6ic9w nai pile; yeyvéww. Cf. Philostr., Vies des Soph., II, 28 i XQFLTIIIQ 40’[.IJ£T0)V, dl; Kill °:)‘l!0Pz’;]’)'d%T’5 T2; T(;)V &G8)•Y!GTi§hH• 560 CHA P.IV.— SOPHISTIQUE SOUS LES ANTONINS assis sur son fauteuil; mais lorsque le sujet y pretait, il s’animait, se dressait brusquement, se frappait la cuisse, comme pour s’exciter lui-meme. ll excellait dans les sujets médiques, ou il jouait a merveille les roles des . Darius et des Xerxes 5 nul ne rendait comme lui le me- lange de hauteur et de naiveté qui convenait a des rois barbares *. Polémon, dans les moments pathétiques, ‘ bondissait de son siege et frappait du pied, nous dit Philostrate, << comme le coursier d’Homere » 2. En fait, ces discours fictifs ressemblaient beaueoup a des discours de tragédie; celui qui les déhitait inearnait en lui le personnage qui était censé parler; il était tenu, pour bien faire, d’exprimer par sa physionomie, par sa tenue, par ses gestes, le caractere qui lui était propre et les sentiments qu’il lui attribuait °. Les séances oratoires données par les, sophistes s’ap- pelaient, d’un terme general, des montres (’Em3etEsi;) ; expression qui servait aussi it désigner les diseours qu’on y produisait en public. Ces séanees, les sophistes les donnaient assez souvent dans la ville ou ils résidaient; par exemple, lorsqu’un personnage de distinction venait a passer et désirait admirer leur talent. Mais, non moins ordinairement, ils allaient se faire entendre dans les l villes voisines, quelquefois fort loin de chez eux ; car le sophiste était voyageur ; il avait besoin de changer de l ublic, our ne as s’user tro ra idement, et il a- P P P P P Y g . 1. Philostr., V. S., I, c. 21, 5. p 2. Ibid., II, e. 25, 7. 3. On désignait ce jen, comme celui des actours, par le mot aiywviiwbat, qui pouvait s'emp1oyer avec le nom du role A l’accu· satif :’Ap:d6a{¤» dywvlzwbai, c jouer Artabaze », c. a. d. pronou- _cer un discours censé tenu par Artabaze ; Philostr., V. S., II, c. 5, 4. Ou disait méme fircoxpivzcfiaz. par exemple 2 rb Aapuou xal Eépiou <pp6v·qp.z xalebq 61:0xpiv¤g0m (Ibid. I, c. 25, 9). Aristide, Or. 49 (Dind., p. 493) Z éiv p.hv A·qp.oc0iv·q, -7; Mi).zv.¤i6·qv, 9; Bzpimoxléa, iv) rev 6p.¢6wp.o•¢ (Aristide) Sxoxpivwpai, rb éxcivwv 500; sjxicai Gai p.s.. r


CONFERENCES PUBLIQUES 561 gnait d’aillenrs d’etendre au loin sa reputation. Des qu’il . se sentait en etat de plaire, il entreprenait une tournee oratoire,en Asie, en Syrie, en Egypte, en Italie, plus loin meme, jusqu’en Gaule et en Espagne, partout ou il pou- vait compter sur des auditeurslettres, suflisamment frot- tes d’hellénisme *. Iieducation des classes cultivees étant alors la meme, at peu de chose pres, dans loute l’eten- due de l’empire, le sophiste etait snr d’etre bien accueilli dans toutes les provinces qui possedaient des ecoles grecques. En general, sa reputation le precedait et excitait dans le public une vive curiosite 2. Accueilli dans cha- que ville par les maitres et les elbves, il organisait une ou plusieurs seances, auxquelles venaient assister tous ceux qui se piquaient de bon gout ei. do bonne education. Ces conferences avaient lieu le plus souvent dans les lo- caux ou enseignaient les rheteurs de l’endroit (ingest- 1-ipix), quelquefeis dans des salles specialement ornees et amenagees a cet elfet, avec plus ou moins de luxe, soit par les villes, soit par les particuliers °; rarement enfin, lorsque l‘al`lluence etait grande, dans les thea- tres. Certains sophistes, meme parmi les plus illustres, ap- portaient la des discours ecrits. C’est ce que semblent avoir fait Ailius Aristide, Lucien, Maxime de Tyr, bcaucoup d’autres; et parmi ceux-ci, les uns lisaient, 1. 1Elius Aristide, qui passait pour avoir peu voyage, etait alle en Italie, en Grece et en Egypte. Philostr., V. S., II, c. 9, t. -· Voyages de Lucien en Gaule, voy. plus loin. — Voyages de Ptole• mee de Naucratis, Phil. V., S., II, i5, 2 : II).¢ic:a bl t1:s10&>v (Om ut 7!>.£iGTGZ$ iV0[J.%)·73'7¢; ‘K6).!G$ ¢l)G7Z!p iifl. )»G[J.‘l'!p05 6x'la|.|.1T0; Th; ‘80° psvepneq Erin: th Hom. 2. Pline, Episl., II, 3 : Magna Ismum fama praecesserat. 3. Lucien, Ilzpl me ei'4¤·.». - A Rome, Adrien de Tyr donnait ses seances oratoires dans l’Athenaeum (Philestr. V. Soph., II, U, 5). Sur ce palais, bati par Adrien, pour etre un Ledus bngeauarum ar- lium, voir Aurelius Victor, deCzs1•·., i4, 2, et DioJCass.,LXXI[I, 11. Hist. do la Litt. grecque. — T. V. 36


= l n I j' 562 CHAP. IV.-SOPIIISTIQUE SOUS LES ANTONINS , les autres débitaient de mémoire. Quelques—uns oifraient l- au public plusieurs sujets et lui laissaient la liberté de l choisir; lorsqu'un grand personnage assistait ala séance, L c’étaita1ui, naturellement, qu’6tait attribué 1’honneur “ l du choix. Mais les improvisateurs renommés deman· l { daient simplement a leurs auditeurs de leur designer un sujet. lls prenaient alors quelques minutes de ré- } flexion, et ils parlaient d’abondance. Le public, passionné pour l’art a la mode, écoutait r avec une attention d’abord curieuse et bientot frémis- sante. A mesure que le discours se développait et l qu'on voyait naitre les pensees inattendues, les argu- ments ingénieux et subtils, les sentiments pathétiques, Yenthousiasme eclatait. A eertains moments, les cris d’admiration, les applaudissements partaient de tout coté '. Une belle période, savamment conduite, qui s’a— chevait comme d’el1e-meme sans effort apparent sur une cadence mélodieuse, ravissait tous ces connaisseurs, comme chez nous, une belle phrase musicale dans un concert. Les traits brillants, les sentences, les antitheses étaient-acclamés. De moment en moment, 1’exaltation grandissaitg ; elle passait du public a l’urateur, qui, tout transporté parle succes, semblait se surpasserluiqneme en invention dialectique, en abundance de mots sonores, en sentiments vibrants et passionnés °. La seance linissait dans une sorte d’ivresse, au milieu de laquelle les com- 1. JElius Aristide, invite a parler devant Marc·Auréle, deman- dait Yautorisation d’amener ses éléves et qu’il leur Int permis de _ crier et cl’app1audir, mi Boiv mi xponiv. (Phil., V. el. S., II, c. 9.) 2. Aristide, Hep?. 1:05 ·::up¤zq>0é~{p.a·ro;, p. 530, Dindorf: Exoroétviéj 69] 1:5; év·:a§0x cixpoczziqg ml cfm ¥Xsv. ·r£; 7Ev~r,1·¤n, &`A2.' dicmp iv ‘K¤QGTdE€I XUXAOGQEVOI OOQUGOGVTGL, W1`!. Ll); EXGGTOQ EXEC QT50'£¢D§ E 6UVd[|·IU{ OBTUQ _ l mglllioyez, sur cette inspiration, une autre curieuse page d’Aris- tide, meme discours, p. 528. • Une lumiére divine, dit-il, environue l’0rateur », et il ajoute Z c·36i»; uév révov nal 6£pp.m; €v€·n}.1,cs p.¢=' ¢€a0up.£a';, {pe GE fob; 6;0¤Otp.oi»; éivw xai crit; rplxaic bnicmcz, etc. · l


pliments les plus hyperboliques paraissaient A peine suffisants.

La nature de ces discours était assez variée. Souvent, ils ne différaient en rien par les sujets de ceux qu’on prononçait dans les écoles. C’étaient des exercices (Msléz-mz), et on les appelait communément ainsi. Volontiers, on en prenait la matiere dans l’histoire gree- que, de maniere a mettre cn scene des personnages con- nus et des circonstances dramatiques. On faisait parler Solon demandant qu’on eflacat ses lois, puisque Pisis- trate avait supprime laliberte; Xenophon, reclamant le droit de mourir avec Socrate 5 Demosthene, jurant qu’il n’avait pas recu cinquante talents d’Alexandrc ; ou encore un Spartiate, conseillant a ses eompatriotes de ne pas recevoir dans la cite les prisonniers de Sphacte- rie *. L’histoire y etait traitee fort libremeqt. On lui de- mandait de fournir des personnages et une situation ; _ mais on en modifiait les données et on creait sans se gener des circonstances de fantaisie. Certains sujets, comme ceux qui viennent d’étre cites, plaisaient, parce _ qu’ils fournissaient matiere a de beaux sentiments. D’autres, au contraire, parce qu’ils semblaient ingrats et par la meme faisaient valoir d’autant plus le merite d’invention de 1’orateur. Polémon avait compose le dis- cours d’un des allies de Sparte, conseillant, apres la victoire d’1Egos Potamos, de detruire Atlienes et de dis- perser les Atheniens dans les dèmes °.

À côté de ces harangues pseudo-historiques, figuraient les plaidoyers fictifs, qui étaient censés prononcés devant des tribunaux imaginaires et qui s’appuyaient le plus souvent sur une législation de fantaisie. C’etaient les sujels juridigues (e1zo9éeev.; Smavtzai), dont les Con-

1. Voir Philostr., V. S., passim. 2. Ibid., I, c. 25, 1, . - l • 561 CHAP.IV.— SOPHISTIQUE SOUS LES ANTONINS traverses de Séneque le pero nous ont conservé tant d’exemples. On plaidait pour un adultere pris en fla- grant (lélil (6 uotxo; 6 €Z.ZE2,1).U;J.:J.€V3;) *, p0uI‘ UD iils I renié par son pero (6 &7T0l<,’l]PU71’6l.L€VO;) ’. Mais. le plus souvent, on imaginait des situations étranges et contra- dictoires. << Une {oi orrlonue de mettre ci mort celui qui a excite' une se’riition et de re’compenser celui gui l’a fait cesser. On supposcra que le meme homme ayant excite' une sédition et Payout jizit cesser, rec/ame la recom- pense » ’. Tantot on développait longuemeut les argu- ments de la cause, tantotou se piquait au contraire de les resserrer autant que possible. Secundus d’Athenes traita en quelques mots le sujet precedent ; Des deux actes en question, quel est le premier dans l`or- dre du temps? C’est d’exciter In sédition. Quel est le second? C’est de l’apaise1·. Commence donc par subir le chatiment de la faute que tu as commise;quant ai la recompense de ta bonne action, viens la recevoir ensuite, situ le peux. Un autre genre fort en favour était celui des Discours de cérémonie, qu’on pourrait appeler lyriques, puisqu’on leur appliquait les noms des anciens genres lyriques (’Eyw.¢bp.v.¤a, (QJSIVZ, y.ov;p8€¤u, waltvpdixa, Myoz yevs9).v.zzoi, ixiriotoi, émw.·h3eiov.) et quela distinction entre la prose et la poésie tendait de plus en plus a s’y effacer. Le recueil d’}Elius Aristide nous olfre un certain nombre de compo- sitions de cette sorte,destinées tantot a des particuliers (`A1:e7.}.5’t·{evs')).t¤t>t6;), tantét h des villes( `Ptbysq; é·yx¤3p.•.ov, ’E7ieuc1v•.o;, M0v;,>8•Ia Ext Ey.6pv—O, etc,). Dans cette classe, se rangent les panégyriques, tel que le Panat/zénatque du meme orateur, ct en général toutes les harangues of- l ficielles, si fréquentes en ce temps, discours d’inaugu- l l. Ibid., I. c. 2`S, 10. 2. Titre d’un discours de Lucien. 3. Philostr., V. des Soph., I, c. 26.


i l DIVEBSES IESPIEZUES DE DISCOURS 565 i ration, de remerciement, de félicitations, adressés aux Y grands personnages ou debites devant eux. Une des plus ‘ celebres fut cello que Polemon prononca devant Adrien ` pour 1’inauguration de l’0lympieion d’Athenes, achevé par ce prince. << L’Empercur, nous dit Philostrate *, » chargea Polémon de chanterl’hyn1ne apres le sacrifice » (éoupvhczi ci (loci;). Etlui,selon sa coutume, arretant l » d’abord ses regards sur les pensees qui deja se pre- » sentaient a son esprit, s’abandonna ensuite aux dis- ) » CUUPS (ézcupixsv éxuvev rep Mya;). Déboul. St1I‘l€ Scuil du ) » temple, il exprima en abondance des pensécs admira- » blcs, tirant sou exorde de cette idee, que 1’inspiration i » dont il etait plein ne pouvait venir que d’un dieu. » ) Une sorte de contrefacon plaisante de ces eloges, qui l cut grand succes dans les ecoles du temps, fut le genre l des compositions ditesparadoxales, telles que 1’E'l0ge du i perroquet, l’E`I0gc de la mouc/ze, simples jeux d’esprit l qui nous paraissent puérils, mais qui donnaient a un i public frivole le plaisir, tres vif pour lui, d’admircr les ressources d’invention et les gentillesses inepuisa· bles des artistes en discours qu’il aimait le plus. Aux Meléma, dont la definition meme impliquait la recherche del’efl`et et qui reposaient sur une fiction his- i torique ou juridique, s’opposait le genre de la Av.¤i}taE•.;, qui avait quelque chose de moins appréte dans la forme, puisque l’orateur, au lieu de jouer un rele convcnu, y parlait en son propre nom. Le sophiste qui voulait donner une seance oratoire commenqait en general par une sorte de petit discours d’introduction, dans lequelil se presen- tait au public et cherchait at gagner sa bienvcillance. C’etait une Snilénq. ll nous en reste un certain nombre de ce genre dans les oeuvres de Lucien (Hérodctc, Zeu.2·z`s, le Soy:/ze, Bacchus). Le ton en est f`amilier,1’invention l. V. des Sop/e.,I, c. 25, 3.


l l 566 CHAP. Iv.-s01>111sT1QUE SOUS LES ANTONINS agreable et parfois a demi plaisante 3 c’etait en quelque sorte un lever do rideau, la petite piece avant la tra- gedie. En raison dc ce earactere, on les appelait aussi [ causeries (Mimi, vcpolodtim), nomsqui furent ensuite ap- l pliques par extension A d’autres genres de djscours. Y l Mais si la Sv.é1zE¤; n’etait pour les rheteurs qu’un pre- - lude, elle etait tout pour les philosophes qui ensei- gnaient e la facon des sophistes. Eux n’inventaient pas de causes fictivcs, ils ne jouaient pas les Xerxes ni les Themistocle; ils venaient traiter devant le meme pu- blic des sujets de morale. Leurs discours, appeles Smké- Em, étaient propremcnt ce que nous nommons des Con- férencas. Le recueil de Dion Chrysostome, dont nous xvons parle plus haut, celui de Maxime de Tyr, sur le- quel nous reviendrons plus loin, peuvent donner une idée asses complete du genre en lui-meme et des varie- tes qu’il eomportait. Pour quelques philosophes beaux· esprits, dont Maximo de Tyr peut etre consideré comme le type, la philosophie n’etait guere qu’un pretexte, et leur audiboire ne differait pas sensiblement de ceux des sophistes. Deja, au siecle precedent, le stoicien Musc- nius en cennaissait de tels, et Aulu-Gelle nous a con- serve la vive critique qu’il faisait d’eux. << Lorsqu’un · » pkilosophe, disait·il, exhorte, convertit, conseille, » réprimande, ou en general donne un enseignement » quelconque, si ses auditeurs lui prodiguent, d’un » coeur leger et libre, des louanges banales, si meme » ils poussent des cris, s’agitent comme transportes, » si les grices de sa voix et les modulations de ses phra- » ses les emeuvent et les mettent hors d’eux-memes, sa- » chez que celui qui parle et ceux qui ecoutent perdent. » egalement leur temps; ce n’est pas un philosophe qui » parle, c’est un joueur de {lute qui se fait entendre *. » 1. Au1u·Gel1e, V, 1.


DIVERSES ESPECES DE DISCOURS 567 Quelque cinquante ans plus tard, Dion, parlant aux ha- bitants de Tarse, traeait a peu pres le meme portrait: rt Vous avez du entendre plus d’une fois des hommes divins, » qui declarent tout savoir, prets ii parler sur toute chose, » pour en expliquer 1’ordonnance et la nature, sur les hommes. » sur les genies, sur les dieux, ou encore sur la terre, sur le » ciel, sur 1.1 mer, sur le soleil et sur la lune, ainsi que sur » les autres ustres, sur l’univers tout entier, sur la fin des cho- » ses et sur leur naissance, et sur mille autres sujets. J ’ima· » gine qu’ils viennent vous trouver et vous demandent quels » discours vous desirez qu’ils tiennent et sur quels sujets, a la » facon de Pindare pret in chanter » Ismenos, ou Mélia ii la quenouille d’or, ou Cadmos; » Puls, quelle que soit la matiere que vous indiquez, le » voila qui part et qui lache, tout d’un coup, une abondance » de paroles, comme une masse d’eau enfermee en lui. Etvous _ » qui l’ecoutez, vous penseriez faire preuve d’un petit esprit, · » d’un veritable manque de tact, si vous Pinterrogiez sur cha- » que point et si vous vous refusiez de croire sur parole un » homme si habile. D’ailleurs, vous etes enthousiasmes par la » force et la rapidite de ses discours, et vous vous delectez a » lui voir debiter ainsi, sans reprendre ha1eine,une telle quan- » tite de paroles ». i D’autres, il est vrai, pre naient leur rele de sages plus au serieux. Si Dion critiquait ainsi les faux philosophes, c’est que lui·meme avait un sentiment plus haut de son devoir. Les conferences d’un Plutarque, d’un F avorinus meme, d’un Euphrate, d’un Taurus, de beaucoup d’au· tresrenfermaient d’utiles et saines lecons. Le precedent chapitre a montré deja ce que ce siecle avait fait pour la morale, et nous verrons bientet d’autres manifesta- tions, non moins honorables, de la meme tendance. Mais ces merites, tres reels, ne doivent pas nous faire mécon- naitre l’influence que la sophistique a exercee en ce temps sur la philosoplnie. La conference pliilosopliique, l. Dion, Disc. 33, exorde.


` I 563 CHAP. IV.- SOPIIISTIQUE SOUS LES ANTONINS eedant au mouvement de l’opinion, tendait a devenir un genre oratoire, et il fallait aux vrais maitres de morale une certaine fermcte pour se defendre d`un engouement si general. En dehors meme de la philosophic, les emplois serieux ` ne manquaient pasjabsolument at l’art des orateurs de ce siecle. Beaucoup des sophistes en renom cxerqaienl, en meme temps que la profession de maitres de rheto- rique, celle d’avocats ‘. Niketes s’illustra plus encore par ses plaido) ers que par_ses declamations 2. Scopelien , n’y eut pas moins de succes °; il plaidait gratuitement dans les causes criminelles, et se monlrait, dans les causes civilesjplein de dignite et de moderation *. Po- lemon, apres eux, se fit d’abord connaitro dans les tri- bunaux. Jeuncj encore, _il vint plaider at Sardes avec grand succes, devant_les centumvirs qui rendaient. la · justice en Lydie °. Herode Atticus ne mit peut·étre pas son eloquence au service d’aulrui, mais il semble bien qu’il sc soit defendu lui-meme dans les nombreuses affai- res ou il fut engage. Vers le meme temps, Lucien debu- tait, lui aussi, comme avocat, devant les tribunaux d’An- tioclie. Ce serait done une erreur grave de croire que ces artistes d’eloquence aieut neglige ou dedaigne les affaires. Seulement, ils y portaieut sans aucun doutc beaucoup des habitudes de l’ecole, et les juges, dont le gout etait celui du ten1ps, ne s`y montraient pas insen- sibles. D’autre part, un certain nombre de causes impor- tantes etaient evoquees devant le conseil de l’empereur a Rome, particulierement les contestations assez fre- 1. Sur l’opposition du genre judiciaire (etxavtxev) et du genre sophistique (ample-mtév), voyez Phil. V. Soph., 1I, 4, 2. 2. Pliilcstrate, V. des Soph., I, c. 25, 3 : Nzxvirqv [.I.l)t€T'é0‘lV1¤ p.}:v Empor- vdig, 1'C0).}.¢i$ BE gxeilov év 6u¢ac·r·r,pEo¢; nvsecaxrz. 3. Ibid., 4 Z ·c·F_; rei Exo·rca)tza»o€'» év mi'; 6:xao·c·qp£o1;&xp·h;. 4. Ibid., 5. 5. Ibid., c. 22, 4. l n l


DlVERSES ESPECES D15 DISCOUIIS 569 quentes des villes entre elles. Celles·ci nommaient alors, pour les defendre, des avocats publics (oéveizoi), qu’elles choisissaicnt toujours parmi les sopbistes en renom. Les princes lettres de ce siecle se faisaient un plaisir do les entendre et accordaiont grand credit a leurs raisons i. ll en etait do meme, lorsque ces orateurs etaient deputes aupres d’cux, pour presenter les recla- mations ou les sollicitations des villcs ou des provinces 2. Enlin, il no faut pas oublier que la plupart des cites grecques d’Asie avaient conserve une vie municipale assez active, qu’elles tenaient des assemblees et discu- taient leurs alfaires interieures. Des hommes eloquents avaient la l’occasion d’excrcor leur talent. Dion de Pruse, sous Trajan, joua un certain role public dans son pays. ll cn fut de meme, pendant tout le second siecle, de presque tous les sopbistes en renom. Scopélien et Polemon eurent tour a tour une grande influence sur ~ le peuple turbulent de Smyrne °. Dans ce rele, leur eloquence devait ccrtainement se faire plus grave, plus simple surtout, plus sericuse; elle avait a traiter d’in- terets reels et presents, a rnenager de vraies passions, a faire appel a des sentiments delicats. Si les orateurs a la mode restaient, at certains egards, meme a l’agora. lcs parleurs brillants et alfectes qu’ils etaient dans l’e- eole, il etait impossible cependant qu’ils n’y iisscnt preuvc aussi de qualites d’l1ommes d’allaires et meme d’hommcs dTEtat. 1. Philostrate, V. d. S., I, c. 25, 8. 2. Ibid., c. 2t, 8. Cl'. c. 25, l, Polemoni Ilkaicrou 6k {Eno; rf, 11:61:1 Kill Ti ‘K?$G'6!'Jfll¢& £‘féV£T0 poztebv ‘RGQ& $05; azlroxpoiropa;. 3. Ibid., c. 2l, 5; Scopelien Z Ilzpezv. 62 xxi E; rob; 6·ép.o·4; sivszuiwqo TZ ui 61.11: Lupéwp up npoctenep ual nollep ·r:).éov, 61:¢ ciav epyfg ixxlvgmoilonav, duet; ::5105; xxl 6¢¤¢·r:pa·5vwv T'@1'O5 ¢£'6o·.a;a·J6·.ap.iqz. — C. 25,1 ; Polemonl ’E‘•0"KOU6d:l.0V 6%. Ti Epujpvvg tale`}: a131··},v div·qo:v .. epovooioav xa`1 &G"l'GG'£d' GTOV 7I0`ktT!‘5£%‘I° T»'bV TO; zp'$VO`I EGTGGEGZEV 'h 2|.|.'3Q‘lG xxi 6£EG'T'i]‘ I xzcav ol {vw npb; role; énl 0:¢).oit1:·5. F


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570 CHAP. IV.-— SOPHISTIQUE SOUS LES ANTONINS Outre les discours, les sopbistes cultivaient un certain nombre de genres littéraires qui servaient d’exercices aux écoliers dans les écoles, et dont les maitres se plai- saient A donner des modeles. Ainsi les lettres et les des- criptions. Il suffit de les indiquer ici; nous aurons l’occa- sion d’y revenir plus loin, A propos de quelques écri- vains qui s’y sont fait une notoriété. La faveur que les hommes de ce temps accordaient A ce qui leur paraissait étre l’éloquence ne se marquait pas seulement par leur empressement A applaudir les orateurs Ala mode. La sophistique fut considérée par eux comme une des choses nécessaires A la vie sociale, et ils prirent leurs mesuros pour en assurer le développe- ment L Les premieres écoles qui acquirent une large réputation lors de la renaissance de l’éloquence grecque, , celles des N ikétés, des lsée, des Seopélien, semblent avoir été des écoles purement privées. Mais bientot les villes voulurent en avoir de publiques, avec des professeurs salariés. Faute de documents précis sur ce point, nous en sommes réduits A quelques faits incompletement éclaircis. Nous savons par exemple qu’Antonin le Pieux N accorda aux rhéteurs dans les provinces, non seulement des privileges, mais des traitements, probablement payés i sur les revenus des villes et complétés, en cas d’insuf· fisance, sur les fonds du {isc impérial '. C’est ainsi sans doute quo Lollianos, comme nous l’avons vu plus haut, occupa le premier la chaire de sophistique d’Athenes°. Un peu plus tard, en 176, Marc-Aurele créa, dans la 1. Les Sophistes en renom se faisaient payer fort cher. Philos- trate (V. Soph.,II, 23, 2) nous apprend que Damianos d’Epbése paya dix mille francs A Aristide et autant A Adrien de Tyr pour suivre leurs leqons. 2. Jul. Capitol., Anton. Pius, II. 3. Voir Hertzberg, Hist. de la Gréce “ sous la dom. rom., trad. Bouché·Leclercq, t. II, p.364, note 2. 3. Chairemunicipale, qui subsista ensuite A coté de la chaireim- périale ; on Pappelait 6 nohrexb; Opévog (Phil., V. Soph., II, 20, 011 , Pon voit que les honoraires étaient d’un talent.) i


O SUGCES ET MGBUBS DES SOPHISTES 571 meme ville, une chaire imperiale pour le meme ensei- gnement ; et il y appela un des disciples d’Herode Atti- cus, Theodotek Partout, d’ailleurs, soit a Rome, soit dans ses voyages, il temoignait le plus vif interet aux sophistes en renom ; il allait les entendre et les comblait de presents ’. Ce fut probablement lui aussi qui institua a Rome la chaire de rhetorique grecque, ou parurent successivement Philagrios de Cilicie et Adrien de Tyr ’. ll faut a`outer a cela ue Yadministration im eriale _ J _ Cl _ P oifrait aux beaux esprnts un certain nombre de places recherchees soit dans la chancellerie, soit dans certains offices judiciaires ‘. Ainsi encourages par l’opinion publique, par les villes et par l’liZtat, les sophistes devinrent, dans le cours du second siecle, une classe d’hommes singulierement en vue, dont la vanite depassa quelquefois toute mesure. Parmi ceux dont Pbilostrate a racente la vie, les plus illustres, les Scopelien, les Polemon, les llérode Atti- cus, donnerent tous des preuves d’un ergueil maladif. Quand Adrien de Tyr professait a Athenes, il paraissait dans sa chaire, vetu des plus riches habits et charge de pierres precieuses; il venait faire ses conferences sur un char dont les chevaux portaient des mors d’argent, et il s’en retournait ensuite chez lui comme un triom- phateur, escorte par une foule d’admirateurs qui af- iluaient de toutes les provinces grecques ‘. De telles fo- l. Philostr., V. Soph., II, 2. Les honoraires etaient de dix mille drachmes. Ibid. H, l, 2. meme ouvr., II, 7; 9. 2; t0, 4. 3. Meme ouvr., H, 8, 2; 10, 5. 4. Voir par exemple, meme ouvr., II, 24,|i,|Antipater d'Hiérapolis, nomme par Severe chef du secretariat imperial (mt; {iacihéezc isn- azclatq éemuxbelq); selen Philostrate, il excella dans ces fonctions. Un autre sophiste, Quirinus de Nicomedie, devint avocat du fisc. (Ibid. II. 29). Lucien fut secretaire du gouverneur d'Egypte pour les atl'aires judiciaires. 5. Philostrate, V. d. S., II, c. 10, 2.


572 CHAP. IV.—SOPHIS'I‘IQUE SOUS LES ANTOXINS ‘ lies révelent mieux qu’aucune réllexion le vice secret d’un art qui désliabituait les esprits de la vérité. IV Deux hommes, entre lcs représcntants de la so l phistique, méritent d’etrc étudiés ici un pcu plus en dé- tail que les autres, parce que leurs cnuvres nous ont été conservées en grande partie: ce sont .<Elius Aristide et Maximo de Tyr. Publius 1Elius Aristide i, né a Adriani en Mysie, l’an 129 ap. J .-C., appartenait it une famille riche. Apres avoir regu sa premiere éducation at Cotymon en Phrygie par les soins du grammairieu Alexandre, dont il écrivit plus tard l’élogc funebre (Or. XII), il étudial’art oratoire a Pergame dans l’école .1·.».¤·1St.»c1eS, puis e Athenes au- pres d’l{érode Atticus. Vers Page de vingt ans, il visita t Rhodes, et lit un voyage de quelque durée en Egypte (Or. XLVIII, Aiy6·n:·rt0;}; il traversa tout le pays jus- qu’aux frontieres de l’Ethiopie, mais séjourna surtout it Alcxandrie, ou il lit applaudir ses premieres oeuvres oratoires. En 153, a la suite d’un voyage en Italie, ac- compli en hiver dans les plus muuvaiscs conditions, il t fut ris d’une maladie ui le mit en rand dan er et se P _(1 g S prolongea, pendant d1x—sept ans, _]usqu’en 172. ll passa ce temps tantet a Smyrne, tantet, et plus souvent, e 1. Biographie: Philostr., V. S. II, 9; Suidas, ’Apwrei6n; ; Prolegom. anonymes. en grec, dans I’édition de Dindorf, t. III, p. 137; nom- breux renseignements dans ses propres ecrits. — Voir en tete de l’édition de Diudorfles Uellectanea de J. Masson. Consulter aussi Baumszart. .·Elius Aristide.: als Repretsenlanl der sephislischen R/eelorik d. zweilen Ja/ir/4. dei- KaL»e»·:.e»l, Leipzig, 1874, etl’art. de W. Schmid dans Vencyclop. de Pauly-Wissova. La chronologie de J. Masson a été contestée par Waddington (Mem. de l’Acad. de: Inscr.,t. XXVI, p. 203). qui placela naiss:mced’Arisli·Ze tlouzc ans plus tot, en 117. I1 y a done tloute sur quelques points. ’


EELIUS ARISTIDE 573 Pergame, auprés du temple d’Aselépios, occupé ase soigner d’aprés les indications qu’il croyait recevoir en songe du dieu lui-meme. Le détail de ces consultations et du traitement extraordinaire qui en fut Ia suite se trouve, sousune forme tres confuse, dans les six Discours sacre7~: (`lspoi Myov., Or. XXIII-XXVIII) qu’il écrivit a par- tir do 170. Meme pendant sa maladie, Aristide n`avait jamais abandonné l’exereice de son art; au milieu de ses soullrances, et tout en se soumettant a une euro des plus pénibles, il continuait. in éerire des discours. Une l`ois guéri, il se livra plus ardemment encore a la pratique de l’éloquence. En 176, il eut l’bonneur de ha- ranguer Marc-Aurele et Commode it Smyrne. Deux ans aprés, en 178, un tremblement de terre ayant détruit une partie de cette ville, il éerivit une lamentation ora- toire, M0vq>3ia€1=£2](1.·Spv·q; (Or. XX); puis, ce qui valait mieux, il contribua par une lettre éloquente (Or. XI.I °Emc·r01% mpi Eg:.épv·n;), a obtenir le concours de Marc- Aurele pour le relevement de la ville ruinée. Bientot, il en célébra la brillante restauration dans sa Palinodic (Or. XXX, Hxltvqidix éni Eyxipvp) et dans son .4d1·e>sse d Commode au nom de Smyrna (Or. XXII, Hpocgwvnrtxéq g:J.')?¥1.I;7&'S$). C’est a cette meme partie de sa vie que pa- raissent appartenir la plupart des grands discours de lui _ qui nous ont été eonservés. Il mourut probablement en 189, a Page de soixante ans. Il laissait une grande quantité d’écrits, dont la plu- part nous sont parvenus. On peut les répartir en plu- sieurs groupes. D’abord, les discours qui ont été romposés pour des cérémonies réelles, ou a propos d’événements contem- porains. Outro ceux que nous avons déja mentionnés, (Or. XX, XLI, XXI et XXII), il faut citer Ie Panathénwi que (Or. XIII), prononcé a Athenes aux Panathénées, et on il résume a grands traits toute l’histoire d’Athenes; P


574 CHAP.IV.—SOPHISTIQUE SOUS LES ANTONINS l’Eloge de Rome (Or. XIV, `Pcbym; dyxeignov), écrit proba- blement en 155 ;—queIques harangues politiques (Or. XV, Ey.upvx°€z6; mhrtzég ; Or. XLII, llspi 6y.0v0iao; Tai; rcélecnv, prononcée 5 Pergame dans les premieres années du regne de Marc-Aurele pour recommander la concorde aux trois grandes villos d’Asie, Pergame, Smyrne et Ephese, qui se disputaient la prééminence; Or. XLIV, 'Pe5iaz6; nep?. égmvoia; 3 Or. XL, Eaupvzieig wept ··:0G psh x¢¤y,¢p5ziv) , — des discours de condoléance (Or. XIV. ’E1aueive.o;, sur l’incendie du temple d’IiZleusis, en 182; Or. XLIII, 'Po5•.1x.6;, 5 propos du tremblement. de terre qui ravagea Rhodes, vers 155);- les deux panégyriques relatifs l’un au temple de Cyzique (Or. XVI), l’autre 5 l’eau de Pergame (Or. LV);—tout un groupe de composi- tions 5 demi lyriques, en I’honneur de diverses divinités (Or. I — VII I), auxquelles on peut joindre les deux hymnes oratoires ci la mer Egée (Or. XVII, Ei; ·-:6 Aiyaiov raélayog) et au puits d’Asclépios (Or. XVIII, EE; T6 cppéap 1-oG ’Aex>.·m-aim?) g un compliment 5 Antonin (Or. IX, Ei; - pxctléa), compose vers Ia fin de son regne; — enfin un petit nombre de discours d’un caractere privé (Or. X, °A·:z70t5':. yava97u.zx6;; Or. XI, EE; °E·r&u>véc¢ €·n:i.x·h8ct0;; Or. XII, ’E1·:i. ’A).eEiv5,»:ep éscnraizpzog). — A ce premier groupe, se rattachent aussi les Discours sacre’s, dont nous avons parlé plus haut. Viennent ensuite les oeuvres do discussion et de criti- que. En tete, Ie Hopi `Pvrr0pur.?z; (Or. XLV), plaidoyer en deux parties, dans lequel Aristide réfute l’opinion cxpri- mee par Platon au sujet de la rhétorique dans le P/zédre et le Gorgias. Puis, la Lettre ci Capiton (Or. XLVII), ou il se defend d’avoir manqué de respect 5 Platon dans le précédent discours. L’Apo!ogie pour les Quatre (Or, XLVI, `I'¢cEp,·ra·c·c¤tp•.ev), ample justification historique de Miltiade, Tlrémistocle, Cimonet Péricles, dont Platon avait parle dédaigneusement dans le Gorgias. Enfin, quel-


ELIUS ARISTIDE 575 ques discours dans lesquels il répond A certains repro- ches personnels et critique A son tour ses rivaux (Or. XLIX, Uapi 1-05 ·r:¤tpz¢p6éyp.x·r0;; LI, HPA; mis; ai·:¤ep.év0u; bln pn}; y.s).s·r.·t,3·n ; L, Kamal ·r63v éEepy_¤uy.€vuv).

Un troisiéme groupe comprend les Discours d’école (Malérat), fondés sur des données fictives. Mentionnons en ce genre deux harangues sur le sccours A envoyer en Sicile (Or. XXIX et XXX), censées prononcées A Athe- nes en 414 av. J.-C.,et destinées A démontrer aux Athé· niens, l’une qu’il faut envoyer des secours, l’autre qu’il ne faut pus en envoyer; le discours XXXI, par lequel un Athénien conseille A ses concitoyens de traiter avec Lacédémono apres les événements de Sphactérie, en 425 av. J .-C. ; le discours XXXII, attribué A un Lacédé- monien qui conseille d’accorder la paix aux Athéniens vaincus, en 404 ; les cinq discours relatifs aux consé- quences de la bataille de Leuctres (Or. XXXIII-XXXVII) : les deux harangues dites Symmac/ziques (Or. XXXVIII et XXXIX), qui se rapportent A l’alliance d’Athénes avec Thébes contre Philippe. Quelques autres compositions du méme genre ont été perdues ‘. On peut y joindre le discours lll A Achille, dans lequel l’auteur refait, en l’ampliliant, l’allocution d’Ulysse au IX°chant dcl’1liade. Mais il faut écarter les deux discours Llll et LIV (A Dé- most/zéne sur l’immunite' et A Leptine sur lc méme su- l jet) qui scmblent devoir étre tenus pour apocryphes ". _ Enfin nous possédons encore, sous le nom d’Aristide, deux traités de rhétorique, l’un Sur le style oratoire (Hep?. ·:co}.v.·ruc0G léyou), l’autre S ur le style simple (Ilspi ¤iq>s7.oG; léyou), dont Pauthenticité, il est vrai, a été contestée, y mais qui paraissent cepentlant lui appartenir 3.

i. Voy. Isocra te, de Pace, argum. 4

2. H. E. Foss, Commentatio critica qua probatur declamationes duo Leptineas non esac ab Aristide scriptas, Altenburg, 1841.

3. H. Baumgart, ouv. cite, p. Bet suiv. 576 CHAP- IV.- SOPXIISTIQUE SOUS LES ANTONINS . Pcrsonne peut-etre, en ce temps, ne laisse mieux voir que lui ce qu’avait dc facheux l`inlluence de la sophis- tique. Tres richement doue par la nature, Aristide, s‘i1 eiit vecu dans d`autres conditions, aurait ete un homme superieur. La sophistique le prit, le detourna dc la ve- rite et l’empecha de donner ce qu’on pouvait attendre . de lui. Il eut certainement, par instants au m0ins,l’ambition d’etre autre chose qu`un oratcur d’ecole. Sa fortune. le renom dc sa famille, son talent, la consideration dont il jouissait. son credit a la cour pouvaient lui permettre de jouer un rele politique. Uncertain nombre de ses dis- cours sont de veritables harangues, qui touchent aux alfaires du temps. Lorsqu’on les lit, on sent qu’elles ont du etre applaudies et rester sans elfet. L’orateur s`y montre plein de ressources, mais incapable dc scrrer dc pres la realite. Habitue $1 n’argumenter que sur des the- mes scolaires et cl’apres des livres, il nc sait pas analy- ser lcs choscs de la vie. Jamais la situation presente n’y est etudiee serieusement: nul expose precis des difficultes a resoudre, des interets a satisfaire, des me- l nagcments a garder, nul sens pratique, rien d'immedia- tement applicable; de bclles paroles, des developpements N toujours generaux, une eloquence academique, qui a de l l’essor, mais qui ne sait pas marcher sur lc sol *. Meme en cc temps et sous la surveillance de l’au`torite impe- riale, il y avait autre chose que cela E1 dire, pour etre utile; mais il aurait fallu etre simple, franc, parlcr sans vain souci do plaire, aller droit au fait, appeler les choses par leur nom; et c’etait justement ee dont Aristide avait cesse d’etre capable. Ajoutons qucles succes oratoires avaient etrangement l.Voir surtout le discours XLII, Hzpl 6p.ovoE:.:; rat: nelzczv, et comparer avec Dion (or. 38, 39, 40),qui est tres superieur en since- rite pratnque.


JELIUS ABISTIDE 577 développé en lui la vanité et gate le jugement. Ses Dis- cours sacrés sont bien, quant au fond des’choses, l’une des plus sottes et des plus impertinentes 'compositions qu’on puisse lire '. Impossible d’entretcnir le public de ses miseres physiques avec une infatuationfplus ridi- cule. ll lui semble que son dieu n’a rien aafaire que de s’oceuper de lui, et que le monde entier doit étre atten- tif it tout ce qui s’est passe entre eux. Nous n’av0ns aucune raison, quoi qu`on en ait dit, de douter dela sincé- rite de sa foi. La devotion, en lui, s’alliait tres bien A la vanité, ce qui n’a rien d’extraordinaire. Comment au- rait-il douté qu'un personnage de son importance ne dnt étre l’objet d’une sollicitude divine toute particuliere ? Cette sollicitude, il la sentait partout, il en jouissait, et il éprouvait le besoin de la publier: sa présomption puérile est la meilleure preuve de sa credulité. Aristide est done un déclamateur. Mais, sous cet art soplnislique qu’il étale avec complaisance, on ne peut nier que des qualités rares n’apparaissent et ne compen- sent méme parfois ses défauts essentiels. Dans un siecle ou l’éloquence cherchait surtout a jux- taposer les traits brillants, il a su argumenter. Qu’il traite un sujet réel ou un sujet {ictif, des qu’il s’agit de raisonner, l’invention dialectique atteste chez lui des ressources vraiment remarquables 2. Si le fond de son discours est historique, comme dans le Panathénaiquc ou le Plaidoyer pour les Quatre, il sait tirer de l’histoire les exemples et les arguments avec une rare presence l. Ce qui ¤’empéche pas, bien entendu, qu’on n’y trouve quantité de détails intéressauts pour l’histoire morale, religieuse, littéraire , du temps. 2. Prolég. Dindorf, p. TH, l2: "H61] plv Aoyytvo; ual naivnc oi xpm- ¤.o`t 1zoD»& npoezpigxaciv tb; y6vtp.•;, di; iv6up.·np.uuxb; ruyxévn ual Biatoc ul x¤06).o·u rev Aquoobivnv p.¢p.o6p.¢vo;. — Ibid., I. 2l I rj rein év0up.·q• guirwv xuxvémrt 6·qp.oc0¢vi(¢¢. Hist. do la Litt. greeque. — T. V. 37


[ 578 CHAP. IV.- SOPHISTIQUE SOUS LES ANTONINS i d’esprit. Les recits des grands ecrivains classiques lui l sont familiers ; il en agtout le detail at la fois devant les yeux; les faits accourent at son appel pour les besoins de sa cause, avec un a-propos etonnant. De la l’interét qu’o{l`rent ces discours pour la connaissance des evéne- - ments dont il parle; il est vrai qu’il les arrange a sa fa- con parce qu'il plaide ; mais il les connait comme un bon avocat connait le dossier qu’il a etudié. S’agit-il de discuter des opinions? Meme souplesse et memes res- sources. Quand il defend la rhetorique contre Platon, c’est avec une abondance de raisons qui semble inepui- sable. Pas une contradiction de l’adversaire ne lui echappe. ll s’empare de ses aveux, de ses concessions, de ce qu’il a pu dire ailleurs, et il le refute par ses propres declarations, pied a pied, en gagnant du terrain a cha- que pas. Dans une argumentation si suhtile et si abon- dante, il rencontre souvcnt la verite. Mais les objec- tions specieuses se melent trop aux objections serieuses, ce qui nousinquiete ; et, toujours, ce grand effortd’esprit donne l’impression de quelque chose d’artiliciel, dont on se defie, alors meme qu’on l’admire dans une certaine · mesure. _ Cette dialectique, d’ailleurs, est ce qu’il y a de meil- leur en lui. Son pathetique est banal, faute de sincerite. Des discours tels que la lamentation funebre sur Smyrne, qui se composent en grande partie d’apostrophes et de prosopopees, sont pour nous sans interet et sans valeur. La ou il faudrait de hautes pensees, des sentiments graves et forts, une philosophic en un mot, on ne trouve p que le vide. Ses hymnes oratoires aux dieux ne nous , renseignent que vaguement sur les croyances du temps, parce qu'ils ne sont eux—memes qu’un tissu d’idees va- gues, et qu'ils procedent, non d’un état de conscience, mais d’une pure habilete technique. Par son style, Aristide est un des plus attiques entre


les écrivains de ce temps i. Sachant par coeur, tres certainement, une bonne partie des oeuvres classiques, il se sert sans effort des ressources qu’elles lui fournissaient. Thucydide, Platon, Xénophon, lsocrate, Démosthene surtout, sont ses modeles favoris. Rivaliser avec ce dernier a été son ambition constante, et il s’est flatté plus d’une fois de l’avoir égalé, sinon surpassé *. En luttant avec lui, il ne craignait pas de lui prendre ses propres armes; il est plein de tours, d’expressions, de raisonnements meme, qui viennent directement de son modele. Toutefois, l’allure de sa phrase n’a rien de la véhémence du grand orateur. Son style est plutol une sorte de compromis entre sa manière et celle d’Isocrate, avec , un mélange d'éléments abstraits qui procedent de Thucydide. Qu’i| ait quelque chose d’apprété et d’artificiel, cela est incontestable. Mais pour les meilleurs juges de ce temps, il représentait, en face des improvisations frivoles et du mauvais gout régnant, la forte tradition classique °. N’ayant qu’une mediocre aptitude a improviser, Aristide s’était fait une préférence raisonnée pour l’éloquence étudiée. qui lui semblait plus sérieuse. Il se prenait lui-même pour un pur Attique, et il censurait de haut les écarts des parleurs contemporains, comme on peut le voir surtout dans son discours Contra ceux qui profanent l‘éloquence (Or. L, Kami nav éEepZouy.£vwv). , Quelle que fut la part d’illusion qu’il y eût dans cette

1. Voir sur ce sujet Schmidt, Atticismus, t. II.

2. Disc. were':. 1V. (Or. XXVI, p. 507, Dindorf). Au début de sa maladie. il raconte qu’il vit en songe un philosophe, Rhosandre, qui lui dit; Hzpiglbsg hpftv ve; aEu6p.a1:¢ rbv A·r,p.0¤·0év·q, eb; p.·q6’ afnoiq Ep; t¤`i;`:p¢).oc·6q>0z; dvds Gnspypovicat. Et il ajolltc Z 10*31*0 vb §·7]p.a azimxv {pot vhv Gcnpov qatlotzplav £E·F;·.laz.

3. Son contemporain,l’atticiste Phrynichos, faisait de lui le plus grand éloge dans le 10· livre de sa napaaxzuh uopzcmii (Phot.. cod. {S8, p. HH, :1. Bekker); il n’est pas douteux, étant donné l’esprit de l'ouvrage, qu’i1 ne le louat justement a ce point de vue. opinion, elle provenait d’un sentiment juste des extravagances du temps, et elle a pu contribuer en quelque mesure à les discréditer 1.

Aristide, si admire qu’il fut, n’eut guere d’éleves a proprement parler et ne fit pas école ; on trouvait son art trop difficile a pratiquer. Mais ses discours lui survécurent et rencontrerent des admirateurs passionnés dans les siecles suivants 2. Lihanios doit étre nommé parmi les plus fervents, ainsi que son contemporain Himérios ”; tout le moyen·age byzantin partagea leurs sentiments; les scolies et prolégomenes qui sont venus jusqu’a nous attestent combien ses oeuvres furent étudiées alors dans les écoles. Les plus lues étaient le Panathénaiquc et le discours Pour les quatre, ou l‘on trouvait, sous une forme oratoire, toutun résumé de l’histoire d’Athénes; puis les deux discours Pour la rhétorique, ou était loué l’art le plus en faveur aupres des héritiers de l'hellénisme. Si exagérée que nous paraisse cette reputation, elle n’était pas entierement imméritée. Les autres sophistes de ce temps n’avaient eu en vue que le succes immédiat ; leurs oeuvres ont disparu, comme cela devait étre, avec ceux qui les avaient applaudies. Aristide, lui, unissant aun talent de forme au moins égal une tendance d’esprit plus réfléchie, s’était préoccupé davantage

1{Longin, ·fragm. 12 (Spengel, Rhcl., Grcci, I, p. 326) le considers •¢cmme·ee1ui qui a réprimé, dans l’éloquence, la. mollesse qui était A la mode en Asie Z thv nleovcioacav mpi. rigv ’Ao·£av Exluctv dvexrwicaro ’Apw- ·:el8·q;· cuvsxib; voip ict: xal pémv and ·m0¤w6;. Par le mot péwv, Longin semble oppposer la continuité du discours, la suite logique de la demonstration (mbavbg), aux traits incohérents et sans suite. Cf. ‘ Prolég. Dindorf, p. 741, 25 : O·68&v ix rh; ’.o·Ea; imqzépzro xzvbv iq xo·5= gov il; e{S·r,Qc¢.

2. Il est cité comme un classique par les auteurs de traités de l'age suivant. Voir 1’index des Rhet. gr. de Spengel. i

3. Voir les témoignages recueillis dans le t. III de l’éd. Dindorf, p.‘T72 et suiv. — Eunape, dans la vie d’Himérios, 1’appelle 6 Baie; l ’Aptc»:c££~q;. — Cf. Pauly·Wissowa, I, col. 892. MAXIME DE TYR 581. de la valeur durable des idées ; ses écrits sont restés longtemps comme une partie du patrimoine hellénique, et, aujourd’bui meme, ils ne peuvent étre entierement. négligés de ceux qui veulent le bien connaitre. Fort inférieur A zElius Aristide, Maxime de Tyr ne nous intéresserait guére aujourd'hui, si ses écrits ne nous montraient A quel point la philosophic elle-méme, en ce temps, pouvait étre sous la dépendance de la so- phistique. Tous ce que nous savons de lui, c’est qu’il était origi- naire de Tyr, qu’il vint A Rome plusieurs fois et qu’il y séjourna sous Commode *. Philosophe platonicien 2, il` semble avoir passé une bonne partie au moins de sa vie A voyager et A donner des conférences ’. Les qua- ‘ rante-et-une dissertations (Au).£Esv.;) qui nous restent de lui sufiisent amplement A nous donner une idée juste de ce que fut son enseignement. Bien qu’il déiinisse tres gravement l’éloquence philosophique et qu’il la veuilIe avant tout sérieuse et tournée vers l’ef£icacité pratique (Or. Vll, c. 8), personne en ce temps n'a été plus es- clave de toutes les frivolités de la rhétorique A la mode . Son style, d’une coquettcrie laborieuse, rappellc la ma- niere de Gorgias par ses affectations do symétrie. La 1. Suidas, Mciinuo; Tépzo; qnitécopo;. Syncelle (351 A), d'aprés Eu= sébe, le fait vivre sous Antonin;mais il semble qu’Eusébe l’a con foudu avec le stoicien Maxime, qui fut un des maitres de Marc- Auréle. Les six premiers discours du recueil portent le titre 1 Tin iv ‘Pd»p.g Biakttzwv ri; npém; é·m6·qp.£a;; ce qui prouve qu’il y tit plu- sieurs séjours distincts. Il est fort douteux qu’il puisse étre iden- titié, comme le voulait Bergk (Griech.. Litt., IV, p. 55t, n. 45.,, avec I le Enbévio; copmrh; dont il est question dans le Demonaa: de Lucien,. c. 14. 2. Il est appelé nkawvtué; pikécopo; dans le titre commun des six premiéres dissertations. Il professe du reste tres haut son admi- ration pour Platon (Or. 17, c. 1 ot Or. 27, c. 4.) 3. Voyez notammentOr. VIII, 8; souvenirs d’Arabie et de Phrygie. l l


preoccupation manifesto de 1`auteur est d’a_juster et d’équilibrer sos phrases. Pour cela, il faut que la ponséo se divise on unc sério de potits membres do meme forme et de meme étendue, qui so groupent on périodes, ou plutot on strophes. Soumises a cc traitement, los idées s’allongont ou so raccourcissent, se multiplient, se coupent on morceaux, solon les bosoins do la construction. ll sorait vain do so demander si l’auteur peut étre sin- cere, s’il chcrche sériousement la vérité, s’il est capa- ble d’cxaminer a fond une question délicato. Toutes les l ressourcos del’amplification sophistique formont lo tissu meme de ses développements : citations des poetes, com- paraisons suporticielles, énumérations, exemplos de fan- taisie; tout l’arsenal du bel esprit, tout le clinquant qu’on prenait on ce temps pour do l’or *.

S’il faut chercher une doctrine sous ce verbiago pré- tentieux, celle de Maxime de Tyr est un platonisme éclectique, qui fait des omprunts, selon les sujets et les occasions, a l’aristotélisme, au stoicismo, au néopythagorisme, et qui no so défend guere que do l’épicurismo ’. Elle otfre quelquo intérét pour l’histo`ire do la philosophie, justemont par cette faqon d’amalgamer dos idées de toute provenance, qui est caractéristique du temps, et aussi parco qu’a certains égards, notamment par la eroyanco aux demons, elle annonce, comme Ies écrits do Plutarquo, l’avénernont prochain du néoplatonisme’. Mais si l’on était tonté, d’apreslos titres do quelques-unes , dos dissertations do Maximo, do voir on lui un moraliste, au vrai sons du mot, c’est-a-dire un homme qui

1. C’est ainsi qu’il touche a dos sujets admirables et n’on tire prosque rieu. Voir, on particulier, les quatre dissertations XXIV-XXVII, Sur férolique de Socrate.

2. Voir Zeller, Ph. der Gr., t. V, p. 203 sqq.

3. Dissertations XIV et XV, Sur le génie de Socrate (Hepi rei Ewxpé- rw: Batpoviou),


MAXIME DE TYR 583 sait décrire les mceurs, les critiquer, étudier des états d’ame délicats, nous faire scntir a la fois nos miseres, nos dangers, nos ressources, en un mot nous servir de l guide dans le chemin de la vie, on serait absolument i décu i. Quelques ressemblances avec Plutarque ne doi- q vent pas nous faire illusion ’ : l’un est un vrai philosophe, q un bon et charmant conseiller. l’autre n’est qu’un rhé- , teur qui parle de philosophie. Et de meme, en ce qui touche aux questions religieuses, Maximo les a beaucoup agitées: il traite de la nature de Dieu, de la providence, , d l ° d l d d’ f l d h l e a priere, u cu te es statues, une ou e e c oses i qui auraient du l’amener a étudier la croyance de son l temps, et par suite a nous la faire mieux connaitre ’; mais, en fait, sauf quelques indications générales qu’on l trouve aussi ailleurs, il y a peu a tirer de tous ccs dé- i veloppements, qui restent uniformément vagues et super- i liciels dans leur élégance banale. 3 . l V Le seul nom Vraiment rand ue nous rencontrions . $ ‘* . . alors, SIIIOD dans le domaine propre de la sophnstnquo, “ tout au moins dans ses dépendances, est celui de Lucien.

Il y a lieu de nous y arreter plus longuement.

l Lucien procede de la soplnistique par son education et I. I, II, III, IIzpl·},8ov·F,; ; V,"O1.·¢ {artisan`: tx ·:63v naptcraicewv ci>q>c1¤?¤0w.§ VI, [I6; iv tt; q>£).0v napaaxzvizcazro ; XVIII, El tbv dbsxncavra dvra- Gucméov ; XXXI V, [I6; iv rn; 6Z7.u1:o; dv; ; XXXVII, El 6"J[.|-6é)>·£Td£ rcpb; épcriqv ri iyxéxlsx p101§p.¤¢m. 2. Ressemblances de sujets et quelquefois d’idées. Mais, pour apprécier ce qu’elles cachent de differences profoudes, comparer, par example. le traité de Plutarque Sue- la dijjérence entre l'ami etlc llalleum et la dissert. XX, Tic: zwpacrréov zbv xélaxa mi': oilov. 3. VIII, Ei Beef: dyékuara €6pu·r£ov ; X, Tivzg &'p.¢wov mpi Ozdiv Bti- 1a60v, nonmal 7g qaslécopoz; XI, EZ bz! ¢·$X¢¤0cn; XVII, TE 6 Bch; xarén ID.érwv:z;XIX, Ei, pxvrnxiig oifcng, Zan ri. tcp' 'hufv.


1 J 584 CHAP. IV.—SOPH1STIQUE SOUS Lh.S ANTONINS par certaines de ses habitudes d’ecrivain, mais il s’en degage par la vigueur native de son esprit et par l’in· dependance de son caractere. C’est a la fois un remueur d’idees et un créateur de formes. Pamphletaire, mora- liste, conteur, dialecticien, il a une puissance intime qu’0n ne trouve en ce temps chez aucun autre. Seul peut-etre entre les ecrivains de la période romaine, il rappelle par le genie ceux des siecles classiques; il y a en lui de l’Aristophane et du Platon. ll unit la grace a la force,l’esprit mordant ala clairvoyance, l’ironie char- mante a la philosopliie et a l’eloquence. Tous les so- phistes contemporains, grands hommes pour leur pu- blic, ont disparu pour la posterité; lui seul reste vivant et domine son siecle. D’ailleurs, aucun plus que lui n’in- vite a penser. ll incarne l’hellénisme, et il en révele le declin. ll tourne avec un art merveilleux les ressources du passe a la destruction de ce que ce passe avait ediiie. Son importance est aussi grande dans l’histoire des idees que dans celle des formes litteraires. Il est celui qui fait le mieux sentir quelle etait encore la force de l’hellénisme et quelle etait deja sa faiblesse. Sa vie ne nous est guere connue que par ce qu’il en a dit lui-meme, ga et la, dans ses ecrits *. Ne a Samosate, dans la Syrie du Nord, vers l’an 125 de notre ere ”, lui 1. Suidas. Aooxmvb; Euuocureeq, notice insigniiiante.Photius, cod. 128, parle de ses écrits, mais non de sa vie. — A consulter; Mees, De Luciani studiis el scriptis juvenilibus, Rotterdam, 18H ; K. G. J acob, Characterislik Lukians von Samosata, Hambourg, 1832; K. F. Her- mann, Zur C/zaracterislik Lukéans, 1849; J. Sommerbrodt, Introduc- tion des Aucgewahltschriflen des Lucian, Berlin, 1860; Maurice Croiset, Essai sur la vie et les oeuvres de Lucien, Paris, 1882. 2. Suidas le fait naitre sous Trajan. La date approximative de 125 résulte de 1’ensemble de sa vie, en particulier de ce qu’i1 se donna a lui-meme 40 ans dans l‘Hermotime, mauifestement écrit a Athénes, lorsque l’auteur eut renoucé a la rhétorique, mais peu aprés. Or Lucien s’est me a Athénes vers 164. Cf. Double accusa- tion, 32. x


F { LUCIENS SA VIE 585 i qui davait un jour écrira an grac avac plus d’aisanca, da graca at da purcté qu’aucun da sas contamporains, il parla d’abord syrian. Sas parants étaiant d’bumblas gans, qui la dastinaianta un métiar manual. Comma il sa montrait habila, tout anfant, a faconnar da patitas {iguras da cira, on la mit an apprantissaga chaz un oncla ma- tarnal, fabricant da statuattas. Son ambition visait plus haut. A la suita da qualqua maladrassa d’appranti, una scana violanta aut liau antra l’oncla at la navau; cala décida da son avanir. L‘anfant obtint da sas parants qu’on la farait étudiar *. Nous na savons ou sa fit sa pra- miara initiation a l‘hallénisma ; il nous apprand saula- mant qua son éducation s’achava dans las écolas da rhé- toriqua d’lonia; ca fut la qua la jauna barbara davint, vars sa vingtiama annéa, un Grac disart at cultivé ’. S’il avait au qualquas maitras ranommés, il s’an sarait sans douta fait gloira ; il n’an a nommé aucun, proba- blamant parca qu’aucun na méritait d’étra nommé. Mais ca vif asprit était da caux qui vont d’aux-mamas a la parfaction. Au miliau da jaunas gans passionnés pour l’art da la parola, tout la stimulait at l’instruisait : il lut, il écouta, il s'axarca, il s’assimila tout ca qui s’offrait a lui ; ca fut una rapida at complata transformation, qui d’aillaurs n’altéra point an lui l’origiualité nativa. On lit dans Suidas qu’il fut avocat a Antiocha ’. C’ast par la paut-étra qu’il débuta, vars 25 ans. at il put ra- prandra ca métiar par occasion antra sas voyagas. Tou- tafois, comma il a oublié d’an parlar dans un passaga j i. Pour tout caci, voir Sonya, i·i6. 1 2. Double accusation. 27. La Rhétoriqua dit : Tourovl xounbf, p.¢¢pix¢0v Gvta. $cip6ap0v In rhv q>wv·};v ua`: p.0v0v0uZ xivovv iv8¢6·.»x6r¤¢ i; rbv $ 'Aoozipzov 1.·p61:0v. mpi div ’Iwviav e»3p0‘.'a0·¤ nlalépzvov fr: xo.} 6 rz {pi- canro éaurqa 0·3x elobra RGQGXGGOGGG é1ra£6evca. -30. Lucian répond: Kai yézp é1:a£8:u<n xa`t cuvanebipxqce ual A; 10%; ”E}.).·qva; évéypa·.{»e. / 3. Suidas, p. c. : 'Hv Bk 05:0; rb nplv 6nx·qy6p0; tv ’Avu0;(ei·; ri; Eu- plaq, Bucnparfgca; 6’tv r0·Srq> €·r:i to loyoypapeiv étpcivm.


586 CHA P. IV.- SOPHISTIQUE SOUS LES ANTONINS ` ou il raconta a grands traits l’histoira da sas débuts, il ast at croira qu’il y tanait pau at n’an tira point vanité t. l Non pas qu’il dut atra mauvais avocat. : il avait l’asprit. p ingéniaux, subtil at clair a la fois, tras invantif at rai- sonnaur. Mais la natura lui avait rafusé la gout das af- l fairas. Il était fantaisista, moquaur, artista, aimait a sa l jouar das chases, at créar libramant at légaramaut. Qua faire da tout cala au barraau? ll s’échappa : la via da sophista voyagaur convanait hicn miaux at son tampé- ramant. Ca fut an catta qualité qu’il parcourut la monde romaiu. Il donna das séancas oratoiras an Asia Minaura, · an Grace, an Macédoina, an Italia, an Gaulai ; la, mama, il tanta un atablissamant, at obtint d’una villa, — pro- bablamant d’una das cités dami-gracquas da la valléa du Rhona, —— una chaira municipala da rhétoriqua avac ' da gros appointamantsf Mais cas avantagas na la ratin- rant pas fort longtamps : il était trop grac désormais pour vivra longtamps loin da la Grace. I Vars la début du ragna da Marc-Aurala, antra 161 at 165, nous la ratrouvons an Oriant; il ast an Ionia, puis a Antioaha, an 163, lorsqua l’amparaur Varus y viant pour dirigar la gucrra contra las Parthas 1; il ratourua sans douta alors a Samosata 5 ; puis, il prand son parti 1. Double accus., 27. 2. Double accus., 27: Kal za uh int 6;; ‘E).).&6o; xm`: 1+,; ’I¢ovZa; pi- tpna, st; be rhv ’I1·u).lav &1:o6·qp.iica• Oslsfgcavrn a·51·q3 ·ri>v ’I6v¤.ov cuv6v.é· RKSUGG Kal ta TEISUTGIG 1";]€ Kixflxit G*JVG‘R&pGG'd ¢{)‘R0§¢t¢0GI é7C0l• UGG. 3.Apologie pour tes salarie's, 15, adrasséa a Sabinus : 8v(moi qua) nab 1to).}.o·Z'a ~§6u: ini giqropzxfy 6·qp.oo·iqz p.z~(io·1·a; p.¤.c0ooop6z; évcyxéunvov, 61:611 xuréz Oéav 1·o0 éc1:spio•.» ebxsavoii xml tip Kchnxiyv ipa insebv évécvxag huiv T0¥§ p·¢YGx0[.|-1060IQ TCBV GOQIGTIBV €VdPI6|LOUtL‘V0¢§· 4. Cala ast prouvé par las allusions contanuas dans las Portraits. la Defense des Portraits at la traité sur la Maniere d’é'crire Fhistoire. Voir M. (jroisat, Observations sur deux dialogues de Lucien (Ann. da 1'assoc. pour Yancouragamant das Etudes gr., 1879). 5. Songe, 18.


LUCIEN; SA VIE 587 d’émigrer définitivement, emmene avec lui les siens et vient s’établir a Athenes ‘. ll dut y vivre environ une vingtaine d’années (de 165 e 185 approximativement), entre quarante et soixante ans ’. C’est alors que son originalité d’écrivain s’aflirme hautement. Dégouté des mensonges de la rhétorique, il renonce avec éclat aux tribunaux comme E1 la sophisti- que ’. ll se faitpamphlétaire et satirique. Il compose des dialogues, des libelles, des récits moqueurs ; il les lit en public et les publie ensuite *. Presque tous ses meilleurs écrits datent de ce temps. Au ton qu’il y prend, on sent qu’il est stimulé par le succes, et lui-meme nous le dit expressément 5. Il sc moquc des rhéteurs a la mode, des philosophes, des charlatans; il arrange en scenes piquantes tantot la mythologie et la morale, tantot sim- plement les incidents de la vie universitaire d’Athenes. Frondeur de profession, il se fait des ennemis. Pour les tenir en respect, il a son merveilleux esprit, toujours pret. D’ailleurs, sa hardiesse meme, son incrédulité agressive groupent auteur de lui les sceptiques, nom- breux alors, et lui créent d’utiles relations parmi les lilpicuriens, réunis selon leur coutume en socie- tés amicales °. ll est donc un personnage dans Athe- nes ; mais, a la longue, il finit par s’y trouver un peu a l’étroit : amuser indofiniment le meme public est une lourde tache pour l’esprit le plus fécond. Ajoutons que 1. Alexandre, 56. Cf. Pcrcgrinus, 42. 2. Cela résulte principalement des allusions dont ses Dialogues fourmillent. Ils sont pleins des choses d’Athénes. 3. Doubleaccusation, toutle dialogue ;Maftre de rlzétorique, fin; Pé- cheur, c. 25. 4. Dé/'. de: Portraits, 14, Péc/zeur, 14-15,et surtout 26-27, et Apologie . pour les Salariés, 3. 5. Memes passages du Pécheur, notamment 27, oh il atteste le grand succés des Sectesd l’encan. 6. Tels Cronios (Mort dc Peregrinus, 1 et 43) et Celse, (.·1le:rand»·e, 1 et 6i).


' l 538 ClIAP.1V.—SOPHISTlQUE SOUS LES ANTONINS 1 ses succes, a ce qu’il semble, lui rapportaient plus de l renommée que de prolit materiel. La vieillesse appro- chant, il so remet a voyager. Quelques écrits de ce temps nous le montrent allant comme autrefois de ville en ville et dormant des séances littéraires ‘.§Il y relisait ordinairement les légeres et piquantes compositions qui avaient tant amusé les Athe- y niens gimais, autant que nous pouvons en juger, il n’en l créait plus guere de nouvelles; le genre s’était épuisé l Q entre ses mains, sans que son imagination cut rien I perdu de sa vivacité. Des lors, il était naturel qu’il se y laissat tenter par une condition de vie plus stable. L’oc- y casion s’en olfrit a lui sous la forme d’une charge publi- que. Dans une de ses dernieres conlidences 2, il nous apprend, en s’en excusant spirituellement, qu’il est haul _ fonctionnaire en Egypte, assistant du gouverneur remain pour la direction des affaires judieiaires. Il avait l’ambi- tion d’aller plus loin encore : d’autres Grecs avant lui étaient devenus gouverneurs de provinces; une si bril- lante fortune ne lui paraissait plus impossible °. Ses es- pérances ne se réaliserent pas. Nous le perdons de vue 21 partir de ce temps; ce qui donne lieu de supposer qu’il mourut dans ses fonctions, probablement vers la {in du régne de Commode, c’est-a-dire peu avant 192. Suidas rapporte qu’il fut déchiré par des chiens; il a pris pour des chiens les Cyniques (oi :.-3%;), que Lucien avait cruel- lement fouaillés a plusieurs reprises, et qui a leur tour l’avaient mordu a belles dents, sans qu’il°s’en portat d’ailleurs plus mal *. l, Dionysus, 6; Hercule, 7; Excuse pour un mot dit de travers, 1. 2. Apologies pour les aalapiés, c. 9-12. ~ ` , ’ y 3. Ibid., 12 Z kai *:5: para 1.·:¤·31:¤¢ 6k ou paula: ilntbaq, cl tc: mcbra yn- y yvowo, d).».’ l£0vo; énzrpunwivau ii uva: Ella; ·::pciEstc Bacnhxé;. 4. Lors de la mort de Peregrinus, il avait failli, nous dit·i1 eu riant, étre déchiré par eux. Peregr., c.2 Z ’O>t£·you 8zi'v {mb -:6w Kuvpuiw iyui con 6¢ac·::¤ic01qv w;·rcsp 6 ’Ax1.·1£wv ~51tb ·rd’»v xvwiw. l


LUCIEN; SES ECRITS 589 Le collection des oeuvres de Lucien, telle qu’elle est parvenue jusqu’a nous, comprend 82 écrits, parmi les- · quels deux petites compositions dramatiques en vers, la Tragédie de la goutre (Tpayqidonodiypa) et Pied-léger (’Qw.·5·n:ou;), ainsi qu'un recueil d’Epzyrammes, compose de 53 morceaux. Un certain nombre de ces écrits ne lui appartiennent certainement pas; pour quelques autres, la question d’authenticité est douteuse; en revanche, il est possible que plusieurs de ceux qui étaient de lui aient été perdus *. Comme tous les écrivains originaux, Lucien a eu des imitateurs ° ; quelques-uns de leurs essais se sont melés _ a ses muvres ; d’autres ouvrages ont pu lui étre imputés, en raison de confusions de noms ou de simples méprises. C’est ainsi qu’il faut rendre au premier Philostrate le Néron ’ et a l'académicien Léon l’A [cyan 1. Le Philopa- tris est unpamphlet du moyen-age byzantin (seconde moitié du x' siecle) 5. Le recueil des Cas de l0ngévz`te’ (Maxpégnon) semble devoir étre attribué au temps do Tibere °. Les Amours ("Epwrsg) dont nous ignorons l’origine, different absolument, par leur style préten- tieux et raffiné, de la maniere propre at Lucien. ll est impossible, pour une raison analogue, de lui attri- buer ni l’IIl0ge dc Démosthérze (A·ny.¤c0€vou; éyxépwv), ou il·n’y a vraiment aucune trace de son esprit ou de sa finesse, ni le Charidéme, dialogue sophistique sur 1. Lucien lui·méme cite (Démonax, c. I) une biographie du beo- tien Sostratos. 2. Imitations des Byzantins, voir Krumbacher, Gesch. d. Byzant. Liter., n• 91, 95, 106, 197 (12). Cf. Hase, Notices et Extrails, t. IX (1813) 2, p. 129, qui signale beaucoup d’imitations encore inédites. 3. Kayser, Philostr., Vita sophisl., préf. p. xxxm, Heidelberg, 1838. 4. Voy. Athénée, p. 506 c, d’apres Nicias de Nicée, et Diog. L.. III, 62, d’aprés Favorinus. 5. Krumbacher, ouv. cite', n• 91. 6. C. F. Ranke, Lukian und Pollux, p. 16.


la beauté, sans idées et sans élégance. Le court traité Sur l’Astrologie (Ilspi nicvpolcyinq), en dialecte ionien, olfre une imitation artilicielle de la maniere et du style des vieux philosophes ioniens; l’auteur feint de croire a l’astrologie, mais il la réduit en fait a peu de chose ; il est d’ailleurs incrédule a l’égard de la mythologie, qu’il interprete a la fagon d’Evhémére. Nous ne reconnaissons pas la le tour d’esprit ordinaire de Lucien ; tout au plus, pourrait·on y voir un exercice de style, ou une fantaisie de lettré, appartenant a sa jeunesse, s’il n’était bien plus probable que l’ouvrage luia été attribué simplement en raison de sa tendance générale. L’opuseule Sur la déesse syrienne (Haptriq Eupéq; Oecii), également en dialecte ionien, est une description du temple d’Hiérapolis et des cérémonies qu’on y célébrait ; le mélange curieux de crédulité et d’observation critique qui s’y fait remarquer dénote un tout autre esprit que celui de Lucien : rien d’ailleurs ne lui ressemble moins que l’exactitude minutieuse dont l’auteur fait preuve ; il n’a de commun avec Lucien que sa nationalité, car il se donne pour Syrien (c. l).

La présence de ces écrits apocryphes dans la collection de Lucien autorise a priori it en tenir pour suspects un certain nombre d’autres 3 car elle prouve que le recueil a été composé sans esprit critique et sans garanties suffisantes. De la des doutes, qui ont été parfois poussés fort loin. Bekker, dans son édition, exclut comme apocryphes 28 écrits divers, sans d’ailleurs donner de raisons. D’autres, avant ou apres lui, sans se montrer aussi sceptiques, ont rejeté tels ou tels écrits; par exemple le Traité des Sacrifices, le Démonax, l’Ane, les drames en vers, les Epigrammes, etc. Contentons-nous de remarquer ici que ces doutes ou ces exclusions reposent plutôt sur des impressions personnelles que sur des preuves vraiment probantes ; et il arrive souvent que ces impressions ne tiennent pas assez de compte des conditions particulières de certaines compositions *. Sans nous attacher par conséquent A un parti pris de conservation absolu, disons qu’il y a lieu, dans la plupart des cas, de se défier de jugements trop prompts. Au reste, les écrits dont l’authenticité est certaine sont assez nombreux pour que l’appréciation du caractère et du talent de Lucien demeure en fin de compte parfaitement solide.


Ces écrits ne peuvent plus au jourd’l1ui, faute de ren- seignements précis, étre ranges dans un ordrc chrono- logiquc rigoureux. Mais comme quelques—uns d’entrecux ` pourtant ont des dates, au moins approximatives, et que ceux-la permettcnt d’établir, dans la vie de Lucien, cer- taines époques, il n’est pas impossible dc répartir ies autres, d`apres leurs caractcres, entre les grandes phases de sa carriere d’écrivain ’.


Au debut, so placent d’abord les cxercices de pure rhétorique, le Meurtrlcr clu tymn (Tupavvomévoq), lo Fil.; chassé par son pére (°ATJOW.‘0;>UTT6{L€V0;),. les deux P/zalaris, qui n’ont d’autrc intérét que de caractériser la périodo on Lucien appartenait entiéremcnt A la sophistique; puis, tout acoté, l’El0ge de la mouche (Muiz; €·yxe5p.mv), l’Ambre (Heptiléxcpou), lcs Dipsades (Dept mov Sulédmv), la Salle (Hap? coo oimu). le Jugement des voyelles (Aim cwvnévvwv), cnfin l’El0ge de lapatrie (H1-rpidoq éy.u.6p.zov),


1. C’est ainsi par exemple que le Démonax, dans toute la seconde partie, semble démentir son origine ; ce n’est qu’une collection de mots et d’anec<lotes ; mais, A prendre l’oeuvre dans son ensemble, on y reconnait Lucien A bien des traits; et des lors, on peut suppo- ser, ou qu’elle n’a pas été achevée, ou plutot qu’elle a été abrégée et remaniée; voir Schwarz. Uber Lukians Demonax. Zeitschr. f. os- terr. Gymnas. 1878, p. 56I, et Ziegeler, Jahrb. f. Philol., 1881, p. 327. — Quant A mettre en doute l’authenticité d’une oeuvre telle que le Peregrinus (Cockerill. Peregrinus Proteus, Edinburgh. 1879), c’est, A mon avis. prendre parti contre l’évidence meme.


2. Maurice Croiset, Essai s. Lucien, c. II.


, 592 CHAP.IV.-SOPHISTIQUE SOUS LES ANTONINS i l’Hippias, et le Pseudosop/ziste, si ces trois morceaux , sont vraiment de lui ; non que ces diverses compositions

  • , aient une date certaine, mais parce qu’en tout cas elles

ne révelent dans leur auteur que le bel esprit, tres habile j a plaire. Tout cela est spirituel, fin,coquet, quelquefois l amusant, mais sans aucune portée. Toutefois, dans la I Salle, les descriptions sont d’un artiste délicat, et le Ju- = gement des voyelles, sous sa forme plaisante, offre un i i intéressant document, relatif ala prononciation contem- poraine. Il est problahle qu’au milieu de ces futilités brillantes doit étre insérée une oeuvre plus sérieusc, le Nigrinus, ou Lucien raconte un episode de sa jeunesse, sa visite au philosophe N igrinus a Rome, leur entretien, et l’émotion vivo, mais passagere, qu’il en ressentit '. Ce fut comme une brusque apparition de la philosophic dans cette vie de succes frivoles, et il l’a notée en traits frappants. Cette premiere série d’ceuvres se clot par le Songe (Hepi ·roG évuvcviou), ou Lucien, déja connu, et rentrant dans son pays, raconte son enfance it ses compatriotes de Samosate; par les Portraits (Eizévag) et la Defense des Portraits (`1`nép ·:G»v Eixdvmv), dialogues composés, comme on l’a vu plus haut, en 163, et dans lesquels l’auteur fait ingénieusement l’éloge de la belle Panthéa de Smyrne qu’aimait alors l’empereur Lucius Verus; enlin, par la jolie satire Sur la maniére deerire l’}tistoz're (H0; Est to-ropiav cuyypotcpetv), écrite peu avant la fin de la guerro des Parthes, qui se termina en 165. Une seconde série d’écrits commence vers ce temps et remplit la plus grande partie de la vie de l’auteur. D’une maniere générale, ils ont tous un caractere philosophi- g que, plus ou moins prononcé. Cette série s’annonce par le dialogue sur la Pantomime (llepi 6pZ·hcew;), l’Anac}tarsis 1. Wetzlar, Commentatio de Luciani aztalc. vita et scriptis, Marburg, 1833. M.C.roiset, le Nigrinus de Lucien, Mém. de 1’Ac. des Sc. et Let- tres de Montpellier, t. VI.


l LUCIENS SES ECRITS 593 1 et le Toxaris, si ces trois compositions sont vraiment de Lucien. Dans le premier, l’auteur defend l’art de la pantomime contre les condamnations on les prejuges des moralistes, ce qui l’amene A nous donner sur cet art quanlite de renseignements interessants. L’Anac}zarsis se rapporte A la question du rele et de l’utilite de la gym- nastique. Le Tosmris est surtout un recueil de traits d’a- mitie, agreablement contés. — Mais c`est A partir de l’Hermotime, compose par Lucien A quarante ans. *, prohahlement en 166, qu’il est vraiment lui-meme. Son parti est pris en matiere de philosophie : il repousse lc· dogmatisme metaphysique, pour s’en tenir au sens com- mun et A un scepticisme mitige. Dans la Double accusa-· tion, qui est A peu pres du meme temps ’, il declare hautement sa rupture avec la rhetorique, art de men- songe et de coquetteries pueriles, indigne d’un homme serieux, et il delinit le dialogue satirique, dans lequel il debute avec eelat. La jolie scene intitulee. les Scores U fencan semble luifavoir valu en ce genre un succes par- ticulier, non sans quelque scandale. Ce scandale fait justement le sujet du Pécheuoi veritable profession de foi philosophique Tet satirique, oii il se declare investi par la philosophie elle-meme de la mission de demasquer toutes les impostures. Tres certainement, ces quatre compositions ont dnl se suivre A fort peu d’intervalle. Autour d’elles, se groupent tous les dialogues satiri- ques; quelques-uns, peut-etre antérieurs, mais de peu, A ces manifestes retentissants; la plupart, ou contem- porains, ou ecrits sans interruption dans les annees im- mediatement suivantes. En general, la satire morale y est melee Ala raillerie des mythes et des croyances ; tou- tefois, en proportion inegale. La morale predomine dans 1. Hermot., c. lb. 2. Double accus., c. 322 ’Av6p1 {bv; nrrapcixovra Km cX•62>v ycycveu. Hist. do la Litt. grocquo. — T. V. 38


{ s r r .

_ 594 CHAP. IV.- SOPHISTIQUE SOUS LES ANTONINS · les Dialogues des morts, l’A rrive'e aux Enfers (Kméraloug), la Ne'cromancie, le Charon, les Lettres Saturnales, le T Cynique, le Cog, le T imon, les Vaeux; Lucien y mar- que, en traits vifs, parfois cyniques, certains aspects Q généraux de l’l1umanité, vanité des désirs, fausses opi- F nions sur le bonlieur, poursuitc ardente des plaisirs, des l l richesses, des lionneurs, de la gloire, dureté des riches, l l jalousie des pauvres, conllit des passions, naiveté in- corrigiblc des illusions, déceptions toujours répétées et l toujours inattendues. La description particuliere, celle 1 qui se rapporte at certaines classes ou a certains liornmes, a moins d’importance dans ccs dialogues: elle apparait . toutefois, qa et la, dans plusieurs de ceux qui out été ci- . tés; mais elle remplit les Dialogues des Courtisanes, dont le titre meme indique le sujet; le Banquet, ou l’auteur met en scene les prétentions ridicules, les vices, la gros- sijereté et l’esprit querelleur des philosophes du temps; les Fugiti/% `enfin et l’Eunugue, deux oeuvres pleines d’allusions moqueuses, obscures pour nous. — Une in- crédulité, tautot légére ct dissimulée, tantot avouée et hardiment agressive, fait lc fond d’autres dialogues; elle perce déja vivemcnt dans les Dialogues des dieux, le Ju- gement des déesses, les Dialogues marins et l’Icaromé- nippegelle est plus libre encore dans les Fétes de Cronos ; elle éclate en protestations ou en moquerics brtiyantes dans l’Ami du mensonge, dans Prométhée ou le Caucase, dans l’Assemble'e des dieux; elle argumente insolemment dans Zeus trage'dz`en et dans Zeusd court de raisons (Zeiss; élqxépsvog). — Quelques autres dialogues traitent de sujets littéraires 5 ce sont : le Parasite, parodie des disputes que les rhéteurs et les philosophes soutenaient, depuis le temps de Platon, au sujet de la rhétorique ; le Leasip/zane, ou est tournée en raillerie la manie des At- ticistes, collectionneurs curieux d'expressions oubliées, auxquelles ils font un sort dans des écrits insipides; en- l l l


l LUCIENQ SES ECRITS 595 {in le Pseudolngisle ou Faiseur de solécisznes, contre les ` prétentions des grammairiens, arbitres infatués de la correction, a laquelle ils manquent eux-mémes sans s’en apercevoir. Mais le dialogue est loin d'étre l’unique forme sous laquelle Lucien donne alors carriere at sa verve. ll écrit aussi de spirituelles causeries, des pamphlets biographi- ques, des diatribes personnelles, des parodies, des dis- sertations satiriques, un roman, des biographies, laissant son humeur et sa fantaisie aller en tous sens et pren- dre toutes les formes. Quelques-unes de ces compositions se rapportent it sa vie littéraire : réponses enjouées a des compliments (A eelui qui me disait : << Tu es le Pr0me't}ze'e du dis- cours »); ripostes acerbes a des critiques (Centre T {mar- que, au sujet du mot ’A1c¤<ppé;). D’autres, sous couleur d’avertissements utiles, semblent destinées, en grande partie, a satisfaire des ressentiments personnels : Centre un ignorant collectionneur de Iivres, violente invective contre un anonyme ; le Maitre de Rhétoriqzze, ou Lucien prend it partie, non seulement la rhétorique du temps en général, mais un de ses représentants les plus con- nus, probablement Julius Pollux. Plusieurs autres sont de véritables instructions morales, on d’ailleurs l’élé· ment satirique ne fait jamais défaut : tantot il recom- mande de ne pas croirelégeremeut aux mauvais propos (Hept ·co5 px}; £5a$€w;me·r¤6a•.v Stxgolii), tantot il décrit it un philosophe, tenté par l’attrait de la vie romaine, les humiliations et les miseres de ceux qui se mettent au service des grands personnages (Hap?. mbv érci p.tc9qi l cuvévrwv). En meme temps, il soutient dans divers pamphlets la guerre a la crédulité, qu’il menait si vivement dans ses dialogues. Sa Causerie avec Hésiode est une derision de la prétenduc inspiration des anciens poetes, considérés


comme interpretes des dieux. Dans les quelques pages Sur le deuil (Hspi 1-cév9ou<,), il raille les croyances relatives aux enfers et tout l’appareil des cérémonies funèbres. La lettre narrative e Cronios Sur la mort de Péré- q grinus nous otfre un récit satirique du suicide du phi- 1 losophe cynique Pérégrinus, surnommé Protée, qui, en 165, selon, Eusebe, se hrnla volontairement aux jeux Olympiques. I/auteur, avec une verve mordante, y dé- masque le charlatanisme des Cyniques, la naiveté crédule de la foule, son empressement aux aputhéoses, sa foi toujours préte aux miracles. I/Histoire vraie, une des plus amusantes compositions de Lucien, se donne elle- meme pour une parodie des inventions fantaisistes communes aux poetes, aux voyageurs, e heaucoup d’historiens meme et de géographes : c’est en réalité unc sorte de réfutation par l’absurde de tout ce que la Grece menteuse, selon le mot de Juvénal, avait osé en fait d’affirmations paradoxales. L’A/exandre, écrit sous le regne de Commode, contient l’esquisse satirique d’une biographie de l’imposteur Alexandre d’Abonouteichos, qui avait fondé au temps de Marc·Aure1e un oracle dans le Pont. Lucien, qui l’avait vu e1’oeuvre, nous révele ses impostures, et, en nous représentant la prodigieuse stupidité de ses dupes, parmi lesquelles figurerent d’illus- tres personnages, il éclaire tout un coté curieux de la société de son temps. — C’est sans doute au meme groupe d’écrits qu’il faut rapporter le roman intitulé l’Anc. Empruntant e un certain Lucius de Patras l’idée I de la métamorphose d’un homme en ane par l’ell`et de la magic, ainsi que le canevas des aventures qui en _ sont la suite, il s’amuse de ces folles inventions, qui I deviennent pour lui un theme plaisant de narrations paradoxales, quelquefois libertines, souvent tres inté- ressantes par la peinture vive des mceurs populaires et M I LUCIEN3 SES ECRITS 597 L bourgeoises. La date de cette composition nous est in- connue‘. Une troisieme et tres courte série d’écrits comprend reux qui appartiennent, d’une maniere certaine, a la vieillesse de Lucien. Ce sont d’ab0rd deux prologues de conferences. l’Héraclés et le Dionysos, fort semblables it ceux qui ont été déja mentionnés. Puis l’Apologie pour Ies salaries, sorte de palinodie ingénieuse, dans laquelle Lucien, rappelant le succes qu’il avait obtenu autrefois par son écrit Sur ceu.1: qui sc font salarier, se justifie d’avoir consenti lui·méme a recevoir un salaire comme fonctionnaire public. Eniin l’E.z:cuse d propos d’une mauvaiseformule de salut, simple jeu d’esprit dont tout le sujet est une inadvertance de parole, un << bonsoir » dit 21 la place d’un << bonjour ». On peut y ajouter la T ragédie do la goutte et Pied léger, ces deux parodies tragiques, qui ont pour sujet la puissance de la goutte et les vains efforts que font ses victimes pour la déjouer ou pour dissimuler sa victoire; si elles sont vraiment de Lucien, ce qui n’a rien d’impossible, elles se placent assez naturellement en ce temps, ou, malgré Page et la maladie, son esprit demeurait vii`, aimable, enjoué. — Quant aux Epigrainmes, celles qui lui appartiennent doivent étre réparties dans sa vie entiere, sans qu’il soit possible ni de les daler ni d’en contréler Pauthenticité. 1. On suit que le meme récit a été traité en latin, non sans d’im· portantes variations, par Apulée. Les deux écrivains semblent indépendants l’un de l’autre ; mais la question de leurs rapports mutuels, et avec Lucius de Patras, estun sujet de controverses. Voir surtout I Teuffel. Stud. und Characleristi/cen (2• éd.), p. 572; E. Rohde, Ucber Lucians Sc/wif! Ao·3xm;,Leipzig, l869; K. Burger, De Lucio Pa- trensi, Berlin, l8S7 ; H. Dec, De rations inter Ps. Luciani Asinum el Apul. metamorph., Leiden, 189l.


598 CHAP- IV.- SOPHISTIQUE SOUS LES ANTONINS l VI On voit du premier coup d’mil, en parcourant cette liste, qu’il n’y a point d’unité dans l’oeuvre de Lucien. Essentiellement mobile d’esprit et d’humeur, il a beau- coup écrit, au jour le jour, selon les occasions et les inspirations, sans dessein premedite ni plan suivi. Et dans chacune de ces productions legeres, l’influence du moment a eu toujours une importance decisive. Il va et vient dans les idées, se joue des hommes et des cho- ses, s’amuse, se féche, rit, gronde, dechire ses ennemis, prend parti, se contredit, le tout avec une desinvolture qui, grece at son talent, est loin de deplaire aux lec- teurs. ll est vrai que, sous ces caprices, on croit entrevoir une certaine regularite d’evolution morale, qui apres, tout, ne peut étre niee. D’abord captive par la sophis- tique, il y aiguise son esprit, y acquiert la finesse et l’elegance du langage, la souplesse de la dialectique, une etincelante variéte d’idées, de connaissances, d’i- mages. A ce regime, il devient vite et pour toujours << homme de lettres », c’est-a—dire qu’il développe en lui- memetout ce que ce mot comporte, soit en bien, soit en mal : une habilete de premierordre dans le métier d’ecri- vain, le gout etle besoin du succes, stimulant actif d’une nature deja inventive par elle-meme, la hardiesse qui resulte de ce qu’on est sur de soi et de son public; mais aussi une certaine frivolité fonciere, qui se contentera, en fait de verite, de ce qui suffit a jouer un role, sans reussir a se degager, par une reflexion assez forte, des conventions de ce role meme. Le fait essentiel, c’est que Lucien a eu assez d’independance pour sentir, vers quarante ans, le neant de la sophistique et pour s’en


LUCIEN; SON ROLE 599 l detacher resolument. Cette rupture a decide de son avenir et lui a fait une place E1 part entre ses contem- porains. Etant donnee la faveur dont l’opinion entourait alors cet art d’écolc, une telle resolution impliquait une remarquable hardiesse. Et ce qui en augmente le mérite, c’est qu’elle provenait surtout d’une honorable revolte ` ele sincerite. En quittant la rhetorique pour mettre son l talent au service d’une certaine philosophic, Lucien a L eu la pensée qu’il quittait un art de mensonge pour se i donner a la verite *. La declaration de principes qu’il jette tierement a ses ennemis dans le Péc/zcur est certai- p nement l’expression du sentiment dont il a voulu faire + la regle de sa vie 3: l 4 Lucrmx. Je suis un homme qui hait les fanfarons et les l charlatans, qui déteste les mensonges et les hableries, qui a { eu horreur tous les coquins qui en tiennent plus ou moins. Or il y en a beaucoup, comme vous savez. l LA Purnosormz. En vérité, voila une profession qui doit te valoir bien des haines. Lucrmz. Tu as raison: aussi tu peux voir combien de gens me détestent et a quels dangers m’expose leur aversion. Ne- anmoins, je possede aussi un autre art, tout oppose, qui con- siste :1 aimer. Oui, j•aime ce qui est. vrai, ce qui est beau, ce qui est simple, en un mot tout ce qui mérite d’étre aime. Seu- lement, je dois avouer qu’il y a peu de gens auxquels je puisse faire l’application de cet art. Ce n’etait pas le fait d’une nature vulgaire que de s’engager ainsi devant le public par une profession de foi qui n’admettait point de retour. Et, d`unemaniere ge- nerale, on ne peut pas dire que Lucien ait manque it cet engagement. Durant toute sa carriere d`ecrivain, il n’a cesse de dire des verites it ses contemporains; il en a dit plus peut-etre qu'aucun des ecrivains du temps. Il 1. Double accusation, c. 3l. 2. Pécheur, c. 20.


avait declare qu’il voulait faire de la philosophic a sa maniere, une philosophic pratique, sincere av ant tout, et il en {it jusqu`a son dernier jour. La seule question est de savoir s’il y avait en lui assez de clairvoyance, l assez de reilexion, assez de largeur d’esprit, pour lui permettre d’asseoir son oeuvre sur des principes fermes. Sur ce point, on se sent oblige a quelques reserves.

Comme moraliste, bien que Lucien ait subi en quel· . que mesure l’influcnce du cynique Menippe, sa ten- I dance generale l‘inclinait plutot vers Vepicurisme, sous sa forme intelligente et moderee. Son ideal se reduisait a vivre sagement, a sc defendre des illusions, a ne s’attacher tres fortement a rien, a ne s’asservir a personne. Une telle morale se pretait bien a la satire: . elle mettait celui qui la professait en bonne posture pour decrire le spectacle de la comedie humaine ; car elle le degageait des passions communes, elle le placait a dis- tance suftisante de la foule, et elle lui faisait apercevoir les choses d’un autre point de vue que le vulgaire. Mise au service d’une intelligence line, naturellement. critique et moqueuse, elle lui offrait en outre bien des ressources pour traiter d’une maniere piqnante la plupart des lieux communs de la sagesse. Mais si elle allait jusque la, elle s‘ar1·etait la. C’etait une morale negative en son fond, qui, n’ayant point de veritable ideal, ris quait de demeurer mediocre et infeconde. Lorsqu’elle avait montre aux hommes qu’ils agisscnt follement en mainte circonstance, qu’ils se dupent eux-memes, se contredisent, poursuivent des chimeres, manquent a leurs principes, qu’en resultait-il ? Ce satirique, si sur de lui, aurait—il done voulu qu’ils vecussent sans ambition, au jour le jour, sans rien tenter de grand, sans rien aimer avec passion? C’etait la ce qu’il semblait de- mander; et en prenant ce rele, il n’elait pas assez philosophe pour s’apercevoir qu’il s’attaquait au fond meme LUCIENQ SON ROLE 601 de la nature humaine, s’il n’y a de morale vraiment utile que relle qui ollre un but élevé a l’activité. Les grands moralistes du temps, un Epictete, un Plutarque, un Marc-Aurele, avec une part d’illusion plus ou moins grande, ont eu tous le sentiment de cette nécessité ; et dc la l’efficaeité de leurs enseignements, qui est durable. Lucien, avec tout son esprit, n’a jamais touché per- sonne au coeur, et ses meilleurs morceaux de critique morale, un peu a cause de cet esprit meme, mais beau- coup aussi pour la raison qui vient d’étre indiquée, font en somme l’effet de développements surtout littéraires. Ils visaient a plairegen plaisant, ils ont épuise toute leur vertu. D’ailleurs, ce qui conlirme encore cette impression, c'est que, malgré une precision apparente et purement dramatique, les portraits qu’il trace sont vagues.Les dé- i fauts, les vices, les ridicules qu’il nous met sous les yeux sont de tous les temps, et ils nous sont présentés en ce qu’ils ont de toujours identique. Malgré quelques exceptions, nous ne voyons guere dans ses écrits les hommes de son siecle. ll nous montre le riche, le pau- vre, lc captateur do testaments, le flatteur, mais non pas la famille ou la société grecque au temps des Anto- nins. Il semble presque toujours que ses personnages soient pris dans la littérature antérieure, plutot que dans la vie réelle. Mettons a part quelques portraits de philo- sophes et de rhéteurs, et quelques scenes du pamphlet Sur ceu.2: qui se font salarier. Encore ces rhéteurs et ces pbilosophes sont-ils peints surtout par le dehors et en traits un peu convenus. En fait, Lucien a glissé ses r personnages dans les formes typiques qu’il empruntait a la comédie d’autrefois. Ce qu’il ne savait pas faire, c`é- tait de pénétrer d’un coup d’oeil profond jusqu’aux mi- seres réelles de la société contemporaine, de démeler et r de mettre en relief, dans des cas particuliers, les rai- i


sons générales de son déclin. Lorsque nous en devinons quelque chose dans ses descriptions, c’est le plus souvent A l’aide d’autres témoignages, en nous appliquant à découvrir dans ce qu’il a écrit beaucoup plus qu’il n’y a mis.

Comme représentant de la pensée libre, Lucien a eu le mérite de faire éclater le ridicule, le scandale, la puérilité des mythes qui servaient de fond A la religion gréco-romaine. Dans cette guerre A la crédulité, il se rattache A l’épicurisme, et il va jusqu’oA allait l’épicurisme, c’est-A-dire jusqu’A la négation de la providence divine. Il est douteux, malgré la vigueur et la constance avec lesquelles il a soutenu ce combat, qu’il ait cu, comme Voltaire par exemple, une intention arrétée de N propagande. Celaétait difficile en un temps on) les écrits se répandaient lentement et ne sortaient guére d’un cercle assez restreint. D’ailleurs, lui-meme dit nettement que, quoi qu’on puisse écrire ou publier, l’immense majorité de l’humanité est destinée A rester le lendemain ce qu’elle était la veille [1]. Son principal objet était donc de se satisfaire lui-meme, en amusant un public choisi, qui pensait comme lui. Bien entendu, cela n’empeche pas qu’il n’ait fait une chose bonne en soi, en protestant au nom de la raison contre des sottises humiliantes et dangereuses. Si l’on approuve chez les apologistes chrétiens contemporains la satire du polythéisme, il n’est que juste d’en savoir gré aussi A Lucien, qui lui a donné une forme bien autrement vive, brillante, et propre à éveiller la réflexion critique. Toutefois, pour l’apprécier, dans ce role méme, A sa veritable valeur, plusieurs observations ne doivent pas étre perdues de vue. LUCIENS SON ROLE 603 En premier lieu, il n’a guere fait que mettre en oeu- vre les idées des autres. Par lui-meme, il n’est rien moins qu’un chercheur. La science proprement dite lui est étrangere ; il n’a aucun sentiment des problemes du monde moral et physique, aucune curiosité, aucun souci de s’6clairer ni d’eclairer les autres sur les questions obscures. Son incrédulite vient surtout d’une resistance instinctive de son·bon sens aux chimeres. Quant in la doctrine ou) se formule cet instinct, il l’emprunte pure- ment et simplement e un epicurisme courant et super- ficiel. Ici encore, nous retrouvons l'homme doué non pour créer, mais pour mettre en teuvre, qui se montre sophiste, meme quand il défend la vérité, parce qu’il la recoit comme un theme e développer et s’occupe surtout de la rendre amusante et dramatique. En second lieu, ces idees qu’il emprunte, on ne peut meme pas dire qu’il les approprie e son temps; car, en matiere de religion comme en matiere de morale, s’il saisit d’un coup d’oeil juste les dehors des choses, il n’en voit pas le fond. Lucien a vécu dans un siecle on) se préparait, on) s’accomplissait meme déje une profonde transformation religieuse de l’humanité, et il ne s’en est pas douté. Qu’il ait méconnu l’avenir du christia- nisme en particulier, qu’il l’ait considére comme la folie de quelques exaltés et de beaucoup de naffs, cela n’a rien d’étonnant : les meilleurs esprits du temps s‘y sont trompés. Mais sans deviner quelle forme allait prendre le mouvement qui se manifestait alors dans les profon- deurs de la société, il semble qu’un obscrvateur attentif devait tout au moins le reconnaitre et le signaler. Or c’est le justement ce qui manque le plus e son oeuvre de satire religieuse. Il note des détails, il les met en ` scene spirituellement, mais les grands faits lui échap- pent. Pour lui, toutc la philosophie de la critique, en p face des manifestations de la croyance ou de la credu- { i 4


lité contemporaine, se réduit a ceci : qu’il y a dans le monde des charlatans et des dupes, que la majorité des hommes, par gout du merveilleux, se prête au mensonge et ne demande qu’a être trompée. Voila tout; cette demi-vérité le contente. C’est là le fond de l’Incrédule, de la Mort de Pérégrinus, de l’Ami du mensonge, comme des dialogues relatifs à la mythologie et à la religion. Donc, l’âme de ses contemporains, alors même qu’il pense la décrire, ne lui est vraiment pas connue. Il ne se rend compte ni de la force du sentiment qui obligeait un Plutarque ou un Marc-Aurèle a interpréter les vieilles traditions pour en extraire ce qu‘elles contenaient de vraiment religieux, ni de l’inquiétude d’esprit qui poussait un exalté tel que Pérégrinus a une sorte de folie, ni enfin de l’incertitude de la foule, se demandant ou elle devait porter le besoin confus qu’elle avait d’espérer et d’aimer. Lorsqu’on songe à tout cela, les pamphlets de Lucien se rapetissent singulièrement, quel qu’en soit d’ailleurs le mérite de prestesse et d’élégance.

Une faible partie seulement de l’oeuvre de Lucien se rapporte a la critique littéraire. Il n’y a pas lieu d’insister longuement sur les principes qui y sont soutenus. Ce sont ceux d’un homme de gout qui n’approfondit pas plus les questions littéraires que les questions morales ou religieuses, mais qui dépiste les ridicules avec une finesse et une indépendance remarquables. Lucien a signalé, dans la littérature de son temps, la plupart des défauts que l’abus de l’imitation et le gout de la virtuosité y produisaient. Il a senti la frivolité de la rhétorique, la vanité de ses artifices, son charlatanisme ; il a noté le ridicule des prétendus historiens pour qui l’histoire n’était qu’une matière de discours et de narrations scolaires ; il s’est raillé des Atticistes, adonnés au culte LUCIEN$ SON TALENT 605 des vieux mots jusqu’a l'idolétrie. Tout cela était juste et opportun. Mais, en matiere littéraire, Lucien ne s’est pas érigé en législateur. ll a donné quelques avertisse- ments, at l’occasion, et surtout des exemples. Aussi bien, ce qu’il y a de plus solide et de plus brillant at la fois en lui, c’est son talent d'écrivain. ll est temps de l’étudier. Vll Le fund du talent de Lucien, c’est l’esprit, au sens moderne du mot, c’est-a·dire le don des aperqus vifs, des inventions plaisantes, des traits satiriques. Mais il y a en ce genre des distinctions a établir, et il faut es- sayer de caractériser plus précisément l'espece d’esprit qui lui est propre. Une pensée singuliérement nette et prompte, un re- gard clairvoyant, aiguisé, mobile, voila ce qu’il faut. ’ noter tout d’abord. Toutefois, c’est par les qualités d’in- vention, bien plus que par celles d’observation, qu’il excelle véritablement; et dans l’invention, son origina· - lité est proprement faite de fantaisie. Non que sa dialec- tique ne mérite aussi d’étre signalée: elle est inven- tive, agile, remarquablement ingénieuse ; et, si elle manque un peu de force, si elle est quelquefois courte et sommaire, elle compense ce défaut par l’abondance des suggestions piquantes, qui amorcent la réflexion. Mais enfin, dépouillée de ce que Vimagination y ajoute, elle ue serait peut-étre pas supérieure at celle de la plu- part des sophistes contemporains ; et, en fait, c`est, de toutes les facultés de Lucien, celle qui s’est le plus dé- veloppée dans l’école. Le signe distinctif de son esprit, c’est l’essor libre et capricieux. Son imagination, excitée par une humeur moqueuse,· aime acréerjoyeusement, en dehors de la vraisemblance, l 4 i l


en pleine fantaisie. Là seulement, toutes ses qualités ont la liberté de se déployer. Dispensé d’exactitude et de suite rigoureuse, il dessine à son gré, avec un sens juste de la forme ; tantôt d’un trait rapide, en caricaturiste, qui note en passant une conception drôle ; tantôt avec une insistance ingénieuse, qui imite plaisamment la réalité en plein merveilleux. Les folles inventions abondent chez lui ; l’Histoire vraie en est pleine, sans parler de l’Icaroménippe, du Charon, de beaucoup d’autres compositions ; mais, en somme, ce n’est pas vers l’extravagance outrée que va le plus volontiers son esprit, pas plus que sa gaîté ne se plaît dans la bouffonnerie. ll y a en lui une sorte de discrétion et d’habileté, qui l’incline plutot vers ce qui est ingénieux. Au lieu d’accumuler invention sur invention, il préfere en genéral, lorsqu’il en tient une qui le séduit, en tirer parti, la retourner on tous sens, la prolonger et la multiplier, de façon à faire valoir son savoir-faire par tout ce qu’il y découvre d’inattendu. En cela, il y a peut-être en lui quelque trace de sophistique, sous les apparences d’une spontanéité charmante ; mais cet art se fond dans le naturel avec tant d’adresse qu’on n’en est aucunement choqué.

L’esprit peut, selon l’humeur qui l’accompagne, être ou franchement gai, ou attendri, ou incisif, ou amer. Celui de Lucien n’a pas tout le laisser-aller ni la simplicité qu’exige la franche gaîté ; non seulement ce qu’il a d’ingénieux attire un peu trop l’attention, mais surtout la disposition morale qu’il décèle n’est pas assez naturelle ni pleinement humaine. La sagesse qu’affecte Lucien est raide, hautaine, et au fond peu satisfaisante ; il ne nous met pas à l’aise, quand il se moque de l’humanité, parce que nous ne voyons pas bien au nom de quoi il s’en moque, ni s’il a mieux à nous proposer. Son enjouement est mordant ; il nous pique et nous stimule en nous amusant ; il no prend pas possession de nous completement. Un vrai humoriste doit avoir plus de sensibilite qu’il n’en a. Bien ne charme comme un peu de bonte sous l’ironie, la sympatlnie sous la satire. Il y a de la secheresse dans celle de Lucien.

Ces premieres remarques prennent plus de force et de precision, si l’on passe, de l’analyse de ses qualites naturelles, il l’etude de son style et de ses creations littéraires. Ce qui frappe le plus dans son style, c’est un curieux mélange d’imitation et de spontaneite. Pas plus qu’au- cun de ses contemporains, Lucien ne puise directement dans le langage parle autour de lui. Sa connaissance du grec, si familiere et si fine qu’elle soit, lui vient surtout des livres. Des sa jeunesse, il avait commence a lire les auteurs classiques, et, pendant toute sa vie, il n’a cesse de les relire. ll sait par coeur Homere et Hesiode, il a presents a l’esprit mille souvenirs des lyriques, il connait a fond les poetes de la tragédie et ceux de la comédie. Parmi lcs prosateurs, il a lu ct relu les grands historiens et les philosophes, Herodote et Thucydide, Platon et Xenophon, il a la memoire pleine des orateurs, notamment de Demosthene. Grâce à une remarquable facilite d’assimilation, il est devenu dans leur commerce un veritable attique, non pas un attique exclusif, etroit et intolerant, comme quelques-uns de ses contemporains, mais un attique comme les hommes distingues de l’ancienne Athenes, qui ne dedaignaient rien de ce qui etait grec, ni Homere, ni Herodote, ni les Ioniens, ni les Doriens. Voile d’ou il tire presque tout son vocabulaire, sauf quelques mots plus recents, qui lui échappent par mégarde, ou qu’il admet pour ne pas affecter un purisme etroit; voila aussi d’o¤`1 lui viennent quantite de locutions, de tours, de proverbes, de 608 CHAP. IV.- SOPHISTIQUE SOUS LES ANTONINS ' citations, de reminiscences '. Dans ce mélange d'em- Z prunts, il est difficile de dire quel est l’élément qui pré- domine. Toutefois, d’une maniere générale, c’est la

langue élégante de la prose du 1v° siecle, ou celle de la

, . poésie du meme temps, en ce qu’elle a de tres voisin dc l ·_ la prose, qui semble avoir eu le plus d`influence sur la ; sienne. Sa maniere d’écrire rappelle surtout celle de la _' comédie moyenne et nouvelle, probablement aussi celle ` d’auteurs perdus tels que Bion le Borysthénite ou Mé- nippe de Gadara. Mais quelle que soit, dans son style, la part des élé- ments traditionnels, il est incontcstablc que sa person- nalité d’écrivain y éclate partout. Ce vocabulaire, qu’il k doit A ses auteurs, il le manie avec une prestesse char- mante ; le mot vit', amusant, inattendu, lui arrive sans qu’il ait l’air de le chercher; et pour varier les nuances, détailler les incidents, souligner les effets, insinuer les

  • sous-entendus, il a une souplessc et une richesse ver-

bale des plus rares. La finesse est un des caracteres les plus frappants de sa· langue; elle est exquise, soit dans les traits satiriques, soit dans les descriptions plaisantes, soit dans Pappréciation des oeuvres d’art, dont il parle en connaisseur avec une délicatesse qui a été souvent remarquée et louée A bon droit ’. Cette finesse n’a rien de laborieux ni de cherché. Elle s’allie le nnieux du monde A la verve, A la malice, A l’entrain et au mou- vement, A toutes les qualités vivantes et brillantes. Elle n’exclut pas non plus la force. Bien que Lucien préfere en général le tour ironique, il trouve, quand il le faut, des expressions véhémentes, qui détachent, avec une 1. A. Du Mesnil, Grammalicz, quam Lucianu: in scriptis suis seculus p sit, ralio cum antiquorum atticorum ralione comparalur, Stolpe. 1867 2 Sam. Cbabert, l’Atlicisme de Lucien, Paris, 1897. R 2. H. Blttmner, De locis Luczkmi adartem speclanlibus, Berlin, 1866; Archaeologahchc Sludien zu Lucian, Bresluu, 1867. - l l I


l LUCIENS SES CREATIONS LITTERAIRES 609- sorto de brusquerie et d’apreté, certaines protestations. Sa phrase, tres habilement conduite, est pourtant li- bre et souple. Dans la conversation, elle est breve, vive 3 ` ello pose la question avec malice ou naiveté, lestement; elle jette la riposte comme un trait; ou elle peint naive- ment les nuances de l'embarras, du dépit, de l’impa- tience, do la surprise, de l’ébahissement. Dans la des- cription, dans le conte, ello est alerte, dégagée, fine et souvent periide, tres pittoresque par ses mouvements irréguliers, ses arrets, ses détours, ses élans; elle sait se faire lente, analytique, curieuse, pour mettre en va- leur les détails qui plaisent ou qui amusent, comme aussi courir, quand il le faut, ou meme voler, pour arriver plus vite aux bons endroits. Dans le raisonnement, dans le développement des ideas, elle s°a[I`ranchit vo- lontiers de la régularité de l’école ; la pensée qui est en elle aime e se modifier chemin faisant, e s’étendre, e jeter en passant des apercus secondaires, mais non pas au point do se perdre dans les chemins de tra- verse ; elle est toujours lancée vivement, vers un but qu’on devine, qu'elle laisse voir, qu'elle atteiut. Il y a dans toute son allure une maitrise qu’on ne trouve au meme degré chez aucun autre écrivain du temps. l VIII Ce qui est vrai du style de Lucien 1’est aussi des genres littéraires ou il aexcellé. Les types auxquels son nom est attaché sont faits de pieces d’emprunts, adroi- tement choisies et ajustées. Mais, en les ajustant ainsi, il a fait oeuvre de creation. Comme il nous le dit lui-meme, ce sont les dialogues des philosophes socratiques qui ont été ses premiers Hintoiro do la Litt. grecque. — T. V. 39


610 CHAP. IV.—SOPHISTIQUE SOUS LES ANTONINS ‘ modeles 5 c’est en les lisant que l’idée lui est venue de ce qu’il pouvait faire; mais l’élan décisif, il l'a du it Me- l nippe et aux poetes de la comédie attique. — Les socra— l tiques, et surtout Platon, lui ont appris l'art de faire causer des personnages, de conduire une discussion avec nature], sans pédantisme, de facon anous montrer des hommes, qui ne fussent pas des dissertations all`u· blées de noms quelconques. L’Herm0time laisse voir ce qu’il leur a du ; et le meme art se retrouve dans tous ses dialogues, sans en excepter les plus fantaisistes. — Quant a cette fantaisie meme, c’est chez Ménippe et chez les poetes de l’ancienne comédie qu’il en a trouvé l’exemple. Les inventions de Cratinos et d’Aristophane ont été le modele des siennes. Sans eux, sans doute, il , n’aurait jamais eu l’idée des conceptions amusantes oh s’encadrent si bien ses satires. Mais peut-etre, sans Mé- nippe, n’aurait·il pas senti, comme il l’a fait, de quelle maniere on pouvait les accommoder au gout de son temps et a ses moyens de publicité. Ménippe, — que nous con- naissons d’ai1leurs assez mal, — avait transporté, le pre- mier, le genre d’invention de la comédie ancienne dans des compositions destinées a un tout autre public. En montrant qu’elles pouvaient se passer de décors et de cos- tumes, il les avait rendues propres a un emploi nouveau, et mises a la mesure de cet emploi. Done l’influence de l’ancienne comédie sur Lucien est inseparable de la ° sienne, et on ne saurait distinguer entre l’une et l‘autre. lnstruit par lui, Lucien est remonté ensuite directement jusqu'a cette comédie meme. Les imitations de detail qu'on en pourrait citer abondent dans ses dialogues; mais c’est l'imitation générale, celle qui tient a la conception meme du genre, qu’il était important de signaler ici *. Ce genre, du reste, n’est pas le moins du monde ` I. Rabasté, Quid comicis debue1·itLucianus, Paris, {856.


