Histoire de trois générations (Jacques Bainville)/Chapitre 8

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Nouvelle Librairie nationale (p. 238-247).


CHAPITRE VIII

LA JUSTICE FAIT FAILLITE À L’EXTÉRIEUR (1870)


« Il y a une heure où vous avez dû entendre une voix qui criait : Vare, redde legiones ! Rendez-nous nos