[T LUCIENS LE DIALOGUE 611 enchaine e une formule unique; et ceci permet de juger combien Lucien est reste independant jusque dans l’i- mitation. Quelques·uns de ses dialogues,tres courts, ne nous mettent sous ses yeux qu’une seule situation, indi- quee des les premiers mots: tels sont par exemple ses celebres Dialogues des morts. D’autres, plus developpes. sont de petits drames, qui comportent une sorte d’action ; c’est le type qu’il semble avoir prefere et qui realise tout ce dont le genre etait capable : citons, entre autres, les Secles ci l'Encan_. le Pécheur, la Double accusa/ion, l’Icaro- l ménippe, le T imon, le Charon, le Coq, l’Assemble'e des l dieu.1:, Zeus lragédien. Action fort legere naturellennent. _ Bien rarement, on y trouve, comme dans le Pécheur, la Double accusation, le T imon, Zeus Iragédien, quelque ebauche de peripeties ; le plus souvent, tout se reduit e de simples incidents. A quoi bon s’attacher at de si minces differences dans des creations aussi libres? lncidentsou peri peties, tout est proportionne e l’importance du drame, qui en lui·meme n’est presque rien. Surprise, drelerie, rapidite, voila son merite. Ptemarquons pourtant qu`en general les principaux de ces incidents naissent, non de la fantaisie pure, mais des donnees qui constituent les ` personnages. Quand Zeus envoie Ploutos rendre a Timon sa richesse, la protestation de Ploutos forme une premiere peripetie, le refus de Timon en est une seconde 3 toutes deux proviennent des sentiments du dieu et du misan- thrope ; il en est de meme dans le Peeheur, dans le Charon, dans le Coq. Il y a done quelque vraisemblance morale dans cette fantaisie, quelque raison dans ces capri- ces; mais, bien entendu, il n'y en a pas plus qu’il ne l faut. L’action pour Lucien est simplement un moyen de ' l mettre vivement en scene ses personnages et de les faire parler. Qu’ellc soit amusante, qu’elle leur permette de dire ou de faire drelement ce qu’ils ont e dire ou a faire, on n’a rien de plus e lui demander.


612 CHAP. IV.—SOPHISTIQUE SOUS LES ANTONINS Ces personnages meme, il va de soi que l’auteur ne pouvait pas leur donner plus de réalité solide qu'au drame ou ils s’agitent. Ce sont des etres sans consis- tance, pour qui toute vraisemblance serait trop lourde. La plupart pourtant ont au moins une esquisse de ca- ractere, un trait saillant et frappant, qui est la donnée de leur vie dramatique. Menippe et Diogene sont des cyniques parmi les morts, comme ils l’étaient parmi les l vivants ; '1`imon est un misanthrope bourru; Micylle, un pauvre, naif, plein de desirs, et avec cela un honnete homme; Charon, sortant des enfers pour voir le monde avec Hermes, a d’abord la curiosité, et ensuite les éton- uements qu'il doit avoir; Momos est le blame en per- sonne. Les personnages allégoriques eux·mémes vivent de cette sorte de vie tres simple, comme autrefois la Pauvreté d’Aristopl1ane. La Philosophie du Pécheur a de la dignite, de la droiture, elle s'indigne a propos; la Rhétorique de la Double accusation nous amuse, avec sa colere dc femme jalouse. Si élémentaire que soit ce des- sin des personnages, il donne de la clarté et de l’inté- l ret at l’action, il contribue a la netteté comme a l’agré- l ment de l'impression totale; mais il faut bien comprendre que de telles conceptions laissent d’ailleurs a leur auteur · toute sorte de libertés. Sans cesse, il oubliera le person- nage qu'il fait parler, soit pour plaisanter, soit pour mo- raliser en son propre nom. Lorsque Timon entre en scene, il parle en humoriste, en fantaisiste plein d’esprit et de malice ; en un mot, il est Lucien, non Timon. Cela meme est une grace de plus dans ces oeuvres de raillerie étin- celante,otl la raison ne plait qu’a condition de se dissi- • muler. Ainsi conqu, le dialogue est bien un genre nouveau; il n'y a aucunc raison pour n’en pas attribuer la création it Lucien, puisque, apres tout, créer, en littérature, ce n’est jamais que mettre en oeuvre sous une forme per-


sonnelle des éléments deja existants. Que ce genre d’ailleurs soit secondaire, qu’il ait meme quelque chose en soi d’un peu artificiel, cela est assez évident. La satire toute simple vaudra toujours mieux pour moraliser, la comédie franche pour étaler le ridicule. Mais quand, pour une cause ou pour une autre, ni la satire ni la comédie ne sont de saison, cette sorte de dialogue amusant, léger, qui court partout, qui se lit vite, qui peut devenir, selon les temps et les occasions, conférence, libelle ou feuilleton, a bien son mérite propre. Et c’est ainsi que Lucien, sans étre un Aristophane, a mis au monde quel- que chose qui s’est fait une place a coté du drame comique et qui l’a gardée.

Au reste, il ne convient pas de l’enfermer par un éloge exclusif dans un genre où lui-même n’a pas voulu s’en- fermer. En dehors de la forme dialoguée, il est aussi, entre les anciens, le représentant par excellence du pamphlet et du récit fantastique. Ses brillantes qualités s’y sont manifestées avec non moins d’éclat.

Le pamphlet, chez lui, n’a pas de forme propre. C’est tantôt un récit moqueur, tantôt une argumentation, tantôt une instruction ironique. Dans la Mort de Pérégrinus, dans l’Alexandre, l’auteur a l’air de composer une simple relation ; il dit, ou est censé dire, ce qu’il a vu et entendu ; mais sa narration est, en fait, la plus mordante des diatribes. Dans la lettre à l’Ignorant qui collectionne des livres, dans la riposte à Timarque, il raisonne; mais son raisonnement est une invective acerbe. Dans les observations Sur la maniére d’écrire l’histoire, dans la lettre Sur ceux qui se font salarier, dans le Maitre de rhétorique, il prend le rôle d’un conseiller qui donne des avis ; mais ces avis se transforment, tandis qu’il les formule, en satire impitoyable. Si la litterature grecque n’avait subi des pertes qui nous empécheront à tout jamais de la Gli CII.P. IV.—SOPHIS'l`IQUE SOUS LES ANTONINS bien connaitre, on y trouverait, cela est certain, des motleles do toutes ces sortes de railleries. Les pamphlets .— n’y avaient pas manqué ; mais le pamphlet, de sa nature, P. est ceuvre éphémere ; et cela explique que les meilleurs ‘ aient disparu. Lucien, lui, a profité d’une chance heu- l _ reuse; peut-étre nous paraitrait—il moins original en ce t genre, s‘il n’y était presque isolé. Quoi qu’il en soit, re- connaissons qu’il y a excellé. Si sa fantaisiey est moins “ vivo que dans les dialogues, elle s’y trouve pourtant mélangée partoute la verve satirique, aux observations piquantes , aux vues ingénieuses, e Pargumentation pre_ssante, et c`est ce mélange qui semble bien avoir été le trait distinctif de sa maniere. Bien de plus varié que le tissu de ces amusantes compositions. Que la trame en soit narrative ou dialectique, il y fait serpenter toute une broderie merveilleuse d’anecdotes, de bons mots, de citations, de souvenirs classiques, qui, {sans effacer le dessin principal, 1’égaient en mille manieres. D’autres , ont eu autant que lui le don de 1’ironie, quelques-uns l’ont surpassé parla force de 1'argumentation gpersonne peut-étre ne 1’a égalé par cette variété éblouissante, au milieu de laquelle il se joue avec tant de grace et de prestesse. Le récit fantastique, dont il nous a laissé un modele exquis dans son Histoire vraie, semble lui appartenir plus en propré. L`original qu’il a si joliment su contre- faire, c’étaient les narrations paradoxales des voyageurs, depuis celles d'Ulysse dans l’Odysséc jusqu’e celles djlamboulos relatives e la Grande Mer. Mais pour dé- clarer des la premiere ligne qu’on allait mentir, et pour amuser ensuite son lecteur pendant deux livres avec ces mensonges avoués, il fallait vraiment tout son es-_ q prit. D’autant qu’il n’y a le aucune these, aucune satire continue. Bien qu’une serie prodigieuse d’inventions, plaisantes ou burlesques, qui se suecedent avec la plus


LUCIENS CONCLUSION 615 étonnante variété. Le don de créer des formes et des mouvements, le talent de décrire ou plutot de faire voir, l’imagination pittoresque, la verve intarissable, la har- diesse dans l'absurde en font une oeuvre extraordinaire. Entre toutes les créations de Lucien, c’est une de celles qui ont eu la fortune la plus brillante : Rabelais et Swift s’en sont manifestement inspirés, sans parler d’autres imitateurs moins illustres. ll est vrai que l‘un et l’autre y ont mis un dessein philosophique dont Lu- cien ne s’était pas soucié. Mais ce dessein meme, il l’a- vait au moins suggéré par certaines malices, insérées ca et la sous ses folles inventions, et il l’avait rendu plus facilo a réaliser par la nature de la composition. Si l’on chercbe a résumer ces impressions diverses, Lucien apparait comme le mieux doué des écrivains de son temps. En un autre siecle, tel que celui d’Aristo· phane, ou l’ame hellénique était plus simple, o1`1 les croyances nécessaires étaient plus assurées, on) l’art était plus jeune, il est probable que, né dans Athenes, , associé a l’idéal de Ia cité, son génie l’aurait mis au i rang des plus grands. Au lieu de cela, il vint tardive- ment, dans une société désagrégée et troublée, ou la , philosophie comme la religion s'étaient faites officielles, ou le doute grandissait avec la superstition, ou la sin- eérité devenait rare, ou dominait le gout de paraitre. Sa franchise naturelle en soulfrit, se révolta, se jeta dans le scepticisme, en haine du mensonge. La nature l’avait fait pour défendre avec éclat des idées simples et fortes, et justement ces idées lui manquerent. ll en ré- sulta que ses qualités ne trouverent jamais h s'employer tout a fait comme ellcs l’auraient pu. Sa dcstinée fut p d’escarmoucher brillamment, au profit d’un certain nom- bre de demi-vérités, faute d’une grande cause qu’il eut

été digne de servir. C’est la le défaut essentiel de son


• "`_LTr Tl 616 CHAP- IV.- SOPHISTIQUE SOUS LES ANTONINS oeuvre, ot c’est par la qu’elle so rattache a la sophisti- l quocontomporaine. Mais, d’autre part, on voit assoz, par tout ce qui précede, it que] point elle la dépasse. La “ mode dont il avait proiité a pu disparaitro sans lui faire do tort : il est rosté, comme un des grands repré- l sentants du bon sens satirique, comme un dos maitres toujours admirés do la raillerie. IX Du nom de Lucien, il ost naturel do rapprocher, — sans méconnaitre d’ailleurs los distances, — celui d’A1ciphron, fantaisiste aimable comme lui, qui fut probabloment son contemporain, et qui semblo s’étro quelquefois inspiré de lui, Le recueil de Lettres qu’il nous a laissé ost uno dos plus agréables productions do la sophistique du se- cond siecle ’. Alciphron, dont nous ignorons ontierement la vie, somble avoir écrit dans la {in du second siecle. Eus- tathe (762, 62) le qualifio d’Auicisle, ot tous ses caracteres le rattachont on effot 21 ce gout d'atticismo délicat et sa- vant qui so manifesto alors. Aristénete, dans lo recuoil de Lettres fictivos qu’il publia au v° siecle, a supposé une lettre d'Alciphron at Lucien (1,5) ot uno autro de Lucien a Alciphron (I, 22). Ces deux lottros nous les ro- présontont comme deux amis, également euclins a s‘amu· ser du spectacle des choses du jour, qui se racontent l’un a l’autre, on {ins narrateurs, los petits faits do la chronique galante d’Athenos. ll y a tout lieu de croire qu’Aristénete, bien informo, nous a donné en cola une idée juste des relations des deux écrivains. Alciphron a 1. Sur Alcipbron, voir 1’art. de Passow dans 1`Encyclopédie l d·’Ersch et Gruber (Cf. Vcrmisc/ate Schriften, p. 91 ol. suiv)., et celui de VV. Schmid, dans l’Encyclop. do Pauly·VVissowa.


ALCIPHRON 617 °di1 etre un sophiste athenien, du temps de Mare-Aurele et de Commode, peut-étre un peu plus jeune que Lucien, mais l’un de ceux qui ont le plus godte ses spirituels dialogues, a mesure qu’ils paraissaient. C’est de lui peut-étre qu’il a pris l’idée d’imiter a sa maniere la co- médie du iv' siecle : il n’est guere possible de douter qu’une de ses lettres_(llI, 55), ou il raconte un banquet de philosophes qui se querellent, ne soit une imitation directe du Banquet de Lucien, ni qu’il lui ait du le nom de Lexiphanes, qu’il donne dans une autre a un poete comique (Ill, 71) ‘. Ses Lettres, au nombre de cent dix-huit, sans comp- ter six morceaux incomplets ’, sont en réalité tout au- tre chose que de simples themes d’école. Sans doute, le genre lui-meme n’est que la transformation ingénieuse d’un exercice scolaire signalé plus haut. Mais cet exer- cice, ainsi traité, est devenu une veritable forme dramatique. Ces lettres, censées écrites par des gens de toute sorte et de toute classe, pécheurs, paysans, para- sites, courtisanes, nous mettent en effet sous les yeux, ‘ dans de brefs récits, qui sont des tableaux, des situa- tions analogues it celles qu’avait représentees autrefois la comédie. Philemon, Diphile, Ménandre et leurs con- temporains sont les modeles d’Alciphron, en meme temps que le sujet de ses compositions ; il imite leur style et leur maniere de penser, il met en scene la société od ils ont vécu et qu’ils ont décrite; parfois meme, il nous fait ra- ) conter, soit par eux, soit par d’autres, quelques inci-

 1. Comparer aussi la lettre III, 10 et le début du Coq.

2. La division en trois livres remonte a Bergler qui édita les lettres d’Alciphron au XVIIP siécle (Leipzig, 1715). L’édition prin- ceps (Collectio epist. graec. aldina, Venise, 1499) ne contenait que les deux premiers livres. Bergler a 1'ormé le 3• livre de let- tres découvertes par lui dans des mss. de Vienne et du Vatican. D’autros encore encore ont été ajoutées depuis a la collection par Wagner, Abresch, Seiler.


618 CHAP. IV.- SOPHISTIQUE SOUS LES ANTONINS dents de leur vie, réels ou fictifs *. Atticiste au sens le plus large du mot, il aime a se transporter dans l’Athé- I nes épicurienne du 1v° siecle, dont il peint, avec grace et esprit, Pélégance, les moeurs faciles, la vie brillaute et dissipée, sans oublier d’ailleurs ni la misére des pauvres gens ni la ladrerie des avares. Son livre est pour nous un document historique, qui nous instruit eu nous amusant. Ses peintures sont légerement mo- queuses, comme l’était la comédie qu’il imite ; mais elles le sont moins par le dessein de l’écrivaiu que par la fine vérité des moeurs. C’est de la satire légere, en- jouée, pourtant précise, qui fait revivre les folles amours, les vices, les faiblesses, les travers d’une autre époque, avec la complaisance d’un lettré, habitué a voir tout cela a travers des oeuvres charmantes. Dans cette exacti- tude, il y a d’ail1eurs aussi un élément important d’in- vention fantaisiste. Celle des noms propres, en particu- lier, quand ils ne sont pas empruntés a l’histoire, est aussi libre que piquante. Comme écrivain, Alciphron est un de ceux du second siécle qui possedent le mieux l`ancienne langue attique. Moins sur de lui pourtant et moins correct que Lucien, il a quelque chose de son aisance, de sa finesse, de son enjouement, sans l’égaler ni par la fantaisie ni par le trait. Nous retrouverons plus loin le meme genre, cultivé au siécle suivant par Elien et par Philostrate. Mais rien “ ne fait mieux ressortir le mérite d’Alciphron que de le comparer a ceux qui ont voulu faire apres lui ce qu'il avait fait. 1. Lettre de Ménandre a Glycére, H, 3; de Glycére A Ménandre, II, 4.


POESIE EPIQUE ET DIDACTIQUE 619 X Nous no nous éloignons guero de la sophistique, qui est le centre do ce chapitre, en passant a la poésie. Car, au second siécle, la poésie, sous presque toutes sos for- mes, c'est encore do la sophistique. ° L’imitation étant alors le fond do touto production littéraire, il n’y avait pas de raison pour que les genres les moius appropriés au temps no reprissent favour parmi les lettrés. Une composition on prose du temps _ d’Adrien, le Conceurs d’H0mére et d’He'si0de, nous montre combien la vieille épopée et ses représentants étaient alors en favour dans les écoles. ll n'ost pas étonnant que des hommes d’école aienfsongéa faire des épopées. Philostrate nous apprend que le sophiste Scopé- lien avait compose une Gigantomachie, digne de servir do modele aux Homérides ‘. Un certain Arrien, que Sui- das distinguo du disciple d’Epictete, mais qu’on peut rapportor au meme temps, non content do traduiro on grec les Géorgiques do Virgile, écrivit une Alexandride

en vingt·quatre chants, ou il célébrait les conquétes du

j roi do Macédoine, quo l’autre Arrien racontait en “ prose 2. Un peu plus tard, le sophiste Adrien do Tyr, ‘ sous Marc-Aurele et Commode, versifiait des Metamor- phoses on sept livres. Peut-etre est-ce aussi en ce siecle qu’un certain Denys do Samos composa des Bas- sariques, dont il nous reste quelques fragments 3, et divers poemes didactiques qui sont perdus ‘. En somme, . |. V. des Soph., I, 21, 9. l 2. Suidas, ’Appz¤zvb; énonozbq. Etienne do Byz., v.E¤ivu¤n et ".-c·rp¤u¤. _ 3. Et. do Byz., v. Kécnnpo;. Fragrn. dans Bernhardy,Dionys. Pe- rieg. p. 5i5·5l7. 4. Des A¤0¤aw.&. des ’Opv¤0¤axd, des ’lEeu·m¤E(Suidas), dont nous pos- sédons encore une paraphrase en prose, Didot, Poet. bucol., p. {07;

 Schol. Harleian. ad Odyss. X, 323. Le scol. de Denys le Périégéte at-


I 620 CHAP. IV.- SOPHISTIQUE SOUS LES ANTONINS toute cette poésie épique semble avoir eu peu de sucees. Rhétorique pour rhétorique, cello qui était en prose valait encore mieux et dispensait de l’autre. Mieux partagée que l’épopée, la poésie didactique _ avait au moins un mérite d’utilité; elle apprenait quel- que chose a ses lecteurs. C’est peut-étre ce qui a fait vivre quelques-unes des nombreuses oeuvres qu’elle produisit en ee siecle. Denys d'Alexandrie, surnommé le Périégete, est sur- tout eonnu par le poeme géographique qu’il composa sous Adrien ". Son pere, appelé aussi Denys, était peut- étre le grammairien qui, selon Suidas, fut bibliothé- caire et secrétaire des empereurs, depuis Néron jus- qu’a Trajan *. Son poéme est un T our du monde (Hepa.- ·i;ym·t; vin'; oixouyivnc) en 1187 hexametres, élégants et bien tournés, ou il décrit a grands traits, d’apres la carte d’Eratosthene, la Libye, l’Europe et l’Asie. Le mérite de la forme, joint a la eoneision substantielle de l’exposé, lui valut de devenir un livre d’enseignement et d’étre abondamment commenté. Il nous est parvenu accompagné de scolies diverses, d’un commentaire d’Eu- stathe, d’une paraphrase grecque anonyme. Nous en avons de plus deux traductions latines en vers, l’une du , 1v° siécle, due a Rufus Festus Avienus (Descrzptio or- bis), l’autre du v1° siecle, oeuvre du grammairien Pris— l cianus ’. A tribue ces poémes a son auteur (éd. C. Miiller, p. 127) ; mais cette opi- nion est réfutée par Eustathe, Comment. de Denys le Périég., p. 81. 1. On a longtemps multiplié les conjectures sur son origine et sur le temps ou il a vécu. Ces doutes out été levés par une pe- tite déeouverte de Leue, Philol. 42, 175. Les vers 112-134 forment un acrostiche qui se lit 1 Atowotiou (sic) nov évrb; dpov (ills de Dionysios d’Alexandrie); et les vers 522-532 eu formeut un autre qui donne : ’E·n‘t ‘A6p¤¤woi'». Cf.scol.éd. C. Muller, p. 427. 2. Suidas, Atovzictoq ’A).cE¤w6psia;6 Pkaéxou uié;. 3. Ces traductions, avec la paraphrase latiue, le commentaire d’Eustathe et les scolies, font suite au texte de la Hepwiymnq, dans 1’édition de C. Muller, Geogr. gr. minores, t. II.


POESIE DIDACTIQUE; OPPIEN 621 Plus encore que la géographie, l’histoire naturelle, par la variété des choses qu’el1e olfrait a décrire, paraissait faite pour alimenter la poésie didactique. Au siecle précédent, comme on l’a vu, c’était surtout la médecine qui avait eu le privilege de tenter les versilicateurs. Sous Marc-Aurele, nous rencontrons encore un médecin- poéte, Marcellus de Sida, qui compose un pocme sur son art, en quarante—deux livres (’Iwcptxci)'; il nous en reste trois fragments, formant ensemble une cinquan- taine de vers, qui donnent, il faut l’avouer, une bien médiocre idée de l’ouvrage 3. Dans le méme genre, on peut mentionner en passant les fragments d’un poeme anonyme Sur les verzus des simplex (Hepl Boravév), d'é- poque inconnue 3. Mais les parties dcscriptives de l’histoire naturelle sem- blent avoir eu plus de vogue au second siecle que la me- ‘ decine. Le principal représentant du genre est Oppien *. N é a Corycos, en Cilicie, vers le milieu du siecle, il composa, a la fin du regne de Marc-Aurele, un poeme en cinq , livres Sur la péche (`Altwrtxé), qui est venu jusqu’a nous en son entier. Dédié a l’empereur et a son iils Com- mode, ce poeme dut étre publié entre 177 et 180. Le poétey décrit les diverses especes de poissons (1. I), leurs moeurs, leurs combats (1. ll), la faqon de lcs pécber i' 1. Suidas, Mépullo; Et61$·r·q;. 2. Peel.: bucolic. et didact., Didot, p. 169. 2. Ibid., p. 173. _ l 4. Nous avons quatre notices biograpbiques sur Oppien (Wester- mann, Btoypépot, p. 63- 68). Trois d'entre elles, qui sont d’ailleurs i identiques quant au fond, le font vivre par erreur au temps de Sévére E et de Caracalla. Suidas, seul, le met it sa vraie date, qui est attes- tée par de fréquentes allusions des 'Amonxé. Il y a peu de fond A faire sur les récits des autres biographes. Ils nous rucontent que le pére d’Oppien. Agésilas, riche et philosophe, fut exilé A Malte par Sévére, mais qu'aprés la mort de Sévére, Oppien obtint de Ca- racalla la grace de son pére. Cela s'applique peut·étre a _un autre Oppien, auteur des Cynégéliques.


622 CHAP.IV.—SOPHIS'l`IQUE SOUS LES ANTONINS (1. III-V). Son oeuvre, extrémement admirée des By- zantins *, a incontestablement des mérites d`éléga.nce et de savoir·faire; ses descriptions ne manquent pas de grace ni méme d’une ccrtaine force; au demeurant, il y a en tout cela plus de rhétorique que de véritable poésie. Oppien n’a pas d’impressions personnelles : il met en vers ce qu'il a lu, sans s'6lever au-dessus d'une habile médiocrité. — Nous avons sous son nom un autre poeme, lcs Cynégétiques (Kuvnyavtxé), cn quatre livres, qui serait, suivant ses biographes, une oeuvre de jeu- ncsse. Mais les Cynégétiques sont adressés in Caracalla, et par consequent post6rieursa2li*. S’ils appartien- nent réellement au meme poete, ils ne pourraient done, au contraire, étre attribués qu’b. sa vieillesse. Il vaut mieux admettre qu’ils sont d’un second Oppien. La description que l’auteur y fait de sa patrie (II, it5·i58) se rapporte a la vallée de l`Oronte en Syrie, et non a la Cilicie; de plus, l’muvre est sensiblement inférieure en mérite littéraire au poeme de Ia Péc/ze, et la facture du vers en est ditlérente 3. Dans un développement mal conduit, le poete traite d'abord des qualités du clnasseur, des clniens et des chevaux (l. I), puis des bétes a cornes (I. ll), des bétes féroccs (l. Ill), entin des diiierentes cspeces de chasse (1. 1V). Bien qu'il se donne lui-meme pour un chasseur (IV, 16), il n’y a pas plus d'0bser- vation personnelle dans ce poeme que dans le précédent. ` Lui aussi se borne A versifier ses auteurs, dont il repro- duit sans critique lcs affirmations paradoxales *. 1. Voir les biographies, en particulier celle de Constantin Ma- nassés en vers politiques. 2. Cynégét. I, début. Les vers 4 et suiv., qui contiennent 1’éloge de Julia Domna, semblent indiquer que le poéme a été compose pour la petite cour lettrée que cette impératrice avait formée. 3. Lehrs, Quazslione: epicz, V (De Hulieulicmum el (`ynegcticormn discrepantiu). 4. Les memes biographes attribuent aussi A un Oppien, quel qu'il soit, un poéme Sur la chasse é la glu (’IEeum¢¤i), que nous n’avons


L’APOLOGUE; BABRIUS 623 _ L’apologue en vers se rattache e la fois a la poesie qui enseigne et a celle qui raconte. Faisons une place ici, malgré 1’incertitude des dates, au fabuliste Babrius, qui est certainement anterieur au III° siecle, mais qui parait postérieur au premier'. Nous ne SRVOHS rien de sa personne ni de sa vie. Son nom parait un nom latin*; sa langue renferme des lati- . nismes, et sa versification porte des traces de l’accen- tuation latine ’. D’autre part, lui·meme parle de l’Ara- bie comme que1qu’un qui l’a vue (Fable 57), et ses fables paraissent s’etre repandues en Orient d'abord*. On peut donc le considerer avec vraisemblance comme un Romain hellenisant qui a dl`] sejourner en Orient. De ( meme que son origine, le temps oe il vecut ne peut etre determine qu’approximativement et par conjecture. Ba- brius est anterieur au 111° siecle, car a partir de ce temps, il est cite assez fréquemment 5; mais il doit l’etre de peu, car auparavant il n’est mentionne par per- sonne; il ne l’est meme pas par les écrivains les plus familiers avec la littérature esopique, tels que Plutar— que. Ajoutons que tout en lui trahit l’inllue11ce de la ’ F W plus; peut·etre n’y a·t·il la qu’une confusion avec le poeme ana- L logue de Denys de Samos, signale plus baut (p. 6l9) comme auteur _ l de diverses compositions didactiques. 1. Suidas, art. Bz8pia; E} B¤i6pw;, ne nous apprend que le titre et le contenu de son livre. Voir l’a1·t. de O. Crusius dans 1’encyclop. de Pauly·Wissowa; on y trouvera toute la bibliographic du sujet. 2. Les Byzantins ont tire du genitif B¤6p£¤u les deux formes de nominatif Ba6p£a; et Bdepm;. Mais Avianus, au 1v¢ ou au v¤ si}- ge, le nomme Babrius (Pref. de ses Fables); nom latin, qui sem- ble identique 11 Barbius. D’apres le titre conserve dans le Har- leianus 3521,10 nom complet etait Valerius Babrius (dont le ms. de l`Ath0s a fait Ba).¤6piou pour Bahpiov Bcz6p£ou)· 3. Crusius, De Babrii zlale, 114 et suiv., 180 etsuiv. L. Voir les temoignages reunis en téte de l’ed1tion de Crusius. 5. Voir les temoignages dans l’édili0n d• Grusius. Le plus ancien est celui du Pseud0·Dosithee, qui, au commencement du IIl° siecle, faitfigurer deux fables de Babrius dans ses ‘Epp.~qvs6p.¤·:a.


I wwrl F 621 CHAP. IV.—SOPlIlSTIQUE SOUS LES ANTONINS sophistique. Quant aux deux noms qui [igurent dans ses deux prologues, il n’y a rien a en tirer, comme indica- ` tion chronologique. Le premier est celui d’un enfant p qu’il appelle Branchos (Bpiyxe réxvev, Prol. I,). Le second est celui d’un roi Alexandre, pero du jeune lecteur a qui le poetc s`adresse (dx mz! Bactléwg ’A).zEaZv8pou, Pr. 11) ; ces deux noms sont inconnus, et les conjectures faites sur cet Alexandre n’ont abouti A rien de certain '; le plus probable est qu’il s’agit d’un des petits rois obscurs de l'Orient grec. _ La forme primitive du recueil de Fables de Babrius (Aicéncaiot p.G0oi) est impossible a retrouver aujourd’hui sous les alterations qui l’ont défiguré. Suidas cite un recueil en dix livres. Cette division a disparu dans no- · tre manuscrit unique, l’At/mus, qui donne 123 fables par ordre alphabetique, depuis A jusqu’a O, c’est·a·dire les deux tiers·au plus de l’ensemble primitif. Parmi ces fables, sont insérés deux prologues, qui semblent parta- ger le recueil en deux livres, l’un au debut, l’autre apres la fable 107 5 mais ce n’est la qu’une fausse division, superposée a l’ordonnance primitive ’. G’est pourtant - celle qu’Avianus parait avoir connue (Préf. : duo volu- mina). Le texte de Babrius a donc été altéré de tres bonne heure, ce qui tint a son succes meme. Adopté dans les écoles, il fallut l’approprier a l’usage qu’on en voulait faire. On écourta certaines fables; a presque toutes, on p ajouta des épilogues, qui n’étaient pas du poéte ; on en modilia le classement, pour qu’elles fussent plus faciles a trouver ; enlin on [it entrer dans le recueil d’autres · apologues de divers auteurs. _Car Babrius nous apprend 1. On a voulu y reconnaitre tour A tour Alexandre ills d’Antoine et Cléopatre, Alexandre petit-ills d’Hérode et roi en Cilicie sous l Vespasien, Caracalla, Alexandre Sévére, etc. 2. Elle paralt toutefois marquer deux époques dans la maniére de Babrius et répondre at deux publications successives.


BABRI US 625 lui—méme (Prol. 11, 11) qu’il eut des imitateurs, et il s’en plaint aigrement, comme de concurrents qui lui fai- saient tort. 'oilA comment nous avons alfaire aujour- d’hui A un texte fort altéré, que l’on peut quelquefois corriger et compléter, soit A l’aide des paraphrases en prose, soit grace A quelques fragments récemment décou- verts A Palmyre*. Babrius semble avoir commencé par mettre en vers des sujets pris dans un des recueils courants d’apologues ésopiques. Encouragé par le succes, il développa en- suite librement des proverbes, des sentences, recueillit et raconta A sa faqon des anecdotes, des traits de diverse sorte, empruntés aux historiens, aux nouvellistes, aux philosophes, aux rhéteurs. Tres soigné dans sa versifi- cation, il se fit des regles personne-Iles, qu’il observa curieusement ; par exemple, il a l’habitude de terminer son vers par une syllabe longue, de mettre l’accent toni- que sur la pénultieme, de ne jamais négligerla césure ’. Son vers, le choliambe, tres voisin de la prose, est bien approprié au genre qu’il traite. Mais, avec cela, il faut reconnaitre qu’il a peu d‘invention, peu de vigueur de pensée, peu d’imagination, et, en somme, qu’il manque { de qualités vraiment personnelles. Sa langue est celle l des rhéteurs du temps, avec _un mélange de formes 1 ioniennes’. Si la meilleure et la plus longue de ses . fab1es,Le lion maladc, Ie renard et le cerf (fable 84), dé- note un certain sens dramatique et des ressources d’es· prit, un trop grand nombre d’autres pechent par la pla- titude et la vulgarité. Peut·étre, du reste, Babrius, s’il lr ent été original, aurait—il eu moins de succes. Cette médiocrité, qui n’emba1·rassait jamais, le rendait propre A étre lu dans les écoles. La faveur dont il A joui com- 1. Voir la Bibliographie en téte du chapitre, p. 545. 2. Lachmann, Preface de son édition; Ahrens, Philol., LIII, 2H. 3. Th. Zacbariw, Dc diclione Babriana, Leipzig, 1875. _ Hist. d• la Liu. g1·•cq¤•. — T. V. 40 _


626 CHAP. IV.- SOPHISTIQUE SOUS LES ANTONINS menca des le lII° siécle et se prolongea a travers tout le moyen—age byzantin. De meme que la poésie didactique, la poésie lyrique, au second siecle, n’est vraiment qu’une poésie d’école ou de petits cercles lettrés. Laissons de cotéles Anacreontea, dont une partie sem- ble appartenir aux deux premiers siecles de notre ere ; nous parlerons plus loin du recucil tout entier, lorsque nous arriverons au temps ou il parait s’étre achevé, c’est-a·dire au v° siecle. Dans un tout autrc genre, les Hymnes Orp/zigues, dont un grand nombre aussi sont attribues au premier et au second siécle do notre ere ‘, peuvent etre cités comme des exemples de cette stérile production poétique. assu- jettie at d’étroites conditions. Notre recueil en comprend quatre—vingt-huit, sur lesquels une dizaine seulement doivent étre rapportés soit a la période alexandrine, soit at unc plus haute antiquité ’. Ce sont des prieres ou plutot des litanies, consistant surtout en énuméra· tions de titres et d’attributs. Destinées a accompagner des sacrifices, elles oifrent un mélange des diverses idées philosophiques du temps, associées aux vieilles , traditions orphico·pythagoriciennes. Elles ont du satis- faire la devotion paienne des contemporains par la pompe obscure des invocations, mais sans jamais sortir d’une petite église, dont les fideles seuls étaient en état de les comprendre. Un art plus savant, mais un art de pure imitation, se manifeste dans quelques autres oeuvres lyriques du meme temps, dont les auteurs nc nous sont guere connus que de nom. Mésomédés de Crete, atfranchi de 1’empereur Adrien, qui le tint toujours en grande faveur, avait com- i.Chr. Petersen, Philo!. XXVII, p. 385 et suiv. 2. Abel, Orphica, Leipzig, 1885, p. 55-i02.


posé, d’apres Suidas, un Elege d’Anti2z0i1s et divers autres poemes lyriques ’. ll nous reste de lui un Hymne à Némésis, qui témoigne de quelque habileté technique, mais qui doit surtout sa notoriété a ce qu’il a gardé sa notation musicale. Il en est de méme de deux autres hymnes, adressés l’un d la Muse Calliope, l’autre à Apollon, qui portent le nom du poete Denys d’Alexandrie, d’ailleurs inconnu ; il est assez vraisemblable qu’ils datent du méme temps 2. U,


Si la vie de société et le gout du bel esprit favorisaient médiocrement la poésie lyrique, l’épigramme au contraire ne pouvait que s’en bien trouver. Le second siècle parait avoir été aussi fécond en ce genre que les précédents. D’après Suidas, le grammairien Diogénianos d’Héraclée, que nous retrouverons ailleurs. publia. sous Adrien, une Ant/zolagie depigrammes (’Av9<>16yzov ém- 1 ·yp¤ty.y.é·r•»v) °. Les débris en sont sans doute dispersés dans notre Anthologie palatine. Diogénianos n’était peut-étre que collectionneur; un de ses contemporains, Straton de Sardes, qui fit, lui aussi, un recueil d’épigrammes, était de plus poéte. Son recueil constitue aujourd’hui le IX° livre de l’Anthologie palatine, ou il a pour titre Mo6cx 1:¤u3tx.·i;. Le genre d’amour que la sophistique du temps opposait a l’amour naturel est le sujet qui y est traité, avec une imagination souvent licencieuse, soit par Straton lui même, soit par les autres poetes qu’il y a groupés. — En dehors de ces recueils, quelques épigrammatistes isolés de ce temps nous sont connus. Citons seulement Ammianos, de qui nous avons encore une vingtaine d’é-

1. Suidas, Mecop.·i;6·q;.

2. Ces trois hymnes se trouvent, avec leur notation, dans Westphal, Melrik, I i, Anhang, p. 54 et suiv. Cf. pour l’hymne de Mesomédés, Jacobs, Anlhol., III, p. 6, et IX, p. 3H.

3. Suidas, Amycvuavb.; ’Hpaxlziag. Jacobs, Anlhol., Prolég. I,p. xw:. pigrammes, une entre autres adressee au sophiste Antonius Polemon.


Deja reduite at peu de chose au siecle precedent, la poésie dramatique s’efl`ace et disparait de plus en plus en celui-ci. Pourtant, on n’avait pas encore cesse tout a fait de jouer les tragedies classiques. Artémidore, vers le milieu du siecle, parlo de concours do tragedies qui avaient lieu E1 Rome, et Plnilostrate rapporte une anecdote sur l’acteur tragique Clement de Byzance, qui joua la tragedie cn 195 aux jeux Amphictyoniqnes ’. Les nombreuses allusions de Lucien a l’art tragique prouvent egalement que la tragedie classique n’avait pas descrte les theatres. Mais les modeles anciens, comme nous l’avons remarque des la {in du 1°’ sieele, ne suscitaient plus d’imitation. Philostrate, il est vrai, cite un certain lsagoras, qu’il appelle << poete de tragedie », et qui fut, vers la fin du siecle, eleve du sophiste Chrestos de Byzance. D’autres inconnus, dans le meme temps, ont pu cultiver le meme genre ’ ; mais il est clair que cette tragedie sophistique consistait seulement en amplifications dialoguées.

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Apres avoir ainsi passe en revue les diverses productions littéraires qui se rattachent a la sophistique, il nous reste, pour mesurer toute l’etendue de son activite,

1. ’Artémidore, Dea songcs, IV, 33; Philostrate, Vie: des Soph., { II, 27, 3. Cf. II, 16, oii il parle de la société des artistes dionysia· ques de Rome (Haigh, Tragic drama, p. 456). 2. Welcker, Griech. To-agoed., p. 1323, semble attribuer aussi des tragédies aux sophistes Nikétés et Scopéliauos eu se fondant sur Philostrate, I, 21, 5 ;il y a la une erreur; Philostrate dit simplement que Nikétés et Scopélianos étaient grauds lecteurs de tragedies. I


LA RHETORIQUE 629 A parler sommairement des quelques formes de la philo- logie qui en ont été les auxiliaires, A savoir de la gram- maire, de la rhétorique et do la lexicographie. Nous serons d’autant plus brefs sur ces sujets qu’ils n’inté- * ressent la littérature qu’indirectemcnt. q i Jamais, A coup sur, la rhétorique n’avait été plus uni- l versellement étudiée et cultivée qu’elle ne le fut alors. W Mais aprés les discussions des Apollodoréens et des Théo- doréens, elle n’offrait vraiment plus rien de nouveau A dire. Quintilien, A Rome, avait pu encore, au temps de Domitien, composer sur la rhétorique un ouvrage, sinon neuf, du moins intéressant et meme personnel, l en tragant, avec un réel talent de composition et de _l style, un tableau complet de l’éducation de l'orateur. ‘ Mais cola supposait une largeur de vues dont il ne sem- ble pas qu’aucun des maitres grecs du temps ait été ca- pable. En tout cas, apres Quintilien, ce livre n’était i plus A faire. Toute la littérature technique du second I siécle est purement et simplement une littérature d’é- p cole. Curieuse A consulter en tant que document, elle n’a I en elle-méme qu’une valeur bien médiocre. Quelques—uns des livres de classe qu’elle a produits ont eu pourtant de la renommée. — Sous Adrien, le rhé- teur Alexandre, fils de Nouménios ’, composa un Traité de R/uftnrique, dont il ne nous reste que trois extraitst, mais dont la substance semble avoir passé dans une Rhe'- torique anonyme (elite l’An0nyme de Séguicr) sur laquelle nous allons revenir. ll y discutait les idées des Apollodo- réens et des Théodoréens, avec une tendance mar- quée vers la maniere de voir de ces derniers. Ifouvrage, peu original sans doute, olfrait un résumé complet de i. Suidas, °A).£E¤v6p0; Alyafo; et No·.»y.évt0;. — Ptll1l}’·VlSSO\’H, Atexandms, ¤• 96, _ 2. Walz, Rhel. Gr. IX, 33l·330; Spengel, Rice!. Gr. III, i, 6. i u I


630 CHA. P. IV.-SOPHISTIQUE SOUS LES ANTONINS : tout ce que la rhétorique grecque avait produit de plus essentiel. Par la s’explique le succes dont il semble avoir joui dans les siecles suivants: il dispensait de la plupart des écrits antérieurs. On ignore s’il faut ratta- cher it cette R/zéterique le traité Sur les figures de pensée ct de mots, en deux livres, qui nous est parvenu sous le nom du meme auteur ‘. Ce traité, tel que nous le _ possédons, n’est d’ailleurs qu'un abrégé de l’original ’. Celui-ci fit autorité dans les écoles jusqu’aux derniers temps de l’hellénisme. Tous les rbétcurs qui ont écrit sur les figures relevent d’Alexandre, cn particulier Ti- bere (Hepi ·r<Z>v wcapai A·np.oc9€vet czngzirwv), Phcebammon (Hap?. GX7)[Lé.‘I.'0)Y gimopuccbv), Hérodien (Hep?. G]_‘It[!·i‘K¢lW), Po- lybe de Sardes, Zonaeos, et d’eutres. — Comme nous venons de le dire, un auteur dont le nom est inconnu (on l’appelle 1’ANoNYm1a: mz Sscmsn) se servit de la Rlzé- torique d’Alexandre pour composer un peu plus tard un traité qui nous est parvenu sous le titre de Téxxm ·rou vcohruwo léyou ’. Le dernier éditeur, Graeven, 1’aattribué au rhéteur Cornutos, qui vivait vers l'an 200 apres J .-C. L’intérét de 1’ouvrage est surtout dans les renseigne- ° ments qu’il nous donne, concernant l’histoire de la rhétorique sous l’empire. — Ailius Tbéon, probable- p ment contemporain d’Adrien, était, selon Suidas *, un 1. Kayser, Jahrb. f. Philol., LXX, 1854, p. 295. 2. Walz, VIII, p. 421 sqq. Spengel, III, 9 sqq. Steusloti`, Quibu: de causis AlexandriNumenii liber putandus sit spurius, etc. Breslau, 1861. - Nous en avons un autre abrégé dans le traité d'Aquiia Ro- mauus, De figuris sentenziarum et eloculionis; plusieurs truités ana- logues proviennent de la meme source (Pauly-Wissowa. art. cité). 3. Publié pour la premiere fois en 1840 par Séguier de Saiut—Bris- sou d’aprés le Parisinus n· 1874 (Notices et Extraits, XIV, 2). Spen- gel, Rho!. Gr. I, 427-460. — Voir Pauly·Wissowa, art. Anonymi, 8, I, c, 2. (2328). - Ed. récente, Grzeveu, Cornuti arti.: rheloricm epi- tome, Berlin, 1391. 4. Suidas, Géwv 'A).eEav6pe~5;, Théon est en tout cas postérieur A Théodore de Gadara qu’il cite (c. 12) et antérieur A Hermogéne qu’il nc nomme nulle part.


sophiste d’Alexandric, qui composa divers écrits de rhétorique aujourd’hui perdus, une 4-éxvq, des Recher- ches surfarrangement du discours <Z°flT’k[!·1T1 mpi cuvvai- Eew; Xéyeu), des Commenzaires sur Xéuophon, Isocrate, Démosthene. Il est connu par ses Ezercicesprépara!oz`1·es (l’Ip<>yu{;.v¤ir:pe.et·:¤n), le seul de ses ouvrages qui ait subsisté *. Ce petit livre, malheureusement incounplet, est une curieuse tentative pour perfectionncr les exercices alors en usage dans les écoles. Théon les énumere et les classe, il en propose meme de nouveaux ou renouvelle les anciens; sa liste comprend la Chrie, la Fable et le Récit, la Confirmation et la Refutation, le Lieu commun, la Description, la Prosopopée, 1’Eloge, la Comparaison, la These, la Proposition de loi. Chacun de ces exercices est défini et expliqué avec clarté; dans ses préceptes comme dans ses exemples, 1’auteur fait preuve do gout et de sens pratique. Dans un genre d’ailleurs tres mo- ` deste, son ouvrage est instructif. 11 rivalisa quelque temps avec l’ouvrage analogue d’Hermogene, jusqu’a ce que 1’un et l’autre fussent remplacés par celui d’Aphthonios, vers la fin du 1v• siecle.

Un seul de ces écrivains techniques du second siecle, Hermogene de ’l`arse, fut vraiment célebre 2. Doué d’une precocité extraordinaire, il se {it un renom comme sophiste des sa jeunesse. Il avait quinze ans, selon Philostrate, lorsque Marc-Aurele voulut l’entendre improviser, l’admira et le combla de présents **. A l'age d’homme, ses facultés d’orateur s’affaiblirent, sans motif apparent, ou du moins cessèrent de progresser, et, à partir de ce moment, il ne fut plus qu’un sophiste ordi-

i. Walz, t. I, p. 145 ; Spengel, t. II, p. 59.

2. Philostr., V. des Soph. II, 7 ; Suidas, ’Eppoyévm.

3. Philostrate rapporte une phrase de cette improvisation, dont il note le mauvais goût I ’I60~3 con, Bamlzx`3, pfprwp vcanbaywyoii 6e6p.svo;, pvirwp hkzxiav napnpivwv. i T 632 CHAP. IV.- SOPHISTIQUE SOUS LES ANTONINS i · naire *; il vécut ainsi jusqu’a un age fort avancé. Ce qui a rendu sa reputation durable, c’est ce qu’il a écrit sur la rhétorique. Suidas afiirme que ces écrits furent com- , posés par lui dans sa jeunesse ; mais Suidas s’imaginait qu’lIermogene était tombé de bonne lieure dans une sorte I ` de sénilité. ll est bien plus probable que ce fut en voyant diminuer ses succes d’orateur qu’i1 sc décida A devenir théoricien. Ses écrits témoignent d’un en- semble de qualités et de connaissances qu’on ne peut guere"attribuer it un tout jeune homme. Rapprochés les uns des autres, ils constituent une sorte de cours de rhétorique. Une premiere partie comprend les Exercices préparatoires (Hpoyupvieuxru), muvre sans originalité, tres semblable it cello de Tbéon sur le meme sujet, mais beaucoup moins personnelle Z. Vient ensuite le traité Sur la constitution des causes (Hspirdiv cwicswv)3; sorte d'introduction a la rbétorique proprement dite, ou le maitre, conformément aux méthodes traditionnelles de 1’école, distingue et définit les diverses categories de causes, que l’orateur peut avoir a plaider, en les clas- sant d"apres la maniere dont se pose la question capi- tale *. Puis, le traité Sur Flnvention (Hep? cipécswg), ‘ 1. EE; nav ·no)0.t3v vouizdusvoq, dit Philostrate. Cela ne permet guére de croire, comme 1’affirme Suidas, qu’Hermogéne fut tombé , en enfance 15.2i ans (mpi rin x6' Err, éiéovq ·r¢Bv cppsvebvl. Philostrate dit simplement qu’a1'age d’homme il perdit son aptitude a improviser (&q:·qpé0·q vhv Eiw) ; il continua a faire le métier de sophiste, seule· ment il le fit avec un succés mediocre; un de ses rivaux, Antiochus, Pappelait div natal yépwv, év 6E Tqpdoxouot nai;. Plus turd, UDB SONG de légende se forma a son sujet; et peut·étre ce bon mot, qui n’é· tait qu’une méchanceté, en fut·il l’origine. · 2. Spengel, Rh. gin. t. II, p. 3-18. Walz. t. I, p. 9 sqq. Les Pro- gymmasmata d'Hermogéne semblent avoir été le moins estimé de ses ouvrages. Un scoliaste les qualifle d’obscurs (éoaupi, mi 6»5o>.·¢,- ma}, il leur reproche de manquer d’exem ples (ahwqmieiyiiairtcxa). 3. Vlfalz, III, 1 ; Spengel, II, 133. 4. Sur cette doctrine des ovéom, et en général sur toute cette rhétorique technique, 1’ouv1·age a consulter est Volkmann. Die Rhe- l i


LA RHETORIQUE 1 HERMOGENE 633 en quatre livres, dedie at un certain Julius Marcus; l’auteur y etudie successivement les ressources de l’in- vention oratoire dans les exordes (l. I), dans les narra- tions (1.11), dans les preuves (l. Ill), dans le style (1. IV). Un troisieme écrit en deux livres, le plus connu de tous, traite des Espéces dc style (Hepi {Sam). Ilermo- gene s’y est propose une tache qui lui paraissait nou- velle 1, celle de delinir chacune de ces especes avec plus de precision qu’on ne l’avait fait encore, et, par consequent, d’ofI`rir les moyens de les produire toutes 21 volonte; il faut reconnaitre qu’elles sont en eflet ca- racterisees et analysees par lui avec une subtilite re- marquable. Les dcrniers chapitres contiennent une serie d’appreciations critiques sur divers auteurs, qu’il cite en exemples. Enfin, cet ensemble se complete par un court traite, assez improprement intitule Sur la me'- thede de l’e'l0guence (flept y.a968ou Sawi-smog), qui con- tient en fait des notes passablement iucehépeutes sur diverses particularites du style oratoire. Ce qui manque le plus at Ilermogene, c’est l’esprit phi- losophique. Non seulement cet ensemble considerable n’est domine par aucune vue generale, mais, dans le detail meme, jamais le moindre effort pour remonter aux principes, pour ramener par exemple la rhetorique a la psychologie et a la logique, ou tout simplement pour synthetiser ses observations. Ses ecrits, indistinctement, se reduisent a de simples recueils dc definitions, d’exem ` ples et de recettes. Son merite propre, assez vain d’ail- leurs, c’est la finesse dont il fait preu ve dans les divi- sions et les distinctions. Malgre cette mediocrite, ller- lori/cd. Griechen und Remer, Leipzig, 2• ed. 4885 (abregee dans le Manuel d'Iwan Milller, t. II). i. Hzpt E6n¢Bv, I, (p.267 SpengeI)Z 056k yézp Zcrrw Sam; npb ·hp.¢Iw Goa epi ynveecrxew ck ·:·@v6z riw ipépav &xpn6é; ra mp`: rozirwv ·n:payp¤rava&p.a· l v6; qaivstaz.


mogene a eu dans les derniers siecles de l’hellénisme une réputation durable: toute la rhétorique pratique était comme condensée dans ses écrits sous une forme élémentaire ; il en devint. le représentant par excellence. De siecle en si`ecle, les profcsseurs ne crurent pouvoir mieux faire que de répéter ce qu’il avait dit ou de le commenter. Citons, parmi ces commentateurs, le phrygien Métrophanes, de date inconnue, dont l’ouvrage est perdu* ; le néoplatonicien Syrianos ’ et le sophiste Sopatros au v° siécle; les critiques Marcellinos, Troilos, enfin plusieurs Byzantins, dont les plus connus sont Grégoire de Corinthe et Planude 3. Cette longue popularité prouve simplement qu’Hermogene a contribué plus que personne at faire de la rhétorique, autrefois vivante, une scolastique immuable et stérile.

Les maitres de rhétorique, qui étudnient les methodes du discours, avaient pour auxiliaires naturels les grammairiens, qui déterminaient les régles du langage, et les lexicographes, qui établissaient en quelque sorte l’état civil des mots. La grammaire et la lexicographie. fort actives au second siecle sont aussi en ce temps, l’une et l’autre, en rapports plus étroits que jamais avec la littérature.

La théorie grammaticale, comme ou l’a vu plus haut, semble étre restée longtemps ce que 1’avaitfaite Denys Ie Thrace au premier siecle avant notre ere. Au second siecle seulement, un progrés important se produit avec Apollonios Dyscole et son fils Hérodien, probablement sous l’influence de la rhétorique et de ses méthodes d’analyse.

1. Suidas, ltimpoqpdvvyg Eincapniczq.

2. Derniére édition: Hugo Babe, Syriani in Hermogencm commentaria (Bibl. Teubner), 1894.

3. Leurs commentaires out été recueillis, au moins partiellement. dans les Rhet. graeci de Va1z. GRAMMAIBE = APOLLONIOS DYsc0L1·: 635 ‘ Apollonios, surnomme Aécxolog (le difficile), était un I _ grammairien d’A1exandrie, qui enseignait dans cette Lf ville au temps d’Adrien. Nous ignorons tout de sa ` [Y; vie, mais son oeuvre nous est assez bien connue ’. Sans · 3;_ avoir peut-etre encore l'idee de constituer un cours de =; grammaire complet d’apres un plan méthodique, il en- treprit du moins d’approfondir, dans des ecrits spe- _Q; ciaux, la plupart des points de la grammaire d’alors. _ij_ Beaucoup de ces ecrits se sont perdus. Les seuls que nous possedions sont les quatre suivants : Du Pronom fif (Hep! 'Ammpiaq), Des Adverbes (Hep?. ’E¢:¤pp·ny.¤t¢uv), Des · eonjonctions (Hepl Euveécymv), et enfin la Syntaxe (Hep! Euv·t·éEw;) en quatre livres. Les plus importants, avec ij ce dernier, etaient les traites perdus Sur la division des parties du discours (Hep?. veptcpoe 1.-Gw rei} keyou pspcw) en y quatre livres, Sur le nom Hep! 6voy.i·rmv) et Sur le verbe (Hspi pnpémv). Ce serait sortir de notre sujet que d’etu- dier ici en detail la doctrine et la methode grammati· if cales d’Apollonios. Ce qui le distingue, en un mot, c’est i moins d’avoir fait definitivement de la grammaire une discipline speciale, que de'l'avoir constituee comme science par une serie de theories reflechies. Doue d’une faculte d’analyse remarquable, il a commence a ‘ ii se rendre compte, bien mieux qu’on ne l’avait fait avant lui, de la vraie nature du langage et de ses elements. Grace a lui, certaines explications routinieres ’_ ont disparu a jamais, et, en revanche. beaucoup de ve- ; rites ont éte solidement etablies, soit par des vues heu- Y reuses, soit par do bonnes definitions, qui ont montre T les faits sous leur vrai jour 2. C.’est la un merite qu’il

f.

1. Suidas, ’A1:o).>.¢6v¤o; ; Bio; anonyme. E. Egger, Apollonius Dys· cole, Essai sur Phistoire des lhéories grammaticales dans Panliquilé, Pa- ris, 185b. — Pauly-Wissowa, Apollonius, 31, article substantiel de Cohn, contenant une bonne bibliographie. 1. 2. Voir par exemple (Syntaxe, I, p. 23 Bekker) comment il refute at l i` ` ` I J ii


636 CHAP. IV.- SOPHISTIQUE. SOUS LES ANTONINS convient de ne pas diminuer. Mais, d’autre part, il ne faut pas attribuor a Apollonios plus de philosophie qu’il n’en a. Plus clairvo *ant dans les détails ue dans les U q ensembles, il n’a pas su fonder la syntaxe sur l'etude de la proposition; de la, quantite d’observations sans q portee, d'autant plus erronees souvent qu’elles sont q d’ailleurs plus iugenieuses. Ajoutons, sans lui en faire un rcproche, qu’il n’a pas plus qu’aucun de ses pre- decesseurs l’idéc du develo ement histori ue d‘unc P ll langue. D’ailleurs, son style est obscur. Avec une in- l telligence juste des convenances de son sujct, il vise en ` géneral`a la concision des formules; mais sa langue est abstraile, technique; il dit lourdement et peniblement j des choses qui pouvaicnt étre enoncees beaucoup micux Q ans e an a¤‘e e ou e mon e. in rammairien eu l d l 1 g g d t tl d L g p t se montrer ecrivain en traitant dc la grammaire 3 Apol- lonios ne l`est e. aucun degre. Cela no l’a pas empeche d’exercer une influence durable et justifiee. ll etait le premier qui exit compose une syntaxe savante; celle qu’il avait faite, tout incomplete qu’elle nous paraisse, est restee comme le fondement sur lequel se sont ap- p puyees desormais toutes les grammaires de l’anti- q quite ‘. i Presque aussi renomme comme grammairicn que son pere, le {ils d’Apollonios, llerodien, qui vecut sous Marc- Aurele et professa a Rome, lui est ·en realite tres infe- ceux qui pensaient que Particle servait a • distinguer les genres », et du meme coup pose en principe que chaque partie du discours procede d’une idée qui lui est propre: "Exaa-cov Gt ¤~5·:6»v ti Mia; iv- voéuq évaiyuur. Ibid., p. 26: • Le propre de l'artic1e, c’est un rapport, qui consiste a représenter une personne dont on a parlé précé- demmcnt » (Ecuv oev i'6sov 6ip0p0•.a ·h dvanpopci Z tcm. npoxatsnleypévou npoceénou napaemuxa), et, partant de la, il montre que ce rapport S6 retrouve l0l‘Sql1’0l'l p3l‘lB (l’11I`lB pBl'SOI1l`|B CODIIHB, l0l'Sq�’OD mentionne le genre entier, etc. i. En particulier, les Institutione: grammuica: de Priscien. I l


GRAMMAIRE; HERODIEN 637 ’ rieur en mérite original *. Son principal ouvrage en 21 livres (Ka0o}.iz·}; xgoccpdiz), dont nous ne possédons l plus que des extraits, traitait de toutes les questions re- l latives A l'accentuation, et par consequent A la prosodie N grecque. Compilation méthodique, ceuvrc d'immense q érudition, ou l’auteur avait mis A profit les travaux de ses prédéccsseurs, surtout des savants alexandrins, sans y ajouter, semble·t-il, rien qui fut vraiment dc lui. Il avait composé aussi un grand nombre d’écrits relatifs q A des sujets de grammairc (Sur {Ort/zographe, Sur les l noms, Sur les déclinaisons, etc.); il y suivait les traces de son pere ’. Le soul qui subsiste en son état primitil`. l un opuscule sans grande valeur Sur quclques particu/a- l rités de Iangage (Hep?. pmnigpoo; léfewg), a pour objet d’6- » tudier un certain nombre de formes étrangeres A l’ana- logie. Les autres ont été remaniés et abrégés. ou réduits in l l’état de fragments 3. Le plus connu était son double ou- vrage Sur Paccentuation homériguc dans l’Iliade et dans l’Odyssée ('Oysnpwiz ·n:pocq>8ix), divisé en deux par- ties (’I).mw.i; xpoaepdix, 'Odusceixzi; acposepdix) dont il nous l reste de nombrcux extraits *. Un peu plus ancien qu’Hérodien, mais connu surtout comme lui par les citations des scoliastes d’Homere, q Nicanor S, fils d’lIermias, d’Alexandrie, vivait, semble- . l t·il, sous l'empereur Adrien. ll prit pour domaine special q laponctuation, dans son rapport avec les nuances du sens : i objet qui n’était étroit qu’en apparence. Développant les 1. Suidas, 'Hpwbiavég ;Poblocki, De Herodiani vita, ingenio, scriplis, 1864. Priscien l’appe1le Maximus auclor arlia grammaticz. 2. Get écrits ne semblent pas avoir constitué plus que ceux d’A- pollonios un corps de grammaire. 3. Sur lrs figures (Hzpl. cgnuuirmv), Sur les faules de langue (Hnpi ·hp.¤:p· rqpévmv léiswvi, etc. Le dmézaipa; est une simple liste de mots et do formes A préférer ou A éviter. 4. Lehrs, Dc Arisl. stud. homer., p. 3S. 5. Suidas, Nuwivup 6 'Eppxiou. Et. de Byz., v. "A0ps6ic.


638 CHAP- IV.—SOPHISTIQUE SOUS LES ANTONINS indications déje. esquisées par Denys le Thrace, il dis- tingua toute une série de signes (crtypeat), qui devaient marquer les rapports des phrases entre elles ’. On lui donna pour cette raison le surnom de Ersypcxrfu;. Son y principal ouvrage traitait de la ponctuation dans Ho- l mere (Hapi G‘l'tY:J.`7l§) en six livres, divisés en deux parties (1ca_oi ’I).:ax·h'; criypig, mpi 'Oeuccetxxig m·v.yp.·71;). Il en reste de nombreux extraits dans les scolies de Venise, et ces extraits permettent d’apprécier combion les ob- servations de Nicanor étaient liées e l’interprétation exacte du texte ’·. Il écrivit aussi Sur la ponctuation chez Callimaquc et sur divers autres sujets, soit de grammaire, soit d`hisI.oire 3. En som me, grace e Apollonios Dyscole surtout., la gram- maire, au second siecle, tient fassez honorablement son rang. On ne peut pas dire que la lexicographie, dans son ensemble, donne une impression aussi bonne. Elle dénote plus de patience que de vraie méthode, et ma- nifeste en outre une regrettable étroitesse de vues. » La plupart des lexicographes d'alors appartenaient e la classe de puristes qui se qualifiaient eux·memes d’At· ticistes. Les modeles classiques avaient été remis en l honneur dans les écoles, comme on l’a vu plus haut, l ‘ des le temps do Denys d’Halicarnasse et de Cécilius; y quand le relevement de la sophistique se produisit Ei la fin du 1°' siecle, ils y régnerent sans conteste. Des lors, on éprouva le besoin de connaitre e fond la langue des orateurs d’Athenes et de leurs contemporains. D’une part, pour l’interprétation de leurs discours, il était nécessaire de savoir au juste la valeur des termes qu’on y rencontrait. Or, sans parlor des termes techniques de 1. Bachmann,Anecd., II, p. 753. Schol. in Dionys. Thrac., p. 763. 2. Friedlaender, Nicanoris Hepl ’1)uzx+]; e-nypj; reliquiae, Kcenigs· berg, 1850. 3. Fragments historiques dans C. Muller, Fr. Hist. gmec. III, p. 632.


" J Qi LEXIGOGRAPHIE Z LES ATTICISTES 639 la langue du droit, beaucoup d’autres n’étaient plus de . ceux dont on se servait ordinairemcnt au second siecle ; l il fallait done qu’ils fussent recueillis et expliqués. D’au— , tre part, certains maitres en renom, vrais artistes de discours, se piquaient de n'employer que des mots de pure tradition classique 5 ils prétendaient parler attique comme Démosthene ou Platon 5 et, comme ils faisaient la mode, il ne manquait pas de gens pour les imiter. A ceux-la, il fallait des dictionnaires qui leur permisscnt ‘ de savoir ce qui etant attique et ce qui ne l éta1t pas *. Il , y avait donc deux tendances, originairement distinctcs, . l‘une savante, visant a la connaissance des choses, l'au- tre artistique, visant a l’imitation d’un certain langage, j. qui favorisaient également la lexicographie et l’invitaient 2 °. a se tourner vers l’atticisme. De ces deux tendances, c’est tantot l’une, tantot l’autre, qui prévaut chez les ¤ lexicovra hes du tcm s, sans u’il soit tou`ours ossiblo ¤ P P q .l P _. d’en faire exactement la distinction. Mais, d’une maniere générale, la seconde semble l’emporter; leur but a pres- _ - ‘ que tous, c’est de contrihuer 21 restaurer artiliciellement V dans l’éloquence une langue tombée en désuétude. . . . ., • Cette tendancc apparaissant deja chez quelques gram- N mairiens du 1°' siecle. On pourrait, si c’en était ici le i. lieu, la suivre comme 21 la trace chez divers auteurs .. J oubliés, tels que Dorothée d’Ascalon ’, Ilpitherses de If Nicée, Nicandre de Thyatire 3, Irénée surtout ‘. Ce- ‘ { lui~ci, des la iln du 1°' siecle, donnait deja une attention · Q. toute particuliere a la langue attique, ainsi qu‘en témoi- 1. E. Meyer, De lexicis rheloricis, Opusc. Acad., II. Q 2. Photius, cod. 156; Athénée, VII, p. 239 et XIV, p. 662. Et. de Byz., v. ’Acx&>.wv. Cf. Eust. ad Iliad. 23,230; Schol. Hom. Il. X, 2 . 352; Athén. IX, p. 409 et XI, p. 481 D. Cf. C. Muller, Scriplor. Alex. Magni, p. 155, dans l’Arrien de Didot. 1 3. Et. de BYZRDCG, NIXGIG, Gt 9UdT£lQd. Alihén., XV, P. H{IY• _ pocratieu, v. Médtpvo;. Tpurripcz, Gupywvibaz. 4. Suidas, Eipnvaiog et Haxiroq. * l ..


gnent les titres de ses ouvrages perdus, Les termes attiques (Attica onomata en trois livres), l’Usage attique en matiérc de langage et d’accenl (Attica sumeteias ·:E; év Mast xxl ·rc_:or:¢p$£qz Qtglix epic), Sur l’atticisme. il ne nous en restc qu’un tres petit nombre de passages, cités par divers scoliastes et par le Grand Etymologique.

Mais c`est au temps d’Adrien que la lexicographie atticiste semble vraiment prendre son essor. Son prin- cipal représentant est alors .·Elios Dionysios, d’Halicar- nasse ‘. Sous le titre d`E.z·pressi0n.s attiqucs (°A·r·:u¤¤l 6v5p.¤z·:·a), il avait composé un lexique en cinq livres, qu’il compléta plus tard par un supplément, également. en cinq livres. A l’explication des termes, il avait joint des exemples abondants, qui en marquaient l’emploi et le vrai sens. Photius (cod. 152) vante ce double recueil, « également utile a ceux qui veulent parler attique et à ceux qui désirent simplement lire les écrivains attiques. » Un peu plus tard, sous Antonin ou meme sous Marc-Auréle, Pausanias, probablement le sophiste de Césarée mentionné par Philostrate 2, composa un lexique analogue, qui ne différait guere de celui d’rElios Dionysios qu’en ce qu’il contenait beaucoup plus de mots avec moins d’cxemples. Selon Photius (cod. 153), ce second lexique complétait admirablement le précédent ’. Autour de ces deux maitres, se groupent, dans la meme période, d’autres atticistes moins importants. Julius Vestinus, d’Alexandrie, publie, sous Adrien, des Recueils de mots tirés de Démosthene, de Thucydide, d’lsée, d’l-

1. Suidas, a propos du premier Denys d‘Halicarnasse (v. Awvéew; AλεξnE¢iv6pου), mentionne celui-ci, qu’il appelle • l’atticiste », comme son descendant.

2. Galien, t. VII, p. 450. Suidas, Ilaunvfag ; notice ou le lexique n’est pas mentionné.

3. Rindfleisch, De Pausanix et Ailii Dionysii lexicis rhetoricis, Koenigsberg, 1866, dissertation it laquelle sont joints les fragments des deux lexicographes LEXIGOGRAPHIE : LES ATTICISTES 641 socrate, de Thrasymaque et des autres orateurs *. Va- lérius Pollion, son compatriote et son contemporain, composa comme lui un Rocueil do locutiom attiques, qui contenait, d’apres Photius (cod. 149), un tres grand nombre de termes poétiques ’. A son tour, le fils de Pol- lion, Diodore, philosophe et grammairien a la fois, traita un sujet de meme nature, mais plus restreint, en écrivant une Explicazion do quelquos termes dif/iciles chez [es dia: orateurs ’, et sur ce terrain, il se rencon- trait avec deux autres érudits contemporains, Philos- trate de Tyr et Julien *, tant ces études étaient alors en favour. q Parmi tous ces représentants de l’atticisme, les plus intéressants pour nous sont Moeris et Phrynichos, dont quelques oeuvres ont subsisté. Phrynichos, qui parait avoir tenu école de rhétorique en Bithynie sous Marc-Aurele et sous Commode, est en quelque sorte 1’Atticiste par excellence °. Passionné pour la pureté de la langue, il trouva le moyen, malgré des maladies douloureuses et persistantes, de se dévouer a ce qu’il considérait comme la bonne cause. Sous le ti- tre de Préparation sophistique (Eo<pw·rut·}z npowapacxauiz) I avait composé un ample lexique des mots attiques, en 37 livres ‘. Get ouvrage ne nous est plus connu que par Ie sommaire analytique qu’en donne Photius (cod 158) et l 1. Suidas. O£mc1·tv¤;,.cf. GIG, n• 5900. i 2. Suidas, Hwliwv ’A>.eEav6p•6q. Photius. cod. 140. · 3. Suidas, meme article; Photius, cod. 150. 4. Photius. cod. 150. 5. Suidas, Qpévqog Bt0vv6;. Photius, cod. 158, nous donna quelques renseignements de plus sur lui. I1 1’appel1e Qpévqog ’Ap&6w;. J. Bronous, De Phrynicho allicista, Montpellier, 1895. 6. Selon Suidas, 47 ou meme 74. Mais il y a la probablement er- reur, ou bien Suidas fait allusion a une édition autrement divisée; car le sommaire de Photius va de A a D, et il nous apprend d’ai1· leurs que le nombre 37 était indiqué par l’auteur lui-meme dans la préface. Hitt. do la Litt. greeque. — T. V. 41


° W I . 642 CI1AP·1V.— SOPHISTIQUE SOUS LES ANTONINS g par un assez long fragment'. Dédié a l’empereur Com- l mode, il était destiné, comme l’indiquait son titre, in ceux qui voulaient exercer l’art de la parole, et il avait I pour objet de leur fournir une provision de termes et de locutions autorisées *. C’était en quelque sorte un I << cahierd’expressions », composé par un professeur érudit ! et homme de gout 3. Celui-ci n’avait d’ailleurs en au- cune faqon la prétention d’imposer le meme langage in tous les genres. Entre lcs expressions qu’il avait recueil· · lies, il distinguait celles de l’éloquence, de l’histoire, i cle la conversation, de la causerie satirique, des propos i d’amour: preuve d’un discernement juste; mais, pour le choix de ses autorités, Phrynichos se montrait severe. Bien qu’il admirat fort quelques contemporains. par exemple l’orateur .Elius Aristide, expressément loué par lui au x1° livre, il ne reconnaissait comme rnodéles · du pur attique que Platon, Démosthene et les neuf autres orateurs du canon alexandrin, puis Thucydide, X6no· _ phen, Eschine le Socratique, Critias et Antisthene, enfin Aristoplnane; et pour la poesie, Eschyle, Sophocle et Euripide. Encore faisait-ilun second choix entre ces élus I eux-memes, pour mettre définitivement a part Platon, Démostlnene et Eschine le Socratique, considérés seuls comme les représentants de la perfection. Tout cela, évi- | demment, était assez puéril, comme d’ailleurs Vatticisme ‘ lui·méme. Ni Phrynichos ni ses coreligionnaires nie sen- taient, eoznme ils l’auraienl du, la nécessité de renou- l. Publié par Bekker dans les Anecdotn, I, p. i·7t, d'aprés le ms. { C0i.slim`anu: 355 de la Bibl. nutionale. I 2. Phot., coil. {58 Z "Ecn Sl. rb Bs6)£0v liiswv TB cuvuywyiq ual léynv I x0p.;.•.zrnu6v, éviwv bk ua`; ci; xebla nxpcszzzvouévwv, zév xapzévrwg cz ui 1 X3£`I0‘K?!If(:)$ £ip°l“L£VUV TE Xdi. G'JVT£Td]'[.I.£V(|)V. 3. Pour le composer, Phrynichos avait protité des travaux de ses I prédécesseurs, notamment de ceux d’.»’Elios Dionysios, mais il n°est pas douteux qu’il n’eu eut tiré la plus grande partie de ses notes personuelles. — i


LEXIGOGHAPHIE 1 LES ATTICISTES -643 veler la langue d'autrefois par des emprunts au parler contemporain. Mais, du moins, ils la connaissaient bien, ils en appréciaient et en faisaient gouter la beaute, et ils réagissaient avec raison contre le laisser-aller et la bana- lité du langage courant. — Outre ce grand ouvrage, Phry- nichos en avait compose, probablement dans sa jeunesse, _ un autre beaucoup plus court, qui nous est parvenu. C’est l’A tticiste (,ATTXtGT';)§ de Suidas) ou Choix de noms et de verbes attigues en deux livres (’E>0.o·y·}; évoydmv ml éupirwv &r·rucG>v), dedié a Attidius Cornelianus *; sim- ple liste de mots, ou plutot de prohibitions grammati- cales, souvent présentées sous la forme traditionnelle : tc Ne dites pas ceci, dites cela ». Tout sec qu’il est, ce petit opuscule a son prix pour nous, car il est d’un con- naisseur, et de plus il témoigne de l’usage contempo- rain *. Critique impitoyable des écrivains de son temps, sans en cxcepter les plus renommés, Phryuichos y est sévére meme pour les anciens, en particulier pour Mé- nandre °. C’est un orthodoxe intransigeant , qui fait de haut la lecon au vulgaire (&p.a9¤Z;) et ne peut souf- frir qu'on méle aux mots autorisés (béxtpa) les expressions , au gout du jour (1éEet;éxur:01iCoucat). l A Phrynichos se rattache étroitement .~Elius Mee ris ‘. Nous ne savons rien do lui ; mais nous possédons encore son Recueil d'e.zpressz'ons attigues(AéEet; airrnmi), appelé 1. Ecloga, Preface et u• 346. 2. Les principaux mss. sont un Mcdiceus et le Marcianus 486. Ed. princ., Rome. 1547. Editions de Lobeck, avec les notes de divers philologues, Leipzig. 1820, et de Rutherford, The New Phrynichoa, Londres, 1881, avec d’intéressantes remarques, qui sont parfois de · vraies dissertations sur divers points de langue ou de grammaire. 3. Critique de Favorinus, n. 97, 189, 177, etc.; d’A.ntiochus, 175; de Plutarque, 166; de Lollianos, 159; 147; de Polémon, 147 et 395; d'Hypéride, 313; de Théophraste, 320; d'A1exis, 319, 348; de Mé- nandre, 341, 366, 396, 397, etc., et surtout 398, ou il exhale sa mau- vaise humour contre lui. 4. Photius. cod. 157.


aussi, comme celui· de Phrynichos, l‘AtticzZstc (Photius, q . Meiptdog ’A·r·r•.x.tc·t-·i;;). Malgré une citation de Phrynicbos

  • (’Ico·:sM;;), qui pourrait étre interpolée,il parait douteux

que cet opuscule, sec et assez insignifiant, soit posté· i i rieur a la Preparation sop/zistique ’. i

L’intolérance de ces puristes ne pouvait étre acceptée de tous sans protestation. Lucien, atticiste lui-meme, se moque pourtant, sinon de tous les Atticistes, du moins de certains d’entre eux; Galien combat leurs exagérations; d’autres en firent autant. Un grammairien, nommé Oros, qui nous est d’ailleurs inconnu, écrivit un lexique intitulé Centre P/zrynichos (Kατὰ Qpuvixou) ’. De la, sans doute, dérive le court lexique anonyme qui

nous a été conscrvé parmi les lexiques dits de Séguier,

sous le titre de Antiatticiste ( °Av·rtz·r·rtxtc·riqq) ° ; ony trouve un certain nombre de citations de Phrynichos, de qui 1’auteur s’applique a combattre les opinions, en justifiant par de bonnes autorités mainte expression qu’il avait condamnée. Ce petit opuscule a le mérite de nous faire assister aux combats de grammairiens qui ont passionné les écoles du second siècle.

D’autres philologues, moins engagés dans les luttes de l’atticisme, .se sont fait alors une notoriété par divers travaux, 0l`1 la curiosité des choses le dispute a celle des mots.Que1ques-uns d’entre eux ne peuvent etre ici nommés qu’en passant. Tels sont Diogénianos d’Héraclée sous

- 1. Le meilleur ms. est le Coislinianus 345. Edit. princ. de Hudson, Oxford, 1112. Edition annotée, de Pierson, Lahaye, 1159. Editions de Jacobitz, Leipzig, 1830; de Koch, Leipzig, 1831 ; de Bekker, Berlin, 1833.

2. Suidas, ’Dptwv ’A>t¢E¤v8p¤·5;. Suidas paralt avoir fait une con- fusion entre les noms d’Oros et d’Orion. Fr. Bitschl, De Oro et n Orione, 1831; Hiller, Die Zeit des Grammat. Oro:. Jahrb. f. class. N Philol., 1869.

3. Bekker, Anccd., t. I, n• 2. N LEXICOGRAPHIE 2 POLLUX 645 Adrion- ', Télopho do Porgamo, sous Antonin ot Marc Aurolo Z, Héron d’Athonos °, Palamédo d’,Eléo, dont l’époquo mémo ost mal détorminéo 1. Mais il faut s’ar- rétor un pou plus sur lo rhétour Julius Pollux, do Nau- cratis ". Vonu a Homo sans douto sous Antonin ou sous Marc-Aurélo,il fut un dos maitros do rhétoriquo du jouno Commodo. Plus tard, la favour do son élévo, dovonu om- porour, l`appola a la chairo d’éloquonco d’Athonos ; il mou - rut a Pago do cinquanto-huit ans. Lucion parait l’avoir mis on scono dans son Lexiphane, ot il l'attaqua violom- mont dans son Maftro de 1-/zétoriquc °. Il ost difficilo do dirocoqu’il pouvait y avoir do fondé dans los imputations injuriousos dont cotto satiro ost. ploino 3 mais il somblo bion quo lo talont do Pollux, commo oratour, n’ait pas été a la hautour do sos fonctions: Philostrato, son biogra- · pho, on fait pou do cas 7. Sos discours, dont los principaux sont énumérés par Suidas, no subsistont plus. Nous n’a· vons do lui qu’un soul ouvrago, l’On.omasticon, connu ot apprécié, non pour son mérito littérairo, quiost nul, mais pour los faits qu’i1 contiont. Dans la préfaco, l’autour, s’a· drossant aujouno Commodo, déja associé a l’ompiro, lui oxpliquo son dossoin. I1 vout offrir a son élé vo uno provi- sion do mots, afin do lui facilitor l’art do la parolo: pour cola, il so proposo do lui fairo connaitro, a propos do cha- 1. Suidas, Atoyavuavd;. Sur lo rocuoil do provorbos qui lui ost attribué, voir plus loin. 2. Suidas, Taupo; Hzpyapqvb; ; Spartion, Verus, c. 2. Suidas donno la listo détailléo do sos ouvragos. 3. Suidas, "Hpwv Kéwoq. 5. Suidas, IIa1¤q.t·66·q; ’E>.e¤mu.6;. Athén. IX, 397. — Citations dans Etym. magn. 'Appairuov p.é).o¢;. Schol. Arist. Paix, 882, 922; Gudpos, 710; Plutus, 313. Schol. Apoll. Rhod. I, 704; III, 106. 5. Suidas, Ho).u8¢·51.·q¢; Nauxparim;. Philostrato, V. dos Soph., II, 12. 6. Homstorhuis. Préf. do son édition. E. Ranko, Dc Polluce et Lu- ciano, Quodlinbourg, 1831. 7. Pass. cité Z tit uh xpertxéz ixavdi; 1?;o1.st'ro,.., mia; 6% copncrtxoiu; nin léywv rélpxg p.&70.ov?; réxvg E·.wé6a)O.s Oappicaq rf; wicca. l r I i


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616 CHAP- 1V.—SOt‘H1Sl`I·_;UE SOUS LES ANTONIXS que objet, les termes divers par lesquels on peut ou le designer, ou le qualifier, ou énoncerles idées qui s‘y rap- portent. L’On0mastv`c0n, divisé en dix livres, passe dunc en revue successivement toutes les choses principalcs dont on peut avoir occasion de parler dans un discours: . et, pour clnacune d'elles, il donne des listes de noms, qu’il . distingue quclquefois les uns des autres en précisant leur signification, des listes d’adjectifs et do locutions, dont il marque l’emploi 1. En outre, quand il reste dc la place al’auteur a la fin d’un livre, il ajoute des listes de J synonymes. Yéritable encyelopédie par consequent, as- sez mal ordonnée, et réduite souvent a n'étre qu’une nomenclature, mais qui contient aussi des explications utiles, des citations intéressantes, et préeieuse en somme our la connaissance de l’anti uité 2. P . q . . . A· défaut de chronologie sure, certams andnces nous autorisent a mettre a coté de Pollux un autre lexico- graphs renommé, Valérius Harpocration, d’Alexandrie, auteur du Lcxigue des dia: oratcurs (AéEs•.; 1:6iv Séxa pmécwv), si utile a l’intelligence des orateurs attiques ’. Suidas nous a. mis dans un grand embarras en négligeant 1. Signalous spécialement le livre IV, qui traite de la musique, de la danse, du théatre etc., le livre IX, ou il énumére les mon- uaies (c. 51 et suivauts). 2. Un manuel de conversation grec·1:1tin, intitulé ‘Epp.·qw;6p.¤·:¤, a été attribué par Boucherie a J. Pollux (Notices el exlraits, t. XXII, p. 3:9); on Yattribuait auparavaut a Dosithéos. Krumbacher a démontré que ni l’une ni 1'autre de ces attributions u’était justi- fiée; 1'ouvrage est, selon lui, d’un inconnu du début du ur siécle (Krumbacher. De codicibus quibus intcrprelamenla pseudodosilheana nobels tradila sunt, Munich, 1883). I1 n'est d'ail1eu1·s iutéressaut que pour 1’histoire de la. langue. 3. Suijas, '.-p1:oxp¤·c£wv 6 Bzlépto; xpnuaricag. On peut se demander si Suidas, en cette circcnstance comme en d’auu·es, n’a pas fait plusicurs Personnages distincts d’un seul. Le sophiste xElius Harpocration et le grammairien Caius Harpocration, qu’i1distingue de Valérius Hurpocration, se seraient pourtant, d'aprés lui, tons occupés spécialemem des crateurs attiques.C.e1a est assez étonnam.


LEXICOGRAPHIE : HABPOCRATION 61.7_ d'indiquer en quel temps il a vécu ' 5 mais comme il le nomme apres plusieurs autres personnages du meme nom, il y a quelque raison de le croire moins ancien qu’eux 5 et l’on est ainsi tenté de l’identifier avec l°Har· pocration que J. Capitolinus mentionne parmi les gram- matici grzci qui contribuerent a l’éducation du jeune Aillius Verus (Verus, c. 2) 2. Si cela est exact, il aurait vécu sous le régne d’Antonin et de Marc-Aurele. Rien dans son ouvrage se s'oppose a cette conjecture ’. Les autres écrits d’Harpocration sont perdus *. Le L€.’I.‘2-QUE subsiste sous deux formes, l’une plus complete, qui est l’original méme,saul` quelques passages écourtés ou mu- tilés, 1’autre abrégée °. Il est difficile, dans l’ignorance ou nous sommes des sources de cet ouvrage,d’apprécier_ surement le mérite propre de 1’auteur : ce qu’on peut dire, c’est qu’en tout cas, il fait preuve partout d’une érudition sure et solide, de connaissances variées et pré· cises, d’un gout juste et de lectures étendues.En meme temps qu’i1étudie la langue des orateurs, il nous in- 1. E. Meier, De wlale Harpocralionis commcnlatiuncula, 1843 et 1855 (Opusc. Acad., t. II). faisait d’Harpocration un contemporain de Tibere; Beruhardy. Quaestionum de Harpocr. ztalc auctarium, Halle, 1856, la place au temps d'Adrien; Dindorf, Preface de son édition, A la fin du second siécle ; H. de Valois(Préf. de l'édit. de Gronovius, Leyde, 1682), au temps de Libanios. 2. Une scolie de 1’Iliade (Venet. A, ch. X, 453) porte :T:i‘»m iccopst °Ap¢:0xpa·:lwv6 Aiou Bsbcicxaloq tv ·non·f;p.a·:s Hy; i. 11 y a sans doute lieu de lire avec Bast tv €mop.vi;p.au zi; t, c’est-a·dire dans son com- mentaire sur le x• chant; mais, au lieu de Mov, personnage in- conuu, ne devrait-on pas lire Alklou (Obuipou)? 3. Il est vrai qu’il ne cite ni grammairien ni lexicographe qui semble postérieur au temps d'Auguste; mais cela s’explique aise· ment, si l’on songe que depuis ce temps il n’y avait guére eu de travail original sur les orateurs. 4. Suidas attribue a Val. Harpocration une Anthologie (’Av0·qp6»v cvvaywyi;). I1 attribue a Gains llarpocration des traités sur Anti- pbon, Hypéride et Lysias; a }Elius Harpocration, des écrits sur les orateurs, sur Hérodote, sur Xénophon, sur la rhétorique. i " 5. Voir la bibliographie en tete du chapitre. _ l


forme d’une foule do détails intéressants, relatifs aux antiquités athéniennes, aux questions de droit, aux usages religieux ct civils, aux magistratures. Ses explications sont nettes, sans bavardage, appuyées sur des témoignages de valeur. Il resume pour nous l’érudition alexandrine et supplée heureusement a bon nombre d’auteurs perdus.

Avec la lexicographie, une autre forme de production philologique qui fut alors encouragee et favorisée par la sophistique est la paroemiographie. Des le temps d’Aristote, et peut·etre antérieurement, on avait commence en Grece a recueillir les proverbes courants, A en faire des collections. Les plus célebres et les plus complétés avaient été constituées a la fin de la période alexandrine par Didyme et le cretois Lucillos de Tarrha. On les reunissait alors par curiosité, par érudition, ou dans une intention morale. La sophistique en fit un des ornements du discours, et par la meme les mit singulie- rement en honneur. Un orateur qui voulait plaire devait en avoir une ample provision a son service, pour rele- ver a propos une pauses genérale et orner un développement.

Ce fut pour répondre a ce besoin que le sophiste Zeno- bios composa, au temps d’Adrien, un abrege en trois livres des recueils de Didyme et de Lucillos (’Em·:.·¤p.·k 161 ·::¤¢potp.uT»v Ateéptou mai Tapgiaiou év Btgliotg rptci ’).C0mme le titre meme l’indique, c’est une réduction de travaux anterieurs plus complets; Zenobios n’a fait que fondre ensemble deux recueils plus developpes, dontil n’a garde que l’essentiel, a savoir le texte meme des proverbes, avec une courte explication de leur origine et de leur sens. Son abrége s’est conserve comme un dos éléments

1. Suidas, Z·qv66¤¤:. PARCEMIOGRAPHES, METRICIENS, ETC. 649 d’un Corpus paroemiograp/zorum formé au moyen age, et dont nous parlerons plus loin (ch. VII, sect. II, fin). Apres toutes ces formes de la philologie, la métrique et la musicographie ne peuvent guere figurer ici que pour mémoire. On a vu plus haut ce qu’était devenue la métrique dans la période alexandrine et au début de l’empire. Elle ne change guére au second siecle. Bornons-nous a nommer Dracon de Stratonicéo, qui dut vivre, au plus tard, au commencement do ce siécle 3 carilest cité par Apollonios Dyscole (De Pronom. p. 20) '. Suidas lui attribue, outre divers ouvrages de grammaire, des traités Sur les metres, Sur les drames satyriques, Sur les ryt/zmes de Pindore, Sur les metres de Sap/io, Sur les rythmes d'A Icée. Il ne nous reste rien de tout cela, sauf ce qui peut subsistor du traité sur la versification de Pindare dans les scolies afférentes a ce poéte. Le traité Des metres que nous avons sous le nom de Dracon n’est qu’une falsification datant du xv¤° siéclez. Héphestion nous est bien mieux connu, car nous avons encore un ouvrage de lui, qui est le résumé de sa doctrine. C’était un grammairien d’Alexandrie, probablement celui qui fut, avec Téléphe de Porgame et Harpocration, chargé do l'éducation grammaticale d’A`]- lius Verus °. Il vivait donc au milieu du second siécle. B Divers ouvrages de critique littéraire que lui attribue [ Suidas n’ont laissé aucune trace ; mais nous possédons i encore son Manuel de me'h·ique (’Eyxc•.p€8¤ov mpi pirpwv)

 et une partie do son Traité de lo composition poétique

I. Suidas, Apaixwv Erpzrovnxség. 2. Draconis Liber de Metris poeticis, ed. G. Hermann, Leipzig, i8l2. Sur la falsification, voir Voltz, De Helio monac/zo. Isaaco monricho, Pseudo·Dra¤onc, 1886. 3. Jul. Capitol., Verus, 2. Suidas, ‘IIqmc·:£wv.


650 CHAP.IV.—SOPllIS'1`IQUE SOUS LES AJNTONINS i (Hapi1:o·hp.z1·0<;) *. Un fragment des Prolégoménes (attri- l bués au philosophe Longin) qui accompagnent ces deux ouvrages, nous apprend qu’Héphestion avait d’abord composé un traité de métrique on quarante-huit livres, qu’il le réduisit ensuite a onze livres, puis a trois, en- l ` [in a un seul, qui est justement notre manuel 2. Si ce témoignage doit étre cru, on voit qu'Héphestion, aprés J avoir fait oeuvre de savant, voulut mettre ses leconsa la J portée des commoncants. Il y réussit. Son livre fut adopté dans les siéclessuivants pour l’enseignementde la métri- que. La doctrine d’Héphestion a les défauts de la théorie métrique de son temps : elle ne va pas au fond des choses, elle en méconnait meme assez souvent la vraie nature ; mais son exposé est clair, ses formules sont précises et ap- puyées sur des citations. Quant au Traité do la composi- tion poétique, il contient des renseignements précieux sur les diverses manieres d’assembler les vers, sur les par- ties des poemes, notamment sur la parabase comique °. / Parmi les musicographes, quelques-uns seulement touchent a l'histoire littéraire 5 ce sont ceux qui avaient parlé, a propos de musique, des poétes lyriques. Les au- tres sont purement des spécialistes qui ne peuvent étre étudiés ici. Denys d’Halicarnasse, le jeune, surnommé le musicien, vivait sous Adrien *. Il avait écrit quatorze livres de 1. Bibliographic en téte de ce chapitre. 2. Prolégom., fr. 10, Westphal. . 3. Les deux opuscules d'Héphestion nous sont parvenus accom- gnés de scolies, qui proviennent d’une double origine; on les dé- signe sous le titre de scolies A et scolies B. Les scolies A, plus auciennes, ont presque pour nous ln valeur d'un ouvrago original. y (Westphal, Préf. p. 7.) y 4. Suidas, Azovéczoc 'Altxapvacoséq. Il ¤°y a pas de raison bien probante pour Yidentifier a l'atticiste }Elios Dionysos, sinon que celui-ci était sophiste aussi, qu’il vivait aussi sous Adrien, l etqu’il était peut·étre aussi d'Ha1icarnasse, puisque Suidas dit qu’il y l l l


MUSICOGRAPHES 651 Notes sur le rytlzme ('Pu0p.mx.¤l zi1cop.wF;p.w:a), douze livres d’E1‘6I'€iC8$ musicau.2: (Moucnmi 8s11.·ps€a£), cinq livres sur les questions musicales touchées par Platon dans sa Ré- publique, enfin une grande Histoire de la musique, . (Mouser}; Eovopicz), pleine de renseignements techniques et biographiques, en cinquante-six livres. Tout cela est . perdu, mais l’Histoire de la musique parait avoir été utilisée au siecle suivant par Rufus, auteur d‘un ouvrage de méme 'titre, dont certaines parties passerent au v° siecle dans la chrestomathie de Sopatrosi. On en retrouve aussi quelques traces dans le lexique de Suidas 2. Les autres musicographes grecs dont les oeuvres nous ont été en partie conservées sont postérieurs a Denys d’Halicarnasse, et la plupart d'entre eux ne devraient pas {igurer dans ce chapitre, si nous nous attachions ri- goureusement a la chronologie. Mais, en général, les dates qu’on leur assigne étant hypothétiques, il est pré- férable de les grouper ici. Le plus ancien ° parait étre Alypios, auteur d’uno In- troduction d l’/zarmonique (Eicxymph cipgzovsxmiq), qui peut avoir vécu au m° ou au 1v° siécle ; son ouvrage est celui qui nous olfre le plus complet exposé du systeme de no- tation des Grecs ‘. — Bacchios écrivit au 1v° siecle, sous Constantin, une Introductiond Part de Ia musique (Eina- ywy}; réxm; p.0ucuc·71;), par demandos et par réponses, qui ne nous est parvenue probablement que remaniée 5. — descendait du critique contemporain d'Auguste. Mais Suidas dis- tingue ees deux Denys. 1. Phot. cod. 161. ` 2. Suidas, 'Hpwésavéq Ewmpiéag. 3. Les oeuvres des musicographes grecs ont été publiées par Mei- bom, Antiqua musica! auclores seplem, Amsterdam. {652. Aujourd’hui. l'édition a employer est celle de C. von Jan dans la bibliothéque Teubner, Musici graeci, Leipzig 1895. · 4. Art. Alypios de C. von Jan dans Pauly·Wissowa. 5. Art. Bakchios, ibid. Trad. Ruelle (Alypios et Bacchios), Paris, l895. l I


Aristide Quintilien, le plus connu de ces spécialistes, a été longtemps considéré comme appartenant au second* siecle, en raison des ressemblances que sa doctrine paraissait offrir avec celle des néopythagoriciens ’. On admet plutot aujourd’hui qu’il doit etre postérieur a Porphyre ou meme a Jamblique, ce qui le mettrait au 1v• siecle ”. La valeur de son Traité de musique en trois livres (Hapi Mouczxii;) vient surtout des sources anciennes dont on y retrouve la trace ’. — Gaudentios, d’époque incertaine, nous a laissé une Introduction ci l’harmonique (Eicaymyh éppovtxn), qui precede d’Aristoxene.

Si l’on embrasse d’un coup d’œil l’ensemble de ces travaux philologiques, on ne peut nier que le second siècle n’ait été singulièrement studieux et que la sophistique n’ait joué le rôle d’un stimulant chez un grand nombre des hommes de ce temps. Mais, d’autre part, cette philologie de la période impériale, qui se montre ici avec ses caractères propres, parait en somme médiocre, si on la compare a celle de la période alexandrine. Pas un de ceux que nous venons de citer ne saurait être comparé à un Zénodote, à un Aristarque, ni même à un Didyme. Leur science à tous est bien plus l assujettie à la tradition, bien moins critique et hardie ; surtout, elle est plus utilitaire, elle semble avoir perdu les hautes visées scientifiques. Ces caractères, nous les retrouverons aussi chez les érudits qui cultivent alors les dépendances de l’histoire. Et pourtant, ces philologues du second siècle sont encore bien supérieurs à leurs successeurs des siècles suivants. Il est visible que l’hel-


4. A. Jahn, préf. de son edition d’Aristide.

2. Art. Aristides Quintilianus de C. von Jan dans Pauly-Wissowa.

3. Outre 1’édition de Meibom, il faut citer pour Aristide Quintilien l’édition partielle de Westphal, danssa Alétriquc, I (1867) et 1’édition complete de Alb. Jahn, Berlin, 1882. RESUME 653 lénisme savant est déjh en decadence, dans ce temps meme ou l’-hellénisme artistique a paru reprendre quel- que éclat. Nous nous en rendrons mieux compte, en étu- diant, dans le chapitre suivant, les oeuvres et les hom- mes du meme siecle qui sont plus indépendants de la sophistique.


CHAPITRE V


HELLENISME ET CHRISTIANISME
SOUS LES ANTONINS.


Bibliographie

Auurex. Pour les Entretiens d`Epictéte et le Manuel, voir la Bibliogmpnie d’Epictéte, en téte du ehap. III.- Expiénrrrox n‘ALzxaxnnm. Munuscrits. Voir les préfaces des editions de Briiger et de Diibner. Les meilleurs mss. paraissent étre le Laurentiunus 9, 31 et le Parisinus 1753 ; un classement iléfinitif est encore ir fnire. Elitions. Premiere edition, Venise, 1515, due in Trineavelli. Les plus importantes sont celles de Gro- novius, Leyde, 170i; de Krueger, Berlin, 18115-1838, avec des notes; de Duebner, dans In biblioth. Didot, Paris, 1836; de Sintenis, Berlin, 1839; d’Abicht, Leipzig, 1879, dans ln biblio- theque Teubner. Il manque eneore une edition critique tout zi p fait szitisfuisnnte. -- PETITS Ecnrrs (Scripta minura). E litions. (Euvres completes par Borheck et Selnulze, 3 vol. 1792-1810; ~ ‘ edition de C. Miiller, dans I’Arrien de la bibliolh. Dirlot, 1 Paris, 1868; du meme, reeueil de fragments dans Ie t III des Hist. grave. fmgmencu; edition générale des Scripta minom par { Hereher dans la bibliotheque Teulmer, Leipzig, 183%. Appmx. Manuscrits. Voir l‘art. Appianus n° 2, de Schwartz, ‘ dans Puuly·Wissow:1, t. I, col 217. Les diverses p:1rtiesdel’his- toire d’Appien se trouvent dans des mss. divers, ou sont iuieux eonservées duns certuins d`entre eux. Pour le prologue, Ie meilleur ms. est le Vaxicmus 141 (XII’ siecle). Les livres VI, VII, VIII, de meme que lkibrége du I`°, ne subsisteut 4;


BIBLIOGRAPHIE 655 plus que dans la seconde partie du meme ms., plus ancienne que la premiere (XI° s,). Le reste nous a éte conservé par di- vers mss., dont les meilleure (Monacensis 374, Marcianus 387, et Vaticanus 134) procedent d’un meme archétype perdu. - Editions. La premiere edition de l'original grec est celle de C. Estienne, Paris, 1551. La plus importante, du xv1° au x1x° siecle, fut celle de Schweighaeuser, 3 vol., Leipzig, 1785, avec un appareil critique et des notes. Divers fragments dé- couverts par Angelo Mai ont été publiés par lui dans Scrip- _ torum veterum nova coltectio, t. II, Rome, 1825, et reproduits. avec les parties conservees de l’histoire romaine, dansl'Appien de la bibliotheque Didot, Paris, 1840. Bekker a donné une petite édition sans notes en deux volumes, Leipzig, 1852-53. La meilleure est aujourd’hui celle de Mendelssohn, dans la biblioth. Teubner, 2 vol., Leipzig, 1879-81. Pausamns. Manuscrits : Voir la preface de l’édition Schu- , bart. Les meilleurs paraissent etre le Leidcnsis 16 et le Vindo- bonensis 51. —Editions. La premiere futcelle de Musurus, Alde, Venise, 1516. Parmi celles qui suivirent, sans revision criti- que des mss., citons seulement celle de Clavier et Corai, - 6 vol., Paris, 1814-1821, a cause de la traduction francaise et des notes qui l’accompagnent; avec les remarques supple- mentaires de P. L. Courier, 1823. La premiere edition critique a ete celle de Bekker, 2 vol.; Berlin, 1826-27. Citons ensuite celle de Schubart et Walz, 3 vol., Leipzig,•1838-39, ave; un appareil critique et une traduction latine; celle de Dindorf dans la bibliotheque Didot,Paris, 1843 ; la seconde édition de Schubart dans la biblioth. Teubner, 2 vol., Leipzig, 1873-74, réimprimee en 1875. Une nouvelle et importante edition,° avec commentaires archeologiques, par Hitzig et Blumner, est en cours de publication. Brenrorrxeouz n’Aponr.onon12:. La meilleure edition est aujourd’hui celle de Rich. Wagner, dans la biblioth. Teubner, Mythographi grzci, t. I, Leipzig, 1804. On trouvera dans la preface une étude complete des mss. Parmi les editions ante- rieures, il sufiira de citer celle de Heyne, en deux vol., dont un de notes. Goettingue, 1782, et celle de C. Muller, dans la biblioth. Didot, Hist. Grzc. fr., t. I. ' Awronrxus Lrnnmmrs, édition d’E. Martini, dans la bi- blioth. Teubner, Mythog. Gracci, vol. II, Lipsim, 1896. La pre- face, p. XXIX et suiv., contient une étude soignée du ms.


656 CHAP. V. — HELLENISME ET CHRISTIANISME l Palatinus 398 (le seul qui nous ait conserve le Recueil de Meta- -- morphoses), ainsi que des editions anterieures. `_ Mano-Aumtnn. Manuscrits. Voir la preface de l’édition de I J. Stich, p. VII et suiv. Le seul complet est le Vaticanw: 1959. — Editions. La premiere fut donnee par Xylander, Zurich, 1550, i , d’apres un Batatinus aujourd'hui perdu. Les plus importantes Z furent ensuite celles de Casaubon,Londres, 1643; celle de Th. l g Gataker, Cambridge, 1652, avec une traduction latine et un l _ commentaireg celle de Duebner, dans ladbiblioth. Didot (reuni avec Theophraste), Paris, t8&0. La meilleure est aujourd’hui celle de Stich, dans la bibliotheque Teubner, Leipzig, 1882. Smxrus Eupmrcus. Nous n'avons pas encore d’édition cri- tique, ni d’etude méthodique des mss. Voir quelques indica- tions dans la preface de l’edition de Bekker. La plus impor- g tante edition est celle de J. A. Fabricius, Leipzig, 1718 ; seconde edition corrigée, Leipzig, 18i0·42, Bekker a donne i ` une edition en un seul volume, ou le texte a été collationne l sur de nouveaux mss., Berlin. 1852. Aarnturnoas D'EPI-IESE. Edition de Beiif en 2 vol., avec “ notes de divers savants, Leipzig, 1805 ; éd. critique de Rud. Herchcr, Leipzig, 1865, dont on peut consulter la preface pour une bibliographie plus detaillée. l Pronitmizn. Nous ne pouvons donner ici une bibliographic detaillée pour un auteur qui appartient A peine ai 1’histoire lit- téraire. Il n’y a pas d’édition d’enseu1ble des oeuvres de Ptole- mée. Les ceuvres mathématiques (moins le Planisphére et R 1’Analemma) ont ete publiées a Bale, en 15t1, et, depuis, édi- tees separement. La Geographic fut publiée pour la premiere fois a Vicence en 1475, sans cartes, et a Amsterdam en 1618, avec les cartes de Mercator; edition importante de Wieberg N et Grashof. Essend. 1839-18t5; une nouvelle edition est en cours dans la biblioth. Didot. 0 Diosconrnn. La principale edition est l’édition variorum de 2 Curt Sprengel, 2 vol., Leipzig, 1829-30, qui forme les tomes l XXV et XXVI des Opera medicorum grzcorum de C. G. Kuhn. ·—MEDECIN8 sncounamns. Les textes se trouvent en ge- neral dans les Physict et Hedici grzci minores, de Ideler, Ber- R lin, 184t. Voir en outre les indications bibliographiques don- nées dans le corps du chapitre, au bas des pages. , Ganrzx. Manuscrits. Aucun ms. ne contient toutes les osu- R vres de Galien. Un classement special est donc nécessaire . pour chacun de ses ecrits. On trouvera quelques indications l 4


BIBLIOGRAPHIE 657 e ce sujet dans les préfaces des trois volumes de Scripta mi- nora de ln bihlioth. Teubner. — Editions. Les grandes editions de Galien sont : celle d’Alde,Venise, 1525 ; celle de Bale, 1538; celle de Chartier, Paris, 1679 ; entin celle de Kuehn, qui forme les 20 premiers volumes des Opera medieorum grxcorum, Leip- zig, 1821-1830. La bibliotheque Teubner a donné trois volumes de Scripta minora, contenant les écrits les plus interessants pour les lecteurs qui ne sont pas médecins, Leipzig, 1884-96. et en outre l'Institutio logica, 1896. Voir les notes au bas des pages, it propos des ouvrages mentionnés. Aponoorsrns cunerrsxs. Il suffira de citer ici les deux grandes éditions collectives des apologistes du secoul siecle : celle de Doin Prudent Murran, Paris,_1742, et Venise, 1747, et celle de Jo. Ch. Th. de Otto, 9 vol., Iena, 1842-1872. La plus grande partie des textes des apologistes du second siecle dé- rivent directement ou indirectement d’un recueil formé au x° siecle par l'ercheveque de Cesnree Arethas, dont un exem- plaire est conserve e la biblioth. nationale de Paris (Parisi- nus 451). Voir Harmck, Die Ueberlie/erung der Griechischen Apo- Logeten des 2 Jahrhunderts duns les Texte und Untersuchungen de Gebhardt et Hnrnack, t. I. fuse. 1 et 2, Leipzig, 1882, et Gebhardt, Der Arethascodex Parisinus 451. meme vol., fisc. 3. Une edition nouvelle des Apologistes aeemmeneé de paraitre dans la collection des Tercte un-! Untersuchungen zur Geschiehte der altchrislichen Literatur, dirigee par les deux savants qui viennent d’etre nommes. Voir, pour cheque auteur, les indi- cations de detail données dans les notes. — De meme pour Inemtn, qui ne figure pas dans les recueils des Apologistes. Cnitmzwr D’ALEXANDRIE. Sur la tradition manuscrite des ceuvres de Clement, voir la preface de l'edition de Din- dorf. L’E.rhortati0n et le Pédagogue se trouvent dans le ms. d’Aréthas (Purisinus 451) qui vient d’etre mentionné. Le texte des Stromates repose sur un ms. unique de Florence, du xv siecle. - Editions. L’edition princeps est celle de Petrus Vic- torius, Florence, 1550. Les principales editions sont : celle de Potter, 2 vol. in·8, Oxford, 1715, reimprimée dans In Patr0• logie grecque de Migne, t. VIII-XI (1857), et celle de W. Dindorf, 4 vol. Oxford, 1869. _ Hist. de la Litt. grecque. — T. V. 42


O 658 CHAP. V. - HELLENISME ET CHBISTIANISME Souuunz. _ I. Vue générale. -— II. L'histoire. Ses caractéres nouveaux. Arrien; Appien. - III. Genres attenants. Pausanias. Polyzenos. Apol- lodore de Damas. Elien le tacticien. Hérennius Philon et Her- ulippe de Bérytos. Phlégon de Tralles. Ptolémée Chemnos. Bibliothéque dite d'Apollod0re. Antoninus Liberalis. — IV. La philosophic. Albinos, Atticos et Théon. Celse. Noumeuios d’A- pamée. L’empereur Marc·Auré1e. Sextus Empiricus ; CEu0ma0s. — V. Littérature scientifique. Ménélas d’Alexandrie et Theodore ' de Tripolis. Sérénos d’Antissa et Cléoméde. Nicomachos de Gerasa. Artémidore d'Ephése. Claude Ptolémée. Denys le Périégete et Denys de Byzance. — VI. Littérature médicale. Dioscoride. Les sectest dogmatiques, empiriques. méthodiques et sceptiques. Andromachos, Damoeratés. Rufus d'Ephése. Soranos. Xénocrate d’Aphrodisias et Arétaeos de Cappadoce. Claude Galien. Etat de l'hel1énisme a la fin du second sieele. — VII. Débuts de la litté- rature grecque chrétienne. Ses caractéres propres. Les apologis- tes Z vue genérale. Quadratus et Aristide. Justin. Apologistes et doeteurs de second rang : Tatien, Athénagoras, Théophile, Ariston, Miltiade, Méliton, Apollinaire, Irénée. Ecrits faussement attri- bués a Justin. Lettre it Diognéte. Hermias. — VIII. La philo- sophie chrétienne. Clement d'A1ex.mdrie. Sa vie. Ses muvres. Ori- ginalité de sa pensée. Son dédain de la forme. Le christianisme en face de Phellénisme a la iin du second siécle. I Le fruit le plus brillant de la renaissance grecque au second siecle est incontestablement cette sephistique dont nous venens de suivre le développement. Mais la ` `sophistique n’est pourtant pas teute la littérature de ce siecle. Si nous n’av0ns voulu parler dans le précédent chapitre que des sophistes et des écrivains qui se grou- pent naturellement auteur d’eux, c'est qu’ainsi réunis Bl. Sép&l‘éS (IGS 8.l1l.I‘0S, l6Lll‘ C8l‘&Cl.él‘8 pI‘0pl‘6 S6 I'Il0l]l.l`6 Il’ll6llX. NOIIS &VOIlS l’Il8ll`ll.€[I8.l`ll. C. HOUS 0CCl1p8I‘ de {OHS L 1 l


ceux qui ne pouvaient convenablement figurer dans ce groupe.

Notre intention n’est pas de les opposer aux précédents ; il n’y a, entre les uns et les autres, ni contraste, ni même séparation absolue. Toutefois, si ceux dont nous avons à parler ont fait en général moins de bruit dans le monde, s’ils ont été moins applaudis et moins adulés, on peut dire, en revanche, que leur œuvre, à presque tous, a été plus sérieuse. Avec eux, nous revenons à un genre d’étude qui touche plus aux choses et aux idées. Nous pourrons donc plus aisément nous y rendre compte de ce que l’hellénisme contenait encore de sérieux. Et, comme d’autre part, nous arrivons au temps où le christianisme, sortant de l’obscurité, se manifestait par des œuvres littéraires, ce sera l’occasion de le mettre en face de cet hellénisme vieillissant.

II

L’histoire, comme on l’a vu, n’avait manifesté dans les deux derniers siècles aucune tendance vraiment élevée. Tantôt entre les mains des philosophes, tantôt entre celles des rhéteurs de profession, elle comprenait sa tâche, soit comme une copieuse notation de faits à retenir, soit comme une matière de beaux récits, émaillés d’éloquents discours. On ne peut nier qu’au temps des Antonins, à côté des tentatives ridicules des sophistes, il ne se produise en elle une sorte de renouvellement intérieur, dû a une meilleure conception du genre lui-même. Arrien et Appien en sont les représentants. Fonctionnaires impériaux l’un et l’autre, muris par les emplois militaires ou civils, par la pratique des hommes et la connaissance des affaires, ils se font de leur rôle une notion saine qui manquait à leurs prédécesseurs. L’historien, chez l’un et l’autre, a un coup d’œil plus ferme et plus libre, il juge de plus haut, se dégage plus sûrement des petits détails purement curieux ; et, d’autre part, il sent mieux le prix d’une simplicité élégante. Grâce à eux, nous voyons reparaître, après un long intervalle de temps, une forme de récit claire, dégagée, instructive, qui plaît par le sérieux et le bon goût et qui a vraiment quelque chose de classique.

Seulement, ce progrès remarquable est limité par sa cause même. On ne peut attendre de ces hommes, pliés à la régularité correcte d’une administration très autoritaire, l’indépendance d’esprit des grands historiens. Leur jugement sera sage, pondéré, mais sans hardiesse et sans vigueur. Ils comprendront et expliqueront en général assez bien le détail de la politique, mais les mouvements de l’humanité leur échapperont, parce que c’est la matière de philosophie, et qu’un fonctionnaire impérial ne fait pas de philosophie, au sens large du mot. Si on les compare à un Denys d’Halicarnasse, ou même à un Strabon, ils ont une supériorité réelle ; si on les met en face d’un Thucydide, d’un Hérodote ou d’un Polybe, ils semblent petits ; car ils sont timides et confinés dans une expérience restreinte. Arrien racontera avec talent la conquête de l’Asie par Alexandre, mais nous ne sentirons dans son ouvrage ni la grandeur emportée de son héros, ni l’ébranlement du monde oriental, tout à coup livré à une autre destinée. Appien nous fera l’histoire de Rome, et ce qui manquera le plus à son livre, ce sera Rome elle-même. C’est pourquoi aucune de ces nouvelles compositions historiques ne se classera au rang des chefs-d’œuvre. On y regrettera toujours une certaine force de pensée qui n’était plus possible dans le milieu on elles sont nées. Att1;I.;N = ss `11s GGL Arrien, avec son mérite modeste, mais sérieux, est un des hommes qui représententle mieux les qualités moyennes de la bonne société grecque de l’empire ’. Il les a eues toutes, sans supériorité éclatante, au degré voulu pour se tirer de la foule tres honorablement. Né A Nicemédie, en Bithynie, vers la fin du premier siécle, il appartenait A une famille considérée ; son pere semble avoir été déja citoyen remain. De cette source lui vinrent les vertus traditionnelles do la bourgeoisie provinciale : moralité. piété simple, dignité, une ambi- tion sage, une intelligence droite. ll hérita probable- ment de son pere le sacerdoce A vie de Déméter et Coré dans sa ville natale ’. Le fait capital de son éducation et de sa jeunesse fut le séjour qu’il fit. auprés d’Epictete, A Nicopolis d’F.pire, sous Trajan. Les souvenirs qu’il en a conservés dans ses Enlretiens d’Epz`ctéte prouvent que ce commerce fut assez long. Il s’y révele comme _ le plus docile et le plus attentif des disciples. Rien chez Epictete qui ne soit excellent, rien qui ne mérite d’étre admiré et imité. On doit admettre qu’il resta aupres de lui jusqu’au jour ou le sage lui fut enlevé par la mort; en outre, les années qui suivirent furent encore pleines de lui, car les Entretiens et le Manuel, composés apres qu’Epictete avait disparu, nous montrent Arrien aussi attaché que jamais A son modele. Toutefois il ne voulut pas faire profession de philo- sophie. La vie active l’attirait : des sa jcunesse, il prit du service pour s’élever aux honneurs militaires. C’est 1. Nos principaux rensoignements sur Arrien proviennentz 1- d’une courte notice de Suidas (’Apptavb; Nmop.·q6s6;); 2¤ de Photius, cod. 58 (les cod. 9t·93 contiennent des résumés de ses ouvrages historiques); 3• de quelques indications dispersées, dues A Arrien lui-meme, A Lucien (Alex., 2 et 55), A Dion Cassius; &• eniin de trois inscrip- tions qui seront mentionnées plus loin. Consulter, dans Pauly- Wissowa, l’art. Arrianux, n• 9 (II, {230.) 2. Inscr. de Nicomédie ('Emqv. céxkoyoc. III, p. 253, 5).


probablement ce mélange de philosophic et de gouts pratiques quiéveilla en lui, lorsqu’il en prit conscience, le sentiment d’une ressemblance naturelle avec Xénophon i. Nous ne savons pas au juste quand ni com- ment cette idée germa dans son esprit, mais il est certain qu’elle {init par exercer une réelle influence sur la direction de sa vie. Arrien était une nature docile, qui ne se sentait sure de bien faire qu’a la condition de s’appuyer sur une autorité reconnue. Il aima plus completement encore lilpictete, lorsque, grace 21 Xénophon, il en eut fait son Socrate. Une fois entré dans la carriere militaire, il semble avoir parcouru, en qualité d’ot`[icier, une bonne partie de l’Empire. Son propre témoignage prouve qu’il connaissait le cours moyen du Danube ’ ,: et la maniere dont il décrit, dans le Cynégétigue, les chasses des Gaulois et des Numides, donne au moins lieu de présumer qu’il avait été en Gaule et en N umidie. Ses services lui valurent la faveur d’Adrien, qui l’éleva aux plus hauts honneurs. Il fut consul vers l’an 130 3. Puis l’empereur .le chargea d’administrer, en qualité de légat, la province de Cappadoce *. Cette region était alors menacée par les Alains, peuple de nomades apparentés aux Scythes, qui, depuis un siécle environ, avait succédé aux Sarmates dans la région des steppes, entre la Caspienne ct le Tanais. Dion Cassius atteste que l’énergique gouverneur sut inspirer a ces barbares une crainte salutaire qui mit fin a leurs invasions 5. Son Périple du Pont Euwin nous°offre une intéressante manifesta-

1. Doulcet, Quid Xenophonli debuerit Arrianus, Paris, 1882.

2. Inde, c. 4, § 15. N

3. Consul su/fectus; Borghesi 1V, 157. Cf. Suidas et Photius, 58. »

4. Les dates connues de cette légature sont 133 (GIG II 2108) et 137 (20• année du régne d’Adrien, Tacliquc, c. 44, 3). Z

5. Dion, 1. LXIX, 15. % tion de sa vigilante activite : nous l’y accompagnons dans une de ses tournees de surveillance, au moment où, nouveau venu, il prenait connaissance de sa province en visitant une a une les villes du littoral.

Sa legature cessa un peu avant la mort d’Adrien 1 ; avec le regne de ce prince, sans que nous sachions bien pourquoi, se termina aussi sa carriere publique. Arrien atteignit une vieillesse avancee, sans occuper aucune autre fonction. Peut-etre etait-il tombe dans une demi-disgrace ; peut-etre aussi, et cela semble plus probable, apres etre arrive au faite des honneurs, se plaisait-il dans une retraite volontaire, ou il jouissait paisiblement de sa fortune et de la haute considération qui l’entourait. Cette derniere partie de sa vie semble s’être écoulée surtout a Athenes, bien qu’il ait du faire, de temps en temps, d’assez longs sejours dans sa ville natale, a Nicomedie. Il etait citoyen d’Athenes et il se laissait décerner par les Athéniens de couteux honneurs municipaux : archonte éponyme en 147-48, prytane de la tribu Pandionide une premiere fois à une date inconnue, une seconde fois en 171-72 ’. Au reste, son tempérament militaire ne s’amollissait pas avec l’âge. Toujours actif jusque dans sa retraite, il se livrait a sa passion pour la chasse, en meme temps qu’a ses goûts d’écrivain 3. Malgre cela, il aimait a s’entendre traiter de sage et au besoin se donnait a lui-même cet eloge 1. Plus que jamais, sa ressemblance avec Xenophon, désormais reconnue de tous, l’amusait et l’enchantait. On l’appelait couramment le nouveau Xénophon *. Lui-même usait volontiers de ce nom : il aimait a dire qu’il ‘

1. CIL, X 6006.

2. CIA III 1116; 1029 et 1032.

3. Cynégét. 1 et 34.

4. Cynégét. 12 ’A·n6 véou écnoubaztbq xuvnyécna mil crparqyiczv ual. coqaiav.

5. Photius, 53 I ’E1:wv6p.a§ov Bk cniarbv Esvoqvebvm véov. 664 CHAP. V. — HELLENISME E'1` CHRISTIANISME était de la meme ville que l’ancien Xénophon ct qu’il , avait lcs memes gouts que lui '. ’ Le plus ancien des écrits d’. rien semble étre le re- cueil des Entretiens d’Epictéte (’E·:¤x.1·k·rou 3¤.am-pz€:.i), ‘ en huit livres, dont quatre seulement sont venus jus- . qu’a nous. Peu apres, dut paraitre le Manuel (`Eylupi- Btw), qui n’est qu’un abrégé des Entretiens, une sorte d’extrait contenant tout l’essentiel des enseignements du maitre. Nous avons étudié ces deux livres at propos d’Epictete; il n’y a pas lieu d’y revenir ici 2. Rappe- lons seulement qu’Arrien n’y est encore que simple ré- dacteur. ‘ Ce ne futfguere qu’une quinzaine d’années plus tard. pendant son gouvernement de Cappadoce, et probable- ment sous l'influence de l’empereur Adrien, qu’il com- mence 21 devenir vraiment écrivain. Des son arrivée dans sa province, en 131, il eut it ren- dre com te au souverain d’une ins ection du littoral en- P . . P . . tre Trapézonte et Dioscourias. Cette inspection donna lieu a un rapport ofticiel rédigé en latin, auquel Arrien renvoie deux fois dans son Pérople (6, 2; 10, 1). Mais le Périple lui-meme est autre chose que ce rapport trans- crit en grec, bien qu’il le suive de tres pres. Le rapport, comme nous le voyons par les renvois, s’étendait da- vantage sur certains détails techniques, quo, peut-étre, il n'6tait pas opportun de publier. Le Périplc les sup- 1. Cynégél. l I °Op.¢5wp.6; re dw aime;) xal 1:6).cw: ri]; afatia nai &p.;i ¢a6·:& énb viou éawoubamég. D’ailleurs Arrieu avait déja pris ce nom au temps d’Adrien; car dans son Périple, adressé a ce prince. il parle de Xénophon Vancicn (E.evcq;¢Bv 6 npecéxitepcgl, C. 12 et 25. L’aI· lusion est assez claire. Dans le plan de bataille contre les Alaius, il se nomme simplement Xénophou. I1 ne se serait pas pernuis ce jeu d’esprit, en s’adressant ii l’empereur, si celui·ci ne l’y eut en quelque sorta invité en le nommant lui-meme ainsi. Il est donc bien possible que ce soit Yempereur lettré qui ait inventé ce sur- nom. 2. Voir plus haut, p. 460 et suiv.


ARRIEN : SES ECRITS 665 prime. llsemble que l’empereur, qui aimait le grec, ait voulu avoir sous la main un document clair, facile a lire, écrit dans sa langue favorite. Arrien a composé, . pour lui d’abord, et sans doute ensuite pour d’autres lecteurs, une sorte de journal de route, qui note lcs chosesintéressantes, sous une forme un peu seche, mais correcte et dégagée. Une fois ce journal fait, il jugea r bon de le compléter par une description analogue du reste du littoral du Pont Euxin *. ll ajouta donc, d’abord Ia partie du littoral méridional qui s’étend du Bosphore jusqu’a Trapézonte (c. 12-17) 3 puis celle du littoral occidental et septentrional, du Bosphore a Dioscourias (17-25); la mort récente de Cotys, roi du Bosphore Cim- mérien, en offranta l’empereur l'occasion de régler une —succession princiére, lui paraissait préter a ces derniers chapitres un intérét d’actualité (c. 17). Dans _ toute cette seconde partie, Arrien n’a fait qu’utiliser des Périples antérieurs 2. ll ne visait pas a l’originalité des recherches ni a la nouveauté des faits. Son seulbut était de réunir, sous une forme tres simple, des renseigne- · ments formant un tout °. Le Traité de Tactique (Tépm ·rczz·m.·i;), achevé en 137 *, peu avant qu’Arrien quittat la Cappadoce, dénote un état d’esprit analogue. L’auteur y continue son ap- prentissage d’écrivain en rajeunissant des muvrcs an- térieures. Remarquant que les nombreux traités de 1. Suivant C. G. Brandis (Rhein. Mus., N•"• sér., t. 5|,fasc. 1), cette suite aurait été ajoutée postérieurement et ne serait pas d’Arrien. 2. G'est ce que demontre la comparaieou avec le Hspinloug wg; ivrb; Oalécmq; do Ménippe de Pergame, dont un fragment nous a `été conservé dans l’Epit0me de Marcianus d’Hérac1ée (voir plus loin, ch. VIII}. 3. Le Périple d’Arrien est une des sources du Ilepé-nov; Ebieivou mswee, com piletion byzantine, qui tigure dans lee Geogr. gi-. minores Didot, I, p. 462 et suiv. 4. La 20• année du régne d’Hadrien (c. 44, 3).


666 CHAP. V. — HELLENISME ET CHRISTIANISME tactique ecrits jusque la en grec etaient fort obscurs, principalement en raison des termes speciaux dont ils etaient pleins, il eutreprend d’cn composer un nouveau, d’une forme accessible a tous ‘. Toute la premiere par- tie (c. 2-32)n’est qu’un expose des anciennes formations p tactiques, grecques et macedoniennes 2. Arrien y suit l de tres pres le tacticien Elien dont nous parlerons plus loin °. Dans la seconde partie (c. 33-M), l'auteur s’occupe de la tactique romaine ; mais ayant deja parle de celle de l’infanterie dans un écrit qu’il avait com- pose pour l’empereur, il s’en tient aux manceuvres de la cavalerie *. Le merite de l’ouvrage est de meme genre que celui du Périplez c’est un expose clair, sans ornement. Au meme groupe d’ecrits parait se rattacher le Plan de bataille contre les Alaizw ("Exzaitg xxrai ’A).avGw); simple fragment d’un ordre de marche et d’attaque. qu’Arrien avait dn rediger en qualite de general. Peut- etre l’avait·il insere plus tard dans son ouvrago Sur les Alaim (’A).¤u•i:<.·h), d’o¤) il aura ete extrait par un compilateur de documents tactiquesi. En somme, ce n’etaient encore la que des essais sans grande importance. La veritable activite litteraire d’Ar- rien commence apres sa retraite. C`est probablement e, Athenes, sous Antonin et sous Marc-Aurele, qu’il a com- pose ses principaux ouvrages. Ceux-ci appartiennent tous au genre historique. Bien en effet ne convenait mieux i. Tactique, c. l; surtouti eb; 05v £‘:)‘{Vw0'T<')‘L'G‘I'1 Ecru; mi; E»·:·.ayz¢£voucs tai re npdyuara nai rei: eveuara. l 2. C. 32, 2. i 3. Voir Pauly·Wissow·a, art. .E1ianus, 10, et R. Forster, Hermes, l XII, 426. l 4. C. 32, 2. La phrase est alteree, mais le sens ressort du con- p texte. 5. Il nous a ete conserve dans le Laurenlianus 55, 4, qui contient l ' des écrits relatifs A la tactique. .


ARRIEN : SES ECRITS 667 que l’histoire e cet esprit sage, mais plus exact que puis- sant ou inventif. D'apres les indications de Photius ’, Arrien, des qu’il se sentit capable de composer, son- gea e se faire l’historien do la Bithynie, sa patrie. Mais les renseignements, dispersés, étaient longs A recueil- lir; il ajourna donc son projet;et,en attendant, il écri- vit deux biographies, celles de T imoléon de Corin!/ze et de Dion de Syracuse, toutes deux perdues. Alors, de- venu plus siir de lui, il entreprit son Expedition d’A- Iexandre (’A7teE¤tv3po•idvi€¤tot;), sur laquelle nous re- viendrons tout e l’heure; et ce fut seulement apres l’avoir terminée, qu’il acheva et publia ses Bt9uvtazi. De ce dernier ouvrage nous ne savons que ee qu’en dit » Photius : qu’il commenqait aux temps mythiques, se composait de huit livres, et se terminait e l’époque oi) la Bithynie devint province romaine (75 av.J.-C.) Une fois libéré de sa dette envers sa patrie, Arrien revint e ses études sur Alexandre, et il compléta son Anabase par deux ouvrages : un écrit Sur l’Ina'e ('Iv- Sure) et la Succession d’Ale.z·ana're (Tal p.e·c’ 'A>.éE¤w8pov) cn dix livres. — Le premier ouvrage, qui subsiste en- core, est écrit en dialecte ionien ’· : apres une courte description de l’Inde, dont les elements sont empruntés surtout e Eratosthene, e Néarque et a Mégasthene 3, l’auteur raconte en abrégé le voyage d’exploration (des bouchesde1’Indus au fond du golfe persique) que Near- que avait accompli sur 1’ordre d’.lexandre et relate en détail dans son Périple. En suivant de tres pres ce récit, i dont il nousaainsi conservéla substance, il semble s’etre propose simplement do réunir, sous une forme breve, 4. Photius, 93. i 2. Arrien, qui avait fait d’Hérodote un de ses modéles, aura voulu sans doute s'assimi1er autant que possible par cette imita- tion les secrets de son style. 3. Inde, c. 17, cf. 3.


668 CHAP. V. —H1£LLENISME ET CHRISTIANISME I beaucoup de faits curieux, a l’usage de ceux des lecteurs de son Expe'dz'ti0n d’A lexandre, que cet épisode intéresse- rait plus spécialement‘. —— Du second ouvrage, nous ' ne possédons plus qu’un résumé assez court dans Pho- W tius (cod. 92). Nous y voyons qu’il embrassait les évé- ) nements des années 323-321, depuis la mort d’Alexan- dre jusqu’au retour d’Antipater cn Europe. Il est difli- cile de dire pourquoi Arrien s’était arrété la et s’i1 avait eu l’intention de pousser plus loin. Au resto, le résumé I que nous possédons nc permet de juger ni de son origi-

nalité ni de son mérite littérairez.

Cc fut probablcment apres avoir beaucoup écrit d’aprcs les autres qu’Arrien se risqua a faire uauvre plus person- N nellc en abordant le récit d’événements contemporains. Son livre Sur les Alains (°A).avut·6), qui ne nous est plus connu que pr une simple mention de Photius’, datait peut-étre du temps de son gouvernement de Cappadoce. Mais son oeuvre la plus personnelle et la plus impor- tante fut l’histoire de la Guerre des Remains et des Part/zes sous Trajan (H¤tp0ut*h), en dix-sept livres‘. Il ne nous on reste malheureusement aucun fragment; ce qu’en dit Photius (cod. 58) est tout a fait insuffisant pour nous en donner meme un aperqu. 1. Il renvoie a plusieurs reprises a son Easpédition d’Alea:andre et donne son nouveau livre comme un supplement independant (c. 19, 23, 26, 43). Il l‘avait du reste annoucé dans son Expedition (V, 5, 1). 2. L’historien Dexippos, au IIl° siécle, semble avoir mis a profit l’ouvrage d’Arrien dans celui qu'il composa sous le méme titre. Voy. Photius, cod. 8l Z ’Appv.¤v¢§>’ xarit ·r?>·::).ai.’¤··r0v m5p.q>wva ypziewv. 3. Si cet ouvrage était surtout un récit de ses campagnes, on · peut supposer, comme on 1’a vu plus haut, que le Plan de bataille contre les Alain: en aété extrait. . 4. La date relative de cet écrit se déduit de ce qu’Arrien, d’aprés Photius (c. 93), justidait. dans la preface de ses Bitiuviami, les re- tards qu’il avait mis a publier cette histoire de son pays en citant les autres ouvrages qui l’avaient occupé. I1 citait les biographies de Dion et ·de Timoléon et 1’histoire d’Alexandre, mais non la guerre des Parthes. Celle-ci est donc postérieure aux_B¤6uvi¤w.é. 1 1 i l


Un écrit tres spécial, [l’opuscule sur la Chasse (Kum- ysrtxéq), est venu jusqu’a nous. Nous en ignorons ab- solument la date ’. Arrien s’y propose de compléter le traité de Xénophon sur le meme sujet. Au milieu de i détails purement techniques, on y trouve quelques des- criptions, qnelques souvenirs personnels, et meme des traits de caractere, qui ne manquent nid’intéret ni d’a- grément *. — Eniin nous savons par Lucien (Alexandre, c. 2) qu’il avait écrit aussi une Vie du brigand T illiboros, personnage entierement inconnu.

C’est sur son Expedition d’Alexandre que nous devons aujourd’hui le juger, comme historien et comme écrivain. Le choix du sujet en lui-meme est déja caractéristique. Si Arrien eut été doué d’un génie vraiment original, il n’e11t pas été tenté sans doute par cette lnistoire tres ancienne, d’autant qu’il n’avait a sa disposition aucun document nouveau qui lui permit de la rajeunir. Mais ce qui aurait éloigné un esprit plus curieux de nouveauté fut peut-etre justement ce qui l’attira. Dénué du gout de la recherche, il aimait a juger, a classer et à simplifier. Or, pour traiter ce sujet, il disposait do plusieurs récits bien informés et complcts, sans parler de ceux oi: l’élément fantastique prédominait. Sa tache était de les critiquer los uns par les autres, de les con- cflier autant que possible, eniin de les fondre en un nouveau récit, qui deviendrait ainsi le plus vraisemblable de tous en meme temps que le plus clair. C’était bien l’affaire de son esprit judicieux et lucide. Ajoutons que le côté militaire du sujet, qui était a ses yeux le principal, dut plaire a l'ancien général qui survivait en lui chez 1’écrivain. D’autant plus que la récente expédition de Trajan en Asie, dont il avait pu recueillir les souvenirs

1 On voit seulement, par le c. t, que l'auteur était alors fixé à Athenes, ou du moins se considérait comme Athénien.

2. Voir notamment le c. 26, ou Arrien atteste sa dévotion. 670 CHAP. V. — HELLENISME ET CHRISTIANISME dans sa jeunesse en causant avec des ofliciers plus ages, donnait alors un interet nouveau a cette etonnante expe- dition du conquerant macedonien, qui avait mene pour la premiere fois des armees regulieres au dela de 1’Eu- l phrate et du Tigre. Avec un scrupule qui n’etait pas ordinaire dans l’an tiquite, Arrien nous a fait connaitre ses sources a la premiere page de son livre ’. Entre tous les historicns d’Alexandre, il a ehoisi, nous dit·il, Ptolemeo et Aristo- bule comme lcs plus dignes de foi, parce que `tous deux i avaient pris part e l’expedition et que tous deux avaient l écrit apres la mort du conquerant. C’est de leurs recits i qu’il tire la substance du sion. Le rele qu’il revendique ` est de les comparer; s’ils sont d’accord, il ne fait que les

suivre, on se reservant seulement d‘é1iminer les choses

` trop peu dignes d’interet ; en cas de desaccord entre eux. il se decide selon la vraisemblance. En outre, ajoute- t-il, il a lu la plupart des autres récits, et, lorsqu’ils lui ont paru meriter de n’etre pas entierement passes sous silence, il en a fait mention en usant de la formule on dit (léyemt), ou d'autres analogues. Les travaux cri- tiques qui ont été faits de nos jours sur les sources d’Ar- rien ont démsntré l’exactitude do ces declarations ’. On peut donc dire que son recit releve constamment de ceux de Ptolemee et d’Aristobule et qu’il a, au point de vuo historique, il peu pres_la valeur qu’ils avaient eux-me- mes; avec cette difference toutefois, qu’il a efface par sys- teme co qu’il y avait sans doute de plus caracteristique chez l’un et chez 1’autre comme tendance personnelle, N pour s’en tenir a une vraisemblanee moyenne. Ainsi p conqu, l’ensemble du recit n’a rien qui éveille la defiance; le merveilleux en est banni, sauf les presages, que la devotion du narrateur aime at enregistrer; partout appa- l. Empéd. d’Ale.z:., preface. 2. Pauly·Wissowa, art. cité. . l


AHRIEN 1 L'HISTORIEN ET L'EGRIVAIN 671 rait un souci d’exactitude et un air de vérité qui fait bonne impression. Du rcste, Arrien, comme ses auteurs, -, est manifestcmcnt favorable a Alexandre, bien que son esprit de justice l’oblige ale blamer quelquefois. Ce qu’il . ne sait pas faire, c’est de réagir contre le préjugé hellé- ig nique, de faqon a jugcr une telle entreprise d’un point de vue plus largement humain; et il n’a pas non plus toute la souplcsse qui eut été nécessairc pour bien comprendre, dans ses inégalités et dans, ses écarts, une L nature aussi cxceptionnelle que celle de son héros. Enfin J; toute la partie politique de l’entreprise n’est réellement qu’entrevue. I De meme que la critique, l'art littéraire est chez lui de qualité moyenne. Un exposé clair et intéressant, ra- pide sans l’étre trop, bien ordonné, suffisamment animé. 5. Les récits de batailles sont d’un homme du métier, qui spi sait d’ailleurs se mettrc a la portée de tous; les descrip- M tions de pays et d’itinéraires ont quelque chose de dé- gagé, les personnages sont caractérisés surtout par leurs actions; s’ils ont peu de relief, la physionomie qui leur est prétéc semble en définitive assez juste. Ce sont "i la des mérites tres estimables, qui rendront toujours le livre d’Arricn agréable et utile. Mais la grande origi- ` .· nalité lui fait défaut. Ni éclat de style, ni vivacité d’ima- ,; gination. ni couleurs hrillantes, ni mouvement eutrai- * nant, ni force de pensée ou de sentiment, rien en un mot de ce qui crée uneisupériorité dans l’art d’cxprimer * la vie par le langage. Et cette médiocrité est d’autant plus sensible qu’il s'agit d’une aventure héroiquc, d’une sorte d’épopéc rapide et brillante, qui, par sa nature meme, semblait exiger plus·impérieuscment du narra- teur des qualités dramatiques. Arrien n’avait aucun de y ces dons exceptionnels, et Papprentissage laborieux qu’il avait fait du métier d’écrivain n’avait pu lui donner i qu’une remarquable habileté d’imitation. y , 1


672 CHAP. V. — HELLENISME ET CHRISTIANISME Sa langue est celle qu’il avait apprise dans les livres, un compose de tout ce queles ecrivains classiques avaient autorise. Visiblement, il a beaucoup pratique Hérodote, _ 'l`hucydide, Xenophon, ct il écrit sous1’iniluence d’une sorte de reminiscence perpétuelle, sans qu’on puisse dire quel est celui de ses modeles auquel il s’attache le i plus. Il use avec aisance d’une diction attique pure et correcte (sauf la petite part nécessaire des inadvertan· ces), et il en tire bon parti. Entre tous les ecrivains du temps, — si l’on met a part. Lucien, dont Poriginalite est tout autre, — il est un des meilleurs incontestable· ment, et il en a conscience i. Mais cela revient a dire sim- plement, qu’entre des imitateurs plus ou moins adroits, il est peut-etre eelui qui a eu le plus de gout, le plus de naturel et le plus de sincerite. Appien est tout at fait, par Page, un contemporain d’Arrien : ne, comme lui, dans les dernieres annees du premier siecle, il etait deja un homme age avant la fin du regne d’Antonin (mort en 161). Toutefois, par sa reputation d’ecrivain, il lui est un peu pos- l terieur ; car il ne composa probablement son histoire q qu’a la lin du regne d’Antonin, ou meme sous Marc-Au- l rele. Ce que nous savons de sa vie se réduit a bien peu de chose 2. ll etait d’Alexandrie, et ce fut la que, sous l _ Trajan et Adrien probablement, il se {it une situation importante au barreau3. Plus tard, sans que nous puis- l sions suivre en detail toute sa carriere, nous le trouvons i. Voyez la phrase, tres fiere, qui termine la preface de l’E.z·pé- dition d’Ale.randre. Cf. Photius, cod. 92 fin. 2. Photius, cod. 57. La notice de Suidas (’A·::·m¤zv6;) ne contient qu’une analyse tres incomplete de l’Hist. remains, sans détails bio- graphiques. Les seuls que nous possedions proviennent de la Pre- face d’Appien lui-meme, ch. xv, et des Lettres de Fronton, citées plus loin. Consulter Pauly-Wissowa, Appianus. 3. Photius, cod. LYII. 'Hxpact Bi tv rot; xpévonq Tpcafavoe unl ’A6pr.:vo·$. `


APPIEN : SA VIE 673 a Rome, ca il semble avoir éte avocat du fisc sous Adrien et Antonin '. Son aptitude aux affaires et son ta- lent etaient reconnus : il jouissait d’une belle fortune, sans doutc acquise par Son travail 3 et il avait des amis puissants, parmi lesquels le consulaire Fronton, avec lequel il travaillait et echangeait parfois des lettres, dont deux sont venues jusqu’a nous 2. Fronton, a deux reprises, sollicita pour lui de l’e1npereur Antonin une place de procurateur °. Antonin finit par accorder ce qu’on lui demandait ; et Appien semble avoir occupe ce poste encore sous Marc-Aurele *. Fier de cette brillante carriere, il jugea a propos de publier sa propre biogra- phie, qui, malheureusement, ne nous est pas parvenue. Scs dernieres années furent employees a la composition et a la publication de son Histoire romaine 5. Nous igno- rons la date precise de sa mort, mais, si l’on songe qu’il 1. Ibid., fin. Pref., ch. xv 2 ’A·::m¤tvb; ’A).¢E¤tv8ps£»; L; ·r6¢ 1:p6’>·:¤z Exuv iv rf; narpiet, nal Bixcw; év ‘P¢.6p·g cuvayopcéca; ini nin pactléwv. Le Sens de ces derniers mots n’est pas evident; il parait difiticile toutefois de les interpreter autrement. Le pluriel Bamkiwv indique proba- blement qu’il a rempli ces fonctions pendant plusieurs regnes. 2. Frontonis Epistulz, ed. Naber; p. 244, lettre en grec d’Appien a Fronton; p. 246. réponse en grec de Fronton a Appien. Appien vonlait otfrir a Fronton deux esclaves ; Fronton ne crut pas pou- voir accepter un present de cette valeur. 3. Ibid,. p. 470, lettre de recommandation en latin de Fronton a Antonin : Supplicavi tibi jam per bienninm pro Appiano, amico meo, cum quo mihi et vetus consuetudo et studiorum .usus prope quotidianus intercedit... Dignitatis suze in senectute ornandaa causa, non ambitione aut proouratoris stipendii cupiditate, optat adipisci hunc honorem. — Antonin, comme on le voit par la meme lettre, craignait d'abord que cette faveur accordee a un avocat rfengageat trop d’avocats a solliciter 2 futurum ut... causidicorum scatebra exoreretur idem petentium. 4. Preface, ch. xv : Mfxpt pa cqadiv imvponuietv hitmeav. Le pluriel, ici encore, parait indiquer que la confiauce témoignee A Appien par Antonin lui fut continuee par ses successeurs. 5. On voit en effet par la Preface, ch. xv, qu’Appien avait alors parcouru toute sa carriere d’bonneurs. Les dates qu’il indique Hist. de la Litt. grecque. — T. V. 43 l


674 CHAP. V. — IIELLENISME ET CIIBISTIANISME était deja age sous Antonin, on tiendra pour vraisem· blable qu’i1 mourut dans la premiere partie du regne de Marc-Aurele. A la difference d’.» rien, qui é_crivit sur des sujets va- riés, Appien n‘a vraiment produit qu’une seule oeuvre, puisque son autobiographie, d’ailleurs perdue, no pou- vait étre en tout cas qu’un simple opuscule. Cette ceuvre est son Hisloire romaine ('Pwpzixiy imopia., ou plutot, · 'Pw;1.atx.¤i)*, en vingt-quatre livres, qui s’6tcndait. depuis les origines de Home jusqu’a la {in du regne de '1`rajan ’. , En établissant son plan, Appien avait résolument laissé Y de coté la méthode annalistique, qui, suivant lui, avait , Pinconvénient d’empécher de saisir lcs ensembles. Au lieu de suivre les événements d’année en année, il les 1 groupait do faqon que clnaquo livre format un tout : 1, le principe do ces groupements était d’ailleurs tantot etlmographique, quand il réunissait en un récit coutinu toute l’histoire des rapports d’un certain peuple avec Rome, tantot historique, lorsqu’il embrassait et détachait toute une période, caractérisée soit par la predominance d’une institution, soit par une entreprise importante, soit encore par un conilit meurtrier. Photius nous a con- servé la liste complete des titres des vingt-quatre livres ’. Elle permet de suivre assez bien la marc_he du récit. C’étaient : 1. Les Bois (B¤we.).uc·h, sous-ent. BLGM; ou p impix); 2. Guerres d’ltalie (’l·rcO.uc·h); 3. Guerres du Samnium (Exuvtrtxshl 5 4. Guerres contre les Gaulois ‘ dans sa preface sont : (ch. vu) pres do 200 ans depuis le rétablis· sement do la monarcbie (c'est·a-dire probablement depuis la dic- tature zi vie décornée in Cesar en 45), ce qui donne approximati- vement l’an 155; ch. xx, 900 ans depuis la. fondation de ·Rome. co qui donna H7. Le désaccord de ces dates prouve qu’e11es sont données en chiilres ronds, a quelques années prés. . 1. Preface, 1 et li. 2. Photius, 57. 3. Photius, 57. Cf. Appien, Preface, ch. xiv. I

 I

J


APPIEN : SON HISTOIRE ROMAINE 675 (Kalrsxk) 1 5. Conquéte de la Sieile et des iles (Nvzctwrixx) ; 6. Guerres d’Espagne (’I€·qp¤xiz) ; 7. Guerre d’Anniba1 (’Awi6xExi); 8. Guerre d’Afrique,0u de Carthage, ou Nu- midique (Ai$ux·h, Kxppzdwtxi, N¤y.x$•.x·k);9. Guerres de Itlaeédoine et d’Illyrie (Mxxe8¤vn.xi; xxi ’I7J.uptx¤§) ; I0. Guerre de Grece (°B}»7mvtx·}z xxi °Iumx·h) ; II. Guerre de Syria et des Parthes (Eupixxiz xxi Hxplhxiiz); I2. Guerre ile Mithridate (Mi.9pv.8i·:·ct0;) ; I3-21. Guerres civiles (°Ep.·pu).iwv zpabwt —· ivifn), depuis la lutle de Marius ‘ I et de Sylla jusqu’a l’•'·tablissement de l’Empire: 22. Les i Cent ans ('Exxrovrxavix), d’Auguste aTrajan ; 23. Guerre eontreles Daces (Axxsxk) ; 24. Affaires d’Arabie ( ’Api€v.¤;). De cet imposant ensemble, il nous reste la preface, des fragments des livres I-', les livres 'I, 'll, VIII, at peu pres complets, toute la seconde partie du livre IX, sur I’illyrie, avec des fragments de la premiere partie, enfin les Iivres Xl — XVII en entier I. I)’apres Photius, l’his- torien avait traite sommairement les evénements poste- rieurs a Auguste, c’est-in-dire eeux qui remplissaient les trois dernierslivres. Cestroislivres, du reste, Appien a du les ajouter apres coup, ear il n’en parle pas dans sa preface. Provincial de naissance, mais associé dans la matu- rit<'~ de Page a l‘administration impi'·riale, Appien sem- ble avoir été tres frappé de la grandeur de Rome, de sa croissanee continue et de la plénitude de force dont elle joaissait sous Antonin. Ces sentiments éelatent dans sa preface. C’estl’int(·rét meme de ce spectacle, plutot senti d’aiIleurs qu’analysi'·, qui l’a decide a entreprendre une K si grande taehe. Quant a des vuesi particulieres et pre- [ eises sur les causes de cette croissance et sur la nature | •

 I. Le morceau qui nous reste sous Ie titre de flxptimi n’est pas

I’ceuvre d’Appien. C’est une composition faite d'aprés Plutarque au debut de la période byzantine, ainsi que l’avaient déja reconnu Xylander et Perizonius. _


r I 676 CHAP. V. — HELLENISME ET GHRISTIANISME de cette force, il n’en a point. Il admire vaguement Ia vertu romaine, faite dc patience, d’énergie, de con- stance, de bon conseil i. Mais il ne sait pas l’étudier, comme l’avait fait Polybe, dans les institutions, dans une politique rétléchie et traditionnelle, nien suivre pas E1 pas i le développement il travers une longue serie de siecles. Done, point d’id(·e fondamentale. Ce qu’il peut y avoir d’unité apparente dans le récit lui vient surtout du de- hors, des evénements eux-memes, et cola est insuffisant; ' l’unité du dedans, la vraie, tout au plus en trouve-t—on i quclque germe dans un sentiment d’admiration confuse, incapable d’ailleurs de s’attacher e des objets précis. La premiere des conditions nécessaires E1 une oeuvre d’art, la personnalité, fait défaut e cette vasto composition. 1 Par suite, l°ordonnance en est profondement défec- 1 tueuse. Celle qu’.ppien a imaginée a pu faire illusion e des lecteurs peu reiléchis zelle plait par une sorte de clarté superficielle, elle est commode dans 1’usage. Mais ce sont le des qualités qui se dérobent des qu’on examine les _choses plus sérieusement. Uno histoire complete de Home n’admet qu’un seul plan, qui sans doute pourra varier dans le détail splon les idées personnellcs de l’historien, — pourvu qu’il en ait, — mais_ qui restera toujours le meme dans sa conformation essentielle. Ce ` plan, on peut le caractériser d’un mot, en disant qu’il doit etre organique. Cela signiiie qu’il doit nous faire assister au développement de la puissanee romaine : il faut que nous voyions croitre ses ambitions avec ses for- ces, que sa politique extérieure s’explique par son his- toire intérieure, et, réciproquement, que les événements soient mis en rapport avec les institutions et les institu- tions elles-memes avec les mozurs, en un mot que Home nous apparaisse comme un étre qui vit, qui grandit et 1. Preface, ch. 11. 1 i i L l


APPIEN : SON HISTOIRE ROMA l.’E 677 `qui decline. Or cela etait manifestement impossible avec la methode adoptée par Appien. Que penser de la pl1i- losophie d’un historien qui, sans se soucier de 1’ordre du temps, racontait dans son quatrieme livre la con- quete des Gaules par Cesar, entre les guerres du Sam- nium et les guerres de Sicile, bien avant par consequent d’avoir pu donner la moindre idée do l’etat de choses dans lequel l’ambition d’un Cesar et sa pcrsonnalite avaient ete a meme de se former ’? Ainsi compose, son ouvrage ne pouvait étre et n’est en effet qu’un recueil de monographies mal coherentes. Comme serie de recits isoles, il a ses merites tres reels. La critique moderne n’est pas arrivee encore a determiner avec sxlrete les sources d’Appien‘: on a constate chez lui des points de contact nombreux avec Denys d’Halicarnasse, avec Polybe, avec Tite-Live, avec Plutarque, et 1’on a cru d’abord qu‘il avait mis a profit directement ces auteurs. Un examen plus attentif a de- montre que cela etait inexact. Certaines divergences caracteristiques prouvent qu‘il a suivi d’autres auteurs, ayant leurs tendances propres. Quoi qu’il en soit, l’histoire d’Appien représente une tradition, sinon toujours impar- tiale, du moins interessante a connaitre. une tradition patriotique, moderee, cesarienne, qui arrange douce- ment les choses conformement a ses vues, en evitant les partis pris trop evidents. Appien parait l’avoir suivie docilement, parce qu’elle convenait a son tour d’esprit, a ses habitudes, a ses fonctions memes, sans dessein preconeu, mais aussi sans effort serieux de critique. Au reste, son recit est d’uu homme intelligent, instruit des affaires. S’il ne va pas au fond des choses, il les presente du moins sous une forme facilementintelligible. Exempt de passion, if a un ton d‘l1onuete homme qui se- q 1. Voir sur ce sujet dans Pauly-Wissowa l'art. cité, presque l entierement consacre a 1·é:¤.1s des sources. 4 u


678 CHAP. V. — HELLENISME ET CIIRISTIANISME duit; et comme ses jugements se tiennent d’l1abitude- dans un juste milieu, on y acquiesce volontiers: il faut examiner ses informations de plus pres, pour s‘apercc- voir qu’elles sont quelquefois incompletes sur des points importants, quelquefois incertaines ou erronees. Voile l pourquoi, a mesure que la critique liistorique est deve- nue plus exigcante, Appien a vu decroitrc son autorite. S’il contente les simples lecteurs, il laisse trop souvent dans le doutc les cliercheurs. En tant qu’ecrivain, Appien, moins pur et moins ele- gant qu’; rien, se recommande surtout par une simpli- cite qui ne manque ni d’agrement ni parfois de force '. N ’ayant point de pretentious litteraires, il n’a en vue que les faits eux-mémes. Le serieux de son esprit l‘a preserve de l’influence de la sophistique. N ulle trace de declamation dans son oeuvre, point de harangues sub- tiles ou pompeuses ni de tableaux a effet, point d’a{lec· tation d’atticisme. Si son recit manque un peu de cou- leur, il n’est pourtant ni sec ni insigniliant. Ce qui nous reste de son expose des guerres civiles nous met vrai· ~ ment sousles yeux d’une maniere interessante toute une periode de l’histoire de Rome. Il fait peu parler ses per- sonnages, et les discours qu’il leur prete, la plupart en style indirect, ne servent qu’a cxpliquer leur pensee. Sans originalite tres marquee, il a le grand merite de ne pas chercher it s’en creer une artificiellement. A eeté de l’histoire proprement dite, on voit se conti- l nuer au second siecle le mouvement de recherches qui, depuis longtemps deja, portait un grand nombre d’es i. Voyez Photius, Lvu, {ln. - Appien fut un des écrivains qui faisaient autorité pour la langue chez les Byzantins, comme le prouvent les exemples tires de lui qu’0n rencontre dans le Lexique de Suidas en assez grand nombre et dans un grammairien amo- nyme (réunis dans les Fragments).


PAUSANIAS 679 prits soit vers le passe de l’hellénisme, soit simplement vers les curiosités de l’érudition. Si nous essayons ici de caractériser rapidement quelques-unes des oeuvres qu’il a suscitées, on n’oubliera pas que, le mérite littéraire en étant fort mince, nous n’avons pas a les étudier en detail. La Greco, en ce temps, devait apparaitre, au milieu de l‘Empire, comme une sorte de musée, ou les ‘plus grands souvenirs de la mythologie, de l’art, de la civili- sation étaient représentés par des monuments célebres. Combien ces monuments étaient chers aux Grecs distin- gués, nous l’avons vu deja par l’exemple de Plutarque, si attaché de coeur a toutes les grandeurs de sa patrie. Mais ce genre d’intérét pouvait etre également senti par tous ceux que la culture grecque avait formés, quel que fut leur lieu de naissance. En fait, il n’était guere d’homme instruit, pouvant voyager, qui ne voulut visiter, au moins une fois dans sa vie, Athenes, Coriuthe, Argos, Olympic, Delphes, ces villes dont le nom seul évoquait tant d‘images et tant de souvenirs. On y venait de tous les points du monde comme en pelerinage, et, lors- qu’on y était venu, on ne se lassait point d’en enten- dre parler. Cet état d’esprit, dont nous trouvons tant de traces a travers la littérature du second siecle, s’est traduit particulierement dans l’ouvrage de Pausanias, inti- tulé Description de la Gréce (llegiéymcn; ci; 'Ellido;). Nos informations sur l‘auteur se réduisent a ceci :qu‘il écrivait son livre en 173 *; qu’il habitait en Asie, a peu de distance du Sipylc et de l’llermos, et considérait ce 1. L. V, l, 2 : 2l7 ans aprés le relévement de Corinthe. Mais il l’avait commence depuis longtemps. Le livre 1 était achevé avant qu’Hérode ne commenqat son Odéon, et ce monument était ter- miué quand Pausanias écrivit VII, 20.


680 CHAP. V. — HELLENISME ET CHRISTIANISME pays comme le sien ’; enfin qu’il avait visité, non seu- lemcnt la Grace, mais l’ltalie. peut-etre aussi la Sardai- gne, et dans une autre direction, la Syrie et l’oracle d’Ammon ’. Philostrate, dans ses Vies des sop/aisles (Il, 13), mentionne. comme un des sophistes illustres du se- cond siecle, un certain Pausanias de Césarée nommé plus haut, qui fut disciple d’Hérode Atticus et occupa la chaire de rhétorique d’Athi-nes. Vossius, et beaucoup d’autres aprés lui, ont cru que ce Pausanias n’était au- tre que le périégete. Bien n’est moins vraisemblable ’. Suidas, quicite les ouvrages du sophiste, nc fait aucune mention de la Description de la Gréce ; et d’ailleurs le style de cette relation, plutot négligé, ne saurait étre d’un des maitres de la rhétorique en vogue. De nos jours, un des éditeurs de Pausanias, Schubert, a conjec- turé que le périégete était le meme qu’un historien d’Antioche, cité par plusieurs auteurs byzantins *. C’est la encore une hypothese a rejeter: l’historien en question était d’Antioche ou de Damas, et ceux qui le citent le qualifient de chronographe habile, sans faire la moindre allusion a son ouvrage archéologique. 1. L. V, 13, 7 Z Hikonoq 6k xml Tavrélou zi; nap' iplv évozmiczmq mania En ua`; i; ·:66e lsénsvan. Et il énumere le rnarais de Tantale, son tombeau, le siege do Pélops au sommet du Sipyle et une sta- tue d’Aphrodite, en bois, que ce heros était censé avoir consacrée a Temnos. Cf. VIII, 17, 4. 2. Séjour en Campania, V, 12, 6; a Rome, VIII, 17, 4; IX, 21, 1. Description détaillée de la Sardaigne, X, 17, dont certaines parties semblent etre d’un témoin oculaire. Pour ce qui est de la Syrie, les témoignages sur l’Oronte sont tres précis, VI, 2, 7; VIII, 20, 2 et surtout VIII, 29, 3. Oracle d'Ammon, IX, 16, 1. On a cru aussi que Pausanias était alle en Arabia; mais ce qu’il sait de l’Arabie (IX. 28, 3) provient de lectures ou de récits, et tel autre passage (IX. 21) paratt prouver, au contraire, qu’il n’avait point pénétré dans ce pays. 3. Kayser, Philostrati Vitae Sophist., p. 357. 4. Schubart, Pausaniz descriplio G1·a·zciae, t. II, p. VIII. — Voir les téiuoignages sur Phistorien Pausanias dans Histor. grzeci minorcs de Dindorf, t. I, p. 154 et suiv.


PAUSANIAS 68-1 La Description de Ia Gréce est un des écrits les plus précieux que l’antiquité nous ait légués pour la con- naissance de la Greco ancienne, de sa mythologie, de sa topographic et de ses monuments. Mais la recon- naissance que tous les amis de l’antiquité ont pour l’auteur ne doit pas nous faire illusion sur ses mérites réelsn Quelle fut, on l’écrivant, son intention? Pausanias ne `semble pas avoir voulu rédiger un Guide du voyageur en Gréce a proprement parler, ni meme un Guide de I’arclze’0I0gue, car il omet quantité de choses qui eussent été utiles al’un ou i1l’autI‘e. Son livre semble bien plutét avoir été principalement destinéa ceux de ses contempo- rains qui avaient déja visité la Grece. ll se proposait de renouveler et de préciserleurs souvenirs, de compléter ou de corriger les indications des exégetes. Le voyage qu’il leur faisait faire était probablement celui qu’il avait fait lui-meme, le voyage d'un amateur qui ne se sou- ciait pas d’étre complet. Abordant au Pirée, il décrit d’abord l'Attique et la Mégaride (1. l, ’A·r·rv.xi); puis, il franchit l’isthme, visite Corinthe, Argos, Mycenes, lipi- daure (l. ll, Kopnvfmzxi), s’arréte un peu plus en Laco- nie(l. Ill, Aaxwvtzé), traverse la Messénie,dont ilraconte 1’histoire (l. IV, Meccnvtazi) et arrive ainsi en Elide;l’im- portance d’Olympie et do ses monuments justifie l’éten- due relative de cette partie do sa relation, qui a été sin- gulierement précieuse en notre temps pour les arcliéolo- gues (l. V et VI, ’H)ruxi); il parcourt ensuite l’Acha'a°e en rapportant les grands faits de son histoire, ce qui l’amcne a parler aussi incidemment de l‘lonie, colonisée en partie par les anciens liabitants de l’.Egialée (l. ’lI, ’AZatx.é); il acheve l‘exploration du Péloponnese par l‘Arcadie, a propos de laquelle il s’étend sur Philopoe- men (1. VIII, ’ApxzSs.x.¤i). Revenant alors dans la Grece oontinentale, il visite d’abord la Béotie; Thebes l’y re-


682 CHAP. V--- I-IELLENISME ET CHRISTIANISME tient particuliérement, avec ses souvenirs de la T lzébaide, des guerres médiques, d’Epaminondas, et ses monu- ments; il rayonne de la dans les villes du voisinage, a Platées, Délium, Anthédon, Orchoménc, Tanagra, etc. (l. IX, Bctwnxé) ; onlin il se rend cn Phocide, ou Delphes l’attire et le séduit; la descri_ption qu’il en fait est cn quelque sortc le guide des fouilles qui s’y exécutent de nos jours ; et son récit do l’expédition des Gaulois nous a conservé un curicux épisode de notre histoire nationale (1. X, •I>¤uu.xé). La sc termine son voyage, laissant de cété, a notre grand regret, toute la Gréce occidentale et septentrionale, Acarnanie, liltolie, Epire, région du Pinde central, Thessalic. En composant cette description, Pausaniasacertaiue— ment suivi de prcs des écrivains antérieurs, qu’i'l ne nommc pas *. Pour l’arcbéo1ogie, son principal guide n’a _ guere pu étre que Polémon le Périégéte 2, dont les ceu- vres, devenues classiques, avaient été abrégées a l’usage des voyageurs; Pausanias présentc des omissions frap— pantes it propos de tous les monuments notables posté· rieurs au temps dc Polémon °. Pour la topographie, il a emprunté beaucoupa Artémidore; pour l’histoire, a Is- tros. Par lui—mémc, il n’avait ni le gout ni la méthode des vérifications minutieuses, des recherches patientes, des déchitfremcnts d’inscriptions. ll aimait lc travail i tout fait. Mais il a eu du moins le mérite de puiser a de bonnes sources, et il nous a conservé quantité do rensei- gnemcnts de valeuren lcs incorporanta son exposé. Qu’il cut d’ailleurs beaucoup lu, en particulier les anciens poetes, c'cst ce qu’attestent toutes les parties dc son ou- vrage. Il cite surtout les vieilles épopées perducs, parfois i. Kalkmann, Pauscmias der Perieget ; Untersuchungen uber seine Schriftstellerei und seine Quellen, Berlin, i883. 2. Voyez plus haut, p. 119. 3. Wilamoxvitz-Moellcudoril`, Hermes, XII, 346.


PAUSANIAS» POLYENOS 683 peut·étre d’apres d’autres, mais souvent aussi d’apres ses lectures personnelles. Du reste, pas plus de sens artistique que de ve- rilable science. Ses descriptions des chefs-d’oeuvre de l’art sont seches, terre a terre, dénuées de tout senti- ment personnel. ll note des faits, explique et commente les sujets traités, raconte des anecdotes sur les artistes, mais apprecie peu, ct prcsque jamais par lui·méme. ll était de ceux qui visitent les choses célebres, moins pour les voir, que pour dire qu’ils les ont vues. ll pre- nait des notes, mais il ne pensait pas. L’écrivain, natu- rellement, ne pouvait guere étre supérieur at l’observa- teur. Il s’exprime sans elegance naturelle, avec un laissor aller ou l’on croit sentir comme une vague imi- ·tation d’Hérodote. Son plus grand mérite est de nc pas enjoliver lcs choses par une rhétorique prétentieuse. Sa maniere, simple et seche, laisse paraitre une sorte de naf- veté, moitié naturelle, moitié calculée, ou entre comme élément principal la médiocrité foncibre de son esprit. S’il parlait de sujets qui n’eussent pas en eux—mémes leur intérét, il serait insipide; mais son ouvrage est si instructif qu’en le lisant on oublie de le juger 5 par la variété des informations, c’est un fonds qu’on n’épuise jamais. Rangeons également dans cette catégorie tres modeste, mais plus bas encore, un certain nombre d’érudits et de polygraphes, dont les oeuvres, perdues pour la plupart, touchaient soit a diverses parties de l’histoire, soit plus spécialement a la mythologie. D’aburd un simple collectionneur de faits historiques, le macédonien Polyaznos, de qui nous possédons encore l'ouvrage A peu pres complet sur les Buses de guerre (E··:p¤¤:··»,y¤?;p.¤z·r¢z), en 8 livres, dédié aux empereurs Marc- e l l


681 CHAP. V. — HELLENISME ET CHRISTIANISHE Aurele et Lucius Verus *. C’est un simple recueil de 900 récits, empruntés A divers historiens, particulierement A Ephore et A Nicolas de Damas, dont les histoires uni- verselles se pretaient. par leur longueur meme A étre ainsi dépouillées’. Nulle recherche originale, nulle crili- ° que, nulle expérience pcrsonnelle des choses de la guerrei'. L’auteur n’a voulu qu’oH`rir A ses lecteurs des récits amusants ou intéressants. Ces récits, il n’a méme pas chorché A les grouper d’une maniere intelligente; _ l’ordonnance du livre est fondée sur des ressemblances purement extérieures ; ruses des Romains, ruses des Macédoniens, ruses des barbares, ruses des femmes, etc. Le seul mérite de cet amalgame, c’est qu’il nous a transmis un certain nombre de faits dont 1’histoire ne peut se désintéresser. A Pol &[lOS, on eut °0indre uel ues re résenlants Y . P J q . 9 . contemporains de Ia littérature mihtanre, sur lesquels nous n’avons pas A insister. Apollodore de Damas, célébre architecte, A qui Trajan confia l’exécution d’un grand nombre de ses édifices, avait composé un écrit dédié A l’empercur Adrien et intitulé Poliorcéziques (Ho7nopx·n· md). ll nous en reste un extrait *. — Vers le meme temps, un certain Elien, qui nous est d’ailleurs A peu pres inconnu, écrivait une T héorze de la tactique (T¤ur.1·•x~i; Oaupiu), dont le style soigné, bien que parfois obscur, denote une veritable culture littérairei. 1. Ms. principal Laurenlianus, 56, 1. — Edition en usage : Polya- nus, rec. Wolii`lin·Me1ber, bibl. Teubner. 2. Melber, Ueber Quellen und Wert derSl1·alegemensammlung Polyams (Jahrb. f. Phil., Suppl., XIV). Von Knott, De fide et fonlibu: Polyzui, Lipsiae, 1883. 3. Il était avocat. Voy. l. VIII, préface. 4. Vescher, Poliorcétique des Grecs, Paris, 1867, p. 137-193. Cf. La- coste, Revue des Etudes grecques, t. III, p. 230 et suiv. 5. Edité par Koechly dans ses Kriegesehri/lateller, Leipzig, 1895, 2• partie. Sur les rapports de la tactique d’Elien avec celle d’Ar· I rien et sur les auteurs suivis par Elien, voir plus haut, p. 665. I L


HERENNIUS PHILON 685 Un nom plus important est celui du syrien Herennius Philon, qui se {it connaitre dans la premiere moitié du second siecle 1. C’etait un érudit, qui semble avoir dd sa fortune a la protection du consul Herennius Severus, i` de qui on croit qu’il prit son pr(·nom. Il composa un ecrit Sur le régne d’Hadrien, sans doute un panegyrique, qui n’a laisse aucune trace. Un traite étendu Sur l°ac- guisilion el le choix des livres (Hcpi netsw; mi éxloyiiq Btglienv), en douze livres, egalement perdu, donne lieu de conjecturer qu’il dut exercer quelque part les fenc- tions de bibliothecaire'. Son ouvrage le plus important lj etait un immense recueil, en cinquante livres, Sur lcs ville.; el les lzommes remarquables que clzacune d’elles a . produits. Il nous en reste un certain nombre de frag- ments, disperses dans Etienne de Byzance°. C’etait une sorte d’encyclopedi·e, a la fois geographique et biographi- que, on les collectnonneurs des ages suivants, en partn- culier llesychios de Milet, se sont fournis de renseigne· ments. Elle dut satisfaire la curiosite des coutemporains, · facilement attiree vers les repertoires de cette sorte, ofn l’on trouvait de tout sans se donner de peine. Cet erudit e'·tait aussi un poleuniste. Dans un ¢'·c·rit perdu, intitule Histoire paradoxale (Hapidoiog i.•:1·0p£1)*, il s’etait plu a faire ressortir un certain nombre de contradictions {la- grantes entre les temoignages des historiens grecs; la 1. Suidas, £>.wv B66>.¤o;. La notice repose sur des renseignements evidemment altéres quant a la chronologie. Mais on peut accepter la date de naissance (yéyovcv in`; zdw xpevwv rciw éyyiag Nepwvog), d'a-_ pres laquelle la vie de Pbilon aurait commence approximaiive- ment en 70. Il aurait eu par consequent 68 ans a la mort d’Adrien. Cf. Suidas, "Eppnnno: Bqpeno;. — Voir Milller, Fragm. Hist. grae., t. III, p. 560. 2. C’etait, a ce qu’il semble, une sorte de Bibliogra_:•hie générale, par ordre de genre. Le 1X¤ livre traitait des 'Iarpmé. Voir Muller, p. 576. 3. Didot-Milller, Frag. His!. grae., III, p. 573. 4. Ibid., Fr. 1, { 6 et Fr. 10.


686 CHAP. V. — IIELLENISME ET CHBISTIANISME tache était facilc; le mérite cut été de s’en acquittcr méthodiquement et de tirer de cette enquéte des con- clusions sur la maniere d’écrire l’histoire. ll ne semble pas que Philon s’en soit aporcu. C’est dans des disposi- tions analogues qu’il composa l’ouvrage auquel son nom a dd surto ut dc survivrc, A savoir l’Hist0{re des Plzéni- i cien.s,'en neuf livres(<1‘owtzt>:·}; icropia) *. Cette histoire, il la donnait pour une traduction du prétendu Sanchonia- thon, philosophe de 'l`yr ou de Sidon ou de Bérytos, plus ancien que la guerrc de Troie’. Elle traitait des origi- nes divines selon les Phéniciens, cosmologie et mytholo- gie. Au dire dc Philon, la vérité sur toutes ces choses, antrofois recueillie par un certain Taaut (Ticwvog), avait été altérée dans les livros sacerdotaux; Sanchoniathon l’avait rétablieg et lui, Philon, avait eu la bonne fortune- de retrouver ces écrits véridiques, qu’il se faisait un devoir do donner au public en les traduisant du phéni- cien en grec. Il nous reste de cette prétendue traduction d’importan‘ts fragments, conservés surtout par Eusehe .` (Prép. Evang., l, c. 9 et 10 ; IV, c. 16). L’auteur est un évhémériste décidé; A la maniere d’Evhémere, il trans- formo toute la vieille mythologie phénicienne en unc histoire do convention, dans laquclle les dieux devien- ncnt des hommes. Ilérennius Philon avait·il inventé de toutes pieces son Sanchoniathon, ou bienl’avait-il em- prunté A d’autres historiens inventeurs? On ne saurait le dire. Quoi qu’il en soit, son ouvrage est resté important pour les études phéniciennos; car, tout en arrangcant les vieilles traditions, il s’en fait le témoin '. Du reste, dans sou intention, son livre était surtout, A ce qu’il semble, une attaque indirecte contre la religion hellénique ; car 1. Fragments réuuis dans Didot·Miil1er, ouv. cité. p. 563 et suiv. 2. Suidas, 2ay;(ww.¢i0mv. Cf. Eusébe, Prép. évang., I, 9. 3. Movers, Ueber die Religion d. P/zoenizer, Bonn, 1841, p. l38. Cité dans Didot·Mt1ller, p. 562, eu note. I L 1


HERMIPPE DE BERYTOS, PHLIZJGON 687 celle-ci, selon lui, proveneit origineirement de l’Egypte et de le Phénicie, et ce qu’il diseit des croyences pho- niciennes s’étendeit einsi 21 le croyence grecque‘; per le, il se rettacheit at lelittéreture sceptique et incrédule. Quent e son mérite littéreire, ce qui nous rcste de lui prouve esscz qu’il éteit fort mediocre: le style des freg- ments est celui d’un exposé quelconquo, sans rien de personnel ni de distingué, on ebondent les néologismes de le lengue du temps. Hérennius Philon eut un imiteteur en le personne d’un certein llermippc de Bérytos'. Permi divers ouvre- ges d’éruelition qui lui sont ettribués, mentionnons seu- lement l’écrit Sur les csc/aves qui se sont distingués par lcurs connaissances (Hzpi ·:·G'w Stawpzslpivrwv lv vcandeiqn $o6M>·:), qui e été mis lergement in contribution per les

 dictionneiros biogrephiques des siecles suivents. q

Phlégon de 'l`relles e un pen plus de notoriété ; peut- étre1’e—t—il méritée, comme chronogreplne tout eu moins 3. Atfrenchi de l'empereur Adrien, il compose, vers le fin de son regne, une chronologie, intitulée O/ympiades ('Olupntéda; ou xpovtmi), en seize livres,fqui fut plus terd ebrégée en huit. ll nous roste quelques fregments, soit de l’ouvrege lui—méme, soit de l’ebrégé‘. Autent qu’on peut. y deviner le forme de le composition, c’éteit une essez séche nomenclature. evoc des récits introduits e titre d’explicetions, ct force orecles cités it tort et e tre- vers 5. D'eilleurs, ni critique personnelle, ni ombre de me- ritelittéreire : une simple série de feits et do detes, qui fut utilisée per Julius Africenus. Du méme Phlégon nous evons eussi quelques fragments d’un recueil de Prodiges U1. Ft-. 1, § 7. Cr. 2, 3 0. 2. Suides, "Epuzmgoc Bv;p·5·:to;. Voir Didot-Milller, Fr. Halal. gr., t. III. p. 35, note. 3. Suides. ¢l•l£ywv ·:p1))r.¢zv6;. Photius, c0d. 97. 4. Fragm. Hist. grzc., t. III, p. 602 ct suiv. _ 5. Photius, pass. cite.


688 CHAP. V. - HELLENISME ET CHRISTIANISME (Guupaciwv ¤·uv¤tywy·h)' ; étrango collection d’inoptics ra- masséos_un peu partout; l’autour s’y fait jugor par lo soin qu’il proud d’assigncr une Ldate préciso it chacuno dos énormités qu’il rapporto. Enlin, on lui attribue en- core un potit opusculo intitulé De ceux qui ont vécu lang- temps(Hept Mux.po’3iwv), qui, sous sa formo actuelle, n’est qu’une liste do noms répartis on categories? Lo gout, tres répandu alors, do savoir boauooup do chosos médiocromout utilos était la principalo raison d'étro do tols écrits. On comprond combion ce gout so prétait it otro oxploité par dos gens liardis ot sans scru- pules, capablos de tout pour so fairo une réputation do savants. Sous '1`rajan et Adrien, parut justemont un de cos charlatans d’érudition dont lo nom out quelquo éclat. Ptolémée, dit Chomnos, d’Aloxaudric, iils d`llé- phestion, out pour métier do fabriquer toute sorte d’ar· ticles do littérature prétenduo savanto, soit on proso, soit on vers ’. Suidas cite do lui, ontro autres ouvra- ges, un dramo historiquc intitulé lo Sphinx, un poomo épique on vingt-quatre chants, l’Anth0mére (’Av06p.·npo.;), un écrit Sur l’hist0ire paradoxale (Hopi 1mpa36Eou tcm- p£¤t;),toutos muvres perdues et sans douto peu rogretta- bles. La soule que nous connaissions, grace a un résumé détaillé do Photius‘, c'ost celle qu’il avait intituléo Has- toire nouvelle pour s’irzstruire sur bcaucoup de chases (`H zi; ·r:o}.up.a9£¤w xauviu icropiu), on sept livres. On pouvait, dit Photius, y apprendre on peu do temps quantité do choses cumiouses, disporséos un peu partout, qui au- [ raient demandé toute uno vie do labour a qui out voulu q les rocuoillir par lui-meme. Cos chosos curiousos, rela- l 1. Publié égalomont dans los Frag. Hist. grzc., a la suite des Olym- piadcs. Diels (Sibyllinische Blwilter, Berlin, 1890) y a retrouvé 70 vers (ch. x), qui semblent otre dos oracles sibyllins. 2. Ibidcm. 3. Suidas, IITOxE|.LCl.0€ 'A)t¤E¤v6pc6;. 4. Photius, cod. 190.


PTOLEMEE GHEMNOSQBIBLIOTH. D°APOLLODORE 689 tives a des points de mythologie ou d’histoire, c’étaient pour la plupart des inventions absurdes ‘. L’auteur les avait assemblées sans ordre, dans ce recueil dénué d’ailleurs de tout talent littéraire ’. Son livre était dédié a une femme, Tertulla, d’ou l’on peut conclure qu’il s’adressait spécialement aux gens du monde, atteintsde la manie du pédantisme. Nous touchons la a un des ridicules de ce siecle. D’au· tres ouvrages, qu‘il est diflicile de dater exactement, nous laissent entrevoir une tendance analogue sous une forme plus légitime. La connaissance des mytlnes, mal distinguée de celle de l’histoire, passait pour chose in- dispensable a quironque se piquait d’une bonne education. Comme on ne lisait plus guere les vieux poétes épiques, sauf llomcre et llésiode, le besoin s’(·tait fait sentir de- puis longtemps de réunir dans des Cycles en prose tout ee qu'i1s avaient raconté. Des la fin de la période alexan- drine, comme on l’a vu, de telles wuvres avaient pris naissance. Nous avons parlé ailleurs de Denys le cyclo- graphe. Ces manuels de mytlnologie ne devaient pas avoir moins de succes sous l’empire. -— Le plus célebre est celui qui est venu jusqu‘a nous sous le titre de Bi- ernorntom: u’Ar·o1.1.oponr:, du a une fausse attribution du manuscrit qui nous l’a conserve! La critique moderne a prouvé jusqu’a Pévidence que ce livre ne pouvait étre l’oeuvre du célebre cbronographe athénien dont il a été question plus baut*. On ne peut que le rapporter ap- i. Voir le jugement de Photius, au début de son résumé: 'Exu Zi 1:¤70.& nai rcpauéén nal xaxénhcta, etc. Cf. Hercher, Jahrb. fdr Philol., Suppl. I, 269-293. 2. Photius, ibid. Z o68° cicufog rip: ).£Ew. 3. Pour la Biblioth. d'Apol1odore, consulter l'importante préface de R. Wagner en téte de son édition (voir ci·dessus, Bibliogra- phie) et l’art. de Schwartz dans Pauly-Wissowa, I, p. 2875 et suiv. 4. Robert, De Apollodori bibliolheca, diss. 1873. Cf. Schwartz, De scholiis Iwmericis ad hisloriam fabularem perlinenlibus (J al1_rb. f. Phil., Hist. do la Litt. grecquo. - T. V. [L4


690 CHAP. V. — HELLENISME°ET CHRISTIANISME proximativement aux premiers siecles de l’Empire. (Pest un expose systématique des généalogies des dieux et des heros, destiné sans dout.e a étre lu et consulté par tous ceux que les longues recherches auraient effrayék Ils avaient la sous la main, en un tout petit volume, ce qu’il leur était, nécessaire de savoir. Le seul mérite de 1’ouvrage était d‘étre commode. S'il a paru précieux aux . mythologues modernes et s’il s’est fait une reputation parmi eux, c’est qu’il est resté pour nous comme le té· moin indispensable d’une quant ité de traditions, ou per- dues, ou mal attestées. — On rapporte généralement au meme temps, sans indices bien probants d’ailleurs, le pe- ‘ tit opuscule d’Antoninus Liberalis, intitulé Recueil de I métamorplzoses (M&·r¤p·0p<pu36&0>v wvaywyn), qui appartient i en tout cas par sa nature Ei la meme classe d’ouvrages. On y trouve réunies, sous forme de pet.its récits en prose passablement secs, quarante—et-une des métamor· phoses qui avaient été racontées par divers poetes, plus i spécialement par Nicandre dans ses 'E·cepov.06p.av¤t’. Ouel- ques modernes ont pensé que c’était la un livre de classe. ll paraifplus probable qu’il s’adressait, comme le prece- dent, at ce public lettré qui avait besoin d’érudition ex péditive. En insistant sur de telles oeuvres, nous nous écarte· rions de notre plan. Mais ce savoir futile et mediocre , est un des traits de 1’hellénisme du temps; on ne pou- i 1 vait omettre de le signaler. Suppl. XII) et Bethe, Quazstioncs Diodorcaz mythographae, diss. Gott, ` i8l;?·La question des sources, fort difficile, n’est encore qu'ébau· { chée. Voir l’art. cité de Schwartz dans Pauly-Wissowa. 2. Les sources sont indiquées dans le ms. unique qui nous a i conservé la Euvaympj. Ces indications semblent étre l,(Bl1'1‘8 d’un ` scoliaste; elles sont incomplétes. { .4 '


III

Nous avons vu plus haut ce qu’était la philosophie grecque a la mort de Plutarque. Remarquable dans la direction morale, elle se montrait dans le reste sans originalité et sans puissance. ll en est a peu pres de meme pendant toute la fin du second siecle. Ce qu`elle 0f1`re alors d'intéressant pour l’historien ele la philosophic, ce sont les premiers symptomes du mouvement néoplato· nicien qui se déclarera au siecle suivant ; mais ces symp- l tomes, indécis encore ctconfus. disperscs dans des oeu- vres perdues, se dérobent it la critique littéraire. Nous passerons done vite sur cette littérature philosophique : elle ne doit figurer ici que pour mémoire.

La transition du platonisme proprement dit au néo- platonisme est intéressante a suivre chez les commen- tateurs de Platon qui se sont fait alors un nom. Les plus célehres sont Albinos, Atticos et Théon. — Albinos, éleve de Galus, enseignait at Smyrne vers le milieu du siecle, sous Antonin, et il y cut pour éleve, en 151, le jeune Galien, qui devait s’illustrer bientot comme me- decin. Il semble avoir écrit un grand ouvrage Sur les _dogmes de Platon (llepi new llkémvn épaozévmv), d’ou les deux morceaux que nous possédons de lui ont été pro- bablement détachés. L’un est un Prologue ou il délinit le dialogue et discute l’ordre des écrits de Platon (’A)t€€vou eioaymyh ei.; rob; Illdrwvo; Swzlciyoug) ; l’autre, qui nous est parvenu sous le nom altéré d’Alkinoos, olfre un exposé sommaire de la philosophic du maitre (’A)tx.w6ou 3•.3zox¤Oto¢.6; ·:·63v Hliwveg Soypd-rwv) ’. La doctrine pla- E tonicicnne y est mélangée d’éléments empruntés au peri-

 L Ces (lGlX IIIOFOGRIIX SB tl'Ol1V6'llZ tl3.I`l8 I3. plllpilft des édll.lOllS

de Platon, notamment dans le Platon d’Hermann, t. VI (Bibl. Teubner). -


692 CHAP. V- — HELLENISME ET CHRISTIANISME

patétisme et au stoïcisme ; éclectisme qui est justement un des signes avant-coureurs du néoplatonisme ‘. —- Atticos, d’aprés la chronique d’Eusebe, était en pleine réputation dans les dernieres années du regne de Marc·Auri·le (vers 175). Ses commentaires sur Platon nous sont conn us par quelques citations, et il nous reste dans Proclos des extraits de son Explzcation du Timée 2. Eusebe nous a conservé en outre des fragments d’un écrit de lui, de titre incertain, dans lequel il semble avoir cherché in defendre le platonisme pur contre l’invasion de certaines idées aristotéliciennes ’. Infidele en cola a1’éclectisme du temps, il s’y rattachait cependant en faisant large part a l’éIément stoleien; et d’ailleurs, ce qu’il excluait surtout, comme aristotélicien, c’était ce qui s’opposait a la tendance mystique, de plus en plus prédominante dans le p1a1onisme*. —Théon de Smyrne s’appliqua a éclaircir et a commenter la partie mathématique des écrits do Platon. Nous possédons une partie au moins de ses commentaires (Tcl xwrcl ¤ipt9p.m·v.x.·kv xphctpx ai; rkv ·r¤6 Illi- wvo; aivéyvwcw) 5, et son livre sur l’Astronomie ‘. Dans le premier de ces ouvrages se marque fortement l`influence que les spéculations systématiques des néopythagoriciens tendaient a exercer sur l’école de Platon’. Le second parait emprunté en grande partie a un écrit péripatéticien et atteste, lui aussi, la tendance qu’avaient alors les diverses doctrines a s’amalgamer ’.

1. Zeller, Ph. d. Gr., t. V2, p. 212 et suiv. ; Freudenthal, Hella. Sludien, HI, 322 et suiv.

2. Proclos, 87 B. 315 A.7,C. 30D. 63 G, D. 129 D. 187 B. 234 D.

3. Eusébe, Prép. évang., XI, 1-2; XV, t-9.

4. Zeller, Ph. d. Gr., t. IV ¤, p. 808.

5. Theonis Smyrnaei philosophi platoniri expositio rerum mathematicarum ad legendum Platouem utilium, rec. Ed. Hiller, Lip-size, 1878 (Bibl. Teubner).

6. Theonis Smyrnaei liber de astronomia, Paris, 1849.

7. Zeller, Ph. d. Gr., t. V 2, p. 212.

8. Voir, dans l’éditi0n citée de l'Astronomie de Théon, la dissertation de H. Martin. CELSE 693 Du meme fond de philosophic precede un des livres curieux do ce temps, celui que le platonicien Celse avait écrit contre le christianisme, sous le titre d’E.z·- posé de la vérité (`A1·n9·h; léyo;). Nous ne eonnais- sons rien de la personne ni de la vie de l’auteur *. Quant a son livre, bien que perdu, il a pu etre restitue en par- tie par les citations qu’en a faites Origene en le refu- tant 2. Autant que nous pouvons encore en juger, c’e- tait une oeuvre de discussion acerbe, mais serieuse, qui marque une date dans l’|iistoire morale de Pbellenisme. Pour la premiere fois, il se sentait menace, quoique va- guement encore, et il eprouvait le besoin de se defen- dre. Celse a vu, avec un sentiment qui parait avoir été un melange d’inquietude, d’impatience et de pitie, le mouvement qui commencait a entrainer vers le chris- tianisme beaucoup d’esprits hésitants ’. Ce mouvement, avec ce qu’il comportait de l`oi, lui aparu une sorte d’a- bandon de la raison; et c’est de ce point de vue tout hellenique qu’il le juge. Si l`on essaie de grouper ses ob- . jections en négligeant les details, les points essentiels de sa critique paraissent avoir eté les suivants. D’abord, la · notion fondamentale du christianisme, celle d’un dieu fait homme, lui est inintelligible : il la combat, histo- riquement et logiquement, par la discussion des te- 1. Sur Celse, les principaux ouvrages a consulter sont : Baur, Kirchengesc/aichte, 1,382-109 ; Keim,CeLsus Wa/are: Wort, Zurich, 1873; Pélagaud, Etude sur Celse, Lyon, 1878; Aubé, Le Discours veritable dc Celse, Paris, 1878; O. Heine, Philo!. Ab/zandl. zu Ehren Mart. Hert:.,1S88, p. 197-214. Cc dernier parait avoir etabli qu’il est im- possible de confondre le platonieien Celse avec l’epicurien du meme nom auquel Lucien adéilié son Alexandre. 2. Keim, ouv. cité, a depouillé les huit livres du traite d’Origene contre Celse et en a tire le pamphlet de Celse, morceau par mor- 098ll. 3. L’Ab;0iq; léyo; parait avoir été écrit dans les derniéres an- nées du régne de M. Aurele, cn 177-US, selon Keim (p. 261 sqq.) et Pélagauj (p. 189 sqq.).


694 CHAP. V. - HELLENISME ET CHRISTIANISME moignages qu’elle invoque et par celle des idées qu’elle implique. Puis, au dela du récit évangélique, il découvre dans le christianisme une conception du gou- vernerncnt du monde qu’il ne peut accepter : c’est celle d’un Dieu qui se conduit par des decisions changcantes et particulieres 5 conception a laquelle il oppose son dé- terminisme rationaliste. Enfin, considerant l’intéret public, il s’inquiete, en politique réfléchi, de cette reli- gion qui n’a point de patrie, et il estime qu’il est bon que les hommes restent attachés au culte de leurs pe- res, a leurs coutumes, a leurs dieux locaux et natio- naux, en d’autres termes, que la religion, tout en se fai- sant philosophique, s’arrange des formes anciennes et particulieres qui se sont transmises d’age en age. Ce sont la, comme on le voit, d’intéressantes et sérieuses pensées 5 et si, d’une part, ellesjettent une vivo lumiere sur l’hellénisme du second siecle, de l’autre il est cu- rieux de noter combien elles font ressortir les ressem- blances de la philosophie grecque avec le rationalisme moderne. A coté de ces platoniciens, une place importante ap- partient, dans l’histoire des idées de ce temps, au py- thagoricien Nouménios, d’Apam6e en Syrie i. (Test, de tous les penseurs qui ont vécu au siecle des Antonins, celui qui doit étre considéré comme le précurseur le . plus immédiat du néoplatonisme. Un de ses principaux écrits avait pour titre Comment l’A cadémie s’est éloignée de Platon (Hapi vb'; ·rG>v ’Ax.ar.3·ny.¤tiZx.Giv rape; Hléwva Sm- crécwg). Un autre, en trois livres au moins, traitait du 1. On ne sait rien de sa vie. La courte notice de Suidas (Newi- vm; ’A·::ap.e6;) n’en iixe meme pas l’époque. Mais celle·ci résulte ap- proximativement du caractére de sa philosophie et de ce double fait que 1ui·méme est nommé pour la premiere fois .par Clement d’A1exandrie, et que son disciple Harpocration fut aussi l’éléve d’Atticos, qui enseignait, comme on l’a vu, sous Marc·Au1·éle. `


l NOUMENIOS» MARC·AURli3LE 695 i Bien (Hep?. ·raZycz9¤G) ’. Dans ces écrits, et peut-étre dans “ d’autres que nous ne connaissons plus,il s’attacbait a eta- blirquela vraie doctrine de Platon était identique a celle de Pytbagore,et que cclle-ci a son tour ne se distinguait pas de cello des sages de l’Orient, Brahmanes, Mages, Egyptiens et Juifs. Il avait en particulier la plus vive ad- miration pour Moise, en qui il trouvait toutes les idées de Platon zsi bien qu’il ne craignait pas d‘appeler ce phi- losopbe << un Moise parlant attique » (Mwucig &·:·—:zx.iZ[wv)’. La tendance vraiment néoplatonicienne de Nouménios consistait a distinguer, d’abord un dieu supreme, sim- ple, immuable, sans relation avec la matiere, puis un second dieu, participant a la divinité du premier, mais inférieur, intermédiaire entre lui et la matiere, et enfin un troisieme, qui était le monde 3. Il ue lui a manqué que de développer ce systeme dans ses détails pour faire d’avance l’oeuvre de Plotin. Mais aucun de ces philosopbes ne présente, au point dc vue littéraire, un intérét comparable a celui qu‘excite Marc-Aurele. Car, entre tous, il est le seul qui ait écrit un livre ou se révele un homme. La vie de Marc-Aurele appartient a l’histoire poli- tique‘. Nous n’en rappellerons ici que les dates prin- cipales. N6 en 121, a Rome, d‘une illustre et ancienne 1. Ces titres nous sont donnés par Eusebe (Prépar. évang. XIV, 4, 13, et IX, 7 et S, 1), qui nous a conserve dans ces passages d’importants fragments de Nouménios. 2. Clement, Strom., I, 22, 150 I TE ycip écn II).ai·cwv H Mwuci; circs- xifjmv ; 3. Zeller, Ph. d. Gr., t. V 2, p. 216 et suiv. 1. Sources principales: son livre Iii; éauvév; ses Lctlres; Dion Cassius, abrégé et fragments du l. LXXI; Hérodien, T7); p.¤·r& Mcip- xou Baczksiaqlcropuhv I, 2-4; Jul. Capitolinus, Vita Marci Anlonini philosophi ; Suidas, Mdpxo;. —— La vie de M. Auréle est étudiée en détail, avec renvoi aux sources et indications bililiograplniques, dans Pauly·Vissowa, art. 1I.Annius Verus (t. I, p. 2279). L’ou· vrage d’ensemb1e le plus céléhre sur Marc-Aurcle est le volume de Renan, Marc-Auréle et la fin du monde antique, Paris, 1883.


I I { 696 CHAP. v. — HE1.LEN1SME ET CHRISTIANISME g famille (la gens Annia), Marc-Auréle fut remarqué, tout enl`ant,par l’empereurAdrien, qui l’aimait pour son ingénuité. En jouant surle nom de son pere,Annius Yerus, _ il se plaisait A l‘appeler Verissimus. Un peu avant sa mort, en 138, quand il se décida A désigner Antonin pour son héritier, il lui ordonna d’adopter le jeune homme, alors Agé de dix-huit ans. Sous Antonin, de 138 A 161, Marc-Auréle vécut dans la maison impériale, avec la qualité de fils adoptif de l’empercur et d`héritie1· présomptif. Lorsquc Antonin mourut, an 161, il devint - empereur A son tour et régna pendant dix-neuf ans, de 161 A 180, d’abord associé avec son frére d’adop- tion, L. Vérus, de 161 A 169, puis seul, et enlln, A par- tir de 177, avec son iils Commode, qu’il avait appelé A partager le pouvoir. Ce qu’il fut_comme homme, tous ceux qui ont parlé de lui dans l’antiquité l’ont attesté. Selon le mot de Ca- pitolinus, il vécut en philosophe depuis son premier jour jusqu’A son dernier (C. 1 : in omni vita philoso- plzanti vi2·o)._DAs son enfance, ses hautes qualités mora- les se révélérenl, et l’applicAtion constante de toute sa vie fut de s’améliorer lui-méme. Instruit par les maitres les plus illustres du temps, il lui fut impossible, malgré sa bonne volonté, jointeA l’inIluence d’un Hérode Atticus et d’un Fronton, de se donner do coeur A la rhétorique. La philosophic l‘attirait invinciblement: il fallut qu’il lui abandonnét toute son Ame. Il fut l'élevc de plusieurs philosophes de sectes diverses, parmi lesquels il est juste de elistinguer Sextus de Chéronée, le neveu de Plutarque. Mais, de bonne heure, le stoicisme le prit, et il le garda jusqu‘A la {in. Ses vrais éducateurs furent N les deux stoiciens Apollonios de Chalcédoine et Junius Ilusticus. Au reste, il était de ceux qui se font surtout par eux-memes. L’homme qui se montre dans son livre s’est formé par la vie intérieure, par l‘observation


I MARC·AURl:`11..E 697 ‘ constante de soi-meme, par un désir ardent de la per- fection, qui était le fond de sa nature. , _ Les écrits qui nous restent de Marc-Aurele sont les uns en latin, les autres en grec. Romain de naissance, il semble que le grec n’aurait du étre pour lui qu’une langue étrangére. Pourtant il n’en est rien. S'il écrit en latin a Fronton, il écrit en grec quand il se parle a lui-méme, quand il se met seul en face de sa conscience ; et la faqon dont il le fait prouve qu‘il n’y apporte au- cun effort ni aucun apprét_.C'est que le grec, étantlalan- gue de la philosophie, a été celle de son education mo- rale. Bien la qui ressemble a un jeu de lettré, a une transposition artificielle de la pensée. Marc-Aurele, qui est romain dans la société et dans son role ofiiciel, est vraiment grec comme penseur et comme moraliste. C’est en cette langue que ses maitres lui avaient révélé tout d‘ahord le bien, les regles de laconduite, toute la sagesse et toute la vertu ; c’est en cette langue que sa conscience continuait a lui parlér et qu‘il lui répondait instinctive- ment. Laissons donc de cété la correspondance latine, quel- que intéressante qu’elle soit d'ailleurs ', et allons droit aux Pensées (Tai ai; éxurév.) Ce petit volume, aujourd’l1ui divisé en douze livres 2, semble avoir été écrit par Marc-Aurele, au jour le jour, dans les derniéres années de sa vie. Le premier livre, achevé au bord du Gran chez les Quades, est postérieur a 166, probablement meme a 169, mais antérieur at 176, date de la mort de F austine (1, 17). Le second, composé 1. .11. Cornel. Fronlouisct M. Aurelii imperaloris epistulm. rec. Naber, Lipsize, 1867; une partie de cette correspondance a été étudiée par M. G. Boissier, La jeunesse de M. Auréle et les lellres de Fronton, Rev. des Deux Mendes, 1•¤· avril 1868. 2. Cette division est déja signalée par Suidas. Elle n’est autorisée qu’en partie par le Vaticanus A. Il est fort douteux_ qu’elle re- monte a l'origina1. t


698 CHAP. V. — HELLENISME ET CHRISTIANISME Ei Carnuntum, a di] etre ecrit entre 170 et 174. Le hui- tieme est en tout cas posterieur at 169, date de la mort de Verus (voy. 25 et 37). Comme doctrine, les Pensées n’ofI`rent rien d’original. La philosophie qui s’en degage est celle des Stoiciens de ce temps, en particulier d’Epictete, que Zlarc-Au- rele a bien conuu par les Entrctiens d'. rien et le Ma- nuel. Du reste, le gout de la recherche lui est plus etranger encore qu‘a aucun des autres philosophes eon- teniporains. Pour fond de croyance, un acte de foi en- vers la raison et la bonte divine. Bien n’existe, rien ne se produit, qui ne serve au bien commun. Si l’individu se croit lese, c’est qu’il ignore le dessein universel, au- quel sa souffrance contribue. Le philosophe, lui, croit de toute son ame a ce dessein, bien qu’il ne puisse ni l le comp1·endre ni le deviner; persuade qu’il est sou- verainement bon, il s’y associe sans reserve. D’ailleurs, le seul mal reel, c’est Ie mal moral, celui qui vient de la volonte. Or, selon le mot d’Epictete, personne ne peut nous prendre notre volonte (}.·g;c·riqg rcpeaupécawg ob ytvarat. Xl, 36). Mettre cette volonte en accord avec les pres- 1 criptions de la raison, qui est dieu en nous (1-6 év cot Qstov XII, 1), c’est le but de la vie. Ainsi se realise la double l formule du stoicisme : vivre selon la nature et seren- dre semblable a Dieu. Mais si ce fond de pensees n’est pas propre it Marc- Aurele, voici ce qui lui appartient ; c’est la maniere dont il s‘en fait l’applic`ation a1u1-meme. Aucun livre de l’antiquite n’a un caractere aussi intime que celui-ci. ll eonsiste en une sorte d’examen de conscience perpe- tuel, au sens eleve du mot. Chaque jour, celui qui l’a écrit s’est interroge lui-meme. Il ne catalogue pas ses faiblesses, ce qui en tout cas n’eut pas mérité d’etre transmis a la posterite 3 mais il se rappelle ce qui l’a trouble; et il iixe sa pensee sur les reflexions qui, de-


MARC-AURELE 699 ` sormais, devront le consoler ou le fortifier. Le charme de ces notes, c’est de nous laisser deviner l’homme sans le devoiler. L’auteur ne se confesse pas it nous : il ne nous parle guere de ses peines secretes, des f1·ois— sements de sa vic quotidienne, de ses doutes, de ses de- l couragements, des désirs bas qui ont pu venir inquieter i son austerite, de ses apprebensions, de ses souffrances physiques et morales. A peine, ge et le, quelques allu- sions legeres a ces choses. En general, une sortc de pudeur les tient cachecs. Ce que le moraliste nous dit, c’est la reaction qu’elles ont provoquee en lui; et si nous les devinons, c’est justement par cette reaction. Sonlivre est une meditation, non une confession, mais une meditation qui sort des incidents quotidiens, qui les suppose, qui permet de les soupqonner. Pour ceux qui partagent, sous unc forme ou sous une autre, l’optimisme imperturbablc de Marc-Aurele, qui out foi comme lui en une raison supreme toujours orientee vers le bien final, ce livre peut devenir, et il a ete souvent en fait, une sorte de manuel de la vie inte- rieure. Pour les autres meme, il est loin d’etre indif- ferent. Car il suffit de s’interesser at ce qui est hu- main, pour observer avec sympathie les efforts incessants d’une raison et d’une volonte tres nobles vers l’ideal qu’elles se sont fait. D’ailleurs, comme Marc-Aurele n’enseigne pas, son ascetisme n’a pas le caractere dog- matique, autoritaire, et quelquefois rebutant, de celui d’Epictete. Le philosophe de profession nous fait la leqon ; l’homme simple et modeste qui etait dans 1’empereur se contente de reflechir. Et, dans `ses reflexions, toutes les qualites attachantes do cette ame. qui fut au fond tres douce, se montrent sans cesse. 'l`ant<`»t, c‘est la re- connaissance delicate envers ses parents, ses maitres, ses amis, tous ceux auxquels il a du de bons exemples ou de bonnes pensees. Tantet, c'est une mélancolie


703 CHAP. V. -— HELLENISME ET CHRISTIANISME sans amertume, qui met une ombre sur la sérénité du sage et qui la rend par la meme plus touchante. Quoi qu’il dise, on se sent en présence d’une nature en qui rien n’est vulgaire et qui inspire a la fois la sympathie et Ie respect. Comment ce livre tout intime a-t-il été publié '? Nous I l‘ignorons. Sans doute, il se sera trouvé, dans l’entou· rage de 1’empereur, des amis pieux, qui, at défaut du iils indigne, en auront senti la beauté et l’auront donné au public apres sa mort. La reputation de sainteté qu’avait laissée Marc-Aurele dut contribuer ensuite at le conserver ’. Lui-meme, a coup sur, ne 1’avait pas destiné a la publicité. Ce sont, quant a la forme, de simples notes, a peine rédigées. En les écrivant, il ne s’est soucié ni d’élégance, ni meme de correction et de clarté. ll accepte sans scrupule les expressions techniques, la phraséologie lourde, le jargon de 1‘éco1e. Les qualités de style qu’on peut appeler nécessaires sont précisément celles qui lui manquent le plus. Par compensation, il en a d’autres, qui viennent moins de l’écrivain que de I’homme: 1’émotion, la sincérité, partout; souvent, la concision énergique, le trait, l’image vive et qui frappe ; parfois, une certaine grandeur, qui sans doute est plus dans les idées elles-memes que dans le style, mais qui n’en fait pas moins impression sur le lecteur. Toutefois, dans un livre de cett.e sorte, on a quelque scrupule at noter de tels mérites; car c'est traiter en auteur l’homme qui songeait le moins a1’étre. La beauté qu’il y a mise est de nature morale, non littéraire. S’il est éloquent, c'est qu’il est impossible de ne pas l’ctre, quand on a y une grande ame et qu’on la laisse parler sincerement. l L Capitol., M. Ant. Philos , 18 : Denique hodieque (au temps de Dioclétien) in multis domibus Marci Antonini statuze consistunt in- ter deos penates. — Suidas le cite (au mot Mépxo;) sous ce titre inexacti Tai: l6£0·J Biou éywyiq év [3:6).im; i6'.


SEXTUS EMPIRICUS 701 Iiimportance du livre de Marc-Aurele, dans l’histoire des idées, c’est de représenter l’état le plus élevé de la conscience morale dans Phellénisme, avant l`avénement · du mysticisme néoplatonicien,et en dehors desinlluences chrétiennes. Et lorsqu’on veut juger équitablement ou I en était l’humanité formée par la culture grecque, au moment ou le christianisme allait se répandre, ces mé- ditations d’un sage sont un des éléments les plus indis- pensables de l’enquéte a faire. ll est curieux qu’en face de ce croyant, l'ordre chro- nologique nous force at placer le plus déterminé des sceptiques. C’est vers la fin du second siecle en efl`et que le scepticisme grec a produit le livre qui est resté devant la postérité le principal témoin de ses doctrines, celui de Sextus Empiricus. Sextus, surnommé l’empirz`quc, du nom de la secte médicale a laquelle il appartenait, parait avoir écrit apres Galien, qui ne le nomme jamais, done au plus tot dans les dernieres années 'du second siecle. D'autre part, il est antérieur d’une génération a Diogene Laerce, qui parle non seulement dc lui, mais de son successeur (IX, 116); ce. qui ne permet pas de le reculer au dela du commencement du troisieme siecle '. Qu’il ait tenu école ou non, toujours est-il qu’il prit a tache de rassem- bler en un corps tous les argumentsinventés par ses pre- décesseurs en scepticisme. Il le fit dans deux ouvrages. L’un, plus court, intitulé Esquisses pyrr/zoniennes · (Huppeévezov. émcumécezg), est une sorta de formulaire abrégé, qui contient en trois livres tout l’essentiel de la doctrine : les vues générales dans le premier, la réfutation spéciale de la logique dogmatique dans le second, celle de la physique et de la morale dans le troi- 1. Suidas (Bike;) le confond avec Sextus de Chéronée, le neveu de Plutarque et l'un des maitres de Marc·Aur61:.


sieme. I/autre, beaucoup plus étendu, avait probablement pour titre Cemmcntaires sccpliqucs (Ezeuwixé, ou ’1`1:ey.v·};p.a1.·et e·>m·:·ri.x.at)‘. Dans les manuscrits qui nous l’ont transmis, il est divisé en onze livres z. Les cinq premiers, qu’on réunit souvent sous une denomination commune, Contre les dogmatiques (Hee; 3eyp.a·r•.xe6;), sont une discussion complete de la philosophie dogmatique : les livres l et ll traitent de la logique (Hee; 7.ey¤ce·J:, A, B); les livres lll et IV, de la physique (Hee; cpeeezeeg A, B`); le livre V, de la morale (Hee; ·k6».z.en3;); les six livres suivants ferment ensemble le traité Contre l'enseignement des sciences (llpeg y.d9‘l]y.¢‘l’ZO6;), et ils se divisent comme les sciences elles-memes : un livre contre les grammairiens (llpeq Ypd{!·:1·d‘l’tX.Ol§), un contre les rhéteurs gllpe; g5·h·:epa;), un contre les géomètres (Hpe; yemy.é·:·pa;), un quatrieme, tres court, contre les arithméticiens (Hee; 5cpv.9p.·n·:i.z06;), un contre les astrologues (llpeg aierpeléyeug), un enfin contre les musiciens (Hee; ueuemeég). Sextus parcourt ainsi le cycle entier des études (ép<.·3zO.i.x p.x6·hy.ez·rx, p. 600, l. 23 Bckker), pour ruiner toutes les disciplines l’une apres l’autre. Car ce qu’il prétend démontrer, c’est que rien ne peut étre enseigné.

Rien de plus fastidieux, a vrai dire, que cette démonstration d’un paradoxe toujours identique au fond, et qui n’a meme pas le mérite de l'originalité. Sextus reproduit les sophismes de ses devanciers ; il ne semble pas y avoir rien ajouté. Et ces sophismes, s’ils peuvent avoir quelque intérét pour l’historien de la philosophie

i. Sketipka est le titre donné par Suidas et par Diogéne Laérce : Sextus 1ui·méme se sert du met 6-::6p.v-qua pour designer chacune des parties de son ouvrage. Contre les Géom., p. 72l, {S Bekker.

2. Suidas et Diogéne ne parlent que de dix livres. Sans doute le livre tres court Contre les Arilhméticiens était primitivement réuni au livre Contre les Géomètres. SEXTUS EMPIRIGUS» (ENOMAOS 703 qui en recherche la iiliation, n’en ont vraiment aucun pourle simple lecteur gtant ils sont le plus souvent arti- fieiels et fragiles. La seule chose qui les recommande at l’att·ention, c’est qu’ils nous renseignent sur les sciences qu’ils pretendent detruire. A ce point de vue tres spe- cial, le livre de Sextus a son prix. Mais c’est la un me- rite de document, non d’ceuvre litteraire. Quant at la personnalite de l’auteur, ces series interminables d’ar· l guties, ces petits raisonnements secs, subtils, captieux, l et souvent puerils, ne la montrent guere sous un as- ect favorable. Quoi u’il fasse rofession do considerer l P . . . la croyance comme une maladie, dont il pretend avoir e ceeur de guerir les hommes, on se demande a chaque instant s’il est serieux. Et en admettant qu’il le ftit au fond, il arait diflicile de nier u’il n'ait cede bien sou- P . . . . . vent au plaisir de _]ouer avec les idees et de taquiner les pédants trop convaincus de leur importance'. Le mal- heur est que son pedantismee lui depasse toute mesure. Autant le doute sincere sur des matieres raves interesse . _ S et provoque it reflechir, autant ce bavardage sterile, qui, sous pretexte de raisonner, deraisonne e prix fait, _ est de nature a degouter les esprits senses. Un autre incredule, mais d’un tout autre temperament, peut iigurer it eete de lui :c’est un philosophe cynique, un Grec syrien, OEnomaos de Gadara. Sa vie ne nous est pas connue; les dates meme en sont incertaines; on ne peut dire s’il appartient it la fin du second siecle ou au com- mencement du troisiemeg. Comme Lucien, mais avec i. COTHPB IBS GTGITUTI., p. 629, B0kk€I° Z ’A).).’ $[111); {VG ‘KdlVOTipwV i EMYXUV &7!0pEl:V BOXLBQLEV, ‘Kp0O’Q¢DV'q‘Ié0V Tl X&Vfd50d TOl»'§ fpG|.L[.LGTtXOl:§. ·* M. ouvr., p. 626, 13. ’All’ d:péy.svo£ ya r¤:·51··q; zi; ;’·q·c·f;csw; ixzivo Biv léyov uzv 8 pillow 6·5v¤:·c¤u. 0li6s:v mia; ypa¢p.y.¤t·mco».i;. 2. Selon G. Syncelle, 349, il vivait sous Adrien. Sebn Suitlas (Otvépaoq l`a6ape·5c). il est de peu antérieur a Porphyre. Eusébe, Prép. Evang., V, 18, le cite comme • recent ». zh; tcbv vzdiv. Voir sur (Enomaos, J. Bernays, Lu/sian und die Kyniker, et Saarmann, dc (lineman Gadarensi, Tubingue, i887.


704 CHAP: V. — HELLENISME ET CHRISTIANISME plus de violence et moins d’esprit, il semble s’étre donné pour tache de décrier la croyance aux dieux et surtout la divination. De ses divers ouvrages, un seul nous est connu par d’importants fragments. C’était une diatribe virulente contre les oracles, intitulée Les charlatans pris sur le fait (Penwv qzwpé) *. Les extraits étendus qu’Eusebe en a insérés dans sa Preparation évangélique nous permettent encore de nous en faire une idée 2. Dans une discussion moqueuse et mordante, il y tournait en derision un certain nombre des oracles célebres rap- portés par les historiens, surtout_par Hérodote: et au nom de la liberté humaine, il protestait contre le dé- terminisme des Stoiciens. Sa dialectique, parfois obs- cure, parait plus pressante que subtile, plus emportée N que souple et pénétrante. Mais il a une verve, un éclat, une sincérité apre, qui frappent vivement. Julien lui a l reproché durement sa grossiereté °; (Euomaos est pour i lui le type du cynique qui déshonore le cynisme 5 mais i Julien était un dévot du paganisme ; les railleries d’(E- i nomaos l’avaient blessé dans ses croyances. Son juge- ment ne doit done pas étre accepté sans reserve. (Eno- maos, tel qu’il nous apparait dans ce que nous lisons i de lui, n’est ni un grand esprit ni un rare écrivain, mais c’est une des figures marquantes de ce temps. l IV Apres la philosophie, un autre élément non moins ne- ` cessaire a l’appréciation de l’hell6nisme dfalors serait l’exposé de l’état de la science contemporaine. Mais cet 1. Julien, Or. VII, p. 210 D, mentionne de lui des tragedies, qui ressemblaient par l’esprit a ses écrits en prose. 2. Prépar. évang. V, 19-36; VI, 7. 3. Julien, pass. cité. Cf. Or. VII, p. 209 B et Or. VI, p. 190 A.


expose, si l’on se placait au point de vue scientifique, ne repondrait pas a la nature de cet ouvrage. Il suffira d’en donner ici quelque idee, en presentant les plus renommes des savants du temps sous l’aspect où ils interessent le plus la litterature.

D’une maniere genérale, la science grecque, sous ses diverses formes, avait subi une eclipse sensible a la fin de la période alexandrine. Mais de meme que la litterature, elle eut, sous l’empire, et particulierement au second siecle, une renaissance, dont il est d’ailleurs malaise de determiner avec precision l’étendue et les phases.

Nommons seulement les mathematiciens Menélas d’Alexandrie et Theodose de Tripolis, qui vivaient l’un et l’autre sous Trajan, Serenos d’Antissa et Cleomede, probablement leurs contemporains. Ce qui nous reste de leurs oeuvres, soit en grec, soit dans des traductions latines, n’interesse que l’histoire des mathématiques. — Il n’en est pas tout a fait de meme de celles du pythagoricien Nicomachos, de Gerasa en Arabie, qui parait avoir vecu au commencement du second siecle ’. Il y a lieu de penser qu’il avait compose sur l’ensemble des doctrines pythagoriques un grand ouvrage, dont quelques parties seulement nous sont parvenues sous des titres divers, comme autant d’ouvrages distincts. Ce sont: le Manuel d’Harmonique (’E·yy_etp£$u•v éppavmic) en deux livreszg l’Introduction à l’Arithmétique (’Ap¤0p·‘n·:·ur.·}; slcaywryh), en deux livres ° ; la Théologie Arithmetique (’Apl6y.m·ur.al Gsoloyoeltsva), dont un extrait nous a

1. Zeller, Ph. d. G. t. V3, p. 108, n. 5.

3. Puhlié dans les Anliqum music.: sc1·ipt01·cs·seplem de Meibonn,Amsterdam, 1652. - Traduction Ruelle : Nicomaque, Manuel d’Harmonique, Paris, 1875.

3. I12h‘0dllC[iOIli8 arithmetic.: libri (l�. REO. Hoche, Lip8l&,1866, Teubner. Hist. de la Litt. grocque. -— T. V. 45 l été conscrvé par Photius (cod. 187) i. Par ce dernier ouvrage tout au moins, Nicomachos est un des témoins des reveries mathématiques auxquelles se complaisaient les néopythagoriciens, et dont l’inlluence se retrouve chez tant’d’écrivains de la périodo romaine.

Artémidore d’Ephese ’ représente presque soul une science bien plus fantaisiste encore, celle de l’interprétation des songes. Le seul ouvrage qui nous reste de lui, les Songes expliqués (’Ovzsp0xpwv.x¤i), en quatre livres, est un simple recueil de regles et d’exemples, d’une extreme platitude, qui serait sans aucune valeur, s’il ne nous renseignait sur un art qui a joué dans l’antiquité un grand rele, et s’il n’attestait la misérable crédulité des hommes do ce temps.

Une tout autre place dans la science appartient au célebre astronome et géographe Claude Ptolémée, d’Alexandrie. Venu lc dernier dans la série chronologique des grands savants de la Grece, il a résumé dans ses oeuvres, avec une remarquable puissance de synthese, tout ce qu’ils avaient découvert, en y ajoutant le fruit de ses recherches personnelles. Et comme il n’a pas eu de successeur, c’est lui qui a révélé la science hellénique aux hommes du moyen ege d’abord, et ensuite aux modernes. Par la son rele a été tres grand, supérieur meme a son mérite personnel; car Ptolémée, malgré sa large et intelligente activité, n’a pourtant a son compte aucune grande découverte; nulle part, il n’a fait oeuvre de génie, comme autrefois un Archimede ou un Hipparque.

1. Publie par Ast, Leipzig, 1897, dans les Theologoumena arithmelicae de Jamblique.

2. Suidas, ’Aprep£8wpo;. Sa mere était de Daldis en Lydie, et lui-méme était prétre d’Apo1lon Daldaios; voile pourquoi il s’appelle _Artémidore de Daldis. i Pronsmss 707 H Tout ce que nous savons do sa vie, c’est qu’elle se passa soit a Alexandrie, soit aux environs, qu’il était il- lustre au temps de Marc-Aurele, et qu’il fil probable- l ment ses observations dans le temple de Canope i. Le plus célebre de ses ouvrages astronomiques est le T mite' complet d’Astronomie (E6v·c¤cEu; vii; dcrpovopixc) en treize livres. Ce traité, qui condensait toute la science astronomique d’alors sous une forme relativement sim- ple et claire, quoique prolixe, devint en peu de temps le livre classique sur la matiere. Commenté au 1v• siecle par Théon et Pappos, qualiiié de grand et de tres grand (payiln, pcyfcm), il fut traduit en arabe au 1x' siecle et passa ainsi en Occident sous le titre d’A lmageste (Tabrir al magesthi). ll est resté jusqu’a Copernic l’oracle de l’astronomie. En réalité, ce qu’il contenait de meillour, c’est ce que. Ptolémée avait pris a Hipparque. Lui- méme, il est vrai, avait largement complété les ensei- gnements du grand astronome, et, en suivant ses mé- thodes, il se montrait calculateur hardi et ingénieux 5 mais il semble qu’il ait pen ou médiocrement observé, et la nature de ses erreurs donne a penser qu’il n’a pas eu autant qu’on le voudrait la conscience qui caracté· rise le vrai savant ’. A coté de ce grand ouvrage, il suftit de nommer d’au- tres écrits secondaires : les Tables Manuelles (Hpéxcnpcn mwévcg), édition abrégée des tables astronomiques qui {iguraient dans le Traite'; le Canon des Rois (Kavdw 3x- il Suidas Z Hrolzpafo; 6 Klazibeog. 2. Voir, dans la Biographie univeraelle do Michaud,1’article de Delambre (t. 36, p. 263 suiv.), on sont cités les jugements sévéres et motivés de Halley, de Lemonnier et de Lalande. Peut·étre ne tieunent-ils pas assez de compte de ce fait que Ptolémée aun gout de simplicité et d'exactitude apparente qui se satisfait quelquefois aux dépens de1’exactitude réelle. C'est un de ces esprits qui cor- rigent les choses pour les mettre d’accord avec la théorie. Cela n’implique pas toujours légéreté ni mauvaise foi.


708 CHAP. V. — HELLENISME ET CHRISTIANISME o0t£ov), liste chronologique de souverains que Georges le Syncelle a fait entrer dans sa Chronographieg les trai- tés Sur [es Planétes (`Y1¢06€68§ mi vclauoaévou épxai), Sur les étoiles fixes (cicen; ai·rc7ec¢vG>v) ; puis ceux qui ont pour titres Sur la maniérc de prendre la lzauteur du soleil (Hopi &v¤:1·hp.y.at·:0;) << ou se trouve enseignée, dit Delam- bre, toute la théorie gnomonique des Grecs, » et Sur Ie déploiement de la surface de la sphérc ('Anlum; éxsoa- vain; opzioaq), ou il expose les principes de la projection stéréographique *. L’Optique (’O1mzi1 wpayparsia), que nous n’avons qu’en latin, alteste des observations exac- tes sur la refraction. Dans les Harmoniqucs (‘Apy.ov¤z.&), en trois livres, il étudie, d’apres Aristoxéne ct les Py- thagoriciens, les intervallcs musicaux et leurs rapports. Mais, apres l’Almageste, c’est surtout la Géograp/ub qui a fait la réputation do Ptolémée. L’ouvrage com- prend huit livres. Comme l’indique le titre (Faoypagzxh 6<p·é·{n¤•;), c’est une introduction a l’art de dresser ou de lire les cartes. Apres un exposé de principes gene- raux (L. I) 2, ou l’auteur signale les services rendus a la cartographie par Marin dc Tyr ° et cherche a mar- quer nettement ce qui reste a faire, il donno en une se- rie dc tables (l. Il-VII), la latitude et la longitude des ‘ principaux points du monde alors connu, depuis les iles Fortunées a l’Ouest jusqu’a la métropole des Sinze a 1’Est, et depuis le l0° degré au sud de l’Equateur jus- qu’au 60** au nord. Si nombreuses qu’y soient les inexac· _ 1. Cos deux derniers ouvrages ne nous sont parvenus que dans l des traductions latines. 2. Voir, sur ce premier livre, Letronne, Examcn critique-dc: Pm- Iégoménes de la géographie de Ptolémée, a propos de la traduction francaise de l’abbé Halma, Journal des savants, décembre 1830, , avril et mai l83l. { ‘3. Marin, de Tyr, dut vivre sous Trajan ou Adrien. eu tout cas aprés Pline l’Ancicn. On ne le connatt que pur Ptolémée. Il est pro- l bable, sinon sur, qu’il ecrivit une géographie en grec, plus des- criptive que celle de Ptolémée. I Q i


PTOLEMEE : SA GEOGRAPHIE 709 titudes provenant dc fausses observations, nous n’en avons pas moins la le précieux résumé de toute la con- naissance géographique des anciens. Ptolémée en effet travaille a mettre au point les travaux de Marin de Tyr, comme celui-ci, déja, avait corrigé ct complété ceux des successeurs d’liZratosthene et d’Hipparque. << Si jamais, » dit M.Vidal de Lablache, la nécessité de rectifier la carte » s’était fait sentir, c’était bien au moment ou affluaient » tant de notions nouvelles, qu’il fallait trouver moyen » de combiner avec les anciennes. Jamais iln’y avaiteu » tant de sources d’informations, tant d’ouvertures sur » diverses contrées du monde, qu’a la {in du 1°' siecle de » notre ere et dans la premiere moitié du 11°.L’Hist0ire n naturelle de Pline rend bien le sentiment de haute » curiosité que ce spectacle inspirait a certains esprits. » Si l’on n’avait pris le soin de recueillir et de consigner » des renseignements que livraient, au jour le jour, les » expéditions commerciales ou militaires, d’en dégager » les données géographiques précises, il ne serait ré- » sulté de ces découvertes qu’un fatras de noms, que la » carte n’aurait su comment rapporter a ses cadres, » une confusion qui aurait compromis l’ozuvre scien- n tifique dont Ptolémée, si sobre d’ordinaire, parle avec » un véritable accent d’enthousiasme *. » En mettant en ordre ces données, et en indiquant a qui il les doit, l’auteur de la Géagraphie nous fournit le moyen d’ap· prendre comment les connaissances géographiques s’é- taient accrues peu a peu; la science moderne retrouve dans son oeuvre la trace des journaux de route des an- ciens navigateurs, elle y reconnait les voies que suivait slors le commerce. De telle sorte que de ces tables, si L Vidal de La Blache, Les Voies de commerce dam la Géographie dc Plolémée, Paris, i896 (Extrait des comptes rendus de 1’Acad. des Insc. et B. Lettres, séance du 6 novembre 1896). Je suis ici de pres les appréciations de cet excellent mémoire. l


710 CHAP. V. — HELLENISME ET CHRISTIANISME ‘i. seches en apparence, se dégage en {in de compte une image tres vivante de l’activité de plusieurs siecles i. I Ce géographe mathématicien était aussi philosophe ~ au sens propre du mot. Nous avons encore de lui un l petit traité de logique Sur lc criterium et le principc { directeur de Pdme (Hapl xpvmpiou xal ·hyap.ovuc.o6)2.— Plu- l sieurs autres de ses écrits, cités par Suidas et Simpli- ly cius, ont été perdus. · Parmi les autres géographes contemporains, si l’on ` excepte Denys le Périégete, dont nous avons parlé plus _ haut e propos de la poésie didactique °, il suffit de men- > tionner Denys de Byzance, auteur de la Navigation sur le littoral du Bosphore(Hapé1:7too; Bocmépou) ‘. V Avec les sciences qui se rattachent aux mathemati- ques, celles qui ont le plus brillé en ce temps sont les sciences médicales’. Le remarquable mouvement d’idées et de connaissances auquel elles ont alors donné lieu se résume pour nous dans l’ozuvre de Galien, et c‘est d’a· pres lui surtout qu’il nous est possible de l’esquisser. Mais auparavant, il est bon de dire un mot de l’exten· sion qu’avait prise alors la botanique médicale. 1. Aux manuscrits de la géographie sont jointes des cartes: et il ne peut guére en etre autrement, puisque le livre est fait en vue de cartes adresser. Dans quatre de ces mss. (Parisini 1401 et {402, Venetus 353, Vindobonensis), se trouve une notice qui les attri- bue a Agathodzemond’Alexandrie. Le Venetus Pappelle ’A1¢E¤v6pvJ; i p.·q;(¤vw.6;. Nous n’en savons rien de plus. 2. Ptolemmi mpi xpnmpiou recens. Fr. Hanow, Leipzig, Teubner, 1871. 3. Voyez plus haut, p. 620. 4. Didot·Miiller, Geographi grmci minores, t. II. Muller rapporte cet ouvrage par conjecture au commencement du m¤ siécle. 5. Consulter en général sur ce sujet Sprengel, Gcschichte der Ale' dizin, sect. V. l


A mesure qu’on connaissait mieux le monde, on apprenait aussi à en classer les productions naturelles. Bien n’atteste mieux ce développement de connaissances que l’immense compilation de Pline l’Ancien, dont sept livres entiers (XX-XXVII) sont consacres A la botanique medicale. Chez les Grecs, il est vrai, nous ne trouvons aucun ouvrage qui embrasse tant de choses A la fois. Mais, pour cette partie au moins de la science, nous avons l’reuvre de Dioseoride, qui a fait loi jusqu’au temps de la Renaissance et meme au delA. _

Dioscoride etait un medecin d°Anazarba en Cilicie ’. Le temps ou il écrivit semble A peu pres determine par ce fait que Pline, si exact A citer ses sources, ne le nomme pas, tandis qu’il est mentionne dans le lexique hippocratique d’Erotianos qui fut compose vers le commencement du second siecle. Galien le cite frequemment. On peut done admettre qu’il dut publier son ouvrage sous Domitien ou sous Nerva ’. Cet ouvrage, on cinq livres, sur la matiere medicale (Hopi {Dm: i¢‘»’p¤¤‘Tn°c), nous a été conserve dans un grand nombre de manuscrits, qui temoignent de sa vogue au moyen-Age ’. Ce n’est en somme qu’une longue serie d’articles confusement groupes. Les descriptions des plantes y sont si insuffisantes qu’il n’a été possible d`en identifier qu’une faible partie (une centaine environ sur six cents). Ce que l`auteur developpe, ce sont les vertus medicina-

1. Suidas. Δioσxopibqg. Notice ou Dioscoride est d’ailleurs confondu immédiatemeut avec un homonyme qui vivait au temps d’Antoine et de Cleopatre. Cf. Photius, cod. 178, tin, d’aprés lequel son prenom etait Pedanius. C’est celui qu’il porte dans un ms.

2. Notez aussi que la ville natale de Dioscoride, Anazarba, qui s’était appelee longtemps Diocaesarea, ne reprit son nom que sous Nerva. Pauly·Wissowa. Anazarba.

3. Nous en avons en outre une analyse dans Photius (cod. 178). L’ouvrage, tel que le lisait Photius, comprenait un 6e livre sur les poisons et contre-poisons, et un 7e sur les animaux venimeux et les remedes propres à guerir leur morsure. 712 CHAP. V. — HELLENISME ET CHBISTIANISME les qu’il leur attribue. Une grande partie de sa science était empruntée A ses prédécesseurs, en·particulier A . Crateuas, qu’il cite assez souvent * : c’est une des sour- ces qui lui sont communes avec Pline ; il est impossible d’apprécier aujourd’hui ce qu’il y avait ajouté quoiqu·’il declare, dans sa préface, << avoir parcouru différents pays pour connaitre les substances qui peuvent étre utiles dans la médecine »2. Comme écrivain, Dioscoride { n’a guére d’autre mérite que de n’étre ni long ni obscur. ; Son renom en somme est celui d’un spécialiste, au sens q le plus étroit du mot. g Au contraire, les vrais représentants de la médecine, _ en ce temps, sont tous plus ou moins des philosophes, et quelques·uns sont des écrivains. Les sectes qui s’étaient constituées pendant la période alexandrinc continuaient A subsister; de nouvelles s’y étaient meme ajoutées. Tandis que les Dogmaziques, qui se rattachaient A Hippo- crate, A Platon, A Aristote, tenaient énergiquement pour la recherche des causes et expliquaient le fonction- nement des organes par des forces spécifiques (Swépat;) adaptées A certaines fins, les Empiriques, au contraire, n’admettant ni forces préexistantes ni causes, ne vou- laient connaitre que des faits particuliers, caractérisés par les circonstances concomitantes ou symptomes l (cup.md>p.wm). Entre ces deux sectes, une troisieme, l celle des Méthodiques, avait surgi dans le cours du 1** N siecle avant J .—C., sous l’influence d’Asclépiade de Bi- thynie, et surtout de Thémison. Ceux·lA, non plus, ne croyaient ni aux causes ni aux forces; mais ils se distin- guaient des empiriques en cc que, au lieu de s’cn tenir aux faits particuliers, ils les groupaient en genres selon 1. Sur Crateuas ei ses rapports avec Dioscoride, voir Vell- mann. Cratevas, Berlin, 1897. 2. Il semble résulter d'autres allusions qu'i1 les parcourut A la suite des armées romaines. .


leurs ressemblances (xotvémrsq) ; le propre de la secte etait la superstition de ces genres, qui se traduisait dans la pratique par la meconnaissance systematique des particularites. Enfin, une derniere secte, celle des Sceptigues, appliquait A la medecine les principes de Pyrrhon, d’Arcesilas et d’AEnesideme, et mettait en doute la possibilite meme de la certitude. Comme on le veit, le dissentiment entre ces écoles rivales portait en realite sur les questions fondamentales de la philosophie. ll donnait lieu à des discussions, orales et ecrites, qui sans doute avaient l’inconvenient de substituer trop souvent à l’observation une vaine dialectique, mais qui pourtant, ont provoque aussi d’utiles experiences ’. Ces discussions semblent avoir interesse le public d’alors. Beaucoup de medecins, imitant les sophistes, faisaient des conferences publiques, ou ils commentaient quelque point de doctrine qui leur etait propose 1. En outre, presque tous ecrivaient ; et cette litterature, A la fois philosophique et medicale, trouvait de nombreux lecteurs ’. Ce qui nous en reste n’en est certainement qu’une petite partie.

Rufus, d’Ephese, vecut sous Trajan *. Le principal ouvrage que nous possedons de lui a pour titre Sur la dénomination des organes de l'homme (Hepl evepaxciazq ·r6‘>v1.·o~’J ¤iv0p¢.31:ou;;.ep£wv). Il est interessant par le fond meme des choses, car il nous fait, mieux qu’aucun autre, connaitre

{. Galien se plaint souvent de cette necessite de discuter qui empéche les recherches. Forces nalurelle:. I, {4 Z Of: yép tmrpinoucnv Ot G’O?¢0‘IGl. TG’)? dE£¢0V ft C’l]‘I"q[|.&f¢•>V 1!p0’[EIp!i:EOOGt2d€T0l 7!d|.|»7!6X)k¢¤)V W57!Gp·• xevrwv, &>.1& x¤z1iarp£6¢w dvczyxdiouci rev gpevov si; ·:·iqv rein ceqncpérwv, dw 1¤po6¤i>Otoum, lea-av. Mais lui-meme rapporte de fort belles experiences de vivisection. provoquees par les negations des methodistes relativement à la fonction des reins; meme ouvr., I, c. {3 (p. {27 Helmreich).

2. Galien, Sur ses propres livres, c. I.

3. Ibid, preface 1 passage sur les libraires de la e Rue aux san- dales » A Rome. 4. Suidas, °Po·’.3cpc; ’E¢pi•no;. I


714 Ct-IAP. V.- HELLENISME ET CHRISTIANISME l'état des connaissances anatomiques au second siecle; mais ce n’est qu’une nomenclature, sans rien de per- sonnel. Ses autres écrits sont de moindre importance. ` On lui a attribué par conjecture un poeme didactique Sur les Herbes (llepi Bowvdiv), qui semble étre d’une date tres postérieure, et un traite Sur le Pouls (Hcpi c<pu·yp.&iv) ‘. ` — Soranos, néa Ephese comme Rufus dont il fut le con- ‘ temporain, vécut a Alexandrie, puis a Rome, sous Tra- { jan et sous Adrien 2. Nous savons par divers témoi- * guages qu’il fut un de ceux qui acheverent de formuler les principes de l’école methodique ’. Ce qui nous reste de ses ceuvres se rapporte presque uniquement a la phy- siologie etala pathologic de la femme. Il avait compose aussi des Biographies de médecins, d’o•) provient vrai- semblablement la vie abregée d’Hippocrate que nous possédons *. A la generation suivante, qui est celle de Galien, ap- l partiennent Xénocrate d’Aphrodisias et Aretazeos de Cap- i padoce. Du grand ouvrage que le premier avait com- posé Sur Falimentation animale (Hopi 1*71; cine eebv Crew rp0<pi·Z<;), il ne subsiste qu’un chapitre sur la nourriture 1. Edition principale : (Euvres de Rufus d'Ephese, texte et tra- t duction, commencee par Ch. Daremberg, terminee par Cb. Em. ‘ Ruelle, Paris, 1879, avec une introduction. 2. Suidas, Ewpavéq Mevaivepou et Ewpaveg ’E;ic¢o;. Les deux ar- ticles se rapportent au meme personnage. 3. Les principaux de ces temoignages sont ceux de Coelius Aure- lianus, medecin du v• siecle, qui traduisit en latin une partie des cauvres de Soranos. Voir en particulier son traite De morbis acuti:. II, c. 9. 4. La Vie d’Hippocrate, avec le traite Sur les fractures et les frag- ments du Trailé sur la matrice, dans Ideler, Scripture: physici et mediei grxci minores, Berlin, i84l, t. I. Le texte du traité Sur les maladie: des femmes, retrouve seulement au xxx• siecle par Reinhold Dietz, aéte publié apres sa mort d’apres sa copie : De arte obsletricia mor- bisque mulierum, Kmnigsberg, 1848. La meilleure edition aujourd’hui est celle de Val. Rose dans la Biblioth. Teubner, 1882. — La Vie d’Hippocrate se trouve aussi dans les Vitarum scriptures de V’ester· mann et dans la plupart des editions d'Hippocrate.


l l GALIEN 715 fournie par les animaux aquatiques (Hept ri; dnb rm lvudpuv rpopiq) *. Le second a gardé une certaine répu- tation pour ses deux écrits en dialecte ionien, l’un Sur les causes ct les signcs des maladics aigués et chro- niques (Hspi ai1·uT>v mi cnysiuv 6Eém nai xpovsxcbv mz0G>v), l’autre Sur le traitcment dos maladies aigués ct chroni- ques (Hep?. Gepcuceia; 6Eém xxi xpovtxév ·r:a963v). Tous deux sont remarquables par une forme vive, qui fait valoir quantité d’observations justes ; mais, quant au fond, la critique moderne semble avoir démontré qu’Arétasos n’a- vait guere fait que suivre pas a pas les enseignements d’Archigénes, qui s`était illustré au temps de Trajan ’. De tous ces médecins écrivains, aucun n’est com- parable, ni pour la réputation, ni pour la variété des connaissances et des aptitudes, ni pour la puissance de l’esprit, ni enfin pour l’activité littéraire, a Galien. C’est lui qui, avec Ptolémée, roprésenle le mieux la science do ce tomps;son ceuvrc mérite qu’on s’y arrétcquelques instants. Claude Galien naquit a Pergame sous le regne d’A- - drien, en l’an 131 de notre ere 3. Son pere, Nieon, homme intelligent et réfléchi, probablement architecte, semble avoir été familier avec la géométrie et ses ap- plications. Lo gout des mathématiques était d’ailleurs 1. Medici scripl. grzci min. de Ideler, t. I. [ 2. Edition principals : Aretmi Cappad. qu.: supersunt rec. et il- lustr. F. Ermerius, Utrecht, 1847 ;accompagnée de prolégoménes. — Pour la bibliographie, voir l’art. de Wellmann dans Pauly-Wis- sowa, Arelaios, II, 669. - 3. Suidas, l`a1·qv6;. Galien lui·méme fournit de nombreux ren- seignemeuts sur sa biographie; particuliérement dans 1’opuscu1e SUT 863 p7’0p7’88 OUUTGQCS, C- l, 2 Bt il. VOil' 3.llSSi SMF [ES p(l8Ii07l8, c. 4 et 8. — Etudes biographiques: Ackermann, Historia li!¢era· ria Galeni, dans le t. I de 1'éditi0n complete de Kuhn. p. xvu et suiv.; Pass, Cl. Galeni vita ejusque de medicina merila el scripla. diss., Berlin, 1854. a


I 716 CHAP- V- — HELLENISME ET CHRISTIANISME hereditaire dans la famille ’. Galien fut eleve par lui jusqu'a Page de quatorze ans, et il a rendu un temoignage plein de reconnaissance e la moderation de son ame et 21 la rectitude de son intelligence '. A quinze ans, il suivit, a Pergamefmeme, les lecons d’un Stoicien, d’un Platonicien, d‘un Perjpateticien et d’un Epicurien. Son pere le 'conduisait lui-meme chez ces maitres, assistait - avec lui a leurs cours et l’empéchait de s’abandonner a aucune secte exclusivement; en meme temps, il l’exercait it la dialectique par des demonstrations de geometrie pure et appliquée ’. Ainsi formé, le jeune Galien restait fort independant a l'egard de ses maitres, _ et, bien plus tard, dans sa vieillesse, il put se vanter de n’avoir jamais donné son acquiescement a la legere *. Quand il devint homme, l’education qu'il avait rogue le rendait apte presque egalement etoute profession liberale: A il etait prepare it la philosophie, a la rhétorique, aux sciences mathematiques et naturelles. Sa fortune d’ail~ leurs lui permettait de choisir selon ses gouts 5. Mais, des l'ege de dix-sept ans, son pere, obéissant a un songe, lui avait fait etudier la medecine en meme temps que la philosophie °. Ce fut cette science qu'il prefera. Aprés avoir été, probablement a Pergame meme, le disciple du medecin Satyros, il se rendit a Smyrne pour 1. Sur ses propres écrils, c . II! ‘I‘·:cb srarpi ·¤a¢6zuepjsvo; éstb srénnou ts ual nponénnou 6¢a6s6syp.évtp xiv Gsmplav. 2. Sur les passions, c. 8. Dans le meme pasage, il accuse en re- vanche, avec peu de discretion. le caractére emporté de sa mere, qui e criait, mordait ses servantes, et bataillait contre son mari plus que Xanthippe contre Socrate. » 3. Ibid. Cf. Sur·l'ord1·c de ses écrils, c. 4. 4. Sur les erreurs, c. 3. Les eléves intelligents et bien formes, dit- il, se moquent des maitres legers, u0i·nsp tyre ·r:¤>.>.6.v 6•6acx¤i1»v in pnpaixtev dw enspsopemca. Meme traite, c. 6, a propos de la preci- pitation : ’Ey¤6 ukv col léyw p.6vq»‘ oineslq Kgs: ps Befiar. ·ro¢oi'a·:ov ·::o·:' lc9¤:).p,(vov o·56Ev. 5. Sur les passions, c. 8, 6. Sur Pordre de ses écrits, c. 4.


y suivre les lecons de Pelops ; il so proposait d’y entendre en meme temps le platonicien Albinos ‘. Pelops etait un dogmatique, et ce fut lui qui eut le plus d’influence sur la direction generale des idees de Galien. Mais Smyrne no le retint pas definitivement. Avide de s’instruire, il se rend bientet A Alexandrie, qui etait depuis plusieurs siecles un des centres d’etudes medicales les plus celebres. Puis, d’Alexandrie, il vient A Rome, comme dans le lieu du monde o1`1 affluaient le plus de savants et où se faisaient les reputations. Iletait fort jeune encore 2, car ce voyage eut lieu sans doute vers la fin du regne d’Antonin, — mais c’etait dejA un maitre. ll {it lA un cours de medecine pour les jeunes gens, qui eut, nous dit-il, grand succes. En outre, il donnait des conferences, oa il ne craignait pas d’engager des polemiqucs avec les principaux representants des ecoles rivales °. Nous ignorons la duree exacte do ce premier sejour A Rome. Quand il s’en eloigna, ce fut pour revenir dans sa patrie ; et peut-etre est-ce alors qu’il fut attache, comme medecin et chirurgien, A la schala gladiatorum qui s’y trouvait. En tout cas, sa reputation grandissait. Car en 165,A Page de trente-quatre ans, nousle voyons rappele A Home par les empereurs Marc-Aurele et L. Verus ‘. ll y sejourna trois ans. Moins epris alors d`applaudissements, il ne se prodiguait plus en public, mais il se livrait avec un succes croissant A la pratique de son art. En 168, les debuts de la peste qui allait ravager l’empire

1. Sur l’0rdre de sea écrits, c. 3, et Sur ses propres ouvragcs, c. 2.

2. Sur ses propres ouvrages, c. I. Neo; an Zn (III. p. 96, l. 5, Muller). La phrase semble alteree par une transposition, qui, je crois, n’a pas encore été signalee. Les mots reraprov {ro; Eywv nai rpuxxocrev doivent étre transportés dans la phrase suivante et se rapportent au second séjour. L’ensemble du passage le demontre.

3. Voir tout le chapitre cite, qui est plein de détails curieux.

1. Sur ses propres ouvrages, c. 1. Lucius Verus était alors en Orient, mais l'expression {nre ubv Baczliwv designe naturellement un acte de l’autorite imperiale, qui est cense commun aux deux empereurs. 718 CHAP. V. — HELLENISME ET CHRISTIANISME le lirent revenir a Pergame ; mais, presque aussitet, un nouvel ordre imperial le mandait a Aquilée, 011 les deux empereurs passaient l’hiver avant de commencer leur campagne contre les Germains. Il vit mourir L. Ve- r rus en 169 3 Marc-Aurele, en partant seul pour son ex- pedition, le laissa a Rome,sur sa demande, pour y veiller ~ sur la santé du jeune Commode *. ll semble y etre resté q assez longtemps. Mais a partir de ce temps, les evéne- ments de sa vie nous echappent. Peut-etre revint-il e Pergame apres la mort de Marc-Aurele et ypassa-t-il ses dernieres années. Sa vie, selon Suidas, se prolongea sous les regnes de Commode, de Pertinax et de Severe, _ jusqu’a Paige de soixante-dix ans. Si cela est exact, il se- rait mort en 201. l Personue n’a plus écrit que lui, et sur toute sorte de sujets. Il avait commence aecrire des sa jeunesse. avant l meme de quitter sa ville natale, et il ecrivit jusqu’a sa vieillesse 2. Comme beaucoup de ses contemporains avaient de la peine e s’orienter, de son vivant meme, au milieu de cette immense production, et comme en outre on faisait courir sous son nom des écrits qui n’e- taient pas de lui, il composa, vers la fin de sa vie, deux opuscules destines a prévenir les meprises: l’un a pour titre Sur l’urdre de mcs écrits, l’autre Sur mes propres auvrages. Tous deux nous sont parvenus, et c’est A ces i opuscules natu rellement qu’il convient de se reférer pour avoir des renseignements précis sur chacun de ces écrits N en particulier °. Il est impossible ici, non seulement de les étudier tous, mais meme d’en donner la nomencla- 1. Pour tous ces détails, meme ouvr., c. 2. [ 2. Un certain nombre de ses écrits furent brillés a Rome dans 1’incendie qui consuma le temple de la Paix: Sw- acs propres ou vrages, c. ii. 3. Sur la chronologie des écrits de Galien, consulter l’étude de J. Ilberg, Rhein. Mus., nouvelle serie, t. 5t, 2• fasc. p l l l


GALIEN : SES ECRITS 719 ture complete. Tout ce qu’on peut faire est d’indiquer les principaux en chaque genre ‘. Ce qu’on peut appeler la philosophie médicale est repré- senté largement dans la collection; il n’y a pas lieu de s’en étonner, car Galien est un des esprits les plus phi- losophiques de ce temps. Citons d’abord l’opuscule Sur les seczes (llspiazipécewv) l, ou il expose, pour des jeunes gens qui débutaient dans les études médicales, les prin- cipes essentiels des trois grandes sectes ; l’ouvrage en six livres Sur les dogmes d’Hippocrate et de Plalon (Hept ·rGw 'I1·:1:0:¢pci·r0u;x¤tl ID.ai·¤·uwo; Soyuérmv) 3, dans lequel le dogmatisme éclectique qui lui est propre est ratta- ché a ses origines; le traité capital en trois livres Sur les forces nature/les (llepl apucnxdw 8uv·ip.ewv) *, ou se montrent, avec l’essence de sa doctrine, sa méthode et la force de sa dialectique; enfin, le tout petit écrit qui a pour titre : Que le bon médecin est philosop/ze ("Ori 6 &é>’3"t'O; ixrpog cpzlécopog) °. — Si nous passons it la science médicale propremcnt dite, il faut signaler en premier lieu des ouvrages généraux, parmi lesquols la série des Commentaires sur Hippocrale (`I`1:o;1.v‘hp.cu.·a ei; wl 'I1·.:¢:¤xpé1·ou;), en cinquante·cinq livres, oeuvre de sa vie entiere, dont quelques parties seulement nous ont été conservées. Puis, pour cliacune des grandes divi- sions de la médecine, un certain nombre d’ouvrages spéciaux . Sur l'anatomie, on peut citer: les Travaux dlanatomie (’Avx·rop.nmzl éyletpigoetg), en quinze livres, I. Les 0lVl°8.g€‘S CODS9l°VéS qllé [10118 IIIBIIHOIIIIODS 88118 lndlqlléf d’édition spéciale so trouvent dans les éditions des oeuvres com- pletes de Galien. Voir la Bibliographie en téte du chapitre. 2. El. Helmreich dans les Scripla minora de Galien, t. III, Bibl. Teubner, Lipsiae, i893. 3. Ed. Iwan Miiller, texte grec avec traduction latine, Lipsize, as .

 Helmreich, dans le volume oité plus haut.

5. Ed. Iw. Muller, dans les Scripta minora cités, t. II. I


720 CHAP- V. — HELLENISME ET CHRISTIANISME dont neuf seulement sont venus jusqu’a nous; sur la physiologic, le grand traité Des fonctions des organes dans le corps de l’/zomme (Hep?. Xpaiaq vdw iv 5¤v0p¢.3::·ou c¢6p.m·t eopim), en dix·sept livres, ouvrage qui a servi de fondement aux etudes medicales jusqu’au temps ou elles se sont affranchies par l’observation. La pathologie etait etudiee dans une serie de traites speciaux ; ces trai- tes, Galien les avait resumes dans son Art médical (Téxm iavptxi), celebre dans les ecoles du moyen age sous le nom de << Microtechnum ». Entln, parmi les ecrits nombreux relatifsalatherapeutique et a1amatim·emediea1e,i1 faut mentionner en premiere ligne la Mézhode thérapcutique (Mé0o8o; 0epamau·:uc·h) en quatorze livres, qui fut le <¢ Me- galotecl1num·» du moyen age 5 puis seize livres, de titres divers, sur les pronostics, et trois ou quatre compositions assez etendues sur les remedes, formant ensemble plus de vingt-cinq livres. _ Une si abondante production aurait absorbe toute l’activite d’un autre homme. Mais Galien, tout en ecri- vant sans cesse sur la medecine, trouvait encore moyen de s’occuper de logique,de morale, meme de grammaire et de rhetorique. La logique Pinteressait tout particulierement. De tout temps, il avait ete passionne pour l’art de la demonstra- tion ‘ ; il le cultiva toute sa vie, non seulement en pra- tique, mais par des recherches de theorie. Son principal ouvragc sur ce sujet, le T raité dc la démonstration (Hspi -:-7;; a21co3aiEsu»;)_. en quinze livres, est malheureusement p perdu, ainsi que ses commentaires sur la logique d'A- ristote et de Theophraste, ainsi encore que bon nom- bre d’ecrits speciaux sur le syllogisme, sur l’induc- tion, sur les propositions necessaires, etc. Il nous reste L SUP SCS pl‘0pI‘8S €'CP'u8• C. il Z OSTG); écnoebasa QIGQCIV &‘RéVTUY l 1:p¢B·cov eb; rhv &·r:o6m¢m¢·i,v Oawpiav. Sur la logique de Galien, voir ` Prantl, Gesch. el. Logik, I, 559 et suiv. l


une breve refutation du scepticisme de Favorinus (Hepi fd; ¤Zpi¤‘t‘nc 8•»31¤’>¤17·l1;), un intéressantécrit S ur leserreurs (Hepi {pup]; igiapmuérwv), qui forme la seconde partie du traite Sur les passions ez les erreurs (Hep?. ·.].»uZ·7z; 7:10Giv mi. ipxgmgiivwv) *, et un opuscule de mediocre valeur . Sur les sophismes de mots (Hap?. ·z·G.v xaréc rkv 1éEw coq>wp.i·mov 2.

La morale etait representee dans l’oeuvre de Galien par environ vingt-cinq ecrits, qui ont presque tous disparu. L'ouvrage le plus regrettable en ce genre semble avoir ete le traite Sur les différents genres de vie qui résullent de notre conception du souverain bien (Hepi rebv aEx.o}.o·69mv émicrep ·r0.a•. Biwv); l’auteur y touchait nécessairement aux questions fondamentales de la morale.

En dehors de la logique et de la morale, Galien avait encore aborde quantite de questions diverses de philosophie dans des livres perdus qu’il enumére lui-meme ’. Enfin, il avait fait a ses heures de la critique littéraire et de la grammaire. Parmi les dix ouvrages relatifs a ces sujets dont il nous donne les titres*, cinq se rapportaient a l’ancienne comédie, qui semble l’avoir particulierement intéressé et dont il avait étudié de pres le langage. D’autres touchaient a la question de l’atticisme : il avait compose, sous forme de lexique alphabetique en quarante-huit livres, un recueil des mots usites chez les ecrivains attiques (Tow vccxpcl rot'; ’A·r·.·v.x.oi’; cuyypxoehnv

1. Ces deux écrits sont dans le second vol. des Scripla minora, ou ils ont ete édites par J. Marquardt, Lipsiae, 1884.

2 Dans le tome XIV des oeuvres compl., edition de Kuhn (p. 582 sqq.) — Minoide Minas a publié en 1844, (Paris, Didot) une Eleaywyi; eialaxzixi attribuee a Galien, mais qui n'est pus de lui. Voir Prautl, ouv. cite. Elle a ete reeditée par Kalbtleisch, Galeni institutio logica, Lipsise, 1897, Bibl. Teubner.

3. Sur ses propres écrits, c. 13-16.

4. M. ouvr., c. 17. 722 CHAP- V- — HELLENISME ET CHRISTIANISME 6voy.<i·ruw veccapéxowa 6x.·z·¤3) *. Mais, comme il le dit ex- pressément, ce n’était pas qu’il attachat la moindre va- 1 leur au purisme affecté des atticistes contemporainszg il trouvait meme ridicule qu’on reprit ceux qui parlaient incorrectement? Son but avait été tout autre ; il s’était proposé seulement d’étahlir le sens exact des mots an- cieus, qu’il voyait méconnu souvent auteur de lui. Par cette quantité d’écrits variés, Galien se révele comme un esprit singulierement actif. Toutefois, si on voulait le traiter en philosophe proprement dit et lui demander ses opinions sur les points de doctrine es- sentiels, on risquerait d’aboutir a un mécompte. Homme de savoir avant tout, c’est sous cet aspect qu’il con- vient de l’apprécier. En métaphysique, en théologie, en morale, en logique meme, on ne peut pas dire qu’il ait rien approfondi. Les idées qu’il exprime sur ces sujets nous montrent en lui un éclectique, qui s’appuie de préférence sur Aristote, en melant a ses opinions celles l de Platon et des Stoiciens, et en modifiant tout cela a l sa maniere *. Au fond, si l’on excepte quelques affirma- tions qui lui sont cheres, il a tres peu le gout de dog- matiser. En face des questions difficiles, sur lesquelles les philosophes disputent, lui s’arrete volontiers, avoue l son ignorance et ne se croit pas autorisé a conclure, faute de preuves. Mais ou se montre la vigueur et la supériorité de son intelligence, c’est dans ce qu’on peut appeler sa philo- i / 1. M. ouvr., c. 17. 2. Sur l’ordre de ses ouvrages, c. 5. 3. Ibidem. I1 meutionne son écrit Ilpb; rob; é·m·:¢p.d'>v1a: rot'; ¤·oko¢· xiloum tg Qwvf;. 4. Sur la philosopbie de Galien, consulter Zeller, Phil. d. Gr., t. IV, p. 823 et suiv., qui a eu le tort d’ai1leurs de ne pas dégager des oeuvres de Galien sa philosophic de la science, la seule qui nous le montre tout entier. — Eu francais, E. Chauvet, La psycho· logiede Galien, Caen, {867,et du meme La lhéologie dc Galien, Caen, 4873. l l


i l GALIEN 3 SA PHILOSOPHIE 723 f sophie de la médecinei. Elle se raméne essentiellement A étudier << l’art de la nature » (·réy_v·n 1-%}; cp6ceu>;); car cet art, le médecin a besoin de le connaitre et de le com- prendre A fond, pour y conformer sa pratique. La nature a des {ins, auxquelles elle arrive par le jeu des forces (epummi Suvépsi;) qu’elle a créées et qu’elle entrctient. Ces forces resident dans chaque partie de l’organisme ; en s’unissant entre elles, elles constituent par leur as- sociation d’autres grandes forces supérieures et collecti- vcs. Telles sont la force de création (y¤vvm·ix.·h), la force d’accroissement (¤:6Em-wh), Ia force d'entretien ou d’ali- mentation (Qpamui;). Les forces particuliéres, elles, sont en tres grand nombre, et c’est d’elles que dé- pend tout le détail infini des phénomenes qui consti- . tuent. la vie; les plus remarquables sont la force d’attraction (éxmigé; ou ii-;im¤m·m.·A), grace A laquelle chaque organe attire ce qui lui est propre; la force de rétention (m9em-miq), qui lui permet de le retenir jusqu’A qu’il en ait tiré cc qu’il en doit tirer ; la force d’élimina- tion (émxpu-¤d;), par laquelle il se débarrasse du superflu. A coup sur, cette doctrine, qu’il suffit ici de caractériser par ces quelques exemples, n’appartient pas en propre A Galien. Elle est par ses origines hippocratique et péri- patéticienne. Mais lorsque Galien l’adopta A son tour, elle était depuis longtemps combattue par les empiri- ques et les méthodiques, et il fallait, pour la soutenir désormais, réfuter une A une les objections qu’elle avait soulevées. Cette nécessité devait conduire un dialecti- cien tel que lui A donner aux idées dont elle était faite une cohésion et une vigueur qu‘eIles n’avaient pas eues jusque-lA. C’est done lui qui les a coordonnées en un vaste systéme, c’est lui qui les a le premier étiidiées 1. On la trouvera principalement dans le traité Sur les forces de la nature. Sprengel, Gesch. d. M., section V, c. 6, ue me paralt pas en avoir saisi toute la valeur. I


724 CHAP. V. — HELLENISME ET cHmS'1‘1AN1sME dans toutes leurs applications et consequences, et par la, il en est devenu comme le repondant devant la science. Or la science, il faut le reconnaitre, les a rejetees bien loin, et c’est en les repoussant qu’elle a realise ses plus serieux progres. Au jourd‘hui, cette doctrine des << forces » nous apparait a travers les moqueries dont Moliere a accable les médecins de son temps, et la << puissance attractive » nous fait songer immediatement a la << vertu : dormitive » de l’opium. Mais toutes les grandes explica- tions theoriques des phenomenes du monde, une fois de- passees, en sont la: ce qui n'empeche pas que la science ait besoin de theories, pour lier ses experiences et en coordonner les resultats. Tout ce qu’0n doit se demau- q der par consequent, c’est si, au temps de Galien, sa doc- l trine fondamentale repoudait a l’etat des connaissances, H et si, au lieu d’entraver les progres de la science, comme elle le fit plus tard, une fois vieillie, elle n’etait pas au contraire propre a les favoriser. Sur ces deux points, il ne se`mble pas que le doute soit possible. En p dehors de cette doctrine, nous ne voyons, dans le monde scientifique d’alors, que des theories stériles, qui ne provoquaient ni observation ni experimentation. Au contraire, la philosophie, si vigoureusement coordon- nee et defendue par Galien, tenait compte de tous les faits etablis, elle en faisait meme decouvrir d’autres, et si elle creait, derriere ces faits, des entites imagi- naires, ce n’etaient guere que des noms qu’elle im- posait a l’inconnu, chose que l’homme n’a jamais pu , se dispenser de faire. On lui a reproche d’ahuser de la , dialectique. Mais la dialectique de Galien est celle d’un homme qui sait, qui observe, qui experimente, qui reflechit, et qui eprouve le besoiu de eonclure de ce qu’il voit a ce qu’il devine. Admirable de vigueur, elle est toujours appuyée sur des faits. Sans dialectique de cette


GALIENQ UECRIVAIN 725 sorte, il n‘y a jamais eu de grand savant, il n’y en a t pas plus aujourd’hui qu’autrefois. La faculté de lier les observations de détail et d’en tirer des consequences est i une des conditions fondamentales de l’esprit scientifique, ` et il semble bien que, chez Galien, cette faculté ait été de premier ordre. Ce qu'on peut regretter, comme il l’a d’ailleurs regretté lui-meme, c’est que la nécessité de , diseuter lui ait pris trop de temps. ll eut mieux valu, pour le progres de la science, qu’il aut poursuivi des recherches personnelles sur quelques points obscurs, au lieu de défendre des résultats qui lui paraissaient acquis. J Le gout des discours, meme sous sa forme la plus Iégi- time, est le seul trait qui dénote en lui le contempo- rain des sophistes. (les hautes et saines qualités d’esprit se reflétent natu- rellement dans son style. << Le premier mérite de la die- tion, écrivait-il, c’est, a mon avis, la clarté ‘. » Et, en etfet, il est clair avant tout. Cette clarté provient en partie du bon choix des mots; nulle recherche, nulle . bizarrerie ; les termes ordinaires, connus de tous ’, sans affectation d’archa'isme ni d’atticisme, comme aussi sans concessions exagérées aux négligences de l’usage cou- rant. Mais, si l‘on va plus au fond des choses, on s’aper- qoit qu’il est clair surtout parce que sa pensée est natu- rellement analytique et ordonnée, parce que ses idées se décomposent, se développent, se rangent avec méthode. Le mouvemeut de son style est égal, avec quelque lenteur. L’écrivain revient parfois sur ee qu’il a déja p dit, pour insister, pour marquer les phases de la dé- ~ monstration. De la, une eertaine prolixité, sans diffusion r pourtant. Le discours ainsi fait a plus de bonne tenue

 l. Forces physiques, c. l Z ‘l{p.st'; ye uayictqv léiaw; &pc1:·?,v canpvivuav

GIVGS ‘l'C!‘|!8IG|.I»éVOI. ' 2. Ibid. Z Ka`; ·:¤¢·31,·1;v (la clarté) eiéécz; 61t’ oééavbg 0-3::;:; tb; {mb TGIV &c·Jv1§0wv évopdrmv 6:aq:0s¢pop.év·qv, cb; ret'; 1:0).).oI; `éboq, o·$·cw; évopxiiovtc;. " Q


I 726 CHAP. v. - HELLENISME ET CHRISTIANISME que d’élégance. Son mérite est surtout fait de logique et de précision. L’agrément proprement dit y est rare; Galien ne cherche pas A orner sa diction; mais il lui arrive assez souvent de rencontrer des comparaisons dont la justesse piquante égaie sa dialectique, tout en I contribuant encore A la clarté. Et dans la probité de . ce style scientifique, qui ne vise qu‘A Venseignement, se révéle ainsi l’homme d’esprit, qu’on devait écouter avec plaisir. Galien, Ptolémée, Marc-Aurele, Appien et Arrien marquent, en face de la sophistique, ce qui restait encore de sérieux dans l’hellénisme. Si les beaux esprits du temps mettaient l’art littéraire au service d’une virtuosité frivole, il ne manquait pas, on le voit, d’intelligences saines et fermes, qui aimaient la vérité, qui croyaient la. trouver par les forces de la raison, et qui pensaient que . l’emploi naturel de la parole, c’est de l’exprimer. A tous, il est vrai, on pouvait adresser un meme repro- che: ils vivaient trop sur un passé qui était épuisé. Décidément, la renaissance qui avait commencé Ala fin du siecle précédent ne donnait pas tous les fruits qu’on eut été en droit d’en attendre. Aprés avoir tiré parti des enseignements de l’antiquité, on ne savait pas s’en I affranchir, pour marcher hardiment dans des voies nou- velles. Et toutefois le plus grand mal était ailleurs. L’hellénisme, en ce qu’il avait d'essentiel, n’avait pas pu se faire adopter par les multitudes qui étaient ve- nues A lui trop vite. Elles n’en avaient pris que le i dehors, non les profondes manieres de penser ni les l méthodes. Et ce qu’elles en avaient pris ne leur suf- l fisait pas; il fallait autre chose A leur vie intellectuelle et morale. En conséquence, A la science dont. elles ne comprenaient pas les conditions, elles teudaient A sub- stituer la croy ance 5 A la sagesse, qui leur semblait froide, l l l l


ORIGINES DE LA LITTERATURE CHRETIENNE 727 elles tendaient a substituer l’exaltation du sentiment. Ces tendances, jusqu’ici, s’étaient a peine manifestécs dans la littérature ; mais elles devenaient singuliere- ment puissantes dans la société, et l’heure approclnait ou elles devaient trouver leur expression dans les produc- tions de la pensée. Au lIl° siecle, elles allaient susciter le néoplatonisme. Mais déja, elles apparaissaient bien vi- vement dans la littérature chrétienne, qui commencait a attirer 1’attention. Occupons-nous donc maintenant de ses premiers représentants et de leurs Ceuvres, pour essayer de montrer comment ils tendaient a transformer l’hellénisme, non seulement lorsqu’ils le combattaient ouvertement, mais alors meme qufils lui faisaient do larges emprunts et mélaient ses idées aux leurs. VI Ce serait sortir du cadre de cet ouvrage que de re- prendre ici l’histoire de la littérature grecque chrétienne a ses commencements, pour en suivre toute l’évolution. Cette histoire, pour peu qu’0n voulut entrer dans les questions essentielles qu’elle souleve, formerait aelle seule la matiere d’un gros livre ’. D’ailleurs, nous ne nous oc- 1. Parmi les ouvrages généraux qui traiteut de ce sujet, les plus autorisés aujourd’hui sont : J. Donaldson, A critical history of Christian literature and doctrine /'rom the death of the apostles to the Nicene council, Londres, 1866; Kruger, Geschichle deraltchristlichen Li- teralurin den ersten drei Jahrhunderten. Friburget Leipzig, 1895 ; Har- nack, Geschichte des altchristlichen Literatur bis Eusebius, 3 vol. pa- rus, Leipzig, 1893-1897 ; Bardenhewer, Patrologie, Freiburg, 1894 ; P. Batitfol, Ancienne: liltératures chre'tz'ennes, Littérature grecquc, Paris, 1897. Il faut ajouter Ronan, Les Apolres, S. Paul, l'Ante'chrisl, les _ Evangiles, l’E'glise chrétienne, Marc·Auréle, serie d’ouvrages qui étu- dient plutot le développement du christianisme que celui de sa littérature, mais ou la littérature cbrétienne primitive tient ua- turellement une grande place.


728 CHAP. V. — }1i·;L1.EN1sM1s ET CHRISTIAXISME cupons ici que de l`hellénisme et de ses destinees. Or une bonno partie dc cette littérature, bien qu’écrite en grec, est on réalité étrangere a l’hel1énisme; elle n’en a ni l’esprit, ni la tradition, ni les caracteres propres 5 pendant assez longtemps meme, elle l’ignore, ou pen s’en faut, · et elle est sans influence sur ceux qui se meuvent dans sa sphere. Nous ne devons ici la prendre en con- sideration qu’a partir du moment ofi elle entre vraiment ' en contact avec la pensée grecque, ct' il suffira, pour q tout ce qui precede, de dire brievement comment s’étaient constituées sa force et son originalité. La littérature chrétienne commence par des lettres, des ’ écrits d’enseignement élémentaire, des visions et des recits *. Depuis le milieu du 1°’ siecle, ou les dernieres années du regne de Néron, nous voyons se succéder des epitres émanant soit des apetres, soit des diverses communautés chrétiennes et de leurs chefs ; c’est par elles que ces communautés sont en relations les unes avec les autres. Ces épitres traitent des choses du jour, elles con- tiennent des avis, des réprimandes, des informations pieuses, souvent aussi des enseignemcnts. Quelques- unes sont en quelque sorte impersonnellcs : elles n`ex· priment que lcs sentiments genéraux des églises nais- N santes. D’autres, et entre toutes les épitres de l’ap6tre l Paul, sont marquees fortement a l’empreinte de leur i auteur; elles révelent son éme tout entiere. Les ecrits l d'enseignement proprement dits n’ont rien de cela: ce sont, dans cette premiere periode, des oeuvres anonymes, , impersonnelles, uniquement destinées a conserver des croyances ou des préceptes dont on tient a fixer la tra- dition. Les visions, telles que l’Ap0caIypse dc Jean, le 1. Nous ne distinguons pas ici entre les écrits canoniques et les écrits apocryphes; car, au point de vue litteraire, cette distinction ' Il,€lllI‘3ll. éVltlBHlITl€IllI EIUCIIDC I‘&lS0l'| Ll'éll°B.


ORIGINES DE LA LITTERATURE CHRETIENNE °`/29 Paszeur d’Hermas, presentent naturellement un interet tres superieur, du moins pour qui cberche plutet des emes que des dogmes : on y sent vivre tous les senti- ments et toutes les passions, les esperances,les craintes, le mysticisrne ardent et nail`, qui s’agitent alors dans la conscience cbretienne. Mais rien ne vaut, pour la nou- veaute de l‘inspiration, pour le charme, la beaute mo- rale, les recits varies dont le type le plus acheve se trouve dans les Evangiles. (Yost la que le christianisme apparait vraiment dans sa grace primitive, qui a con- quis le monde. Si l’on reunit par la pensee toutes ces formes diverses, il est possible d’en degager certains traits dans lesquels se resume ce qu’on peut appeler la nouveaute litteraire du christianisme. D’abord quelque chose qu’on est fort en peine de de- liuir et qui est proprement << evangelique ». Une sorte de puissance douce, faite de simplicite populaire, de certitude pieuse, de detachement et de tendresse, asso- cies dans une vision permanente d’ideal. Germe fecond qui est la vertu meme du christianisme, son element divin, celui qui precede directement de son fondateur. Une fois la periode primitive passee, quand le christianisme grec deviendra raisonneur et theologien, cet element se cachera souvent, dans les oeuvres litteraires, sous la vehemence des passions et sous le jeu subtil des idees ; rarement neanmoins, il disparaitra tout a fait : et ce qui en restera visible ou sensible sera justement la goutte precieuse do myrrhe que le christianisme aura versee dans le rationalisme antique. Mais, par ses antecedents, le christianisme est juif, et, en consequence, il jettera aussi dans le courant de la pensee grecque bien des elements de provenance judai'- que. On peut en distinguer surtout trois, dont l’impor- l tance sera capitale. En premier lieu, uu element popu· 1 l l


730 CHAP. V. — HELLENISME ET CHRISTIANISME i laire, auquel les évangiles donncnt une autoritédurablc, ` ct dont l’influcnce se fera scntir chez tous lcs écrivains grecs chrétiens. Ensuite, un élémcnt rabbinique; car plusicurs des apotrcs, et Paul principalemcnt, ont subi fortemcut l’empreinte de la science des doctcurs juifs; et dc la, une sorte dc dialcctique particulicrc, unc mc- p thode didactique qui n`est pas grecquc, et qui passera N cn partie des épitres a toute la littératurc chrétiennc. 1 En troisieme lieu, un élémcnt prophétiquc emprunté a l’Ancicn Testament : images hardies, brusquerie des l tours, aprcté du ton, comparaisons et parabolcs, paral- l lélismc dc la phrase, expressions violentes ou lyriques, transformation dc la prose en une sorte dc poésic par 1 l’oubli ou lc mépris des qualités rationncllcs, sacrifices aux formes de l’inspiration. Ces élémcnts nouvcaux, mis en ccuvrc par des hom- N mcs dc talent, vont apporter un supplement dc force A l’art hcllénique déclinant. Mais ils étaient, par leur na- ture, trop ditfércnts de ccux dont cet art était fait paur s’y associer harmonieusement. ll y aura done invasion l plutot que fusion intime; ct dc cette perturbation puis~ santc, nous vcrrons peut-étrc sortir quelqucs grandes oeuvres, mais non des oeuvres achevées. C’est par lc genre apologétiquc que s’établit, dans lc premier tiers du second sieclc, le contact entre la littéra- ture chrétienne ct l’hellénisme '. Les apologistes chréticns sont presque tous des hommcs sortis des écoles grecqucs. Plus ou moins initiés a la philosophic et meme a la rhétoriquc, dans leur jeunesse du moins, ils gardcnt, sous les habitudcs nouvelles dc leur penséc, quelque i. Pour la bibliographic généralc des Apologistes, voir ci-dcs- sus, p. 657. On trouvcra, dans lc tome IX du Corpus Apologelarum d’Otto, une étude générale dc dom Marran sur lcs apologistcs du second siécle.


LES APOLOGISTES C.HR15:T1ENs DU I1° SIECLE 731 chose de cette education premiere. lls s'adressent a ceux qui detiennent le pouvoir, empereurs, magistrats, senat, pour repousser a la fois les griefs de l’autorite publique et les calomnies de l’opinion populaire. Leur but est d’etablir que le christianisme ne menace en rien l’Ii1tat, qu’il est pur, non seulement des infamies dont on l’accuse, mais aussi des mauvaises intentions qu’on lui prete, enfin et surtout qu’il a pour lui la verite. Chez la plupart d’entre eux, cette dcrniere vue predo- mine. Au lieu de se defendre, ils attaquent. lls decrient le paganisme, ils en montrent librement les absurdites et les hontes, ct, en face de ces croyances condamnees, ils etablissent les leurs. Satire d’une part, expose dogmatique do l’autre. La satire a chez eux une fran- chise qui en fait le prix; elle n’est ni piquante, ni habile, comme la moquerie de Lucien; elle est naive, rude, maladroite, mais forte; elle s’attaque sans mena- gements aux choses officielles, au culte public, aux jeux du cirque, a tout ce que la philosophie meme souffrait ou excusait 1. On est surpris que de telles choses aient pu etre écri- tes dans l’Empire. Mais il faut songer qu‘elles echap- paient sans doute, par leur nature meme, a la repres- sion. ll n’est pas probable qu’el1es fussent publiees, c’est—a·dire récitees en public ou mises en vente. C’e- taient en general des suppliques adressees at l’empereur personnellement, et elles n’etaient pas censées sortir de ses bureaux ; elles circulaient evidernment, mais par des copies clandestines qu’on se passait de main cn main. Si la propaganda se faisait, c’etait sans bruit, grece a des communications privees. Les lideles y trouvaient des arguments pour se fortifier eux-memes dans la foi, et ils s’en servaient pour achever la cou- 1. Sans excepter les apotheoses imperiales; voyez Justin, Pre- miere apologie, ch. xxx. .


_ i 732 CHAP. V. — HQLLENISME ET GHRISTIANISME version de ceux qu’une premiere instruction avait déja touchés. Par la, l’apologie est la premiere forme cle l’enseignement dialectique, qui se développera bicntot. ] Les apologistes sont les prédécesséurs immédiats des docteurs chrétiens. C’est par eux que le christianisme a commencé a devenir une philosophic, c’est-a-dire en sommc, a se rapprochcr de l’hellénisme, qu’ils combat- taient pourtant si ardemment. I Nous no savons presque rién du plus ancien d’entre eux, Quadratus (Kogpérog), sinon qu’il adressa son apo- logie a l’empereur Adrien lors de son passage E1 Athe- nes, vers 125-126 •. Le seul fragment qui nous en reste se réduit a quelques lignes, qui ne permcttent de juger ni du plan de cet écrit ni de sa méthode 2. C’est au successeur d’Adrien, E1 Antonin lc Pieux, que fut adressée, contrairement au témoignage d’Eusébe, l’apologic d’Aristide °. L’auteur ne nous est pas mieux conn_u que Quadratus; mais son oeuvre, dont on ne croyait naguere posséder que des fragments insigni- {iants, nous a été rendue presque on son entier depuis dix ans *. Il y donno son nom ; Markianos Aristide, phi- losophe athénien. Son crzuvrc est une bréve étude sur l’idéc de Dieu chez les diiférents peuples. Plus ou moins défigurée chez les Barbares, chez les Grecs, et meme chez les J uifs, cette idée, selon lui, n’apparait vraiment 1. Eusébe, Hist. eccl., IV, 3. 2. Eusébe, Ibid.; Otto, Corp. Apol., t. IX, p. 339. 3. Eusebe, Ibid. La vraie date a été rétablie d’aprés le texte meme de l’Apo1ogie. 4. Une traduction arménienne incomplete en fut découverte et publiée par les Mékitaristes en 1878. Harris en découvrit une se- conde, en syrien, dans un cloitre du Sinai, en 1889. L’étude de ces p textes arnena Robinson a reconnaitre que 1'origina1 grec, quelque • peu altéré, se retrouvait dans la Vie de Barlaam el de Joasaph at- tribuée aJean de Damas. Ces trois textes ont été puhliés par Hen- necke : Die Apologie des Arislides, Recension und Reconstruction des Textes, Leipzig, 1893.


o QUADRATUS, AR1STIDE» JUSTIN 733 . pure que dans le christianisme. Si le style meme de l’o- riginal ne se laisse plus juger aujourd’hui avec certi- { l tude, la composition du moins frappe par une certaine — l nettete vraiment grecque. La dialectique en est rapide, U dégagée, sarcastique. Elle n’entre ni dans les objections, ni dans les difficultés; mais elle va droit au but sans l embarras, avec un ton de certitude décidée,qui éiait par l lui-meme une force en un temps ou tant d’esprits ffot- ' taient sans savoir ou se prendre. Chez Aristide toutefois, l’apologie est encore un peu maigre et seche. Celui chez qui elle s’acheve au second [ siecle, c’est Justin. S’il ne l’a pas créée, il l’a tout au moins dotée de ses formes propres, de ses arguments et de ses lieux communs. Surtout, il a fait un effort singu- ` lierement remarquable pour organiser la future philoso- pbie chrétienne, en essayant de donner aux dogmes une valeur rationnelle. Et,de plus, il a mis,_dans tout ce qu’il a écrit, a défaut d’un mérite littéraire élevé, du moins une sincérite, un cbarme de bonne foi et de bonne vo- lonté, de bon sens naturel et de droiture, qui lui pre- tent une certaine eloquence '. ` Justin, ills de Priscus, etait de famille grecque " ; il naquit a Flavia Neapolis, en Judée, vers l’an 100. Tout ce que nous savons de sa vie se réduit a quelques faits et in quelques dates. Elevé dans le paganisme, il étudiales diverses philosophies grecques, sans y trouver de quoi se satisfaire. Toutefois, la doctrine de Platon l’attacha bien plus fortement que les autres, et c’est par elle en somme que s’est faite l’éducation de sa raison. Jeune encore, il fut gagné au christianisme ; lui-meme nous a raconté, non sans charme, sa conversion, qui dut t. Consulter Freppel, Les Apologiates chrétiem au u• siécle : S. Jus- tin. Paris, 1886; B. Aubé, De Pzlpologétique chrélienne au xv siérle. S. Justin, philosophe ct martyr., Paris, {BM. 2. Notice dans Suidas, ’Iow:Iv¤;. et dans Photius, 125.


I 734 CHAP. V. — HELLENISME ET CHRISTIANISME avoirlieu dans les premieres années du régne d’Adrien, { aux environs de 125 ’. Vers le meme temps, ou un peu l lus tard, il semble avoir sé`ourné a Ii] hese 2. Puis il P. . ·! . .P v1nts’établ1r a Rome; et la, nl ensengnait, sans étre pré- tre, la croyance qu’il avait recue et at laquelle il avait l adapté sa philosophic. ll ne semble pas s’étre éloigné de cette ville ni sous le regne d’Antonin, ni sous celui de Marc·Aur<‘:le. ll y mourut martyr, sous la préfecture de Junius Itusticus, entre 163 et 167 ; victime probable- ment de sa franchise et des haines qu’eIle lui avait atti- I rées, en particulier de la part du Cynique Crescens, qu’il 1 attaque si rudement dans sa seconrle apologie 3. l Plusieurs de ses écrits sont perdus : entre autres, le l Discours aux Gentils (Aéyo; rspbq "ED.·nvz;), ou il semble 1 qu’il s’était étendu assez longuement sur la valeur et I les défauts de l’hellénisme *; le livre sur l’dme (Hegi n]r»;g_·7z;) "; le traité Contra toutcs les lzérésies qui se sont produites (Eowayua zxral rcacéiv ·:G1v yzyzmpéwv czipéceuw), qui devait nécessairement comporter des discussions de nature philosophique sur les points essentiels de la croyance chrétienne °. — Eu revanche, la collection qui porte son nom contient un grand nombre d’ouvra· N ges qui ne sont pas de lui. La critique les a éliminés peu a peu. Outre la Lettre d Diognéte, dont nous di- rons quelques mots plus loin, citons un Discours aux t Gentils (/�·{0; rcpbg "ED:nvx;), qui n’a de commun que l le titre avec celui que Justin avait réellement compose 7. 1. Justin, C. Tryphon, 2. 8. 2. Eusébe, Hist. acct., IV, 18, place a Ephése le lieu du dialogue l avec Tryphon, qui est censé avoir lieu, d’ap1·és les données meme l de l’auteur, aprés la révolte des Juifs (132-135); voir le ch. 1 du dialogue. 3. Secondc Apol., ch. 111. 4. Tatien, Oral., 18. 5. Eusébe, Hist. eccl., IV, 18, 5. 6. Justin, Apol , 1, 26. Cf. Eusébe, Hist. cccl., IV, 11, 10. 7. Voir Puecb, Mélanges Henri Weil, p. 395, Paris, 1898. — La prin-


JUSTIN L SES APOLOGIES 7`5

. . . .**1 Les seuls de ses ouvrages subsistants qui soient cer- __ tainement authentiques sont les deux Apologies et le Dialogue avec le juzf Trgphon (Hpe; ’I¤u3ai.'ov Tpecpmva ‘ 8·é*¤i¤:>· La premiere des deux apologies fut adressee, vers l’an 150, e l'empereur Antonin i. Autant qu’on peut demeler ; un plan sous la composition confuse de l'auteur, _ js on voit qu’il reclame d’abord pour les chrétiens le droit d’etre juges sur leurs actes, comme tous les sujets de I T l’Empereur, au lieu d’etre proscrits arbitrairement sur -1a simple attribution d’un nom. Entrant ensuite dans l’a olo ie ro rement dite, il ex ose la morale chre- ·=F_f- . P g P .P . P. . ;+ tienne ; puns 1l detaille les propheties relatives au Mes· Q1; sie et en montre la realisation; enlin il fait connaitre F; les principaux traits du culte que les chretiens ren- qi dent in Dieu. Cette suite d’idees est troublee sans cesse QL : par des redites el des digressions, qui la font perdre do ZJ- vue. D’un bout e l’autre, l’auteur poursuit, e cete de son dessein principal, un parallele entre le christia· Ll nisme et le paganisme, qui l’amene in parlor longuement ._· des dieux du polytheisme, du rele des demons dans leur religion, des moeurs paiennes, de la philosophie grec- ·-; que. Tout cela forme un eclieveau singulierement em- brouille, dont il est ia. peu pres impossible de demeler TQ completement les fils. — La seconde apologie, n’est en ` .; quelque sortequ’un complement dc la premiere? A l’oc; A cipale edition de Justin est encore celle d’Otto, dans le Corpus cite _ ci·dessus, p. 657. Elle en forme les quatre premiers volumes; les tomes I et II contiennent les oeuvres authentiques; les tomes III _ et IV, celles que la critique a rejetees. L’edition de la Patrologie grccque, de Migne. reproduit cello de dom Marran, Paris, 1742. Les deux Apologies ont été puhliees par Braun, Bonn, 1830,1860; 3• edit. revue par Gutberlet, Leipzig, 1883. Edition isolee de la p premiere Apologie, par Kaye, Londres, 1889. 1 1. Prem. Apologie, ch. XLVIZ Ilpe éT(z-)V exarbv ncvzvixovra y:y¢vv~F;¤·0¤u l rev Xgictev. 2. Renvois in la premiere, ch. rv, vi, vm. l l l l


} "`"`l ` l 736 CHAP. V. — HELLENISME ET CHBISTIANISME i casion d’une condamnation prononcee contre des chre- tions par le prefet Urbicus, Justin explique pourquoi les lideles ne recherchent pas la mort, quoiqu’ils fassent profession de no pas la craindre ; puis, raisonnant sur les persecutions, il y decouvre, dans les sentiments des persecuteurs et dans ceux des persecutes, d’une part la malice des demons et de l’autre la puissance de Dieu. q Les empereurs auxquels il s’adresse sont Antonin le Pieux et Marc-Aurele ‘. _ Le Dialogue avec le juif Tryp/zon, aujourd’hui in- complet, a éte compose apres la premiere apologie ’. C’est une refutation tres etendue des arguments que lcs Juifs opposaient au christianisme. La dispute y est done exclusivement entre J uifs et Chrétiens, et par con- sequent cette oeuvre est bien plus etrangero a l°helle- l nisme que les precedentes. Ce qu‘elle offre de plus in- Z teressant pour le lecteur profane, c’est, d’un cole, le j grand effort de l’auteur pour demontrer que lc dogme i chretien n’est pas en desaccord avec le monotheisme intraitable d’lsrael, et, de l’autre, sa conception du chris- tianisme comme religion universelle, capable de reali- ser les promesses dont Israel s’etait cru depositaire. Justin n’est pas un ecrivain. Il ne sait pas plus or- donner chaque phrase en partieulier que ses argumen- tations en general. Mais, ce qui vaut mieux, c`est un homme de coeur, qui interesse par ses hautes qualites morales, et un philosopbe, dont la pensee est toujours curieuse a suivre. N ul ne represonte mieux le mouve- ment d’idees, qui, sous l’influence de l’hellénisme, s’e- veillait alors chez un certain nombre de chretiens. ll ost le premier, parmi ceux-ci, qui semble s’etre preoc- cupe de juger serieusement la philosophic patenno. Et ce jugement est tout autre chose qu’une condamnation 1. Ch. xv et ch. 1:. Bardenhewer, Patrol., § 16, 3. i 2. Reuvoi au ch. cxx. l


J UST IN 737 q trancliante. ll reconnait chez les paiens une certaine “ connaissance de la vérité. Tous ceux qui ont écrit ont pu, grace a la semence de rai- son qui était naturellement en eux (em rz; évoamqq éayozoa i Imyw ·mopd;), apercevoir obscurément ce qui est i. Par suite, presquc toutes les écoles ont vu des par- celles du vrai, mais aucune n’a pu embrasser la vérité i dans son ensemble; et, de la, leurs contradictions ridi- cules : Je suis fier d’étre reconnu chrétien, je revendique ce nom t de tcutes mes forces. Non pas que les enseignements de Platon s0i€I1i. él1'&Dg€1'S it CGUX dll ChI‘iS£ (oz}; 61:. £<}O.o1·pe.c€ Earn rd: Illidrwvog Jzddyyara me Xpurrou), mais ils n'y sont pas semblables en tout (Jr)? 6:1 aix Eat:. mivm 65mm). Pas plus d’z1ill€u1'S qt16 Céux d6B autres Grecs, stoiciens, poétes, historiens. Car si chacund’entre i eux, pour sa part, apercevant quelque parcelle du verbe di- vin disperse, qui était en rapport avec sa propre nature, 1’a bien exprimée 2, ils ne s’en sont pas moins contredits les uns les autres dans les choses essentielles. et ils ont ainsi montré qu’ils i ne possédaient ni la science supreme ni la connaissance irre- futable 3. Sous l’influence de ces idées, il va jusqu’a reconnai- tre, dans quelques philosophes paiens, des chrétiens avant le christianisme : ' Ceux qui ont vécu avec le verbe (oi ana Myou §u.sa¤»:¢;) sont des chrétiens, bien qu’ils aient été regardés comme des athées, par exemple, entre les Grecs, Socrate et Héraclite, et ceux qui leur furent semblables *. Ce sont la de nobles sentiments qui nous rendent Jus- 1. Seconde Apolog., ch. XIII. 2. Ibid.: "Emcrro: Yip cn; dnb uépou; :05 cnzpuartxofa Ociou >6y¤u rb cuyysvkc 6p&>v, ualciv; t90é~{Ex·r¤. 3. Ibid., Cf. meme onvr., ch. vru, 1’é1oge de la morale stoicienne. 4. Premiere apologie, ch. xnvr. Hist. do la Litt. grecque. — T. V. 47


· "'I 738 CHAP. V. — HELLENISME ET CHBISTIANISME tin sympathique. ll est regrettable qu’il ne les ait pas dégagés plus nettement et qu’ailleurs il ait expliqué cette sagesse des Grecs soit par des emprunts fails in Moise, soit meme par l’inspiration de mauvais esprits qui voulaient faire tort au christianisme *. Justin n’a- vait pas cette hauteur de vues qui permet in quelqués hommes supérieurs de s’affranchir des préjugés régnants. Mais il cherchait la vérité noblement, avec toute son 1 ame, selon le mot de Platon, et il l’aima jusqu’au sacri· fice de sa vie. Nous devons passer rapidement sur les apologistes ou docteurs de second rang qui se groupent autour de Justin. Quelques-uns ne nous sont pas méme connus de `nom; tels, les auteurs de certains écrits qui lui sont faussement attribués. D’autres, tels que 'l`atien, Athéna- goras, Théoplnile d"1&lTt-ioche,A1·iston, Miltiade, Irénée méme, n’ont pas assez d’originalité littéraire pour nous arréter longtemps. ·Le syrien 'l`atien fut un des auditeurs de Justin a Home sous le regne d’Antonin 2. Eusebe (Hist. cccl., IV, 28) fait de lui — avec un doute : Mya; Elsa, dit-il —- , le chef de la secte hérétique des Encratites. Ce qui est l certain, c`est que son naturel sombre et austere se por- i tait de lui-méme vers un mysticisme ascétique. ll nous rcste de lui un Discours au.: Genlils (A6·y¤;1·.:pE>; °'E).7m· v1;)’, apologie écrite probablement a Rome, peu apres lannort delustinl. Le trait particulier de cet écrit, dans 1. I’»·cm. apolugie, ch. LIX, Lx; et, d’autre part, ch. mv. , 2. P0l1I' Sit lJl0[{I'8.plll8, 1'l0l1S 1'l,21'0llS que des I'0[lS6igIIOI`Il0DtS épars; d’abor•l son Disc. au.: Genlils. ch. xmr; puis Irénée, Adv. 1»a·»·e.¤., I, 28; lsuscm, 11z»¢.m1e.·., Iv, 20. 3. Tiilltlll est COIllll1 aussi pil? SOD ”l1l'm07Il8 d(’8 qlldll? évllhgufl, écrite en syrien, el que les écrivains grecs appellant le Ani nood- UV. P 4. Diverses opinions out été é.nises a ce snjet. Vuir Darden- i L


APOLOGISTES DU SECOND BANG 739 ` le genre apologetique, c’est l’importance donnee ala demonologie. Les idees ebauchées par Justin sur ce su- jet sont developpees par Tatien avec l’outrance passion- née qui etait dans sa nature. Toule la civilisation hel- lenique devient pour lui l`oeuvre perfide des demons, Y quand elle n’est pas un simple lareiu. Et ainsi l'apologie se transforme en une diatribe virulenle, dont l’injus- tice est mal rachetee par une sorlc d‘eloquence amere '. Tout autre est Atbenagoras, Athenien et pliilosopbe chretien, selon le titre qui figure en tele de son Apolo- gie’. Celle-ci (llpacgekz 7C8Pl.XPG7�VS'>V) est adressee aux empereurs Marc-Aurele et Commode : posterieure par consequent it 176, annee ofi Cozmnode ful assorie a l’empire, et anterieure at l80, annee de la mort dc Marc- Aurelc, elle date probablement de 177. Naturellement modere, Athenagoras ne fait point desalire 1 il se borne it defendre les chretiens contre les calomnies qui les repre- sentaient comme des athées et qui leur imputaient d’in— fames et sanglantes debauches. Son argumentation est simple, ordonnee, convaincante, presenlee avec bon ton et dignile, dans un style correct ou meme elegant. Bien chez lui des coleres de 'l`atien contre Pbellenisme. Loin de mepriser la philosophie grecque, il l`estime; et, en fait, il use de ses methodes, ‘lorsqu’il entreprend de demontrer rationnellement l’unile de Dieu. Les memes qualites se retrouvent, at un degre moindre, dans son hewer. Palrologic, § t7, t. — Editions. Outre cello d’Otto dans le t. VI de son Corpus. citons l’édition plus réeente de Schwartz, Leipzig, 1888, dans la collection des Te.1:/e und Untersuchungen. t. Voir par example le ch. xxvi et lout le mouvement satirique ` marqué par ce debut; Ha·5cac9: leyou; éllorptou; 0p¢ap.6s·5ov1s; x·2i.ti'est le seul renseignement que nous ayons sur sa personne. . Les ecrivains ecclésiastiques ne disent rien de lui. Voir pourtant _ Bardenhewer, Patrol., § l8. t, et L. Arnould, Da Apologia Athena- gorz, Paris, l898 (p. 13 et suiv., discussion du fragment suspect ou Philippe de Sida parlait d'Athénagoras).


740 CHAP- V- ·— HELLENISME ET CHRISTIANISME N second écrit, qui traite de la Résurrection des morts l (Hepi ¤iv1c·r¤ioeu>;ve>c;.tbv)’. En s’appuyant sur des argu- ments purement philosophiques, l’auteur se donne pour tache de démontrer, d’abord que la résurrection des morts n'est pas impossible, ensuite qu’elle est meme exigée par le raisonnement. Ses développements se lisent sans effort et avec intérét. Nous avons la un christia- nisme de raison autant que de foi, étroitement rattaché a la bonne tradition hellénique, dont il ala moderation et la clarté. ` Tl1éopl1ile,peut·étre évéque d’Antioche, composa. peu k aprés la mort de Marc-Auréle (180 ap. J .-C.), trois livres d’instruction chrétienne adressés a un paien nommé Autolycos (Heb; Aéréluxov "E).).·q·m mpi 1+]; rdw Xptcrzz- i vdiv ·:=ic·reu>;)’. Nous les possédons encore. Moitié exposé, [ moitié discussion, cet ouvrage est moins une apologie, j qu’une sorte d’i11itiation. L’auteur, qui écrit avec élé— gance, raisonne clairement, sans beaucoup de force d’ailleurs ni de profondeur. Son muvre, médiocrement personnelle, intéresse plus 1’}1istoire des dogmes que { celle de la liltérature. [ Au meme groupe d’écrivains se rattachent Ariston, ¤ auteur du dialogue perdu entre le chrétien Jason et le juif Papiscos (’I&covo; mi Hmioxou aivctloyia), Miltiade, Méliton, évéque de Sardes, Apollinaire, évéque d'Hié— rapolis eu Phrygie, qui, tous trois, adresserent E1 Marc- Auréle des apologies pour le christianisme. De toutes ces oeuvres, il no nous reste que des fragments insigni- Hants. Mais elles attestent encore, par leur nombre du I. Les deux écrits d’Athénagoras ferment Ie tome VII du Corpus de Otto. Ils ont été réédités par Schwartz, Leipzig, INI (Texts und Unlersuchungcn). 2. Renseignements biograph., A Autolye., I, H ; II, 24; Eusébe, Chron., éd. Schcene, II, 170; Hist. eccl., IV, 20. Les trois lettres a Autolycos sont dans le Corpus d’Otto, t. VIII. Sur les autres ou- vrages de Théophile, voir Bardenhewer, Patrol., 19, 3.


IRENEE 7/ii moins, le mouvement littéraire qui se produisait alors dans le christianisme, et aussi les espérances que les chrétiens ne cesserent de fonder sur la justice de Marc- Auréle ’. Bien plus importante assurément serait pour nous la collection des oeuvres d’lrénée, si elle nous edt été con- servée. Irénée est en effet un des docteurs les plus au- torisés de l’Eglise chrétienue dans la seconde moitié i du second siecle, et c’était en outre_un esprit cultivé par l’hellénisme ’. t Né probablement at Smyrne vers 125 ou 130, il y re- i cueillit dans sa jeunesse la tradition chrétienne tout pres de sa source, en écoutant l’évéque Polycarpe (mort en 155) et quelques autres anciens, qui avaient encore connu les disciples des apotres. Plus tard, au temps de Marc·Aure1e, nous le trouvons a Lyon. Et c’est la qu’il est désormais {ixé, d’abord comme simple pretre, puis, apresle martyre de Pothin en 177, comme évéque. Il y ` vécut, sauf quelques absences, jusqu’au temps de Septime Severe, sous le regne duquel il subit le mar- tyre en 202. Plusieurs de ses écrits ont été perdus et ne nous sont plus connus que par leurs titres 3. Le grand ouvrage auquel son nom demeure attaché, c’est1etraité en cinq 1. Pour plus do détails sur ces divers auteurs, consnlter Bar- denhewer, Patrologie, 21, et Batitfol, Lillér. grecque ch»·e’¢., p. 89. 92, 99. 2.-Sur Irénée, Photius, cod., 120; Eusébe, Hist. eccl., V, 4 et 24 ; Jerome, Epist., 75, 3; Grég. de Tours, I, 29. Tous les témoignages sur Irénée sont recueillis dans Harnack. Gesch. d. Altch. Liter., t. I. p. 266 et suiv. — Etudes critiques ou biographiques: Freppel, S. Irénée el Péloquence chrélienne dansla Gaule pendant les deux pre- mier: siécles, Paris. 1861 et 1886 ; Ziegler, Irendus der Belschofvon Lyon, Berlin, 1871. 3. Voir Bardenhewer, Patrologie, 24, et Batitfol, p. 205. Lettres conservées en partie, notamment celle qui se rapporte aux sou- venlrs d’enfance d’Irénée, Eusébe, Hist. eccl., V, 20. Cette lettre a du charme et une aimable simplicité.


742 CHAP. V. —· HELLENISME ET CHRISTIANISME livres, qu’on désigne communémenl sous le titre de Adversus lzeereses et qui parait avoir été intitulé "Eleyxe; nai aivwrpovrii 1%; tlreudwvégmu yveécswg, Réfutation et ren- versement de Ia prétendue gn0se*. I.’origi11al grec est perdu, sauf les passages cités par les écrivains ecclesias- tiques. Nous ne le connaissons plus que par une traduc- tion latine, presque contemporaine du texte, qu’elle suit servilement, au point de n’étre quelquefois intelli- gible qu°a la condition de restituer par conjecture les mots primitifs ’. On concoit que, sous cette forme, il soit impossible de l’apprécier comme oeuvre de littéra- ture grecque °. Du reste, malgré sa culture hellénique , prouvée par de nombreuses citations des poétes et phi- losophes grecs, Irénée s’y appuie surtout sur la tradition. Apres avoir fait dans le premier livre l’histoire du Gnos- ticisme depuis Simon le magician jusqu’a Marcion, il ne le réfute rationnellement que dans le second, pour opposer a ]’hérésie, dans les trois derniers livres, les 1 témoignages de l’Ancien et du Nouveau Testament. j Parmi les écrits faussement attribués a Justin, plu- sieurs semblent appartenir aussi A cet age de la littérature chrétienne. L’E.z·/zortation aux Gentile ([1;:6; "E}Jmvz;, { Co/zortatio ad Gentiles, en 38 chapitres) et le traité Sur la monarc/zie divine (Hep}. 9::06 povxpxixg) ne peuvent étre ni l’un ni l’autre de Justin ; car ils n’oli`rent rien des ca- l. Photius, cod. 120. 2. Edition des Bénédictins (Massuet), Paris, 1716, reproduite aims la Patrol. gr. de Migne, t. VII. La meilleure aujourd’hui est eelle de Harvey, Cambridge, l857, avec les fragments du texte grec et lcs fragments syriens et arméniens. 3. Son importance. comme source de l’histoire littéraire cliré- tienne, est trés grnde, Car l’auteur :1 largement cmprunté aux écrivains cliréticns antérieurs, notamment a Justin, et aussi A Hégésippe (mort sous Commode). qui. dans cinq livres de titre in- connu, avait,1ui aussi, combattu le gnosticisme, mais probable- _ ment par des faits et des témoignages plus que par des discus- sions. Sur Hégésippe, voir Bardenhewer, § 23.


racteres de son style ‘. Dans une langue assez dégagée, les auteurs de ces écrits soutiennent que tout ce qu’i| y a de vrai dans l’hellénisme provient de la tradition juive, recueillie par les poetes, les sages et les philosophes de la Gréce ; et ils réfutent le polythéisme par lui-meme, A l’aide de citations empruntées A la littérature apocrypbe · dont Alexandrie paralt avoir été l’atelier principal ’·. Le point de vue général est bien celui des apologistes et des docteurs du second siecle. Mais Pargumentation est _ appuyée ici sur une méthode historique si radicalement erronée qu’elle ne saurait oi}`rir un grand intérét.

La Lettre à Diognète (Hpéq Azéyvmev), qui figure aussi dans le recueil attribué AJ ustin, aune tout autre valeur. C’est un des écrits remarquables de la littérature chré— tienne primitive ’·. Nous ne savons rien de l’auteur, qui ne se nomme pas : mais il est évident que ce ne peut étre Justin; car tout en lui est absolument diiiérent. C’est une Ame ardente, servie par une parole éloquente. Son style net, vigoureux, antithétique, donne A sa pensée un relief frappant. En véritable orateur, il se défend mal des entrainements de parole, et, pour jeter plus de lumiere sur ses idées, il lui arrive de les pousser A l’extréme. Celui à qui il s’adresse, Diognete, est un paien ébranlé, que le christianisme trouble et attire. L’auteur passe rapidement sur la réfutation du paganisme. Homme de foi, et nullement critique, il n’y voit que scandale et absurdité, et il ne lui parait pas qu’il soit nécessaire de démontrer ce qui est évident *. Par

i. Sur la Co/aorlatio. voir 1’étude tres métbodique de A. Puech, Mélanges Henri Weil, p. 395. L’auteur pense que 1:1 Cohorlatio est de la Hu du uw siécle plutot que du second.

2. Bardenhewer, § 16, 5.

3. Pour les discussions sur la date et la provenance de cette lettre, voir Bardenhewer, Q 13.

4. Ch. 2, fin! Ei GE rm psig 60xo£·q xiv ·:¤:“3·:a ixav&, mpiccbv iyebpaz ua`:. 1:5 nlsfw liyuv. ` _ l l l I I 744 CHAP. V. — HELLENISME ET CIIRISTIANISME contre, des qu’il s’agit de faire connaitre lc christia- nisme, il se laisse aller, et le developpement chaleureux sort vraiment de l`abondance de son coeur. Mais, la · meme, peu ou point de discussion ; le sentiment domine. Le Judaisme lui semble une religion basse, servile, for- maliste, attachee a des rites. La vraie religion pour lui, c’est la religion de l’esprit et de l’amour ; ct voila jus- tement de quelle nature est le christianisme, celui du moins qu’il congoit et qu’il exalte avec une veritable eloquence, touchante par son imprudence meme : Les chrétiens ne sont séparés des autres hommes ni par les frontieres, ni par le langage, ni par les eoutumes. Ils n’ha· bitent pas des villes qui leur soient propres, ils n’ont pas un idiome distinct, ils ne vivent pas d'une vie particuliere... Do- I miciliés dans les villes grecques et barbares, partout ou le sort les a places, s’accommodant aux moeurs locales pour le vete- , ment, pour la nourriture et pour tous les détails de l’existence, i ils se sont constitué une forme de vie étonnante et qui paralt a tous paradoxale. Ils ont chacun une patrie, mais ils y sont p comme des voyageurs ; ils participant a tout comme des citoyens, mais ils supportent tout comme des etrangers; toute terre l etrangere leur est patrie, toute patrie leur est etrangére. Ils se marient, ils ont des enfants comme tout le monde, mais l ils ne jettent pas ceux qui sont nés d’eux... ; ils sont en chair, l mais ils ne vivent pas selon la chair; ils prient sur la terre, mais ils sont citoyens du ciel; ils obeissent aux lois établies, et ils sont superieurs aux lois par leurs m<nurs... En un mot, ce qu’est l’ame dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde i, Et il continue ainsi, pou1·suivant ses antitheses, dures et frappantes. Ijantagonisme du christianisme et de l’l1ellenisme, c’est celui do l’ame etdu corps, de l’esprit et de la chair. La revelation par le Messie a apporte 4 dans le monde la lumiere que les hommes cherchaient en vain; Dieu ne les a laisses se tromper si longtemps 4. A Diognélc, c. 5. p


que pour les convaincre de leur impuissance a la trouver; la vérité est dans l’imitation de Dieu, qui consiste elle—meme essentiellement dans l’amour du prochain et dans le détachement. De telles pages ne peuvent _etre lues avec indifférence. Elles ont en elles—memes une beauté qui tient a la sincérité passionnée de l’auteur et in l’elevation de son idéal. L’art hellénique, sous une forme un peu raide sans doute, mais vigoureuse, se plie ici, pour la première fois dans le christianisme, aux be- soins d’une ame d’orateur, qui se l’approprie.

Il suffit de mentionner le Pcrsi/{age des philosophes paie1zs(Atm·upp.6; nov {Em qtxoaéyav) qui nous est par- venu sous le nom d’I{ermias, philosophe ‘. Moquerie facile et sans portée, sur les contradictions et les systèmes des penseurs helléniques. A vrai dire, nous en ignorons entièrement la date, et il n’y a aucune raison probante pour rapporter cet écrit au second sieclez. ll a d’ailleurs trop peu de valeur pour que la question soit vraiment importante.

VII

Toutes les œuvres dont nous venons de parler sont plus ou moins des écrits de circonstance. Nulle entreprise intellectuelle de longue haleine ; de courts traites, des apologies, des satires, partout la préoccupation d’un résultat prochain a atteindre, plutôt que celle d’un large enseignement à organiser. Un grand pas restait donc a faire. La pensée chrétienne, sous peine d’inferiorite éclatante, devait se montrer capable de ces conceptions étendues, de ces vastes et fécondes synthèses qui avaient ete l’honneur de l’hellenisme paien. C’est grace a l’ecole cateel1e-

1. Otto, Corpus, t. IX. Diels, Doxographi, p. 6t9, Berlin, 1879. ‘

2. Ilarnack, Gcsch. d. Alle/n·. Lil.,t. I, p. 782; Bardenhewer, § 20. tique d’Alexandrie et a son premier grand représentant, Clément, qu‘elle ébaucha enfin, a la fin du second siècle, ce travail, d’où dépendait son avenir.

Titus Flavius Clemens * était probablement athénien (Épiphane, Hérésies, 32, 6). Il dut naitre aux environs de 160. Tout ce que nous savons de sa jeunesse, c’est qu’i1 voyagea d’école en école, en Grece, en Italie, en Syrie, en Palestine, en Égypte, cherchant partout un enseignement qui le satisfit’. ll le trouva enfin a Alexandrie, ou il dut arriver vers 180, au début du règne de Commode, période de paix pour le christianisme°. Dans ce milieu savant, l’église chrétienne avait hérité naturellement des méthodes et de l’esprit de la communauté juive d’ou elle était sortie. On a vu plus haut, dans l’étude relative a Philon (p. .122), ce que les Juifs hellénistes d’Alexandrie avaient fait de l'exégés' biblique, sous l’influence de l’hellénisme. De bonne heure, les chrétiens, a leur tour, semblent avoir développé, selon leurs vues propres, cette exégese allégorique et philosophique *. En meme temps, ils s’appropriaient, sans plus d’esprit critique que leurs prédécesseurs, l’érudition, do bon ou de mauvais aloi, que ceux-ci avaient mise au service de leurs idées. Ainsi s`était constitué

1. Nous n’avons pas de notice complète sur Clément d’Alexandrie, Ce que nous savons de lui provient des renseignements dispersés dans ses propres écrits et dans ceux d’Origéne, d’Epiphane, d’Eusèbe, etc. — Principaux écrits sur Clément : Reinkens, De Clemente, presbytero alexamlrino. homine, scriplore, philosopho, theologo liber, Vratislaviaz, 1851 ; E. Freppel, Clément d’AIe.z·and»·ie, Paris, 1865. Ch. Bigg, The Christian Platonists of Alexandria, Oxford, 1886. — Nous ne citons pas ici les nombreux ouvrages ou Clément est surtout considéré au point de vue du dogme. Voir la bibliographie donnée par Bardenhexver, Patrol., 28, 7.

2. Str0males,I, 1.

3. Cette chronologie repose surtout sur des indices, assez snrs d’ail1eurs. Voir Eusébe, Heel. eccl., VI, c. 6. -5. Eusébe, V, 102 ’EE cipxcxiou E0ou; bnbczcxczltsiou rdw iapév ldywv ‘|!dp·d°:JT0l.’§ GUVSGTIBTOQ. (ELEMENT D’ALEXANDRIE 747 un ensaignement de tandance mystique, mais de forma rationnelle, appuye sur l’histoire, qualquefois alteree, sur una litterature, quelquefois Zapocryphe, et sur una _ connaissance etendue de la philosophie grecque. ll etait rapresenté, au temps oil Clement arrivait e Alexandria, par une ecole assez improprament appelee << catecheti· que » *, sorta d’auditoire analogue aux auditoires des philosophes pa'iens. Le maitre qui y professait alors se nommait Pantaenos, stoicien convarti au christianisme, dont l’in1luence sur la nouveau vanu fut decisivez. Ce- lui—ci se sentit gagne immediatement et completement. L’union entre le maitre et le disciple davint chaque jour plus intime. Vers 190, Clement, deje pretre, fut asso- cie at Pantaznos et commanca d’enseigner, lui aussi. Apres la mort du maitre, il le remplaqa. Donc, soit comme assistant, soit comme chef da1’ecole, il profassa “ d’une maniere continue e Alexandria pendant les dar- nieres annees du second siecle at les premieres du troi- sieme, de 190 environ jusque vers 203. Ce fut alors qu’il compta Origene parmi sas auditeurs. La persecution de Septime Severe mit finason enseignement ; il dut sa de- rober par la fuite aux haines ou aux jalousies qu’il avait excitées. Une fois qu’i1 eut quitte Alexandria, il n’y re- vint plus. La derniera partie de sa vie semhle avoir éte arrante. On le voit sejourner an Asie-Mineure, puis a Antioche, sans qu`on puisse dire au juste dans quelles conditions ’. ll dut mourir vars 215. Clement avait heaucoup ecrit ‘. L’ouvrage on) se re- velait peut-etre le mieux la nature de son enseignement etait les Esquisses (`Y¤·co·rur:¢bcet;), en huit livres, serie 1. Etude recente da Lehmann, Die Katechetensc/cute zu Alexandria, Leipzig, 1896. 2. Eusebe. Hist. acct., V, 10. Cf. Stromates, 1, 1. 3. busebe, Hist. eccl., VI, 11. 4. Bibliographic, p. 657.


i 748 CHAP. V. — IIELLENISME ET CHRISTIANISME de commentaires sur la Genese, l’Exode, les Psaumes, l’Ecclésiaste, et un certain nombre d’Epitres, notamment celles de saint Paul ’. Si ce premier monument de l’exé- gese chrétienne alexandrine nous out été conservé, il n'est pas douteux que nous apprécierions mieux l’influeuce de Clément sur Origene et ce qu’ils ont di1l’un et l’autre A Philon. D’autres écrits perdus peuvent étre négligés ici. De méme, parmi ceux qui ont été conservés, nous n’avons pas A parler du discours sur la Justification du rio/ze (Ti; 6 ¤uE6p.sv¤; ·n:7t¤é¤n¤;), sinon pour y-signaler un des plus anciens débris de l’homilétique chrétienne. Pour nous, Clément est tout entier dans la série consti- ' tuée par l’Ex}z0r!ati0n (llporpevcrixég), l’Educateur (Hou- i $aywy6;), et lcs Stromates (E·rpwp.a·rzt;), oeuvres qui nous N ont été transmises dans leur intégrité. L’E:1:/zarlatian (Aéyog r:po·:.·pem·uc.6; npc; °'EM·m•z;), en un seul livre, s’adresse soit A des paiens, déja inclinés au christianisme, soit plutét A des demi-chrétiens, en- core hésitants dans leur foi. ll s’agit de porter le der- nier coup A leurs hésitations, de rompre les derniéres attaches. Et, pour cela, reprenant la méthode des apolo- gistcs antérieurs avec plus d’érudition et plus de suite, l’auteur ramassc, en une sorte d’acte d’accusation pas- sionné, tous les griefs de la raison et de la morale contre le paganisme. L’Educazeur (Hai3¤ayw·{6;), ouvrage en trois livres, fait suite A l’E.1:}z0rtation, avec un dessein différent. Le pa- q ganisme ost censé vaincu et rejeté. Mais il ne suffit pas l de le désavouer, il faut encore l’expulser de la vie quo- q tidienne. Voila pourquoi le << Verbe » se fait A présent l 01 éducateur », afin de tracer les regles de conduite que le chrétien doit s’imposer. Il expose dans le premier livre l’esprit de son enseignement, qui est fondé A la 1. Photius, 100. ‘


CLEMENT D°ALEXANDRIE 749 fois sur la révélation et sur la raison. Puis, dans les deux livres suivants, entrant dans les détails, il donno, sans__' ordre apparent, des prescriptions pratiques sur la nour- riture, Pameublement, les banquets, les conversations, sur la vie conjugale, sur la toilette, sur les relations sociales, sur les bains, etc. Ces prescriptions, plus mo- dérées qu’on ne s’y attendrait étant donnée la tendance ascétique de l’auteur, proviennent en partie des écirits des philosophes grecs, notamment de ceux du stoicien Musoniusig seulement, elles sont appuyées ici sur des ' textes de l’Ecriture et rapportées a un idéal que l’au- teur tire de l’Ancien ou du Nouveau Testament. Précep- tes, citations, commentaires, allégories, effusions lyri- ques, réilexions subtiles se melent d’ailleurs sans cesse dans ce livre étrange et curieux ; et, comme il est na- turel, la préoccupation des petites choses n’est pas sans y rapetisser l’intention générale 2. Les Stromates (Karel ·:··hv dk·q9i'; q>O.or:o<pi<xv yvwcrtxciv 1l7=¤y·‘fny·&·¤¤>v ¤*vpwp·¤¢·r¢i':, proprement T apisseries de notes gnosliques selon la p/zilosop/zie de la vérite") ferment le troisieme terme de la série. Cette fois, l.’auteur écrit pour des chrétiens achevés, pleinement adonnés at la vie spirituelle, et il se propose de traiter 21 leur inten- tion les hautes questions de doctrine ou de morale qui se rapportent a ce qu’il nomme << la gnosc », ou philo- sophic de la vérité. C’est ce qu’il fait, sans plus d’ordre ° d’ailleurs que précédemment, a travers les sept livres dont se compose son ouvrage ‘. Les sujets les plus i. P. Weudland, Quzzsliones musonianz (De Musonio stoico Clemenlis Alexandrini aliorumque auclore), Berlin, l886. 2. Winter, Die Ethik des Clemens von Alezarzrlrien, Leipzig, 1882. 3. Les titres de ce genre, d’une fantaisie prétentieuse, étaient alors a la mode. Voir Aulu-Gelle, N. Att., Preface. 4. Le ms. unique des Stromales (Laurentianus, V, 3) donne un S• livre, qui figure dans toutes les éditions. Il n’est pas snr qu’il soit de Clement ni qu’i1appartienne in cet ouvrage. Voir Iiarnack, Allclw. Lit., I, p. 315.


divers y sont traites tour a tour, parfois a plusieurs reprises. Visiblement, nous avons affaire a un ouvrage qui a grandi jour par jour entre les mains de son auteur, selon le hasard des circonstances, a mesure que surgis- saient dans son esprit des souvenirs ou des pensees nou- velles. Ce qu’il se propose, c’est de suggerer des reflexions, d’ouvrir des voies, d’instruire, de fixer certains points essentiels de doctrine. Les plus importants pour lui sont les rapports de la verite chretienne avec la philosophie hellenique, ceux de la science avec la foi, enlin la definition de 1’ideal moral. Voila sur quoi il revient sans cesse, sous mille formes diverses.

Quels que soient les defauts de ce vaste ensemble, lv fait seul de l’avoir concu denote une puissance d’esprit que nous n’a·.·ions encore rencontree chez aucun des apologistes ouidocteurschretiens. L’auteur, au debut de son Educateur, revele la pensee qui en constitue l’u— nitet. Il a organise un plan, et il le suit autant que sa nature d’esprit le lui permet. Son entreprise est une sorte d’initiation progressive_. qui doit mener Fame depuis le paganisme jusqu’au degre superieur de la perfection chretienne, en passant par certaines phases necessaires. Ur c’est la une idee empruntee fi la philosophie grec- que, en purticulier a celle de Platon. En faire l’applica- tion au christianisme, qui jusque la semblait ne relever , que d’un<· revelation immediate, c’etait lui donner unc q . direction nouvellc, en le poussant dans la voie de l`etude et de la rellexion. Telle etait bien. en effet, la pensee de Clement, et cette pensee profondc lui prete une grandeur qui ue peut sans injustice etre contestec. Ses predecesseurs, meme Justin, n’avaient eté que des apolologistes. plus ou moins bien inspires.- Il est, lui, un fondatcur; car toute la philosophie du christianisme.

i. Pedag., c. i. CLEMENT DUXLEXANDRIE 751 ` qu’elle accepte ou non ses doctrines, releve de lui, par cela seul qu’elle est philosophic. Sa conception fondamentale, il n’y a pas a le nier, c’est d’établir les droits de la eonnaissance rationnelle, — de la gnose, comme il dit, — a coté de ceux de la tradition ou dela foi. Sans doute, la counaissance, telle qu’il ]`entend, depend de la tradition et de la foi ; elle ne erée rieu par elle·meme ; mais elle éclaire le sens de la tradition, et elle rend possible par suite, chez celui qui la cultive, un état de perfection supérieure, tant intellectuelle que morale. Cette connaissance a pour ma- tiere propre la vérité chrétienne ; mais, pour se former, elle ne peut pas se passer del’hellénisme. La philosophic grecque est une propedeutique (nponztélzia) : car elle ha- bitue l`esprit a penser, elle le dégage et le purilie des préjugés bas, elle lui donne, pour ainsi dire, le gout de la raison. Comment, des lors, Clement se ferait·il scrupule de lui emprunter ce qu’elle a de bon? ll puise dans toutes les doctrines, surlout dans celle de Platon ; il y puise souvent en le declarant, quelquefois sans le dire. Toute son oeuvre est pleine des idées des Grecs et de leurs méthodes. Et, naturcllement, apres l’avoir ainsi admise au premier degré de l’initiation qu'il poursuit. · il ne saurait songer a s’en dégager ensuite. Elle s’atta~ che a lui, ou plutot elle devient lui·méme. Qu’il en ait conscience ou non, une bonne part de ses pensées et de i ses sentiments n’a pas d’autre source. Et lorsqu’il trace le portrait du << gnostique », c’est-a·dire du parfait chré— tien tel qu'il le conceit, il introduit les formules stoi- ciennes au cmur meme du christiauisme. Ces emprunts, d’ailleurs, n’etaient a ses yeux qu’une légitime reprise. Comme Justin, il accepte sans le mein- dre doute l’étrange conception selon laquelle toute la substance de l’hellénisme proviendrait de la revelation par un détournement. D’apres cette théorie, le chris-


752 CHAP. V. — HELLENISME ET CHRISTIANISME tianisme, en s’appropriant la philosophic grecque, ne faisait réellement que reprendre son bien. Et, dans cette _ reprise, la revelation ne devait rien a la raison hu maine, puisque celle·ci s’etait bornee a mettre en oeuvre ce qu’elle avait dérohe. Voile ce que Clement a cru de tres honne foi 5 et, apres tout, il n’y a qu’a se rejouir de cette erreur, puisqu’elle a permis une conciliation dont l’humanite devait profiter. Ce qui est regrettable, c’est que ce represeutant du christianisme hellenise n°ait pas eu a un plus haut de- gre le sens de l’art litteraire. S’il y a chez lui quelque eloquence naturelle, de la vehemence satirique, en meme temps qu’un certain lyrisme, ces qualites disparaissent sous la diffusion, sous le desordre de la _composition et de la pensee, sous l’abus de l’erudition, sous les digres- sions. Causerie confuse, on) se melent tous les tons, oh manquent l’ordre, la lumiere, le bon gont meme. Du reste, Clement dedaigne par principe tout ce qui est beaute ou grace, tout ce qui pourrait etre soupqonne de viser a plaire. Et c’est la, on a pu le voir, un trait commun a presque tous les ecrivains chrétiens de ce siecle. Justement offenses, dans leur sérieuse tendance, par le bavardage pretentieux des rheteurs a la mode, ils croient que bien ecrire est une marque de frivolite. Aucun d’eux ne se rend bien compte de ce que la pen- see gagne a etre claire, ordonnee, degagee, a se tra- duire dans des expressions justes et choisies. Une cer- taine barbarie leur plait, comme une preuve de sincerite. D’ailleurs, elle n’est pas uniquement chez eux affaire de principe. Eleves presque tous dans l’bellenisme, ils ont ete plus ou moins troubles dans leur gofit, dans leurs hahitudes litteraires, par la hrusque influence des lectures toutes differentes qui ont ete la consequence de leur conversion. L’Ancien et le Nouveau Testa- ment sont venus se meler chez eux a ce qui leur restait


des auteurs précédemment étudiés. ll n’est pas étonnant que, sous cet afllux d’éléments él1·angers,le sans délicat. du beau se soit obscurci chez presque tous. Leur style est l’image des bouleversemcnts intérieurs par lesquols ils ont passe.

Quoi qu’il en soit, apres Clement d’Alexandrie, le christianisme a définitivement pris pied dans la littérature grecque. Ce n’est plus seulement la croyance d`un petit groupe d’hommes, c’est une des philosophies qui se proposent aux esprits en quéte de vérité, une des formes désorrnais essentiellcs de la pcnsee hellénique. Celle·ci, pendant tout le siécle suivant, se resserrera de plus en plus dans les deux courants paralléles que nous venons d’étudier, l’un pa‘ien, l’autre chrétien. De plus en plus, ces deux conceptions intellectuelles et morales s’opposeront l’une al’autre, se rencontreront, se modifieront mutuellement, et, de plus en plus aussi, la conception chrétienne prendra le dessus sur sa rivale.

CHAPITRE VI
DE SEPTIME SÉVÈRE À DIOCLÉTIEN


BIBLIOGRAPHIE

Les Philostrate. — Manuscrits. Les mss. doivent être classés séparément pour chacun des Philostrate. Voir, sur ce classement, les notices de Kayser en tête de son édition de Zurich et de chacun des deux volumes de son éd. de la bibl. Teubner. Pour la Vie d’Apollonios, le meilleur ms. est le Parisinus 1801 ; pour les Lettres d’Apollonios, le Mazarinæus 87 ; pour les Vies des Sophistes, le Vaticanus 99 ; pour l’Héroïque, le Laurentianus LVIII, 32 ; pour les Lettres de Philostrate, le Vaticanus 140 ; pour les Tableaux, le Vaticanus 1898. Le Traité de gymnastique provient d’un ms. découvert par Minoïde Minas et publié par Daremberg en 1858. Éditions. Première édition complète, Alde, Venise, 1502-1503. Principales éditions complètes : Olearius, 1 vol. in-fol., Leipzig, 1709 ; Kayser, Zürich, un vol. 1842-46, avec une étude préliminaire sur la sophistique ; Westermann, bibl. Didot, Paris, 1846 ; Kayser, bibl. Teubner, 2 vol. Leipzig, 1870-71 ; Bendorf, Leipzig, 1893. Le Traité de la gymnastique se trouve dans l’édition de Kayser. Le texte donné par Daremberg (Paris, 1858) était accompagné de notes et d’une traduction. L’édition spéciale des Vies des Sophistes que Kayser a publiée à Heidelberg en 1858 est intéressante pour ses notes et ses commentaires.

Callistrate. — Les Descriptions de Callistrate sont jointes aux Tableauœ de Philostrate de Lemnos dans presque toutes les éditions ci-dessus mentionnées (Olearius, Kayser, Westermann).

Élien. — Manuscrits. Sur la tradition manuscrite d’Élien, voir la préface d’Hercher dans son édition de la bibliothèque Didot. — Éditions. L’édition princeps est celle de Conrad Gesner, Zürich, 1556. Les meilleures éditions critiques sont celles de Hercher, la première dans la Bibl. Didot, Paris, 1858, la seconde dans la Biblioth. Teubner, Leipzig, 1864. Éditions annotées de Schneider, Leipzig, 1784, et de Jacobs, Iena, 1831.

Athénée. — Manuscrits. Voir la préface de l’édition de Kaibel. Le texte du Banquet des Sophistes nous a été transmis par un seul ms. (Venetus ou Marcianus A, xe siècle), dans lequel manquent au début le premier livre, le second et le commencement du troisième, et, à la fin, la conclusion, sans parler de quelques autres lacunes. Pour les combler en partie, nous avons un Abrégé (Epitome ou E), rédigé dans la période byzantine d’après un ms. plus complet. — Éditions. Édition princeps, Alde, Venise, 1514, d’après une copie d’A. Éditions importantes : Casaubon, Paris, 1596-1600, avec des notes qui sont un immense répertoire d’érudition ; Schweighæuser, 14 volumes, Deux-Ponts, 1801-1807 ; G. Dindorf., Leipzig, 1827 ; Meineke, Leipzig, 1858-67 ; G. Kaibel, 3 vol. Leipzig, 1887-1890 (Bibl. Teubner).

Romanciers et poètes. — Nous ne croyons pas utile de donner ici une bibliographie distincte pour chacun des romanciers grecs. Les principales éditions collectives sont : celle de la Bibl. Didot, Scriptores erotici (Paris, 1856), contenant Parthenios, Achille Tatius, Longin, Xénophon d’Éphèse, Héliodore, Chariton, Antonius Diogène, Jamblique, par Hirschig, et de plus Apollonius de Tyr par J. Lapaume ; celle de la Bibl. Teubner, 2 vol., Leipzig, 1858, due à Hercher, et contenant les mêmes romanciers, sauf Héliodore, et en plus quelques romanciers byzantins. — Héliodore, a été publié dans la même collection par J. Bekker, Lipsiæ, 1855. — Les principaux de ces romans ont été traduits en francais par Ch. Zévort, Charpentier, Paris, 1856.

Pour les poètes, voir les notes au bas des pages.

Dion Cassius. — Manuscrits. Le classement vraiment scientifique des mss. de Dion n’a été fait que de nos jours par le dernier éditeur, P. Boissevain. On trouvera dans les préfaces de son édition tous les renseignements désirables à ce sujet. Les fragments des livres perdus (I à XXXV) doivent être recherchés dans Zonaras, dans les recueils d’extraits de Constantin Porphyrogénète, dans quelques palimpsestes, dans le lexique de Bekker. Pour la partie conservée (l. XXXVI-LX), deux mss. seulement ont une valeur propre, comme indépendants l’un de l’autre : le Laurentianus 70, 8 et le Marcianus 395. — Éditions. Voir également la préface de Boissevain. Éd. princeps, R. Estienne, Paris, 1548. Principales éditions : Beimar, 2 vol. fol., Hambourg, 1750-52, avec des notes de Fabricius et de Beiske ; Sturz, 9 vol. , Leipzig, 1823-43, le tome IX contient les compléments tirés par Angelo Mai d’un vol. du Vatican ; Dindorf, 5 vol. , Leipzig, 1863-65, Biblioth. Teubner ; Melber, 5 vol., Leipzig, 1896, même collection. La meilleure édition est aujourd’hui celle de Boissevain, Berlin, Weidmann, commencée en 1895.

Hérodien. — Sur les manuscrits, voir la préface de l’édition de Mendelssohn. Édit. princ., Alde, Venise, 1503. À citer ensuite : l’édit. de Sylburg, tom. III de la collection des Scriptores historiæ romanæ, Francfort-sur-le-Mein, 1590 ; celle de Schweighaeuser, avec une traduction latine et des notes, Bâle, 1781 ; celle de Irmisch, 5 vol. in-8°, Leipzig, 1789-1805 ; celle de Bekker, Leipzig, 1855, Bibl. Teubner. La meilleure est celle de Mendelssohn, Leipzig, 1883.

Historiens secondaires. — Les textes se trouvent dans les Fragmenta historic. græcorum de C. Muller (Bibl. Didot) et dans les Histor. græci minores de Dindorf (Bibl. Teubner). Voir pour chaque auteur les renvois au bas des pages.

Diogène Laërce. — Manuscrits. Consulter Max Bonnet, Rhein. Mus., tom. XXXII, p. 578 ; Corpusc. poesis epicæ græcæ ludibundæ, fasc. I, p. 51, et Usener, Epicurea, Préf. p. VI. Les principaux sont le Borbonicus 253 (Bibl. de Naples, XIIe s.) et le Laurentianus LXIX, 13 (XIIe s.), témoins indépendants d’une même tradition. Éditions. Édit. pr., Bâle 1534. Éditions principales : Meibom, Amsterdam, 1692, avec les notes de Ménage ; Teubner, Leipzig, 1828-33, 4 vol., dont les deux derniers contenant les commentaires, notamment ceux de Ménage et de Casaubon ; Cobet, Paris, 1850, Bibl. Didot. Il n’y a pas encore d’édition pourvue d’un appareil critique suffisant.

Plotin. — Manuscrits. Voir la préface de l’édition d’Oxford de Creuzer. Le meilleur parait être le Mediceus A, du XIIIe siècle. Notre texte représente, d’après Creuzer, la recension de Porphyre, mais tronquée dans certaines parties, et même mélangée. Les Byzantins connaissaient deux recensions, celle de Porphyre et celle d’Eustochios (voir la préface de Creuzer). — Éditions. La première édition fut celle de Marsile Ficin, Bâle, 1580, avec trad. latine. La plus importante est ensuite celle de Creuzer, Oxford, 1833, 3 vol. in-8°, dont le texte a été reproduit par le même savant dans la Bibl. Didot, Paris, 1850, avec la trad. latine corrigée de Marsile Ficin. Nouvelle édition des Ennéades par H. F. Müller, Berlin ; le tome I a paru en 1878. — Traduction française par Bouillet, 3 vol. in-8°, Paris, 1857.

Porphyre. — Il n’y a pas encore aujourd’hui d’édition complète des œuvres de Porphyre ni par conséquent d’étude d’ensemble sur les manuscrits. On trouvera quelques renseignements dans la préface de la seconde édition des Opuscula selecta de Nauck. — Les éditions à citer ici sont peu nombreuses. Les Ἀφορμαὶ πρὸς τὰ νοητά, par Creuzer, se trouvent dans son édition de Plotin de la Bibl. Didot. Nauck a donné sous le titre de Opuscula selecta un choix comprenant les Fragments de l’hist. de la philosophie (y compris la Vie de Pythagore), l’Antre des Nymphes, le Traité de l’Abstinence, la Lettre à Marcella, Leipzig, 1860 (2e éd. 1886), dans la bibl. Teubner. L’Antre des Nymphes a été publié aussi par Hercher dans l’Élien de la Bibl. Didot. Les Questions homériques, par Schrader, ont paru à Leipzig, 1880. Wolf a publié à Berlin, en 1856, les fragments de l’ouvrage Sur la philosophie des oracles. La Vie de Plotin, revue par Westermann, est jointe au Diogène Laërce de la Bibl. Didot.

Écrivains chrétiens. — La bibliographie des écrivains chrétiens doit être réduite ici à quelques indications, puisque la plus grande partie de leurs œuvres sont étrangères à l’objet de cette histoire. Nous renvoyons pour de plus amples renseignements à Harnack, Gesch. der Altchristlichen Literatur, 1re partie, en 2 vol., Leipzig, 1893, et à Bardenhewer, Patrologie, Fribourg, 1894, où l’on trouvera toutes les indications désirables.

Hippolyte. — Les Philosophumena, E. Miller, Oxford, 1851 ; Duncker et Schneidwin, Goettingue, 1859, texte reproduit dans la Patrol. grecque de Migne, t. XVI, 3e partie, parmi les œuvres d’Origène. Nouvelle recension du l. I dans les Doxographi græci de Diels, Berlin, 1879. Pour le reste des œuvres, Paul AntonP. A.|Paul Anton}} de Lagarde, Hippolyti romani quæ feruntur omnia græce, Leipzig et Londres, 1858.

Origène :. — Édition des œuvres exégétiques, de Huet, 2 vol. in-fol., Rouen, 1668. Édition complète des Bénédictins, Paris, 1733-1759, 4 vol. in-fol. Édition de Lommatzsch, 25 vol. in-8°, Berlin, 1831-18. Le texte des Bénédictins a été reproduit dans la Patrologie grecque de Migne, tom. XI-XVII, Paris, 1857-1860. — Pour les autres écrivains de rang secondaire, voir les notes au bas des pages.



SOMMAIRE

I. Vue générale sur la littérature du iiie siècle. — II. Les continuateurs de la sophistique. Les Philostrate. Philostrate l’Athénien : Vie d’Apollonios de Tyane, Vies des sophistes, Traité de la gymnastique, Lettres. Philostrate de Lemnos : L’Héroïque, les Tableaux. Philostrate le Jeune, les Tableaux. Callistrate, les Descriptions de statues. Élien, sa vie et ses œuvres ; Sur les animaux ; Histoire variée. Athénée : le Banquet des sophistes. — III. La rhétorique. Apsinès. Rhéteurs secondaires. Ménandre. Cassius Longin. — IV. Le roman. Ses origines. Antonius Diogène ; Jamblique ; Xénophon d’Ephèse ; l’auteur anonyme d’Apollonius de Tyr ; Héliodore ; Longus. — V. La poésie. — VI. L’histoire. Dion Cassius. Sa vie et son œuvre. Hérodien. Historiens secondaires : Dexippe. L’histoire de la philosophie : Diogène Laërce. — VII. La philosophie. Son état au commencement du iiie siècle. Le néoplatonisme. Plotin ; sa vie ; son œuvre : Les Ennéades. Grands caractères de sa philosophie : spiritualité, amour de Dieu, mysticisme. Puissance et dangers du néo-platonisme. Son influence. — VIII. Disciples de Plotin. Porphyre. Sa vie. Son œuvre. Ses principaux écrits de philosophie et de philologie. — Les livres hermétiques. — IX. Le Christianisme au iiie siècle. Hippolyte ; les Philosophoumena. Origène ; sa vie et son œuvre. Son enseignement ; l’Origénisme. — X. Les écrivains chrétiens secondaires au iiie siècle. École d’Alexandrie ; école d’Antioche. Grégoire le Thaumaturge. Méthode ; le Banquet des dix vierges. Pamphile. Jules Africain. Ce que le iiie siècle a preparé.


I

Le iiie siècle, qui va de Septime-Sévère à Dioclétien, offre, au point de vue littéraire, deux spectacles opposés : d’un côté, déclin manifeste, de l’autre, effort de création et croissance.

La sophistique, qui avait fait la gloire du siècle précédent, tombe dans le bavardage prétentieux et vide, qui était son terme naturel. Les Philostrate, les Élien, les Athénée sont, pour la valeur de l’intelligence et pour le talent, fort au-dessous d’un Dion, d’un Ælius Aristide même, et surtout d’un Lucien. Des historiens estimables, comme Dion Cassius ou Hérodien, compensent mal cette infériorité. D’autre part, la science hellénique, qui faisait grande figure encore avec Ptolémée et Galien, disparaît alors, ou peu s’en faut. L’art et le savoir méthodique s’abaissent a la fois. Vu sous cet aspect, le mouvement général du siècle est une décadence.

Mais voici la contre-partie. L’hellénisme, au second siècle, avait fait effort pour dégager de ses vieilles traditions une religion qui satisfît la conscience humaine en lui donnant à la fois une doctrine du devoir et une conception de Dieu appropriées à ses besoins. C’est à cette tentative, plus ou moins consciente, qu’avaient collaboré Épictète, Plutarque, Marc-Aurèle. Ils n’y avaient réussi qu’imparfaitement. Leur morale restait trop indépendante pour beaucoup d’âmes, leur dieu n’était ni assez défini ni assez vivant. Or, ce qu’ils n’avaient fait qu’ébaucher, les grands esprits du iiie siècle vont l’achever. Plotin et Porphyre créent réellement un hellénisme nouveau avec des éléments tirés de l’hellénisme ancien. Ils constituent une morale profondément religieuse et une religion appuyée sur une sorte de révélation. Ce qui était confus et obscur chez leurs prédécesseurs s’organise entre leurs mains. Ils établissent, sur la base de la tradition, un mysticisme rationnel, qui est à la fois dévotion et pensée, foi et réflexion. Que ce fût là au fond une altération fâcheuse du véritable hellénisme, on peut le soutenir, et la suite même du néoplatonisme le démontrera. Mais, en tout cas, cet hellénisme transformé est en soi une œuvre puissante d’adaptation, qui équivaut presque à une création. Et, sous cet aspect, le iiie siècle se montre fécond.

Il ne l’est pas moins pour le christianisme. C’est le temps où prend vraiment naissance la théologie. La philosophie chrétienne, qui inspirera au siècle suivant les pères de l’Église, est tout entière, non plus seulement en germe, mais en voie d’organisation, chez Origène. Comme le néoplatonisme, qu’elle côtoie, mais dont elle se sépare, cette philosophie cherche l’alliance du mysticisme et de la raison, de la foi et de l’examen. C’est donc bien là au fond la tendance commune des hommes d’alors. Chez les chrétiens comme chez les païens, elle est la seule qui produise de grandes choses ; et c`est par elle que le iiie siècle prépare celui qui suivra.

Si nous en cherchons les raisons, nous en découvrons de plusieurs sortes. D’abord, une raison ancienne et profonde, cette force des choses qui depuis plusieurs siècles poussait l’hellénisme à évoluer vers une forme nouvelle. Puis, des raisons récentes, qui résultent du moment, et qui sont décisives. Jamais l’empire n’a été plus trouble. Après la mort d’Alexandre Sévère, pendant trente-trois années consécutives, il est vraiment en proie à l’anarchie (235-268) ; le spectacle du monde est si décourageant que les meilleurs esprits s’en détournent et cherchent ailleurs où placer leurs espérances. Or, justement en ce temps, le conflit des religions, devenu plus sensible, excite les intelligences à éclairer leurs croyances, à les développer, à les achever. Le christianisme, dont on sent enfin la force, devient un stimulant pour la philosophie grecque ; et, de son côté, cette philosophie, dont les docteurs chrétiens ne peuvent méconnaitre la science et la méthode, se tourne pour eux, qu’ils l’avouent ou non, en un exemple fécond. Ces temps d’échanges sont des temps de pensée. Ce qui avait manqué au monde grec depuis longtemps, c’étaient des courants intellectuels d’origines diverses. Depuis plusieurs siècles, tout, en matière d’idées, venait de la même source et suivait le même cours. Il y avait profit pour lui à sentir maintenant sa tradition battue en brèche et à se voir obligé de la modifier.

Voilà en somme bien des choses dignes d’intérêt dans ce siècle d’assez médiocre réputation. Il faut essayer de les mettre en lumière successivement. Mais, avant d’arriver à ce qui est nouveau en lui, commençons par ce qui le rattache le plus directement au précédent, à savoir la survivance de la sophistique.


II

Nous avons énuméré plus haut les principaux représentants de l’éloquence à la mode dans la dernière partie du second siècle. Cette liste pourrait être continuée à travers le iiie siècle. Elle serait sans intérêt. Détachons seulement ce qui mérite d’être mentionné.

D’abord la lignée des Philostrate[2]. Celle-ci semble avoir commencé à se faire connaitre dès le temps de Néron par un premier Philostrate de Lemnos, fils de Verus, qui enseigna la rhétorique à Athènes sous les Flaviens[3]. On lui attribue aujourd’hui le Néron, dialogue fort médiocre, qui figure à tort parmi les œuvres de Lucien[4]. De ses autres œuvres, énumérées par Suidas, nous ne connaissons plus rien.

Vers la fin du second siècle, ou plutôt au commencement du troisième, le nom de Philostrate reparaît, illustré presque simultanément par deux hommes de même profession, l’oncle et le neveu, Philostrate l’Athénien et Philostrate de Lemnos.

Philostrate, dit l’Athénien, le plus connu des deux, était, malgré son surnom, né à Lemnos, lui aussi, et fils d’un Verus, comme le Philostrate du ier siècle, dont il descendait sans doute. Mais ce fut à Athènes qu’il établit sa réputation, en qualité de professeur ; d’où le surnom qu’on lui donna pour le distinguer de son neveu, lorsque celui-ci à son tour devint célèbre dans les écoles. Cette période athénienne de sa vie paraît répondre à peu près au règne de Septime-Sévère. Vers la fin de ce règne peut-être, c’est-à-dire avant 211, ou sous celui de Caracalla, il vint à Rome, étant déjà célèbre, et fréquenta la cour de l’impératrice Julia[5]. Il vécut jusqu’au temps de l’empereur Philippe (244-249). Il est l’auteur de la Vie d’Apollonios de Tyane et des Vies des Sophistes, peut-être aussi du traité Sur la Gymnastique et des Lettres.

Philostrate de Lemnos, dit aussi Philostrate l’ancien[6], le troisième du nom, était fils de Nervianus, et neveu du précédent par sa mère. Nous ne connaissons de sa vie que ce qui en est dit dans les Vies des Sophistes de son oncle et dans une courte notice de Suidas. Il fut à la fois avocat, orateur politique, sophiste, écrivain. Un détail fixe approximativement les dates de sa vie. Il eut 24 ans sous Caracalla, donc entre 211 et 217 (Vies des Soph., II, c. 30). Parmi les œuvres que Suidas lui attribue, nous n’avons conservé que l’Héroïque (appelé Τρώϰϰος (Trôkkos) par Suidas) et les Tableaux[7].

Enfin un dernier Philostrate, dit Philostrate le jeune, petit-fils du précédent par sa mère, s’est fait aussi un nom par un second recueil de Tableaux, composé à l’imitation du premier. Il dut vivre dans la seconde moitié du iiie siècle.

Philostrate l’Athénien, quelle qu’ait été sa réputation, nous apparaît aujourd’hui comme un homme singulièrement surfait. Avec des dons d’imagination et de style, qu’il gâte d’ailleurs par une insupportable prétention, il est tellement dénué de sincérité, il pense si peu par lui-même, qu’il donne partout l’impression de la médiocrité. Son plus grand mérite est de représenter fidèlement l’esprit et le ton qui dominaient alors dans les cercles littéraires. On en découvre en lui toute la vanité, toute la nullité morale, tout le mauvais gout et toute l’afféterie.

La Vie d’Apollonios de Tyane, écrite pour satisfaire un désir de l’impératrice Julia, lui est dédiée[8] ; elle parut donc avant 217, date de sa mort. Le célèbre thaumaturge pythagoricien avait disparu depuis plus d’un siècle. Mais la crédulité contemporaine entretenait son souvenir et l’entourait de légendes. On possédait des mémoires de sa vie, authentiques ou non, attribués à son disciple Damis, qui était censé avoir fait pour lui ce qu’Arrien avait fait pour Épictète. On lisait aussi, soit ce que le philosophe Maxime avait raconté de son séjour à Ægae en Achaïe, soit les quatre livres qu’un certain Mœragénès avait composés sur lui[9]. En outre, des récits anonymes circulaient ; on colportait ses lettres, vraies ou fausses ; les villes qu’il avait visitées et les temples dont il avait restauré les oracles le célébraient par des fables qui passaient pour des témoignages[10]. Peu à peu, tout le mysticisme néo-pythagoricien du temps prenait corps dans cette tradition de plus en plus légendaire, et Apollonios devenait un homme divin, en qui ces esprits désorientés réalisaient leur idéal.

Non seulement Philostrate était incapable de dégager de ces récits confus ce qu’ils contenaient de vérité, mais il n’eut, à aucun degré, le souci de le faire. Le dessein qu’il déclare fut de montrer qu’Apollonios n’était pas un sorcier, « un mage », comme on disait alors, opérant des miracles au moyen de pratiques occultes et d’incantations, mais un homme vraiment doué d’une vertu divine, ou, pour mieux dire, une sorte de dieu. Ce que d’autres appelaient magie, Philostrate le nommait, lui, miracle et opération divine ; et, en conséquence, le surnaturel était le fond même de la vie de son personnage, tel qu’il le concevait. Du moins, ce surnaturel aurait pu avoir sa beauté, s’il n’eût été que la manifestation merveilleuse d’une nature vraiment supérieure. Mais il aurait fallu, pour dégager cette supériorité, que le biographe eût lui-même une raison élevée et une grande âme. Sophiste de nature et de profession, il n’a su faire de son héros qu’un sophiste insupportable.

Les huit livres dont se compose son récit nous racontent surtout les voyages d’Apollonios. Après quelques renseignements rapides sur sa naissance, son éducation, sa jeunesse, l’auteur nous conduit avec lui à travers toute l’Asie jusqu’aux Indes, où il séjourne parmi les sages et est témoin de toute sorte de merveilles (l. IIII). Au IVe livre, nous sommes en Ionie, puis en Grèce, puis à Rome. La prédication morale du sage, son influence, sa doctrine y sont superficiellement indiquées ; les dehors que lui prête le biographe sont ceux d’un thaumaturge, et c’est par là qu’il croit le grandir. Le livre V nous conduit d’abord à Gadès, d’où nous revenons en Orient, pour assister dans Alexandrie à une consultation fabuleuse : Vespasien, encore simple général, prend conseil d’Euphrate, de Dion et d’Apollonios sur la politique présente et future. C’est l’occasion première de l’inimitié d’Euphrate, dont il est fréquemment question dans les derniers livres. Dans tout cela, le rôle d’Apollonios demeure aussi médiocre. Le VIe livre est presque entièrement consacré à son voyage en Éthiopie : il y rencontre les Gymnosophistes, dont la sagesse lui paraît fort inférieure à celle des Indiens. De là, il revient en Asie, puis en Ionie au temps de Titus et de Domitien. Dans les deux derniers livres (VII et VIII), Domitien est empereur, et l’auteur veut nous montrer l’attitude héroïque d’Apollonios en face du tyran. Dénoncé par Euphrate pour ses libres propos, il vient à Rome, est jeté en prison, comparaît devant Domitien et lui tient tête, puis rompt miraculeusement ses liens et quitte l’Italie librement. Ses dernières années se passent en Grèce et en Ionie, où il meurt sous Nerva.

En composant cet ouvrage fade et prétentieux, Philostrate ne paraît pas avoir songé le moins du monde, comme on l’a supposé, à donner à la Société païenne une sorte d’évangile ni à opposer Apollonios à Jésus[11]. Pas un mot dans son livre ne laisse soupçonner pareille intention. Mais le rapprochement devait se produire de lui-même à son heure. Le néo-pythagorisme mystique, ascétique, thaumaturgique, apparaissait là comme un idéal réalisé, dans le cadre d’une biographie merveilleuse, qui prétendait être historique, et qu’on acceptait pour telle. La forme même du récit, en ce qu’elle avait de sophistique, répondait au goût du temps[12]. Il était fatal que le paganisme, lorsqu’il chercherait un livre à opposer aux évangiles, choisît celui-là. C’est ce qui fut fait à la fin du iiie siècle par un certain Hiéroclès, gouverneur de Bithynie, dans son Philaléthès[13]. Cette tentative, et la réfutation qu’en a composée Eusèbe, ont donné à l’ouvrage de Philostrate une sorte de succès de scandale, qui s’est prolongé jusqu’à nos jours[14]. Il faut l’en dépouiller, pour le bien apprécier. Réduit à sa valeur propre, c’est une médiocre production de la sophistique, qui toutefois jette quelque jour sur l’histoire morale et religieuse du temps.

Cet ouvrage, déjà, nous laisse voir en Philostrate un homme habile à complaire au goût de ses contemporains. Il ne le fut pas moins, quelques années plus tard, lorsqu’il s’avisa d’écrire les Vies des Sophistes.

La première idée lui en vint à Antioche, un jour qu’il s’entretenait dans le temple d’Apollon Daphnéen, rendez-vous des sophistes, avec son condisciple, le futur empereur Gordien[15]. De ces entretiens, travaillés et complétés, sortit plus tard un livre que l’auteur dédia à son ancien interlocuteur, alors proconsul d’Afrique, sous le règne d’Alexandre Sévère (de 222 à 235). Cet ouvrage aurait dû être une histoire de la sophistique ; c’est, tout au plus, un recueil de notices sur un certain nombre de sophistes.

L’auteur, pourtant, prétend embrasser tout le développement de l’art sophistique, depuis le ve siècle avant J.-C. jusqu’à son temps. — Dans un premier livre, il traite de quelques hommes qui se sont donnés pour philosophes, mais qui, selon lui, ont été réellement des sophistes (Eudoxe de Cnide, Léon de Byzance, Carnéade, Dion de Pruse, Favorinus, etc.) ; puis il nous présente les maîtres de l’Ancienne sophistique (ἀρχαία σοφιστιϰή), Gorgias, Hippias, Prodicos, Polos, Thrasymaque, Antiphon, Critias, Isocrate, Eschine. De ceux-là, il passe aux représentants de la Seconde sophistique (δευτέρα τιϰή), Nikétès, Isée, Scopélien, Denys de Milet, Lollianos, Marc de Byzance, Polémon, Secundus. — Le second livre, commençant avec Hérode Atticus, qui y occupe la place principale, fait défiler sous nos yeux toute la légion des sophistes célèbres de la fin du second siècle et du commencement du troisième.

Dans cet ensemble, aucune composition méthodique, aucun sens de l’histoire. Une bonne partie du premier livre n’est que confusion ; nulle idée des distinctions à marquer, des milieux, de la succession des idées et des formes. Il est vrai qu’à partir de l’avénement de la seconde sophistique, l’auteur est mieux guidé par la chronologie. Mais, alors même, tout son plan se réduit à une simple juxtaposition. Écrit-il d’ailleurs des biographies à proprement parler ? Non, car il ne vise en aucune façon à suivre chacun de ses personnages depuis sa naissance jusqu’à sa mort. S’agit-il plutôt d’études critiques ? Pas davantage : car, bien loin de dégager avec ordre les traits caractéristiques des individus, il n’a même pas le souci d’énumérer ni de classer leurs œuvres. En réalité, ce sont des portraits oratoires. Il les a composés avec des recueils de lettres, avec des traditions d’école, avec des discours alors subsistants, avec des souvenirs personnels ; et c’est ce qui en fait le prix[16]. Il est notre témoin par excellence en tout ce qui touche non seulement aux faits et gestes des personnages dont il a parlé, mais à l’organisation des écoles d’alors, aux habitudes des maîtres, à leur genre de talent et au gout de leur public. Mais il n’est pas possible de moins dominer son sujet. Admirateur enthousiaste d’un art qui est aussi le sien, il ne quitte guère le ton de l’hyperbole. Les moindres de ses personnages sont de grands hommes à ses yeux. Malgré cela, il s’applique à donner des rangs, à noter le fort et le faible de chacun. Et l’on voit par ses jugements combien la critique était alors aiguisée dans ce monde de sophistes et d’amateurs de sophistique. On lui pardonnerait bien des défauts, si du moins il se piquait de précision. Tant s’en faut : comme biographe, il est vague, superficiel ; rarement, il trouve le détail qui révèle l’homme ; et, quand il le trouve, son style poétique et prétentieux se prête mal à le mettre en valeur. Tout au plus peut-on dire qu’il peint le maître dans son école, l’orateur sur son théâtre ; l’homme lui-même lui échappe.

N’insistons ni sur le traité de la Gymnastique ni sur les Lettres. — Le premier est une étude historique et théorique, en un livre, sur les exercices des athlètes, composée probablement sous Élagabale ou sous Alexandre Sévère[17]. On y trouve des renseignements sur le régime des athlètes, sur les qualités spéciales qu’exigeaient d’eux les divers genres d’exercice. L’auteur s’intéresse à son sujet, mais il le traite en sophiste, plus préoccupé de briller que d’instruire. — Le recueil de Lettres comprend 73 morceaux. Les 64 premières lettres sont des exercices d’école, simples variations sur des thèmes amoureux, empruntés à la comédie nouvelle, à l’élégie alexandrine, ou purement imaginaires[18]. Les neuf dernières semblent provenir d’une correspondance réelle. Ce sont des billets très courts, quelques-uns condensés en un simple trait satirique, d’autres enfermant un éloge ou une recommandation en quelques lignes, qu’un agencement savant fait ressembler aux vers d’une épigramme. La 72e lettre est un reproche à Caracalla assassin de son frère Géta : c’est assez dire qu’elle n’a jamais été envoyée à son destinataire. La 73e, la plus longue de toutes, est adressée à l’impératrice Julia : l’auteur y défend les sophistes, décriés par un certain Plutarque. Tout cela se réduit en somme à un recueil de jeux d’esprit et de pointes, sans intérêt historique et sans valeur réelle[19].

Philostrate de Lemnos ne se distingue guère de son oncle que par un tour d’imagination plus poétique et une certaine affectation de simplicité dans le style[20].

Une tendance analogue à celle qui avait inspiré à Philostrate l’Athénien la Vie d’Apollonios de Tyane se laisse deviner dans l’Héroïque ou Dialogue sur les Héros Ἡρωϊϰός (Hêrôïkos)), qui fut écrit par lui probablement sous Alexandre Sévére[21]. Le mysticisme rêveur du temps avait besoin de songeries surnaturelles ; et les habiles gens qui savaient écrire en tiraient profit. Voici le sujet. À Éléonte, sur les bords de l’Hellespont, un vigneron accueille un marchand phénicien : assis avec l’étranger dans sa vigne, sous les grands arbres, non loin du tombeau de Protésilas, il l’entretient de ce héros, lui apprend qu’il se montre à lui fréquemment, qu’il s’intéresse à ses travaux. De propos en propos, il en vient à lui parler de presque tous les héros de la guerre de Troie ; il lui décrit leur aspect et leurs mœurs ; c’est une évocation d’un monde surhumain dans un cadre rustique. À la fois crédule et bel-esprit, l’auteur vise à satisfaire simultanément le mysticisme et le raffinement littéraire de ses contemporains. Dans une sorte de pastorale dévote, d’assez pauvres histoires de revenants se revêtent tantôt d’ornements sophistiques, tantôt des couleurs de la poésie, à quoi s’ajoute une tendance à moraliser. Son vigneron, ancien citadin, a passé par les écoles, avant de se faire campagnard (I, 2). Ayant trouvé le bonheur avec la sagesse dans une existence simple et laborieuse, il vit auprès de son demi-dieu dans une sorte de rêve perpétuel, curieux de mieux connaître par lui les héros que les poètes ont célébrés. Grâce à ses confidences, il corrige à sa manière les vieilles légendes pour les rendre ou plus morales, ou plus dramatiques[22]. En définitive, de ces entretiens rustiques, se dégage une sagesse éclectique, dont la teinte générale est pythagoricienne[23].

Il faut s’arrêter un peu plus sur les Tableaux (Εἰϰόνες), un des livres des Philostrate les plus lus et les plus cités[24]. C’est un recueil de 64 descriptions de tableaux, formant deux livres. L’auteur, dans une courte préface, nous apprend que ces tableaux se trouvaient à Naples dans un portique attenant à une villa ou il avait fait un séjour. Un jour, nous dit-il, interrogé par des enfants, il eut l’occasion de leur en expliquer les sujets et la composition. Ce qu’il avait dit ainsi, il le mit ensuite par écrit, pour qu’en le lisant les jeunes gens pussent apprendre à bien juger et à bien s’exprimer[25]. Dans sa pensée, ces descriptions étaient donc, avant tout, des modèles de composition et de style ; et c’est ce qu’il ne faut pas perdre de vue. Ce genre, d’ailleurs, était depuis longtemps à la mode dans les écoles[26]. En admettant, ce qui paraît probable, que les œuvres d’art décrites par Philostrate existaient réellement, il est bien certain qu’il n’y a pas à attendre de lui une exactitude dont il ne se souciait pas[27]. Les tableaux dont il parle deviennent pour lui des matières de discours ingénieux et brillants ; aucun scrupule n’a dû l’empêcher de prêter aux artistes des mérites imaginaires, pour peu qu’il y vît un moyen d’étaler les siens. Si c’est là de la critique d’art, c’est encore bien plus de la rhétorique et de la sophistique. Mais, dans cette sophistique, Philostrate a de l’agrément, de la finesse, de la vie, une certaine grâce malgré son affectation, et même du goût. Vraies ou imaginaires, les expressions de physionomie et les attitudes sont délicatement analysées. En outre, il complète nos informations sur certains mythes et sur la façon dont on les représentait. L’œuvre ne vaut pas la réputation qu’on lui a faite autrefois, mais elle n’est pas non plus à dédaigner.

Le succès qu’elle obtint parmi les contemporains est attesté par les imitations qu’elle suscita. Philostrate fit école[28]. Le principal de ses imitateurs fut son petit-fils[29], Philostrate dit le jeune, qui vécut a la fin du iiie siècle. De son recueil, intitulé également Tableaux (Εἰϰόνες), il ne nous reste qu’un livre, comprenant 17 descriptions, la dernière incomplète. Lui aussi décrit, ou est censé décrire, des tableaux réels[30]. Sa manière rappelle de fort près celle de son modèle, avec moins d’élégance, moins de finesse, moins de vie.

Un autre imitateur de Philostrate de Lemnos fut Callistrate, dont il nous reste treize descriptions de statues (Ἐϰφράσεις). On suppose, sans raison bien probante, que l’auteur a dû vivre au iiie siècle, lui aussi. Ses descriptions sont étrangement hyperboliques et laborieusement contournées. Elles semblent moins exactes encore que celles des Philostrate et plus arrangées en « discours ». Ce sont des variations sur ce thème monotone que la matière s’amollit sous les doigts de l’artiste et semble prendre vie[31].

Entre les sophistes du iiie siècle mentionnés dans les Vies de Philostrate l’Athénien, il n’y en a qu’un dont quelques œuvres nous aient été conservées : c’est Claude Élien[32]. Il est bien propre, lui aussi, à mettre en lumière quelques-unes des tendances caractéristiques de son siècle.

Né près de Rome, à Préneste, dans le dernier tiers du second siècle, il était mort lorsque Philostrate l’Athénien traça son portrait dans ses Vies des Sophistes ; il n’avait guère vécu au delà de soixante ans[33]. Son biographe atteste qu’il se vantait de n’avoir jamais quitté l’Italie[34] ; il fut grand prêtre dans sa ville natale : c’était un pur Romain par les mœurs, mais il aimait passionnément la Grèce et parlait grec comme un Athénien[35]. Il eut pour maître d’éloquence Pausanias de Césarée, et il subit en outre l’influence d’Hérode Atticus, qu’il admirait particulièrement. S’étant essayé à la parole, il n’y réussit pas assez pour se satisfaire lui-même, malgré les éloges qu’il obtint ; dès lors, il se contenta de montrer son art, en écrivant. Parmi ses discours, Philostrate cite une diatribe contre Élagabale (Κατηγορία τοῦ Γυνννίδος), composée après la mort de ce prince (222), probablement donc au début du règne d’Alexandre Sévère[36].

Ses œuvres vraiment curieuses sont celles où il mit son érudition variée et sa patience de collectionneur au service du goût qu’il avait pour la prédication morale et religieuse. Comme beaucoup de sophistes, Élien était au fond un pauvre esprit. Incapable de penser par lui-même sur les grands sujets, il se fit une spécialité de recueillir partout des historiettes, phénomènes naturels, prodiges, merveilles de toute sorte, pour les grouper, en guise de démonstration, autour de certains thèmes, qui constituaient pour lui des croyances. Ainsi furent composés ses deux traités perdus Sur la Providence (Περὶ προνοίας) et Sur les Évidences divines (Περὶ θείων ἐναργειῶν). Autant que nous pouvons en juger par une trentaine de fragments, c’étaient deux séries de petites histoires dévotes, prises un peu partout, particulièrement sans doute chez Chrysippe, acceptées d’ailleurs sans critique et assemblées sans discussion. L’auteur y racontait avec une satisfaction naïve les châtiments des incrédules, et il s’en donnait à cœur joie d’apostropher et d’invectiver les Épicuriens, ses ennemis personnels.

C’est bien le même homme que nous retrouvons dans les dix-sept livres du traité conservé Sur les animaux (Περὶ ζῷων). Comme il nous le dit dans sa préface, il s’y est proposé de montrer qu’il y a de la sagesse, de la justice, de l’affection, du dévouement, et aussi de la jalousie, de la haine, de la cruauté chez les animaux. Voilà le point de vue d’où il les juge. Les bons et les méchants défilent devant nous, appréciés comme ils le méritent par le narrateur. On admire tour à tour le philhellénisme du héron, la tempérance du grondin, l’humanité du lynx, la fidélité conjugale du poisson ætnæos, qui, nous dit-il, ne change jamais de compagne, « sans être retenu pourtant ni par l’appât de la dot ni par la crainte des lois de Solon »[37]. On apprend avec quel scrupule les fourmis s’abstiennent de sortir le premier du mois. Et, d’autre part, on est invité à frémir d’horreur, en voyant les jeunes serpents dévorer leur mère pour venger sur elle le meurtre de leur père, scandale qui arrache à l’auteur ce cri d’une ironie pathétique : « Que sont, à côté de ces animaux, vos Orestes et vos Alcméons, chers auteurs de tragédies ?[38] » Il est vrai qu’il oublie quelquefois son dessein principal ; et, s’il ne dépouille jamais le bel esprit, il cesse du moins par instants de moraliser. On rencontre donc dans son gros recueil des faits simplement curieux ou même intéressants. Mais ce qui en fait surtout le prix, c’est qu’on y trouve, sous forme d’extraits lus ou moins arrangés, bon nombre de fragments empruntés à des livres perdus de naturalistes, de géographes, de voyageurs, en particulier à la savante Histoire des Animaux et au Recueil de merveilles d’Alexandre de Myndos, écrivain du ie siècle de notre ère, qui semble avoir été sa principale source[39]. Au reste, sous prétexte de variété, Élien s’est abstenu de composer son livre[40] ; il a tout jeté pêle-mêle, au hasard de ses lectures. Son public ne lui demandait que des historiettes racontées dans le style à la mode ; les qualités auxquelles il a visé sont l’invention poétique et le style[41] ; il estimait qu’il avait réussi pleinement en cela, et ses contemporains semblent avoir été de son avis, car Suidas nous apprend qu’il fut surnommé Μελίγλωσσος « Élien à la langue de miel[42]. »

L’Histoire variée (Ποιϰίλη ἱστορία), en 14 livres, moins bien conservée que l’ouvrage sur les animaux, est un recueil analogue par la forme. On y trouve même encore, au début, un certain nombre de traits empruntés à la vie des bêtes. Mais, en général, Élien y a rassemblé des faits relatifs soit à des peuples, soit à des personnages historiques, hommes d’État, écrivains, artistes, ou même à des inconnus ; quelquefois aussi des descriptions, ou encore de simples renseignements curieux. La forme primitive et complète du texte ne subsiste que jusqu’au milieu du 3e livre (III, 12) et pour quelques parties du 12e ; elle reparaît, çà et là, dans le reste, qui est en général un simple abrégé, tantôt plus condensé, tantôt moins ; quelques fragments nous sont parvenus sans indication de provenance[43]. La détermination des sources de l’Histoire variée reste encore à faire[44]. Dans l’entassement de choses qui constitue cet ouvrage, les informations curieuses abondent, malheureusement suspectes le plus souvent, puisque l’origine en est inconnue. On y sent fréquemment la tendance à moraliser qui dominait Élien. Du reste, nul dessein suivi, et point d’autre art littéraire que celui du style, toujours scolaire et recherché.

C’est le pur sophiste qui se montre dans les vingt Lettres rustiques attribuées au même auteur (Ἀγροιϰίαι ἐπιστολαί), que des campagnards sont censés échanger entre eux[45]. Brèves compositions sur des thèmes soit de fantaisie, soit empruntes à la comédie moyenne ou nouvelle. Quand on a fait la part de l’invraisemblance et de l’affectation fondamentales, il reste quelques situations piquantes, de la malice, et un certain réalisme parfois spirituel dans la peinture des mœurs.

L’érudition chez Élien n’était guère qu’un prétexte. Elle fut au contraire la passion sincère d’un autre écrivain du même temps, Athénée, qui est pour nous le représentant par excellence de la sophistique savante. Tout ce que nous savons de lui, c’est qu’il était de Naucratis en Égypte ; Suidas le qualifie de grammairien[46]. Son principal ouvrage semble avoir été publié après 228[47]. Il avait écrit sur plusieurs sujets, notamment sur les rois de Syrie (Banquet, V, 211 a)[48]. Mais la seule œuvre de lui qui ait survécu et qui ait préservé son nom est le Banquet des Sophistes (Δειπνοσοφισταί).

Le Banquet des Sophistes, dans sa forme originale, était une véritable bibliothèque en trente livres[49]. On l’abrégea une première fois, nous ne savons en quel temps, pour le réduire à quinze livres ; c’est en cet état qu’il nous est parvenu, avec des lacunes assez graves[50]. On l’abrégea une seconde fois vers le commencement de la période byzantine ; et cet abrégé, qui s’est également conservé, supplée en partie aux lacunes du précédent. Lorsqu’un ouvrage subit ainsi des abréviations successives, il y a lieu de soupçonner qu’à l’origine il renfermait à la fois un certain nombre de choses utiles et beaucoup d’autres qui ne l’étaient pas. Cela est vrai en tout cas de celui dont nous parlons.

Athénée a imaginé une mise en scène dont l’idée première remontait par une longue tradition jusqu’à Platon[51]. Le riche pontife romain Larentius donne un repas à des amis. À sa table s’assoient des savants de toute sorte (τοὺς ϰατὰ πᾶσαν παιδείαν ἐμπειροτάτους, I, 1) : toutes les connaissances humaines sont représentées là, grammaire, poésie, rhétorique, musique, philosophie, jurisprudence, médecine ; académie pédante s’il en fût, chargée de débiter en conversations l’encyclopédie qui sera la matière du livre. Quelques-uns des convives portent des noms illustres, Plutarque, Arrien, Galien, Masurius, Ulpien. Suivant la tradition du genre, ces personnages historiques sont traités plus ou moins en êtres de fantaisie, sans scrupule ni de chronologie ni d’exactitude morale ; ils sont là pour embellir la scène, pour donner au lecteur le plaisir de se figurer qu’il entend les propos d’hommes éminents, même quand ils débitent des inepties. À côté d’eux, d’autres convives, dont les noms, aujourd’hui inconnus, ne l’étaient peut-être pas au commencement du iiie siècle ; et, dans cette société mêlée, le Cynique indispensable, satirique attitré, bouffon au besoin. L’hôte est magnifique, savant, homme d’esprit, ami des doctes entretiens et habile à les provoquer. Grâce à lui, les propos appellent les propos, les sujets s’enchaînent ; chacun des convives à son tour paie son tribut ; à la fin, on a parlé de tout.

Ce qu’était cette mise en scène dans le texte primitif, nous ne pouvons plus en juger qu’imparfaitement : car elle a été altérée et restreinte par les abréviateurs. Il se peut donc qu’il y ait eu à l’origine plus d’incidents, plus de variété, plus d’invention dramatique. En mettant les choses au mieux, tout cela ne pouvait faire en définitive qu’un bien médiocre dialogue ; car c’était la nature même du sujet qui l’empêchait d’être bon. Des personnages qui dissertent au lieu de causer, qui débitent des articles de dictionnaire en guise de propos de table, qui prouvent leurs dires par des enfilades de citations, qui épuisent les énumérations par souci d’être complets, ne sont ni des gens du monde ni des êtres vivants. Ce sont des chapitres de traités, habillés en hommes, Le drame n’est ici qu’un prétexte, et l’encyclopédie, dissimulée, reparaît partout.

L’érudition de l’auteur, il est vrai, mérite d’être admirée. Bien que l’étude des sources du Banquet soit encore loin d’avoir donné des résultats définitifs, on peut constater qu’Athénée avait lu par lui-même un grand nombre des auteurs qu’il cite[52]. Et ces citations accumulées prêtent aujourd’hui un grand prix à son œuvre. C’est à lui que nous devons la meilleure partie de ce qui nous reste de la comédie moyenne et nouvelle. En outre, il n’y a pas dans toute l’antiquité de recueil d’informations sur les sujets les plus divers qui soit comparable en richesse à celui-là[53]. Indépendamment des trop longues et fastidieuses notices sur les diverses façons de banqueter, sur les aliments, les boissons, le luxe, la cuisine et ses grands hommes, on y trouve de curieux chapitres sur les instruments de musique (fin du l. IV et livre XIV), sur quelques banquets célèbres (l. V), sur les devinettes (fin du l. X), sur l’amour (Ἐρωτιϰὸς λόγος, l. XIII), avec mainte anecdote relative aux courtisanes célèbres. À chaque page, sous le fatras et le bavardage, les faits intéressants abondent. Bref, c’est un ouvrage qu’il faut dépouiller pour connaître l’antiquité, mais qu’il est impossible de lire.

III
Nous avons laissé la rhétorique, au chapitre précédent, dans l’état ou Hermogène l’avait constituée. Comme nous l’avons remarqué alors, elle avait pris entre ses mains une forme à peu près définitive. On ne pouvait plus la modifier qu’à la condition d’en renouveler les fondements mêmes. Aussi l’œuvre des rhéteurs du iiie siècle est-elle en somme fort médiocre. Celle de la critique, qui s’y rattache, semble avoir été plus importante ; mais elle nous est fort peu connue.

Un des maîtres les plus renommés dans la première moitié de ce siècle fut Apsinès, de Gadara (de 190 à 250, environ)[54]. Il enseignait à Athènes, d’après Suidas, sous le règne de Maximin (235-238) ; disciple de Basilicos, et ami des Philostrate, il fut, sous Philippe l’Arabe, (244-249), le rival des plus brillants sophistes du temps, Major, Nicagoras, Fronton d’Émèse[55]. De ses discours, il ne nous est rien resté. Mais son enseignement nous est encore en partie présent dans sa Rhétorique[56]. L’auteur n’y apporte rien d’essentiellement nouveau, même quand il se sépare d’Hermogène ; il accepte d’une manière générale la classification et la nomenclature traditionnelles ; il ne remonte pas plus que ses devanciers aux principes philosophiques : son dessein est avant tout pratique. Peu de règles, mais beaucoup d’exemples. Le mérite auquel il paraît viser est celui de la précision : distinguer les divers cas plus ou moins similaires, faire bien sentir ce qui est propre à chacun d’eux. Son livre a des qualités pédagogiques ; il ne faut pas lui en attribuer d’autres. — Indépendamment de sa réputation de professeur et d’orateur, Apsinès paraît s’en être fait une aussi comme critique. Il avait composé un Commentaire sur Démosthène, auquel il est fait allusion dans quelques-unes des scolies subsistantes. Sa Rhétorique prouve du reste qu’il l’avait étudié de près[57].

Nicagoras d’Athènes, sophiste et historien, Minucianus qui vécut jusque sous Gallien (260-268), Callinicos et Généthlios, leurs contemporains, Rufus, dont l’époque n’a pu être déterminée, ne sont pour nous que des noms, qui servent d’étiquettes à des fragments sans originalité. La Τέχνη de Minucianus eut cependant sa vogue : elle fut commentée comme une œuvre classique, notamment par Porphyre[58].

Ménandre, de Laodicée en Lycie, est signalé par Suidas comme un commentateur d’Hermogène et de Minucianus, ce qui laisse supposer qu’il vécut au temps où la renommée de ce dernier subsistait encore, et probablement subit son influence. Il est vraisemblable qu’il ne doit pas être distingué du Ménandre qui est cité plusieurs fois dans nos scolies de Démosthène et du Panathénaïque d’Aristide[59]. Nous n’avons plus sous son nom que deux traités Sur les discours épidictiques (Περὶ ἐπιδειϰτιϰῶν)[60]. Le premier seul paraît devoir lui revenir définitivement[61]. Il y étudie, sans aucune profondeur, mais non sans goût, les diverses formes de l’éloge, d’après les lieux communs qui leur sont propres, et caractérise le style qui leur convient. Des citations assez nombreuses relèvent l’intérêt de l’ouvrage. Le second traité, plus développé, s’attache à classer les formes de l’éloge ou du compliment d’après leur destination. Il nous fournit, comme le précédent, d’assez curieux renseignements sur les habitudes et les méthodes de l’éloquence officielle du temps.

Mais, entre les rhéteurs du iiie siècle, la première place paraît revenir à Cassius Longin, bien que ses œuvres soient presque entièrement perdues[62]. Né probablement avant 220, neveu et héritier du rhéteur Fronton d’Émèse, qui avait professé à Athènes en concurrence avec Apsinès, il appliqua successivement sa vive et souple intelligence à la philosophie, à la rhétorique, à la critique. Sa jeunesse se passa à étudier et à voyager. Il suivit à Alexandrie les leçons des néoplatoniciens Ammonios Saccas et Origène[63]. Devenu chef d’école, à son tour, il fut le maître de Porphyre pour les belles-lettres et la critique, et il paraît l’avoir aimé d’une sincère affection[64]. Il ne semble pas avoir connu personnellement Plotin, mais il lut avec empressement ses écrits, qu’il admirait vivement[65]. Apres avoir enseigné à Athènes, il passa en Syrie, et, sous le règne d’Aurélien (270-275), il s’attacha à la reine de Palmyre, Zénobie, veuve d’Odenath, d’abord comme professeur, puis comme conseiller ; il l’excita même et la soutint dans sa résistance aux armes romaines, et enfin, tombé aux mains du vainqueur, fut condamné et exécuté en 273[66]. De ses écrits philosophiques il ne nous reste qu’un fragment d’un traité Sur le souverain bien (Περὶ τέλους)[67]. Il se rattachait par ses tendances générales à l’école néoplatonicienne, mais il ne semble pas qu’il ait pris une part bien importante à son développement ; le chef de l’école, Plotin, ayant lu son traité Περὶ Ἀρχῶν, se refusait même à reconnaitre en lui un vrai philosophe[68]. Comme maître de rhétorique, Longin avait composé divers ouvrages, dont un seul, de médiocre importance, a subsisté, en partie[69]. C’est un Traité de rhétorique (Τέχνη ῥητοριϰή), qui ne consiste guère qu’en un recueil d’observations pratiques enfermées dans les cadres traditionnels, sources d’invention, disposition, diction, débit, mémoire ; il dut sans doute son succès à ce que tout y était simple, condense, facile à retenir[70]. — En réalité c’est surtout à titre de critique que Longin se fit une haute réputation parmi ses contemporains. Sa grande autorité est attestée par une série de témoignages concordants. Porphyre, qui l’a bien connu, vante sa pénétration et son goût sûr, qui faisaient de lui le premier des critiques du temps[71]. Sa science d’atticiste s’était affirmée dans un lexique spécial (Ἀττιϰῶν λέξεων ἐϰδόσεις β′). Il avait écrit sur Homère (Ἀπορήματα Ὁμηριϰά Προϐλήματα Ὁμηριϰά, Περὶ τῶν παῤ’Ὁμήρῳ πολλα σημαινουσῶν λέξεων, Εἰ φιλόσοφος Ὅμηρος, etc.)[72] ; et ceux des titres de ses ouvrages que nous connaissons encore montrent qu’il étudiait à la fois en lui la langue et les idées. Tout cela est perdu, et nous ne retrouvons plus qu’une trace indirecte de son influence dans les Questions homériques de son disciple Porphyre. C’est cette renommée qui lui a fait attribuer à tort le Traité du sublime dont nous avons parlé plus haut[73]. Cet ouvrage, nous l’avons vu, ne peut pas être de lui. Nous devons donc nous résigner à ne pas pouvoir juger par nous-mêmes celui qui fut en son temps le représentant le plus éminent de la critique.

IV

Sans sortir de l’école et de son domaine, c’est le moment d’introduire dans cette histoire un genre dont nous n’avons encore rien dit, et qui était pourtant réservé dans l’avenir aux plus brillantes destinées ; le roman. Né vers le début de la période romaine sous l’influence de la sophistique, il n’en est guère encore, au iiie siècle, qu’au commencement de sa popularité ; mais, déjà, il apparaît avec des traditions presque immuables, qu’il faut expliquer[74].

Ce qui constitue proprement le roman, tel que nous le trouvons en Grèce, c’est le récit développé d’une aventure d’amour. Par ses origines lointaines, il se rattache à l’essor que prit dans la période alexandrine la peinture des sentiments amoureux. Il dérive de l’élégie et de l’épigramme érotique, de l’idylle, de certaines scènes d’épopée, des contes milésiens, et de ces récits innombrables insérés alors dans l’histoire et la mythologie pour y introduire les sentiments à la mode[75]. Mais il procède surtout, et bien plus directement, des exercices d’école, de ces sujets inventés par la fantaisie subtile des rhéteurs, qui créaient des situations à leur gré, séductions, attaques de pirates et de brigands, enlèvements, séparations et reconnaissances, pour en tirer des matières de discours. C’est dans ces exercices en effet, que l’esprit grec a contracté le goût des aventures invraisemblables, des accidents multiplies et compliqués, des concours et des conflits de circonstances les plus étranges ; c’est là aussi qu’il a pris l’habitude de traiter les sentiments comme des thèmes oratoires et qu’il a constitué par conséquent les lieux communs de l’amplification romanesque. Ajoutons que, durant la même période, l’idée de la puissance du hasard (τύχη) s’était assise profondément dans les esprits. Une fois maîtresse des imaginations, elle les a mises en état d’accepter avec plaisir le spectacle d’événements incohérents, pourvu qu’ils donnassent lieu à des péripéties et à des coups de théâtre.

C’est avec ces trois éléments, amours d’élégie, conventions d’école, goût des péripéties, que s’est constitué le fonds du roman grec. Ces origines rendent raison de sa faiblesse native et de sa pauvreté. N’étant pas sorti de l’observation, il a manqué de réalité. Au lieu de s’attacher à l’étude de la vie et de la transporter dans des fictions qui en auraient mis en lumière certains aspects choisis, il n’a jamais fait que coudre les unes aux autres des aventures aussi monotones que compliquées et y mêler des discours d’amour, trop souvent fades et subtils. Il a eu, du drame, certains caractères extérieurs, le mouvement, les surprises, et il en a de bonne heure reçu le nom (δρᾶμα, δραματιϰόν). Mais ce qui donne au drame sa force, à savoir une action naturelle résultant des caractères, est précisément aussi ce qui lui a le plus manqué. Parfois seulement, certaines qualités de grâce et de finesse ont pu se faire jour dans ce genre faux et ont créé quelques œuvres aimables, dont une, par exception, s’est classée dans l’opinion de la postérité au rang des petits chefs-d’œuvre. C’est qu’une heureuse inspiration a rapproché alors la fiction de la réalité, et lui a communiqué un peu de cette vérité humaine, sans laquelle l’art littéraire n’est qu’un jeu de sophiste. Mais cela même ne semble pas avoir été le résultat d’une évolution régulière, d’un progrès normal, plus ou moins continu. L’histoire du roman grec semble, elle aussi, soumise aux caprices du hasard. Il est vrai que la chronologie en est mal fixée, que les éléments d’information sont encore très insuffisants, et que par suite cette histoire se réduit pour le moment a une ébauche assez confuse.

C’est vers le milieu du ier siècle de notre ère que se place l’apparition du premier ouvrage où se montrent réunis les caractères constitutifs du genre[76]. Cet ouvrage, dont un fragment a été retrouvé récemment en Égypte sur un papyrus, était une sorte de roman historique, composé au plus tard vers l’an 50 ap. J.-C., peut-être plus tôt, et qui avait pour sujet, semble-t-il, les amours de Ninus et de Sémiramis[77]. Bien que le fragment soit court, nous voyons que l’histoire y était traitée avec une extrême liberté. Ctésias, probablement, avait fourni à l’auteur une aventure d’amour ; il la développait à sa manière, en conversations, en descriptions, en récits. Ninus était pour lui un jeune garçon doué des meilleures qualités ; sa Sémiramis ne devait pas être une jeune fille moins accomplie. Sur cette donnée, on pouvait disserter, raconter, discourir, créer des incidents de toute sorte, en un mot mettre en œuvre tous les procédés de l’école, et c’est sans doute ce qu’il avait fait.

Au même temps, à peu près, semble appartenir le roman d’Antonius Diogène intitulé les Merveilles d’au-delà de Thulé (Τὰ ὑπὲρ Θούλην ἄπιστα), en 24 livres[78]. — La date en est déterminée approximativement par les faits suivants. Lucien, selon Photius, l’a imité dans son Histoire vraie ; il a donc été écrit au plus tard vers le commencement du second siècle[79]. D’autre part, le prénom romain de l’auteur ne permet pas de le faire remonter beaucoup au delà de l’ère chrétienne. Et, dans ces limites, la vraisemblance semble indiquer de préférence la fin du ier siècle, soit parce que l’auteur se montre en communion d’idées avec la forme du néopythagorisme dont Apollonios de Tyane est le représentant par excellence, soit parce que sa langue dénote déja l’influence de l’atticisme renaissant[80]. — Nous ne connaissons plus l’ouvrage que par le sommaire qu’en a donné Photius[81]. Son principal intérêt est de nous montrer le genre romanesque empruntant son cadre à la littérature des voyages fabuleux. Dire que le roman ait eu besoin de cet emprunt pour se constituer ne serait pas exact, puisque nous venons de le voir, vers le même temps, s’incorporer à l’histoire. Mais il est incontestable qu’un fond géographique et descriptif laissait plus de liberté au romancier qu’un fond historique. Donc l’œuvre de Diogène marque une date et ouvre une voie. Au reste, elle l’ouvre assez maladroitement. L’élément géographique et fabuleux y prédominait, comme le titre l’indique, sur l’élément psychologique. L’arcadien Dinias était censé y raconter un invraisemblable voyage autour du monde, non seulement jusqu’à Thulé, mais bien au delà vers le nord, jusqu’au voisinage de la lune. À ces fables se mêlaient mille aventures, notamment ses amours avec la tyrienne Derkyllis, dont les interminables malheurs, partagés par son frère Mantinias, étaient racontés tout au long. Selon Photius, l’auteur avait su prêter un air de vérité à ces inventions, que recommandaient en outre la clarté du style et l’agrément du récit. Par là, ce livre se faisait lire, malgré l’enchevêtrement des événements ; de plus, ajoute le même auteur, on avait la satisfaction d’y voir les méchants punis et les innocents justifiés. Curieux mélange, en somme, de morale et de magie, de rêveries mystiques et de fantastiques inventions.

La vraie nature du roman semble s’être dégagée plus nettement dans les Babyloniques de Jamblichos dont le texte malheureusement n’est pas venu jusqu’à nous[82]. Né en Syrie, et de race syrienne, l’auteur devint grec par l’effet de son éducation : il semble même avoir été professeur de rhétorique grecque. Dans son roman, il se donnait pour babylonien ; c’était un moyen, sans doute, d’avoir plus d’autorité dans les choses babyloniennes. D’après une notice biographique anonyme, il aurait été instruit de la langue, des mœurs et des traditions du pays de Babylone par un prisonnier de guerre qui fut son éducateur. Quelle est dans ces renseignements la part de la fiction ? nous l’ignorons : en fait, le récit qu’il a écrit ne demandait aucune information bien particulière[83]. Ce qui est certain par son propre témoignage, c’est qu’il le composa sous le règne de Marc-Aurèle, après la guerre des Parthes, par conséquent entre 166 et 180[84].

Le drame de Jamblichos n’a pas pour théâtre, comme celui d’Antonius Diogène, le monde entier. Ses personnages ne sortent pas de la région de l’Euphrate, et même la plus grande partie de l’action se passe aux environs de Babylone. Ainsi le roman chez lui ne se subordonne plus à la géographie descriptive ; mais si ça n’est plus un voyage autour du monde, c’est toujours une série de courses éperdues, à travers des aventures paradoxales. Toutefois, l’intérêt y est plus fortement concentré sur les personnages principaux, qui sont ici le jeune Rhodanès et la belle Sinonis, épris l’un de l’autre. Persécutés par le méchant roi de Babylone, Garmos, ils finissent, après mille épreuves, après des terreurs sans cesse renaissantes, par triompher de lui. Rhodanès devient même roi à sa place, conformément à une prédiction faite dans la première partie : car l’auteur a eu l’intention de conduire son récit, malgré la multiplicité des détours, à une fin prévue. Et c’est là un progrès réel. Il sembla aussi que la mise en valeur des sentiments y avait pris plus d’importance. L’auteur s’était servi de ses inventions pour éclairer les caractères. Sinonis, amoureuse de Rhodanès, était jalouse jusqu’à la fureur. Un fragment mutilé nous fait assister à une scène où le sage Soræchos cherchait en vain à calmer ses transports[85]. Par malheur, il y avait, chez Jamblichos, plus de désir de briller que de goût pour la vérité. Contemporain d’Hérode Atticus, il avait mis en œuvre toutes les ressources de la sophistique contemporaine[86]. C’est là, avec les scènes de magie, ce qui contribua le plus au succès de son livre. Les nombreuses citations de Suidas attestent qu’il demeura populaire jusqu’au xe siècle au moins.

Nouveau progrès avec Xénophon d’Éphèse[87], qui semble appartenir au iiie siècle. Si nous étions plus sûrs des dates, c’est à ce moment, et par le fait de cet écrivain, que nous pourrions considérer le genre comme définitivement constitué. Malheureusement, la seule raison qu’on ait de croire que Xénophon a écrit au iiie siècle, c’est que, d’une part, les caractères de son style et de son œuvre ne permettent guère de le faire remonter plus haut, et que, d’autre part, il paraît ignorer la destruction du temple d’Éphèse, qui eut lieu sous Gallien, en 263. Rien de tout cela n’est bien probant ni bien précis, même en ajoutant qu’il semble avoir mis à profit l’œuvre de Jamblichos, et qu’il a été imité à son tour par Héliodore et par Chariton, ainsi que par Aristénète[88].

Son roman est intitulé Récits éphésiens relatifs à Anthéia et à Habrocomès (Κατὰ Ἄνθειαν ϰαὶ Ἁϐροϰόμην Ἐφεσιαϰοὶ λόγοι), ou, par abréviation, les Éphésiaques, (Ἐφεσιαϰά)[89]. Il a pour sujet les amours du bel Habrocomès d’Éphèse et de la jeune Anthéia, ou plutôt les tristes aventures qui les séparent aussitôt après leur mariage et qui ne prennent fin qu’avec le roman lui-même. Ces aventures, en elles-mêmes, sont analogues à celles qui remplissaient les Babyloniques ; mais voici la nouveauté du livre. D’abord, elles ne se passent ni dans des pays lointains ni dans un temps fabuleux. Le lieu de la scène est le littoral de la Méditerranée, Ionie, Rhodes, Chypre, Cilicie, Syrie, Égypte, Sicile et Grande Grèce. Le temps, sans être strictement déterminé, est celui de l’empire romain ; l’administration impériale apparaît çà et là. À un monde fabuleux a donc succédé le monde réel. En outre, si les événements continuent à se produire au hasard, du moins il y a effort pour resserrer le lien moral des situations, en donnant plus d’importance aux volontés des personnages principaux. Habrocomès, avant son mariage, a offensé Éros par ses dédains ; la colère du dieu le poursuit, tandis qu’Apollon, Artémis et Isis prêtent leur appui aux deux victimes. Puis, les deux jeunes époux se sont juré l’un à l’autre de se rester fidèles, quoi qu’il arrive ; et la plupart des dangers qu’ils courent résultent précisément de l’observation volontaire de ce serment. Par là, un intérêt plus vif s’attache à eux : ce ne sont pas simplement des jouets de la destinée, ce sont des cœurs passionnés, qui obéissent à des sentiments nobles et profonds. Il y a d’ailleurs, dans le récit, sinon des portraits vivants, du moins certaines esquisses assez nettes. Si l’auteur avait su serrer de plus près la réalité, le roman de mœurs eut été créé. Mais il lui manquait pour cela la puissance qui donne la vie. Son récit, léger, rapide, d’un tour assez élégant, est superficiel jusqu’à la sécheresse. Il n’approfondit rien, ne détache rien avec vigueur. Dans l’expression même de sentiments vrais et touchants, il se contente des conventions faciles de l’école. En cela, bien qu’il s’exprime dans un langage souvent négligé, qui n’est ni attique ni même classique[90], Xénophon est sophiste de tradition ; son plus grand mérite, comme écrivain, consiste à éviter la prolixité vide, trop commune en ce siècle.

Du même temps à peu près semble dater le roman anonyme d’Apollonius de Tyr, qui a fait, comme on le sait, brillante fortune à travers le moyen âge et jusqu’aux temps modernes[91]. Le texte grec en est perdu ; et nous n’en possédons plus qu’une traduction en latin vulgaire, du vie siècle probablement, qui l’a sensiblement altéré en lui donnant une couleur chrétienne[92]. Le sujet est une série d’aventures merveilleuses dont le héros est un jeune prince tyrien, nommé Apollonius, qui voyage, résout des énigmes, échappe à mille dangers, épouse la fille d’un roi de Cyrène, puis la croit morte et fait jeter son corps à la mer dans un coffre, perd aussi sa fille Tharsia, la retrouve, bien des années après, en Ionie ainsi que sa femme, et finalement devient roi d’Antioche, de Tyr et de Cyrène. Plusieurs détails semblent empruntés aux Éphésiaques, ou dérivés de source commune[93]. En outre, on est frappé d’une certaine ressemblance générale, qui tient soit à la nature des événements et au théâtre de l’action, soit à la forme sèche et superficielle du récit. Mais les motifs moraux y sont moins nets, moins prédominants, et l’action est de nouveau située en un temps vague, dans une societé quelconque. Si donc le roman d’Apollonius est postérieur aux Éphésiaques, on ne peut pas dire qu’il marque un progrès du genre, malgré son succès, dû en grande partie au merveilleux plus ou moins pathétique dont il abonde. L’œuvre la plus considérable qu’ait produite dans la littérature grecque l’imagination romanesque est celle d’Héliodore, intitulée les Éthiopiques (Αἰθιοπιϰά) ou Théagène et Chariclée, en dix livres. Il n’en est d’ailleurs aucune où se découvre mieux, sous des qualités réelles, et en raison même de ces qualités, l’impuissance radicale de ce temps à dégager le principe de vérité qui seul aurait pu donner au roman une solide valeur.

L’auteur s’est nommé lui-même à la fin de son livre : « Héliodore, phénicien, d’Émèse, de la race du soleil, fils de Théodose »[94]. Selon l’historien Socrate, qui écrivait dans la première moitié du ve siècle, « on disait » que cet Héliodore n’était autre qu’un évêque de Tricca en Thessalie, auquel il attribue l’origine d’une coutume propre à cette province[95]. La forme même de ce témoignage ne permet pas d’en faire grand cas. De nos jours, Rohde a démontré qu’il devait être absolument rejeté : le syrien Héliodore ne peut avoir rien de commun avec le chrétien en question[96]. Retenons donc seulement, du dire de Socrate, qu’il a écrit nécessairement avant la fin du ive siècle. Mais son œuvre, comme Rohde l’a fait voir, a une couleur néo-pythagoricienne, qui convient surtout au siècle où la Vie d’Apollonios de Tyane par Philostrate était lue avec dévotion[97]. On peut ajouter qu’on y sent aussi l’influence de cette sorte de religion homérique qui se manifestait si curieusement dans l’Héroïque de Philostrate de Lemnos[98]. En outre, quoique l’auteur transporte l’action au temps où l’Égypte était une province perse, l’idée qu’il nous donne de l’Éthiopie, la mention des Axiomites, alliés de ce royaume, semblent se rapporter à l’état de choses que nous laisse entrevoir l’histoire dans la seconde moitié du iiie siècle. Ainsi enfin s’expliquerait la prédominance qui est donnée dans l’œuvre tout entière à la religion du soleil, fort en honneur, comme on le sait, au temps de l’empereur Aurélien (270-275).

Le fond du roman est l’histoire d’une jeune princesse d’Éthiopie, abandonnée dès sa naissance par sa mère, la reine Persina. Transportée à Delphes et, là, élevée par le grec Calliclès sous le nom de Calliclée, elle s’éprend du beau thessalien Théagène ; tous deux s’engagent l’un à l’autre. Pour obéir à un oracle, ils quittent Delphes sous la conduite du sage égyptien Calasiris, et, après plusieurs aventures, sont jetés par un naufrage en Égypte, aux bouches du Nil. Là, ils deviennent vraiment le jouet de la fortune. Nous les voyons aux mains des pâtres-brigands, ou Boucoles, établis dans les marais du Delta ; puis à Memphis ; tantôt rapprochés, tantôt séparés ; exposés à de terribles dangers, surtout par suite de la passion qu’Arsace, femme du satrape d’Égypte, Oroondatès, conçoit pour Théagène. Ils y échappent pourtant et arrivent en Éthiopie, où règnent les parents de Calliclée, le roi Hydaspe et la reine Persina ; mais ils y arrivent prisonniers et inconnus ; et c’est seulement lorsqu’ils vont être immolés au soleil que la reconnaissance attendue a lieu. Tout se termine par le mariage des deux fiancés, qui ont su se conserver purs jusque-là, et qui reprennent alors leur rang.

Si cet étrange tissu d’aventures manque absolument de vraisemblance intime et de liaison naturelle, on ne peut nier qu’il ne se recommande d’ailleurs par plus d’un mérite. L’ampleur du développement et la variété des épisodes s’y concilient avec une habileté de composition que nous n’avions pas encore rencontrée dans ce genre. Non seulement l’auteur nous jette dès le début in medias res, mais, jusqu’à la fin, il sait soutenir l’intérêt, nouer et dénouer des qu’ils qui s’entrecroisent, et il conduit des événements compliqués de façon à nous donner l’impression d’une marche continue vers le dénouement ; ce qui ne l’empêche pas d’y introduire, quand il le juge bon, d’adroites péripéties, qui rejettent tout à coup son lecteur dans l’inquiétude. Il a en outre le don de décrire et d’animer. Que l’on compare à cet égard ses personnages à ceux de Philostrate dans la Vie d’Apollonios, sa supériorité est éclatante. Il est vrai que ses deux héros, Théagène et Chariclée, sont les moins vivants de tous, car ils n’ont presque rien de personnel. Mais, chez ses personnages secondaires, les traits intéressants ne manquent pas. Le sage Calasiris, le brigand Thyamis, surtout l’ardente et impérieuse Arsace, se détachent avec un certain relief sur le fond du récit. Et cette même imagination, qui les anime, apparaît aussi dans la représentation d’un grand nombre de scènes et dans mainte description. Les tableaux d’ensemble, les cortèges, les cérémonies sont traités avec une habileté de main qui a son prix. Mais, il faut bien le dire, ce sont justement ces qualités qui accusent la faiblesse constitutive de l’œuvre et, par suite, le vice du temps. L’imitation, le convenu, les habitudes de l’école ont étouffé chez Héliodore une originalité qui peut-être, en un autre siècle, aurait pu se développer. Sans cesse, il se souvient, au lieu d’observer, et il copie, au lieu de créer. Son roman est plein de réminiscences d’Homère et des tragiques ; il est plein aussi des lieux communs de la sophistique. Rien n’y est traité avec le goût simple de la vérité. Une fausse élégance, une fausse poésie, un faux idéalisme, une fausse sensibilité, voilà ce qui enveloppe tout. Et le style lui-même a ce caractère, de manquer profondément de sincérité ; il est, pour ainsi dire, entre la poésie et la prose, artificiellement fabriqué avec des souvenirs, avec des éléments épiques et des éléments attiques, auxquels se mêlent, çà et là, des solécismes et des barbarismes, dus sans doute à l’origine syrienne de l’auteur.


Après Héliodore, l’histoire du roman grec se continue pour nous, — faute sans doute de beaucoup d’œuvres disparues, — par les récits d’Achille Tatios et de Chariton de Lampsaque[99]. Le temps où ils ont vécu l’un et l’autre ne peut plus être surement déterminé ; mais on incline à les rapprocher plutôt du ve siècle que du iiie. Comme d’ailleurs le roman, entre leurs mains, peut passer pour le prélude du roman byzantin, nous réservons l’étude très sommaire de leurs œuvres pour le chapitre ou nous jetterons un coup d’œil sur la dernière époque de l’hellénisme. — Au contraire, la pastorale de Longus, bien que nous n’en connaissions pas mieux la date, procède d’un effort de création qui la rapproche des œuvres dont nous venons de nous occuper. Mieux vaut ne pas l’en séparer dans notre étude.

Par ses origines, la pastorale romanesque se rattache à l’idylle bucolique des Alexandrins. Elle a dû naître des souvenirs de Théocrite, de Bion et de Moschos ; et, en un certain sens, elle peut être considérée comme une résurrection de ce genre disparu, sous la forme nouvelle d’un récit en prose. La période de l’empire, par suite du développement de la vie urbaine, avait vu, dès ses débuts, se ranimer le goût des fictions rustiques. La philosophie du temps, détachée par principe du luxe et des habitudes mondaines, secondait ce mouvement spontané des esprits. Musonius, au premier siècle, recommandait l’agriculture et le séjour aux champs comme la meilleure vie et la plus saine. Dion de Pruse, un peu plus tard, se plaisait, dans son Euboïque, à peindre les mœurs pures et simples de deux familles isolées au milieu des bois et vivant la de la chasse ou du travail de la terre. Naturellement, les purs littérateurs, toujours à l’affût de la mode, suivaient. Alkiphron vers le milieu du second siècle, Élien, au début du troisième, composaient des lettres de campagnards. La sophistique mettait au nombre de ses exercices, soit les lettres de ce genre, soit les descriptions de sites pittoresques. À quel moment au juste entreprit-on pour la première fois de transporter cette mode dans le roman ? nous l’ignorons. Pour nous, l’œuvre de Longus est à la fois la première et la dernière de son espèce, et nous ne savons même pas quand elle fut composée.

L’auteur semble avoir été un sophiste, originaire de Lesbos[100]. On a cru pouvoir conjecturer, sans preuve bien solide d’ailleurs, qu’il a fait quelques emprunts à Alkiphron et qu’il a été imité à son tour par Achille Tatios[101] ; ce qui le placerait après le second siècle et avant le cinquième. Son œuvre, intitulée Daphnis et Chloé (Τὰ ϰατὰ Δάφνιν ϰαὶ Χλόην), comprend quatre livres. Bien que la célébrité de l’ouvrage ne doive pas nous en faire exagérer la valeur réelle, cette célébrité est loin d’être entièrement imméritée, et elle demande à être expliquée. Ce qu’on ne peut refuser à Longus, c’est d’avoir mieux discerné qu’aucun autre romancier grec la vraie nature du roman. Au lieu d’en faire un récit d’aventures, chargé d’incidents et de coups de théâtre, et d’en promener l’action de pays en pays, il l’a conçu comme une peinture de mœurs et de sentiments, presque dénuée d’événements, et enfermée dans un même lieu. Innovation excellente. À vrai dire, cela lui était à peu près imposé par la nature même de son sujet : la pastorale est essentiellement sédentaire ; si les bergers qu’elle met en scène voyageaient, ce ne seraient plus des bergers, et le récit cesserait par là même d’être une représentation de la vie rustique. Le cadre enchaînait donc le narrateur, et ce fut pour lui un grand bonheur.

Au lieu de décrire des pays inconnus et des merveilles de convention, Longus nous met sous les yeux la campagne de Lesbos, aux environs de Mytilène : des champs, des bois, des montagnes, une grotte avec une source consacrée aux Nymphes, et le rivage de la mer. Ses descriptions ont beau être prétentieuses et maniérées, elles sont cependant prises dans la réalité ; et ce qu’il y a en elles de vérité rachète leur élégance apprêtée. L’auteur a de l’imagination : il voit les choses, il s’entend à les grouper et à en dégager l’impression poétique. Chacune des saisons, qui forment comme les actes de son drame, est finement caractérisée ; il sait en noter non seulement l’aspect et le décor, mais l’influence morale, pour ainsi dire, c’est-à-dire la manière dont elle modifie l’action secrète que la nature exerce sans cesse sur l’homme. Les scènes champêtres qu’il invente, ou qu’il imite, ont un charme réel. Ce sont de toutes petites choses, mais qui plaisent. Il nous intéresse à la construction d’un piège à sauterelles préparé par Chloé, à l’accident de Daphnis tombé dans une fosse à loup, à la vendange, à la tristesse de l’hiver qui sépare les jeunes amants, à la description d’une maison de paysan où l’on fait bon feu pendant que le vent glacé souffle au dehors, à la simple peinture de deux vieux arbres revêtus de lierre, abri hospitalier où les merles et les grives se réfugient en foule, tandis que le sol est couvert de neige. Tout cela est précis, vivant, amusant. Les événements proprement dits sont loin de valoir ces jolis tableaux de genre. L’enlèvement de Daphnis par les pirates, sa délivrance miraculeuse par le dieu Pan, la guerre entre Mytilène et Méthymne ne peuvent guère passer que pour de médiocres inventions. Mais ces événements sont peu de chose dans le récit, et ils n’en altèrent pas le caractère général.

Sur ce fond de réalité, les sentiments aussi devaient nécessairement se rapprocher de la vérité. Par malheur, c’est ici que le défaut capital de l’œuvre apparaît. Le vrai sujet était la peinture d’un amour ingénu qui naît et se développe ; et ce sujet, délicatement traité, était charmant. Mais rien n’est plus difficile à peindre que l’ingénuité pour qui en manque absolument. Comment un sophiste, même heureusement doué, n’aurait-il pas gardé toujours et partout ses habitudes de raffinement ? C’en était assez pour tout gâter. En outre, ce qui semble avoir le plus tenté Longus dans la peinture qu’il entreprenait, c’est, il faut bien l’avouer, son côté scabreux. Sans doute, le trouble des sens, les désirs obscurs et inquiets y avaient leur place marquée ; mais il ne convenait ni qu’ils fussent sans cesse au premier plan, ni surtout que l’auteur conduisît ses deux personnages, de l’ignorance à la pleine connaissance, par une série méthodique d’initiations graduées. Là est le vice intime de son œuvre, ce qui en fait un livre suspect, et ce qui lui a valu auprès de ses nombreux lecteurs un succès d’assez mauvais aloi. Vice moral et vice littéraire, en même temps. Car non seulement l’auteur s’arrête avec complaisance à des scènes libertines, mais il prête simultanément à ses héros une ignorance prolongée et une curiosité incessante qui sont contradictoires. Nous sentons qu’il y a, dans ces inquiétudes qui s’analysent si savamment, dans ces plaintes raffinées, et surtout dans ces recherches malsaines, quelque chose de faux, qui a la prétention d’imiter la nature et qui en réalité la sophistique[102]. La traduction d’Amyot, revue par Paul-Louis Courier, a bien pu atténuer pour les lecteurs français les défauts du style de l’original, lui prêter une apparence de naïveté et de simplicité qui est très éloignée de son vrai caractère ; elle ne fait pas disparaitre cette tare native, qui est la marque d’un âge de décadence.

V

La poésie du iiie siècle, si pauvre qu’elle soit, ne peut pas être ici entièrement passée sous silence. Mais c’est lui faire toute la part qu’elle mérite que de la caractériser en quelques mots. Dans tous les genres, elle continue très obscurément celle du siècle précédent, sans rien innover, sans rien rajeunir, vide d’idées et de sentiments, dénuée d’imagination, et, bien souvent, n’ayant plus même pour elle la correction ni l’élégance de la forme.

Divers témoignages nous font entrevoir d’abord une poésie officielle, qui a pour centre Rome, pour sujet l’éloge des empereurs, vivants ou morts, ou encore la célébration des événements qui les touchent. C’est ainsi que la vie de Septime-Sévère, et en particulier son expédition contre les Parthes, avait été racontée en détail dans divers poèmes pseudo-historiques, dont nous ne connaissons même plus les auteurs[103]. Vers le même temps, Gordien, le futur empereur, composait, tout jeune encore, un poème épique en trente livres, intitulé l’Antoniniade, où il retraçait la vie d’Antonin le Pieux et celle de Marc-Aurèle[104]. Le cercle lettre de l’impératrice Julia Domna, dont nous avons parlé, ne goûtait pas moins la poésie que l’éloquence : on a vu que le poème des Cynégétiques, du second Oppien, lui fut dédié. Ce goût se perpétue à travers tout le iiie siècle. L’empereur Gallien, d’après Trebellius Pollion, non seulement favorisait la poésie, mais il la cultivait lui-même ; quand il célébra le mariage de ses neveux, nous dit ce biographe, tous les poètes « grecs et latins » de la cour composèrent des épithalames, et lui-même récita des vers dont il était l’auteur[105].

Le drame semble avoir complètement disparu. C’est vers la fin du iiie siècle, probablement, qu’on a cessé de jouer les tragédies classiques. Philostrate de Lemnos, dans ses Tableaux, remarque encore, à propos de l’Hercule furieux d’Euripide, qu’on peut le voir souvent sur la scène[106]. Mais, cent ans plus tard, Libanios attestera que la tragédie a quitté le théâtre et est désormais confinée dans l’école[107]. C’est donc entre ces deux dates qu’elle a cessé d’être jouée en public. Et non seulement on ne la joue plus, mais on ne l’imite même plus. Nous ne connaissons aucune œuvre de forme dramatique qui puisse être rapportée à ce temps, après les « tragédies » d’Œnomaos de Gadara, dont il a été question plus haut.

Les seuls genres qui subsistent sont l’épopée mythologique, la poésie didactique, et certaines formes de poésie lyrique.

L’épopée mythologique paraît avoir été spécialement exploitée par les érudits. Sous Septime-Sévère, le lycien Nestor, de Laranda, compose des Métamorphoses, dont il ne reste rien, et il réalise en outre le tour de force inepte de refaire une Iliade, en éliminant successivement de chacun des vingt-quatre chants la lettre de l’alphabet qui en marquait le numéro d’ordre (Ἰλιὰς λειπογράμματος)[108]. Un peu plus tard, son fils, Pisandre, sous Alexandre Sévère, met en vers tout un cycle mythologique en soixante livres, qu’il intitule Théogamies héroïques, c’est-à-dire unions des dieux et des mortelles, des déesses et des héros[109]. — Vers le milieu du siècle, un poète dont Porphyre seul nous a conservé le souvenir, Zoticos, ami de Plotin et critique de profession, après avoir donné une édition d’Antimaque, versifiait la légende de l’Atlantide « très poétiquement »[110]. — Mais, en ce genre, le mieux doué paraît LA POESIE DU II1° SIEGLE 805 avoir été l’égypticn Sotérichos, de la ville d’Oasis, qui, tout e la [in du meme siecle ou peut-étre dans les premieres années du suivaut, sous Dioclétien, t composa toute uno série de poemes ¤. Suidas cite de _ J lui un Eloge de Dioclétien, une Histoire dc Pan théa Ia Babylonienne, une Ariane, un Poéme d’Alc:candrc, ou était racontée la prise de Thebes ’. ll faut ajou- ter e cette liste des Calydouiaques ct un Poéme sur Oasis *,3 mais sa grande oeuvre parait avoir été un poems mythologique, les Bassariques, en quatre livres, ou il i développait la légende de Dionysos *. C’est peut·etre ece poeme perdu que Nonnos a du la premiere idée de ses q Dionysiaques, et, s’il en est ainsi, Sotérichos doit etre associé en quelque mesure a l’honneur de la renais- _ sauce poétique dont Nonnos sera le chef. La seule composition en vers, qui soit venue jusqu’e nous, entre cellcs qu’on peut rapporter e ce temps, est un poeme didactique sans valeur littéraire, relatif e la divination. Ce poeme, qui porte le nom dc Mauéthon et qui a pour titre ’A·no·n}.a:p.¤mx.¤t, développe en six livres une série de regles astrologiques; assemblage confus, dont la plus grande partie, tout au moins, scmble trahir une origine at peu pres contemporaine d’Alexandre Sévere, tandis que d’autres parties appar- tiennent au 1v° siecle ‘. 1. Suidas, Ewtipixo; ; cf. Bacczpixai. 2. C. Muller a cru pouvoir considérer comme des fragments de ce poéme quelques vers choliambiques qui tlgurent dans le récit du Pseudollallisthenc (Pseud. Cult., p. XXIV, dans l’Arrieu de la Biblioth. Didot). 3. Tzetzes, ad Lycophr., 486 et Et. de Byz., "I‘acn;. 4. Fragments dans Dueutzer, Fragm. der ep. Poesic, II, 99 sqq. 5. Los ’A::on).zo·p.::tx:i so trouvent dans le volume d a la Biblioth. Didot qui contieut Théocrite et les poetes didactiques. Voir l’étude préliminaire tres coipplete de A. Kocchly, seconds edition de Koechly, Leipzig, 185 . - Ou trouvera dans le meme volume 1 uu poéme Sur les Auspices, qui porte le nom du philosophe Maxmn


806 CHAP.VI.—DE SEP’I`IME·SEVERE A DIOCLETIEN La poésie lyrique n’est plus représentée au u1° siecle par aucun nom important. Ce n’est pas a dire qu‘elle eut ce ssé d’exister. Elle se perpétuait certainement entre les mains d’amateurs aujourd’hui inconnus, inventeurs oubliés de poemcs anacréontiques dont les oeuvres figu- rent peut-étre dans le recueil dont il sera question plus loin, épigrammatistes noyés dans les anthologies, ou encore auteurs d’odes de circonstance qui ont péri. Philostrate, dans unc de ses lettres (Episz. 71), recom- mande a un ami riche et puissant un certain poete Celse, ` qui avait raconté toute sa vie dans des chansons d’a- mour, << comme font, dit-il, les naives cigales ». Il a pu sc rencontrer beaucoup de cigalcs de cette sorte dans le courant du m' siecle; nous ne perdrons pas notre temps a leur faire la chasse. VI En face de la littérature frivole, nous avons vu se constituer, des le siecle précédent, une littérature histo- rique ct philosophique, qui, sans atteindreaune origina- lité supérieure, nous a paru cependantl’emporter par le sérieux, la sincérité, le gout de la raison. Cette anti- these se continue a travers tout le troisieme siecle, a peu pres dans les memes conditions. Et, la aussi, nous rencontrons, dans l’histoire et dans la philosophic, des esprits sains, vraiment dignes d’estime. La bonne tradition historique, en particulier, qui avait été si heureusemcnt renouvelée, au temps de (IV" siecle), mais qui parait étre 1’oauvre d’un poete alexandrin; des fragments astronomiques de Donowutos (d'époque inconnue) ; quelques vers élégiaques Sur Phoroscope (YANNUBION, probablement contemporain de Néron, mais en tout cas ahtérieur au 1v• siecle; Engebrecht, Hephaert. von Theben, 36.


DION CASSIUS 807 Trajan, d’Adrien et des Antonins, par Plutarque, par Arrien, ar A ien, est alors re resentee ar un Dion _ P PP _ _ P P _ _ Cassius, un Herodien, un Dexippos. C’est un plaisir d’op- poser aux creuses inventions des sophistes leurs muvres sensees et instructives. Comme Arrien et comme Appien, tous trois sont des hommes d’afl`aires, qui se sont formes dans la vie pratique, et dont l’esprit, au lieu de se rem- plir de chimeres, s’est applique de_ bonne heure aux realites. Dion Cassius (Cassius Dio Cocceianus) nous est surtout connu, quant a sa vie, par ce qu°il a dit de lui-meme i. Ne at Nicee, en Bithynie, un peu avant 155 ’, il se rat- tachait par ses origines au philosophe Dion Chrysos- tome, de Pruse. Sa famille etait des premieres de la province. Son pere, Cassius Apronianus, fut gouverneur de Dalmatie et de Cilicie sous Marc-Aurele ’; eleve par lui, le jeune Dion s’habitua de bonne heure a voir de pres le fonctionnement de l’administration romaine, et il recueillit de sa bouche quantite de renseignements qu’il ne manqua pas d’utiliser plus tard *. Il dut venir ' e Home dans les dernieres annees du regne de Marc- . Aurele, car il etait deja senateur en 180, lorsque Com- mode prit le pouvoir 5. Durant les treize annees de son regne, il vecut e Rome, on) il parut devant les tribu- naux, comme accusateur ou comme defenseur °. ll eut 1. Notice tres courte de Suidas, Aim 6 Kiocioq; Photius, cod. 71. — Dissertation de Reimar De vita et scriptis Dienis, en téte de son edition, Hambourg, 1750, reproduite en partie dans le Dion de la Bibl. Teubner, t. V. · 2. Dion, 75, 15. La date de sa uaissance ne peut etre posterieure, puisqu’il etait sénateur en 180, Page senatorial etant de 25 ans. Elle ne peut guere etre anterieure, a cause de la date de sa mort. 3. Dion, 1. XLIX, 36, 4; LXIX, 1, 3; LXXI1, 7, 2. L V0i1' pat ex. LXIX, 1, 32 °O narvip p.ov.., ncivza ·r& NCT, <1*$1‘?JV ip.a;•.a0v§u• capdn;. 5. LXXII, 14. 0. LXXIII, 12. l


808 CHAP.VI.— DE SZ£P'I`IME·SEVERE A DIOCLETIEN I ainsi l’oecasion de connaitre presque tous les hommes

 qui jouaient ou avaient joue un rele dans les affaires

if de l’Etat, et il fut lui-meme le temoin des folies du fils I de Mare·Aurele. Ami de Pertinax, il fut de ceux qui le ’ saluerent empereur en 193. Pertinax le designa pour la preture, qu’il n’exerqa qu’en 194 *. DejA, il avait publie ` un livre Sur les songcs et lcs pronostics (llepi rm empi- I ' new xxl rm myetmv) ; Septime-Severe, alors simple gene- é ral, l’ayant lu, y avait trouve des raisons de eroire A sa i grandeur future, et avait écrit A l°auteur pour le com- . plimenter ’. Des relations amicales s’etant ainsi etablies r' entre eux, l’avenement de Severe (A la fin de 193) fut une bonne fortune pour Dion. ll exerca alors sa préture (194) ; et c’est A ce moment qu’il se fit historien. Un songe lui avait revelé sa vocation °. Il eerivit d’a· ' bord l’histoire du regne de Commode, et il la soumit A Severe : l’approbation et les eneouragements de l’em- pereur le deciderent A etendre son plan; il entreprit d’ecrire toute l’histoire de Rome, depuis les origines jusqu’A son temps. ll mit dix ans A en rassembler les materiaux, de 200 A 209 probablement, puis douze ans A les mettre en ordre et A les rediger. La plus grande partie de son ouvrage, jusqu’A la mort de Septime- Severe en 211, etait donc achevee vers 221, un peu ( avant 1’avenement d’Alexandre Severe *. Les dix-neuf N annees du regne de Septirne-Severe ne lui avaient pas N apporte de charges nouvelles. Soit que les dispositions de 1’empereur A son egard fussent devenues moins fave- N rables depuis qu’il s`etait pris d’admiration pour Com- 1. LXXIII, 1; LXXII, 12. 2. LXXII, 23. 3. LXXII, 23. 4. Pour tous ces details, nous avons son propre temoignage, tres préeis; meme passage. La date initiale ne peut étre déterminea qu’approximativement et par conjecture. Voir Reimar, disserta· tion citee, p. LXI dans Yedition Teubner.


DION CASSIUS 809 moda, soit qua Dion praférat sa donnar tout antiar a un 4 travail qui davait immortalisar son nom, il sambla avoir passé tout ca tamps dans una sorta da ratraita, tantot a Roma mama, tantot an Campania, a Capoua ‘. Sous Ca- raaalla (211-217), il sa vit obligé d’accompagnar l’am- paraur dans plusiaurs da sas axpéditions, sans profit pour son avancamant z. Macrin, an 218, la nomma com- missaira impérial a Smyrna at a Pargama· 3; fonation qu’i1 dut axarcar pandant plusiaurs annéas. Quand il la quitta, ca fut pour rantrar dans son pays, an Bithynia, on la maladia la ratint qualqua tamps 1. Mais justamant alors, la fortuna lui radavanait plus favorabla, paut·étra par suita da l’in1luanaa nouvalla d’A1axandra Sévara adopté an 221 par Elagabala, at da sa mara, Mammaza. Il dut étra honoré vars ca tamps d’un pramiar consulat; _ biantot apras, il était appalé au gouvarnamant da la provinca d’Afriqua, vars 224. Sa farm ata at son intalli- ganaa la désignérant pour una situation plus diflicilaz il passa du gouvarnamant da l’Afriqua a calui da la Dalmatia at da la Pannonia supériau ra 5, on sa sévérité la fit radoutar das légions. Da ratour a Roma, il faillit périr avaa Ulpian dans una sédition das prétorians °. Alaxandra Sévara réussit A la sauva r, at la désigna pour étra son aollégua dans un saaond consulat, an 229; an mama tamps, toutafois, il l’éloignait da Roma, par pru- danca. Dion ravétit dona sa aharga an Campania, ca qui na l’ampécha pas da vanir sa montrar a Roma, qualquas jours au moins, an qualité da consul; mais il était viaux _ 1. LXXVI, 22 Tofno Yézp rb gwpiov i5sz).6p.·qv ffl)? rs 5).).wv Evua xxi 17;; hcuxia; Sra pihcta, Yvz cgokhv dnb niw dcrnxabv npzygtaitwv Hywv mira Ypdwloaspc. 2. Raimar, Dissartation, p. LXV. 3. LXXVI, 7. 4. LXXX, 1. 5. Mama passage. Cf. Raimar, p. LXVII. 6. LXXX, 4.


810 GI-iA1>.vI.—DE sEPTIME·sEvERE A DIOCLETIEN et infirme; il obtint la permission de se retiror dans son pays, en Bithynie, ou il passa ses derniéres années *. Ce fut alors qu’il reprit son oeuvre interrompue et con- duisit son histoire au moins jusqu’a la date de son second consulat, sous une forme d`ailleurs plus rapide. Il dut mourir entre 230 et 240, age d’environ quatre·vingts ans. Outro son grand ouvrage, Suidas lui en attribue plu- sieurs autres, qui semblent n’en étre que des parties détachées, et une Vie du p/zilosop/ze Arrien, sur laquelle nous ne possédons aucun autre témoignage. L’Hist0z`re romaine (°Pwp.x‘¢x·}; im-opéa) comprenait qua- tre-vingts livres, répartis d’apres Suidas en huit déca- des. Elle nous est parvenue fort mutilée. Vingt·quatre livres seulement (de XXXVI a LX) subsistent dans les divers manuscrits. lls embrassent l’importante période qui va de l’an 68 avant J.-C. a l’an 47 de l’ere chré- tienne, c’est-a-dire la {in de la république, les regnes ° entiers d’Auguste, de Tibére, de Caligula, et les pre- mieres années de celui de Claude. De plus, un manuscrit unique (Yatic. 1288) nousaconservé des parties mutilées des livres LXXVIII et LXXIX, relatifs aux regnes de Ca- racalla. de Macrin et d’Elagabale. Eniin, des fragments des trente-cinq premiers livres ont été retrouvés dansles extraits rassemblés par les soins de l’empereur Cons- tantin Porphyrogénete. Voila tout ce qui reste de l’ceu- vre originale. Pour suppléer 21 ce qui manque, nous avons surtout l’abrégé qui fut rédigé dans la seconde moitié du xi° siecle par le moine Jean Xiphilinos de Constanti- nople. Par malheur l’exemplaire dont se servait Xiphili- nos était déja incomplet. Ifabrégé ne commence qu’au livre XXXV, et il laisse de coté certaines parties (le régne d’Antonin le Pieux et les dix premieres années de Marc-Aurele) qui manquaient a Pabréviateur. Il faut 1. Meme passige. Cf. Photius, cod. 71.


DION GASSIUS 811 recourir, pour y suppléer, soit A l’Histoie·c abrégée composée au xu° siecle par Jean Zonaras, qui a mis grande ment a profit l’ouvrage de Dion Cassius t, soit a quelques autrescompilateurs byzantins, qui l’ont égale- ment utilise. Quel fut au juste le dessein de Dion lorsqu’il entreprit cette oeuvre immense? C’est ce qu’il est difficile aujour- d’hui de déterminer avec certitude, car nous n’en posse- dons plus le debut, ou l’on doit supposer qu’il s’expli· quait sur sesintentions. Mais il semble bien, at vrai dire, qu’il ne se soit formé aucune conception originale du role · de l’liistorien. Il ne se propose de suivre spécialement ni l’histoire du développement de la puissance romaine, ni celle des institutions ou des moaurs, ni enfin celledes idées. Il n’a voulu que refaire ce qu’ou avait fait avant lui, avec la prétention de faire mieux. Ce mieux, dans sa pensée, consistait it la fois en une information plus étendue et en une narration plus vivante. Alors meme qu’il n’aurait pas parlé de son travail de. préparation, prolongé pendant dix ans, nous en devinerions le sé- rieux et la durée, rien qu’a voir la solidité de son récit. Toutefois, dans cette preparation meme, il n’a rien changé aux métbodes traditionnelles. ll a lu avec soin, comparé, critiqué les uns par les autres les historiens des différents ages de Rome, les Latins tels que Var- ron, Salluste, César, Asinius Pollion, Tite-Live, quoi- qu’il les nomme peu ou point, sans doute aussi les Grecs, tels que Polybe, Denys d’Halicarnassc; mais il ne parait pas étre remonté jusqu’a leurs sources ni avoir cherché a les compléter ou it les corriger par l’étude des mémoires, des correspondances, des archives, des monuments. L’enquéte historique n’a done fait entre ses ° 1. J. Melber, Beitrdge zur Neuordnung der Fragmenle des Dio Cassius (Sitzungber. d. bay. Ak. d. W., philos. und hist. Cl., tS89).


812 GHAP.VI·—·DE SEPTIMEPSEVERE A DIOCLETIEN mains aucun progres. Elle est de valeur moycnne, pré- cieuse encore pour nous par l’abondance et le bon choix des détails, mais bien moins curieuse et suggestive que celle de Plutarque par exemple. Le souci dc l’cxacti· tude, cbronologique et géographique, atteste la conscience de l’autour. Dans la derniere partie de son ouvrage, tres mutilée, Dion parlait, souvcnt cn témoin, des choses qui s’étaient passécs de son temps. Ce qu’il en dit pré· sente un intéret particulicr. Mais cela est exceptionnel. D’ailleurs, Dion a de véritables faiblesses d’esprit: les songes et les présages devicnnent pour lui des événe- ments graves, et il en multiplie les relations jusqu’au ridicule. En dehors de cela meme, son esprit, naturel- lement judicieux, manque de hautcur et de pénétration. ll ne sait ni s’élever librement au dessus des préjugés ct des partis pris, ni embrasser l’ensemble d’une époque ou le role total d’un homme d’Etat, ni dégager les grands traits d’une figure historique. Son récit est sensé, substantiel, instructif, d’une exactitude générale tres probable; on se dit, en le lisant, qu’on n’est pas trompé; mais on n’a pas le sentiment d’étre pleinemcnt et vivement éclairé sur beaucoup de choses obscures qui seraient pourtant importantes e connaitre. ‘ Comme il fallait jen cc temps qu’on imitat toujours un des grands auteurs classiques, Dion avait pris Thu- cydidc pour modele ’. Nous venous de voir dc combien il s’en est fallu qu’il lui ressemblat dans la partie scien- tilique de sa tache. On ne pcut pas dire qu’il soit beau- coup plus pres de lui comme écrivain. Ses qualités lit- téraires scmblent pourtant avoir été tres estimées de ses contemporains ct des lettrés des siecles suivants. Photius loue la noblesse dc son style, le choix de ses 1. Photius, cod. 712 ’Ev Be mt'; 6v;;;.·¢;Yopian: ...;;.;;;.1;*:*};: €0ux¤6£60=n t7v};v at rs npb; rb capécrzpov &pop§z’ ¤·x¢6bv 6%. xiv rot'; 57040;; G0=nw6E6v;¢ étrrlv Ginfls) 6 xavuév.


DION CASSIUS 813 expressions_, la construction savante de ses périodes et leur rythme, la elarté générale de son langage; et ces eloges ne sont pas entierement immérités. Dion, prepare par une education littéraire tres soignée, s’est applique it écrire dans une langue elassique, sans recherche so- phistique et sans affectation d’atticisme i. L’allure ge- nérale de son recit est simple : on le lit sans effort, souvent meme avec plaisir. Mais, au fond, son art n’a rien de vraiment distingué. Des narrations monotones, sans traits vigoureux, sans vivacité, sans imagination; des réflexions quelquefois insignifiantes, toujours dé- pourvues d’accent et de relief; une certaine sécheresse, qui se fait sentir partout. Comme Thucydide et les historians classiques, il insere fréquemment des haran- gues dans son histoire. Plusieurs de ces compositions ne sont pas sans méritez on cite, comme intéressants pour l’historien, les deux longs programmes d’adminis- tration qu’Agrippa et Mécene sont censés développer devant Auguste au livre LII. Mais en general ces mor- ceaux de prétendue eloquence sont singulierement fas- tidieux. Dion n’a aucunement le sens dramatique qui donne la vie aux personnages. I1 n’a ni assez de philoso- phie pour dégager les idées essentielles d’une situation, ni assez d’art pour les mettre en valeur. Faute de ces qualités, ses harangues, décolorées _et prolixes, ne sont trop souvent que des hors-d’oeuvre. Moins connu aujourd’hui que Dion, Hérodien lui est au moins égal en mérite, quoique son oeuvre n’ait ni la meme étendue, ni la meme importance historique’. Nous 1. Dion, I, 2 Z "On xaxa).).c¢1rqp.£vo¤;, é; Ecrov ye nai rd npciypara t·r:£• zpupa, Myne; xixp·r,p.¤u. Cela n'empéche pas d'aiIIeurs qu’il n’y ait chez Iui des expressions et des formes non classiques. 2. Hérodien, I, ch. xr, 5 et II, ch. xiv, 7. I1 est superllu, apres cela, de faire remarquer qu’Hérodien l’historien ne doit pas étre


814 GHAP·VI.—DE SEPTIMIEPSEVERE A DIOCLETIEN voyons, par son propre temoignage, qu’il etait deja en age d’observer a la mort de Marc·Aurele en 180, et qu’il vecut au dela de 250. 0n peut donc circonscrire approxi- mativement sa vie entre 165 et 255. Nous ignorons son pays; mais il est certain qu’il se regardait comme chez lui en Italie '. ll declare avoir exercé des charges impe- - riales ou publiques, ce qui donne a penser qu’il dut étre quelque chose comme avocat du {isc ou procurateur im- érial, et u’il arvint eut—etre ensuite ade lus hau- l°_ _ P tes charges, mais sans parcourir la carriere des hon- neurs 2. Son oeuvre atteste qu’il recut une education litteraire des plus soignees. Il semble avoir entrepris d'ecrire lorsqu’il était deja age, vers 250, avec 1’inten- . tion d’embrasser dans son récit les soixante-dix ans qui s’etaient alors ecoules depuis la mort de Marc—Aurele ’. En realite, il ne depassa pas l’annee 238, date de l’ave- nement de Gordien lll. L’ouvrage d'llerodie11 est proprement une histoire des successeurs de Marc-Aurele (Ti; {Laval Maipxov Bxcnlafxg ic·:opi¤u.); elle comprend huit livres, division qui est marquee par l’auteur lui—méme. Son dessein, il nous le dit, a ete de raconter les actes des empereurs dont il avait eu connaissance directement *. C’etait donc la per- sonne des souverains qu’il avait en vue plus que les destinees de l’e1npire ; et, on fait, son ouvrage a un ca- ` ractere biographique, qu’on est on droit de regretter ronfondu, comme il l’a été autrcfois par Sylburg et par d’autres, avec le grammairien Hérodien dont nous avons parlé plus haut. 1. II, ch. rr, S, év vi mb' ipa; yi;. Cf. III, ch. vm. 10, spectacles qu’il a vus a Rome sous Septime·Sévere. Jugement sur les Grecs, III. ch. rr, 7. _ 2. I, cli. I1, 5. Z "E¤··:1. 8’ div nai nsipqz pctéczov év $a¤·¢).ma?;`n 6·qp.0¤*i¤n: invqpacriang ·;·sv6p.avo;. 3. II, ch. xiv, 7. 4. II, C11. xiv, 7 I ’Ep.o`1. 6% 01.01:5; intépxss é·:6»v §680p.·éxov1·a npiizn; 1to).}.¢Bv {iancrzléwv a·uv1‘dE¤vtn·ypi~.]»¤t 5: cine; 0I61.


Hnnonxam 815 sans doute, puisqu’il exclut beaueoup de choses des plus intéressantes, mais qui semble avoir été voulu par l’au· - teur. Quant a la sincérité dont il fait profession avec quelque emphase dans sa preface, elle parait réelle 1. llérodien a eu sans doute ses préjugés, il a pu se trom- per dans certaines appréciations, mais il semble avoir recherche loyalement la vérité. ll mentionne souvent ceux qui ont écrit sur les choses de son temps, quoique, en general, sans les nommer. Il a au les lire; mais son · information, ordinairement, parait reposer plutet sur des souvenirs, sur des notes prises au jour le jour, sur ce qu’il a vu ou entendu dire. Elle est intéressante, sans etre ni tres curieuse des détails, ni meme toujours assez precise. Peu de chronologie, sauf les grandes indications, pen de géographie, aucune connaissance des choses militaires. Ce qui parait l’attirer le plus et ee qu’il 11ote le mieux, bien qu’a grands traits encore, c’est le ceté moral de l’histoire, le caractere des empereurs et , de leurs conseillers, les influences qu’ils ont subies, les mouvements de l’opinion. Imitateur de Thueydide, de meme que Dion, mais avec une métlnode plus consciente, il a emprunté at son modele cette conception psycholo· gique de son rele. Son plus grand tort est de ne pas savoir se defendre assez de la rhetorique. Bien qu’il ait ° de la reflexion, ses trop nombreuses harangues sont fecheuses par l’abus des souvenirs classiques; elles le seraient bien plus encore, s’il n’avait heureusement visé a la concision. Ses récits ont beaucoup plus de merite. llérodien ne manque ni d`imagination ni d’art; et c’est par la qu’il l’emporte sur Dion ; il sait composer une scene, détacher un personnage, donner aux moments dramatiques leur valeur et leur effet. Si sa langue n’est i. Capitol. Clod. Albin., 12, H : Quae qui diligentius scire velit, legat Marium Maximum de latinis scriptoribus, de grzecis Hero- _ dianum, qui atl iidem pleraque dixerunt.


816 CHAP.VI.— DE SEPTIME·SEVERE A DIOCLETIEN pas tres pure, sila phrase est parfois d’une forme etudiee qui sent l’imitation et l’arti[icc, le style apourtant de la tenue, et meme, ge. et le, un certain eclat 1. On sait gre el l’auteur de n’etrc ni sottement alfecte ni insipide, p comme l’etaient les purs rheteurs du temps. Herodien est reste pour nous le principal temoin d’une · periode agitee 5 et ce sont en partie ses recits que nous q retrouvons dans ceux des historiens latins du temps de l Diocletien et de Constantin, tels que Spartien, Lampride l et Capitolin, qui ont raconte les memes evenements. Nous n’avons pas ii nous arreter ici sur d’autrcs his- toriens tout e. fait secondaires du meme siecle, dont il ne nous rcste que les noms ou de courts fragments. Il suffit de nommer : Asinius Quadratus, qui ecrivit en i ionien l’Histoire de Home depuis sa fondation jusqu’e la N mort d’Alexandre Severe, et une Histoire des guerres des q Par!/zes assez souvent citee ; ’ — Callinicos surnomme l Suctorios, de Petra, en Palestine, qui enseignait la rhe- i torique 5. Athenes vers la fin du m° siecle et composa un recueil curieux de Récits AIe.z·andrz`ns, en dix livres (Hapi 1:Gw x.a·r° ’A7taEoiv8psv.xv icrcopzdiv {3tG).i¤n Siam) 3; - N icomaque et Callistrate de Tyr, historiens d’Aurelien *. i — Seul, entre ces ecrivains disparus, Dexippos merite d’etre signale 5. Publius Hercnnius Dexippos, d’Athenes, appartenait a la famille sacerdotale des Keryces ; il ve- cut dans la seconde moitie du m° siecle. Orateur et his- , torien, ce fut aussi un homme public et un general ener- l 1. Photius, cod. 99, 1e loue avec exces, mais sen jugement repose i sur des impressions justes. 2. Fragm. Hist. Gr., III, p. 659. L 3. Ibid., p. 663. 4. Ibid., p. 664-665. 5. Ibid., p. 666 et suiv. - Suidas, AEEnm¤;; Photius, cod. 82. GIG, I, 380. Trebellius, Gallieni, ch. xxru. — Les fragments de Dexippe se trouvent aussi dans les Hislorici grmci minores de Din- dorf, t. I, Bibl. Teubner.


· l I I HISTOBIENS DE SECOND BANG 817 gique. ll exerea les hautes charges d’archonte-roi, puis d’archonte éponyme; et quand les Hérules, sous Gallien, en 267, ravagérent l’Acha‘ie et prirent Athénes, ce fut lui qui organisa la résistance et sauva son pays. Ce vail- lant homme avait composé plusieurs ouvrages histori- ques : une Histoire des successeurs d’Ale1:¢mdre (Tai p.s·c’ ’A).éExv8pov), une Chronique (Xpovucd), une Histoire des guerres des Scytlzes (Exu0v.xai). Sa Chrouique révélait sur- tout un érudit soucieux d’exactitude; c’était un exposé chronologique des grands faits de l’histoire universclle, depuis les temps fabuleux jusqu’a l’année 269 3 elle est souvent citée par les historiens de l’Histoire Auguste, et Eusébe, qui l’a continuée, en atteste la minutie labo- rieusc i. Dans ses histoires, il devait rcssembler a Hero- dien, plus encore par ses défauts que par ses qualités. Comme lui, il croyait bien faire d’imiter Thucydide, et, comme lui aussi, il s’appliquait a composer de belles harangues. Les fragments qui nous restent des Succes- seurs d’Ale.2:andre semblent provenir de deux discours, prétés par lui l’un a Hypéride, l’autre a Phocion. Dans ses Guerres des Scytlzes, ou il recontait en detail les in- vasions des barbares dont il avait été le témoin, il s’était mis lui·méme en scene ; on peut lire encore une partie d’une harangue qu’il était censé avoir tenue aux Athé- niens, quand il les arma contre les Goths (fr. 21). Du méme ouvrage proviennent deux discours, une adresse des députés barbares a l’empereur Aurélien et la ré- ponse de l’empereur (fr. 24). Les autres extraits sont d’intéressantes descriptions de sieges, ou l’on reconnait un narrateur exact, mais unnécrivain médiocre. Nommons enfin, pour clore cette liste, le philosophc Porphyre, dont nous parlerons bientot plus au long. ll appartient as la série des historiens par sa C/zroniquc, 1. Fmgm. Hist. Gi-., 111, p. 610. . Hist. do la Litt. grocquo. — T. V. 52 _ J


l 818 CHAP.VI··-DE SEPTIME·SEVERE A DIOCLETIEN dont Eusebe a grandement profité ; mais cette chronique i elle-meme n’intéresse guere l’histoire de la littérature ’. A coté de l’histoire politique, nous pouvons placer ici l’histoire de la philosophic, qui est représentée on ce temps par l’oeuvre, tres mediocre, mais tres renommée, de Diogene Laérce. Personne, a ce qu’il semble, ne s’était encore avisé en Grece d’emb1·asser dans un ouvrage d’ensemble l’histoire do toutes les écoles philosophiques a la fois. Chaque secte avait ses archives et ses traditions. Elle conservait avec soin la liste des maitres qui s’étaient succédé a sa téte l depuis son fondateur; c’était un point d’honneur pour elle que de pouvoir montrer qu’elle se rattachait a lui par une [iliation non interrompue. En outre, elle gar- dait souvent sa bibliotheque, accrue peu a peu, ses ou- vrages et ceux de ses principaux successeurs, leurs testaments, qui étaient a la fois de précieux souvenirs et des titres de propriété. D’assez nombreux écrivains avaientmisa profit ces documents ; les uns, tels qu’Aris— toxene, Speusippe, Hermippe, Antigone de Carystos, pour composer des biographies, les autres tels que Sotion, et apres lui Héraclide Lembos, pour établir les succes- sions des chefs d’école (dtxdoxati <p0.o¤6q>mv); d’autres encore, tels que Théophraste, Areios Didymos, Aetios, pour résumer les points essentiels des doctrines de cha- que secte. Mais ces ouvrages ne touchaient qu’a des parties restreintes de l’histoire de la philosophie. Cette histoire elle-meme restait a écrire. Diogéne Laérce n’était pas l’homme qui aurait pu combler cette lacune. Suivre le développement des idées, noter dans °leurs transformations la part des individus l et celle des temps, étudier l’entrecroisement des in- 1. Fragm. Hist. Gr., III, p. 688 et suiv.


DIOGENE LAERCE 819 fluences E1 travers les relations et les dissidences des écoles, était une entreprise qui cut demandé un esprit supérieur. ll n’avait, lui, que la patience et les aptitudes d’un compilateur, et il n’a fait qu’une compilation. A La forme exacte de son nom est douteuse. ll s’appe- _ lait peut-étre Diogéne Laertios, mais plus probablement _ Diogene tout court, originaire de Laerte en Cilicie '. Non i seulement sa vie nous est entierement inconnue, mais ` _ nous ne savons pas meme surement en quel temps il a _ véou. Ce qui parait autoriser at le placer au commence- " ment du llI° siecle, c’est que, d’une part, il conduit l’his· toire du scepticisme jusqu’au premier successeur de Sextus Empiricus (IX, 116), et que, d’autre part, il ignore entierement le néoplatonisme. Il semble avoir * été épicurien, du moins de tendance. Son ouvrage s’a· ·· - dressait il une femme do haut rang, curieuse de philoso- . phie (lll, 47), dont le nom n’a pas été conservé. Le des- , sein en est des plussuperliciels zénumérer les principaux représentants de chaque école, résumer leur biographie, en y faisant entrer le plus possible d’anecdotes et de bons mots, donner ensuite une liste de leurs ouvrages et un ‘ apercu de leurs théories, voila toutce qu’il a eu en vue. ll parait avoir cru que c’était la l’histoire de la philo- sophie. Son exposé comprend dix livres. Les deux premiers traitent des Sept Sages, des premiers philosoplies, de Socrate et de ses disciples, a 1’exception do Platon. Ce- lui-ci occupe a lui seul tout le 1u° livre; l’Académie, le 1v•. Le v¤ nous fait connaitre Aristote et ses disciples ; le v1°, les Cyniques; le vu', les Stoiciens. Au ’lIl° livre, . nous revenons a Pytliagore et a son école. Dans le1x°, I nous trouvons, péle·méle, Iléraclite, les Eléates, Lou- ` cippe et Démocrite, d’autres encore, et enfin les Scepti- l. Et. de Byz., 695, 7, Atoyévm 6 Amzprmi;. Mais il Yappellc ail- Ieurs (239, 15) Aaéprso; Ascyévng. ’ ii é

l


Sceptiques. Le xe est tout entier pour Épicure et les Épicuriens. Dans tout cela, ni plan réfléchi, ni pensée philosophique ; et nul mérite, ni d’écrivain, ni de critique. Diogène a dépouillé d’autres ouvrages, c’est tout son rôle[111]. La valeur de son livre consiste dans la grande quantité de faits qu’il nous a conservés. S’il a droit de figurer parmi les œuvres littéraires, c’est donc seulement en raison du dessein qui l’a inspiré et de l’influence qu’il a exercée : tout imparfait qu’il est, il a contribué à établir que la philosophie doit avoir son histoire, et il a suggéré à d’autres l’idée de l’écrire.

VII
Le seul effort de création vraiment original qui ait été fait par l’esprit grec au iii, c’est celui des Néoplatoniciens[112].

Depuis longtemps, quelque chose en fait de philosophie se préparait. Les vieilles doctrines s’étaient peu à peu rapprochées ; elles tendaient à se fondre les unes dans les autres, en absorbant ce qui subsistait des anciennes religions helléniques et en attirant certains éléments des croyances nouvelles. Une synthèse était nécessaire, mais elle se faisait attendre. Elle avait apparu, imparfaite, timide, confuse encore, chez un Philon, un Plutarque, un Nouménios. Au commencement du iiie siècle, nous la retrouvons toujours hésitante, toujours dominée par des questions particulières, chez le péripatéticien Alexandre d’Aphrodise, qui nous a laissé d’abondants et précieux commentaires sur plusieurs traités d’Aristote[113]. Tout cela avait son prix ; mais ce n’était pas là cette pleine et profonde appropriation de l’hellénisme aux besoins du jour qui, seule, pouvait lui permettre de durer encore[114]. Elle ne se produisit que vers le milieu du siècle, aux heures les plus sombres de l’anarchie ; et elle fut l’œuvre de Plotin. Il est vrai que, si la place de celui-ci est grande dans l’histoire des idées, elle est en somme petite dans celle des lettres ; et par conséquent, au point de vue qui est le nôtre, un simple aperçu de son œuvre devra suffire. Mais il faut essayer au moins de marquer en quelques traits ce qui fait sa valeur comme penseur et de faire entrevoir, à travers l’imperfection de ses ouvrages, la vigueur de son génie.

Né en 204 à Lycopolis d’Égypte, et mort à 66 ans, en 270, Plotin fit tout ce qui dépendait de lui pour vivre caché[115]. Son enfance et sa jeunesse se passèrent à Alexandrie. Ce fut là que les leçons d’Ammonios Saccas lui révélèrent la philosophie[116]. Il les suivit pendant onze ans, de 232 à 243. En 243, désireux de s’initier à la sagesse renommée des Perses et des Indiens, il accompagna l’empereur Gordien III dans son expédition contra Ctésiphon et faillit périr au milieu du désastre de l’armée. Il put s’échapper, gagna Antioche, puis vint s’établir à Rome, en 244, sous la règne de Philippe l’Arabe. C’est là qu’il vécut pendant ses vingt-six dernières années, entouré d’un cercle de disciples, et tout absorbé par son enseignement, qu’une inspiration divine semblait animer. La profondeur de ses pensées, la pureté de son caractère, plus que son talent de parole, lui attiraient des auditeurs nombreux, parmi lesquels des sénateurs et plusieurs femmes distinguées. L’empereur Gallien (260-268) et sa femme, l’impératrice Salonine, lui témoignèrent une constante faveur[117]. Mais la simplicité de sa vie n’en fut pas altérée. Il touchait à peine à la vieillesse, lorsqu’il mourut en Campanie, près de Pouzzoles, dans un lieu où il se rendait fréquemment en été.

Plotin a écrit pendant toute sa vie, sans se soucier un seul instant de bien écrire. Jamais, nous dit Porphyre, il ne se relisait ; il ne s’attachait qu’à la valeur de la pensée, et ne se préoccupait ni de style, ni même d’orthographe[118]. Ce premier jet était d’ailleurs le résultat d’une méditation aussi profonde qu’abondante. Les pensées se pressaient dans son esprit ; il ne prenait pas le temps de les exprimer. Il fallait, en le lisant, deviner ce qu’il avait voulu dire, à travers un enchevêtrement de phrases incomplètes et incorrectes. L’espèce d’enthousiasme intellectuel que provoquait en lui le travail de la pensée, loin d’atténuer ces défauts, les aggravait plutôt, en l’empêchant de s’en rendre compte[119].

Ce sont ces notes, jetées ainsi au jour le jour, sans plan préconçu, sans titres distincts, et publiées par traités isolés à partir de 253, que Porphyre, sur l’invitation de son maître, recueillit, classa, organisa de son mieux, et qu’il nous a transmises[120]. L’ouvrage ainsi constitué fut nommé par lui les Ennéades (Ἐννεάδες (Enneades)), c’est-à-dire les Neuvaines, parce qu’il avait groupé ces dissertations par séries de neuf livres. Le tout forme cinquante-quatre livres, six neuvaines. En rassemblant ces morceaux détachés, Porphyre a essayé d’y mettre quelque ordre, et lui-même nous a exposé son plan[121]. La première ennéade se rapporte principalement à la morale ; la seconde et la troisième, au monde et à la manière dont il est gouverné ; la quatrième, à l’âme ; la cinquième, à la raison ; la sixième, à certaines questions sur la nature de l’être. Dans chaque ennéade, les dissertations se suivent selon l’ordre dans lequel elles ont été composées. Mais ce plan est plus apparent que réel ; car, en fait, il y a de tout dans chacune des parties de l’œuvre, et la faute n’en est pas à l’ordonnateur : ces méditations complexes ne pouvaient être assujetties à aucun arrangement vraiment organique.

Si un tel ouvrage peut séduire les initiés, il semble fait pour repousser les simples lecteurs. Et pourtant, en tant qu’il révèle et qu’il éclaire profondément certaines parties intimes de l’âme des contemporains, il est de nature à intéresser quiconque réfléchit.

Ce qu’il exprime d’abord, avec une force et une sincérité singulières, c’est le détachement des choses terrestres, le désir et le besoin de libérer l’âme du corps[122]. L’ascétisme grec, tel qu’il s’était développé depuis Socrate, chez Antisthène, chez Zénon, chez Épictète, vient aboutir à ce livre comme à son terme naturel. Seulement, la rupture des liens matériels, l’indifférence aux choses qui ne dépendent pas de nous, n’y sont plus présentées comme une fin, ni comme le suprême effort de la vie. Elles y sont posées en principe, comme la donnée préalable de toute philosophie. Le stoïcisme tendait à affranchir l’homme. Pour Plotin, cet affranchissement est le point de départ de toute activité intellectuelle et morale. Impossible de se mettre plus résolument hors du monde, de se jeter plus immédiatement dans l’idéal. Plotin, nous dit Porphyre, semblait rougir d’être dans un corps, ἐῴϰει αἰσχυνομένῳ ὅτι ἐν σώματι εἴη (eôkei aischunomenô hoti en sômati eiê)[123]. Voilà le parti pris fondamental. De là, l’élan premier et décisif, qui emporte toute la doctrine : nous avons affaire à un homme qui commence par rejeter l’humanité. Terme nécessaire d’une tendance née de l’hellénisme, mais destructrice du vrai esprit hellénique. Dès que la raison avait commencé à critiquer les conditions normales de la vie, à vouloir soustraire l’homme a la loi de la nature, considérée comme une servitude, elle devait peu à peu en venir là. Plus les liens de la cité se détendirent, plus le mouvement se précipita. Dans les misères du iiie siècle, dans le néant politique, dans la confusion sociale, il était fatal qu’un grand esprit le conduisît d’un seul coup à son terme. La philosophie de Plotin est la voix d’une humanité qui voudrait s’échapper du monde : la grande affaire de l’homme n’est décidément pas de vivre ici-bas ; et le premier usage qu’il doit faire de la raison étant de comprendre qu’il est captif dans la matière, le premier effort de sa volonté doit être de s’élancer au delà.

Cet au delà est justement l’objet propre de la pensée du sage et de son amour. Pensée et amour découvrent Dieu dans une infinie profondeur, par delà tout ce qui peut être exprimé ou même compris. Ce qu’on a pris pour Dieu en des temps divers n’est qu’une série de degrés qui mènent à lui, mais qui ne l’atteignent pas. Condensant, en un large système d’éclectisme, des éléments de théologie empruntés à toutes les philosophies et à toutes les religions de l’hellénisme, Plotin se plaît à montrer cette hiérarchie de l’être, qui part de la matière, monte du corps à l’âme, de l’âme à la raison, de la raison à Dieu. Il étend et décompose sa notion de la divinité, de façon à y faire entrer tout ce que l’humanité a cru en apercevoir dans le passé, bien qu’il s’élève lui-même toujours plus haut. Il croit aux démons avec Hésiode, aux dieux de la mythologie avec les vieux poètes, avec le peuple, avec la tradition des cultes publics et privés, au démiurge avec Timée, et la divinité des astres avec Aristote et les Stoïciens, à celle des idées avec Platon[124]. Mais rien de tout cela ne lui suffit ; car, plus l’esprit monte vers l’abstraction, plus l’abstraction recule devant l’esprit. Et il arrive ainsi jusqu’à l’unité absolue, jusqu’à l’être qui, n’étant qu’être, lui semble la réalité même. Il a synthétisé la plus pure substance des croyances antérieures sans en rien laisser perdre, il en a organisé les éléments, et maintenant il les dépasse, ou il croit les dépasser. Non qu’il ait la prétention d’ouvrir des voies nouvelles. Il se dit platonicien, et il interprète Platon. Mais son interprétation, portée à la fois par le rêve et par la logique, prend librement son essor, sans douter de sa légitimité. Or, c’est là ce qui fait sa force. Elle s’adresse, pleine de confiance, à toutes les habitudes de foi ancienne comme à toutes les puissances de croire non satisfaites encore ; et, chose que personne jusque là n’avait su faire, elle les entraîne, à travers les créations successives de l’hellénisme, jusqu’à quelque chose qui semble supérieur et nouveau. En cela aussi, elle répond à un besoin profond des contemporains, ou mieux à plusieurs besoins, également impérieux, quoique contradictoires. Plotin ne détruit rien : il concilie, il transforme, il fait à chaque chose sa place ; et, pourtant, sous ses conciliations, il y a une pensée qui va de l’avant, un élan qui donne le sentiment du progrès.

Mais ce qu’il apporte surtout, comme nouveauté, ce ne sont pas tant des idées que des tendances et des méthodes. D’autres avant lui, et depuis longtemps, avaient introduit le mysticisme dans la conscience grecque[125] ; il est le premier qui l’ait mis au cœur même de l’hellénisme, en le proclamant la suprême forme de la vie intellectuelle et morale.

Déjà, sans doute, Platon avait enseigné que la fin de l’homme était de se faire semblable à Dieu (ὁμοιοῦσθαι τῷ θεῷ (homoiousthai tô theô)). Cette formule, Plotin la garde, il la répète sans cesse, il en fait la loi même de l’activité humaine, mais il lui donne une tout autre portée. Car la plupart des choses qui semblaient à Platon des moyens de se mettre en contact avec Dieu n’ont plus pour lui qu’une valeur secondaire. Il ne s’intéresse vraiment ni à la science, ni à l’État ; il n’a au fond qu’un médiocre sentiment de la beauté, qui passionnait son maître. Ce qui l’attire, ce qui l’absorbe, c’est la contemplation par l’intelligence. La vraie vertu pour lui, celle qui est digne de l’homme, ce n’est pas celle qui se manifeste dans la société, bien qu’elle lui paraisse à coup sûr nécessaire et bonne ; il l’approuve, mais elle ne le retient pas. Il faut s’unir à Dieu par la pensée, monter à Dieu, vivre en Dieu : voilà le but ; voilà ce qui vaut la peine d’être constamment cherché.

L’intelligence humaine désormais doit s’orienter vers cette idée. Tous ses efforts, toutes ses démarches tendront là. Elle ne cherchera plus à connaitre le monde pour l’admirer, encore moins pour savoir s’y conduire ; elle n’y verra qu’un degré nécessaire qu’il faut franchir ; elle y mettra le pied pour le dépasser[126]. Toujours plus haut et plus loin. L’homme lui-même, l’âme, la société ne sont pas des choses sur lesquelles elle puisse s’arrêter. Elle les considère en passant ; c’est une connaissance qui prépare la vraie connaissance ; rien de plus. Il faut apprendre à voir, au travers de ce qui est sensible, ce qui ne l’est plus ; il faut habituer le regard de l’âme à se poser sur l’intelligible. Cela exige une purification constante (ϰάθαρσιν (katharsin)), pour qu’elle ne soit plus ni troublée ni offusquée par rien de ce qui vient des sens. Ainsi la vie intérieure, absorbée dans l’idée de Dieu, se substitue à la vie active. Tout l’homme est pris par cette poursuite éternelle d’une vision qui dépasse sa nature, mais qui lui apparaît désormais comme seule digne de son amour.

Comment parviendra-t-il à saisir cette image fuyante, à réaliser cette union irréalisable ? C’est ici que se manifeste la force efficace de la doctrine, et du même coup son danger.

Elle crée, dans l’âme qui l’accepte pleinement, un sentiment tout-puissant. Plotin, lorsqu’il exprimait ses idées, nous dit Porphyre, était le plus souvent saisi d’un véritable enthousiasme, qui donnait à son langage un accent passionné[127]. Jamais l’amour, qui, selon Platon, était la condition même de la philosophie, n’a été plus apparent que chez le père du néoplatonisme[128]. Amour épuré, subtil, tout enfiévré d’abstractions ; mais, avec cela, merveilleusement fort et ardent, répandu partout, vivifiant toutes les parties de l’enseignement, exaltant les méditations secrètes comme les entretiens du maître et des disciples, pénétrant et remplissant la vie tout entière. Or cet enthousiasme, cette effusion du cœur, n’était-ce pas là ce qui avait manqué le plus au stoïcisme, au péripatétisme, à l’Académie elle-même, quand elle s’était écartée de Platon ? et n’était-ce pas aussi ce qui était le plus demandé alors par l’instinct des natures sincères, qui sentaient le vide de la vie sociale, la nullité de la sophistique, la sécheresse du savoir scolaire ? Pour elles, cette doctrine qui enseignait à aimer, ou plutôt qui était toute faite d’amour, c’était le plus grand des bienfaits. Et, comme elle s’appuyait à la religion traditionnelle, elle rendait aux croyants, ou à ceux qui désiraient croire, l’immense service de réintégrer dans cette religion un principe de vie, de la réchauffer, pour ainsi dire, et par conséquent de l’approprier de nouveau aux besoins du cœur. Grâce à elle, l’hellénisme, comme autrefois, s’emplissait de beauté morale, il sentait palpiter en lui d’ardentes aspirations vers l’idéal, il se dépouillait de son pédantisme suranné, il recommençait le rêve divin dont l’humanité ne se peut se passer. C’était vraiment un renouvellement et une renaissance ; d’autant mieux accueillis qu’ils se produisaient sans révolution, tout simplement par une compréhension plus profonde et plus large de ce qu’on avait cru jusqu’alors, par l’absorption des sentiments nouveaux dans la tradition rajeunie, qui semblait les appeler à elle. Voilà ce qui faisait la grandeur du néoplatonisme de Plotin ; mais voici le vice secret qu’il portait en lui-même et qui devait le perdre.

Cet élan vers Dieu, Plotin ne pouvait pas le demander uniquement à un mouvement de la raison et du cœur, puisque son Dieu était au delà du sensible et de l’intelligible. Il fallait donc qu’il eût recours à une sorte de violence, et qu’il se jetât dans le surnaturel par un transport et comme un sursaut. Au fond, tout dialecticien qu’il est, ni le raisonnement ni la logique ne le satisfait, non plus que l’observation. Bien éloigné, certes, de se reconnaître sceptique, il a pris du scepticisme le vif sentiment des limites de la connaissance. Seulement, comme son besoin de croire et d’aimer l’empêche de s’y résigner, il inventera d’autres moyens de savoir. Au delà du raisonnement, il y aura pour lui l’intuition ; et au delà de l’intuition, l’extase (ἔϰστασις (ekstasis), l’acte de sortir de soi). L’intuition, à l’entendre, saisit directement le pur intelligible, qui échappe aux sens, au raisonnement lui-même trop engagé dans les données sensibles. Mais ce qui n’est plus même intelligible, ce qui n’a plus de qualités saisissables pour la pensée, c’est l’extase seule qui peut l’atteindre[129]. Elle est le suprême effort de l’ absorption et du détachement. Quand la raison, dans l’intensité de sa méditation, a réussi à dépouiller l’intelligible de tout ce qui est encore détermination, quand, d’autre part, l’âme, dans l’élan de son amour, s’est affranchie de tout ce qui la rattache au monde, alors, en un sens, tout s’évanouit, mais, en un autre sens, tout se révèle[130]. Car c’est là, dans ce néant de la forme, que l’être apparaît soudain[131]. L’homme perd conscience de sa personnalité ; il est tout entier dans sa vision qui est Dieu ; et lui-même, pendant ces rapides instants, ne fait plus qu’un avec Dieu. Nous sommes en plein rêve. Mais ce n’est plus le rêve platonicien, qui se connaît comme tel, qui sait qu’il est poésie, et qui ne nous le laisse pas oublier. C`est une ivresse de l’esprit, un délire d’abstraction, et en somme l’abolition de la raison, proposée comme but à la raison même[132].

Ce goût du surnaturel devait avoir d’autres conséquences encore. Le néoplatonisme admettait pleinement la croyance, alors générale, aux êtres intermédiaires entre Dieu et l’homme et à toutes leurs manifestations ; en l’admettant, il la sanctionnait. Donc, la divination, la magie, les incantations, toute cette partie trouble ou malsaine de la religion contemporaine, recevait de lui une autorité nouvelle. Plotin, il est vrai, semble n’avoir donné à tout cela qu’une petite part dans sa doctrine et dans sa vie. Mais, après lui, le germe morbide allait se développer jusqu’à une sorte de folie.

Avec ses défauts et ses qualités, le néoplatonisme de Plotin aurait pu avoir, si l’état social eut été autre, une immense influence littéraire. Il y avait là une manière nouvelle de penser et de sentir, par conséquent une source d’inspiration. Mais Plotin lui-même, nous l’avons dit, n’avait a aucun degré le sens de l’art. Sa dialectique abstraite, subtile, obscure, ne pouvait être comprise qu’avec effort. Bien de ce qu’il écrivait n’était fait pour émouvoir un public nombreux. D’autres, il est vrai, auraient pu interpréter et populariser sa doctrine. Mais il n’y avait plus en ce temps de société littéraire à proprement parler, plus de curiosité pour les formes nouvelles du beau et du vrai. Le néoplatonisme, malgré sa valeur et son appropriation à l’esprit du temps, ne communiqua pas d’ébranlement fécond à l’imagination contemporaine[133].

VIII
Parmi les disciples de Plotin, ni Amélius Gentilianus, ni Eustochios d’Alexandrie, ni Origène le néoplatonicien, ni Firmus Castricius ne peuvent arrêter notre attention[134]. Un seul, Porphyre, doit être distingué, à la fois pour le rôle qu’il joua dans la propagation de la doctrine et pour la place qu’il occupe dans l’histoire des lettres.

Né à Tyr en 233, Porphyre y fit sans doute ses premières études[135] ; tout jeune, nous dit-il lui-même, il y connut le docteur chrétien Origène ; plus tard il vint en Grèce, à Athènes, où il eut pour maître le célèbre critique Longin. Il était âgé de trente ans, lorsqu’il se rendit à Rome, en 263 : ce fut là qu’il s’attacha à Plotin. De faible santé et d’humeur triste, il songeait alors at se donner la mort. Plotin devina son dessein, releva son courage, et, pendant six ans, le garda sous son influence bienfaisante ; Porphyre devint dans ce laps de temps son disciple le plus cher, et ce fut lui que le maître chargea, comme nous l’avons vu, de mettre en ordre ses écrits. Ils se séparèrent en 269, Porphyre allant en Sicile pour rétablir sa santé ; ils ne se revirent plus ; car Plotin mourut en son absence. La dernière partie de la vie de Porphyre nous est mal connue. Il semble être resté longtemps en Sicile[136], puis, après divers voyages, être revenu à Rome[137]. Déjà âgé, il épousa une veuve, Marcella, pauvre, et mère de sept enfants[138]. Suidas nous dit qu’il vécut jusque sous Dioclétien (285-305) ; et cela est confirmé par un passage de sa Vie de Plotin (c. 23) où il parle lui-même d’une vision qu’il eut à l’âge de soixante-huit ans, donc en 301. On peut admettre, d’après cela, qu’il mourut entre 301 et 305, probablement à Rome[139].

Esprit bien moins original que Plotin, mais singulièrement actif, prompt à comprendre et aimant à expliquer, d’ailleurs très instruit en toute matière, Porphyre a beaucoup écrit. Il fut à la fois philosophe, polémiste, historien, grammairien et mathématicien[140]. Nous ne pouvons donner ici qu’un aperçu de cette immense production littéraire.

Ses écrits de philosophie, sans parler de la publication des Ennéades de son maître, étaient nombreux. Suidas en énumère une douzaine, la plupart perdus, et sa liste n’est pas complète[141]. L’ouvrage le plus important pour la doctrine néoplatonicienne est l'Introduction à la connaissance de l’intelligible (Ἀφορμαὶ εἰς τὰ νοητὰ (Aphormai eis ta noêta)), court résumé des idées fondamentales de la secte. Avec ce don de clarté qui était une des qualités de son esprit, Porphyre a su y condenser en formules brèves les enseignements de son maître. Ce qui subsiste d’obscurité dans ce livre tient en partie à la nature même des idées, en partie à l’état d’altération du texte. Il ne semble pas d’ailleurs qu’aucun élément nouveau y soit ajouté à ce que Plotin avait créé.

L’ample traité Sur l’abstinence de la chair (Περὶ ἀποχῆς ἐμψύχων (Peri apochês empsuchôn)), en quatre livres, aujourd’hui incomplet à la fin, n’est pas au fond beaucoup plus personnel. L’auteur s’y adresse à un autre des disciples de Plotin, à Firmus Castricius, qui peu à peu était revenu à l’usage de la viande, proscrit par l’ascétisme du maître, et il combat comme une faute grave cette infraction aux principes. Il le fait avec méthode, avec une certaine force de dialectique et de sentiment, mais surtout avec une érudition d’où résulte aujourd’hui la principale valeur du livre : les renseignements y abondent sur beaucoup d’opinions des diverses sectes, et aussi sur un grand nombre de points qui touchent à la vie des anciens, notamment aux sacrifices[142]. L’inspiration générale, toute mystique, se traduit, çà et là, par des expressions frappantes[143], sans qu’on puisse dire que, dans l’ensemble, la personnalité de l’auteur s’accuse très vivement. Le style vaut surtout par la correction du tour et la bonne tenue. Ce qui est le plus curieux, quant au fond, c’est de voir là comment l’école néoplatonicienne, tout en respectant les usages religieux du monde grec, tendait à les épurer, et comment en particulier la notion du sacrifice rituel s’idéalisait pour elle[144]. La théologie a aussi sa part dans cet ouvrage, mais une part restreinte ; c’est d’ailleurs celle des Ennéades.

Quelques-unes des vues de Porphyre sur le monde et sur Dieu doivent être plutôt cherchées dans l’opuscule Sur l’antre des Nymphes de l’Odyssée (Περὶ τοῦ ἐν Ὀδυσσείᾳ τῶν Νυμφῶν ἄντρου (Peri tou en Odusseia tôn Numphôn antrou)). Cet antre, décrit dans l’Odyssée, n’est aux yeux du philosophe qu’une allégorie ; Homère, pour lui, a voulu représenter l’univers ; de telle sorte qu’en interprétant ses prétendues conceptions, Porphyre expose les siennes, et celles de beaucoup d’autres par occasion. On apprend ainsi quel antre d’Ithaque est à la fois la figure du monde sensible et celle du monde intelligible ; mais, en même temps, on s’instruit, comme toujours, à l’abondante érudition de l’auteur et à ses multiples citations.

La Lettre à Marcella est tout intime par le sujet et par l’intention ; nous y cherchons l’homme dans l’écrivain et nous l’y trouvons quelquefois, moins pourtant que nous ne le voudrions. Séparé de sa femme après quelques mois de mariage, Porphyre lui adresse une véritable instruction morale. La noblesse de l’inspiration générale, la gravité affectueuse, le rêve de haute et pure spiritualité sont bien de lui ; mais il entoure sa doctrine personnelle de tant de maximes prises un peu partout que sa lettre peu à peu tourne au recueil de sentences[145].

Profondément religieux, Porphyre devait être plus porté encore que son maître à transformer la philosophie en une science de Dieu (θεοσοφία (theosophia)). Cette science, nul n’eut plus à cœur que lui de la rattacher aux vieux cultes helléniques, à la religion établie, qui lui paraissait en être la forme nécessaire, seule accessible à la majorité des esprits. Pour cela, il entreprit d’en montrer le sens profond et l’accord avec les vues de la raison.

De cette intention procédait l’ouvrage perdu Sur la Philosophie des oracles (Περὶ τῆς ἐϰ λογίων φιλοσοφίας) ; véritable livre d’édification et d’enseignement théologique[146]. Il l’avait composé, non pour le vulgaire ni pour les indifférents, mais pour ceux qui « avaient pris le parti de vivre en vue du salut de leur âme[147]. » La divination étant le cœur même de l’ancienne religion hellénique, c’est d’elle qu’il entreprenait de tirer toute doctrine relative à Dieu. Il la considérait comme une révélation permanente, dont il se faisait l’interprète. Les oracles, qu’il avait réunis en mettant à profit d’autres recueils antérieurs[148], étaient traités par lui comme autant de textes sacrés, qui appelaient une véritable exégèse. Il s’appliquait à en dégager les notions que les dieux avaient voulu donner sur eux-mêmes, leurs instructions sur la piété, sur la manière de les honorer[149]. En réalité, c’était lui qui transformait ainsi le néoplatonisme en un dogme et incorporait ce dogme à une religion qui en avait toujours manqué.

Même dessein dans l’écrit Sur les images des dieux (Περὶ ἀγαλμάτων (Peri agalmatôn)). Ces images avaient, elles aussi, pour un croyant, une valeur traditionnelle ; représentations symboliques des dieux, elles révélaient ce qu’ils étaient. Ce symbolisme, plein de sens, le philosophe avait à l’interpréter ; et plus d’un l’avait fait avant Porphyre. Son objet propre, à lui, semble avoir été de réunir ces interprétations allégoriques en un corps, sauf à y ajouter les siennes quand il y avait lieu, et à les accommoder spécialement à la doctrine néoplatonicienne. En définitive, il s’agissait de donner aux anciens cultes une signification conforme aux besoins de la conscience contemporaine, et d’assurer à cette signification une autorité durable.

Ces ouvrages, et d’autres semblables, caractérisent le rôle de Porphyre dans l’évolution des croyances grecques et en montrent l’importance[150]. Son maître, Plotin, penseur vigoureux et mystique profond, avait réellement créé une religion au sein de la philosophie grecque. Cette religion, dans sa pensée, était en accord avec toute la tradition hellénique, avec les mythes, avec les cultes, dont elle énonçait la sagesse cachée. Mais lui-même s’était peu soucié de faire voir cet accord, et peut-être n’avait-il pas l’érudition nécessaire pour une telle œuvre. Le savant Porphyre était au contraire l’homme de cette tâche. Et si l’hellénisme n’avait été déjà poussé à sa perte par un mouvement irrésistible, son entreprise aurait eu sans doute un bien autre succès. Quoi qu’il en soit, c’est lui qui nous apparaît comme le principal représentant d’une très remarquable tentative de rénovation dans la religion traditionnelle[151]. Ce rôle, en ce temps, devait nécessairement le mettre en conflit avec l’enseignement chrétien. Et Porphyre, en effet, est bien le plus redoutable adversaire que la foi nouvelle ait rencontré, dans l’ordre de la pensée, avant sa victoire définitive. Aussi le voyons-nous figurer chez les écrivains chrétiens comme « l’ennemi » par excellence[152].

L’ouvrage qui lui a valu surtout cette animadversion nous est fort peu connu. Les écrivains chrétiens en parlent, mais n’en donnent guère d’extraits ; après l’extinction du paganisme, il a dû disparaître promptement. Il comprenait quinze livres (Kατὰ Χριστιανῶν λόγοι ιέ (Kata Christianôn logoi ié)). Le plan en était à la fois historique et philosophique. Porphyre étudiait le christianisme dans ses antécédents judaïques, dans ses relations avec les autres traditions religieuses, et sans doute aussi dans sa doctrine. C’était tout autre chose par conséquent que le pamphlet acerbe de Celse, ou que les railleries isolées de Lucien. Il critiquait les textes de l’Écriture, discutait les commentaires autorisés, en particulier ceux d’Origène[153]. Mais ce qui le rendait surtout dangereux, c’est que sans doute il ne se contentait pas de critiquer, mais opposait doctrine à doctrine, tradition à tradition et presque église à église. Voilà du moins ce que nous pouvons soupçonner[154]. Et, s’il ne l’avait pas fait dans cet ouvrage, il l’avait en tout cas tenté dans d’autres, notamment dans celui que S. Augustin cite fréquemment sous le titre de De regressu animæ[155]. Ces citations même montrent en effet qu’il y développait toute une méthode de vie religieuse, tendant à purifier l'âme et à l’unir à Dieu dans un bonheur éternel[156]. Il paraît bien que ces livres religieux de Porphyre ont été beaucoup lus, puisqu’ils furent si ardemment combattus. Nous en retrouverons l’influence vivace chez l’empereur Julien, au siècle suivant. Jusqu’à un certain point donc, le néoplatonisme, avec Porphyre, a commencé à sortir de l’école ; mais jusqu’à un certain point seulement. Car Porphyre lui-même, quelque supérieur qu’il fût à Plotin comme écrivain, ne semble pas avoir su parler au grand public. Sa philosophie était trop subtile, trop chargée d’érudition, et son génie surtout n’était pas assez original, pour créer une de ces œuvres supérieures dans lesquelles tout un siècle reconnaît l’expression de ses idées latentes et de ses sentiments intimes.

Apres avoir ainsi indiqué son rôle philosophique et religieux, nous pouvons passer plus vite sur les parties secondaires de son œuvre. — Son Histoire de la philosophie (Φιλόσοφος ἱστορία (Philosophos istoria)), en quatre livres, n’était guère en réalité qu’une histoire des origines de la doctrine de Platon. Ce philosophe occupait à lui seul tout le quatrième livre, qui était aussi le dernier. Pour Porphyre, la philosophie s’arrêtait là, Platon ayant définitivement fixé les formules de la vérité[157]. Outre quelques fragments, nous possédons encore un morceau important de cet ouvrage, la Vie de Pythagore, malheureusement mutilée, qui faisait partie du premier livre. En érudit consciencieux qu’il était, l’auteur paraît avoir donné une attention sérieuse à la chronologie[158]. L’ouvrage abondait aussi en détails biographiques, empruntés à diverses sources, sans beaucoup de critique. Mais la biographie n’y était pas tout ; et nous voyons encore assez bien quel soin Porphyre avait pris de faire connaitre les doctrines : on voudrait savoir s’il s’était montré capable d’en établir la filiation et les rapports. Sa façon d’interpréter Platon prouve en tout cas qu’il mettait trop volontiers les idées de son temps sous les formules anciennes ; et cela donne à penser qu’il était peu en état de suivre le développement des conceptions philosophiques dans ces âges lointains. — La Vie de Plotin, composée par Porphyre dans son extrême vieillesse, est tout à fait distincte du précédent ouvrage. Nous y retrouvons sa sincérité, son exactitude un peu lourde, son goût des détails, même encombrants, son intelligence, plus juste que profonde, avec une certaine gaucherie de mise en œuvre où se trahit le manque de sens littéraire. — À cette liste d’œuvres historiques, ajoutons la Chronologie, mentionnée plus haut[159].

Porphyre s’occupa aussi de philologie. Suidas lui attribue un ouvrage intitulé Recherches philologiques (Φιλόλογος ἱστορία (Philologos historia)), en cinq livres, dont nous ne savons d’ailleurs rien. Il cite également de lui un commentaire Sur le début de Thucydide, un autre Sur l’Orateur Ælius Aristide, en sept livres, un autre encore Sur la rhétorique de Minucianus. — L’interprétation d’Homère paraît l’avoir intéressé tout spécialement. Il avait écrit Sur la philosophie d’Homère et Sur le profit que les rois peuvent tirer d’Homère. Il ne nous reste, en ce genre, que l’opuscule précédemment cité Sur l’antre des nymphes dans l’Odyssée, et les fragments de ses Recherches homériques (Ὁμηριϰὰ ζητήματα (Homêrika zêtêmata))[160] ; la méthode de l’interprétation allégorique y est poussée jusqu’à ses conséquences les plus arbitraires.

Une activité littéraire si constante et si variée peut inspirer quelque admiration ; mais elle révèle le défaut essentiel de l’esprit de Porphyre, autant que ses remarquables qualités. C’était un homme doué pour apprendre et pour retenir, un génie infatigable, qui remuait sans cesse des faits et des idées, — surtout, il est vrai, les idées des autres, — mais en somme, c’était un médiocre artiste, qui ne savait pas amener une œuvre au point de perfection où elle prend une valeur durable.

Nous retrouverons plus loin l’école néoplatonicienne et nous continuerons à en tracer l’histoire. Mais avant de quitter la littérature païenne du iiie siècle, nous devons signaler encore, sans nous y arrêter, toute une classe d’écrits voisins du néoplatonisme. Il s’agit de ceux qu’on appelle hermétiques, parce qu’ils portent le nom d’Hermès trismégiste[161].

Dès le second siècle, nous trouvons chez Plutarque, chez Philon de Byblos, chez Clément d’Alexandrie, chez Tertullien, diverses allusions à des livres attribués à Hermès. Pour quelques évhéméristes, tels que Philon de Byblos, cet Hermès « trois fois grand » était un très ancien sage égyptien[162]. Sage ou dieu, il passait pour avoir donné autrefois en Égypte des révélations de diverses sortes[163]. De là vint qu’on mit sous son nom certains enseignements qu’on voulait rendre très vénérables. Les livres hermétiques que nous possédons encore semblent dater de la fin du iiie siècle. Leur doctrine sur Dieu, sur le monde, sur l’homme ressemble à celle de Plotin ; il est probable qu’ils émanent, directement ou indirectement, de l’école d’Ammonios Saccas. Composés sans doute pour épurer et défendre la religion ancienne, ils enseignent, sous diverses formes, ce qu’il faut croire et ce qu’il faut pratiquer[164].

Les plus intéressants forment quatre groupes : — 1° le Pœmandre (Ποιμάνδρης (Poimandrês)), recueil de quatorze morceaux distincts ; le titre ne convient réellement qu’au premier[165] ; — 2° un dialogue, intitulé Asclepios, dont nous ne possédons plus qu’une traduction latine, faussement attribuée à Apulée, et qui parait dater du ive siècle ; — 3° un certain nombre de dialogues, dont les fragments sont dispersés dans le Recueil de Stobée, dans l’écrit de Cyrille contre Julien, dans Lactance et dans Suidas ; — 4° Des fragments provenant d’écrits adressés par Asclépios au roi Ammon. — Toutes ces œuvres ont leur importance pour la connaissance des idées et des pratiques religieuses dans les derniers siècles du polythéisme hellénique. Elles n’ont point de réel intérêt littéraire. — À cette littérature hermétique se rattachent aussi quelques écrits de médecine et d’astronomie, dont nous n’avons pas à nous occuper ici.

IX

Pendant que l’hellénisme, grâce à Porphyre surtout, s’organisait ainsi en une croyance coordonnée, le christianisme, de son côté, se développait et se fortifiait.

Toutefois, malgré ce qu’il y avait en lui d’énergie et de vitalité, on ne le voit pas réussir encore, au iiie siècle, à créer de belles formes d’art littéraire, ni même à s’approprier complètement celles du paganisme. Le contraste, à cet égard, est frappant entre l’Orient grec et l’Occident latin. En Occident, ses représentants sont presque tous des hommes éloquents ou diserts, un Tertullien, un Minucius Felix, un Cyprien, un Arnobe, un Lactance. En Orient, il compte des docteurs, des exégètes, des annalistes : il n’a vraiment ni grands orateurs, ni grands écrivains. Seulement, — et c’est là le progrès sur le siècle précédent, — s’il ne les a pas encore, on sent qu’il les aura bientôt. La manière un peu timide et embarrassée des apologistes du second siècle est largement dépassée. Voici que le mouvement annoncé par Clément d’Alexandrie se continue et s’amplifie. On voit naître des œuvres comme celle d’Origène, animées d’un souffle puissant, pleines d’idées, où s’incorporent les grandes traditions de science et d’humanité, et où la pensée se déploie avec une sorte d’abondance confiante. Le christianisme apostolique a pris fin ; celui qui apparaît est un christianisme hellénique, qui offre à l’humanité d’alors de quoi satisfaire, non seulement certains besoins du cœur, mais la plupart de ses hautes aspirations.

Dans la première moitié du siècle, il est surtout représenté par deux hommes, Hippolyte à Rome, Origène à Alexandrie et en Orient.

Hippolyte, dont la personne et la vie sont très mal connues, paraît avoir enseigné à Rome depuis les premières années du iiie siècle jusqu’en 235. À cette date, il était prêtre. Il fut déporté avec le pape Pontianus en Sardaigne, et probablement y trouva la mort[166]. Selon Photius, il avait été disciple d’Irénée ; il connut et admira Origène, et usa de son influence sur lui pour l’amener à publier ses leçons exégétiques. Continuateur des maîtres qui, dès le second siècle, inaugurèrent à Rome ce qu’on pourrait appeler l’enseignement supérieur du christianisme, il semble y avoir transporté quelque chose des méthodes et de l’esprit d’Alexandrie[167]. Si le récit des Philosophoumena (ix, 7, 11, 12) se rapporte bien à lui, il fut en conflit de doctrine avec le pape Calliste (217-222), et les dissidents dont il était le chef l’élurent évêque. En ce cas, une réconciliation dut intervenir ensuite, car il fut honoré par l’Église comme martyr.

L’œuvre d’Hippolyte comprenait des commentaires sur presque toutes les parties de l’Écriture, des écrits d’apologie et de polémique, des traités didactiques, enfin des travaux importants de chronologie. Il ne nous reste de tout cela que des titres et des fragments[168]. Ces fragments et ces titres attestent du moins une étendue de connaissances, une activité d’esprit, une variété d’aperçus, où se manifestent vivement les caractères nouveaux de l’enseignement chrétien en ce temps. Ce qui recommande surtout aujourd’hui et l’attention le nom d’Hippolyte, c’est l’ouvrage intitulé Philosophoumena. Jusqu’au milieu du xixe siècle, on n’en connaissait que le premier livre, qui était attribué à Origène ; Minoïde Minas découvrit, en 1842, un manuscrit de l’Athos, qui contenait les livres IV-X : deux livres seulement sur dix, les livres II et III, manquent encore aujourd’hui. Si l’attribution de l’ouvrage à Hippolyte n’est pas certaine, elle est tout au moins fort probable et admise aujourd’hui par la majorité des critiques[169]. Il paraît avoir été écrit peu après la fin du pontificat de Calliste, c’est-à-dire peu après 222. C’est un exposé et une réfutation de toutes les hérésies[170]. L’auteur se propose de démontrer qu’elles dérivent, non de la tradition chrétienne, mais de la philosophie et des superstitions grecques. Aussi commence-t-il par faire l’histoire de la philosophie grecque ; c’est le sujet du livre premier, fort précieux par les renseignements qu’il contient. Dans les deux livres suivants, aujourd’hui perdus, il traitait, à ce qu’il semble, des mystères, de l’astrologie, de la magie ; et c`était seulement dans les derniers, ceux que nous possédons, qu’il réfutait les hérésies, en les rattachant aux sources indiquées. L’ouvrage est d’un médiocre écrivain ; mais ce plan même indique combien l’auteur a eu un sens juste des origines du mouvement d’idées qui s’était produit alors depuis plus d’un siècle dans la société chrétienne. D’Irénée à lui, le progrès à cet égard est sensible.

Hippolyte, toutefois, n’est encore qu’un homme d’école. Origène a été cela aussi, à un degré supérieur, et quelque chose de plus.

Né en 185, probablement à Alexandria et de parents chrétiens, Origène, appelé aussi Adamantios, fut dans sa jeunesse le disciple le plus zélé de Clément d’Alexandrie[171]. Il avait dix-huit ans, lorsque sévit la persécution de Septime Sévère (en 202). Son âme étant déjà à la hauteur de son intelligence. Lui-même exhorta son père Léonidas à ne pas faiblir par souci des siens ; Léonidas subit le martyre[172]. Clément avait dû, dans ces circonstances, délaisser son école. Si jeune que fût encore Origène, l’évêque Démétrios le choisit pour remplacer son maître[173]. Il semble que sa nature ardente ait traversé alors une période d’exaltation, pendant laquelle, si l’on doit en croire le témoignage d’Eusèbe, il n’aurait pas craint de se mutiler lui-même[174]. C’est probablement quelques années plus tard, vers la fin du règne de Sévère, entre 205 et 211 environ, qu’il faut placer ses rapports avec le philosophe Ammonios Saccas, le fondateur du Néoplatonisme[175]. Puisque Ammonios, comme le rapporte Porphyre, fut d’abord chrétien, il paraît probable qu’il l’était encore en ce temps[176] : Origène, dans sa ferveur, n’aurait pas choisi pour maître un homme qu’il aurait consideré comme un apostat ; Ammonios, jeune encore en ce temps, pouvait d’ailleurs demeurer chrétien de profession, tout en inclinant vers un platonisme mystique, qui ne devait pas déplaire au disciple de Clément. Son attitude était différente vingt ans plus tard, lorsqu’il eut pour auditeurs Plotin et l’autre Origène, le néoplatonicien. Mais il y avait au fond tant de ressemblances, quant à la tendance générale, entre le néoplatonisme naissant et le christianisme platonisant, que les divergences pouvaient se dissimuler ou s’ignorer elles-mêmes assez longtemps.

Entre 212 et 215, Origène voyage à plusieurs reprises : il vient en Italie pour visiter l’ancienne église de Pierre, il se rend même en Arabie, mais Alexandrie est toujours son domicile. La sanglante persécution de Caracalla (215-216) l’oblige à quitter cette ville. Il fuit en Palestine, enseigne à Jérusalem et à Césarée, puis revient à Alexandrie. En 218 ou 219, Julia Mammæa, mère du futur empereur Alexandre Sévère, l’appelle à Antioche, pour l’interroger sur le christianisme[177]. De 219 à 230, il continue son enseignement à Alexandrie. En 230, au cours d’un voyage en Grèce, Origène est ordonné prêtre à Jérusalem[178] ; il avait alors près de quarante-six ans. (C’est le temps où commencent ses luttes avec l’autorité ecclésiastique.

De retour à Alexandrie, il est censuré par son évêque Démétrios, accusé d’hérésie, condamné par plusieurs synodes (231-232), et forcé de quitter définitivement son école. Il transporte son enseignement à Césarée de Palestine. Cinq ou six ans plus tard, vers 237 ou 238, au moment de la persécution de Maximin, nous le trouvons caché en Cappadoce ; puis, il revient à Césarée de Palestine et y reprend son enseignement, qui ne paraît avoir été interrompu, durant les dix années suivantes, que par quelques voyages (séjour à Athènes vers 240, en Arabie vers 244). L’Église était alors en paix ; Origène correspondait avec l’empereur Philippe (244-249) et avec sa femme Severa. Vers ce temps, mais à une date qui ne peut plus être précisée, il établit son école à Tyr. C’est là sans doute que l’atteignit la persécution de Decius (empereur de 249 à 251). Il eut à subir la torture, mais il survécut. Sa mort eut lieu à Tyr en 254 ; il avait tout près de soixante-dix ans.

Cette vie agitée fut en même temps une vie d’étude incessante. Dès son enfance, Origène eut la passion de y lire et de méditer ; et cette passion ne semble pas avoir décru en lui à aucun moment ; une partie de ses nuits se passait au travail. Bien qu’il s’attacha surtout à réfléchir sur le texte des Écritures, son savoir s’étendait bien au delà. Son disciple Grégoire le Thaumaturge, dans le panégyrique qu’il lui a consacré, nous a laissé le tableau de ce qu’était son enseignement à Césarée[179]. Le caractère encyclopédique en est frappant. Il commençait par la dialectique, afin d’habituer ses auditeurs au raisonnement. Puis, il leur exposait les sciences qui se rapportent au monde sensible, physique, géométrie, astronomie. Il passait alors à l’homme par l’enseignement de la morale. Enfin, il arrivait au monde suprasensible ; et là, il faisait connaitre les doctrines des principaux philosophes, pour mieux établir sa propre métaphysique. Celle-ci avait pour couronnement la théologie fondée sur les Écritures, ce qui amenait le maître à exposer la méthode qui lui paraissait propre à les interpréter. La seule conception d’un tel ensemble révèle un esprit aussi vigoureux qu’abondant en connaissances, et l’on y sent l’héritier des traditions de Clément, tout pénétré d’hellénisme. Mais ce qui était encore confus dans les ouvrages de celui-ci s’offre ici sous l’aspect d’une construction simple et puissante. Nous voyons, par une lettre d’Origène lui-même dans Eusèbe, que ses cours furent suivis quelquefois par des philosophes étrangers au christianisme[180] : il n’y a pas lieu d’en être surpris ; car si ce large enseignement aboutissait à la théologie chrétienne, c’était, comme on le voit, en traversant presque tout le domaine du savoir hellénique[181]. Et c’est justement cette influence profonde de la pensée grecque, pénétrant dans toutes les parties d’une doctrine d’ailleurs chrétienne, qui a constitué ce qu’on peut appeler l’Origénisme et qui l’a rendu bien vite suspect à une orthodoxie défiante.

En elle-même, et par l’effort sincère qu’elle révèle, l’œuvre d’Origène inspire le respect. Mais, au point de vue de la critique littéraire, il faut reconnaître qu’elle demeure secrètement viciée par quelque chose de hâtif et d’incomplet. On ne peut s’empêcher de regretter qu’un homme d’une si haute valeur ait eu si peu de temps pour mûrir sa doctrine et pour dégager sa personnalité. Chargé d’enseigner à un âge ou les esprits réfléchis commencent seulement à apprendre, Origène fut contraint toute sa vie de se faire rapidement ses idées, à mesure qu’il les exposait : il n’eut jamais le loisir de se recueillir, de réviser ses méthodes, de se juger lentement lui-même, d’éliminer les parties faibles de sa philosophie et de condenser les autres. Par suite, toute son œuvre a le caractère d’une improvisation brillante et inégale, qu’un esprit supérieur a développée au jour le jour, où il a jeté abondamment ses vues personnelles, sa science, ses souvenirs, ses conceptions naissantes, mais qui manque de je ne sais quelle force intime d’organisation et d’achèvement. Il suffira de la parcourir rapidement pour en donner l’impression.

Dans l’immense collection de ses écrits, en partie perdus, distinguons d’abord les ouvrages d’enseignement dogmatique[182]. Le seul dont nous puissions juger est le Traité des Principes, encore représenté par des chapitres entiers. Les principes qui donnaient leur nom à l’ouvrage étaient ceux de la croyance chrétienne : la nature de Dieu, celle de l’homme, la chute et la rédemption, la liberté et la grâce, l’autorité des Écritures. Il nous reste un important chapitre du livre III sur la liberté, et un autre du livre IV sur l’interprétation des Écritures. Le premier est d’une philosophie claire, d’une dialectique facile et ingénieuse, mais qui ne vont pas au fond des choses. Dans le second, Origène fait la théorie définitive de l’interprétation allégorique, qui, grâce à lui, est devenue comme le signe propre de l’école exégétique d’Alexandrie. Il y pose la distinction du sens matériel et du sens spirituel. En le faisant, il ne paraît se soucier ni des objections ni des conséquences possibles ; il enseigne plus qu’il ne discute, avec un dogmatisme modeste, mais confiant en son principe, qui se satisfait trop aisément par la clarté de ses déductions. Au fond, sa théorie, renouvelée de Philon, et consistant à soutenir qu’un même texte dit deux choses à la fois, ou même qu’il ne dit pas ce qu’il semble dire, est le contraire de toute saine critique. Mais il ne faut pas oublier, pour la juger, que, d’une part, elle avait pour elle l’autorité d’une ancienne méthode et que, d’autre part, elle seule pouvait infuser largement l’hellénisme dans la tradition biblique.

C’est de cette théorie, à la fois fausse et féconde, que s’inspire l’immense collection de travaux exégétiques qui constituait la principale partie de l’œuvre d’Origène. Ces travaux eurent pour base l’établissement du texte sacré dans des conditions vraiment nouvelles ; travail préalable, qui aboutit à la constitution de la Bible à six colonnes (τὰ Ἑξαπλᾶ (ta Hexapla)), ou se développaient parallèlement le texte hébreu en lettres hébraïques, le même en lettres grecques, et les quatre traductions d’Aquila, de Symmaque, des Septante et de Théodotien[183]. Ce texte ainsi établi, Origène passa toute sa vie à le commenter[184]. Son exégèse s’étendit peu à peu à tout l’Ancien et à tout le Nouveau Testament. Elle prit trois formes, selon qu’elle se produisait en Scolies (Σχόλια (Scholia)), en Homélies (Ὁμιλίαι (Homiliai)), ou enfin en Commentaires (probablement Ὑπομνήματα (Hupomnêmata), mais ordinairement désignés par le terme de Τόμοι (Tomoi), volumes). Les Scolies étaient de simples notes ; le texte original en est entièrement perdu, mais il est probable que le contenu s’en retrouve en partie dans les explications attribuées à Origène par les exégètes qui l’ont suivi. Des Commentaires, il ne reste que des parties, quelques-unes, il est vrai, assez importantes, que nous n’avons pas à énumérer ici[185]. Ces commentaires, en raison de leur abondance, de l’érudition dont ils sont pleins, des vues ingénieuses et philosophiques qui y sont partout répandues, n’ont cessé d’être considérés comme un des monuments de la littérature ecclésiastique. Selon que les docteurs chrétiens tenaient ou non pour l’interprétation allégorique et l’hellénisme, ils les ont exaltés ou combattus. Quoi qu’on en pense, on ne peut nier qu’ils n’aient contribué à faire entrer dans la théologie chrétienne plus de philosophie grecque qu’aucun autre ouvrage. Mais si l’on y cherche surtout la personnalité de l’auteur, il faut reconnaître qu’elle est loin de s’y manifester avec la force qu’on pourrait attendre. La philosophie d’Origène n’est pas une création originale, une doctrine marquée de son empreinte et qui demeure comme un système coordonné[186]. C’est une appropriation partielle et incomplète de vues diverses à des textes qui ne les admettent pas toujours. Et la forme de ces commentaires n’a rien non plus qui s’impose à l’attention. Une manière discursive et facile, souvent prolixe, qui sent l’enseignement, point de souci de condenser la pensée, point de recherche de l’expression vraiment propre et précise, et fort peu de traces de cette spontanéité vive qui seule aurait pu vivifier une langue négligée. On ne saurait tirer de toute la collection une de ces pages pleines et durables, toujours nouvelles, et ou l’âme parle à l’âme.

Les Homélies, par leur nature même, offrent plus d’intérêt à l’historien de la littérature. Car elles sont, comme on l’a dit, « les premiers spécimens de l’éloquence de la chaire[187]. » Il nous en reste une vingtaine en grec, sans parler des fragments et des traductions : c’est un ensemble assez important. Par le fond et la méthode, elles se rattachent étroitement à l’exégèse proprement dite ; car ce ne sont en somme que des commentaires de textes de l’Écriture, et on y retrouve toujours la même méthode d’interprétation allégorique. Mais ces commentaires ont été donnés à l’église, non dans l’école, devant un auditoire plus mélangé, et auquel n’aurait pu convenir un enseignement trop savant. Ils ont donc quelque chose de plus libre, ils visent à édifier et à toucher en même temps qu’à instruire, et par suite le ton en est assez différent. Il ne l’est pas encore autant que nous le voudrions, et la préoccupation dogmatique y demeure beaucoup trop prédominante. En somme, ce qui recommande surtout ces discours, si on ne les juge qu’en littérateur, c’est une sincérité qui exclut toute fausse rhétorique.

Origène a été aussi un apologiste et un polémiste[188]. Le plus connu peut-être de ses ouvrages et l’un des plus considérables est la Réfutation de Celse (Κατὰ Κέλσου (Kata Kelsou)), en huit livres. Il a été question plus haut du Discours vrai composé par Celse au siècle précédent. Le succès de ce livre, qui était une attaque en règle contre le Christianisme, semble avoir été grand. Origène, sur le désir de quelques-uns de ses amis, entreprit de le réfuter. Il prépara d’abord ce travail à loisir, puis, en 246 ou 249, il se décida à l’achever rapidement et à le publier. Nous le possédons encore. C’est une véritable Défense du Christianisme, qui touche à tous les points essentiels. Écrite avec modération et dignité, elle intéresse par le sentiment qui l’anime, par la gravité des questions posées, par les idées et les informations dont elle est pleine. Quelques-uns des grands côtés du Christianisme sont heureusement dégagés et mis en lumière. Origène montre par exemple avec force comment la philosophie grecque s’est trouvée trop savante pour la masse de l’humanité ; et, quand Celse reproche au christianisme de vouloir substituer la croyance aveugle à la raison, il répond avec justesse que la simple croyance, quoi que nous fassions, a une part énorme dans la vie intellectuelle de chacun de nous, et que, d’ailleurs, le christianisme s’était fait, lui aussi, une philosophie. Ajoutons que beaucoup d’assertions légères et inexactes, avancées par Celse, sont relevées à propos. Mais, si ces mérites donnent à l’ouvrage une valeur réelle, qu’il est loin d’avoir perdue avec le temps, ils n’empêchent pas, d’autre part, que les défauts ordinaires à l’auteur n’y soient très sensibles. Ce qui y manque le plus, c’est une composition méthodique : ce n’en était pas une que de suivre l’ouvrage de Celse pas à pas ; les redites, les lenteurs y abondent ; on y voudrait surtout quelques pensées maîtresses, capables d’organiser en un tout cette masse d’arguments.

Si, de cet aperçu sommaire, on veut dégager maintenant un jugement d’ensemble sur l’œuvre d’Origène, il semble qu’il y ait lieu de faire ressortir surtout la disproportion, si frappante chez lui, entre l’activité de l’esprit et l’art littéraire. Cette insuffisance de l’art serait de peu d’importance, après tout, si elle n’atteignait aussi le fond des choses. Mais ici, comme toujours, quand l’art manque dans une œuvre de l’esprit, c’est que la pensée n’y est pas arrivée à son achèvement. Si elle était assez profonde, assez puissamment coordonnée, assez dépouillée de tout ce qui l’alourdit et l’affaiblit, elle serait belle, alors même que l’auteur n’aurait pas cherché à l’embellir. Ce que nous avons sous les yeux n’est que l’ébauche d’une grande œuvre. Et s’il en est ainsi, c’est que le christianisme, en ce temps, n’était pas encore assez hellénisé. Déjà, il avait emprunté beaucoup à la Grèce ; mais le temps n’était pas encore venu, où, sûr de lui, il allait lui demander, non seulement sa philosophie, son érudition, ses méthodes de recherche, sa dialectique, mais aussi le moyen de faire valoir tout cela, c’est-à-dire son éloquence.
X
Apres Origène, et jusqu’à la fin du iiie siècle, nous ne trouvons plus, dans la littérature chrétienne, que des écrivains secondaires. Ce serait sortir du cadre de cet ouvrage que de les étudier en détail. Essayons seulement, en groupant les principaux d’entre eux, de caractériser en quelques mots les tendances qu’ils manifestent.

Notons d’abord la persistance de l’école, dite catéchétique, d’Alexandrie, héritière directe d’Origène et, par lui, de Clément et de Pantænos. Elle se continue par Héraclas, par Denys le Grand, par Pierios, Theognostos, Sérapion, et Pierre qui meurt martyr en 311. Presque tous les écrits de ces docteurs sont perdus. Les plus importants fragments proviennent des œuvres du second d’entre eux, Denys le Grand, qui fut le chef de l’école de 248 à 265 ; et ceux-là même intéressent plus l’histoire du dogme et de la discipline ecclésiastique que celle de la littérature[189]. D’une manière générale, cette école d’Alexandrie reste fidèle à l’esprit d’Origène, très attachée au sens symbolique et très pénétrée d’hellénisme, bien qu’un certain nombre de ses maîtres rejettent d’ailleurs ou même combattent quelques opinions particulières d’Origène[190].

Dans le même temps, on voit apparaître à Antioche une série d’autres docteurs qui s’inspirent d’un esprit différent et qu’on a pris l’habitude de grouper pour cette raison sous le nom d’école d’Antioche[191]. Tandis que les Alexandrins sont platoniciens et allégorisants, ceux-ci relèvent plutôt d’Aristote et inclinent, dans l’exégèse, vers le sens littéral. Cette tendance prend corps dans la seconde moitié du iiie siècle avec le savant Lucien de Samosate, qui enseigne alors à Antioche et subit le martyre en 311[192]. Lui aussi, comme Origène, s’occupe d’établir le texte des Écritures, et, comme lui, il l’explique. Et c’est à l’esprit général de son interprétation que se rattachera, au siècle suivant, l’Arianisme.

En dehors même de l’école, l’Origénisme divisait les esprits. Un des plus remarquables disciples du grand docteur alexandrin fut Grégoire dit le Thaumaturge. D’abord païen, il entendit Origène à Césarée de Palestine en 231, fut gagné par lui au christianisme, et resta son auditeur et son élève jusque vers 239. Un peu plus tard, vers 240, il devint évêque de Néocésarée dans le Pont ; c’est là qu’il passa la fin de sa vie et mourut vers 270[193]. Ses œuvres, en grande partie perdues, comprenaient des traités dogmatiques et des homélies, dont nous n’avons pas à nous occuper. Mais il y a peut-être quelque intérêt à signaler son Discours sur Origène (Εἰς Ὀριγένην προσφωνητιϰὸς ϰαὶ πανηγυριϰὸς λόγος (Eis Origenen prosphônêtikos kai panêgurikos logos)), prononcé solennellement en 239, au moment où il se séparait de son maître[194]. Le texte en est venu jusqu’à nous[195] ; et, outre l’intérêt historique qu’il présente, il nous laisse voir, plus qu’aucune autre œuvre du temps, comment l’influence de la rhétorique grecque commençait à pénétrer dans certains milieux chrétiens. Elle s’y trahit, chez lui, par l’emphase, les hyperboles, les tours oratoires ; mais il apparaît par ces défauts même qu’en certaines circonstances au moins, ces sévères exégètes n’étaient pas insensibles à l’élégance du discours ; et nous voyons ainsi naître parmi eux un goût de l’art littéraire qui devait bientôt porter ses fruits.

Ce même goût se fait sentir plus fortement encore chez un autre écrivain contemporain, l’évêque Méthodios, aussi décidé contre Origène que Grégoire l’était en sa faveur. Tout ce que nous savons de lui se réduit à peu près à ceci, qu’il fut évêque d’Olympos en Lycie à la fin du iiie siècle et mourut martyr, probablement en 311, pendant la persécution de Maximin Daïa[196]. Mais il n’est pas douteux qu’il n’ait été instruit dans les lettres profanes, car tout ce qu’il a écrit atteste l’influence des modèles classiques, poètes et prosateurs, de Platon en particulier[197].

N’insistons pas ici sur les fragments de sa Réfutation de Porphyre, non plus que sur ceux du traité anti-origéniste Sur les choses créées (Περὶ τῶν γενητῶν (Peri tôn genetôn)), ni sur d’autres d’un caractère exégétique ou dogmatique. L’influence classique se manifeste surtout dans trois de ses œuvres, qui sont des dialogues de philosophie religieuse. Le plus connu est le Banquet des dix vierges (συμπόσιον τῶν δέϰα παρθένων (sumposion tôn deka parthenôn)), dont le texte entier nous a été conservé[198]. L’imitation de Platon y est sensible : il y met en scène dix vierges, qui, tour à tour, dissertent sur la charité, sans doute pour faire antithèse aux discours des personnages de Platon sur l’amour. Comme œuvre d’art, cela est médiocre. Ces vierges sont de vrais docteurs, qui n’ont rien d’aimable, malgré le sentiment poétique qu’on ne peut refuser à l’auteur ; et, de plus, l’excellence de leurs intentions leur fait un peu trop oublier la réserve qui eut été séante à leur sexe. Du moins, elles s’expriment en assez bon langage, et elles savent raisonner sans diffusion et sans prolixité. Certes, nous sommes loin, de toute façon, du dialogue platonicien ; mais enfin, il y a là vraiment un sentiment nouveau de ce que c’est qu’écrire et composer[199]. Deux autres dialogues, Sur le libre arbitre (Περὶ τοῦ αὐτεξουσίου (Peri tou autexousiou)), et Sur la Résurrection (Περὶ τῆς ἀναστάσεως (Peri tês anastaseôs)), tous deux dirigés contre les idées d’Origène, ne nous ont pas été conservés dans leur intégrité ; mais nous en possédons d’importants fragments. On y retrouve les mêmes qualités littéraires, le même tour d’imagination poétique uni à une dialectique assez dégagée. Donc, chez Méthodios, l’enseignement chrétien, sans rien perdre de sa gravité, commence à se préoccuper de plaire et à se débarrasser du pédantisme de l’école. Il s’achemine ainsi tout droit vers des habitudes nouvelles qui le feront entrer dans la littérature proprement dite.

Deux noms seulement doivent encore être mentionnés dans ce chapitre ; ceux de Pamphile et de Jules Africain. — Pamphile, qui fut élève de l’école d’Alexandrie et mourut évêque de Césarée de Palestine en 309, n’intéresse guère l’histoire de la littérature qu’à titre de fondateur d’une célèbre bibliothèque chrétienne, qui, servit aux travaux d’Eusèbe et de Jérémie. Il avait composé une Apologie d’Origène, qu’il laissa inachevée en cinq livres : Eusèbe y ajouta un sixième livre ; l’ouvrage a disparu, sauf le premier livre, dont nous possédons encore la traduction latine par Rufin[200]. — Julius Sextus Africanus, qui vécut dans la première moitié du siècle et se fixa de bonne heure à Emmaüs en Palestine, est célèbre comme le père de la chronographie ecclésiastique[201]. Mais de sa Chronographie en cinq livres, qui s’étendait de l’an 5499 av. J.-C. à l’an 221 de notre ère, il ne reste que des fragments ; et ces fragments n’ont rien de littéraire[202].

Le iiie siècle, malgré le grand nom d’Origène, n’a donc marqué dans la littérature chrétienne par aucune œuvre de premier ordre. Mais, s’il n’a rien achevé, on peut dire qu’il a tout préparé. Les genres futurs étaient en germe dans les œuvres qu’il avait produites. De ces germes allait sortir une riche et brillante végétation.

CHAPITRE VII
DE DIOCLÉTIEN À LA MORT DE THÉODOSE
L’ORIENT GREC AU IVe SIÈCLE


BIBLIOGRAPHIE

Les sophistes païens. — Himérios. Sur les mss., voir la préface de F. Duebner, dans son édition. Éditions de Wernsdorf, avec une traduction latine et un commentaire perpétuel, Gœttingue, 1790 ; de F. Duebner, dans le volume de la bibliot. Didot, qui contient les Philostrate, Paris, 1849. — Thémistios. Nous indiquons, en étudiant Thémistios, comment le recueil de ses discours s’est constitué et grossi peu à peu. Les très anciennes éditions sont devenues très incomplètes. La meilleure, aujourd’hui encore, est celle de G., 1832, d’après le ms. de Milan mis en lumière par Ang. Mai. Pour les Paraphrases d’Aristote, édition de L. Spengel, Leipzig, 1866, dans la Bibliot. Teubner ; voir, en tête du t. I, les indications relatives aux mss.Libanios. Au sujet des mss., consulter R. Foerster, De Libanii libris manuscriptis Upsaliensibus et Lincopiensibus, diss., Rostock, 1877. Première édition, Ferrare, 1517. Éd. de Fréd. Morel, avec trad. lat. et notes. Paris, 1606-1627 ; de Reiske, avec des notes, 4 vol. in-8o, Altenburg, 1791-97, la meilleure jusqu’ici, bien que laissant encore beaucoup à désirer. La correction du texte a été avancée en ce siècle par de nombreux travaux critiques, et surtout, depuis une trentaine d’années, par ceux de R. Foerster, publiés dans l’Hermes, le Philologus, le Rhein. Museum et les Jahrb. für class. Philol. Une édition critique est fort à souhaiter. Les Lettres de Libanios ont été publiées par Wolf, Leipzig, 1711, et complétées par le même, Amsterdam, 1738.

Philosophes, Savants, Historiens. — Pour les Vies des philosophes d’Eunape, l’édition savante est celle de Boissonade, 2 vol. in-8°, Amsterdam, 1822, avec des notes ; seconde édition du même, jointe aux Philostrate de la Bibl. Didot, Paris, 1849. Pour les fragments historiques d’Eunape et des autres historiens, ainsi que pour les œuvres de philosophie, de médecine, de science, voir les notes au bas des pages.

Julien. Manuscrits. Voir la préface de l’édit. de Hertlein, t. I et II. — Éditions. Première édition, P. Martin, Paris, 1583. Éditions de Petau, Paris, 1630 ; de Spanheim, Leipzig, 1696. Édition critique de C. Hertlein, 2 vol., Leipzig, 1875-76, Bibl. Teubner. Pour l’écrit contre les chrétiens, qui ne figure pas dans l’éd. Hertlein, Jul. imperat. librorum contra Christianos quæ supersunt, éd. C. J. Neumann, Lipsiæ, 1880.

Quintus de Smyrne. Sur l’établissement du texte, voir la préface de l’édition de Koechly et de celle de Zimmermann. Première édition : Alde, Venise, 1504. Éditions de Tychsen, Deux-Ponts, 1807 (incomplète, le t. I seul a paru) ; de F. J.· Lehrs, dans l’Hésiode de la Bibl. Didot, Paris, 1839 ; de A. Koechly, avec des prolégomènes et des notes critiques, Leipzig, 1850 ; de Zimmermann, dans la Bibl. Teubner.

Eusèbe. Sur la tradition des œuvres d’Eusèbe, Harnack, Gesch. d. Altchr. Litteratur, I, p. 551. — Édition d’ensemble, Migne, Patrol. grecque, t. XIX-XXIV. Éditions partielles : Chronique, éd. A. Schœne, 2 vol. in-4°, Berlin, 1866-1875 ; Histoire de l’Église, éd. de Henri de Valois, Paris, 1659-1673 ; avec les deux écrits sur Constantin ; de Heinichen, 1868-70 ; de Dindorf, Leipzig, 1871, Bibl. Teubner ; Préparation évangélique et Démonstration évangélique, éd. de Dindorf, Leipzig, 1867-1871, Bibl. Teubner. — Athanase. Éditions d’ensemble des Bénédictins (J. Lopin et B. de Montfaucon), Paris, 1698 ; de Migne, Patrol. gr. XXV-XXVIII, Paris, 1857. — Écrivains secondaires. Indications bibliographiques au bas des pages. — Basile. Édition des Bénédictins (J. Garnier et Pr. Maran), 3 vol. in-fol., Paris, 1721-1730 ; Migne, Patrol. gr., t. XXIX-XXXII, Paris, 1857. — Grégoire de Nazianze. Édition des Bénédictins (Ph. Clemencet et A. B. Caillau), Paris, 1778-1840 ; Migne, Patrol. gr., t. XXXV-XXXVIII. Quelques·unes des poésies figurent dans l’Anthologia græca carminum christianorum de W. Christ et M. Paranikas, Leipzig, 1871. — Grégoire de Nysse ; Migne, Patrol. gr., t. XLIV·XLVI, Paris, 1858. — Jean Chrysostome. Éditions complètes du P. Fronton du Duc, avec trad. lat., 12 vol. in-fol., Paris, 1609-1633 ; de Montfaucon, avec trad. lat., 13 vol. in-fol., Paris. 1718-38 ; de Migne, Patrol. gr., XLVII-LXIV. Fr. Duebner avait commencé à publier dans la Bibl. Didot des Opera selecta ; le t. I a seul paru, Paris, 1861 ; il contient Adv. oppugnat. vitz monasticæ, De virginitate, Adversus eos qui apud se habent virgin es subintroductas, Quod regulares feminæ viris cohabitare non debeant, Ad viduam juniorem, De non iterando conjugio, De sancto Babyla, De sacerdotio, Homiliæ de statuis, Cathecheses.


sommaire

I. Caractères généraux du ive siècle. Dernier éclat de la sophistique païenne. Avènement de l’éloquence chrétienne. — II. Les écoles. Sophistes en renom. Himérios, Thémistios, Libanios. — III. L’histoire profane. Eunape et Olympiodore. — IV. La philosophie. Jamblique et ses successeurs. Les sciences : Oribase, Diophante. — V. Julien. Ses écrits. L’historien, le moraliste, le mystique, le pamphlétaire. Sa correspondance. — VI. La poésie profane au ive siècle. Quintus de Smyrne. Les Argonautiques orphiques. VII. Littérature chrétienne. Transition entre le ive siècle et le ve : Eusèbe de Césarée. — VIII. L’Arianisme. Arius et les écrivains ariens. Athanase, sa vie et ses écrits ; son génie et son éloquence. — IX. Écrivains secondaires. Apollinaire de Laodicée, Macédonios, Didyme l’Aveugle, Cyrille de Jérusalem, Diodore de Tarse, Théodore de Mopsueste, Épiphane. — X. Les Cappadociens. Basile ; sa vie et ses écrits ; caractères de son éloquence. — XI. Grégoire de Nazianze. Sa vie et ses écrits. Le poète, le théologien et l’orateur. Grégoire de Nysse. XII. Jean Chrysostome. Sa vie. — XIII. Classement de ses écrits. — XIV. Le moraliste et l’orateur.

I

Après la sombre période que nous venons de traverser, le ive siècle apparaît tout à coup, dans l’histoire de la littérature grecque, comme une seconde renaissance. De nouveau, nous rencontrons dans la société païenne des orateurs en renom, un Ilimérios, un Thémistios, un Libanios. Sur le trône, voici des princes remarquables, un Constantin, un Julien, un Théodose, qui ne sont pas seulement des hommes de guerre, mais aussi des politiques, et qui exercent sur le monde entier une influence profonde. D’ailleurs, à côté de l’éloquence païenne, et bien au dessus d’elle, se produit alors une puissante éloquence chrétienne, celle des Athanase, des Basile, des Grégoire de Nazianze, des Chrysostome. Et, si nous regardons auteur d’eux, l’aspect de l’Orient grec est tout autre qu’au siècle précédent. Tandis qu’alors le mouvement des idées semblait nul en dehors des écoles, à présent au contraire l’agitation est partout. De grands débats excitent et passionnent les esprits ; de grands courants d’opinion se forment, puis se heurtent bruyamment. La parole et la pensée redeviennent ce qu’elles avaient cessé d’être depuis bien des siècles, des instruments d’action. Fait capital, qu’il faut expliquer dans ses origines et montrer dans sen développement.

La monarchie administrative substituée par Dioclétien à la monarchie militaire rend la paix à l’empire. Les conflits entre prétendants deviennent rares et de peu de durée. On voit de nouveau des règnes qui durent, ceux de Constantin (323-337), de Constance (337-361), de Valens (364-378), de Théodose (379-395). Ceci déjà est favorable aux lettres, qui n’aiment pas le bruit des armes. En entre, l’institution d’une capitale romaine à Byzance, si elle ne change pas la condition sociale et politique des provinces hellénisées, donne du moins à l’ambition des Grecs un objet plus prochain. Dans l’administration reconstituée, des emplois de toute sorte s’offrent à eux. L’école des rhéteurs a une porte ouverte sur la hiérarchie des fonctions officielles ; il y a la de quoi stimuler ceux que le prestige des charges publiques séduit, c’est-à-dire toute la classe supérieure de la société, et une bonne partie de la classe moyenne[203].

Mais la vraie cause du réveil inattendu des esprits, c’est le conflit des opinions religieuses, et, par conséquent, c’est le développement du christianisme.

Au second siècle, le christianisme n’avait guère fait que se défendre contre les persécutions et les calomnies par la bouche de ses apologistes ; au iiie siècle, il avait constitué les fondements de sa philosophie ; au ive, reconnu officiellement par Constantin, il vise à expulser le paganisme. Et celui-ci, qui se sent alors en grand danger, s’inquiète, se défend, réclame tout au moins la liberté. On sent l’influence vive de cet état de choses chez des esprits modérés tels que Thémistios et Libanios, qui ont des amis dans les deux partis ; on la sent très forte chez les natures passionnées, telles que Julien et presque tous les grands évêques du temps. Cette inquiétude, cette lutte pour la domination, ces grandes questions qui touchent aux droits de la conscience et aux croyances les plus chères, voilà ce qui fait que la parole retrouve alors une sincérité qu’elle avait trop oubliée.

D’ailleurs la lutte n’est pas seulement entre païens et chrétiens ; elle s’élève, plus ardente encore, parmi les chrétiens eux-mêmes, entre orthodoxes et hérétiques. Aux hérésies multiples des siècles précédents, hérésies d’écoles ou de petites sectes, succèdent maintenant des combats d’opinions qui touchent au fond même de la croyance. C’est le cas de l’Arianisme. Toute la société chrétienne se passionne pour ou contre le dogme de la consubstantialité. Et cette passion suscite dans les deux partis des champions ardents, qui mettent au service de leur cause toute leur science, toute leur dialectique, tout leur zèle, et dont la parole retentit au loin. En même temps, l’enseignement de la morale chrétienne prend une extension nouvelle. Comme il s’adresse à de grands auditoires, dans des villes populeuses où le riche et le pauvre se coudoient, il acquiert une portée sociale qu’il n’avait pas eue jusque-là. Le moraliste chrétien ne parle plus seulement pour quelques fidèles, animés du même esprit que lui, mais aussi pour des grands, pour de hauts fonctionnaires, quelquefois pour des personnages de la cour, en tout cas pour des gens du monde. Il faut leur faire l’application d’une doctrine qui les étonne, qui trouble leurs habitudes et leurs conventions ; et c’est une tâche difficile, où les plus grands talents trouvent un emploi digne de leurs facultés.

Or, justement en ce même temps, ces talents abondent dans l’église chrétienne. À présent qu’elle attire à elle les classes supérieures, elle compte en grand nombre, parmi ses diacres ou ses prêtres, des hommes qui ont reçu l’éducation hellénique ; les élèves des sophistes lui apportent l’art qu’ils tiennent de leurs maitres ; cet art, ils le mettent au service des idées et des sentiments que le christianisme leur fournit. Leur éloquence séduit des auditoires, qui, eux aussi, comptent désormais bien des lettrés. Leur succès, leur culture supérieure, leur intelligence plus ouverte les désignent pour les dignités ecclésiastiques. Ainsi ce sont les leçons de Prohœrésios, d’Himérios, de Libanios, jointes à l’esprit de l’évangile, qui font les grands évêques du ive siècle. L’hellénisme s’unit en eux à la tradition chrétienne. Et il résulte de là un essor littéraire vraiment remarquable, bien que l’influence du goût sophistique s’y fasse trop sentir.

Toutefois, dès le siècle suivant, cet essor prendra fin, et le byzantinisme va commencer d’apparaître. En y regardant de près, on en découvre déjà les germes dans la littérature du ive siècle.

D’abord le régime politique auquel l’empire est alors soumis est essentiellement contraire au libre mouvement des esprits. Ce régime est un despotisme administratif qui fait tout aboutir au maître. La liberté religieuse ou la persécution, la prédominance de telle ou telle doctrine sont choses qui dépendent en grande partie de sa volonté. Comment, dans ces conditions, l’esprit d’intrigue ne l’emporterait-il pas sur le goût de la libre discussion ? Les païens ne comptent que sur l’empereur pour les défendre, s’il est païen lui-même comme Julien, ou pour les ménager, s’il est chrétien, mais politique. Les évêques, de leur côté, agissent à la cour, cherchent à s’y faire des appuis, trop souvent à y former des cabales. Théophile d’Alexandrie, plus habile que Chrysostome, est plus puissant que lui à Constantinople et réussit à l’expulser. Toute l’éloquence du monde est plus faible que l’influence d’une femme qui gouverne la volonté d’Arcadius. Cette soumission nécessaire de tous à un homme, qui est lui-même bien souvent le jouet des intrigues ou l’instrument des factions, c’est déjà un des traits caractéristiques du byzantinisme.

En voici un second, non moins frappant. Si l’on excepte les quelques années du règne de Julien, le christianisme devient tellement le maitre dans cette société qu’il y absorbe tout. Sous les empereurs chrétiens, les orateurs païens sont réduits au silence ; tout au plus peuvent-ils plaider indirectement pour la liberté de conscience, à condition que le plaidoyer se dissimule sous l’éloge. Et non seulement il n’y a bientôt plus de résistance ouverte, mais, peu à peu, toute activité indépendante d’esprit disparaît. La philosophie n’a plus le droit d’attirer l’attention. Seules, la théologie et la morale religieuse peuvent paraître au grand jour. Il semble que ce soit pour le christianisme un succès définitif, et c’est en réalité la cause la plus puissante de la diminution intellectuelle et morale qu’il va subir dans les siècles byzantins. Lorsque le monde grec tout entier ne se passionnera plus que pour les disputes d’une orthodoxie subtile, on ne verra plus surgir ni d’Athanase, ni de Chrysostôme. La pensée captive tournera sur elle-même, enfermée dans des discussions stériles, et la morale, privée du contact d’une vie sociale active et intelligente, s’enfermera dans un mysticisme monacal qui ôtera aux consciences leur ressort. Tout cela encore, c’est le byzantinisme, et tout cela est visible déjà sous les belles apparences du ive siècle.

Ainsi, à plusieurs signes, le déclin prochain se laisse deviner. Mais, pendant tout un siècle encore, les forces bienfaisantes l’emportent sur ces causes d’affaiblissement et de décadence. Elles produisent même de grandes choses qu’il faut essayer de mettre ici dans leur jour.

II

La sophistique s’était prolongée et soutenue à travers tout le iiie siècle, sans produire ni professeurs ni orateurs comparables en renommée à ceux de l’âge précédent. Dès le commencement du ive siècle, elle semble se ranimer, et de nouveau s’élèvent de grandes réputations d’école, au moins égales à celles qui avaient brillé au siècle des Antonins.

Toutes les villes de l’Orient grec ont alors leurs maîtres d’éloquence, dont les noms, oubliés aujourd’hui, sont fréquemment cités dans la littérature du temps. Quelques grandes villes possèdent même des groupes d’écoles, et jouent le rôle de véritables métropoles intellectuelles. Les plus célèbres en ce genre sont Athènes, Constantinople, Nicomédie, Pergame, Antioche, Alexandrie. Vers le milieu du siècle, la plupart d’entre elles sont dans tout leur éclat[204]. Les étudiants y affluent. Groupés dans chacun de ces centres auteur des divers maîtres en renom, ils forment de véritables factions, rivales et turbulentes, qui se disputent les nouveaux venus par la ruse, et au besoin par la force. Ainsi enrôlées, les recrues prêtent serment au professeur qui a su se les approprier ; dès lors, elles lui doivent leurs applaudissements. L’admiration devient affaire de parti, et elle n’en est que plus passionnée. Toute cette jeunesse a réellement foi en la rhétorique, elle croit au génie de ses maîtres, elle s’attache avec passion à ces hommes dont l’enseignement et les exemples semblent ouvrir le chemin de la fortune. Il en est ainsi du moins jusqu’au règne de Julien. Après lui, dans le dernier tiers du siècle, un déclin assez rapide paraît se faire sentir[205].

Les noms des grands rhéteurs de ce temps se lisent dans les Vies des Sophistes d’Eunape, avec un certain nombre de détails sur leur personne et leur talent. Mais, à vrai dire, ni un Julien de Cappadoce, ni un Apsinès, ni un Prohærésios, ni un Épiphanios, ni un Diophante, ni un Akakios[206], ni d’autres illustrations de même ordre, ne semblent mériter autre chose qu’une simple mention. Nous n’avons rien d’eux, et sans doute il n’y a guère lieu de le regretter. Les seuls, entre les maîtres du ive siècle, qui doivent nous arrêter quelques instants, sont ceux dont les œuvres ont été conservées, en partie au moins. Ils sont au nombre de trois seulement : Himérios, Thémistios et Libanios.

Le moins intéressant des trois est Himérios, qui ne fut qu’un homme d’école, entièrement étranger à la vie politique de son temps[207]. Né à Pruse en Bithynie vers 315, fils du rhéteur Aminias, il fut élevé pour la rhétorique, qui devait étre l’occupation de toute sa vie. Apres avoir fréquenté les écoles d’Athènes, il s’établit comme maître dans cette ville. Il ne la quitta qu’un instant sous le règne de Julien, appelé par ce prince à Constantinople. Dès la mort de son protecteur, il y revint et y reprit son enseignement, qu’il semble avoir continué avec le même succès sous les règnes de Valens et de Théodose, jusqu’à sa mort, en 386. Pendant une quarantaine d’années par conséquent (de 350 environ à 386), l’école d’Himérios à Athènes fut, selon sa propre expression, comme un « théatre », où il donna aux curieux le spectacle de son éloquence. Parmi ses auditeurs, vinrent s’y asseoir, entre 354 et 359, Basile de Césarée et Grégoire de Nazianze : les chrétiens lettrés faisaient presque autant de cas de son talent que les païens.

Ses Discours sont en grande partie perdus. Photius en lisait encore 71, dont il nous a laissé des analyses ou des extraits (Ἐϰλογαί (Eklogai)) ; nous n’en possédons plus que trente-quatre dans le texte original, soit en entier, soit incomplets. Les uns sont de simples amplifications d’école sur des sujets fictifs[208] ; les autres, des œuvres de circonstance[209]. À quelque classe d’ailleurs qu’ils appartiennent, ce qui y manque le plus, ce sont les idées. Personne n’a moins pensé qu’Himérios. L’éloquence, telle qu’il la comprend, tient à la fois de la poésie et de la musique ; poésie toute superficielle, sans force de sentiment ; musique caressante et monotone, qui se contente de charmer l’oreille. En un autre temps, Himérios eût sans doute été poète plutôt qu’orateur, mais il eût été surtout poète de tradition et de métier, combinant habilement des réminiscences en des formes conventionnelles. Nulle trace en lui de dialectique ni de véhémence. Son discours est fait de mythes, d’images, de comparaisons, de descriptions, qu’il emprunte surtout aux poètes lyriques, dont sa mémoire était pleine. Nous lui devons ainsi quelques paraphrases de pièces perdues d’Alcée, de Sapho, d’Anacréon ; et, probablement, nous reconnaîtrions que nous lui en devons plus encore, s’il était toujours possible de distinguer dans ses développements ce qui est emprunt. Par son élégance, par sa mélodie, par les souvenirs classiques dont elle était imbue, cette prose sonore et vide a charme les contemporains. De vrais orateurs, comme S. Basile et S. Grégoire de Nazianze, ont même profité de son influence : ils ont senti, en l’écoutant, la valeur du rythme, du tour aise, de l’expression choisie ; ils ont reçu d’elle, en un mot, cette tradition du style qui avait manqué aux docteurs chrétiens du iiie siècle. Que ce soit donc là, faute de mieux, la louange durable d’Himérios.

Un intérêt plus sérieux s’attache à Thémistios, grand personnage, mêlé aux événements politiques de son temps, et digne de respect, autant par la noblesse de son caractère que par son talent.

Thémistios[210] naquit entre 310 et 320, probablement en Paphlagonie, ou son père Eugénios possédait un domaine. Cet Eugénios, riche et intelligent, s’adonnait à la philosophie et aux lettres : il semble avoir professé avec un certain éclat, pendant une partie au moins de sa vie[211]. Thémistios fut élevé d’abord auprès de lui, et sans doute par lui. Il lui dut le goût de la philosophie et des lettres, un attachement éclairé à l’hellénisme, la modération et la dignité du caractère, enfin le germe de cette éloquence douce, claire, brillante, qui allait faire sa fortune. Parvenu à l’âge d’homme, il voyagea[212]. En 347, il était présenté à l’empereur Constance, auquel il avait l’honneur d’adresser une harangue officielle[213]. Ce fut sans doute vers ce temps qu’il ouvrit école à Constantinople, et des lors la capitale de l’Orient devint son domicile. Son enseignement semble y avoir obtenu un grand succès. Lui-même nous apprend qu’on venait en foule, de Grèce et d’Ionie, pour l’entendre. Un philosophe de Sicyone, nommé Celse, amena un jour à Constantinople un certain nombre de ses disciples, aussi désireux que lui de jouir de son éloquence[214]. Thémistios commentait dans son école les œuvres de divers philosophes ; mais, orateur par tempérament, il prononçait de plus, en mainte occasion, des discours de morale[215]. En 355, lorsque Constance le fit entrer dans le sénat de Byzance, sa réputation était déjà éclatante[216]. Deux ans plus tard, il fut député par ce même sénat pour aller saluer à Rome le même empereur, à l’occasion de son triomphe. À l’en croire, de grands efforts furent faits pour l’y retenir. Il refusa toutes les offres, ne voulant pas quitter sa chère Constantinople. Sa carrière n’en fut pas moins brillante. Il était devenu, peu à peu, un des grands personnages de l’empire. Julien, en 362, lui offrit de hautes dignités, qu’il n’accepta pas[217]. Sous son successeur, Jovien, ce fut Thémistios qui, au nom du sénat, harangua l’empereur à propos de son consulat de 364[218]. Ces faveurs impériales se continuèrent sous Valens et sous Théodose. Ce dernier lui conféra, en 384, le titre de préfet de la ville[219], et lui confia l’éducation de son fils Arcadius. Thémistios dut mourir avant l’avénement de son élève en 395, car il ne nous reste rien de lui qui se rapporte à ce nouveau règne.

Ces indications définissent le rôle de Thémistios[220]. Maître renommé, il fut, en outre, l’orateur officiel de Constantinople, et par conséquent de l’Orient grec. Ce rôle, il le dut à son talent ; mais son caractère lui permit de le remplir avec honneur. En un temps d’adulation, il sut parler aux empereurs avec dignité et leur donner parfois, sous forme d’éloges, d’utiles conseils[221]. Chose plus difficile encore, dans une société déchirée par les discordes religieuses, il se fit estimer de tous, païens et chrétiens. Sincèrement attaché à l’hellénisme, il réclama la liberté religieuse, avec une véritable élévation de pensée.

Il nous reste de lui, d’une part, un recueil de paraphrases sur un certain nombre de traités d’Aristote, d’autre part, des discours.

Les Paraphrases (Παραφράσεις τοῦ Ἀριστοτέλους (Paraphraseis toû Aristotelous)) sont le débris d’un de ses premiers ouvrages. Il nous apprend (23e Disc., p. 355, Dind.) qu’il les avait composées pour lui-même dans sa jeunesse et qu’elles furent publiées sans son aonsantamant. Ellas ambrassaiant probablamant touta l’oeuvre d’Aristote. Celles qui nous restent sa rapportant aux Analytiquas, a la Physique, aux J traités De l’dme, De Ia mémoire, Du sommeil, Das songes, De la divzhation *. Un tel ouvrage ne pouvait viser a 1’originalité. Il ast aisé d’an critiquar la méthoda mama an alléguant qua l’autaur na fait quo délayar ca qu’Aristote avait dit plus fortamant. Mais la concision d’Aristote est souvant obscure, tandis qua l’intarprétation un peu molle de Thémistios est beaucoup plus claire. C’est ancora un mérita qua da nous aider souvant a comprandra una panséo qui sa dérobe; at la livra, tal qu’i1 ast, dénota a coup sor un asprit soupla. pénétrant at lucide.

Mais, si l’on veut connaitre Thémistios, c’ast dans sas discours qu’il faut la charchar. Photius an lisait tranta- six *. Nous n’an possédons plus qua tranta-cinq, qui ont été ratrouvés at rassamblés pau 21 pau ’. Vingt da cas discours sont das haranguas officiallas; las autras sa rapportant ou a das circonstanoas particuliaras ou a das sujats da morala. Tous sont utilas a lira pour connaitre soit las événamants du tamps, soit las hommas at las mmurs, soit l’orataur lui-mama. Parmi las plus intérassants, il faut citar Ia 23** (E0<pw·ri;q), ou Thémistios, répondant a des critiques vraies ou supposées, présente,

1. Las Paraphmses ont été éditéas an darniar liau par L. Spengel, dans la Biblioth. Taubnar, 2 vol., 1866. Spangal a corrigé 1’édition da Patrus Victorius.

2. Photius, cod. 74.

3. Dans la promiéra moitié du XVI’ siécla, on n’an connaissaitqua huit, caux qui iiguraut dans 1’édition da Trincavalli, 1534. _ H. Estianna an publia six autras, an 1562. L’édition da Patau, 1618, an contiant dix-nauf; calla da Hardouin, 1681, tranta·daux. Ang. Mai y a joint, an 1816, la Hap}, mq épxig at la Disc. sur Eugé· p nios. Un tranta·cinquiéma discours (11 Valens) ua nous a été consarvé qua dans una traduction latine. THEMISTIOS 875 sous forme d’apologie personnelle, une sorte de tableau d’ensemble de sa vie; le 21·° fllepi H6; dp;(_·h';), oin il ex- plique comment il a pu accepter de Theodose la charge de prefet de la ville sans dementir les principes de sa philosophie; et, dans un autre genre, le 5°, a Jovien, q sur la tolerance religieuse, dont une partie se retrouve dans le 12°, a Valens; enfin le 19**, a Theodose, sur l’humanite (’E1:E 1-2] Qt).1V0p(•)7€£Q 1-06 abroxpiropo;). ‘ l L’eloquence de Themistios est generalement molle et “ ornee, officielle et academique ; mais elle a de la grece, l de la noblesse, de 1·éc1at, et elle s’inspire de sentiments q eleves, qui lui communiquent par moments une certaine “ force. Son chef-d’oeuvre est le discours a Jovien, plein de saines ct genereuses pensees. La liberte de croyance et de culte est pour l’orateur un don de Dieu : a Celui qui use de violence en matiere religieuse, dit-il, sup- prime la liberte que Dieu meme a concedee. » Et en fait, ajoute-t-il, la violence est sterile, car l’eme s’y de- robe : << Cette loi de liberte, ni les coniiscations, ni les croix, ni les bulchers ne peuvent la detruire; tu peux emprisonner le corps, le livrer meme a la mort; l’ame s’en ira, emportant avec elle sa loi et la liberte de sa pensee, alors meme que la langue aura subi la contrainte *. » De telles paroles font grand honneur a celui qui les a prononcees. Et elles ne sont pas excep- tionnelles chez lui. Toute son eloquence a vise a re- commander l’humanite, la justice et la haute culture de l’esprit. Etant lui-meme sans passions, il a pu garder, en ce siecle de discordes et de mutuelles denonciations, une v sereine impartialite, un peu froide sans doute et sur- ` l 1. 5• Disc., p. 81, Dind.Z ‘O Bbvcpocciywv évéyxqv écpaipairan ·r·};v éEou· · l ciav Ev 6 (mb; avvqeepvgcz. — Kal ·..·oi3vov os) xp·qp.ai·rwv cicpaipcctg, 06 cubic- l src;. 06 itupxafziz tbv v6p.ov m61to·rc Maécaro. dike: rb p.kv c6>p.a 6iEcz.; nal l &‘|TOX‘•'lV£t§, all OGTC0 0lx';|0'iTGL é).EUOépGV [.L£‘€& TOS v6p.ou q ouunepnqalpovca rhv •{v¤3p.·r;v, zi nad ·c·};v ylérrrcnv t·x6s.ac0•£·q. l


876 `CHAP. VII. —L'ORIENT GREG AU VI° SIECLE tout trop amie des discours, mais qui donne a son per- sonnage quelque chose de sympathique. Cette sagesse, grave et douce, nous sommes loin de la trouver également chez son contemporain, Libanios ’ d’Antioche : veritable nature d’homme de lettres, su- jette a s’engouer et it s’irritcr, intelligence vivo et bril- ' lante, sans grande étendue ni force de rétlexion, bel es- prit, mais en {in de compte honnéte, éloquent, applaudi, et o[l`rant, par ses qualités comme par ses défauts, une image assez fidele de la société paienne du temps. Né a Antioche, en 314, Libanios était issu d’une fa- mille riche et considérée '. Ayant perdu de bonne heure son pere, il futélevé par les soins de sa mere et de ses oncles. Quand il eut achevé ses premieres études dans sa ville natale, saisi d’un vif amour pour 1’éloquence, il se rendit a Athenes, en 336. pour s’y perfectionner dans la rhétorique. La, au lieu de s’attacher aux maitres les plus renommés, Epiphanios ou Prohazrésios, il suivit les lecons de l’obscur et mediocre Diophantos qui l’avait circonvenu· habilement. Au reste, il semble avoir fait son education oratoire surtout en lisant et en relisant l les anciens orateurs attiques. Bientot, il fut en état d’ai· der son maitre dans son enseignement, et il professa ainsi a Athenes, en qualité d’adjoint, mais pendant peu q de temps. Apres un court voyage, nous le voyons en 342 1. La principale source, pour sa biographie, est le 1•· Discours q (Bio; inept ri; éauroi réxqql, qui semble avoir été composé en 374 et q complété plus tard. Il y a en outre beaucoup de renseignements A tirer de ses autres discours et de sa. correspondence. Nous avons aussi une notice assez détaillée dans les Vie: des Soph. d’Eunape, son contemporain, et une autre pen étendue dans Suidas (v.At6dvto;; cf. ’Axém¤;). La vie de Libanios a été étudiée de prés par Sievert, Das Leben des Libanius, Berlin, 1868. Voir L. Petit, Essai sur la vie et la correspondence du sophiste Libanius, Paris, 1866 : la vie de Li- banius y est résumée commodément en un tableau ch ronologique, p. 15·18. l


LIBANIOS 877 établi a Constantinople, at la téte d’une école pros- pere. Ses succes lui attirent des envieux : leurs intrigues et leurs calomnies l’obligent a s’éloigner. A l’age de trente-deux ans, en 346, chassé de Constantinople, il va professer a N icée, puis a Nicomédie, 0`l il semble avoir retrouvé le méme succés. Les cinq années'qu’il y passa (346-351) lui laisserent un souvenir plein de charme ; il les appelait plus tard << le printemps et la iloraison de sa vie *. » Toutefois, il revint encore a Constantinople, puis a Athenes, comme professeur public 3 mais en 354., a l’age de quarante ans, étant rentré dans sa ville na- tale, il se décida a s’y lixer. C’est a Antioche qu’il vécut des lors, sous les regnes de Constance, de Julien, de Jovien, de Valens et de Théodose ; il y mourut, dans un age avancé, a une date incertaine, mais en tout cas apres 39l 2. La situation qu’il s’y était faite par son talent était de nature a contenter son ambition. Il était reconnu comme le premier des maitres d’éloquence dans la Syrie grecque; il séduisait tous ceux qui l’approcbaient par une souplesse caressante °. Les chrétiens meme subis- saient son influence littéraire; parmi ses disciples il put compter le jeune Jean, qui allait devenir, sous le surnom de Chrysostome, le plus grand orateur de l’U- rient grec. D’ailleurs, loin de s’enfermer dans son école, il se mélait a tout. ll adressait des discours aux grands personnages, aux empereurs; il traitait les affaires de la ville, se faisait, selon les circonstances, son patron, son panégyriste, son conseiller, son défenseur; il écri- vait sans cesse et. a tout le monde, pour demander, recommander, remercier, complimenter. Tout ce que i. l•’ Disc. I 105 mzvzb; Sv Bc6£wxa xpbvou Zap il Ewa;. 2. Lettre 941, adressée a Titianos, consul de cette année. 3. Eunape, Libanios, p. 495, Didot I O·56¢`¤¢ rdiv mallzyfvrwv Anéaviep ml ¤··.av0uc·£cz; ciEtw0iv·:wv ci·m`i).0cv &'6v·pu.·0;, et t0ut ce qui suit.


878 CHAP. VII. —L’ORIENT GREG AU IV° SIECLE les institutions de ce temps comportaient d’activité poli- tique, il le déployait. Son crédit, encore naissant sous Constance, devint tres grand pendant le court regne de Julien, qui professait pour lui des sentiments de vérita- ble amitié *. Si Julien avait vécu, il ent été presque im- possible que Libanios ne prit pas une autorité durable. Leurs idées et leurs sentiments s’accordaient en tout. Aussi la mort imprévue du jeune empereur fut·elle pour lui un coup des plus cruels; il le pleura comme ami et comme défenseur de l’hellénisme’ 3 ses plus cheres espérances disparaissaient avec lui. Toutefois, il ne cessa pas d’etre en haute consideration aupres de la cour. ll avait regu de Julien la dignité honorilique de questeur; suivant Eunape, un de ses successeurs lui olfrit le titre de préfet du palais, qu’il refusa. Son in- fluence et son renom lui suflisaient. D’ail]eurs sa santé était mediocre; des ehagrins privés attristaient sa vieil- lesse, et peut-etre aussi un certain découragement, dn au sentiment du déclin de ce qu’il aimait, le détournait- il de la vie active. Mais, de meme qu’il avait patronné Antioche aupres de Julien irrité, il intervint encore, en 387, dans la crise terrible qui faillit attirer sur elle la l vengeance de Théodose. l Libanios avait beaueoup écrit °; sa réputation se per- pétua chez les Grecs de Byzancc el empécha que ses oeuvres ne disparussent comme tant d’autres. Nous en p possédons encore une tres grande partie. Celles qui sont purement scolaires ne peuvent etre que signalées ici *. Ce sont des Déclamations (Melérau.); des Modéles d’e.rercices préparateires (IIp¤~{u;;.v¤tc{4.airuv l 1. Voir, dans la corresp. de Julien, les lettres 3, 14, 27, H, 72, 74. 2. Disc. 17, p. 520 R. 2*0 eurloii 1r£v0ou; ép.05, roiro pev zbv Bacnlic p.rr& rdw 5i).).wv Opqvofwroc, roGro ek rev éruipdv rs xm`: gpilev. 3. Disc. il, p. 275, Reiske: Ilhiara ee rciw viv Gvrwv cuyypdppara nznomxai;. L. Elles ferment tout le quatriéme volume de l'édition de Reiske. l l


··.:ap¤t~{yé>.y.wrx, fables, récits, chries, sentences expliquees, eloges, blames, comparaisons) 3 des Et/zopées (’H0owott°an ou discours de personnages dans certaines si- tuations dramatiques) 3 des Descriptions ( ’Excpp¤icst;). Bien de tout cela n’atteste une originalité quelconque. Au i meme groupe, on peut rattacher ses travaux critiques sur Démosthene, consistant en une Vie de l’orateur et en arguments (`Y·n:o9éosig) qui indiquent l’occasion et le sujet de chaque discours 3 ecrits sans prétention, mais fort utiles, dont le mérite est surtout de donner, sous une forme un peu seche, des renseignements precis.

L’oeuvre oratoire de Libanios comprend soixante—cinq discours, parmi lesquels un tres petit nombre seulement roulent sur des sujets fictifs, quelques-uns sur des lieux communs de morale, tandis que tous les autres se rapportent a des evénements contemporains. Entre les premiers, citons sans nous y arreter l’Apologie de Socrate (Disc. 52) et le Discours contre Esc/zine pylagore (Disc. 64), compositions qui rappellent la maniere d’.·Elius Aristide 3 puis les discours genéraux Centre le bavardage, Sur favidité, Sur la rfc/zesse, etc., simples amplifications d’école. Ce qui est vraiment digne d’interet, dans cette collection, ce sont les discours relatifs aux choses du jour. Les uns nous font connaitre les mceurs des écoles, les rivalites des maitres, les passions des dis- ciples; d’autres nous donnent le spectacle de la vie 3 ils nous représentent quelques-unes des grandes villes grecques d’Orient, leur aspect, leur population, leurs agitations 3 presque tous nous permettent de voir a l’o2u·

i. Ces ecrits sur Demostliene ne se trouvent pas dans l’édition citée de Reiske. Ils nous ont été conservés par les mss. de Demos- thene et figurent dans presque toutes les editions de 1’orateur. La Vie de Démosthéne et les Arguments formaient un tout, qui fut compose sur la demande d’un certain Montius, proconsul, et lui tut dedie (voir le debut de la Vie: Westermann, Btoypéqme, p. 293). l l 880 CHAP. VII. —L°ORIENT GREG AU IV° SIECLE l vre l’administration impériale, et plusieurs éclairent assez vivement la physionomie de quelques-uns des empereurs de cc temps. Mentionnons surtout : l’EIOge d’Anti0c/ze (11° discours), pour la curieuse description qui en forme la derniere partie; le 16° discours, sur ` 1’oH`ense faite A l’empereur Julien; le t7° et le 18°, rela- , tifs A sa mort ('Erci 'loulmvqi pnovqidia, ’E·m·r:i<pv.o; E1:}. . Iou).tazvq>); le 2° et le 65% on) il repond A des critiques q pcrsounelles (llpog coin; Bcnpiw xfrrov zalécctvrctg, Ilpeg A 1-ob; ei.; 1-.:ou$siazv other alvcocxcbrcrovraql ; les 19** et 20° l adresses A Théodose, A propos dos désordres d’Antioche; enfin le 28° (llspt ·1·&'>v tepdw), dans lequel il proteste au- pres du meme empereur contre les destructions de sanctuaires paicns, qu’il impute au fanatisme des moines. Toutes ces harangues sont de premiere importance pour 1’histoire du 1v° siecle ; mais, parmi celles que nous ne pouvons meme nommer, il n’en est pas une qui, A cet égard, n’ait sa valeur. A cette serie de discours, il faut joindre une ample l correspondance, non moins curieuse '. Elle se com- J pose do plus de seize cents lettres Z, adressées A des personnages de toute sorte, paiens ou chrétiens, empe- reurs, préfets, rhéteurs, philosophes, éveques, ct tou- chant Atoute sorte de sujets. On y voit Libanios s’oc- cupant des interets de ses amis ou de ses concitoyens, exposant leurs demandes, s’entremettant pour eux, donnant des avis, distribuant des éloges ou des remer- ciements. Et au spectacle de cette activite interessante par elle~meme, s’ajoute celui de la société contempo- raine, qui revit IA sous nos yeux. 1. Spécialement étudiée rar L. Petit dans 1’ouvrage cite plus hagltlhactement 1607. On y joignait autrefois 400 lettres en latin, censées traduites du grec, qui ont été reconnues pour une inven- tion de 1’humAniste Fr. Zambeccari (R. Foarster, Franc. Zambeccari und die Brie/'c der Libanius, Stuttgard, 1876). 5 l


LIBANIOS 881 Soit dans ses discours, soit dans ses lettres, Libanios se revele comme un homme droit, obligeant, actif, qui aurait pu, dans un autre milieu, jouer un tres grand rele. Son malheur fut d`etre en opposition avec le mou- vement de son siecle. Celui-ci se detachait de plus en plus du paganisme, et, par une consequence naturelle, _ le gout des etudes profanesy perdait de sa ferveur. Lui, 1 au contraire, profondement imbu d’hellenisme des son { enfance, et tout adonne e l’admiration des grands ecri- Q vains grecs, nc pouvait comprendre qu’on ne trouvat pas en eux le meilleur ideal *. S’il n’avait pas d’animo- IQ site contre les chretiens eux-memes, dont bcaucoup ;. etaient ses amis, le christianisme, comme doctrine, lui semblait une impiete, et, comme forme de societe, une i demi-barbaric. Non seulement il lc voyait avec dou- leur renier les dieux que la plus noble portion de l’hu- ` manite avait adores pendant tant de siecles, mais il s’inquietait et s’affligeait de cet ascetisme qui tendait e ·· ‘ deprecier tout ce qui embellit la vie, l’art, la poesie, l’e- V loquence, et par consequent les plus brillantes facultes de l’esprit humain. Les moines, dont le nombre grossis- - sait sous ses yeux, lui etaient cn horreur, comme des ennemis de la civilisation. D’ailleurs, son intelligence n’etait pas assez etendue pour qu’il put saisir ni les causes profondes ni la force du mouvement dont il etait temoin. Comme Julien, il l’attribuait e des circonstan- ces secondaires, il croyait e l’efficacite des petits moyens q pour_le combattre, et il etait d’autant plus attriste de voir les empereurs le favoriser. Le declin des etudes le “ peinait tout particulierement '. Mais il se sentait impuis- 1. Pour les idées religieuses de Libanios, consulter surtout Disc. 42 (Ei; ’Ieu1u1vbv anlroxpcizopa Gnazov), i3 (Hpoaqawvmcxbg ’Iou)ucm§»), 17 (E1:} ’IouX¢av¢§ uovepeia), et 28 ("!'·u&p rdw iepdiv). 2. Disc. 3, Hpe; mia; venue nep} rei} kbyou. 29, ‘T1:ep ·:6w gimépiqv. 32, I Hpb; ·:&; 10*5 1:¤.¢6aywyo§{31acq>nu£a;. 43, Hep} ·:G‘»v ¢uv0·qxd‘>v. 59, Hpb; I ‘ZOlJ§ V‘0U¢ Rlpl 705 ‘I.'é7!`qTOC• ' Hist. de la Litt. grecque. — T. V. 56 j


882 CHAP. VII. — L°ORIENT GREG AU IV° SIECLE sant; et son talent qui, en d’autres temps, se fut employe l utilement a agir, se dépensait assez vainement a signa- N ler le mal et a le déplorer. Du moins, il sut, meme dans ces circonstances, se faire un noble role comme defen- seur d’Antioche aupres des empereurs, comme patron 1 des faibles, comme dénonciateur des abus ‘. En un temps ou ceux qui savaient parler n’usaient guere de la parole que pour se faire applaudir, cette activité sérieuse l lui fait grand honneur. Il cut le mérite, lui, pa‘fen et so- l phiste de profession, de remplir ainsi l‘of{ice que ses collegues laissaient trop volontiers aux évéques ; et l’autorité que ceux·ci devaient en partie a leur carac- tere ecclésiastique, il la rcvendiqua pour 1’éloquence, au nom du droit et de 1’humanité. S’il faut maintenant apprécier chez Libanios le talent littéraire, nous devons reconnaitre d’abord que les vraies qualités dc l’orateur sont médiocres en lui. I1 ne sait pas dégager les grandes idées d’un sujet, il n’a ni dia- lectique vigoureusc ni passion soutenue, il n’est ni en- trainant ni émouvant. Elevé dans l’école, il demeure sophiste dans les causes les plus sérieuses 2. Il s’attache aux détails, se plait aux menues inventions, et fait va- loir ses graces avec une coquetterie fastidieuse, beau: i coup moins sans doute que tel de ses contemporains, mais beaucoup trop encore pour notre gout. Ce sont la, chez lui, les défauts du temps. Il en a d’autres plus personnelsz sa phrase, trop chargée, capricieuse, de- vient parfois embarrassée 3 ses expressions, prétentieu- ses et d’une composition affectée, sont loin d’étre tou- 1. Disc. 15, I]ps¤·6a·.a·m¢bc npb; ’l0u).zcxv6v ; 16, Hpb; ’Av:¤0xéa; mpi ri; 105 {3<x¤·O.éw; 6py·?]¢; 19. Hpb; ®a056¤·nov Bactléa mpi -6;; ¤·1:¤i¤·sw;, etc., et encore I 45, Hep`t ·:¢Bv §a¤·p.wrd'w; 47, Hep`: ·:¢i'>v npocracubv; 49, Hepl ·:6>v ciyyapsubv; 51, Ka·r& ·:G>v ·n:po¤·e6psu6v·:wv rot'; Hpxouct; 53, Kari: reiiv simévrwv; 55,I1api rein dpxdiv. , 2. Il avait une admiration particuliére pour }Elius Aristide, qui R fut toujours un de ses modeles préférés. Voy. Disc. 63. l l


LIB ANIOS 883 · jours claires; ses périphrases, ses allusions, ses preten- dues éléganees, qui consistent a éviter le mot propre ou a orner des choses qu’il juge trop simples, augmen- tent Pobscurité de sa pensée *. Mais, en faisant la part tres large a la critique, on ne peut nier qu’il n’ait de 1‘esprit, de l’imagination, des idées lines, des inventions T ingenieuses, et meme, en beaucoup de passages, une incontestable sineerite d’accent. Dans la satire, il ne · manque ni de franchise, ni de trait; dans l’éloge, lors- qu’il est inspire par le patriotisme ou par l’amitie, il sort parfois de la banalite. Sa grande connaissance des auteurs classiques lui donnait en outre une reelle auto- rite d’écrivain 2. Nul ne connaissait mieux que lui De- mostliene et les orateurs attiques. ll avait étudié, avec un goint presque aussi vif, les poetes, les historiens, les moralistes 3, et, grace a cola, sa langue paraissait in ses contemporains ollrir le spectacle d’une richesse, d’une i varieté de nuances, et en meme temps d’une pureté qu’ils admiraient. 5 Cette admiration a subsiste at travers toute la période byzantine. Libanios demeura pour les Grecs du moyen- age un des représentants de l’6loquenco classique. Per- sonne, a coup sur, ne pourrait songer auj0urd’hui a le maintenir en ce rang. Mais, parmi les paiens de ee temps, c’est encore un de ceux dont l’étude otfre le plus d’intéret ‘. g 1. Pbotius, cod. 90 I Holler pév éniaxoriiwv napsv6·}pc¤u;, Zvna 6'&;p¤u• H pics: xc?. rot`: aivayxaicu, 2. Photius, ibid. Z T& 6’ Ella év coerce; xxveév écn aca`: c·ci0p.·q 7.6you I &rnxo·'5. 3. Eunape (Libanias) note des emprunts it Pancienne comédie. ` 4. I1.nous manque encore une edition critique de Libanios, qui, I une {018 publiée, pourra donner lieu a dwerses sortes de travaux.

'I l


E' ` l l 884 cnap. VII. - 1.’oa1EN·r came AU IV° sracmz i l III i Cette eloquence, mediocre en somme, est encore su- perieure a Vhistoriographie du meme siecle. Car ceIle—ci a les memes defauts, qui sont plus contraires a sa vraie ~ nature qu’a celle de l’éloquence, et elle n’a pas les me- l mes qualites. l Les grandes actions de Constantin semblent avoir ete uu N des sujets preferes des historiens rheteurs. Praxagoras, p d’Atlnenes, Bémarchios, de Cesaree en Cappadoce, avaient i raeonte sa vie ‘ 3 un autre Cappadocien, Eustochios, l raconta celle de son fils aine Constant ’·. A pres Constantin i et ses tils, Julien eut aussi ses panegyristes, tels que Magnus de Carrhes, Eutychianos de Cappacloce 3, et eu- fin Eunape de Sardes, le seul d’entre eux qui merite d’etre distingue ici *. Ne vers 346 5, Eunape fut en Asie, dans sa jeunesse, le disciple du philosophe neoplatonicien Chrysanthios. que Julien fit grand pontife de Lydie en 362. Sous son influence sans doute, se developpal’attachement passionne qu’il ne cessa de professer pour le polythéisme, et aussi sa devotion étroite et superstitieuse. De 362 a 366, il 1. Photius, cod. 62; C. Muller, Fragm. Hist. Gr., IV, S. — Sui- (IRS, BT}|.|.épz%0(• 2. Suidas, E6c1·6X¤o;.* 3. C. Muller, Fr. Hist. Gr., IV, 4. 4. Mentionnons également Aristodéme, d’époque inconnue, dont on a retrouvé quelques pages. il y a une trentaine d'années (C. Miiller, Fr. H. Gr., t. V. p. XXII et l'art Aristodemos dans Pauly·Wissowa). Ces pages sont un résumé de Vhistoire de la Gréce au v• siécle avant J.·C. C’était probablement un livre de vlasse, ou les étudiants en nhétorique apprenaient ce qu’ils de- vaient savoir. 5. (Yost a Euuupo 1ui·mémo quo nous dovons oo que nous savous de sa vie. Il parte fréquemment de lui dans ses Vies des Sophistes. Voir la notice de C. Miiller, Fragm. Hist. Gr., IV, 7. l l


étudia la rhétorique à Athenes dans l’école de Prohærésios. Puis, en 366, il revint l’enseigner a son tour dans sa ville natale. Le reste de sa vie nous est inconnu, mais nous savons qu’elle se prolongea jusqu’au dela de 414.

Son principal ouvrage était une histoire contemporaine, destinée e faire suite e celle de Dexippos ‘. Elle commencait à la mort de Claude Il en 270, et l’auteur put la continuer jusqu’a l’année 4-04. Cette période de cent trente-quatre ans était répartie en quatorze livres. Mais le premier embrassait a lui seul quatre·vingt-cinq ans, jusqu’a l’avenement de Julien : ce n’était donc en réalité qu’une introduction; le récit détaillé commencait avec le regne de ce prince, auquel cinq livres entiers étaient consacrés. Ecrire l’éloge de Julien, voila ce qu’Eunape s’était propose surtout *. Les fragments qui restent de son oeuvre n’en donnent qu’une idée tres incomplete °. Mais on ne peut douter qu’elle ne manifestat une tendance de parti tres prononcée. Paicn militant, Eunape jugeait lcs hommes et les choses au point de Vue d’une croyance passionnée *. Sa rhétorique ampou- lée faisait ressortir la médiocrité naturelle de son es- prit. La substance de ses récits a passé dans ceux de Zosime, qui n’a fait souvent que les abréger °.

1. Photius, cod. Tl. Fragments dans C. Muller, Fragm. Hist. Gr., IV, et dans Dindorf, Hist. Gr. min., I, p. 205.

2. Photius, pass. cité I Tb vii; icropiaq cz·5·c¢§ ci; 16 ixalvou éyxéutov cwubév tEenov·f;0·q. Quand Eunape arrivait au récit de ses actions (Debut du I. II), ildisait Z apéprrcn be tv1:¤¤0¢v 6 Mya; ie’ 8vmp iepéprro {E épgiqc, nai civczyxciln Ya év rot’; Ypyotc év6¤¤¢tpl6uv ebgnsp ·n ·n:p6¢ wbrbv ‘p¢|I‘!I‘RbV ‘|!I‘I!0V06‘IdC•

3. G. Muller, Fr. Hist. Gr., t. IV. P. il·56. Dindorf, Hist. Gr. min., t. I.

4. Sur beaucoup de points, Eunape avait pu d’ailleurs etre bien informé; il avait mis Q profit les commentaires de Julien 1ui·méme . et les notes d’Oribasios, le médecin et ami de l’empereur (fr. 8 et 9); il avait souvent le mérite de dire ce que les historiens chrétiens ont omis par un esprit de parti contraire au sien.

5. L’hist0nre d’Eunape parait avoir été soumise plus tard A une ?


i b86 CHAP. VII. — LXORLENT GREG AU 1V° SIEGLE Outro cette grande histoiro perdue, Eunapc écrivit, l au co mmcnccment du v° sieclo, sous le titre de Vies dc l P/zilosop/zes et de Sap/zistes, vingt-trois biographies que nous possédons encore. Ce sont celles des principaux representants de l’ecole neoplatonicienne, ses mailres R ou ses amis, et d’un certain nombre de rhetours du i temps : Plotin, Porphyre, Jamblique, ./saésiss, Maxime, Priscus, Julien de Cappadoce, Prgohaeresios, Epiphanios, Himerios, Libanios, Oribase, Chrysanthios, etc. Bien que i nous devious a ce livre quelques informations qui ont l leur valeur, il faut dire nettement qu’il n’y a la ni cri- l tique, ni composition, ni style. Des commérages confus, q une credulite superstitieuse poussee jusqu’a l’absurde, ~ un jargon de rhetorique insipide, des hyberboles pueri— les, des partis pris evidents, des digressions incessantes: q veritable collection des defauts de l’esprit du temps, q qu’on ne saurait imaginer plus complete. Compare A i Eunape, Philostrate l’Atl1enien parait un écrivain de valeur. L’auteur se revele la, plus encore que dans son histoire, avec sa ferveur de neoplatonicien beat et ses affectations insupportables de sophiste. Le dernier ecrivain de ce groupe, Olympiodore, de Thebes en Egypte, appartient plus au v° siecle qu’au iv° ’. Mais il est difficile de le separer d’Eunape, dont ilu. continue l’oeuvre historique. ’l`out ce que nous savons de lui, c’est qu’il exerca des charges sous Arcadius et Theodose ll. Son histoire, dédiee ace dernier empereur, faisait immédiatement suite a celle d’Eunape et s’éten- dait jusqu’a l’annee 4-25. Elle ne comprcnait donc que revision qui eut pour but d’en faire disparaitre les passages les plus oifensants pour le christianisme. On s’explique ainsi que i Photius parle de deux editions, dont une montrait une hostilité plus accusée. 1. Phot., cod. S0. C. Muller, Fr. Hist. Gr., t. IV, p. 57; Dindorf, His!. Gr. min., t. I, p. 450. l


LA PHILOSOPHIE 1 JAMBLIQUE 887 ` vingt ans. C’était en réalité une série de notes : Zosime H l’utilisa comme il avait utilisé celle d’Eunape pour la , période antérieure. i IV 'landis que la sophistique faisait l'éducation de la rf, jeunesse et occupait les loisirs do la société, la philoso· phie continuait at exercer une action profonde sur la ‘J . plupart de ceux qui résistaient encore au christianisme. if L’école néoplatonicienne, apres Porphyre ot les au- ¥’:‘ tres disciples immédiats de Plotin, s’était adonnée de plus en plus aux fantaisies d’une théologie toute mysti- ._ que *. Elle est surtout représentée, dans la premiere 5 moitié du 1v° siecle, par un homme étrange et mal ii connu, le << divin » Jamblique, de Chalcis cn Syrie, re- j. veur enthousiaste et métaphysicien subtil, adoré do ses j` disciples comme un étre surnaturel, opérant des prodi· ges, commandant aux démons et conversant avec les dieux 2. Né dans la {in du ni° siecle, vers 280, Jambli- g que suivit dans sa jeunesse les lcgons d’Anatolios, puis 'ii celles dc Porphyre, probablement a Athencs. ll revint R ensuite on Asie; et sa vie, dont nous ignorons les dé· _ = tails, parait s’étre passée en grande partie dans son _ -. pays, a Chalcis, ville de la Syrie supérieure, au S. E. d’Antioche. C.’est la du moins qu’Eunape, son biographe, nous le représente, entouré de ses {ideles, et dogmati- it sant, au milieu d’eux, comme un hiérophante. Si l’on ` ri acceptait entierement son témoignage, Jamblique serait j` L Ifour 1’étude de ce mouvement d’idées, consulter les histoires Lle`l’Eco1e d’A1exandrie citées plus haut, et Zeller, Ph. d. Griechen, l 2. Sur Jamblique, notice d’Eunape dans les Vies des Saphisles, ·* une des plus vides et incohérentes du recueil; quelques lignes de _ Suidas, ’Iaip.6).nx0; Ercpo;. i


•- l l l 888 CHAP. VII. —L’OBIENT GREG AU IV° SIECLE mort un peu avant Constantin, vers 335 environ ’. Mais . il semble qu’il y ait la une erreur du biographe. Car nous avons des lettres de Julien a Jamblique, qui pre- sentent tous les caracteres de l’authenticite, et Julien, comme on le sait, naquit seulement en 331 2. ll est donc probable que la vie de Jamblique s’est prolongee jusque vers le milieu du siecle. Mais son ecole parait s’etre dispersee vers la fin du regne de Constantin ; et le mai- I tre lui-meme, devenu sans doute suspect au christia- nisme intolerant de Constance, so tint des lors dans la retraite et dans le silence. Tout absorbe par ses speculations, Jamblique ne se piquait pas d’etre ecrivain. Il jetait ses idees sans souci d’elegance, ni meme de correction. Ce n’etait d’ailleurs p rien moins qu’un penseur original, sa principale preoc· l cupation etant d’adapter les doctrines de ses devanciers N aux besoins de sa devotion. Une serie d’ecrits, assem· l bles en sept livres, se rapportaient a la philosophie de Pythagore (2UVCZ.*[O]">;.T(?)V·HU01'k’OP€€¤)V 8¤·yp.¤i·c·wv); nous en possedons encore cmq livres, Ce sont : le T razté de Ia l vie pythagariquc (Hspt ·cc>6 Hu6<xy<>ptx¤$ Bien) 3 ; l’E.z·- hortation d la philosophie (Hporpexrtzeg si; cp•.`l.o¤·0q>£¤w) 1; 1. Eunape, Vies des Philos., Aidésios, p. 461-62, Didot. 2. On admet communément que ces lettres sont adressées a un ` autre Jamblique, neveu du premier : voir, pour la bibliographic de la question, E. Zeller, ouv. cite, p. 679, note 2. Mais Zeller a tres justement fait observer que cela est impossible et que le per- sonnage désigné dans ces lettres ne peut etre que l’oncle ; il a con- clu de la que les lettres n’étaient pas authentiques. Elles ne me . paraissent pas se preter a cette opinion. J’aime mieux croire qu’Eunape, fort indilferent a la chronologie, s’est trompé sur la . date de la mort de Jamblique. Gelui-ci d’ailleurs, apres la disgrace p et le supplice de son disciple Sopater, dut se faire oublier le plus possible. 3. Publié par Kiessling, Leipzig, 1816, et par Westermann a la suite du Diog. Laérce de la Bibl. Didot, Paris, 1850. _ 4. Jamblichi Protreplicus, ad ildem codic. Florentini edid. H. Pis- ' telli, Bibl. Teubner, Lipsiw, 1893. l · {


LA PHILOSOPHIE1 JAMBLIQUE 889 le Traitésur la science mat/ze'matique en ge'ne’ral (llspi rh'; xctvii; p.¤t9·ny.¤t·mi·?i4 €m.c·ci;y.·n;) ¤ ; 1’Intr0ducti0n arithmeti- que (’Ap•.0p.1z·m<.·}; eic·1—{u>y·h, ou mieux Ilapl 1.*7;; Ntxopéxou atp•.9y.·n·rv.z·7]; eisxyuyi;) 2 ; la Théologie de I'Arithmétique (T6; 9a<>'>.oyo6p.av¤t ri; oipv.9y:n·rv.z.·7;’;) 3. Un autre grand ou- vrage, qui parait avoir formé une trentaine de livres, avait pour objet la T he’0l0gie chaldaique (X¤O.3a‘cx·}; Oeolwyiet), dont Jamblique prétendait faire une des sour- . ccs principales de sa doctrine : il ne nous en reste rien. — De son écrit, tres important, Sur l’dme (llephimygiiq), subsistent seulement les fragments assez étendus qui figurent dans les recueils dc Stobée et de Jean de Da- mas. Nous savons en outre qu’il avait composé des Commentaires sur Platon et sur Aristote, entierement perdus, et plusieurs autres ouvrages encore, parmi les- quels les plus notables étaient, d’une part, un écrit Sur les dieux, probablement celui dont Julien s’est ins- piré dans son discours au Soleil-Roi, de l’autre, une Apologie des idoles (Hept &~,·¤0.y.¤i·rwv), dont Photius ana- lyse le contenu (cod. 215), et qui fut réfutée au v1° sie- cle par l’éveque d’A1exandrie, Jean Philoponos. Plusieurs des ouvrages conservés présentent, comme on le voit, un caractere singulierement technique; ils sont faits de considerations mystiques sur la science des nombres. D’autres, comme l’E.z:h0rtati0n, n’offrent guere qu’un assemblage de morceaux empruntés a di- vers écrivains et paraphrasés dans des vu es d’édiiication. Ceux qui appartiennent le plus 21 leur auteur, comme la Vie pythagorique, sont sans mérite littéraire : la forme l en est banale, le style diifus, la composition molle et i 1. Jamblichi de communi mathematica liber, ad iiclem cod. edid. i Festa, meme collection, Lipsise, 1891. l 2. Jamblichz in Nicomachi arithmeticam introductionem liber, ed. H. y Pistelli, meme collection, Lipsiee, 1892. 3. Theologumena arithmeticae, edid. Ast, Lipsiaa, 1817. l l l a el


l l 890 CHAP. VII. —L’OBIEN'I‘ GREG AU I'° SIECLE l fastidieuse ; nulle critique; un ton de panegyrique, une credulite superstitieuse et puerile. Si Jamblique inte- < resse neaumoins1’histoire litteraire, c’est uniquement parce qu’i1 represente, mieux que personne,l’etat d’ame q d’une partie de ses contemporains, Nous voyons en lui l l`hellenismc devenu une religion exaltee, dont les [ide- les, de plus en plus detaches des interets terrestres, vi- vent en plein surnaturel. La foi l’emporte en eux sur la raison; ils demandent at la revelation divine ce qu’ils n’attendent plus de la recherche; ils s’adonnent avec une ferveur etrange at la divination et a la theurgie; ils sont en commerce avec les bons demons et en guerre avec les mauvais. De plus en plus, leur esprit perd le contact de la realite, pour se laisser aller a des specula- l tions extravagantes. J amhlique realise l’idee de dieu en q une serie iniinie d’etres imaginaires, de triades super- i posees et emmelees, et ses disciples acceptent tout cela l sur la foi du maitre. On ne sait plus et on ne se soucie plus de savoir quelles sont les conditions de la demons- tration et lcs caracteres de la verite ; la raison a perdu sa i force. En revanche, Vimagination et la sensibilite sont i excitees d’une maniere maladive. '1`out attesle un de- rangement intime de 1’equilibre mental, qui est surtout manifeste chez lcs mieux doues. i

 Nulle part cela n’apparait plus clairement que dans

r un opuscule longtemps attribue a Jamhlique, l’ecrit Sur

- les mystéres, qui ne semble pas etre reellement de lui,
mais qui provient certainement de son ecole ‘. L’objet

i 1. Le vrai titre de cet écrit est Réponse du maitre Abammon d Ia r letlre de Porphyre at Anébon et solution des douies qui y sont propose': · (’A6&p.p.wvo; 6r.6¤c·x¤i).ou npbc div Hoptpupiou npb; ’Avs6¢}» énimolhv d1t6xp¢· cnq xai rdiv év aforf; d1top·qp.¤i1·wv least;). Zeller, Phil. d. Griechen, t. V, t p. 715. Editions; voir Gale, De mysleriis 1Egypti0rum, 1678; Partey, Jamblichi de mysteriis Iiber, Berlin, 1857. l


PSEUDOJAMBLIQUE 891 de cet écrit est de répondre aux doutes que Porphyre, dans sa Letzre d Azzébon, avait autrefois exprimés au sujet de la théurgie. Pour 1’auteur, non seulement les communications avec le monde surnaturel qui nous eu- velo ppe sont possibles et certaines, mais elles doivent etre la grande affaire des ames religieuses. Aussi, apres q avoir fait connaitre ce monde invisible, tout peuplé de l dieux, de heros, de demons, d’anges et d’archanges, il l _ enseigne par quels moyens on peut entrer en ;relations avec tous ces etres, quels signes mystérieux ou quelles operations ont pouvoir sur eux, quelle est la valeur spe- ciiique des formules, des noms, des rites de purification et d’expiation. Tout cola en soi est aussi étranger que possible ala littérature, mais rien n’éclairc mieux le fond de sentiments et de croyances dont toutes les oeu-· vres littéraires du temps portent la trace. lnutile maintenant d’énumérer les principaux suc- cesseurs de Jamblique a travers le 1v° siecle. Aucun d’eux ne semble s’etre signalé par une tentative vraiment per- sonnelle. Laissons e l’histoire de la philosophie les noms cle Theodore d’Asiné, d'.#Edésios, d’Eusebe et d’Eustathe, de Maxime et dc Salluste, do Chrysanthios et de Priscos *. Chez tous, la philosophic religieuse pré- domine sur l’esprit_de recherche, mais rien de ce qui subsiste de leurs oeuvres ne mérite d’etre cite ’. Un temps ou la raison se montrait si altérée ne pou- vait etre tres favorable aux sciences. Compilations et · commentaires, voila, 21 peu pres, toutc la littérature scientifique du iv° siecle. 1. voir Zeller, Phil. d. Gr., r. V. 2. Mentionnous pourtant 1’opuscule de Salluste, Sallustii libellu: dc diis el mundo, gr. et lat., ed. J. C. Orelli, Zurich. 1821. Ce Sal- luste est probablement 1’ami de Julien, consul en 363. Voir Zeller, Phil. d. Griech., t. V, p. 734, note 2.


Dans les sciences naturelles, le seul nom a citer est celui du médecin Oribase de Pergame, qui fut un des amis particuliers de l’empereur Julien 1. Son Encyclopédie médicale comprenait, sous sa premiere forme, 70 livres (’Iot·rpv.>c63v cuvayu>~{63v `E€8oy.11xov·rai€v.€)iog); il la réduisit plus tard a 9 livres. De cette immense compilation, une partie seulement est venue jusqu’a nous. C’est le plus ample recueil de documents sur la médecine grecque; ce n’est pas UH0 ceuvre qui révele un esprit original ’. — Des écrits d’Apsyrtos de Pruse sur l’art vétérinaire et de Vindonios Anatolios de Bérytos sur l’agronomie, il ne nous reste que des extraits ou meme de simples traces °. C’est assez d’en faire mention. Dans les mathématiques, il y eut alors quelques maitres estimés, surtout a Alexandrie. Le seul qui ait encore une certaine notoriété est Diophante, dont l’Arithmétique nous a été en partie conservée 1. Paulos, Pappos et Théon ne sont plus connus que des spécialistes 5.

1. Suiclas, ’Opu6¤i¤·w;; Eunape, V. des Soph. Cette derniére notice est une des plus intéressantes du recueil. Oribase, exilé sous Valens, vécut quelque temps chez les barbares.

2. Une partie de l’ ‘E66¤p.·qxov1·éB•6).o; nous a été transmise par le moyen age; d’autres parties ont été retrouvées et publiées de notre temps. (Euvres d•Oriba.se, avec traduction, par Bussemaker et Daremberg. 6 vol., Paris, 1851-76.

3. Suidas, "Aq»up1:o;; E. Sprengel, De Apsyrto Bithynio, Halle, 1832. Cf. Ihm, Prolegom. in novam Pelagonii artis veterinariae editionem, Halle, 1832. — Sur Vindonios, Photius, cod. 163 ; art. de Wellmann dans Pauly-Wissowa, Anatolius. Fragments dans les Geoponica de Nicolas, Leipzig, 1781.

4. Diophanti opera omnia, ed. P. Tannery, 2 vol., Leipzig, 1895.

5. Paulos, Eteaywyh et; dpi &m·:•xeep¤·m¤3v, éd. de Schato, Wittenberg, 1586. — Pappos, Euvaywyiq p.a6qpa·;mi, Pappi Alexandriniquz supersunt, éd. F. Hultzsch, 3 vol., Berlin, 1875-78. —Théon d’Alexandrie, Comment. sur Plolémée, éd. Halma, 3 vol., Paris, 1821-23 ; Scholia in Aratum, dans l’Aratus de Buhle. J ULIEN 893 V Au milieu de ces pales figures, celle de l’empereur _ Julien se detache avec un tout autre relief. Par son education et par ses gouts, il tient A la fois A la sophis- tique oratoire et A la philosophic de son temps. Et pourtant, il n’est, A proprement parler, ni un sophiste ni un philosophe. D’une part, sa haute situation l’eleve au dessus de l°ecole et l’oblige Avoir les choses d’un point de vue plus pratique. De l’autre, lalutte on) il est engage avec les tendances de son temps met en jeu tout son ca- ractere et revelc l’homme dans l’ecrivain. On peut l’ai- mer ou le hair, mais il est difficile de le considerer avec_ indifference. Et cc qu’il y a d’ailleurs en lui`d’obscur, l d’énig1natique, ou meme de mysterieux, contribuc en- , core A augmenter cet interet 1. Ne A Constantinople en 331, Flavius Claudius Julia- nus etait fils de Julius Constantius, un des freres de l’empereur Constantin. A la mort de celui-ci,en 337, Ju- i lien, Age de six ans, faillit etre massacre avec les au- tres membres de sa famille par les soldats de Constance, qui croyaient ainsi, A tort ou A raison, obeir aux inten- 1. Julien, comme empereur, appartient. A l’hist0ire génerale. Les renseignements sur sa vie ct sa personne doivent done étre cher- ches d’abord dans les hlstoriens, tels qu’Ammieu Marcellin, Eu- nape, Eutrope, Zosime, auxquels il faut joindre les cnuvres de Themistios et de Libanios, celles d’Athanase, de Basile, de Gre- goire de Nazianze, et surtout celles de Julien lui-meme; enfin Suidas, ’Ioulxmvb; 6 1:apa65u··q4. Parmi les nombreux ouvrages mo- dernes qui traitent de Julien, citons 2 celui du P. de la Bletterio, Vie de Pempcreur Julien. Panis, 1735 et 1746; celui du duc de Bro- glie, L’Il`glise el l’empire romain au 1v• siécle, 2• partie, Constance et Julien, Paris, 1859; les diverses etudes de W. Teuilel, publiées de 1845 A 1847 et reunies dans ses Sludien und Charact. zur Griech. und rem. Lileratur; enfln celles de Kellerbauer, Kaiser Juliana Leben, Jahrb. ftlr Phil., Suppl. IX, 183-22I, et de Miicke, Flaviu: Claudius H Julianus, Gotha, 1866-68, 3 l l


89i CHAP. VII. — L’ORIENT GREG AU IV° SIECLE · tions de leur maitre. Il échappa pourtant avec son frere Gallus, mais demeura toujours plus ou moins suspect a son cousin, l’empereur Constance. Par ses ordres, le jeune prince fut élevé a l’ecart en Cappadoce ; il resta la, de 337 at 3t3, dans une sorte de captivité, sans amis, _ sans compagnons de son age, et loin des écoles ’. ll n’est pas douteux que cette enfance, sombre etinquiete, n’ait aigri pour jamais l’a`tme impressionnable du futur Cesar. Quand cette dure surveillance se relacha, il fut appelé aConstantinople, et la, d’abord, puis a Nicomédie, put enfin fréquenter les écolcs. Bien que confié a des maitres chrétiens et nourri dans le christianisme, ce fut alors ‘ qu’il subit l’influence de Libanios, qui enseignait en ce " temps a Nicomédie, ainsi que celle de Maxime et des néoplatoniciens qui se groupaient autour de l’école de Pergame et dllidésios. Les rapports qu’il cut avec eux étaient nécessairement secrets; mais leur influence sur lui n’en fut que plus profonde. ll haissait deja le chris- tianisme au fond du coeur, soit parce qu’il lui était im- posé, soit parce qu’il n’y trouvait pas cette haute culture _ de l’esprit qu’il admirait passionnément dans l’antiquité classique. L’éloquence profane le charmait, et, plus en- core sans doute, la théologie mystique des néoplatoni- ciens, qui convenait a son esprit avide de l’inconnu. La subtilité hardie de leur exégese l’enivrait, en meme l temps que leur théurgie exaltait son ame. Il avait vingt· trois ans, lorsque son frere ainé Gallus, que Constance avait fait César, fut rappelé brusquement at Constanti- nople, dépouillé de ses honneurs et mis a mort (35i). Pendant six mois, le jeune Julien se trouva lui-meme en grand danger ; Constance le trainait a sa suite, sans daigner l°admettre en sa presence. L’intercession de 4. ’A1!0XEX)»EtO’[LiV0£ TIGVTCQ [LCV [L¢°';||.dT0€ G"ROU6¢iO‘J, ‘KéG'T}{ pa; évw3E:m;; Leltre aux Athén., p. 349, 350, Hertlein.


JULIEN 895 q Pimperatrice Eusebie le sauva. Il ohtint alors de venir A Athenes, et enlin il esperait pouvoir se livrer en paix l A ses cheres etudesi, lorsque, soudainement appele A l Milan, il y recut le titre de Cesar avec le gouvernement l des Gaules (355). LA commence sa vie publique, qu’il suflira dc rappe- ler brievement. De 355 A 360, Julien, en Gaule, se re- vele A la fois l1omme de guerre et homme d’}itat. I1 re- pousse les Alamans au delA du Rhin, donne A la pro- vince la paix et la prosperité. Ses succes inquietent Constance. Celui-ci veut l’afi`aiblir; il lui demande une partie de ses legions pour aller combattre en Orient. Les legions se revoltent et decernent au jeune Cesar le titre d’Auguste. Une guerre civile semble inevitable : Julien marche sur Constantinople avec ses troupes. Mais Cons- tance meurt avant la rencontre, et Julien lui succede comme seul empereur, en 361. Son regne [ut court. Les attaques des Perses menagaient l’empire. Julien dut se preparer Ales combattre. On sait comment, apres avoir penetre en vainqueur jusqu’A Ctesiphon, il fut contraint A se retircr et trouva la mort dans cette retraite, en 363. Pendant ces deux annees de regne, son activite, qu’attestent encore ses lcttres et ses edits, avait ete di- rigee par une idee dominante. Il avait entrepris d’arreter le christianisme dans sa marche et de restaurer l’helle- nisme, comme religion publique ct comme croyance. C’etait une lutte qu’il engageait: il la mena sans deroger ouvertemcnt A ses principes de tolerance, mais avec pas- sion et Aprete, s’irritant des diflicultes qu’il aurait dt`1 . prevoir, et se donnant le tort de traiter la majorite de ses sujets en adversaires, dont il n’essayait pas de com- 1. C’est pendant ce court sejour A Athénes que Basile et Gregoire de Nazianze purent, sinon le fréquenter, du moins l’ape1·cevoir. Voyez le portrait, d’ail1enrs malveillant, gue Gregoire a trace de lui dans son second Dzlscozzrsrle flélrissure, Ed. Morel, t. I, p. 12i I). l


I I 896 CHAP. VII. —L°OBIE.NT GREG AU IV° SIECLE l prendre les sentiments. Avec des intentions droites et I une nature généreuse, il fut ainsi amené a user envers eux de taquineries mesquines, quelquefois meme cruel- L les, et a leur faire une guerre sourde, on il compromit plus d'une fois sa dignité d’homme et d’empereur. Nous n’avons pas at étudier ici la politique de Julien, ni meme sa philosophie, qui d’ailleurs ne dilférait pas de celle de ses maitres *. Ce qu’il importe de remarquer toutefois, c’est que la lutte de Julien contre le christia- nisme n'était aucunement, comme on pourrait etre tenté de le croire, celle de la raison contre la foi, de la libre pensée contre l'antorité dogmatique, de la conscience individuelle contre le sacerdoce. En fait, la théologie néoplatonicienne de Julien était tout aussi pénétréc de mysticis me que la théologie chrétienne, et la part qu’elle faisait a la révélation et a l’inspiration divine n'était guere moindre. Quant a l’inllucnce sacerdotale, il n’a- vait rien plus a coeur que de la développer. La grande difference, au point de vue pratique, était que Julien prétendait se rattacher a toute la tradition grecque, tan- dis que les chrétiens ou la rejetaient expressément ou regardaient ailleurs. Cela explique comment la victoire du christianisme dut entrainer a bref délai la répu· _ diation presque absolue du legs de l’antiquité. Julien trouva le temps dans sa courte vie d‘écrire beaucoup. Mais il s’en faut que tous ses écrits soient venus jusqu’a nous; et, parmi ceux qui ont disparu, se trouvaient justement quelques·uns de ceux qu’il ent été le plus désirable de connaitre. Trois discours officiels, qui occupent une assez grande place dans ses oeuvres, n’ont pour nous qu’un tres me- diocre intérét. Ce sont deux Panégyriques de Pempercur 1. H. Naville, Julien l’Apostat ct sa philosophic du polythéismc, Neufchatel, 1877. l l l


JULIEN 897 Constance (Disc. I et II), composes par Julien lorsqu’il n’etait encore que Cesar, et un Elogc de l’impe'ratrice Eusébie, sa bienfaitrice, qui est du meme temps. Le der- nier exprime des sentiments sinceres ; les deux pre- miers sont un tissu de mensonges brillants imposes par les convenances officielles; et il est fort curieux de les mettre en opposition avec la vraie pensée de l’auteur sur Constance, telle que l’exprime sans ambages la let- tre aux Atheniens dont nous allons parlor. Dans ces trois discours, il so montre seulement l’eleve ingenieux des sophistes contemporains. Le vrai Julien n’est pas la. Nous l’aurions sans doute trouve, au contraire, tres vivant et tres naturel, dans les Conznzentaires qu’il avait écrits sur ses campagnes i de Gaule, s’ils nous etaient parvenus '. ll voyait bien et i racontait avec agrement. Nous en pouvons juger encore l par la peinture qu’il fait de son sejour a Lutece, dans le 1 Misopogon, par celle de sa villa de Bithynie dans sa quarantesixieme lettre, et surtout par les exposes de faits, aussi substantiels que dramatiques, qui remplis- sent sa Lettre au sénat et au peuple d’At/zénes. Ces quel- ques pages, Julien les ecrit a ses chers Atheniens, en 361, au moment ou il marche contre Constance : il veut les faire juges do ses raisons ; et, dans cette vue, tantot il raconte les principaux evenements de sa vie, tantet il plaide. C’est donc une apologie narrative, plutet qu’uno oeuvre d’l1istorien at proprement parler ; mais l'l1istorien, habile a caracteriser les hommes et a donner aux choses leur vraie couleur, s'y laisse voir a chaque ligne. Une tendance profonde le portait vers les idees mo- rales et religieuses. Un de ses discours, le VIll°, écrit en Gaule, est une Consolation qu’il s’adresse a lui-meme, au moment d’etre separe du plus cher de ses amis, Sal- 1. Eunape, fr. 9 (C. Muller); Libanios, Or. 13, t. I, p. 412, Reiske. Hist. ds la Litt. grecqus. — T. V. 57 l


I F N 5 898 CHAP. VII. — L°ORIENT GREG AU IV° SIECLE l luste, que la jalousie de Constance eloignait de lui. Mal- | gre quelque rhétorique, ces pages sont vraiment belles l I par la sincerite du sentiment, par la gravite et l’eléva- F tion des idees. Il y a beaucoup des memes qualites dans la Letlred Thémistios, sorte d’examen de conscience, .- .- dans lequel le jeune_ empereur se demande at lui·meme comment il pourra justifier les esperances dont l’elo- l quent philosophe s’etait fait l’interprete. — Un des pre- l miers editeurs de Julien, le P. Petau, a separe de cette l lettre avec raison un long fragment que l`erreur d’un copiste y avait mele. Ce morceau a dnl etre extrait d’une sorte d’Inslrueti0n, adressee par l’empereur a un grand pretre au sujet de la religion et du sacerdoce. Julien y expose avec une eloquence simple les vertus qu’il attend d’un pretre des dieux: la sainteté des mmurs, la vraie piéte, l'amour des lnommes. (Pest le mystique, le speculatif, le reveur aussi, qui l apparait dans les Discours l’° et ’°. Le Discours I’°, l adresse Au Soleil Roi (EE; rev Qactlém °’H)tt¤v), est une sorte de meditation, écrite en trois nuits, pendant les _ saturnales, probablement en 361 ; les_idees, comme Ju- lien le declare lui—meme, sont celles de Jamblique; mais on sent assez avec que] goet personnel il les dé- veloppe, et quelle satisfaction intime y trouve sa piéte. Le Discours V, A la mere des dieua: (Ei; ·:··izv y.·n·:ép¤t -:6w Bam), ecrit en une seule nuit et tout d’un jet, probable- ment en 363, at la veille de 1’expédition contre les Per- ses, manifeste la meme devotion ardente et subtile. Dans l’un comme dans l’autre, regne une sorte d‘exegese passionnee, qui, s’attachant aux anciens mythes comme at une revelation divine, les interprete par la philoso- plnie, par les oracles, par la sagesse chaldeenne, it la q lumiere de la raison qui est Dieu. Docile comme un croyant sincere, Julien est en meme temps un inspire. N


l i F l JU LIEN 899 1 Il a Fame dévote et chimérique d’un Jamblique ou d’un I Aildésios, avec autant de force d’illusion. i Entre ses diverses oeuvres, toutefois, celles qui repré- sentent le mieux le fond de sa nature, ce sont celles ou sa philosophie se fait agressive et satirique. Une certaine apreté de raillerie, qui n’a pu se donner carriere que la, est en effet un des traits essentiels de son esprit. ` La principale do ces oeuvres satiriques était l’ouvrage aujourd’l1ui perdu Centre les C/zrétiens, en trois livres ‘. Nous l’ignorerions entierement, sans la réfutation que Cyrille d’.lexandrie en fit au siecle suivant. De cette réfutation, en trente livres, dix livres seulement ont subsisté zce sont ceux qui se rapportent au premier livre de Julien znous ne connaissons done que le tiers de son ouvrage, ct encore indirectement. I1 1’avait écrit a An- tioche, de 362 21.363, immédiatemeut avant sa campagne de Perse 2. ll régnait alors depuis deux ans; et depuis deux ans, comme empereur, il avait pu mesurer la force d’expansion du christianisme. Malgré cela, il parait avoir cru qu’on pouvait encore lui opposer avec succes des raisonnements. Son plan embrassait la critique des an- técédents du christianisme, c’est-a-dire de la tradition biblique et des prophetes, puis eelle des évangiles, et peut·étre enlin un examen historique de son développe- ment. La premiere partie est la seule dont nous puis- sions juger. L’ouvrage avait été écrit vite, dans une sorte d’improvisation. Le ton était celui d’un pamphlet amer, moqueur et dédaigneux. Mais Julien connais- sait bien l’ancien et le nouveau Testament, et il se ser- 1. Juliani imperaloris librorum contra Christiane: ques supersunl; avec des Prolégoménes, par Neumann, Leipzig, 1880. 2. Libanios, Monodie sur Julien, Reiske, I, p. 513; Disc. funébre, I, p. 581. Jérome, lettre 70, témoignage qui semble indiquer, pour la composition de 1’ouvrage, une date un peu plus tardive, mais qui a été bien expliqué par Neumann, ouv. cité, Prolég., p. 7.


‘" l i 900 CHAP. VII. - L°ORIEN'I` GREG AU IV° SIECLE vait de ses connaissances en dialecticien. Autant qu’on l I peut en juger, il essayait surtout de demontrer qu'il y 1 a autant de mythes daus la Bible que chez les poetes grecs; que les propheties ne visaient pas les evenements I racontes par 1'Evangile, ou qu’elles ne peuvent s’y rap- N

  • porter; que la legislation si vantee de Mo°n°se est pleine

[ de traits de barbarie; que le Dieu de la Bible est injuste, jaloux, violent, inconstant : en un mot, que les idees morales et religieuses du judaisme, dont le christia- nisme se donne pour l’l1eritier, ne sauraient etre com- parees a celles de l’hellenisme. L'admiration et l’amour do l’l1ellenisme, congu comme l’expression la plus pure de la religion et de l`liumanite, voila en elfet ce qui for- · mait comme la doctrine fondamentale du livre, et ce qui melait a cette satire virulente un element de beaute. Nous retrouvons encore le satirique et le polemiste dans plusieurs autres ouvrages. — Deux de ses Disceurs (VI et 'lI) sont une vive attaque contre certains Cyni- q ques contemporains, auquel il reproche de deshonerer la vraie philosopliie. La critique y est apre jusqu'al'exces, l mais animee d’un sentiment eleve, qui 1’ennoblit.— En ce genre, le clief·d’muvre de Julien est son Misopogon, compose a Antioche en 363. Aujourd'hui que l’ouvrage contre les chretiens est perdu, aucun de ses ecrits ne le faitmieux connaitre. Antioche etait a la fois une des me- tropoles du christianisme et la ville la plus luxueuse de l’0rient. Julien, avec de bonnes intentions, l‘avait irritee par un edit de maximum, qui avait eu pour etl`et de rendre les approvisionnements difiiciles. Le peuple, , fache contre lui, l’avait chansonne; les moines s’en etaient meles: il en etait resulte une hostilite profonde, l formee de sentiments complexes. A ces chansons, Ju- lien voulut repondre en homme d'esprit, en se moquant. des railleurs. << L’ennemi de la barbe » (Micomeyuvl, c’est l’habitant d’Antioclie, delicat, epris de luxe, de l l


JULIEN 901 plaisir, de mollesse, adversaire des pliilosophes, oublieux de l’hellénisme; et Julien, en faisant sembler de vanter ses qualités, le persifle en réalite amerement, pour ses mceurs elféminées, ses engouements puérils, sa facilité aux nouveautés trompeuses. Il y a beaucoup d’esprit dans ce persiflage, mais un esprit un pen dur, qui man- que parfois de bon gout, et qui n’est pas exempt d’une sorte de pédantisme hautain. Entre les meilleurs pas- sages, il faut citer celui ou Julien oppose a1’Orient amolli la rudesse naive des Celtes, au milieu desquels il venait de passer six ans, et rappelle, non sans charme, le souvenir de Lutece. L'ouvrage, dans son ensemble, est d’ail1eurs fort curieux par les détails piquants qu’il nous donno sur la population d’Antioche. La courte composition, at demi-dramatique, intitulée Le Banquet, les Saturnales, ou les Césars (Eupnnémov ii Kpévta ii Ka€•·mzpc;), est loin d’avoir la meme valeur. C’est un jeu d’esprit, artiliciel comme un exereiee sco- laire. Dans un banquet imaginaire donné aux Olym- piens par Cronos, les Césars di vinisés viennent s’attabler; Alexandre se joint a eux; Silene, qui est le comique de l’Olympe, juge ehacun des convives en quelques mots. A la lin, un eoncours de mérite est ouvert entre les meil- leurs : Cesar, Alexandre, Auguste, Trajan, Mare- Aurele et Constantin y prennent part. C’est Marc- Aurcle qui obtient le plus de suffrages. Aucun, sauf lui, n’échappe aux épigrammes do Silene; mais le plus mal- traité est Constantin, moins encore pour ses crimes et sa mollesse que pour avoir protégé le cliristianisme. La satire a done une tendance a la fois morale, politique et · religieuse; mais elle n’est ni assez approfondie ni assez piquante. Cet ensemble d’écrits est complété par une corres- pondance étendue. Nous possédons soixante·dix-huit lettres attribuées at Julien, parmi lesquelles figurent,


il est vrai, plusieurs fragments d’édits *. La plupart · semblent authentiques. Elles sont adressées A dos amis, tels que Salluste, A des orateurs ou A des philosophes, tels que Libanios, Eugénios, Thémistios, Maxime, Jamblique, quelques-unes A des agents impériaux, à des évéques. Béunies, elles laissent voir les iuégalités du caractere et de l’esprit de leur auteur : sa simplicité et son affection envers ses amis, ses intentions droites, son esprit de justice; mais aussi ses rancunes, ses partis pris, et certaines habiletés douteuses, dans losquelles on regrette de lui voir compromettre sa droiture naturelle.

Julien, mort A trente-trois ans, ne semble pas avoir donné toute sa mesure comme écrivain. Il y avait certainement en lui un penseur, un historien, un moraliste et un satirique ;il y avait surtout un homme, dont la vraie nature pergait A chaque instant sous les formes convenues de la littérature du temps; ses préjugés meme et ses passions auraient pu contribuer A lui faire une originalité plus accusée. Le temps lui a manquq pour se dégager de l’influence de ses maitres et deveuir tout A fait lui méme.

VI

La demi—renaissance de la sophistique que nous venons de signaler devait avoir son contre-coup sur la poésie, puisque, dans toute cette période de l’empire, poésie et sophistique ne se séparent point.

1. Westermann, De Juliani epislolis, dans ses Comment. de epislol. scriptoribus grzcis, Lipsiw, 1854; C. Sintenis, Bcmerkungcn zu den Briefen Juliana, Hermes, I, p. 69-76 (1866) ; Bidez et Cumont, Recherches sur la tradition manuscrite des lettres de l’empereur Julien, Bruxelles, 1898. LA POESIE: QUINTUS DE SMYRNE 903 Si nous connaissions mieux la poésie officielle du lV° siecle, peut-étre pourrions-nous y montrer l’influence des études a la mode. Les discours d’Himérios ne per- mettent guere de douter qu’il ne se soit développé alors l dans les écoles un gout d’imitation poétique qui a du se . faire sentir chez les versilicateurs contemporains. Mais s’il y eut, au temps dc Constantin et de Constance, des auteursd’épopées ou de panégyriques en vers a la gloire des empereurs, ce qui est fort probable, nous les igno· _ rons. Un témoignage isolé, celui de l'historien Socrate, reproduit par N icéphore, nous fait connaitre seulement un certain Callistos, qui célébra en hexametresla gloire de l’empereur Julien ’. Cela sufiit a établir historique· ment la persistance du genre, sans nous permettre de le juger. · C’est dans l’épopée mythologiquo uniquement que se manifeste alors pour nous une tendance sensible a re- lever la notion de l'art. Elle a pour principal represen- tant le poete Quintus de Smyrne z. Tout ce que nous savons de lui, c’est ce qu’il nous en apprend lui-méme sous une forme allégorique (XII,308-313), a savoir qu’il gardait ses troupeaux pres de Smyrne, non loin du temple d’Artémis, lorsque les Muses Pinspirerent, et qu’il était de condition libre 3. La facture de ses vers permet d'affirmer qu’il a du étre antérieur a Nonnos, mais il est difficile de dire de combien il a pu le pré- céder 3 et ce n’est qu’une vraisemblance assez vague qui semble autoriser a le placer vers la fin du iv• siecle. Quoi qu’il en soit, Quintus fut certainement un éléve de la sophistique, mais assez vivement touché des 1. Socrate, Hist. ecclds., III, 21. Cf. Nicéph., VI, 34. 2. Quintus de Smyrne est aussi appelé quelquefois Quintus de Calabre, parce que le premier ms. de son poéme fut découvert en Calabre par le cardinal Bessarion en 1450. 3. Cf. Tzetzés, Schol. in Poathom., 282.


90i CHAP. VII- — L`ORIEN'I` GREG AU IV° SIECLE beautes origiuales d’IIomere pour s‘a{I`rauchir en partie Z ' du gout predominant. Bien doue pour la versification, ` il n’avait du reste ni force d'invention, ni sensibilite profonde : c’etait par nature un imitateur, qui a du vi- ii vre uniquement dans les livres, etranger ou iudifl`e· ~ _ rent a son temps. Sans autre desseiu que de trouver un emploi 21 son talent, il entreprit de condenser en un recit epique les principaux evenements de la guerre de _ Troie apres la mort d’Heetor. Son poeme en quatorze chants, intitule la Suite d‘Ho- mere (Tal y.e9’ "Opmpov) *, commence on {init l'1liade; il raconte la mort de de Penthesilee, celle de Memnon, celle d’Achille et ses funerailles (1. I-III), les jeux fune- bres celebres en son honneur, la querelle des armes et la mort d’Ajax (l. IV et V), les exploits d’Eurypylos et ceux de Neoptoleme, la mort d’Eurypylos (1. VI-VIII), q la bataille sous les murs et la venue de Philoctéte (l. IX), la mort de Paris, l’assaut repousse, la cons- truction du cheval de bois, la ruse de Sinon, la mort de Laocoon, les predictions vaines de Cassandre, la prise de la ville (1. X-Xlll), le depart des Grecs, la tempete et la mort d’Ajax le Locrien (1. XIV). (Test, comme on le voit, une serie continue de recits sans unite intime. Le poete en a pris les elements dans les vieilles epopees N cycliques, ou plutet dans les mythographes qui en = avaient deja condense la substance; il a pu s’inspirer aussi de quelques autres poetes, peut-etre meme de Vir- gile; mais il semble n’avoir presque rien demande it la tragedie. Pour le detail des pensees et du style, il suit d’aussi pres que possible Ilomere, Ilesiode, Apollonios 1. C’est le titre du principal nnanuscrit, contirmé par le sro]. de i 1’Il£ade, II, 220. Le titre T6; napalatnepava 'Opsepeu parait plus recent I et moins autorise. - Sur ce poéme, consulter les Prolégoméncs d’A. Kcechly dans son edition de 1850. (Voir la Bibliogr. en téte de ce i chapitre.) i


QUINTUS DE SMYRNE» ETC. 905 de Rhodes; toutes ses expressions, tous ses tours de phrase viennent de ses modeles. Sa versilication se rap- proche surtout de celle des Alexandrins; il multiplie les dactylesg il recherche la cesure trochatque du troi- sieme pied, sans toutefois s’assujettir encore a la ri- gueur des lois métriques de Nonnos, notamment en ce qui concerne l’elision et l’hiatus. Cette preoccupation de bien versilier denote uncertain gout de la perfection. Tout chezluiest bien fait : ce qui manque a son oeuvre, c’est le genie. Le poeme est sagement ordonne dans ses diverses scenes, sans surcharge, sans digression; tout y est clair, simple, proportionné; le gout des developpements sophistiques s’y fait assez peu sentir, soit dans les des- criptions, soit dans les discours. Mais il n’y a rien qui attache. Les personnages se succedent comme des om- bres; aucun n’a de relief ni meme de substance drama- tique. Au lieu de peintures morales, des comparaisons trop nombreuses et des sentences A profusion. Les si- tuations sont plutet indiquees que vraiment decrites, avec une pauvrete de couleurs qui degenere en seche- resse. Le poete n’a rien de ce qui fait la force et la vie. On est étonné surtout qu’il ait pu mettre si peu de lui-méme dans son oeuvre. Veritable poesie d’ecole, sans contact avec la realite. Quelque chose des preoccupations d'art de Quintus se manifeste aussi dans les fragments de deux epopees con- temporaines, qui nc nous sont pas parvenues en cntier. — L’une est une Gigantomaclzie du poete Claudien, dont _ il nous reste soixante-dix-sept vers ’. C’est encore une question non resolue que de savoir si ce Claudien est le rnéme que le poete latin, contemporain d’Honorius et L Eudoci.2 Auguslz, Procli Lycii, Claudtani carminum grwcorum reli- quiaz, rec. A. Ludwich, Lipsizae, 1891 (Bibl. Teubner).


A A 906 CHAP. VII. — L’ORIENT GREG AU IV° SIECLE A A auteur de l’E'loge de Stilicon, des invectives Contre Ru/in A et contre Eutrope, de l’Enlévement de Proserpine et de A diverses poésies, parmi lesquelles figure une autre Gi- A gantomac/zie en latin *. Quoi qu’il en soit, les quelques A fragments de la Gigantomac/zie grecque dénetent une A . . . . . ,, . . imagination éprise des hypcrboles Jusqu a la puérihté et decile au mauvais gout du temps ’. —L’autre épepée, dont quelques fragments ent été découverts en 1880 sur un papyrus égyptien, était une Guerre contre les Blémyes (Blepoepaxia} ’. Il nous en reste un peu moins de quatre- A vingts vers mutilés, qui ne permettent méme pas de dé- A cider avec certitude si la guerre racentée était, ainsi qu’en l’admet en général, une expéditien des Remains contre la peuplade éthiopienne des Blémyes, eu une guerre mythelegique. La facture semble indiquer que l’auteur doit étre placé entre Quintus de Smyrne et Nonnos, c’est·a-dire, sans doute, comme Claudien, tout a la {in du IV° siecle *. A cette épopée du 1v° siecle, se rattachent probable- A ment par la date quelques-unes des poésies conser- vées dans le recueil orphique ". Deux méritent une courte A 1. Voir la notice de A. Ludwich, dans l’édit. citée, p. 161. Sui- A das (Kxauatavdq) place Claudien sous Arcadius et Henorius, ce qui A s’accorde bien avec les dates de la vie du poéte latin. Mais Eva- grios, I, 19, le met sous Théedose II. Il me parait plus probable que le poéte grec est a distinguer du poéte latin. A 2. Neuf épigrammes de l’anthol. palatine portent aussi le nom de Claudien. Une scolie qui y est jointe dans le manuscrit du Va- A tican nous apprend qu’il avait compose en outre des peémes sur l’histoire de plusieurs villes : Tarse, Anarzabe, Bérytos, Nicée. 3. Editée par Ludwich dans le méme volume que la Giganloma· chie de Claudien, p. 183. Voir les Prolégoménes, pour l’histoire du texte et sa date. L’auteur renvoie a une dissertation publiée par lui (Index lect. hibern. Aeadem. Albertinae Regiment. 1892, p. 26- 31). 4. Pour cette raison, il parait impossible d’attribuer ce poéme, comme on a voulu le faire, a Kyros de Panopolis, dont nous parle- rons au chapitre snivant. Biicheler, Rhein. Museum, 39, 277. 5. D’autres poésies orphiques dont nous n’avens rien dit ont pu · A A


mention, en raison de leur notoriété : le Lapidaire et les Argonautiques.

Le Lapidaire (ta Litika) est un poème didactique d’environ huit cents hexamètres, dans lequel Orphée est censé enseigner à Théodamas, fils de Priam, les vertus des pierres précieuses 1. Ces pierres sont très puissantes sur l’esprit des dieux, qu’elles rendent favorables, et en outre elles guérissent beaucoup de maux. Dans le préambule (v. 61 et suivants), l’auteur se plaint amèrement de ce que la sagesse est persécutée. On a pensé, non sans vraisemblance, que ces plaintes ont pu être motivées par les rigueurs dont les magiciens furent l’objet à plusieurs reprises sous les empereurs chrétiens, notamment en 357 et en 371. En tout cas, le poème est un curieux document pour la connaissance des doctrines et des pratiques de la magie ; mais il n’a réellement que ce mérite.

Les Argonautiques n’ont rien de ce caractère spécial, et le mérite poétique en est un peu plus grand 2. La date approximative en a été fixée par Hermann au iv° siècle, d’après l’étude de la langue et de la versification. Orphée est censé y raconter, en un peu moins de quatorze cents vers, l’expédition de Jason et son aventure avec Médée. La matière du poème et ses limites sont celles des Argonautigues d’Apollonios de Rhodes ; et, sauf quelques divergences dans la façon de retracer le voyage du retour, l’auteur orphique n’a innové en rien. Dans ce cadre étroit, l’élément dramatique et moral s’est réduit à fort peu de chose, de même que l’élément

naitre dans les premiers siècles de l’empire, par exemple la Théogonie que citent les néoplatoniciens et qui est distincte de l’ancienne Théogonie orphique. Mais tout cela est fort incertain et intéresse peu la littérature. On trouvera quelques indications à ce sujet dans les Orphica d’Abel.

1. Abel, Orphica (Biblioth. Schenkl), Leipzig, 1885.

2. Même recueil. I N a I 1 908 CHAP. VII. —L°ORIENT GREG AU IV° SIECLE descriptif. Nulle étude de caractere ou de sentiment, nulle scene pathétique, nulle peinture poétique de la na- I · ture ou des hommos. L’intention du poete parait avoir été simplement de rattacher la legende des Argonautes l au cycle orphique, en constituent un récit 011 Orphee N { jouerait le role principal'. Mais ce rele meme n’a rien de vraiment intéressant; car l’invention a manqué en I cela comme en tout le reste : toute l’action d’Orphée consiste en chants, en prieres, en ceremonies rituelles. Les aventures proprement dites sont fort écourtées, sur- tout dans la {in : pour l’auteur, l’intéret n’était pas la. Nous ignorons par qui ces poemes ont été composés. Mais il est certain qu’ils n’ont pu naitre et se faire ap- précier quo dans un cercle fort restreint. Ce sont des oeuvres d’école et de secte; elles s’adressent E1 des let- tres qui sont en meme temps des initiés. Jamais le grand public n’a pu y chercher le genre de satisfaction qu’on demande en general a la poésie. Si celle-ci a eu vraiment quelque succes au 1v° siecle, c’cst plutet, en dehors de l’épopée, sous la forme d’é- pigrammes, de chants anacréontiques, de courtes et légeres compositions, poemes de sociéte et de circonstan- ces. Mais comme il est impossible, en ce genre, de dis- tinguer ce qui est propre a chaque siecle, nous embras- serons toute cette poésie dans son ensemble, au chapitre suivant, a propos de sa derniere floraison dans l’entou· rage de J ustinien. VII D’une maniere génerale, l’infériorité littéraire du po- lythéisme, relativement au christianisme, est frappante ~ au 1v° siecle. ll y adans l’église chrétienne, en ce temps. 1. Voir le préambule.


LITTERATURE CHRETIENNE: EUSEBE 909 un élan, une jeunesse, un éclat d’imagination, qui font défaut dans les écoles purement grecques ; et si l’on ren- contre encore chez les paiens du talent et de la raison, ce n’est que chez les chrétiens qu’on trouve du génie et— de l’éloquence. Venons maintenant a l’etude rapide de · cette iloraison de la littérature grecque chrétienne. La littérature clnrétienne du m° siecle avait été plutet savante qu’éloquente, plus préoccupée des idées que de l’art d’écrire. C’est du meme esprit, légerement modifié, que precede encore l’écrivain qui ouvre le 1v° siecle, Eusebe de Césarée: son oeuvre forme comme une tran- sition naturelle entre le temps d’0rigene et celui des Basile et des Chrysosteme. Né en Palestine vers 265, disciple dévoué du savant Pamphile, dont il prit le nom (E·3¤é'3¤.0; IIay.q>i7l0u, fils spirituel de Pamphile), Eusebe, écliappé a la persecution de Maximin, fut éveque de Césarée de Palestine, de- puis 313 jusqu’a sa mort en 340. Justement renommé pour sa science et ses immenses travaux, il ne ccssa de jouir d’un grand crédit aupres de Constantin. Cette situa- tion ne lui permcttait pas de rester étranger aux luttes de l’ortl1odoxie et de l’arianisme. Il y prit part sans passion. Inclinant peut-etre au fond vers la doctrine arienne, mais condamnant les solutions tranchées, qui répugnaient e la nature de son esprit comme a son ca- ractere, il cherchait la conciliation dans des compro- mis que l’orthodoxie lui a reprochés. Apres avoir échoué dans ses tentatives au concile de N icée en 325, il sous- crivit, d’assez mauvaise grace, e la formule de foi adop- tée par la majorité. Cela ne l’empécha pas de se mon- trer hostile au chef des orthodoxes intransigeants, Athanase, dans les synodes d’Antioche (330) et de Tyr (335). Curieuse nature en somme, ala fois sincere et habile, plutot faite pour l’étude que pour l’action, plutet _- ml


pour la diplomatie que pour la lutte, Eusebe, jeté par une mauvaise chance au milieu du combat des passions et des idées, se trouva éclipsé par des esprits plus décidés, dont il ne pouvait ni approuver ni meme comprendre la logique à outrance.

Pamphile, en lui ouvrant sa bibliotheque, l’avait preparé des sa jeunesse a l’érudition. C’est grace at cette préparation qu’Eusebe a vraiment fondé l’historiographie ecclésiastique. Deja, comme on l’a vu, Julius Africanus, eu siecle précédent, avait ébauché la chronologie comparée de l’histoire juive et de l’histoire profane. Il y avait la une idée féconde, dont Eusebe eut le mérite de comprendre l’importance. Cette idée était proprement chrétienne, et elle explique la supériorité des historiens chrétiens. Tandis que les écrivains païens se contentaient. pour l’histoire du passé, de reproduire les récits classiques, ils étaient forces, eux, pour faire entrer les origines bibliques du christianisme dans l’histoire générale, de se livrer a des recherehes vraiment neuves. Eusebe s’y dévoua avec un zéle infatigable. Son Histoire universelle (IIxv:·¤3z·m3 icvopia) sc divisait en deux parties. Dans la premiere, qui était une Chronographie générale (Xpovoypacpiu), -Eusebe s’efforcait d’établir, pour chaque peuple, la succession chronologique des grands événements de son histoire jusqu’a l’année 325; dans la seconde, intitulée Règle du calcul des temps (Kambvlpovizég), il dégageait de ces diverses séries de faits ; le synchronisme qui était l’objet dernier de son travail. Quelques fragments seulement de ce grand ouvrage sont venus jusqu’a nous dans l’original grec. En outre, la premiere partie nous est connue par une traduction arménienne, la seconde par la traduction latine de S. Jerome, qui l’a continuée jusqu’a l’avénement de Théodose en 329. ll n’y a pas eu de plus grand travail chronologique dans toute l’antiquité, et ce livre est l’un des EUSEBE 911 fondements sur lesquels repose encore notre connais- sauce des dates pour une notable partie de l’histoire grecque et romaine. La C/zroniquc toutefois n’appartient qu’indirectement a la litterature. L’IIistoire de Z’Eglise, (’Eulncnxmx·h igmpiz) présente davantage les caracteres d’une ceuvre littéraire. Elle embrasse en dix livres l'histoire du chris- tianisme depuis sa naissance jusqu’en 323, date de la victoire de Constantin sur Licinius, que l’auteur con- sidere comme celle du triomphe delinitif de la vraie re- ligion ‘. A coup stir, si nous appliquions a cet ouvrage nos exigences modernes, nous serions singulierement dequs. Uutre que l’auteur est un mediocre ecrivain, nous ne trouvons dans son recit ni representation dramatique des evenements, ni etude du mouvemcnt des idees, ni peinture vivante des personnages. Son objet, comme il l’indique dans sa preface, a été simplement de noter les phases de l’extension du christianisme, la suite des periodes do persecution et d’apaisement, d’etablir pour chaquo siege apostolique la succession des eveques, de faire connaitre les grands martyrs et les grands doc- teurs, leurs actions et leurs ecrits, de noter l’apparition des heresies, la tenue des synodes, la fondation des eglises. ll n’a voulu que cela, et il n’a pas fait autre chose; mais il est le premier qui ait eu la pensee de le . faire ou qui en ait éte capable. Son recit est pcu cohe- rent, souvent sec, sans merite d’art; mais, outre que les faits dont il ost plein lui donnent, malgre les legen- des qui s’y melent, une valeur documentaire de premier 1. Le principal ms. est un Parisinus du xv- siécle, conserve a la Bibl. Mazarine; voir la préf. de l’edit. de Dindorf. Outro le texte grec, nous possedons une traduction latine de l’Hist. ecclésiasliquc, composee par Rufin au v¤ siecle, et une traduction- armenienne. du meme temps. L'éditi0n usuelle est celle de Dindorf, qui forme le t. IV des Eusebii Uwsariensis opera, Lipsize, 1871 (Bibl. Teubner). I


912 CHAP. VII. —L°ORIENT GREG AU IV° SIECLE . ordre, l’idéc seule de choisir ce sujet et de lc faire en- i trcr dans l’bistoiro était cn elle-meme neuve et féconde. I Q A l’oeuvrc historique d’Eusébe on peut rattacbcr trois w, écrits secondaires : un Panégyrigue de Constantin,

 composé en 335, une Histoire de sa propre vie en quatre

E livres, écrite entre 337 et 340, enfin un opuscule Sur les i_ martyrs de Ce’sare'e mis at mort de 303 a 310; éloges ou { oeuvres d’édification, auxquels il ne faut demander ni "· la critique ni l’ind(·pendance de jugement qui sont les mérites nécessaires de l’historien. t L’érudition, le gout des immenscs et patientes recher- _ ches, qui avaient rendu possible l’entreprise historique i d’Eusébe, dctcrminercnt aussi son oeuvre d’enseigne- L ment ct d’apo1ogie. Nous pouvons passer ici sous silence ses uombreux écrits d’exégese rclatifs a diverses parties dc l’Ancien et du Nouveau Testament, l’Harmonie des guatre évangiles, lcs Questions et Ifeponses au sujet des évangiles, la T opograp/zie de l’E`criture sainte, le T raité sur Ia féte de Pdques, ouvrages dont il ne nous reste que l des fragments et qui sont d’ail1curs d’une nature trop spéciale *. Nous ne parlcrons pas non plus de ses traités N dogmatiques sur les questions soulevées par l’Arianisme, ni de ses lettres, ni des bomélies, d’autbenticité dou- teuse, qui lui sont attribuées ’. Allons tout droit as ce qui est vraiment intércssant pour nous, c’est-it-dire a ses deux grands ouvragcs apologétiques. N Le christianisme, dont le succés n’était plus contesta- ble, avait-il décidément sa justification aux yeux de la raison ? Cette question, Eusebe a cu le mérite de la d6- 1 gager mieux que personne; et, en la discutant avec l’autorité de ses immenses connaissances, il a élevé l’a· pologie chrétienne a la consideration d’un des grands mouvcmcnts intellectuels et moraux de l’humanité. 1. Bardenhewer, 5 44, 3. 2. Bardenhewer, $44, 5. l l l J


l _ l EUSEBE 913 Son entreprise apologetique commence par la Prépa- ration ei l’E`vangiIe (E·3u·yye).uc.·}; npoxapaaxaue), en quinze livres. Eusebe se propose d’y etahlir que la raison com- mandait imperieusement aux hommes de sc detacher du paganisme: et, pour cela, il le passe en revue tout entier; theologie phenicienne, egyptienne, hellenique, oracles, philosophie. Ses temoins sont les pafens eux— memes, historiens, philosophcs, moralistes, theologiens; quant it lui, il ne fait guere qu’assemblor les morceaux qu’i1extrait de leurs ouvrages ; mais, tout en s’efI`agant derriere eux, il poursuit sa demonstration, qui tend a prouver qu'ils n’ont pas vu la verite ou qu’ils l’ont cm- A pruntee aux sources juives. Cette demonstration faite, la secondc partie de sa techc commengait. ll l’avait accomplie dans la Démonstration cle l’Evangi/e (E»3at·{—{a· ).tx.·k &r:68etE¤;), en vingt livres, dont les dix derniers sont perdus. Ijobjet propre de l‘ouvrage etait de montrer l’accord des faits evangeliques avec les propheties. Pro- cédant toujours par extraits, il y groupait les textes prophetiques de l’. cien Testament autour des grands faits de l’Evangile, avec lesquels il les croyait en rela- tion. Et il resultait de la pour lui une evidence qui lui paraissait de nature A convaincre tous les hommes de bonne foi. Si le dessein d’Eusebe a en lui-meme quelque chose d’imposant, et s’il atteste une veritable largeur de vues, il faut bien reconnaitre qu’il peche etrangement. dans l’execution, tant au point de vue litteraire qu’au point de vue critique. Ces immenses assemblages d’extraits tieunent plus de la compilation que de la demonstration. Ce qui est de l’auteur lui-meme est écrit sans soin, avec un laisser aller qui sent l’improvisation. Puis, son erudition meme est plus specieuse que solide ; il prend de toutes mains, natvement, les textes qui ser- vent son dessein; il n’a ni methode, ni doutes, ni intui- Hist. do la Litt. grecque. — T. V. 58


914 CHAP. VII. —L°ORIENT GREG AU IV° SIIZCLE

 tion. Si nous sommes heureux de rencontrer dans son

i livre quantité de pages qui auraient peri sans lui, nous li sommes, en revanche, confondus de voir avec quelle conliance il accepte les témoignages les plus suspects. Q. , Une oeuvre ainsi faite ne peut pas etre appelée une • grande oeuvre. Par ses défauts évidents, elle se ratta- che encore a la tradition confuse des apologistes ante- rieurs; mais elle les dépasse par l’ampleur des vues et par une certaine comprehension des choses, plus large et plus sereine, qui n’était possible qu’une fois la vic- . toire assurée, quand l’hellénisme commenqait at descen- dre dans le passe. Ylll ' Avec Eusebe, nous ne sommes encore qu’au seuil du lV° siecle chrétien, et les traits qui vont caractériser la littérature chrétienne de ce temps n’apparaissent en lui qu’obscurément. Ce furent lcs grands débats relatifs a . l’arianisme qui commencerent a lcs dégager autour de

 lui, chez des écrivains ou des orateurs plus ardemment

q mélés qu’il ne l’était aux luttes quotidiennes '. N . Aucune des hérésies antérieures ne saurait étre com- parée a1·A¤·ia¤aSme pour l’importance historique : au- cune n’avait ébranléle monde chrétien comme il l’é- 1 branla. Cela tint en partie a des causes politiques, telle que l’organisation dc la société. ecclésiastique en ce temps, le role grandissant des éveques et des conciles, l’extension de la vie monastique, surtout l’intervention l des empereurs, qui, devenus chrétiens, prétendaient gouverner le christianisme. Mais cela tint aussi a la na- ture méme de la question soulevée. Le gnosticisme du Il° et du n1° siecle, sous ses diverses formes, s’était 1. Rappelons ici Pouvrage cennu de Villemain (Tableau de l'E‘loq. chrétienne au 1v• siécle, Paris, 1850), exposé brillant, mais superii- ciel, qui ne peut donner qu’une vue tres incomplete du sujet traité, · l J l


L°ARIANISME 915 complu dans une métaphysique abstraite, médiocrement intelligible a la masse. Mais, peu a peu, sous l’influence de la theologie savante du 1u° siecle, on en etait venu Ei sentir le besoin de delinir avec precision les notions es- sentielles de la foi. C’etait maintenantde la nature meme du Christ qu’il s’agissait. L’Arianisme, poussant jus- qu’au bout les doctrines que Lucien d’Antioche avait ébauchees au siecle precedent, faisait du fils de Dieu une creature, et par consequent tendait a restreindre la part du mystere dans la croyance fondamentale. Par suite, l’opinion d’Arius devait plaire E1 beaucoup d’esprits tempéres, qui, volontiers, auraient a rationalise » la foi le plus possible. Iforthodoxie s’y opposa resolument : elle jugea qu’en interpretant mal la tradition, l’aria- I nisme faisait dechoir le Christ du rang ou la revelation evangelique l’avait place. La question ainsi posee ne pouvait manquer de remuer l’ame de tous les croyants. 1 Pour les orthodoxcs, c’etait l’objet le plus clner de leur N adoration qui etait en peril, c‘était le Dieu meme de l Pevangile qu’il fallait defendre contre des blasphema· teurs. Mais pour les Ariens, c’etait la raison qu’ils sen- taient compromise par des aflirmations temeraires; et, avec la raison, c'etait la notion meme de Dieu, le mo- notheisme, pour tout dire, qui semblait compromis. En fait, il y avait la quelque chose de plus qu’un debat de théologiens : deux tendances d‘esprit contraires etaient en presence, et le sujet qui les mettait en lutte etait de nature a exciter des sentiments ardents. Comment une telle lutte n’aurait·elle pas exercé son influence sur la litterature? De part et d’autre, il n’etait plus possible de s’enfermer dans l’ecole. Il fallait agir, combattre, per- suader tantet les peuples, tantet les eveques, tantet les empereurs, solliciter, accuser, se defendre. En un mot, l’eloquence était appelée a renaitre, parce que les causes qui la rendent necessaire venaient de se reproduire I


l 7- l l 916 CHAP. VII.- L’ORIi3NT GREG AU IV° SIECLE dans une société ou depuislongtemps elles avaient cessé d’agir. Il est bien regrettable que les oeuvres d’Arius aient l disparu i. Cet homme qui agita tout l’()rient ne pouvait l étre un esprit vulgaire. No en Libye vers 260, ce fut q dans les premieres années du 1v° siecle qu’au sortir de l’école de Lucien d’Antioche, il devint prétre 21 Alexan- drie. Vers 315, et jusqu’en 3t8, il y préche avec éclat. et ses doctrines se précisent dans son esprit. Alors com- inencent pour lui les lutles et les miseres. Alexandre, son évéque. et le diacre Athanase s’élevent contre l’héretique. ll est chassed’Alexandrie, condamné en 325 par le concile deNicée et par Constantin, malgré1’appui d’un certain nombre d’éveques d’Orient; il vit pendant onze ans dans l’exil, eu lllyrie; puis Constantin change de dispositions a son égard ; Arius est rappelé et va ren- trer dans son église, lorsqu’il mcurt en 336. Nous ne possédons plus do lui que deux lettres 2. Son principal ouvrage, intitulé le Banquet (tédlstu), a entieremcnt disparusg c`était, a ce qu‘il semble, un exposé de dogme plus populaire que savant *: Arius aimait en etfet a s’a- dresser au peuple, dans la pensée sans doute que la simplicité meme de sa doctrine lui plairait, et il avait compose des chants populaires, ou il énoncait ses opi- nions 5. 1. Biographie d’Arius, voir l’art. Arias, ii, dans Pauly·Wis· sowa. Arius nous est connu par les muvres d’Athanase et par ls écrivains ecclésiastiques, notamment Sozoméne, Socrate et Philos- t02•i;(I;ettre a Eusébe de Nicomédie (Epiph. Hér., 69, 6 ; Théodoret, I, 5); Lettre a Alexandre, évéque d’Alexandrie (Epiph.. 69. 7;. 3. Socrate, I, 9, 16; Sozoméne, I, 21. Voir Harnack, Gcsch. tl. Altchr. Lit., p. 531-2. 4. Certaines parties en étaient chantées. Selon Athanase, Arius y avait imité, quant au rythme, le poéte Sotadés. 5. Chants de meuniers, de bateliers, de voyageurs (Philostorge, Hist. eccl., II, 2).


i l l ATHANASE 917 Mais si Arius, et en general la littérature de l’aria· nisme, nous sont fort mal connus l, leur principal adVer· l saire, Athanase, est, an contraire, une des iigures les q plus en lumiere du 1v° siecle *. q Ne vers 295, a Alexandrie, il y requt, sous l`influence l de son pero, l’(·veque Pétros, a la fois le zele ardent de l’orthodoxie et l’éducation classique. Tout jeune encore, il se donna au service de l’Eg1ise. L’éveque Alexandros l’ayant ordonne diacre avant Page ordinaire, il devint bientot1’adversaire decide d’Arius. Au concile de N ieee, q en 325, ou il avait accompagne son éveque, nul ne con- tribua plus que lui it formuler le dogme de la << con- substantialité » (epooucta), dont il peut etre regardé l comme le représentant et le défenseur par excellence °. Elu éveque d’Alexandrie le 8 juin 328, il commenga “ presque aussitet cette vie de luttes incessantes, qui de- vait se prolonger pendant quarante-cinq ans. Constantin, qui l’avait d’abord protege, l’exile a Treves en 335, apres la condamnation prononcée contre lui par le con- q cile de Tyr. ll rentre dans Alexandria en 337. Mais i i 1. Aétios, représentant de l’arianis1ne extreme; fragments de son Eevzaypéuov dans Epiph., Hérés., 76, 10. - Asterios, Athan.. Disc. c. lcs Ariem, I, 30. — Akakios le Borgne, successeur d’Eusebe comme eveque de Cesarée de Palestine; fragments dans Epiphn Hérés., 12, 6, ii. — Eunomios, disciple d’Akakios; fragments dans les écrits contradictoires de S. Basile, de S. Gregoire de Nysse. 2. Les sources biographiques, pour Athanase, sont d’abord ses propres écrits et son panégyrique par Gregoire de Nazianze; puis la traduction latino d’un fragment d'une histoire de sa vie, com- posée peu apres 385, dite Historia acephala (Sieverts, Zeitschrift /22:; die histor. Theologie, 1868, p. 148); la traduction syrienne d’un Avertiasement qui a été compose pour la collection des Lettres pas- torales d’Athanase (A. Mai, Nova Patrum bibliotheca, t. VI, 1·‘• part.) ; les extraits d'une Vie du grand Athanase, dans Photius, cod. 258; entin une courte at insignitiante notice dans S. Jereme, De viris itlustribus, 87. — Etude d'ensemble I E. Fialon, Saint Athanase, Paris. 1877. 3. Sozom., I, 16 2 Hlziarov slvan E'6oEc pipe; ri'); mpi mira {icuii];.


918 CHAP. VII.- L°OBIEN'I` GREG AU IV° SIECLE g Constance, favorable aux Ariens, se montre son ennemi:

 peut-étre redoutait—il aussi Fascendant dont Athanase,

i' grace au peuple ct aux moines, jouissait en Egypte; · il l’exile de nouveau en 339. Athanase, chassé d’Orient, I · trouve favour en lllyrie a la cour de Constant II; il { affermit la doctrine nicéenne en Occident, prend part, ’ en 343, au concilo tenu a Sardique, en 'l`hrace ; enlin, grace al’appuiénergique de Constant II, il obtient de ren- trer a Alexandrie en 346. ll y reste, cette fois, dix ans. Mais, en 356, so sentant menace par la haine de l’em— pereur, il est oblige do fuir, se cache au désert, ou il vit i en proscrit pendant cinq ans. Le décret de Julien qui faisait ccsser toute persécution pour cause d’opinions re- ligieuses le ramene dans sa ville épiscopale en 361. A peine y est-il de retour que l’empereur, alarmé de sa. puissance, écrit, en 362, une lettre pleine de colere pour ordonner de le chasser d’Egypte (Lettre 6; cf. Lettre 51). Jovien le rétablit dans ses honneurs en 364. Mais, quelques mois plus tard, l’avenement de Valens, arien décidé, l’oblige a fuir de nouveau. Toutefois une recon- ciliation se fait bientot entre eux, et désormais (de 365 , jusqu’a sa mort, en 373) Athanase peut demeurer pai- siblement dans Alexandrie. Les lettres que S. Basile lui adressait vers ce temps montrcnt de quelle autorité il i jouissait alors dans l’Eglise. C’était une sorte de pa- triarche et d’arbitre, dont l’opinion faisait loi ’. L’activité littéraire do cet homme ardent ne fut guere moindre que son activité politique ’. Beaucoup de ses écrits sont perdus ; beaucoup de ceux qui lui sont attri- bués sont d’origine incertaine. Ses ouvrages d‘exé· 1. S. Basile, Lettres 47-52. 2. Pour Yeusemble des oeuvres d’Athauase et les questions do chrouologie et d’authenticité, cousulter Bardenhewer, § 45, 2-1, et Batiifol, Liltév. gr. chrét., p. 265 et suivantes. Pour Yappréciatiou historique, morale et littéraire, on peut recommauder l'ouvrago cité de Fialon. R ‘ l l l l


ATHANASE 919 gese sur la Bible et le Nouveau Testament, dont il ne reste que des fragments, peuvent etre negliges ici, ainsi que plusieurs traites dogmatiques. Pour nous, Athanase ` est tout entier dans quelques ecrits caracteristiques: son Discours contre les Hellénes (Aeyo; xx-ra} 'Elkkvwv) com- plete par un Discours sur l’[ncarnation. (Aéyog mpi vii; £v¤zv9pw1rhoam; mi Aeyou), en tout deuxlivres, ecrits avant 318, que S. Jereme appelle, d’un titre commun, Adversum gentes libri duo; son Apologie contre les Ariens, (’A:·:ol0- ·y·1,·rsx6; mcéz. ’ApstavGw) ecrit en 350; ses quatre Discours SUT [es Ariens (Kari ’Aps:avGw Reyes térwctpsg), composes dans le desert, de 356 it 361, pendant la prescription de l’auteur; son Apologie ei fempereur Constance (de 357), oa il se defend contre diverses imputations politiques et religieuses 3 sa Biograp/zz`e de S. Antoine, du meme temps, panegyrique qui n’a pas eu peu d’inlluence sur la vie ` ascetique en Orient; sa Justincation de sa fuite, probable- ment de 358; l’Hz'stoire des Ariens, lettre secrete adres- see la meme annee aux moines d’Egypte, on) est retrace le développement de 1’arianisme depuis 335 (le debut, relatif aux annees anterieures, manque); la Lettre sur les Synodes (de Bimini et de Seleucie), ecrite on 3t9; enfin i un recueil de Lettres pastorales, dont nous ne possedons plus qu’une traduction syrienne, decouverte en 1847. Devoue e une idee, °qu’il a, plus que personne, discu- tee, definie, elucidee, Athanase doit etre considere d’a- bord comme penseur. Toutefois, des qu’on veut lui attribuer ce titre, on sent le besoin de l’expliquer. La pensee, chez lui, n’est plus, comme chez un Plotin ou un Porphyre, curieuse, ouverte et accueillante, empres- see d’aller librement E1 la recherche de toutesles opinions et de toutes les connaissances, pour en tirer quelques parcelles de verite et les unir ensuite dans un ample systeme. Cette largeur d’esprit, cette sympathie, vrai- ment hellenique et humaine, pour toutes les tentatives


920 CHAP. VII.- L’0BIE.N1‘ GREG AU IV° SIEGLE N de la raison et toules les inspirations du coeur, cette dis- q position, foncierement liberale, qui fait la grandeur du l neoplatonisme ct atteste si heureusement chez ses repre- sentants la perpetuite de la belle tradition grecque, tout cola est en dehors de sa nature. Par sa tendance domi- nante, il precede plutet du judafsme orthodoxe. Au lieu N d’etendre la croyance, de 1’assouplir et de la varier, il t la resserre et la raidit. Son effort tend at constituer une i formule si arretee, si precise, qu’elle exclura désormais tout jeu de la pensee. La philosophie proprement dite ouvre des voies, lance le plus qu’elle peut l’intelligence vers 1’inconnu 5 Athanase, lui, vise a la captiver pour ja- mais, en fermant d’avance devant elle toutes les routes de la recherche. Ce n‘est pas simplement un orthodoxe, c’est l’orthodoxe par excellence; il a pour genie l’esprit meme de l’orthodoxie. Seulement, son orthodoxie n‘est pas celle qui se borne a accepter le dogme, c’est celle qui le cree; et voila on) se revele sa puissance. Des sa jeunesse, quand il écrit contre les Hellenes, la vigueur de sa pensee eclate. ll ne s’attarde pas, comme trop souvent les apologistes ante- rieurs, e des vues populaires et superficiellesg il va au fond des choses. Tres au courant de la philosophie con- temporaine, il sait fort bien que les Ilellenes éclaires mettent sous les noms des dieux tout aut1·e chose qu‘un polythéisme grossier, il ne meconnait pas qu’ils dega- gent du monde visible une hierarchie de forces divi- nes, descendant par emanation de l’etre absolu. Mais c’est justement ce qu’il leur reproche. Nourri de la Bible et de 1’Evangile, epris au fond de simplicite, il ne veut l pas de ces intermediaires inutiles entre Dieu et l’homme; l sa logique et sa foi ecartent ces chimeres, qui d’ailleurs retiennent encore l’ame humaine dans le monde des sens; il exige qu’elle aille droit au Dieu unique, de qui tout precede. Chose remarquable, ce logicien a un sens


ATHANASE 921 tres fort de la realite. Quand il en vient, apres avoir ecarte les dieux de l’hellenisme, a etudier le dogme fon- damental de sa foi, l’incarnation du Verbe, ilne lui suffit pas de demontrer en metaphysicien qu’elle etait possible, ni en theologian qu’elle etait necessaire. S’il s’en tenait la, il ne serait en somme que le disciple eloquent des doc- teurs chretiens anterieurs, qui avaient elabore peu a peu la notion du Verbe, le disciple meme de ces neoplatoni- ciens qu’il combat et qui avaient developpe a leur ma- niere des idees analogues. Mais il a de plus qu’eux cette vue claire des choses reelles, qui denote le politique et l’homme d’action. Ce Verbe auquel il croit, ce n’est pas pour lui une abstraction, un objet de meditation et d’ado- ration mystique, c’est Dieu lui-meme agissant dans le monde par des faits dont il est le temoin, qui lui semblent sans precedents, et qu’aucune puissance humaine n’a pu produire *. Une fois engage dans la lutte avec les Ariens, cette double idee de l’unite de Dieu et de la divinite du Yerbe, Athanase l’a meditee, etudiee et defendue, avec une tena- cite que nulle difiiculte metaphysique n’a_jamais fait he- siter un seul instant. Ou peut lire d’un bout a l’autre les quatre livres du Discours contre lcs Ariens ; impossible de surprendre dans le développement de sa pensee, non seulement une trace de doute, mais une deviation quel- conque. Plus on le presse, plus il precise ses definitions. S’il est subtil, ce n’est pas pour se derober, c’est au con- traire pour ne pas se laisser ecarter de son idee. Et sans doute, il n’est pas de eeux qui contentent la raison_. . puisqu’il aboutit au mystere; mais il est de ceux qui °l’etonnent et qui peuvent la dompter, a force de nettete imperieuse. Ces traits caracteristiques du penseur, nous les retrou— 1. Disc. sur l'Inca··nat. du Verbe, 50, p. 73. q


4 l 922 CHAP. VII. — L’0RIENT GREG AU IV° SIECLE vons naturellement dans l’orateur. Athanase est un homme e 1a`parole habile et forte, qui tend toujours e. son but. Sans avoir la precision elegante des orateurs attiques, il les rappelle par sa preoccupation du fait it l éclaircir ou de l’idee it demontrer. Sa langue est simple, saine, un peu monotone et mediocrement colorée, mais claire et apte e l’action. Par une discretion louable, elle attire peu 1’attention sur elle-meme 3 elle s’efface, elle est toute au service de la pensee. · Allons plus au fond : ce qui fait surtout la valeur des ‘ discours d’Athanase, c’est l’invention dialectique. L’A- pelagic ci Constance, la Justijicazian dc sa fuite, le Discaurs apalagétique contre lcs Aricm, revelent un don remarquable de construire une demonstration ;l’art hel- lénique reparait le tout entier, applique a des choses nouvelles. Si nous lisons ces discours en historiens, nous hesitons, comme d’ailleurs en ecoutant les orateurs attiques; nous avons le sentiment secret que tout s’ar— range trop bien pour la these soutenue, qu’il a dnl y avoir en realite des choses embarrassantes qu’on ne nous q dit pas, d’autres qu’on attenue ou qu’on exagere, que g tout eela n’a pas éte si simple, si droit, si dénué de violences et de politique. Mais cet art de raisonner avec les faits qu’on raconte, de les mettre en arguments sans qu’il y paraisse, de les assembler et de les colorer, de les expliquer et de les faire parler, surtout de les con- duire methodiquement e une conclusion qu’ils semblent imposer, n’est·ce pas justement ce qui constitue l’ora- teur? Et puis, si cette eloquence est habile, cola ne veut pas dire qu’e1le ne soit pas sincere. Sans doute, Athanase est loin de tenir le meme langage sur Cons, tance, lorsqu’il s’adresse e lui ou lorsqu’il parle de lui e ses amis. Dans un cas, il loue sa justice et sa piete ’; 1. Apologic a Constance, 32, p. 250 et 251.


AT.HANASE 923 dans l‘autre, il le traite d’antcchrist *. Qu’il y ait done en lui un politique, cela est incontestable; et, comme tout homme d’action jete dans une societe melangee, il a su se plier aux circonstances et parler le langage of[i-` ciel. Mais cela n’empéche pas qu’il ne croie faire son de- voir, lorsqu’il agit et lorsqu’il parle, lorsqu’il accuse et lorsqu’il se defend. Et si sa conviction lui fait souvent voir les choses a un point de vue personnel et contesta- ble, en revanche elle prete ace qu’il dit un accent qu’on ne trouvait plus depuis bien longtemps dans 1’elo— quence paienne. l Etant ainsi orateur par temperament, i1l’est toujours, l et meme lorsqu’il ne faudrait point 1’étre. Son Histoire ` des Aricns, sa Vie de saint Antoine, semblent se presen- ter comme des recits historiques. Ce sont en realite des oeuvres oratoires, passionnees, qui tiennent l’une du pamphlet, l’autre du panegyrique? Ce qu’on admire dans le premier, c’est la vivacite satirique des peintures, l’imagination indignee qui met tout en scene, anime et fait parler les personnages, c’est la subtilité vigou- reuse qui decouvre et explique les intrigues, vraies ou supposees, c’est aussi, il faut bien le dire, le ton de co- lere qui echautfe beaucoup de ces pages. On comprend, en les lisant, quelle influence un tel homme pouvait exercer sur le peuple mouvant d’Alexandrie, sur ces moines du desert dont 1’ame exaltee vibrait a sa voix. Et on ne s’exp1ique pas moins, en face de la variete d’in- vectives et d’imputations injurieuses qu’il lance contre l’empereur Constance, combien le pouvoir imperial avait de raisons de se defier d’un evéque qui mettait secrete- ment son eloquence et son autorite personnelle au ser- vice de telles passions. 1. Hist. des Ariens, 74, p. 307. 2. Voyez, sur ces deux oeuvres, les chap. vm et rx de Fialon, ouv. cite.


924 CHAP. VII. — L°ORIENT GREG AU IV° SIECLE k Athanase, en somme, quelque grande place qu‘i1tienne dans 1’liistoire littéraire du 1v° siecle, est plus intéres- sant encore par son role actif que par son talent d’ora- teur ou d’écrivain. ll incarne mieux que personne les idées et les passions de son temps. Et ce qu’il faudrait if chercher surtout dans ses oeuvres pour leur conscrver _ tout leur intérét, ce serait l`image des luttes et des in- j trigues au milieu desquelles il a vécu. A le considérer exclusivement au point de vue de la critique littéraire, on so condamne a le diminuer, meme en l’admirant. IX A coté d’Athanase et de ses adversaires, le grand ii mouvement de controverses dogmatiques du 1v° siecle a

  • suscité bien d’autres écrivains, qui ne peuvent figurer

ici qu’incidemment. Apollinaire, éveque de Laodicée en Syrie ’, mort vers i 390, un des écrivains ecclésiastiques les plus influents L et les plus féconds de ce siecle, et lui aussi un des adver- saires de l’arianisme, est surtout célebre comme le chef de 1’hérésie apollinariste, qui fut condamnée par le Concile do Constantinople en 381. Plusieurs écrits théologiques, longtemps dissimulés sous de faux noms, lui ont été do nos jours restitués 2. Son plus important ouvrage de polémique était une Réfutation de Porp/tyre en trente livres, aujourd‘bui perdus. En outre, il fut, avec son pere, Apollinaire 1’ancien, l’auteur d’une bien curieuse tentative de poésie chrétiepne. Ce fut peut-étre l’édit de Julien interdisant en 362 aux mai- 1. S. Jérome, De viris illustr., i04, Bardenhewer, § 43. Art. Apol- linarios, dans Pauly-Vissowa. • 2. Apollinarii Laodiceni qua; supersunt dogmatica (dans les Texle und Untersuc/z. de O. v. Gebhart et A. Hurnack, t. VII, 3, 4, t892). i l l l


ECRIVAINS CHBETIENS SECONDAIRES 925 tres chretiens d’expliquer les auteurs profanes qui en fut l’occasion ’. En tout cas, elle se prolongea bien apres la mort de Julien et la disparition de son edit 3 et, en fait, il parait plus naturel d’y voir un essai qui avait pour but de soustraire la jeunesse chretienne il l’influencc des auteurs palens. Apollinaire le pere, ancien grammairien d’Alexandrie, devenu pretre a Laodicee,avait versille, dans la forme classique, de pretendus poemes chretiens, dont il ne subsiste rien. Son fils, non moins zele, mit en vers l’histoire sainte jusqu’a Satil (xxnv chants), composa selon la for- mule d’Euripide et do Menandre des comedies et des tragedies, et ne craignit meme pas d’imit.er Pindare. Nous possedons de lui une Parap/zmse des psaumcs, eu hexametres, ou le caractere propre de la poesie hihli- que s’ell`ace sous les reminiscences de l’aneienne epopee 2. Makedonios, pero du macedonianisme, et Marcellus d’Ancyre, representant et reformateur du sabellianisme au 1v° siecle, n`interessent que l’histoire du dogme chre- lieu. —Il en est a peu pres de meme de Didyme l’aveu— gle (de 310 a 395 environ), malgre l’influence qu’il exerqa comme_chef de l’ecole d’Alexandrie au nv° siecle, et malgre le merite de ses ecrits. Adversaire de l’aria- nisme dans son traite Sur la Trinilé (Ilcpl Tpwieog), il _ s’etait montre le disciple d’()rigene dans ses nombreux ouvrages exegetiques, et il fut condamne plus tard comme origeniste 3. Mais s’il importe de le signaler ici', c’est surtout parce que nous voyons, grace a lui, se per- petuer a travers tout le 1v¤ siecle la méthode alexan- drine de Pinterpretation allegorique, si curieuse par la 1. Sozoméne, Hist. eccl., V, 18. 2. Patrol. grecquc, de Migne, t. XXXIII, p. 1313. 3. Sur Macedonius ot Marcellus, voir Bardenhewer, § 222 et 223. Sur Didyme, meme ouvr., § 53. i


926 CHAP. VII. — L°ORIENT GREG AU IV° SIECLE ` liberte qu’el1e donnait a toutes les fantaisies de l'exé- gese individuelle. Cyrille ’, me vers 315, évéque de Jerusalem de 350 J _ environ a 386,·n’est aussi qu’un théologien ; mais il a su mettre dans ses eélébres Catéc/zéses en vingt-quatre li- vres (Ka*m;(_·hcet;, legons faitesa des eatéchumencs avant et apres le baptéme) quelque chose de plus personnel. Ce livre d’enseignement élémentaire, purement dogma- l tique, est justemont renommé pour sa simplicité et pour un certain eharme de gravité douce et tendre, qui s’y méle a une vivacité agréable. En face de l’école allégorique d’Alexandrie, dont nous venous de signaler la persistance, continuait a se dé- velopper la tendance contraire, celle de Pexégese litte- rale et historique qui avait Antioche pour principal foyer. Le premier de ses grands représentants est Diodore de 'l`arse 2. Ne vers le commencement du lV° siecle, il fréquenta les ecoles d’Atlienes et d’Antioche, puis fonda dans cette derniere ville un iustitut monastique, centre a la fois de vie ascétique et d’étude, ou se passerent ses l meilleures années ; il subit plus tard l’exil sous Yalens, devint évéque de Tarse en Cilicie en 378 et y mourut en 394. Son oeuvre, dont il ne subsiste que des fragments, était presque entierement exégétique. Diodore doit etre regardé comme le fondateur de la << nouvelle école » d’Antioclie. Maitrede Théodore de Mopsueste et de Jean Chrysost6me,ilaexercé en Orient une autorité des plus grandes, grace surtout a la solidité de son esprit, tou- jours attaché aux notions positives et 21 la raison. ll ne 1. Bardenliewer, § 48; Batiffol, p. 236. Ph. Gonnet, De S. Cyrilli Hierosolymilani archiepiscopi catechesibus, Paris, 1816; G. Delacroix, S. Cyrille dc Jérusalcm, sa vic et ses oeuvres, Paris, 1865; J. Mader, Der heilige Cywillus, Bischof von Jerusalem, Einsiedeln. 1891. 2. Suidas, A¤66wpo;, notice ou l’on trouvera Pénumération com- plete de ses écrits. Socrate (H. eccl., VI, 3), Sozoméne (Hist. eccl. VIII, 2). Bardenhewer, 5 55 ; Batitfol, p. 293.


DIODORES THEODORE DE MOPSUESTE 927 reste malheureusement rien de 1’ouvrage mentionné par p Suidas sous ce titre : Dijférence de linterprétation spi- l rituelle et de l’alZe’g0rie (Ti; Siaepopi Bewgfaq mi. &).)myo· pig); on ne peut guere douter que Diodore n’y eut expose les principes de sa méthode. La tendance ratio- naliste, qui en faisait le fond, 1’amena a formuler, sur la distinction de la divinité et de l’humanit6 en Jesus- Christ, des idées qui furent plus tard développées dans N le Nestorianisme et condamnées par les conciles. l Apres Diodore, lc grand nom de l’éco1e d’Antiocl1e est l celui de Theodore de Mopsueste *. Néa Antioche vers 350, ily suivit d’abord, dans sa jeunesse, les leqons de Liba- nios, avec des vues toutes profanes. Puis, son condis- ciple, Jean Chrysostome, l’ayant attire vers la vie ascé- l tique, il se retira a vingt ans dans le cloitre qu’avait l institué Diodore et y étudia sous sa direction. Bentré quelque temps dans le monde, il en fut arraclné de nou- veau par son ami. En 333, il était ordonné pretre; en cette qualité, il enseigna lui-meme ii Antioclne pendant dix ans. En 392, il est appelé a1·évec1t6 de Mopsuestia, en Cilicie, ou il reside désormais, pendant trente-six ans, jusqu'a sa mort en 428. Ecrivain fécond, comme son maitre Diodore, Theo- dore avait compose, comme lui, une série de commen- taires sur l'};]criture, et, de plus, divers ouvrages de controverse théologique, dont un grand traité en quinze livres Sur l,I7lC£ZI'Ill1lf0l2. ll ne nous reste de tout cela, outre les titres, que des fragments en grec, et un certain nombre de traductions latines ou syriaques. Le role propre de Theodore, celui qui lui mérite une place, non sculement dans 1’histoire des dogmes, mais dans celle 1. Suidas, 9z66mpo;; Photius, cod. 4, 5, 6, 38, 8i, 77, etc. ; Chry- sost., Ad T/zeodorum lapsum, et, en outre, lettre 112. — O. Fr. Fritz- sche, Dc Thcodori Mopsuesleni vita el scriplis commenlalio, Halaz, 1836; Bardcnhewer,§ 56; Batitfol, p. 296-300. •


N 928 CHAP. VII. — L°ORIENT GREG AU IV° SIECLE N de la litterature, c’est d’avoir developpe, avec logique N et hardiesse, les principes d’exegese et la tendance cri- “ tique de son maitre. Dans un écrit perdu, dont le titre N meme n’est pas sur, il avait traite de 1’opposition entre l’interpretation allegorique et l’interpretation historique N (De allcgoria et lzistoria contra Origcnem, dans Faeun- dus, Patrol. lat., LXVII, 602). Nul n’aete plus résolument l oppose que lui aux cliimeres del’exegese par allegories. N Mais son rationalisme ne s’entenait pasla.ll cut le juge- ment assez hardi pour nier qu’une grande partie des psaumeseussent en vue le Nessie; il discutal‘inspiration de certaines parties des Ecritures; il voulut meme distin- guer en Jesus-Christ deux personnes, pour eviter d`avoir a admettre qu’une personne divine ent pu souflrir et mourir. Il fut ainsi l’initiateur direct du Nestorianisme. et. les conciles qui condamnerent N estorios le frapperent en meme temps d’anathemc apres sa mort. Pour les Nestoriens d'0rient, Theodore de Mopsuestc est reste N << l’cxegete » par excellence; et, pour la critique mo- . derne, sa hardiesse fait de lui un des personnages les plus interessants de ce temps. lnferieur certainement en originalite et cn etendue d’esprit aux deux docteurs d'; tioche, Epipliane est peut-etre plus connu, gracea ses ouvrages subsistants ’. Ne en Judee vers 315, il sc rendit savant dans les lan- gues de 1`Orient. Apres un sejour en Egypte, il dirigea a121authémp¤11S, non loin de Jerusalem, de 325 envi- ron a 367, un cloitre dont il fit un foyer d’etudes. Ap- pele en 367 a l’evéche de Constantia (l’ancienne Sala- mine) dans l’ile dc Cypre, il y resida jusqu’a sa mort en 403. L’0rigenisme n’eut pas, au 1v° siecle, d’adversaire plus acharne que lui. Ardent a en poursuivre la trace, 1. S. Jerome, De vir. ill., 114; Suidas, ’Em:pév¢o;; Photius, cod. 122 et 123. Bardenhewer,§ 54; Batitlbl, p. 301. Voir aussi Aug. Thierry, S. Jean C/uysostdme.


EPIPHANE 929 _ il fut en lutte avec Chrysostome lui-meme, dont la doc- trine ne lui semblait pas assez pure. ll ne combattait pas moins vivement l’Arianisme et l'Apollinarisme. Pen- dant sa longue vie, toute son activite et son erudition se depenserent a la defense passionnee de l’orthodoxie. En 374, il composa un traite dont le titre bizarre (’A~{.¢.u· pu·:e;, proprement Salidement rmcre') equivaut it peu pres a celui-ci, l’Ort/eodaxie assure'e : nous le possedons encore. Mais son principal ouvrage, c’est celui qu’on appelle ordinairement la Réfulazian des hérésies (Contra hacrcses ; en grec, Ilxvéptov ou llatvaiptx, proprement la Hue/ac), compose do 374 at 377. L’auteur, dans un ex- pose complet et facile, mais mal écrit, y passe en revue quatre—vingts heresies, dont vingt anterieures a J .-C. : sous ce nom, il comprend les diverses philosophies de la Grece ainsi que les scctes juives, ce qui donne il son livre un serieux intéret historique 1. D’ailleurs, s'il a beaucoup lu et heaucoup extrait, il ne faut lui deman- der ni critique, ni etude approfondie et personnelle. Il y avait en lui plus de zele que de veritable intelligence et que de talent. Ces divers docteurs ont detourne un instant notre at- tention de l’eloquence, que nous avions vue apparaitre dans le christianisme grec avec Athanase. Nous allons la retrouver, plus brillante et plus achevee, chez les grands hommes de parole et de pensee dont nous avons _ maintenant a nous occuper. X C’est a la province do Cappadoce, longtemps conside- 1. La partie du Panarium relative aux philosophes grecs a été extraite et publiée in part par Diels dans ses Dowographi grmci, Berlin, •l879. Hist. do la Litt. grecque. — T. V. 59 . i


930 CHAP- VII-- L°ORIENT GREG AU IV° SIECLE ree comme une region presque barbara, qu‘échut, dans la seconde moitié du 1v° siecle, la primauté du genie et de 1’action religieuse. Elle s’6tait hellénisée lentement, mais profondément. Sa métropole, Césarée, autrefois H simple bourgade sous le nom de Mazaca, était devenue une des grandes villes de l’empire, remarquable par ses écoles. A la longue, sa population, un peu lourde, mais vigoureuse, s’était affinée, sans perdre ses quali- tes natives. Et elle gardait, sous les formes do la civili- sation vieillie qui régnait dans tout l’empire, une seve de jeunesse, plus saine et plus féconde. L’Arianisme fut la, comme dans le reste de l’0rient, un ferment actif, qui, vers le milieu du siecle, y mit en mouvement les pensées et les passions. Pour la defense de l’orthodoxie. trois hommes remarquables s’y distinguerent entre tous : au premier rang, Basile le Grand et son ami Gré- goire do Nazianze 3 au second rang, le frere de Basile, Gregoire de N ysse. _ N6 a Césarée, probablement en 331, Basile était issu , d’une riche et ancienne famille chrétienne ‘. Dans son enfance, il subit l’influence profonde de sa grand’mere, ” Macrina, et, par elle, recut la tradition des enseignements l religieux de Grégoire le Thaumaturge. Un peu plus tard, il se rendit aupres de son pere, qui tenait alors l , l’école de rhétorique a Néocésarée, dans le Pont; c’est l la que se {it sa premiere education intellectuelle. Jeune homme, il revint, pour se perfectionner, a Césarée. Puis, i 1. Sur S. Basile, courtes notices de Jerome (De vii-. illustr., 116) et de Suidas, Bautista;. Divers renseignements dans Photius, cod. l 146, 113, 191 et passim. Les principales sources biographiques sont = les Elogcs funébres dus a Grégoire de Nazianze et a Gregoire de Nysse; quelques passages des historieus ecclésiastiques, entln la correspondance de Basile lui-méme. — Etudes moderues 2 Fialon, Etude histerique ct lilléraire sur S. Basile, 2<= édit., Paris, 1869; Bar- denhewer, Q 49; Batiffol, p. 284.


comme il visait à devenir lui-meme professeur d’éloquence, il se rendit d’abord A Constantinople, et bientôt à Athènes, où il semble avoir fait un assez long séjour, de 354 A 359 environ. Il put y entrevoir Julien; et il s'y lia d’une amitié étroite avec Grégoire de Nazianze, un peu plus Agé que lui, qu’il avait déjA connu à Césarée. Fréquentant les memes écoles, ils entendirent Himérios, dont la gloire commengait, et Libanios, avec lequel Basile resta lié dans la suite, comme l’atteste leur correspondance. De retour en son pays, il semble y avoir débuté en qualité de professeur d’éloquence. Mais, presque aussitot, et malgré ses succes, il se dégouta de cette science apparente qui lui semblait folie : son âme, ardente et séricuse, avait besoin de se donner A Dieu.

Pour s’y mieux préparer, A peine baptisé par l’évêque Dianos de Césarée, il va visiter la Syrie et l’Egypte, ou florissait la vie monastique sous ses diverses formes. Mais, en homme d’initiative et d’autorité, non content de regarder, il se fait un plan à lui, qu’il va mettre aussitôt en application. Dés son retour, il commence à organiser, dans le Pont, des communautés religieuses, auxquelles il donne l’exemple et la règle. Ce sera l’une de oeuvres principales de sa vie. La vie monastique répondait à un des besoins du temps : elle allait prospérer, grâce à son impulsion, en Asie Mineure, comme elle avait fait déjà en Egypte et en Syrie, mais sous une autre forme. Ordonné prétre en 364 par Eusebe, évêque de Césarée, il s’établit aupres de lui, et malgré les dissentiments violents qui les séparent un instant, Basile lui impose l’influence de sa supériorité. Pendant six ans, il est son conseiller, et gouverne sous son nom *. D’une

1. Grég. de Naz., Eloge fun. de S. Basile : 4 Il était tout pour lui, un bon conseiller, un auxiliaire habile, un exégéte des saintes Ecritures, l'interpréte de ses devoirs, le bâton de sa vieillesse, m 932 CHAP. VI1. — L°ORIENT GREG AU IV° SIEGLE part, il continue l'<1zuvre qu’il avait entreprise, fonde H des hospices, des maisons de refuge, des monasteres l dont il entretient et dirige l’activite, pratique et organise “ la charité, rcmedie meme aux maux de lafamine en 368; H de l’autre, il combat, par ses ecrits et ses missions, les tentatives de l’Arianisme, appuye par Valens. ~ En 370, Eusebe meurt. Basile, par son caractere de- , cide et autoritaire, par son activite incessante, s’etait fait des ennemis en meme temps que des partisans. Apres une election difficile, il est nomme a la place d’Eu- sebe, grece surtout au vieux Gregoire, éveque de Na- zianze, et pere de son ami. Des lors, metropolitain de Cappadoce, exarque du Pont, il cxerce, pendant huit ans, une souverainete ardue, au milieu des luttes et des dangers. Tantet energique, tantethabile, il defend sa juridiction contre l’evéque de Tyane, Anthime, apres le partage de la Cappadoce en deux provinces. ll se sert de l'eveque de Sebaste, Eustathe, pour combattreles Ariens, sauf a le menager dans sa tendance au Macedonisme. I Souple et caressant, quand il le faut, il est inflexible en face de l’empercur Valens et du prefet Modestus, aux- quels il tient tete, au peril meme de sa vie. C’est lui qui, apres la mort d’Athanase, en 373, devient vraiment en Orient le soutien de Porthodoxie. Malgre sa faible santé, il s’epuise at lui chercher des defenseurs, corres- pond avec les eveques d’Orient et d'Occident, excite les tiedes, organise la resistance, prepare l’action des con- ciles. Quand il meurt 21 quarante·neuf ans, le 1*** jau- vier 379, il a pu accomplir l’eeuvre d’une longue vie. _ La collection subsistante des ecrits de Basile com- I prend: — l° Deux ouvrages dogmatiques : le traite A Centre Eunumios (’Av:x·:pzm.·uc€>; we ’A1ro).eym·e.xe6 :06 l’appui de sa foi, plus snr que tous les clercs, plus entendu en - aifaires que tous les laiques. »


BASILE 933 Sucaegoig E»3v¤y.€ou), en trois livres, auxquels sont ajoutés deux livres complémentaires, qui ne semblent pas etre de lui ; le traité Sur le Saint-Esprit (llzplcee 'Ayieu Ilvaé- para:) ;— 2° Une série d’H0mélies, parmi lesquelles les plus remarquables sont l’He:m/ze'me'ron (neufdiscours sur l’ceuvre des six jours), quinze Sur les Psaumes, les discours Centre les usuriers (Kari ·¤·ew.tC6v·rwv) et Aux jeunes gens sur la maniére de tirer profit des auteurs profanes (Hpéq rob; véou; 6'mo; &v {E 9Jmvur.6'>v é»q>a),oIv·¤·o léymv), le Pane'gyrique de sainte Julitte, et un certain nombre d’autres homélies sur des sujets de morale; — 3° Les écrits dits ascéziques (’Acx·n·mcd), entre lesquels ‘ on distingue, sous le nom de Régles développees (°'Opm u-::5; alive;) et de Régles abre'ge’es ("Opm x.a·.·’ l7'¢t‘‘O[I·‘;3‘J), deux recueils d’instructions pratiques adressées aux moines 3 — 4° Eniin un recueil de Lettres, au nombre de trois cent soixante·cinq, écrites la plupart pendant son épiscopat, de 370 a 379, qui constituent un des do- cuments les plus intéressants pour l’histoire du lV° sie- cle. — Basile avait publié, en outre, bon nombre d’au- tres ouvrages qui sont perdus, notamment un T1·aite' contre les Manichéens, et des homélies, qui embrassaient presquc toutes les parties des Ecritures. Un certain nombre d’écrits qui lui sont attribués, en dehors de ceux que nous avons nommés, sont suspects ou apocryphes '. De meme qu’Athanase, mais a un degré supérieur, Basile est, par temperament, un orateur; et, comme la nature chez lui était plus riche et plus souple, comme, en outre, l’éducation profane avait été bien plus pro- longée, il l’est avec une tout autre variété. Mais, si di- verses que soient les formes de sa parole, on y retrouve toujours, comme caractere distinctil`, avec l’érudition i. On ne peut compter parmi ses ouvrages la Philocalia, simple q recueil d’extraits d’Origéne, que Basile forma avec son ami Gre- goire de Nazianze. J 1


Q ‘ 934 CHAP. VII. — L°ORlENT GREG AU IV° SIECLE facile et pourtant choisie, un don propre de persuasion et de séduction, fait de clarté, d’invention ingénieuse et charmante, d‘intelligence nette, d’imagination vive, de chaleur d’ame et d’aulorité naturelle. . Résolument attaché, de crnur et de raison, a une or- I.- thodoxie déja tres arretée, il n’a pas eu l’occasion de gl montrer, en matiere de philosophie, une grande puissance A de recherche ou de combinaison. Toutefois, dans les problemes toujours discutés de la théologie contempo- 5, raine, son esprit est singulierement habile a discerner E7 _ les nuances, a maintenir contre de subtiles tentatives

 les positions prises, a éclaircir les formules ou subsis-

ei tait encore quelque équivoque, a préparer meme les dé- finitions nouvelles. Nourri de philosophic grecque, en particulier des doctrines de Platon et de celles de Y Plotin, il s’en sert sans s’y laisser assujettir, en leur imposant la forme chrétienne, avec une dextérité et une fermeté de sens remarquablcs ’. lla donc tout ce qui fait le théologien; et il y joint, dans les matieres les , plus abstraites, un talent d’expression vraiment hellé- r nique. Mais c’est surtout dans la prédication que se révelent toutes ses qualités ’. Son Hcxahéméron a été justement considéré comme un chef-d’ozuvre en son genre ; et il est certain qu’aujourd’hui encore, si étrangesqu’en soient pour nous les explications physiques, ces discours ont l un charme intime qui ne s’est point dissipé. Basile s’y adresse a un auditoire dans lequel se trouvaient beaucoup de gens simples, artisans ou petits marchands, curieux d’apprendre, mais peu cultivés : il leur explique la Ge- N nese. Son dessein est avant tout de lcs instruire. Il cause avec eux, familierement, mais non sans autorité; Il va 1. A. Iahn, Basilius Plotinizans, Berne, 1839. 2. L. Roux, Etude sur la prédication de Basile le Grand, Strasbourg, 1867.


BASILE 935 au devant de leurs étonnements, provoque au besoin leur curiosité, leur signalc lui-m®1eles difficultés, leur . fait prévoir les objections que les pa‘i°ens pourront leur 1 proposer a propos de ces textes; et, so mettant a leur I portée, il leur rend raison de tout. Point d’all6gorie: + tout, dans le récit biblique, doit étre pris a la leltre, p tout y est réel. Sa science naive méprise les recherches 4 des savants et ignore leurs doutes : elle a, sur des points difficiles, des explications d’enfant; mais elle est char- mante par sa sineérité, par ses ressources d’invention, ° par la maniere ingénieuse dont elle arrange tout, par le sentiment qui 1’anime. Le spectacle de l’univers émer- veille l’orateur, soit par sa beauté, qu’il décrit en poete, soit par l’adaptation des moyens a certaines fins dont il croit découvrir le secret. Il y a en lui du Fénelon et du Bernardin de S. Pierre, en bien comme en mal : une eloquence naturelle, douce, chaude, colorée, parfois élevée, et, avec cela, une ingéniosité oonfiante, qui fait 4 sourire. Les plus petites choses lui sont sujet d’admira- “ tion; il y voit des intentions qu’il note avec bonheur. Si la tige du blé est géniculée, c’est qu’elle doit suppor- ter le poids de l’épi ; si celle de l’avoine ne l’est pas, c’est qu’elle ne risque point de plier sous sa panicule légere. Les barbes de l’épi ont leur raison d’étre, elles servent A tenir a distance lesinsectes nuisibles i. << Tout, .s’écrie l’orateur, contient une sagesse cachée », néwa Else. moan coepixv izéppnvov. Mais ces petites choses ne l’em- péchent pas de voirles grandes ; et ily a du ravissement » dans la peinture qu’il fait du monde sortant des mains p de Dieu et tout couvert d’une végétation luxuriante. L’inspiration venue de la Bible s’unit tout naturelle· ment, dans ses dévcloppements lyriques, a la grace dé- licate et spirituelle de la Grece ancienne. I. Hexahéméron, V, 3.


936 CHAP. VII. — L’ORIENT GBEC AU IV° SIECLE i Ce maitre iin, aimable, tout préoccupé des besoins de son auditoire, se retrouve dans le discours sur la ma- R niere de proiiter des auteurs profanes. Et nous voyons ~ IA, de plus, certains traits qui caractérisent sa maniere i propre dans la direction morale. L’étude de la question A discuter y est, A vrai dire, trés superficielle. Sur le fond des choses, rien ou presque rien. On voudrait en- tendre dire A l’orateur que, seule en ce temps, la litté- rature grecque profane était capable de former l’esprit au raisonnement, de lui donner le gout du vrai et du beau, le sons de l’ordre, de la mesure et de la liberté, qu’eniin elle était indispensable pour le meubler d’id6es et de connaissances, pour le mettre en contact avec l’humanit6 ; toutes choses que ni la Bible ni l’Evangile ne pouvaient faire. Basile était trop intelligent, il avait trop réfléchi, pour ne pas sentir au fond l’6vidence de ces vérités. Mais il ne veut ni les faire voir, ni les voir lui-meme. Avec une habileté, A demi inconsciente, qui [ se fait illusion A elle-meme, il détourne ailleurs son l attention et celle des jeunes gens qu’il veut instruire. Selon lui, les enseignements de l’Ancien et du Nouveau Testament sont trop éblouissants et trop profonds pour qu’on puisse les regarder d’abord. La littérature profane a pour office d’accoutumer les jeunes intelligences A la vérité, de leur donner une premiere teinture de la mo- rale; et voilA tout. On s’en sert ainsi, sans la glorifier. Quant A la maniere méme de s’en servir, Basile n’est guere plus précis en l’exp1iquant : il faut laisser le mal et prendre le bien; mais qui fera ce choix? comment? Il ne le dit pas. Done, la théorie fondamentale du dis- cours est insuffisante, étroite, ou vague; et, si on la scrute rigoureusement, on croit y sentir un esprit qui E n’a pas toute sa liberté, ou qui manquede hardiesse. Mais il faut songer qu’un grand nombre de chrétiens zélés l


BASILE 937 7 voulaient alors rejeter toute littérature profane ’. Or Basile, sans les combattre en face, travaille a ruiner leur influence. Comme ces ennemis de l’antiquité se plaeaient surtout au point de vue moral, il fait de mame. Et il montre comment cette littérature profane, qu’on décrie, est pleine d’exemples, de préceptes, de faits historiques ou d’anecdotes, qui sont propres a élever l’ame, a l’ins· truire de ce qui est bien et beau, a la libérer de ses ser- vitudes naturelles, en un mot a préparer l’Evangile. Cette demonstration, il la fait d’un ton affectueux et familier, comme un pere qui parle a ses enfants, sans pédantisme, avec une abondance agréable de souvenirs, de citations et d’exemples, laissant aller sapensée en une sorte de causerie caressante, ou la gravité du prétre se méle a la bonne grace de l’homme d’esprit. Il a le meme art de plaire et d’animer toute chose, mais avec plus de liberté, plus de force et de véritable eloquence, lorsqu’il traite des sujets moraux. La encore, on peut étre tenté souvent de trouver qu’il ne va pas assez au fond des choses, qu’il ne cherche pas assez a découvrir la racine secrete des vices qu’il censure, qu’il n’éclaire pas d’une lumiére aussi vive qu’un Bossuet ou qu’un Bourdaloue les replis cachés du cozur. Son intui- tion est plus rapide que profonde. Mais, si l’on fait de telles réflexions, c’est apres coup. En le lisant, on est charmé par la vivacité de son imagination, qui met en scene les hommes avec leurs vices, qui décrit, en satires spirituelles et graves, les mcnurs du temps, qui multiplie les peintures frappantes et vivantes, sans grossir les choses outre mesure. Il ne semble pas se complaire aux exagérations faciles. Plus simple que Grégoire de Na- zianze, plus modéré que Chrysostome, il ne parle que p 1. Greg. de Naz., (Eloge {un. de S. Basile, p. 323, e Morell) dit, en parlant de Pinstruction profane : ”Hv of 1:o1>.e`t Xpeumwaw Btanréouctv, ab; i·::i6ov1ov 1.:1 cgahpézv ua?. Gem? 1:6ppw pcilkoucav, xaxdn; ¢i66·:z;. l l


' 4 ` ·~·

 938 CHAP- VII- — L°ORIENT GREG AU IV° SIEC LE
 pour instruire, sans desir secret de se faire valoir, sans
 " entrainement d’orateur enivre par sa propre eloquence.

J. L Mais, dans ce qu’il dit, il met toute son eme, sincere,

 ardente, genereuse, et, au fond, douce et indulgente
 dans sa vehemence meme. a Quand je lis ses discours
Q- sur les moeurs et la maniere de bien vivre, disait Gre-
 goire de N azianze, mon emo et mon corps so purifient;
 ' je deviens comme un instrument harmonieux, qui,
 frappe par l’esprit, celebre la gloire et la puissance de
 ’ Dieu *. » Avec un peu trop de rhetorique, l’eloquent ami
 · de Basile exprimait heureuscment en Qces termes l’efl`et
Q` de sa parole. Elle est pleine d’une sorte d’inspiration
 qui se communique, elle tend a elever et at purifier, elle
" monte a Dieu comme par un mouvement naturel.
 ` La collection des Lettres de Basile, dont nous avons

if ‘ deja signale l’importancc historique, n’a pas une moin-

 dre valeur litteraire 2. L’homme, dont nous venous de
 F donner quclque idee, s’y retrouve tout entier, sous ses l
 divers aspects. Tantet il y fait de la theologie, tantot il
ig, F agit en faveur des causes qui lui tiennent au coeur; il
 negocie, il flatte, il reprimande, il excite; parfois aussi

QQ il se fait enjoue ou gracieux, pour une recommandation i

 ou un compliment; il sait prendre tous les tons, tout en · q

Q dedaignant le hel esprit. Sa gravite naturelle a son

 charme en elle—meme et n’a pas besoin de s’orner pour
 etre agreable.

j. Le style de Basile, tout en portant la marque de son

:1,. temps, est d’un ecrivain de race et d’un maitre. Il a les
”` bonnes traditions classiques, mais il n’en est pas gene.
"‘ L’imitation, chez lui, est devenue naturelle ; elle n’arrete

é pas 1’originalite du genie. Egalement plein des reminis-

 1. Eloge fun. de S. Basile, p. 362, Morell. J’emprunte la traduc-

, tion de Fialon, ouv. cite, p. 221.

  • 2. V. Martin, Essai sur les letlrcs de S. Basile le Grand, Nantes.

{ 1865. ¤ i ` W l · l


cences de la Iittératur I 11 Iqu 1I 1 II 11 I-1-. I-` · ·I1 — res, il méle ces deux I 11 1 I-1 11- · I.1I"I r·11:e ll 1 aisance remarquabl- . r I . I 1 LI choix ordinaire des xpr 1-111I HS PHP I 1:1111* , I I1 1 go1`1t,letourdégagé ur I11 11 111 -111 II 11 ed I3 11111 Plutarque, des dive 1 ` 11 Il - Iange les tons; mai 1I ard [I1- 1111 lu II1.1 1111u du jargon des écoles I II1;1 1I1I111 1·.· -1II I1 uI1· u11 instinct poétique, n 1· I 1 I- I I 11 langue unecouleurn 11 . 11 1.111 sd 1I 1 I p 1 11I, lui viennent des 6c I 1·l1 I ·` u u I II’I .·1-Iles rappellent, a deux s"*· I I1 I1 I I Pruse : il aime, co11111 ui I 111p11 ·11I II` I`r1-qu 11- tes, les images, les e-1 I1- I- I `I d- 1: I II1`. I1 ` tout cela, chez Bas` ’ p ` L ` I-I 11` I1 I Ce sont des moyens I I`I Is s r 111:1 r 1r 1 I I pensées sérieuses; bi 1’1 IDI1`1 d’ -1 I11· 1-1111 BIITII 1 JI - blie naturellementl `· · j ` Il - 1 I avec les idées. Tout 1 111 1Ir 111:1111 - IuI 1- 11 r . S’i1 ost séduisant, il -1 11 Ill- Il Illp I IFI- cere. Entre les écri1 1 ·I1 I n I`1 I I plus simple, et le plu 1 ble [ u 1 II ll 1I - plicité.


XI


Grégoire de Naziance est inséparable de Bazile il fut uni d’une tendr- 1 I - ll 1 111 . I1- pr - chés, en outre, par u au - 1 Id . I parenté du génie, as cI II 1111 111 1-1 I1-1. 1- eiforts, engages dan I .-1 II 11 I1 -1 I IIT`- pourtant I’un de I’au 1* 11*Is I I1I11111e 1 r I 1: r tere et par le tour d’ pri . Il 1 I un I1 Il 1 ’ tion, que la solitude l1 111 ` 11 - `1 11 I-. lll I 940 CHAP. VII- ···· L°0RIENT GREG AU IV° SIECLE - ne retenait pas; Gregoire etait un meditatif, un ami de la retraite et du silence, qui s’est donne par moment a l’action malgre lui et pour obeir a sa conscience, mais que l’action ne tardait pas a lasser. Ne d’une famille- chretienne, dans le domaine patri- monial d’Arianze, tout pres de la ville de Nazianze, en Cappadoce, probablement en 330, il etait, de quelques mois seulement, plus age que Basile. Lui aussi, il subit, l dans son enfance, une influence feminine douce et pro- fonde, celle de sa mere Nonna, qui prit une autorité durable sur sa nature tendre et docile. Au sortir de la maison paternelle, il frequenta les écoles de Cesaree, o1`1 ‘ il {it deja connaissance avec Basile. ll y apprit, comme lui, a aimer les auteurs classiques, poetes et prosateurs. Bientot il voyagea, allant etendre son instruction aupres des maitres en renom, a Cesaree de Palestine, a Alexan- drie, et enfin a Athenes, on) il dut sejourner de 350 a 360 E environ. C’est la qu’il vecut dans l’intimite de Basile, H et que se conclut delinitivement entre eux le pacte d’a- [ mitie autrefois ebauche a Cesaree. · De retour en Cappadoce, malgre le talent d’orateur · qui s’etait developpe en lui par sesetudes, Gregoire, age d’environ trente ans, ne songeait qu’a vivre dans la retraite 3 et il se partageait entre son domaine d‘A- rianze et la solitude du Pont, on) son ami Basile se trou- vait alors. Son pere, Gregoire, eveque de N azianze, qui voulait avoir en lui un auxiliaire, le decida a recevoir la pretrise en 361; mais il fallut quelque temps pour lui faire accepter les obligations actives du ministere qu’on lui imposait. Pour s’y soustraire, il avait lui d’abord n dans le Pont, aupres de Basile; et ce fut seulement en 362 qu’il consentit e revenir a Nazianze. Pendant 3 neuf ans, il y vécut aupres de son pere, qu’il aidait. Mais, en 371, Basile, qui etait archeveque de Cesarée depuis un an, eut besoin de lui dans sa lutte de juri- a l


GREGOIRE DE IJTAZIANZEI 941 diction avec l’eveque Anthime de Tyane. Pour defendre sa frontiere, il erigeait en eveche la bourgade de Sasima, objet do litige, et exigeait do son ami qu’il se laissat nommer evéque et qu’il en prit possession. Gregoire ceda, comme il cedait toujours a ceux qu’il aimait. Mais ce qu’on attendait delui repugnait trop a sa nature. Sasima, bourg bruyant et grossier, ou avait lieu la perception des impots, ou retentissaient sans oesse les cris et les disputes, lui faisait horreur. ll s’enfuit de nouveau dans la solitude. Et quand, une seconde fois, les prieres instantes de son pere eurent reussi a l’en tirer, l’annee suivante, ce [ut a Nazianze qu’i1revint, pour lui servir encore de coadjuteur. Il lui succeda sur son siege epis- copal en 374. Mais, au bout d’un an, Nazianze meme lui dovint insupportable 3 et, abandonnant l’administra- tion de son eveche, il alla vivre en solitaire a Seleucie d’Isaurie. Ce fut la qu’il apprit en 379 la mort do Basile. A peine avait-il prononce son eloge funebre qu’une nou- velle et bien lourde charge lui etait imposee. Les ortho- doxes de Constantinople, longtemps opprimes par les Ariens, avaient repris courage, a la suite de l’avene- ment de Theodose (19 janvier 379), et ils l’appelaient a cux pour leur servir de chef. Gregoire vint, et, pendant deux ans, se devoua a la tache penible et dangereuse qu’il avait acceptee. ll avait a lutter chaque jour contre ses adversaires, au peril meme de sa vie, a encourager les sions, a maintenir parmi eux la concorde, malgre les germes de divisions, it négocier avec l’autorite im- periale._Gréce it son caractere et surtout a son eloquence, il y reussit en partie. En 381, le second concile oecume- nique se reunit a Constantinople. Les premiers eveques arrives designerent Gregoire pour occuper le siege epis- copal de la metropole, et il en prit possession; mais bientet il vit la regularite de son election contestee par l l l i l l


942 CHAP. VII. — L°ORIEN'1` GREG AU IV° SIECLE les nouveaux arrivants. Alors, découragé dc la lutte, il se démit de sa récentedignité, en juin 381, et quitta Constantinople pour retourner a Nazianze. ll y venait résolu a se donner au soin de la communauté chrétienne, qui était restée longtcmps sans chef, et il le fit en e[l`et. Puis, en 383, ayant fait nommer enfin un autre évéque, il se retira définitivcment de la vie active, a cinquante· trois ans. Ses dernieres années se passerent dans son domaine d’Arianze, ou il mourut vers 390. L'<1auvre de Grégoire se compose de discours, de lettrcs ct dc poésies. Ses Discours subsistants sont au nombre de quarante- cinq qui se répartissent entre les diverscs périodes de sa vie. Mcntionnons seulement les plus importants : — L’A- pelagic pour sa fuite (Disc. n° 2), ,A7¥0)=0]’7lT�·6§ Th': Si; ‘=6v Ilévtov cpuyiq é'va:csv, dut étre composée en 362, lorsque, récemment ordonné prétre, Grégoire se décida, aprés s’étre enfui dans le Pont, a revenir 21 N azianze 3 mais il ° l’augmenta plus tard, au point d`en faire une sorte de R traité sur le sacerdoce, dont Chrysostome s’est inspiré Y dans son ouvrage sur le meme sujet. — Les deux Dzls- cours de flétrissure (E1-·q>.eu1.·mo£) contre Julien, plcins d’emportement et de haine, ont été écrits peu aprés la mort de 1’e1npcreur, in la lin de 363 probablement ; il est douteux qu’ils aient été prononcés. — Devenu évé- que, Grégoire composa, vers la fin de 373 sans doute, l’E!0ge funébre d’.4t/zanase, mort cette année-la *. Six ans plus tard, il écrivait et prononqait l'El0ge funébre de saint Basile, mort en 379. Au temps de son séjour a Constantinople appartiennent cinq discours célebres, N ceux qu’il appelle lui-meme ses Discours de t/zéologie (Oi vii; 0ao).o·y£a; >.6·{oi, Disc. n°= 27-31), écrits qui l’ont fait surnommer << le théologien » par excellence. Cc sont 1. Socr., Hist. eccl., IV, 20. l N


GREGOIRE DE NAZIANZE . 943 des exposes de la doctrine orthodoxe, qui avait triomphe au premier concile oacuménique de 325 et qui allait s’achever dans le second, de 38l. — Ses autres dis- cours sont relatils soit a des letes religieuses, soit a des points de croyanco ou de morale chretienne. Les Leltres, au nombre de 243, appartiennent presque toutes a la periode de retraite (383 a 390), par laquelle se termine la vie de Gregoire. Elegantes et courtes, · elles se rapportent en general a des incidents prives; et par la meme, si elles no nous apprennent que peu de chose sur l’histoire du temps, elles sont du moins de grand interet pour la connaissance de l’homme. C’est aussi dans ses derniercs annees que Gregoire composa la plupart des Poésies qui forment environ la moitie de son ceuvre. Dans une piece Sur ses propres vers (Livre II, sect. 1, 39), il nous apprend qu’en les ecrivant, il s’etait propose d’of1`rir aux jeunes gens des poemes moraux et religieux, afin que lcs chretiens n’eussent rien a envier aux pa°fens. Sans nier cette intention, puisqu’il l‘afiirme, il parait dilficile de croire qu’il n’ait pas eu pour but, avant tout, de se satislaire lui-meme, ayant le gout de mediter et la démangeaison d’ecrire en vers. Les poemes proprement dits, au nombre de cent quatre-vingt-cinq, ont ete divises par les editeurs moder- nes en deux livres, Poémes t/zéologiques et Poémes his- toriques, auxquels s’ajoutent cent vingt-neul Epitaphes (’Em·::i<piaz) et quatrc-vingt-quatorze petits morceaux gno- miques ou Epigrammcs (’Em·yp¤2p.y.m-a). Les plus inte- ressantes de ces compositions sont les poemes historiques, c’est-A-dire ceux on Gregoire parle de lui-meme, notam- ment le poeme Sur sa propre vie, sorte de biographie, précieuse par les faits qu’elle note, et quelquefois atta- chante par les sentiments qu’elle exprime. llumaniste exercé, Gregoire a employe dans ses vers la plupart des metres classiques, hexametres, distiques, iambes,


944 CHAP. VII. -— L°ORIEN'1` GREG AU IV° SIEGLE ioniques majeurs et brises, etc. Dans deux morceaux seu- lement, rompant avec la tradition, il s’est essaye a la versification dite << rythmique », qui est fondee, non sur la quantite des syllabes, mais sur leur nombre et sur la { place des accents ("I`p.vo; écncapnveg, Puémes, l. l, sect. 1, 321 et llpeg acocpliévov vcczpocivsvixeg, l. l, sect. 2, 3. i Pour apprecier le genie de Gregoire de Nazianze, nous devons, tout de suite et resolument, faire bon marehé de cette pretendue poésie*. Non qu’il n’y eiit en lui un reel instinct de poete. Son ame, pensive et recueillie, ai- mante et mystique, sa sensibilite vive, son imagination brillante, auraient pu, sielles eussent pris de bonne heure cette direction, s’exhaler en meditations harmonieuses. Mais les habitudes de sa pensee et de son style, formees par l’art oratoire et la theologie, résistaient a l’inspiration. Sa phrase, nette, precise, antithetique, n’avait ni l’elan, ni la mollesse, ni la liberte qui eonviennent au reve. Quand le sujet demandait le laisser-aller, l’abandon de , la pensee entrainee par les images, l’indecision char- l `mante et fugitive des impressions, l’orateur qui etait en l lui tendait aux formules imperieuses, le moraliste aux instructions circonstanciees, le theologien aux distinc- tions abstraites et subtiles. Dans les passages on sa poe- sie est religieuse, elle a le tort de rappeler de trop pres l les canons des conciles; dans ceux ou elle est personnelle, y elle hesite entre la chronique seche et le sermon. C’est done a ses discours, uniquement, qu’il y a lieu de s’arreter. Et sur ce sujet meme, disons d’abord que, malgre son titre de << theologien », Gregoire, fut·ce dans ses exposes de theologie, ne montre pas plus que Basile y cette originalite forte du penseur qui cree des idées neu- ves ou transforme les aneiennes par des apergus propres. Comme philosophe, il n’a ete qu’un disciple et un defen-

1. Villemain 1’a singuliérement surfaite dans 1’ouvrage déje cite.


te ` GREGOIRE DE NAZIANZE 945 seur de la tradition. En lui, l’orateur seul a son origi- nalite incontestable. Son eloquence est moins simple que celle de Basile ; mais elle a plus d’ampleur et plus d’eclat. Basilc s’oublie ‘ lui-meme, il ne songe qu’a son sujet et au bien de ses auditeurs. Gregoire, chrétien tout aussi convaincu et ` . pretre aussi zelie, etait pourtant par nature bien plus QE? u homme do lettres », et il n’a jamais cesse completement `. de l’etre. On sent, en l’ecoutant, qu’il cherche a plaire, ·` quelle que soit d’ailleurs 1’elevation et la sincerite de son ·‘ intention generale. Qu’il en ait conscience ou non, il y I'} a toujours quelque coquetterie dans son art. ll aime l’an· P` tithese ingenieuse et brillante, il se sert volontiers des figures qui font de l’effet, il conduit et organise sa phrase *{ en artiste, pour l’oreille en meme temps que pour l’in- telligence. Le développement facile ne lui deplait pas, alors meme qu’il a plus d’agrement que de solidite. 'l`rop ` charme par 1’elegance superlicielle, il combine adroi- Y tement ses mots, comme il versiliait, par un goint naturel I, pour la symetrie ingenieuse. Volontiers aussi, il orne son expression; il la veut poetique, sonore; il est amou· _. reux des images, des belles comparaisons, qu’il demande, " s’il le faut, a la mythologie. Ce sont la des petitesses qui ¢<— laissent trop voir en lui le disciple d’Himerios ; mais s’il f importe de les signaler, il serait fort injuste de mecon- . naitre ce qu’il y a de puissance naturelle et de genie sous cette forme un peu appretee. Gregoire etait une eme sincere, eclairee par unc belle - et lucide intelligence. Comme il ales defauts de son temperament, il en a aussi les grandes qualites. Son ‘ Elage funébre de saint Basile, qui est peut·etre son chel- d’oauvre, est vraiment un discours admirable. C’est un panegyrique, et pourtant l’orateur y parle avec son coeur. l S’il ne craint pas de rappeler les quelques griels qu’il a contre son ami, s'il ne peut lui pardonner completement, Hist. ie la Litt. grecque. — T. V. 60 l l ~ l


946 CHAP. VII.- L’ORIENT GREG AU IV° SIECLE meme apres la mort, de 1’avoir nommé évéque de Sasima, comme il l’aime et comme il l’admire néanmoins! Avec quel charme il rappelle leurs communs souvenirs d’Athenes! Et s’il parle volontiers de lui-méme, que] hommage il rend cependant a la supériorité do caractére ( qu’il sentait chez Basilel Les détails familiers et précis abondent, mais les grands traits sont on pleinelumiere. ” ll raconte avec grace, avec sentiment; et, quand il a iini de raconter, il juge do haut, il dégage les qualités mai- tresses avec la surcté d’un historien ct l’émotion d’un * ami. Ses dernieres paroles ont été imitées par Bossuet l dans son Oraison funébre du prince de Conde', et elles l méritaient de l’étre. L’appel adressé a tous ceux aux- quols Basile avait fait du bien est d’une ampleur et d’une plénitude remarquables; et il y a quelque chose de singulierement touchant dans la fagon dont l’orateur éteint ensuite volontairemcnt l’écla°t de sa parole, pour l {inir sur une priére attendrie. Citons ces quelques lignes qui donnent assez bien l’idée de l’éloquence de Grégoire: it Béunissezwous tous ici, compagnons de Basile, ministres R des autels, serviteurs du temple, et les citoyens et les étran· gers; secourez·nous pour achever son éloge, chacun de vous H racontant une de ses vertus, s’attachant zi un trait de sa vie. p Begrettez tous, les grands un législateur, le peuple un guide, [ les savants un maitre, les épouses 1’appui de leur vertu, les l simples un conducteur, les esprits curieux une lumiére, les M ‘ heureux un censeur, les infortunés un consolateur, la vieillesse = un soutien, la jeunesse une réglc, la pauvreté un bienfaiteur, la richesse un dispensateur des aumones. Il me semble que les l veuves doivent célébrer leur protecteur, les pauvres 1’ami des p pauvres, tous, enfin, celui qui se faisait tout zi tous, afin de = gagner toutes les fumes. » << Reqois cet hommage d’une voix qui te fut chére, d’un homme ton égal en age et en dignité. Si mes paroles approchent de ce qui t’est din, c’est grace ii toi: c’est par coniiance en ton se- cours que j’uientrep1·is cet éloge. Si je suis resté beaucoup au- dessous, pouvait·il 111’{1Il`I’€1` autre chose dans 1’abatte1nent ou »


` GBEGOIRE DE NAZIANZE 947 i m’ont mis la vieillesse, les maladies et le regret de ta perte? l Mais le Seigneur agree ce que nous faisons selon notre pouvoir; Pour toi, regarde·nous du haut des cieux, ame heureuse et sainte il » _ Ces memes qualites se retrouvent, e des degres divers, dans tous les discours de Gregoire. Son eloquence est-· personnelle et pourtant tres religieuse. Nul ne mele plus- volontiers ses souvenirs et ses impressions e. tous»les· sujets qu’il traite; et alors meme qu’il ne parle pas dinee— tement de ce qui le touche, il ne s’en abstrait jamais d’une maniere complete. Le meditatif qui etait en.1ui avait pris l’habitude de la vie interieure, de l’entretien avec soi-meme, et les idees qu’il avait a exprimer son taient de son eme toutes pleines de tout ce qui faisait sa personnalite. Mais, comme, en se repliant sur lui- meme,. ily chcrchait Dieu et l’y trouvait, c’etaient des- impressions toutes religieuses qu’il en rapportait ’. Voile pourquoi les choses du dehors l’attirent mediocrementu ll est peu observateur des hommes en soeiete, il ne peint ' guere leurs manieres d’etre, il ne fait pas de la satire morale; on chercherait en vain, dans ses discours, ces- tableaux de genre qui ont fait le succes d’autres predi~ cateurs. Sa psychologic est tiree de son experience per- sonnelle ; elle est simple et juste, plutet solide que line ou variee. En general, elle s’attache peu aux details.- L’esprit de Gregoire sc concentre sur quelques pensees qui lui suffisent et qu’il developpe avec une abondance de textes, de raisonnements et d’images. La dialectique- se mele en lui au lyrisme. Il se complait dans le dogme, 1. Greg. de Naz., t. I, p. 372-73, Morel. Traduction de .Fialon, Sllinl Basile. p. 283. 2. Disc. 29, sur- Finslitulion des évéquea, t. I, p. 486, Morel : Obese voip po: Eoxd rozofaro oiov pecavra rei; aic·0·éc·¢:¢, {Em capxb; ual xecuou yavepzvov, grqezvb; ·:d‘»v &v0pw·nivwv xpocaxrepzvov 5 ri pi; niox dvaiyxn, tdbfi?) ‘KpOU>.G>»O5V‘I'.'1 Xllt Tip 651;), :1iV {life? T& ';Q0i)[J.8‘JG, €‘tC.


948 CHAP- VII- — L'OR1ENT GREG AU IV° SIECLE qu’il sait traduire en formules simples et neuves, ou ‘ ordonner en déductions bien liées; mais il y met, en outre, de l’amour, de l’imagination, quelquefois de la l grace et de la grandeur. Dans l’exhortation chrétienne, il a une chaleur, mélée d’onction, qui lui donne une force singuliere. Son imagination lui représente les choses dont il parle, surtout celles de la foi, de telle fagon qu’clles deviennent comme présentes. Mais il excelle particu- lierement dans le développement tres large des themes les plus simples, ou, sur un fond de pensées essentielles, surgissent des sentiments dont il varie les nuances a pro- fusion sans selasser. La péroraison de son Discours d’a- dieu, prononcé quand il quitta Constantinople, a été citée avec raison par Villemain comme pleine << d’une émo- tion et d'une grace inflnie‘ ». C’est un des plus beaux exemples dc ces épanchements, a la fois lyriques et ora- toires, on l’&me de celui qui parle semble vouloir se don- ner tout entiere. Par le style, Gregoire differe aussi de Basile, tout en lui ressemblant. Ses expressions sont plus poétiques, sa phrase est plus ample et plus balancée. Il donne plus at 1’imagination, il a plus de souci de la sonorité et de l’é- clat. Les éléments essentiels sont pourtant les memes de part et d’autre, mais chez Grégoire les couleurs sont plus vives. Au-dcssous de ces deux grands noms, se place celui d’un des freres de Basile, Grégoire de N ysse. Théologien plus qu’orateur ou écrivain, s’il a une importance no- table dans l’histoire ecclésiastique, il n’en a qu’une beau- coup moindre dans l’histoire littéraire. Nous pouvons nous contenter, en ce qui le concerne, de quelques indi- cations sommaires 2. i. Villemain, Eloq. chrét., p. i3l. 2. Nous avons peu de renseignements sur lui. Ils provieuneui q l l


Plus jeune que Basile d’une dizaine d‘années environ, il fut en partie élevé par lui. Après avoir hésité longtemps entre l’état ecclésiastique et la vie séculière, il devint prêtre et fut nommé par son frère, en 371, évêque de la petite ville de Nyssa, en Cappadoce. Il dut, sous le règne de Valens, y lutter énergiquement contre les Ariens. Dépouillé par eux de ses fonctions épiscopales, il n’en reprit possession qu’après la mort de l’empereur qui les protégeait, en 378. Son rôle grandit dans les années suivantes. Au concile de Constantinople, en 38I, il parait comme un des theologiens les plus écoutés do l’Orient, et il demeure, sous le regne de Théodose, une autorité en matierc d’orthodoxie. ll dispa- rait ensuite, sans qu’on sache rien de ses dernieres an- nées, dans la lin du 1v° siecle.

Ses écrits, très nombreux, se rapportent surtout a Pexégese, dans laquelle il se montre, bien plus que Basile et Grégoire de Nazianze, animé de l’esprit d’Origène, c’est-à-dire chercheur infatigable du sens spirituel et figuré. Polémiste et défenseur des dogmes, il a été un des soutiens de l’orthodoxie contre les diverses hérésies de son temps, en particulier contre l’Arianisme (Grande caléc/zése, Aéyo; xx‘¤‘n[m··.x.6; 6 uéyaq ; Diseours contre E unomios, en treize livres, IIp€>¢; E•3v5y.i0v &v·rv.§>§·n· mcoi Myne. ; deux Discours contre A pollinaire; etc.). Son Dia- logue sur l’dme el la resurrection, entre sa soeur Macrina et lui·méme (llepl @[71; xxl ivxmiew; ou ri llixxpivix), écrit peu apres la mort do Basile,nous montrc en lui un l philosophe cn meme temps qu’un croyant. On a aussizde lui plusieurs traités sur diverses questions relatives a 8l1l't0l1t de BGS pl’0pl'BS CBLIVPBS et C16 S8. 0Ol'l’€'SpODd&HCB. V0ll‘ OU particulier le prologue de son homélie De hominis opi/icio, celui de sou commeutaire sur l’Hexahé»né:·on, ses lettres li, 8i, etc. Voir 8.l1SSi B8.Sll0, lBl.ll'BS 53, 60, {00. Consulter sur sa personne et ses œuvres, Bardenhewer, Patrol., Si. I 950 CHAP. VII.- L’0RIENT GREG AU IV° SIECLR la vie chrétienne (Sur la perfection, Ilepi ·re7.zt6·r·m·0;; ‘Sui· les [ins conformes aux volontés dc Dieu, Ilspt me uri ‘0a6v cmrcoii ; Sur la vie selon la vertu, llapi Hi; x.¤u.·’ tips-

  • ·r$;xi Chile; etc.) ; et, en outre, une cinquantaine environ

° *de Discours, dont quelques·uns, il est vrai, se rappor- tent encore au dogme, mais dont la plupart traitent de morale; les autres sont des panégyriques, entre lesquels il faut mentionner l’El0ge de Basile, oeuvre d’aH`ection `fraternelle en meme temps que de piété, et l’El0ge de ‘Macrina, sa soeur. Enfin la collection de ses écrits se complete par vingt·six Lettres. ` La reputation de Grégoire de N ysse repose surtout sur i son muvre dogmatique. Il est probablement, entre les `théologiens de ce temps, le plus philosophe, au sens propre du mot, c’est-a-dire celui qui a eu le plus le gent de la recherche, celui qui pense avec le plus de suite et d’ampleur et qui construit les plus larges theories. ‘Homme simple et bon, de peu de sens pratique ', tout adonné aux constructions idéales de l’esprit, il se plait aux abstractions, au milieu desquellcs il se joue avec “ unei dialectique subtile. Sans s’écarter du dogme, qui est pour lui la vérité meme, il aime A donner carriere a la raison, A multiplier les explications, a spéculer sur l’in- connu. De la, une variété d’apercus, plus ou moins hasardés, mais personnels et intéressants, qui donnent asa théologie une physionomie tres particuliere. Comme orateur, Gregoire de Nysse a, bien plus que Basile et meme que Grégoire de N azianze, les défauts de son temps, sans doute parce que l’éloquence, chez lui, est bien plus- aifaire d’artilice. Dépourvu par nature du don d’é· mouvoir, ainsi que de celui de peindre et d’animer, il y snpplée trop souvent par 1’enllure et par les procédés de la rhétorique. 1. Basile, lettre 58 Z Havrshiiq Enezpov ·:Gw x¤z·r& tim; éxxlcqciac. i i


XII


Ces trois hommes, remarquables it divers titres, out fait le plus grand honneur e la province de Cappadoce, leur commune patrie. Mais ils n’ont pu enlcver is Antioche sa supériorité littéraire au milieu de l’Orient grec. Et de meme qu’elle tient le premier rang dans 1’exégese avec Diodore de Tarse et Théodore de Mopsueste, elle se l’assure egalement dans l’éloquence religieuse, pendant la seconde moitié du siecle, avec Jean surnommé Chry- sosteme (Bouche d’or). Celui-ci est la plus grande figure d’orateur apostolique que le christianisme grec ait produite, et, e ce titre, il mérite d’etre étudié ici un peu moins sommairement ‘.

Né à Antioche entre 344 et 347, Jean étaitissu d’une famille richo et considérée *. I1 perdit de bonne heure son pere, Secundus, et fut élevé par sa mere, Anthousa. Un peu plus tard, il suivit, dans sa ville na- tale, les lecons de philosophie d’Andragathios et les lecons d’éloquence de Libanios’. Sous l’influence de ce dernier, sans doute, les remarquables aptitudes oratoires du jeune homme se développerent rapidement. Bientot il en fit l’essai au barreau, on le succes ne put lui échap·

1. Palladius, Dialogue de Vita S. Joannis Chrysoslomi (Migue, Patrol. gr., t. XLVII, 5-82); Jéreme, De v. ill., 129, et Gennadius, ch. xxx (notices insignifiantes); Suidas, ’Iwéw~q.»; ’Avn¤xs~5;, d’aprés Cédrénus. La vie et le role de Chrysostome ne peuvent étre étudiés complétement que dans ses oeuvres, en tenant compte des témoiguages des historians ecclésiastiques, de Socrate en particulier. — Ouvrages it consulter : A. Neander, Den- heilige Joh. Chrysostomus amd die Kirche, etc., Berlin, 1821 ; 3• éd., 1858 ; A. Thierry, S. Jean Chrysosléme et l’impérah·ice Eudoxie, Paris, 2• éd., 1874; A. Puech, S. Jean Clwysosldme et les mwurs de son temps, Paris, 1891 ; Barden· hewer, § 51; Batiifol, p. 240.

2. Sacerdoce, I, 2 et II, 8.

3. Socr., VI, 3; Sozom., YIII, 2. 952 CHAP. VII. ·-— l..°ORIEN'I` GREG AU IV° SIECLE per. Spirituel et brillant, il frequentait alors le monde et se plaisait meme au theétre ’. Mais cette periode pro- fane fut de courte duree. Ses réflexions personnelles et les conseils d’un ami intime, nomme Basile, dont il nous parle avec beaucoup de charme, le tournerent tres jeune encore vers l’ascetisme 2. Il semble l’avoir prati- que d’abord sans quitter Antioche, vivant chez lui d'une vie austere, s’adonnant at l’etude et e. la meditation des , Ecritures, et suivant les lecons de Diodore et de Carte- , rios, en compagnie de Theodore, le futur eveque de l Mopsueste. Sa haute reputation, la situation de sa fa- l mille, l’inlluence de ses amis le designaient des lors l pour l’episcopat 3 ; mais il sut se dérober e cet honneur, i tout en le faisant conferer e son ami Basile. Lui-meme, N quittant la ville vers 375, se retirait dans les montagnes qui l’avoisinaient, et il y passait d’abord quatre ans sous la direction d’un vieux moine, puis deux ans, seul, dans une grotto ‘. C’est e. cette premiere periode de sa vie reli- gieuse, entre 370 et 381 environ, période de retraite et d’ascétisme, qu’appartiennent plusieurs traites dont nous parlerons plus loin. On y sent, sous la beaute de la forme, un manque de mesure, une certaine exege- ration de doctrine, qui trahissent, en dehors d’une ten- dance naturelle, Fintransigeance et la logique outreé d’un esprit que la vie n’a pas encore muri. En 381, Jean, revenu at Antioche et égé d`environ trente—cinq ans, est ordonne diacre par l’eveque Melece; cinq ans plus tard, l’eveque Flavien fait de lui un pre- tre. Pendant plus de dix ans, jusqu’en 397, il vit A cete 1. Sacerdocc, I, 2-4. 2. Meme ouvr., I, 3-4. Ce Basile ne doit pas etre confondu, bien ontendu, avec le grand Basile, plus Age d’une quinzaine d’années l environ. ( 3. Meme ouvrage, II, 8. t 4. Pallad., Dial., ch. v. l l l


JEAN CIIRYSOSTOME 953 N de lui, exergant sous sa conduite le ministere de la pa- l role. Ce temps passe at Antioche, soit comme diacre, soit . l comme pretre, est celui de sa plus feeonde activite. De ·l trente·einq a cinquante ans environ, il se donne a l’ins- l truction morale et religieuse des fideles. La plupart de ses Homélies datent de ces quinze ou seize annees, et " c’est alors que ce genre prend dans sa bouche toute sa valeur. L’autorite de sa parole sur le peuple d’Antioche était immense. On le vit particulierement en 387, lors “ de la sedition qui exposa la metropole de l’Orient a la colere de Theodose. Tandis que l’eveque Flavien allait trouver l’empereur pour l’apaiser, ce fut Jean qui, pen- dant plusieurs semaines d’angoisses cruelles, soutint les courages, modéra ces ames mobiles et agitees, et leur permit d’attendre avec quelque ealme un pardon long- temps inespére. Mais, en dehors meme de cette crise, son influence moralisatrice s’exergait constamment. Une experience croissante, sans supprimer en‘lui tous les exces d’un zele ardent et d’une doctrine absolue, les attenuait cependant et rendait sa parole de plus en plus appropriée a sa destination. Devenu le premier orateur de l’Orient, et ayant conscience de sa force, il depensait toute son eloquence en une prédication pratique, qui vi- sait a1·am61i0mu0¤ des moeurs 5 et dans cette grande ville, voluptueuse, frivole, pleine d’agitations,de jalou- sies, de convoitises de toute sorte, il representait, avec une autorite incomparable, l’idéal de l’Evangile. Il eut eté a souhaiter pour lui qu’il y restat. Mais, 21 la {in de 397, le siege metropolitain de Constantinople étant devenu vacant par la mort du patriarclne Necta- p rios, l’empereur Arcadius, sousl’intluence de l’eunuque p Eutrope, fit elire, pour le remplacer, Jean d’Antioche, l dont la renommee etait venue jusqu’a lui. C’etait un l ehoix malheureux. Il fallait it Constantinople un homme d’un tout autre caractere. Des difficultes de toute sorte l l


954 GHAP. VII. — L’0RIEN'1` GREG AU 1v° SIECLE y entouraient le patriarche : un empereur faible, une impératrice mobile et vindicative, mille intrigues de cour, un clergé divisé, des jalousies ardentes et cachées, un peuple toujours pret a s’agiter. Dans ce milieu, un éveque, quclque décidé qu’il faint a faire son devoir, de- vait cependant user de prudence, procéder lentement et avec méthode, fermer les yeux sur les petites choses, tenir compte des impossibilités, se montrer patient au- tant que résolu, et surtout éviter de se poser en face de la cour, ou meme de se laisser représenter par la malveillance, comme une sorte de tribun. Or Jean était un apetre, imprudent a force de zele, incapable des con- cessions les plus nécessaires, habitué a tout dire, étran- ger aux difficultés du gouvernement des hommes. Avec son admirable él oquence, qui l’enivrait lui-meme, avec sa foi ardente et sa doctrine inflexible, il avait tout ce qu’il fallait pour échouer la d’une maniere tragique, et il éehoua en eH`et. Intronisé le 26 février 398, il entrait en conllit pres- que aussitet avec le tout-puissant Eutrope, qui l’avait choisi. D’ailleurs, des l’année suivante, lorsqu’une brus- que disgrace eut renversé le favori et faillit le livrer a la fureur du peuple, Jean, aussi généreux qu’il avait p été hardi, le défendait, en revendiquant pour son église le droit d’asile. Mais la chute d’Eutrope livrait l’empe· reur it l’iniluence de sa femme Eudoxie; et, comme Jean ne pouvait pas ne pas etre en opposition avec la puissance du jour, c’était désormais entre l’impératrice i et lui que la lutte s’engageait, tantet sourde, tantet violente. La hardiesse de ses prédieations, presque révolution· naires, contre le luxe, les mauvaises mceurs, la dureté des riches, lui gagnaient le peuple, qui d’ailleurs admi- rait la simplicité de sa vie, son éloquence et son cou- rage ; mais elle lui créait en meme temps des ennemis l I 1


JEAN CHRYSOSTOME 955 nombreux, qui épiaient les occasions de le perdre. Déje, il avait eu des contestations avec Pimpératrice sur des questions de propriété. On n’eut pas de peine e. persua- der a Eudoxie que les censures de Jean s’adressaient e elle, car elles s’appliquaient certainement e son entou- rage. Des lors, elle preta la main a toutes les intrigues ourdies contre lui. Le patriarche d’Alexandrie, Théo- phile, homme autoritaire, en voulait depuis longtemps e. Jean, pour avoir accueilli avec faveur des moines origé nistes qu’il avait chassés d’Egypte. A l’instigation d’Eudoxie, ces griefs furent réveillés; d’autres, ra- massés ge et le dans le clergé, s’y ajouterent. L‘ar- che veque fut cité, cn aout 403, devant un synode de trente-six évéques, choisis entre ses ennemis, et reu- nis e Chalcédoine dans un domaine appelé le C/iézw (conciliabule du_ chéne, mivoeog ini Bpilv) t. Jean refusa de comparaitre, e moins qu’on n’écartat du synode qua- tre de ses ennemis notoires. Le prétendu tribunal passa outre; il déposa l'archeveque, en l’accusant, par sur- croit, de lese·majesté, pour avoir applique a l’impéra- trice, sous forme d’allusion injurieuse, le nom de Jéza- bel. Arcadius coniirma la sentence de deposition et y ajouta la peine de l’exil. A cette nouvelle, une vivc émotion s’empare du peu- ple, qui commence e s’agiter. Jean, tres noblement., s’emploie e le calmer, et, de lui·meme, se met en route pour l’exil. Mais le peuple ne s’apaisait pas, et la cour inquiete sentait se préparer une sédition, lorsqu’un tremblement de terro eut lieu pendant la nuit. La su- perstitieuse Eudoxie en fut épouvantée; saisissant ce prétexte qui permettait de donner satisfaction au peu- ple tout en ne paraissantcéder qu’eDieu,el_n_2_fit_l·_ap]1<3lei· ' i. Palladius, Dialogue, ch. VIII. - Voir dans Pbotius, cod. 59, la liste des accusations qui y furent portées contre Chrysostome.]


956 CH.P· VII.- L'ORIENT GREG AU IV° SIECLE l’archevéque et lui ecrivit elle-meme une lettre de sou- p mission. Jean, qui etait deja en Bithynic, revint triom- phalement ’. Ce triomphe meme presageait sa perte. En vain, une reconciliation eut lieu; en vain, on echangea les meil- leures assurances. Sa popularite le rendait redoutable. D’ailleurs, il n’etait pas homme a user desormais de plus de prudence. Quelques mois apres, vers la lin de 403, a l’occasion de l’erection d’une statue de Pimperatriee sur une place publiquc qui touchaita l‘eglise principale, des réjouissances eurent lieu, dont le caractere paien lui parut olfensant pour la religion. Il somma le prefet de les faire cesser. Le conllit recommeneait ainsi sous une forme plus personnelle. L’imperatrice, blessee au vif, voulut cette fois aller jusqu‘au bout. ll n’est pas sur que Jean ait reellement prononce les paroles celebres qu’on lit aujourd‘hui en téte d’une homelie qui porte son nom: ¢· De nouveau, voici Ilerodiade en delire, de nouveau elle p se met en fureur, de nouveau elle danse, de nouveau . elle veut qu’on lui apporte la tete de Jean sur un plat'. » Mais, a defaut de ces paroles, ily en avait assez d°autres dans ses discours, qu’on pouvait interpreter comme au- i tant d`allusions. Eudoxie fit soulever, par les éveques qui lui obeissaient, une protestation contre le retablissement du patriarche ; et, comme il refusait de cesser ses fone- l tions, il fut d’abord garde a vue chez lui, puis, vers le milieu de 404, enleve violemment de son eglise et con- N duit en cxil. Des scenes violentes eurent lieu 21 Constantinople. Un incendie, qu’on imputa aux partisans de l'exile, devora , les batiments attenant it la cathedrale et l’eglise elle- i meme. En tout cas, ses amis, parmi lesquels il y avait certainement des exaltes, continuerent a former une 1. Voir 1’H0mélie aprés son relour. 2. Hom. sur la décoll. de S. .Iean·Bapliste, exorde.


JEAN CHRYSOSTOME _ 957 faction inquiétante qu‘on appelait lcs Johannites, et qui se refusait a reconnaltre un autre chef ecclésiastique que N lui. Mais leurs efforts ne parvinrent pas a le faire rap- peler. Relégué sur les confins de l’Arménie, a Cucusse, l apres un voyage qui fut un long supplice, Jean vécut ls l trois ans encore, toujours éncrgique rnalgré ses misercs, s‘occupant de diriger des missions en Phénicie et en Ci- licie, et correspondant avec ses amis d’Antioche et de , Constantinople. Arraclné de ce lieu d`exil en 407 pour etre transporté ailleurs, il mourut d`épuisement sur la 5 route, a Comana, en Cappadoce. Ses restes ne furent rapportés a Constantinople que vingt-et-un ans plus tard, per Théodose II, llls d’Eudoxie. l XIII La collection extrememcnt considerable des oeuvres de Chrysostome comprend trois sortes d’écrits : les traités, les discours, les lettres. Donnons d’abord un apercu des sujets auxquels ils se rapportent ct de leur ordre chro- nologiquc. Les traités sont, it proprement parle1·, des instructions ou consultations de morale religieuse, it propos de cir- constances diverses. Les plus anciens semblent etre les deux Discours ei T héodore aprés sa chute (Ei; 6e63wpov éxwecéwz), qu’on suppose sans preuve decisive avoir été adressés, entre 370 et 375, a Theodore de Mopsueste, lorsqu’il eut la velléité de renoncer a la vie ascétique. 0n rapporte au meme temps les deux livres Sur la Pé- nitence (llepi x1··:xv·5Ezw;), animés du meme esprit. Vers 375 ou 376, les tcntatives de Valens contre l’inst.itution monastique et l’agitation d’opinion qu’eIles soulevaient parmi les chrétiens et les patens semblent avoir donné lieu aux trois livros si passionnés Conire les adversaires de


958 CHAP·_VII· — L°ORIEN'I‘ GREG AU IV° SIECLE . Ia vie monastique (Hpbg cob; s=c7.ep.o€Jv·raz.; wet'; évci 1:6 pnvicsiv ivéyouciv). Un peu plus tard, mais probablement encore avant de quitter la solitude, Jean composa ses trois dis- cours de consolation A Stagire, destinés a calmer le trouble maladif d’un esprit qui avait cru trouver la paix au sein de la retraite et qui s`y consumait dans l’inquié- q `tude (Hpo; 2-:ayz£p•.ev datnzhv Bztpovsvza). — Devenu diacre, puis prétre, il continue a écrire comme il l`a- vait fait étant moine. Les six livres Sur le saccrdnce (Heat tepm:6‘t‘nS)» qui sont considérés a bon droit comme une de ses plus belles oeuvres, furent publiés, selon Socrate (Hist. ecclés., VI, 3), en 381. Du méme temps sont les deux traités A une jeune veuve (Eigvewrépav Xjnpeéaaoxv) et Contre les seconds mariages (llegt p.¤v1v· Spizq). Le livre plus développé Sur Ie cétibat (Hagt :a;9e- viag) semble avoir été compose un peu plus tard. A cette période encore appartiennent deux ouvrages de polémi- que : le Discours sur Saint Babylas, de 382, adressé aux patens, on vue de leur démontrer la puissance divine du christianisme par l`lnumiliante défaite que Saint Babylas avait iniligée it Julien, lorsque celui-ci voulut déplacer ses restes ; et la Demonstration de la divinité du Christ d ladresse des Juifs et des Hellénes (IIP6; ra l ’Iou8a€ou; xml °'E7Jmvx; cir:6$etE·.; 6'vt £c·:i G25; 6 Xp novo;) l probablement publiée vers 387. Malgréle nombre de ces p traités, il est manifeste que, dans cette seconde période. Jean écrit moins, parce qu’il s’adonne surtout a la pré- dication. — Comme patriarclne de Constantinople, c’est l _ aussi par la parole surtout qu’il agit. Toutefois, il com- pose alors ses curieux opuscules A cena: gui enlretien- nent clzez eua: des vierges (llpig mb; Exowx; ·:x;»9évou; cuvstcdxmu;) et Sur l'inconve'nient pour les femmes con- sacrées a Dieu d`habite2· avec des lzommes (Hey?. ·:o5 vi; xavovnxd; {1:}; ouvozzciv oivdgcicz), ou se manifeste si vive- ment le zele de réforme qu’il déployait dans la direc- l l


JEAN CHRYSOSTOME 959 it tion de son église. — Enfin, relégué en Arménie, agé et , souffrant, il écrit encore deux traités : Que persenne ne peut nuire d qui ne se fait pas tort d [ui-méme ("O1·s rev · iaurbv p.-}; ¤i3nxcGv·ra 0-33sE; 1:xpaG>ié¢l•¤u Sévxras) et A ceux _ gui se scandalisent des e'preuves qui sent survenues (Hpbg cob; cx.av8ahc9£v·:z; ini eat; $ucrny.ep£as; eat; ympévatg). · Lcs discours proprement dits, comprenant toute la t série des Homélies, formcnt un ensemble bien plus l étendu que ces traités. Malheurcusement, on nc peut guero douter que cet ample recueil ne contienne un trop I grand nombre de morceaux faussement attribués a Chrysostome, et la critique n’a pas encore distingué avec p assez de méthode ce qui doit étrc accepté comme au- q thentique de ce qui doit étre rejeté comme apocryphe. p Ces lnomélies embrassent toute 1’admirable suite des prédications de Jean, soit a Antioclne, soit a Constanti- 9 nople. Les unes sont plus spécialement exégétiques, “ les autres plus inspirées par les circonstances. Mais il q est difficile de fonder sur cettc distinction un classement rigoureux ; car lorsque Jean explique les Ecritures, il a toujours cn vue le profit moral de ses auditeurs; et, d’autre part, lorsqu’il parle des choses du jour, c’est presque sans exception en s’appuyant sur des textes qu’il commente. Les plus renommés de ces discours sont les Homélies Sur les Psaumes, Sur l’Ep£tre aux R0- mains, le sermon Centre les jeux rlu cirgue et les théd- tres, sept lnomélies Sur les Iouanges de l’apdtre saint Paul, les deux Cate’c/zéses avant le bapteme, vingt-et-une homélics Sur les statues, adrcssées en 387 au peuple _ d’Antioche apres la sédition et en attendant la décision de l’empereur, deux Sur Eutrope, prononcées a Cons- tantinople cn 398 aprcs la chute du favori, onlin les deux discours Avant son depart pour l’exil, de 403, et Aprés son retour de l’e.zil, de la meme année. Lcs Lettres, au nombre de 238, appartiennent presque


960 CHAP. VII. — L°ORIENT GREG AU IV° SIECLE toutes A la periode de l’exil. Ecrites, pour la plupart, “ de Cucusse, ellos s’adressent aux amis nombreux que l’eveque avait laisses derriere lui, soit AAntioche, soit A Constantinople, en particulier A la diaconesse Olym- pia, et elles ont pour objet de soutenir leur courage par des considerations de piete. Si elles nous apprennent peu de chose sur les evenements du temps, elles mon- trent sous le plus noble aspect le caractere de l'exile, aussi incapable de faiblesse que de haine. Quelques au- tres ont trait aux missions qu’il encourageait ou proje- tait; malgre la vieillesse et la proscription, son zele s’y laisse voir aussi ardent que jamais. ` XIV ` Dans cette oeuvre immense, Chrysostome a fait peu de theologie, mais 'beaucoup de morale. C’est comme moraliste et comme orateur qu’il appartient A l‘histoire litteraire. Ce qui frappe d’abord dans son eloquence, c’est la vive representation des moeurs et des choses du temps '. Nullement reveur ni eontemplatif, toujours preoccupe du bien A faire, et, avec cela, doue d’un regard prompt et clairvoyant, il a du, des sa jeunesse, jeter les yeux autour de lui ; et A mesure qu’il s'est montré plus atta- che par profession A l’amelioration de ses freres, il a eta amene A noter avec plus de precision les defauts, les vices, les habitudes mauvaises, les prejuges sociaux, A les excuses communes, et, d’une maniere génerale, la contradiction secrete, mais incessante, que le monde opposait au christianisme tel qu’il 1’avait concu. C’est lA le point de vue special d’oA il regarde les cboses. De curiosite morale, A proprement parler, il n’y en a 1. Voir specialement sur ce svujet l‘ouvrage cite de A. Puech. l


j

JEAN GHRYSOSTGME 961 * ·· i »‘2,}’ ,. pas en lui ; il n’obscrve pas les hommes pour le plaisir de les connaitre ou de les decrire; seul, le desir de les corriger le poss ede et l’absorbe. Et si, par suite,l’obser- vation est chez lui moins variée, moins complexe, moins riche en aperg us que chez les moralistes plus libres qui la cultivent pour elle-meme, elle est en revanche plus i methodique et plus forte. A Antioche comme a Constan— tinople, il n‘a pas cesse un seul jour de chercher, d’un regard obstine, tout ce qui pouvait faire obstacle a la sanctification soit dans l'individu, soit dans la famille, soit dans la societe. Et comme sa franchise egalait sa clairvoyance, il a dit avec la liberte d’un apetre ce _ qu’il avait decouvert avec le zele d’un censeur. ll en résulte que presque toute la societe du temps revit dans ses peintures. Nous y voyons ses vices generaux sous la forme qu’ils prenaient en Orient, le gout des plaisirs, l’immoralite, la passion des jeux et des spectacles, l’a- I mour du luxe, 1’égoTsme de la richesse; nous y rele-· _ vons aussi avec interét des traits plus particuliers, “_ la frivolite des auditoires religieux, _le laisser-aller de ;~;»§gQ` certains membres du clerge, les sollicitations et les in- , trigues des femmes qui les assiegeaient, les propos mal- veillants qui circulaient jusque dans la communaute , chretienne. Aucun predicateur, en aucun temps, n‘a °f-‘i,; ‘? saisi aussi vivement que lui la realite contemporaine, et, · ‘ par consequent, aucun ne la fait mieux connaitre. ` Hardies et variees, ces peintures semblent d’ai1leurs ( des peintures iideles. Liorateur, qui est enclin afexagéra- *` 1 tion dans la doctrine, ne parait pas l’etre dans ses dBSCI‘lp· I tions. Visant, comme il le fait, a corriger, il manque· raita son dessein, s’il exagerait. D’ailleurs, il n’y a {ffl chez lui ni gout sensible de l’hyperbole dans l’expres- sion, ni recherche de l’esprit. Tout ce qu’il dit est pre- V gill cis; il prend at temoin ses auditeurs ; il leur met sous lcs yeux des choses qu’ils doivent reconnaitre. L’abon- Hist. do la Litt. gsrecque. — T. V. 61 _ VE ·».`}f~•‘1


I 962 CHAP. VII. — L°ORIENT GREG AU IV° SIECLE dance des détails n’est pas destinée a augmenter l’e{l`et du tableau, mais bien a serrer de plus pres la ressem- blance. S’ils eussent été groupés autrement, ils auraient constitué des portraits ; mais alors l’instruction eut fait ~ place a la satire. I/orateur chrétien se garde de créer ainsi des personnages sur lesquels on mettrait des noms; il étudie les vices séparément, a l’aide d’observations dont il a pris partout lamatiere; tous les vicieux y con- q tribuent, chacun pour sa part; et ainsi le profit peut etre pour tous, sans qu’il y ait de tlétrissure pour per- l sonne. , Mais le moraliste qui est en lui ne se contente pas de décrire, il raisonno; et cela avec une clairvoyance lo- gique, qui ne se laisse ni embarrasser ni tromper. Ses discussions sont aussi serrées que ses descriptions sont précises et frappantes. ll sait tres bien qu’il ne suflit pas de signaler le vice, et qu’on n’a rien fait, si on ne q lui enleve les excuses qu’il no manque pas dc se don- ner a lui-meme. La censure dp Chrysostome est donc une censure active, qui combat, qui nc se laisse pas dé- tourner ni repousser, qui veut sc faire accepter tout cntiere, quoi qu’on fasse pour 1’éluder. Dans cette sorte de lutte, ses ressources sont merveilleuses. ll devinc les pretextes, il les dégage, il leur donne toute leur force, en beau joueur qui ne veut pas vaincre par la maladresse de son adversaire, ou plutot en champion dévoué de la vérité, qui n’estime que les victoires com- pletes et définitives. Cette cbasse aux mauvaises raisons est pour lui une occasion de découvrir at cbaque instant des aspects nouveaux du sujet. Quand il prend corps in , corps une habitude enracinée, il ne la quitte pas qu’il l n’en ait montré toutes les faces et signalé toutes les con- sequences. Un simple opuscule, tel que le traité Conlre ceux qui entrctiennenz c/zez eusr des vierges, le revele tout entier. ll discute la, non pas avec des gens qui font l


» l JEAN CHRYSOSTOME 963 le mal, mais avec des gens qui aiment la tentation. Et il s’agit de leur faire voir ce qu’ils ne veulent pas voir, de leur faire avouer cc qu’ils ne s’avouent pas A eux- memes. 'l`out ce qu’il dit est si simple qu’il semble n’a- voir besoin, pour le dire, que de bon sens et de bonne foi. 011,011 y regarde pourtant de pres : on verra ce qu’il y a, dans ce bon sens et cette bonne foi, •l’experience line, de clairvoyance, de prudence avisée, ct combien ces _ apergus sont lies entre eux. {les qualités de premier ordre feraient de Chrysostome un moraliste tout A fait supérieur, si sa morale elle- meme était d’ailleurs plus large. Ge qui lui fait tort, c`est que la tendance profonde de son esprit et de son caractere, au lieu de le porter A développer dans lc christianisme ce qui est vraiment universel, l’a conduit au contraire A s’enfermer dans un ascetisme dont l’au- torite ne pouvait etre que locale et temporaire. On est peine de voir cette nature genereuse et cc puissant es- prit s’attac|1er A démontrer avec passion que la vie du moine est l’idéal meme de la vie chrétiennc, qu’en de- hors d’elle le salut est A peine possible, que le mariage est un état inferieur, un préservatif contre le peché, in- digne des natures vraiment fortes, que d’ailleurs les vertus des hérétiques et des inlideles non seulement ne sont pas des vertus, mais qu’elles doivent etre jugées pires que les vices eux-memes i. De tels démentis don- nés A la raison, Al’humanite, A l’instinct social, ont quelque chose d’attristant. Sans doute, ils appartien- nent surtout aux ouvrages de jeunesse de Chrysostome; sans doute aussi, ils peuvent etre en partie expliqués par l’l1istoire du temps; mais cela n’empecl1e pas qu’ils ne subsistent avec ses ecrits, qu’on ne les retrouve A peine atténues dans toute son oeuvre et qu’ils ne la compro- l. Voir tout le traité du Sacerdoce et la discussion Centre les ad- versaires de la vie monaslique.


l 964 CHAP. VII. — L°ORIENT GREG AU IV° SIECLE. mettent tout entiere. Ce qu’il faut dire, du moins, c’est que .cette oeuvre, avec ses exagerations, represente for- tement un ideal apostolique qui a exerce une profonde influence en son temps et au dela, et qu’en somme, dans i sa chimerc d’intransigeance, elle precede d’une ame peu commune. Par son eloquence, en tout cas, elle s’impose a l’admi· ration. Chez bien peu d’hommes, la faculte oratoire s’est montree aussi spontanee et aussi puissante que chez Chrysostome; et, chez peu d’hommes aussi, elle a été cultivee avec plus de succes. Une nature riche, douee de tout ce qui fait le grand orateur, raison vigoureuse et subtile, imagination, sentiment; et, avec cela, une edu- cation achevee, quia fait passer en lui toute la tradition classique ; l’art des Demostheue et des lsocrate, surajoute a un genie heureux et abondant, de maniere at lui faire developper toutes ses ressources en les reglant et en les coordonnant dans une pleine harmonie. De la est sortie une eloquence qui sans doute est loin d’etre exempte de defauts, mais qui a passioune ceux qui Ventendirent, et qui nous captive encore, meme refroidie. Si l’on essaye d`en degager d’abord l’element essen- tiel, c’est Yargumentation qu’il faut signaler. Comme tous les grands orateurs, Chrysostome est un homme qui a le besoin et la passion de prouver. La dialectique est en quelque sorte l’exerciee naturel de son esprit; ° toute demonstration a faire devient un objet prochain qui l’attire, qui s‘empare de lui, le passionne, met toutes ses facultes en mouvement. L’invention est vraiment etonnante dans son discours, et, comme nous avons vu qu’elle s’appuyait sur l`observation, sur la eonnaissance precise des choses de la vie, elle est en general aussi solicle que variee. Quelquefois, il est vrai, cette faculte, chez lui, touche at l‘exces. Ses preuves seraient plus fortes, semble-t-il, s’il y en avait moins. Certaines de-


` .‘}%L:" » t it ig. JEAN GHRYSOSTOME 965 monstrations auraient meme du etre completement éli· minées : il a l’air, en plusieurs occasions, de faire la __ i partie trop belle a ses adversaires pour se donner a lui- X meme le plaisir de la difficulté, tant il est sur d’en sortir :_[ a son honneur; curieux indice d’un goat d’ostentation ` inconsciente, on se trahit l’influence de la sophistique ’. Mais ce ne sont la que des défauts passagers. Ordinaire· ment, les arguments sont de bon aloi, vraiment tirés du sujet, fondés sur la vérité ou tout au moins sur les · convictions de l’orateur, et ils surgissent avec une abori- dance extraordiuaire. Ceux qui viennent de la vie et ceux qui viennent des textes de l’Ecriture se melent, se confirment, se font valoir mutuellcment. Sous ce tissu varié court une pensée active, pressante, infatigable, . mais méthodique et maitresse d‘elle-meme, qui n’a point de caprices ni d’écarts, qui sait son but et. ne le perd jamais de vue. Chaque point important est touehé : tout se développe avec aisance, ampleur, sans digressions, et la demonstration marche d’une belle allure par des ‘ routes simples et droites. ` Chemin faisant, elle fait apparaitre d’ailleurs bien des l qualités vives et originales. Chrysostome est celui des docteurs chrétiens qui a le plus completement libéré l’homélie des habitudes didactiques. Chez lui, elle est devenue une simple allocution, tantot grave, élevée, vraiment éloquente, tantot familiere et spirituelle. Avec une liberté charmante, elle passe du ton du lyrisme a celui de la causerie. Ici, prenant la forma d’une sa- tire, elle abonde en traits piquants et malicieux, meme en moqueries; la, elle ressemble presque a un entre- tien tout intime : l‘orateur pose des questions, s’adresse a chacun en particulier, répond pour ceux qu’il inter- t. Voyez, par example : Sacerdoce, I, S; Contra tvs adve»·.sai:·es de la vie monaslique, toute la mise en scene du livre II, et particulié• rement ch. 2 at 3. l


966 CHAP. VII. — L'ORIENT GREG AU 1v° SIECLE roge, presse les hesitants, arraclie des aveux. Son dis- cours est plein de vie, tout en mouvement, parce que sa parole suit avec docilite les impulsions de son ame ct parce que l’homme s’y laisse voir a decouvert. Cette trame de demonstration , l’imagination et le sentiment la pénetrent et la colorent. ll voit ee qu’il décrit et il le fait voir; mais surtout, il s’y interesse, il le prend acoeur. Un amour vraiment chretien ecliautfe sa dialectique, un amour qui revét mille formes selon les occasions : appel a la charite, pitie, inquietude, zele a consoler, a corriger, a éveiller les craintes eflicaces, comme aussi e susciter les esperances, a ramener la paix dans les ames trouhlees. Quand les circonstances y sont propices, cette parole toute vivante a des accents ma- gniiiques; elle atteint la grandeur sans ellort, parce qu’clle y monte sans calcul. ll est impossible de n’étre pas touche, lorsqu’en presence d’Eutrope, son ennemi de la veille, maintenant humilie et proscrit, maintenant l abattu au pied de l’autel qui protege seul sa vie, il me- q dite, avec une gravité simple, sur la parole de l’Ecclé- siaste : << Vanite des vanites, et tout n’est que vanite ». 1 l Mais il est impossible aussi de n’étre pas exalte, lorsque, eomposant le discours de l’eveque Flavien devant Theo- dose offense, il commente,en interprete d’une puissance } superieure a celle des rois, cet avertissement tendre et sublime du maitre : << Si vous etes indulgents pour les autres, le Pere qui est dans les cieux vous sera indul- gent 21 vous-memes ». L’abondance naturelle de son discours enveloppe ces grandes pensees dans une drape- rie ample et magnilique, toute faite de sentiments vrais, sans vaine declamation, sans pompe deplacee, sans empbase. La simplicite qui fait ressortir les grandes choses se retrouve la, presque au meme degre que dans les muvres classiques. Toutefois, l’impression derniere que laisse l’eloquence §


JEAN CHRYSOSTOME 967 de Chrysostome est plutet, il faut bien le dire, celle d’une admirable improvisation que d°un art acheve. Son style, clair, anime, lin et colore, elegant, riche en ima- ges et en traits, a une tendance at la diffusion. Cha- que idee y est presque toujours presentee sous plusieurs formes. La facilite de Pinvention verbale rend |’orateur trop peu exigeant pour lui-meme : en variant l’ex- pression, il croit varier la pensee, et en réalite il so borne a la repeter. ll est vrai qu’il le fait en termes excellents, usant tantet du mot propre, tantet de vives metaphores, tantet d’ingenieux synonymes : toutes les ressources de la langue sont a sa disposition, mais il les prodigue, et cette abondancc n’est pas sans monoto- nie. Sa composition resscmble a son style. ll est rare qu’on sente sous ses developpements un plan etudie. ll evite la confusion parce que son esprit est naturelle· ment clair et ordonne. Mais l’ordre dont il se contente n’est que superiiciel et comporte une extreme liberte dans le detail. ll traite souvent dans le meme dis- cours plusieurs idees qui n’ont aucun rapport sensible les unes avec les autres, et, s’il ne les mele pas, il ne · cberche pas non plus it les lier ensemble. (je laisser- aller, qui sent la causerie, n’est pas denue de charme; c’est un aimable defaut chez un homme qui atoujours quelque chose d’interessant e dire, mais c‘est pourtant un defaut. Le discours y perd en force; car il ne tend pas a un but unique, et, au lieu de progresser reguliere- ment, il recommence a plusieurs reprises, au risque de lasser l’attention. · Ces defauts d’ail|eurs ne doivent pas etre trop re- grettes. Si Cbrysostome avait eu un souci plus scrupu- leux de l’art, il aurait eu sans doute, etant donne le gonit du temps, moins de naturel ct do sincerite. '1`el qu’il est, il fait sentir, autant que personne, la vertu persuasive dont la parole humaine est capable, quand l l l


968 CHAP. VII. —L°ORIENT GREG AU IV° SIECLE elle vient d’une aime ardente, quand elle est au service d’un noble ideal, quand elle est soutenue par la raison et embellie par Pimagination. Chrysostome, comme l’a i dit Villemain, est << le plus beau génie de la société nouvelle entée sur l’ancion monde. Il est, par excel- lence, le Grec devenu chrétien i. » . 1. Eloq. chrét., p. 201. l l i l


CHAPITRE VIII
LA FIN DE L’HELLÉNISME
D’ARCADIUS À HÉRACLIUS


BIBLIOGRAPHIE

Les indications bibliographiques relatives aux auteurs très nombreux de cette dernière période, ne pouvant être données que sommairement, seront mieux placées dans les notes au bas des pages.



SOMMAIRE

I. Comment se manifeste à partir du ve siècle le déclin de l’hellénisme. — II. Grammairiens. Lexicographes : Orion, les Etymologica. Hésychios d’Alexandrie. Scoliastes. Chrestomathies et Floriléges ; Stobée. Gnomologes ; Parœmiograpbes. — III. La rhétorique. Aphthonios. Syrianos et Sopatros. L’école de Gaza : Chorikios. Suite et fin du roman sophistique : Achille Tatios, Chariton. Genre épistolaire : Aristénète. — IV. La poésie. Poésie officielle. Épopée mythologique, Nonnos : les Dionysiaques. Poètes secondaires : Tryphiodore, Kyros, Colouthos, Musée ; fin de l’école de Nonnos. — V. Suite de la poésie. L’épigramme : Agathias de Myrina et les poètes de la cour de Justinien. L’anthologie de Constantin Kephalas et ses destinées. Recueil des poésies dites Anacréontiques. Les Oracles Sibyllins. — VI. L’historiographie profane. Caractères généraux. Zosime ; historiens secondaires du ve siècle. Historiens du vie siècle : Procope, Agathias. Ménandre. Chronographes. Érudition historique : Jean Laurentius. Les derniers géographes : Marcien, Agathémère, Étienne de Byzance. — VII. La philosophie au début du ve siècle : Hypatie, Olympiodore. L’École d’Athènes : Plutarque, Hiéroclès, Syrianos. Proclos ; sa vie ; ses écrits ; son rôle et son influence. Le Néoplatonisme après Proclos. Damaskios et Simplicius ; Olympiodore le jeune ; fin de la philosophie hellénique. Mathématiciens et médecins. — VIII. Synésios de Cyrène. Sa vie ; son talent. Ses discours et ses lettres. — IX. Littérature chrétienne. L’historiographie ecclésiastique au ve et au vie siècle. Socrate, Sozomène, Théodoret, Évagrios. Les chronographes — X. L’éloquence et l’exégèse religieuses. Cyrille d’Alexandrie ; Théodoret. — XI. Décadence de toutes les formes de la littérature grecque chrétienne. Commencements de la poésie rythmique. Le byzantinisme. Conclusion.


I

Nous sommes arrivés à la période extrême de l’hellénisme. Les causes décisives de son déclin ont été indiquées au début du chapitre précédent. Plus on avance dans ces derniers siècles, plus leurs effets s’accusent. Dans un empire affaibli et désorganisé, sans cesse menacé, souvent envahi par les barbares qui se pressent aux frontières, sans vie politique, sans visées sociales, les études libérales, qui n’ont plus de but, et qui d’ailleurs supposent l’aisance, les loisirs et la tranquillité, vont se dépréciant de jour en jour. De plus, l’organisme ecclésiastique, avec ses préoccupations propres, tend à prévaloir dans la société sur l’organisme civil. querelles théologiques, conciles, excommunications et anathèmes, voilà désormais la grande affaire du monde. Les esprits actifs, les caractères ambitieux et énergiques se jettent dans cette mêlée et s’y perdent. Au milieu de ces clameurs et de ces disputes subtiles, le sens du beau s’oblitère, le goût désintéressé du vrai disparaît.

Vaine agitation d’un côté, retraite et mysticisme ascétique de l’autre. Ceux que rebute ce tumulte se donnent au rêve, à la solitude. Païens, ils compulsent les vieux livres, ils les commentent, sans dessein précis, sans ambition intellectuelle, parce qu’on a fait ainsi avant eux, parce qu’il faut bien faire quelque chose, parce qu’ils y trouvent encore plaisir et repos d’esprit ; quelques-uns, comme Proclos et les siens, continuent la méditation abstraite du néoplatonisme, qui ne mène à rien, qui n’ouvre pas d’horizons à la recherche, mais qui les rattache à un admirable passé et qui les console du présent. Chrétiens, ils·se font moines, ils habitent par l’esprit et par le cœur dans une région surnaturelle, ils travaillent à l’anéantissement de ce qui est proprement humain.

L’hellénisme se réduit donc de jour en jour dans cette société, où il est supplanté par un christianisme éristique ou ascétique. L’exposé sommaire de cette lente extinction est le sujet de ce dernier chapitre. Il nous sera permis, pour observer la proportion générale de notre composition, de passer ici très vite sur bien des choses. Nous ne dressons pas un répertoire de noms, nous essayons d’écrire une histoire.

Par suite aussi, nous ne nous sentons pas obligés d’aboutir à une date précise, ni de dire au juste en quelle année et à quel jour finit l’hellénisme. En réalité, personne ne saurait dire quand finit dans l’humanité une certaine forme de culture intellectuelle et morale, ni même si elle finit absolument, ce qui en soi est peu vraisemblable. L’hellénisme a disparu peu à peu, s’il a disparu ; mais nous n’avons pas à le suivre ici dans les consciences individuelles ; nous ne le considérons que dans la littérature. Il prend fin pour nous lorsqu’il cesse de produire des œuvres qui comptent. Or les œuvres où on le sent présent et agissant sont encore assez nombreuses au ve siècle, elles deviennent plus rares et plus médiocres au vie, elles cessent vers le milieu du viie. C’est donc sur ces trois siècles que nous avons à jeter un coup d’œil, en nous arrêtant un peu plus au premier des trois et en nous contentant d’un simple aperçu pour les deux derniers[222].

II

C’est par la philologie, sous ses diverses formes, que l’hellénisme déclinant se relie le plus expressément à l’hellénisme des grands siècles, puisque la philologie s’attache de propos délibéré aux grandes œuvres du passé pour les interpréter, les commenter et les juger. La faiblesse intellectuelle de ces derniers siècles s’y manifeste comme partout.

Nous ne citerons ici que pour mémoire les quelques hommes qui représentent alors la théorie grammaticale. Depuis Apollonios Dyscole et Hérodien, rien d’intéressant ne s’était fait en ce genre ; la même stérilité caractérise les siècles dont nous nous occupons. Les quelques grammairiens de ce temps dont les œuvres sont venues jusqu’à nous[223], Théodose d’Alexandrie (fin du ive siècle), Georges Chœroboscos qui enseignait à Constantinople au ve siècle et dont l’autorité se soutint pendant toute la période byzantine, Timothée de Gaza (aux environs de l’an 500), Jean Philoponos (première moitié du vie siècle), d’autres, dont l’époque même est incertaine, tels que Théodoret et Jean Charax, ne sont guère que des abréviateurs ou des commentateurs dociles. Nous leur devons de mieux connaitre des idées qui appartiennent à leurs prédécesseurs et qu’ils sont loin d’avoir toujours éclaircies en les rapportant. Quelques autres, tels qu’Eudémos de Péluse (entre 450 et 500), Eugénios (vers 500), Sergios Anagnostes (même temps probablement), dont les noms et les ouvrages sont cités dans les notices biographiques, n’ont rien laissé qui ait survécu, ni sans doute qui méritât de survivre.

À côté de ceux qui s’attachent à maintenir la correction de la langue et à en perpétuer les règles, d’autres érudits s’occupent surtout de collectionner les mots, d’en donner le sens autorisé, d’en noter les emplois classiques. Et comme les mots ne vont pas sans les choses, les lexiques suscitent les dictionnaires historiques.

Ces lexicographes continuent l’œuvre des Atticistes du second siècle, mais avec moins de choix et presque sans critique. Le rôle dont ils se contentent est surtout de dépouiller les œuvres de leurs prédécesseurs. — Le petit ouvrage Sur les termes semblables ou différents (Περὶ ὁμοίων ϰαὶ διαφόρων λέξεων (Peri homoiôn kai diaphorôn lexeôn)), attribué par les manuscrits à un certain Ammonios, semble n’être qu’un remaniement d’un traité d’Hérennius Philon Sur les diverses significations des mots[224]. — Beaucoup plus important était le Lexique étymologique (Περὶ ἐτυμολογιῶν (Peri etumologiôn)) du grammairien Orion, dont il nous reste des fragments. L’auteur fut un des maîtres du philosophe Proclos à Alexandrie vers 430 ; plus tard, il enseigna à Constantinople, et il eut l’honneur de compter parmi ses élèves la savante impératrice Eudoxie, fille du sophiste Léontios et femme de Théodose II (408-450) : il lui dédia un Recueil de pensées des Anciens Ἀνθολόγιον (Anthologion)), dont il ne nous est rien resté ; enfin il paraît avoir tenu école à Césarée[225]. Pour composer son lexique, il avait dépouillé avec soin les principaux ouvrages analogues qui avaient paru jusque-là[226]. Lui-même devint à son tour une autorité pour les lexicographes byzantins. C’est d’un exemplaire complet de son recueil que procèdent les principaux lexiques grecs étymologiques du moyen âge, l’Etymologicum magnum, composé vers le xe siècle, et l’Etymologicum Gudianum, ainsi nommé de Gude, à qui appartint le manuscrit aujourd’hui déposé à Wolfenbuttel. Orion, bien entendu, ne possédait pas plus que ses successeurs la vraie méthode étymologique ; leurs fantaisies nous donnent l’idée des siennes ; mais c’est grâce à de tels ouvrages que nous ont été conservés bien des fragments de textes perdus, avec de nombreux témoignages soit sur les auteurs classiques, soit sur leurs commentateurs[227]. — Au même siècle paraît devoir être rapporté le glossaire d’Hésychios d’Alexandrie. L’auteur nous apprend lui-même, dans une lettre qui sert de préface à son livre, que le grammairien Diogénianos[228] avait eu, avant lui, l’idée heureuse de réunir en un seul lexique (appelé Περιεγροπένητες (Periegropenêtes)) tout le contenu des glossaires spéciaux à l’épopée homérique, à la poésie lyrique, à la tragédie, à la comédie, aux orateurs. (C’est ce travail qu’il s’est proposé d’améliorer et de compléter. Son ouvrage est comme une revue alphabétique de tous les termes rares et aussi des proverbes employés par les auteurs classiques. Non seulement il supplée pour nous des scolies perdues, mais il permet aux éditeurs modernes de rétablir quelquefois dans les textes anciens les expressions primitives, quand les copistes y ont substitué des termes plus usités[229]. Dans le glossaire d’Hésychios paraissent avoir été fondus à une époque incertaine des éléments empruntés au Lexique de Cyrille, attribué au patriarche d’Alexandrie dont nous parlerons plus loin[230]. — Après Hésychios, on peut nommer encore Helladios, Alexandrin également, qui vivait au ve siècle[231]. Au delà, cette littérature se prolonge dans l’époque byzantine par des ouvrages tels que le Lexique d’Eudème, les Lexiques anonymes de Séguier (Lexica Segueriana), le Lexique de Vienne, etc., dont les origines, les rapports mutuels et la date demeurent encore enveloppés d’obscurité[232].

Parallèlement à cette série de lexiques proprement dits se développe une série de dictionnaires historiques, qui attestent également le souci d’aider à l’intelligence des auteurs anciens. Le plus important semble avoir été celui d’Hésychios Illoustrios de Milet, écrivain du vie siècle, qui composa, sous les règnes d’Anastase, de Justin et de Justinien, un lexique d’histoire littéraire intitulé Ὀνοματολόγος (Onomatologos) (ou Πίναξ τῶν ἐν παιδείᾳ ὀνομαστῶν (Pinax tôn en paideia onomastôn))[233]. — Cet ouvrage, et d’autres analogues, furent dépouillés au xe siècle par Suidas, qui les a fait passer en partie dans son Lexique[234]. Bien que celui-ci appartienne par sa date à la littérature byzantine, il peut donc être considéré comme représentant, sous une forme très confuse et très altérée, l’érudition grecque des derniers siècles.


Un dernier groupe de philologues comprend les scoliastes, les auteurs de chrestomathies et de recueils de sentences, enfin les collectionneurs de proverbes. Tous sont les témoins de la survivance de l’antiquité hellénique et des études dont elle continuait à être l’objet. Mais tous aussi attestent indirectement combien le domaine de ces études se restreignait chaque jour[235].

Les scoliastes de ces derniers siècles se contentent d’extraire et d’abréger les commentaires savants de leurs devanciers. Plus de recherches personnelles. Quelques-uns seulement nous sont connus par leurs noms : tels Salloustios, parmi les commentateurs de Sophocle, Dionysios parmi ceux d’Euripide, Phaeinos et Symmachos parmi ceux d`Aristophane ; Ératosthène, scoliaste de Théocrite, Ulpien, scoliaste de Démosthène. D’autres sont aujourd’hui ignorés. Pas un dans le nombre qui ait fait preuve de quelque force d’esprit ou de quelque indépendance de jugement.

L’usage des recueils d’extraits (Ἐϰλογαί, Ἀνθολόγια, Χρηστομάθειαι (Eklogai, Anthologia, Chrêstomatheiai)) était devenu de plus en plus fréquent sous l’empire. Les spécialistes seuls lisaient encore les auteurs classiques dans leur intégrité, particulièrement les philosophes. La majorité des simples lecteurs se contentait de morceaux choisis.

Ces Chrestomathies prenaient quelquefois la forme de véritables cours élémentaires de littérature ; telle par exemple la Χρηστομάθεια γραμματιϰή (Chrêstomatheia grammatikê) de Proclos. La personne de l’auteur est aujourd’hui encore un sujet de discussion, les uns l’identifiant au philosophe platonicien du ve siècle dont nous parlerons plus loin, les autres à divers grammairiens du même nom[236]. L’ouvrage lui-même nous est connu par une notice de Photius (cod. 239), qui en a analysé quelques parties, et par un petit nombre de fragments[237]. Il comprenait quatre livres ; les divers genres littéraires y étaient distingués et définis, puis l’histoire de ces genres était passée en revue dans une série de notices biographiques et d’analyses, qui faisaient connaître les grands écrivains et leurs œuvres. Les comptes-rendus de Photius et les fragments conservés se rapportent aux deux premiers livres, qui traitaient, de l’Épopée, de l’Élégie, de l’Iambe, de la Poésie lyrique ; notre connaissance du cycle épique provient en grande partie de là. Mais quelle que soit pour nous la valeur de ces débris, l’ouvrage ne dénote que de l’instruction et de l’exactitude sans la moindre critique personnelle.

D’autres chrestomathies peuvent être comparées plutôt à nos « Lectures historiques ». C`étaient des extraits d’auteurs divers, relatifs à la mythologie, à l’histoire des lettres, à celle des arts et à d’autres sujets encore. Telle était celle du sophiste Sopatros d’Apamée, de qui nous reparlerons bientôt. Elle ne nous est plus connue que par l’analyse qu’en a donnée Photius (cod. 161)[238].

Le seul ouvrage de ce genre qui nous ait été conservé presque en entier est celui de Jean de Stobes en Macédoine, communément appelé Stobée. L’auteur, d’ailleurs inconnu, vivait prohablement au vie siècle[239]. Son Ἀνθολόγιον (Anthologion) était un véritable cours d’éducation, composé par lui pour son fils Septimius. Le voyant peu disposé à lire, il s’était proposé d’extraire à son profit les meilleurs passages des auteurs nationaux, afin de lui faire goûter, sous une forme condensée, comme la fleur de l’hellénisme. Son recueil, en quatre livres, était méthodiquement ordonné, mais de façon à plaire par sa variété même[240]. Le premier livre traitait de l’importance de la philosophie et du dénombrement des sectes, de Dieu et de ses attributs, de la nature et de ses principaux phénomènes ; le second touchait rapidement aux conditions de la connaissance, à la dialectique, à la rhétorique, à la poétique, puis il abordait la morale, dont il exposait les données générales ; le ' troisième était relatif aux vertus et aux vices ; enfin, le quatrième était consacré à la politique, à la famille, à l’économie domestique, aux arts, et à diverses questions sociales. Dans la confection de cette sorte d’encyclopédie, le rôle de l’auteur s’était borné à extraire les morceaux qui répondaient à ses vues, à les grouper par sections sous des titres communs, et à les classer de son mieux dans chaque section. Ce classement paraît avoir été fait d’ailleurs très librement ; seulement, sur chaque sujet, les citations des poètes précédaient celles des prosateurs. Ces citations, Stobée sans doute ne les avait pas prises lui-même à leur source, ce qui aurait exigé d’immenses lectures ; car plus de cinq cents auteurs de toute époque, depuis Homère jusqu’aux derniers Néoplatoniciens, figuraient dans ses quatre livres. Il avait donc mis à profit des recueils antérieurs de même nature. Mais si petite que fût sa part personnelle, le recueil qu’il avait formé constituait un véritable trésor d’antiquité hellénique ; et ce trésor est devenu plus précieux encore pour nous, puisqu’il nous a conservé, bien que mutilé, une foule de textes perdus.

Les quatre livres de l’Anthologie de Stobée formaient deux volumes. Ces deux volumes furent séparés au moyen-âge et traités par les copistes comme deux recueils différents ; c’est ainsi qu’ils sont venus jusqu’à nous, l’un sous le titre d’Anthologie (Florilegium ou Sermones), comprenant les livres III et IV, l’autre sous celui d’Extraits (Eclogæ physicæ et ethicæ), comprenant les livres I et II. Dans chacune de ces fractions du recueil, les copistes ont substitué un classement arbitraire au groupement primitif. Ce n’est que de nos jours que l’ouvrage de Stobée a reparu dans la forme que l’auteur lui avait donnée[241]. Stobée et les auteurs d’anthologies recueillaient des morceaux entiers. D’autres collectionneurs ne voulaient que des pensées choisies. De là diverses collections d’Apophthegmes et de Sentences (Γνωμολόγια (Gnômologia)). Ces collections ont disparu ; mais l’érudition contemporaine en a recherché les débris dans les recueils analogues du moyen-âge byzantin, en particulier dans les Extraits de Maxime le Confesseur (viie siècle), dans les Parallèles de Jean de Damas (viiie siècle), dans la Melissa du moine Antonius (xie siècle), dans le Florilège Laurentien et dans celui de Vienne[242]. Ce qui nous intéresse ici, c’est seulement de noter la continuité de ce labeur et du goût qu’il manifestait.

De ces recueils de pensées, on peut rapprocher les recueils de proverbes. Ceux que l’antiquité nous a légués appartiennent à des époques diverses, mais ils semblent avoir achevé de se constituer dans ces derniers siècles. Le moyen-âge nous a transmis un Corpus Parœmio-graphorum græcorum dont les éléments n’ont pu être débrouillés et distingués que peu à peu[243]. Par ses origines premières, il remonte, indirectement du moins, jusqu’aux premières collections de proverbes connues, jusqu’à celles d’Aristote et des Alexandrins, mentionnées plus haut. Mais c’est, comme nous l’avons vu, l’essor de la sophistique sous l’Empire qui en détermina la naissance. Le recueil de Zénobios, dont nous avons parlé au chapitre III, forme le premier élément de notre Corpus. À ce recueil s’ajouta plus tard une série de Proverbes Alexandrins, qui semble provenir originairement du grammairien Séleucos d’Alexandrie, et qui a été attribuée, on ne sait pourquoi, à Plutarque. Enfin le troisième élément, très important, consiste en une liste alphabétique de proverbes populaires qui porte dans quelques manuscrits le nom de Diogénianos (Παροιμίαι δημώδεις ἐϰ τῆς Διογενιανοῦ συναγωγῆς (Paroimiai dêmôdeis ek tês Diogenianou sunagôgês)) ; on ne sait encore si ce Diogénianos doit être identifié avec l’auteur du lexique cité plus haut. C’est de ces collections que se formèrent dans la suite celles du moyen-âge byzantin dues au patriarche Grégoire de Chypre (xiiie siècle), au métropolite de Philadelphia Macarios Chrysoképhalos (xive siècle) et enfin à Michael Apostolios (xve siècle)[244].

III
Au dessus de l’érudition grammaticale, la rhétorique continue à vivre, soit dans l’école, soit au dehors, bien qu’avec un éclat sans cesse décroissant. Elle vit parce qu’elle a sa place marquée dans l’éducation et dans la société, mais elle ne se renouvelle plus.

Le sophiste Aphthonios est, parmi ces derniers maitres de rhétorique, un de ceux qui ne peuvent être oubliés[245]. Élève de Libanios, il vécut et enseigna à la fin du ive siècle et dans la première partie du ve siècle. Sa renommée est attachée a un petit livre de classe, les Exercices préparatoires (Προγυμνάσματα (Progumnasmata)), qui a traversé tout le moyen âge byzantin et a exercé son influence sur l’enseignement bien au delà[246]. C’est à la tradition d’Hermogène, toujours puissante, que cet ouvrage se rattache directement. La Rhétorique d’Hermogène était alors le livre classique de tous ceux qui apprenaient l’art de la parole ; mais cette rhétorique ne s’adressait qu’à des étudiants déjà formés. Pour les débutants, il fallait un cours d’exercices élémentaires ; Aphthonios réussit à imposer le sien. Son ouvrage se recommande par la simplicité et la clarté, par la précision des définitions, par le choix et le nombre des exemples, sans rien offrir d’original quant à la méthode. S’il nous intéresse encore, c’est surtout parce qu’il nous montre en action l’enseignement élémentaire de la rhétorique au ive et au ve siècle. Les commentaires qui s’y rapportaient, et dont un certain nombre ont subsisté, attestent qu’il demeura dans les siècles suivants le livre que tous les étudiants pratiquaient et que tous les maitres expliquaient[247]. Il appartient ainsi à l’histoire de l’enseignement, autant ou plus qu’à celle de la littérature. — Nous avons du même Aphthonios un recueil de 40 Fables en prose, qui probablement ont été composées par lui en vue de l’école, comme modèles d’un des genres dont il est question dans ses Exercices préparatoires[248]. Ces courts récits n’ont qu’un mérite purement scolaire[249].

Apres Aphthonios, l’enseignement de la rhétorique n’est plus représenté pour nous que par des commentaires sur les ouvrages antérieurs. Tels sont ceux de Syrianos, le philosophe platonicien du ve siècle dont nous parlerons plus loin, de Sopatros, sophiste qui semble avoir professé à Athènes au commencement du vie siècle et dont nous avons mentionné plus haut la Chrestomathie, de Marcellinos, probablement celui à qui nous devons la biographie de Thucydide, de Troilos (ve siècle)[250]. Tous avaient écrit sur la rhétorique d’Hermogène. Leurs écrits n’attestent que trop combien cet enseignement était désormais épuisé. Apres eux, il se perd dans la monotonie stérile d’une sorte de mécanisme traditionnel, qui se perpétue indéfiniment à travers la période byzantine[251].

Des écoles de rhétorique, où se donnait cet enseignement, sortaient régulièrement, alors comme auparavant, des rhéteurs qui faisaient métier de parler éloquemment. Un certain nombre d’entre eux nous sont connus de nom. Mais aucun n’a approché de l’illustration des maîtres du siècle précédent.

L’école la plus en crédit au ve siècle est celle de Gaza en Palestine, dont l’histoire mériterait peut-être d’être étudiée de plus près qu’elle ne l’a été jusqu’ici[252]. Vers la fin de ce siècle, nous voyons sortir de là, comme rhéteurs ou grammairiens, Timothée[253], Énée, auteur d’un dialogue philosophique intitulé Théophraste, qui subsiste, et de lettres dont nous parlerons un peu plus loin[254] ; puis Procope, le plus renommé de tous, sous l’influence duquel se constitue une véritable école locale, amie des figures, des épithètes, cherchant l’élégance aux dépens du bon goût et quelquefois de la clarté[255] ; enfin Jean, poète emphatique en même temps que rhéteur (voy. plus loin). Parmi les élèves de Procope, on peut citer Nestorios, Zosime, et surtout Chorikios, qui lui succéda dans sa chaire et fut le premier orateur profane sous les règnes de Justin et de Justinien. Photius, qui l’admire fort, nous apprend qu’il était chrétien, comme d’ailleurs son maître Procope[256]. Il nous reste de lui des Déclamations (Μελέται (Meletai)), les unes complètes, les autres mutilées, et quelques Discours officiels[257]. Nous n’y trouvons guère aujourd’hui qu’une éloquence vide et prétentieuse, s’exerçant éternellement sur les mêmes sujets. Chorikios eut pourtant l’honneur de devenir, avec Libanios, un des modèles les plus étudiés dans les écoles byzantines.

Cette sophistique, bien pauvre en somme par elle-même, ne gagne guère à être considérée dans les genres secondaires qu’elle continue à susciter, et parmi lesquels il faut distinguer le roman et le genre épistolaire.

Le déclin du roman sophistique est représenté par deux écrivains, dont les dates ne peuvent plus etre déterminées que d’une manière très approximative, Achille Tatios et Chariton. Le premier est le plus intéressant, surtout parce qu’on voit chez lui plus nettement les effets d’une imitation servile, qui stérilise l’invention[258].

Achille Tatios, d’Alexandrie, a composé, sous le titre d’Aventures de Leucippe et de Clitophon (Τὰ ϰατὰ Λευϰίππην ϰαὶ Κλειτοφῶντα (Ta kata Leukippên kai Kleytophônta)), un roman en huit livres, qui procède, aussi manifestement que possible, des Éthiopiques d’Héliodore. Il date donc, au plus tôt, du ive siècle. Mais certaines ressemblances frappantes avec des passages du poème de Musée donnent à penser que l’auteur a dû être en relation avec l’école de Nonnos, à la fin du ve siècle ou même au vie siècle. Dans ce roman, le jeune Clitophon raconte lui-même son amour pour Leucippe et les épreuves qu’ils ont subies avant d’être mariés. Avec eux, nous allons de Syrie en Égypte, d’Égypte en Asie Mineure. Naufrages, enlèvements, combats avec les brigands-bouviers du Delta, nous retrouvons là tout le fonds romanesque des Éthiopiques. Comme le Théagène d’Héliodore, Clitophon est aimé passionnément d’une femme riche et ardente, qui ne peut le rendre infidèle à celle qu’il a choisie ; comme la Chariclée du même Héliodore, Leucippe, devenue esclave, voit son honneur mis en danger par son maître, mais, comme elle aussi, elle est sauvée par la protection divine. Si l’invention des faits se réduit à peu de chose, l’auteur se rattrape sur les détails. Sophiste de profession, il ne cherche que l’occasion de nous montrer son savoir-faire ; il abonde en descriptions, en discours, en lettres, en plaidoyers, en lieux communs ; morceaux de rhétorique qu’il soigne avec prédilection. Il a dû à cela d’être considéré dans les siècles suivants comme un écrivain ; on le citait à Byzance parmi les modèles du style à la fois élégant et simple[259], malgré des fautes de langue qui avaient cessé d’être remarquées ; et ces qualités faisaient passer sur la liberté de ses peintures et de son langage[260].

Chariton, auteur des Aventures de Chæréas et de Callirrhoé (Τὰ περὶ ϰαὶ Χαιρέαν ϰαὶ Καλλιῤῥόην (Ta peri Xairean kai Kallirrhoên)) se donne lui-même, au début de son récit, pour originaire d’Aphrodisias en Carie et pour secrétaire du rhéteur Athénagoras[261]. Personne autre ne nous renseigne ni sur sa personne ni sur son temps. Lui aussi imite Héliodore et, de plus, Xénophon d’Éphèse[262]. Bien qu’il vise à l’élégance et à l’atticisme, la médiocrité de son style, pourtant soigné, semble autoriser à le considérer comme le dernier des romanciers de la période sophistique. Son roman touche à l’histoire par certains détails : Callirrhoé est fille du syracusain Hermocrate, qui combattit les Athéniens en 413 ; Chæréas est fils d’Ariston, d’abord antagoniste d’Hermocrate, puis réconcilié avec lui par le mariage de leurs enfants. Le drame est censé se passer après la guerre du Péloponnèse, au commencement du ive siècle. Une partie des événements a lieu en Asie dans l’empire d’Artaxercès[263]. Mais si l’auteur a tenu un certain compte de l’histoire pour constituer son cadre, il n’en a plus le moindre souci dans l’invention des péripéties. Celles-ci sont de pure fantaisie et ressemblent à celles des romans antérieurs. Callirrhoé, mariée dès le début à Chæréas, est crue morte, enterrée vivante, enlevée par des pirates, vendue en Asie, où elle épouse Dionysios, riche citoyen de Milet ; elle passe de là dans le harem d’Artaxercès ; puis, par suite de la révolte de l’Égypte, est transportée à Arados. Chæréas, de son coté, ayant appris que sa femme était vivante, part à sa recherche ; il est pris par des barbares, vendu au satrape de Carie, Mithridate, se rend avec lui à la cour du grand roi, devient un des chefs des révoltés égyptiens, s’empare d’Arados à la tête de la flotte qu’on lui a confiée, y retrouve sa femme, et la ramène à Syracuse. Au fond, l’action, malgré les invraisemblances essentielles, est moins chargée d’incidents bizarres, que dans les précédents romans. Elle marche assez droit à son but. En outre, le roman a un certain charme de douceur et d’humanité, dans la représentation des mœurs. Mais les figures y sont pâles et comme effacées, souvent même inconsistantes, les foules y agissent automatiquement, à la fantaisie de l’auteur, qui lasse le lecteur par l’emploi monotone de certaines conventions puériles[264]. Enfin, la rhétorique et le bel esprit y défigurent trop souvent la vérité.

Après Achille Tatios et Chariton, le roman disparaît pour nous. Mais nous voyons, par les témoignages de Photius et par d’autres, que ces productions fastidieuses furent beaucoup lues et très admirées dans les siècles du moyen-âge byzantin ; et, à partir du xie siècle, quand une certaine renaissance d’art littéraire se produit à Byzance sous les Comnène, le roman reparaît[265]. Héliodore et Achille Tatios, considérés comme les maîtres du genre, trouvent alors des imitateurs dans Eustathios Macrembolitès, dans Constantin Manassès, dans Théodore Prodrome, qui est lui-même imité par Niketas Eugénianos. Ce nouveau roman est l’image ou la caricature de l’ancien, défiguré par un mélange de raffinement puéril et de grossièreté barbare.

Outre ces romans, les sophistes des derniers siècles nous ont laissé aussi un assez grand nombre de lettres, qu’il est impossible de passer complètement sous silence. Elles se répartissent en trois classes : lettres réelles, lettres fictives, lettres apocryphes. Chacun de ces groupes a ses caractères propres ; mais tous ont en commun le manque de vérité, l’affectation et la recherche, qui caractérisent la rhétorique d’alors. En cela, ce sont les mœurs qui font sentir leur influence, non les préceptes. Car la théorie scolaire fait de la simplicité la loi même du genre ; et cette théorie s’affirme alors plus que jamais dans les écoles. Démétrius de Phalère, autrefois, était censé avoir composé un opuscule conservé sur les diverses sortes de lettres (Τύποι ἐπιστολιϰοί (Tupoi epistolikoi)). L’auteur de même nom, qui a composé le traité De l’élocution (Περὶ ἑρμηνίας), a, lui aussi, un chapitre sur le même sujet ; et, au ve siècle, le platonicien Proclos le traitait encore dans des pages que nous pouvons lire[266]. Tous commandent d’éviter l’enflure, Proclos en particulier[267]. Celui-ci demande avant tout la clarté, la brièveté, avec un certain « archaïsme », c’est-à-dire un choix de mots classiques qui s’éloigne un peu de l’usage courant. Mais, en réalité, on aimait trop le bel esprit alors pour n’en pas mettre dans ces courtes compositions dont il semblait faire le principal mérite. Nous l’y trouvons à satiété.

Comme lettres réelles, nous devons citer celles des sophistes Denys d’Antioche, Énée et Procope de Gaza, qui appartiennent à la fin du ive siècle ou au commencement du ve.

Denys d’Antioche nous a laissé quatre-vingt-cinq lettres, toutes fort courtes[268]. L’auteur vise à la concision élégante. Sur chaque sujet, une ou deux phrases, ciselées avec coquetterie. La lettre ainsi conçue ressemble à une épigramme. Un tel recueil pouvait faire apprécier l’art de l’auteur dans le milieu contemporain, mais ces jolies phrases ne nous apprennent rien, ni sur les personnes, ni sur les choses.

Le recueil d’Énée de Gaza comprend en tout vingt-cinq lettres, un peu plus développées que celles de Denys[269]. Ce sont d’ailleurs des morceaux travaillés avec le même soin et tout aussi futiles. Parmi ses correspondants figurent les sophistes Sopatros, Zosime, Denys, Théodore, Épiphanios, des prêtres et des évêques, quantité de gens qu’on aimerait à connaître : aucun d’eux n’est vraiment caractérisé dans ces lettres.

Le plus étendu de ces recueils est celui de Procope de Gaza, dont nous possédons cent soixante-trois lettres[270]. Ce serait de beaucoup le plus intéressant aussi par le nombre et la qualité des correspondants, si l’auteur parlait de leurs affaires et des siennes. Mais lui aussi s’enferme dans une phraséologie affectée, et ne se plaît guère qu’aux lieux communs. Il entortille ses pensées, de façon à se rendre obscur comme à plaisir, et, bien qu’il ait peut-être plus de vivacité et plus de chaleur de cœur que Denys et qu’Énée, jamais, pour ainsi dire, nous ne découvrons l’homme dans le rhéteur[271]. Si nous ne savions par Photius qu’il était chrétien, on pourrait lire ses lettres sans presque s’en douter.

Toutes ces correspondances sont donc en somme de peu de valeur. Une seule en ce temps est vraiment intéressante, celle de Synésios. Mais Synésios vaut la peine d’être étudié dans l’ensemble de son œuvre. Nous parlerons de ses lettres quand nous essaierons de lui faire sa place dans l’histoire du temps. Le genre des lettres fictives se rattache a une tradition sophistique dont nous avons parlé à plusieurs reprises. De cette tradition perpétuée[272] dérive le recueil des Lettres d’amour d’Aristénète[273], qui semble dater du vie siècle[274].

Ce recueil, aujourd’hui incomplet, comprend cinquante lettres, réparties en deux livres[275]. Ces cinquante morceaux n’ont guère, de la lettre proprement dite, que la suscription. En réalité, ce sont ou des descriptions, ou, le plus souvent, de courts récits : descriptions galantes, parmi lesquelles figure celle de la personne de Lats (I, 1) ; récits d’aventures amoureuses, quelquefois assez piquantes, souvent vulgaires. On ne peut refuser à l’auteur, malgré son élégance maniérée, de la finesse et un certain savoir-faire. Mais il ne vaut Alciphron ni comme observateur, ni comme fantaisiste, ni comme écrivain. Éclectique dans le choix de ses sujets, il les tire, soit de la poésie alexandrine, particulièrement de l’élégie érotique, soit de la comédie attique du ive siècle, soit de contes et d’anecdotes empruntés à des recueils aujourd’hui perdus. Il a plus de métier que d’imagination. Sa langue est loin d’être pure, bien qu’il se pique d’atticisme. Il imite à la fois les prosateurs et les poëtes, Philémon, Ménandre, les anciens et les modernes, d’une part Platon, Xénophon, et de l’autre Lucien, Alciphron, les romanciers, Musée. L’œuvre, au total, ne vaut pas la réputation dont elle a joui auprès des amateurs de littérature galante.

Après Aristénète, la fortune de ce genre est loin d’être épuisée. Nous le retrouvons, très goûté encore, au viie siècle, où le futur historien, Théophylactos Simocattès, publie un recueil comprenant 95 lettres morales, lettres de paysans, lettres de courtisanes (Ἐπιστολαί ἐθιϰαὶ, ἀγροτιϰαὶ, ἑταιριϰαί) ; œuvre de médiocre habileté scolaire, sans vérité ni intérêt moral[276]. Et, au delà, le même goût persiste et s’affirme en des productions analogues, jusqu’aux derniers jours de l’empire byzantin. Enfin, à côté des lettres fictives et des lettres réelles, il faut mentionner ici également, comme une autre production des écoles de rhétorique, une énorme quantité de lettres apocryphes[277]. Ces lettres attribuées à des personnages illustres, rois, tyrans, hommes d’État, philosophes, orateurs, poètes, etc., sont loin d’appartenir toutes à un même temps. Il en existait dès la période alexandrine, et l’industrie des rhéteurs n’a cessé d’en produire pendant toute la période impériale. Elles ont été tenues longtemps pour authentiques. La critique moderne, depuis Bentley, a eu le mérite d’en découvrir la fausseté ; mais il lui est impossible le plus souvent d’en déterminer avec précision ni l’origine ni la date[278]. Rassemblées de nos jours, ces lettres n’ont pas paru tout à fait à dédaigner, car elles ont été composées par des hommes instruits du passé, qui disposaient de moyens d’information aujourd’hui perdus. La difficulté est d’en séparer ce qui est réel de ce qui est inventé, et on comprend avec quelle réserve de tels documents doivent être employés.

IV

Malgré les quelques inventeurs de fictions qui viennent d’être nommés, on a une certaine peine à imaginer qu’une société qui a compté tant de compilateurs ait pu produire aussi quelques poètes. Ce fait invraisemblable est pourtant vrai. Le ve siècle a eu ses poètes ; il a vu même une sorte de rénovation de la poésie.

Passons sans insister sur les versificateurs de cour qui charmèrent Arcadius, Théodose II, ou leurs successeurs ; sur Eusébios et Ammonios, dont il ne subsiste que les noms[279] ; sur Christodoros, dont il nous reste peu de chose[280] ; sur Jean de Gaza, dont il vaudrait mieux qu’il ne restât rien[281]. La vraie poésie du temps est l’épopée mythologique, reconstituée par Nonnos, et c’est à elle qu’il faut aller tout droit.

Il faudrait etre mieux renseignés que nous ne le sommes sur l’état de la culture hellénique dans les diverses régions de l’Égypte au ive siècle, pour déterminer ce qui a pu susciter cette renaissance poétique en pleine Thébaide, à Panopolis, l’ancienne Chemnis des Pharaons. Quelle qu’ait pu y être la part personnelle de Nonnos, on doit admettre, en tout cas, qu’il y avait là en ce temps un foyer d’hellénisme encore subsistant. Nonnos, sur qui nous ne savons à peu près rien, dut grandir dans un milieu païen, où il prit le goût des vieilles légendes, l’admiration de la poésie homérique, et reçut en même temps l’empreinte profonde du goût alors régnant. Sorti de Panopolis, il semble avoir surtout habité Alexandrie[282]. Eunape, jugeant les Égyptiens du ive siècle, disait dans son langage prétentieux, qu’ils étaient « fous de poésie », mais que « l’Hermès sérieux », c’est-à-dire sans doute le dieu de l’argumentation et des raisonnements oratoires, se tenait éloigné d’eux[283]. Cela ne veut pas dire qu’ils cultivaient moins que d’autres la rhétorique, mais simplement qu’ils y portaient trop de fantaisie poétique. Cette sorte de folie dont parle Eunape, exubérance d’imagination, mobilité d’esprit, goût de l’éclat, nul plus que Nonnos n’en fut possédé. Aucun témoignage ne nous permet d’assigner une date précise à la composition de son épopée. Mais comme les poètes de son école, particulièrement Kyros de Panopolis, appartiennent au milieu du ve siècle, c’est sans doute dans les premières années de ce siècle que dut paraître l’œuvre dont ils ont subi l’influence[284]. L’audace de création qu’elle dénote est étonnante. Nous avons mentionné plus haut l’épopée dionysiaque qu’un autre Grec d’Égypte, Sotérichos d’Oasis, avait composée, un siècle auparavant, sous le titre de Bassariques. Il n’est guère douteux que Nonnos n’en ait tiré l’idée de son poème. Mais, élargissant démesurément la conception de son prédécesseur, il entreprit de lui donner des proportions grandioses. Ses Dionysiaques (Διονυσιαϰά (Dionusiaka)) forment quarante-huit livres, qui comptent environ deux fois autant de vers que l’Iliade[285]. Toute la légende de Dionysos y est mise en récits, depuis les circonstances qui ont précédé la naissance du futur dieu jusqu’à son admission dans l’Olympe. Dans cet immense développement, le motif central, qui occupe la plus grande partie du poème, c’est l’expédition contre les Indiens (du XIIIe livre au xle). Là est aussi l’idée essentielle. Dionysos, fils de Zeus et d’une mortelle, doit gagner par ses exploits le droit de siéger parmi les immortels (Discours d’Iris, XIII, 19-34). Cette guerre est pour lui l’épreuve terrestre qui prépare son entrée dans la vie bienheureuse. Elle est en outre la lutte de la civilisation contre la barbarie. Dionysos mène avec lui les peuples qu’il a déjà adoucis, ceux de la Grèce, de la Phrygie, de la Lydie, pénétrés de son influence bienfaisante, et, avec eux, le cortège de ses compagnons, Satyres, Ægipans, génies de la joie, de la nature aimable et riante ; il les mène contre une race dure et impie[286]. Conception fondamentale, qui est d’ailleurs débordée de tout côté par les digressions, et cela dès le début. Nonnos ne néglige aucune occasion de rattacher à son sujet toutes les légendes qu’il sait ; et il en sait prodigieusement[287]. Par là, son poème est devenu peu à peu comme un immense répertoire de mythologie, et c’est à ce titre qu’il est surtout lu aujourd’hui de ceux qui le lisent. Mais l’histoire littéraire n’a pas le droit de l’apprécier ainsi ; car, malgré ses énormes défauts, il mérite mieux que ce succès de pure érudition.

Ce qui manque le plus à cette masse de vers, c’est de former un tout. Nonnos avait entrevu une idée maîtresse, à la fois religieuse et morale, qui aurait pu être intéressante, et il n’a pas su en profiter. Ni la conception de l’épreuve imposée à Dionysos ni celle de la victoire d’une humanité meilleure ne sont vraiment mises en lumière. Il en résulte qu’en son ensemble, le poème n’est qu’un amas confus de récits. Si l’on en considère les parties, la composition n’en est pas meilleure. Non seulement les épisodes naissent sans raison suffisante, mais, de plus, chaque motif est amplifié à l’infini, avec des redites qui dégénèrent en bavardage. Les procédés même du développement sont essentiellement sophistiques ; à tout propos, des énumérations ; et les énumérations chez Nonnos n’en finissent plus. En outre, la déclamation à satiété, l’enflure puérile, le mauvais goût, le besoin d’intervenir sans cesse et sans raison dans le récit. Tout un chant, le XXVe est consacré par le poète à une double comparaison entre Dionysos et Persée d’une part, Dionysos et Héraclès, de l’autre. Nous prenons là sur le fait l’élève des sophistes traitant un des lieux communs de l’éloge. Bien entendu, il le traite avec toute la subtilité, toute la frivolité maniérée de ses maîtres. Même goût partout, dans les discours, dans les descriptions, dans les récits mêmes. On dirait un Ovide emphatique et boursouflé. Ses personnages sont gonflés d’exagérations ; ils s’agitent furieusement, et pourtant ils ne vivent pas. Son Dériadès, son Orontas, son Morrheus, chefs des Indiens, semblent conçus pour faire peur à des enfants ; géants présomptueux et loquaces, ils ne nous inspirent ni terreur ni pitié.

Ce sont là des défauts criants ; mais, quand on les a reconnus, il faut avouer qu’après tout l’auteur est un vrai poète. L’invention seule de cette œuvre touffue dénoterait déjà une remarquable puissance ; un esprit médiocre n’y eut pas suffi. Mais, de plus, dans cette invention, on sent une pensée de novateur et de chef d’école. L’épopée des purs homériques, tels que Quintus de Smyrne, était bien froide dans son élégance timide, et surtout bien incolore. Nonnos, par un instinct de créateur, s’est représenté tout autre chose : une série de tableaux éclatants, une action grandiose, animée, librement conduite, une versification riche, abondante, sonore, qui se déploierait en expressions magnifiques. C’est cette recherche des tons chauds et de l’éclat, du mouvement et de l’effet, qui explique toute son entreprise.

Doué d’une imagination féconde, il tira de son propre fonds des épisodes, des scènes et des personnages comme personne en Grèce ne l’avait fait depuis bien des siècles ; sa longue épopée est pleine d’enthousiasme ; ses descriptions et ses récits sont d’une richesse de détails étonnante. S’il ne sait pas dégager ni manier les grandes passions humaines, faute de simplicité et de profondeur, il réussit du moins à représenter brillamment les dehors de l’action ; et il y a même des sentiments de second plan qu’il exprime avec bonheur : certains épisodes d’amour rappellent heureusement chez lui le souvenir de Théocrite, qu’il imite sans le copier[288]. Mais surtout, c’est un créateur de sons et d’images. Venu en un temps où la langue grecque semblait avoir perdu la faculté de se renouveler, il s’est fait une langue et une versification vraiment neuves. L’invention verbale, chez lui, est incessante et hardie : il crée à profusion des composés nouveaux, et il se sert des mots anciens à sa manière. Le style qui résulte de là est un curieux mélange d’abstraction et d’images ; complexe et même compliqué, surchargé, obscur, monotone, quelquefois incorrect, il a en revanche de l’éclat, de la force, de la noblesse, il n’est jamais insipide ni banal. Le vers, assujetti à des lois très rigoureuses, mais à des lois d’instinct poétique et non d’école, est sonore et comme chantant[289]. Il se prête aux effets de douceur aussi bien qu’aux effets de force ; il met en valeur les épithètes brillantes et neuves, qui sont faites pour lui, comme il est fait pour elles. Ainsi, il y a là invention d’une forme appropriée aux choses qu’elle traduit, c’est-à-dire un des faits qui caractérisent le mieux la création poétique.

Avec de telles facultés, Nonnos devait faire école ; et il a en effet suscité des imitateurs. Malheureusement ce qu’il leur a légué, ce n’est guère qu’une forme de versification. On ne pouvait lui prendre ni son imagination ni son enthousiasme, et il n’avait créé ni thèmes épiques, ni figures vivantes, qui fussent de nature à se perpétuer après lui. Il n’en est pas moins vrai qu’en cette période extrême de l’hellénisme, il nous apparaît comme le seul qui ait fait, dans l’ordre de l’imagination pure, quelque chose de grand.

Les Dionysiaques sont une épopée toute païenne ; il est impossible de douter que Nonnos ne fut païen lors qu’il la composa. Plus tard, il devint chrétien, sans cesser d’être poète. De cette seconde partie de sa vie date une œuvre d’un genre bien different, la Paraphrase du saint Évangile de Jean (Μεταϐολὴ τοῦ ϰατὰ Ἰωάννην ἁγίου εὐαγγελίου (Metabolê toû kata Ioannên hagiou euaggeliou)), en trente et un chapitres[290]. La transcription en vers des livres édifiants répondait à un goût alors très répandu. On croyait autour de Nonnos, et il dut croire comme ses contemporains, que la versification pouvait donner plus de prix aux récits du christianisme primitif. On ne s’apercevait pas que le travail du versificateur, en cette matière, consistait surtout à inventer des épithètes superflues et à substituer des périphrases aux termes propres. Nonnos n’a guère fait autre chose, malgré un effort de précision et de simplicité. Il observe d’ailleurs ses règles métriques avec moins de rigueur dans sa paraphrase évangélique que dans son épopée.


Voilà le maître : tel qu’il est, il a sa grandeur. Mais ses disciples, il faut bien l’avouer, ne semblent guère avoir été —— si l’on en excepte un seul poète de quelque mérite, Musée, — que de pauvres ravaudeurs de légendes rebattues. La médiocrité de leurs œuvres subsistantes décourage toute tentative de classement.

Tryphiodore était, selon Suidas, un Grec d’Égypte, grammairien et poète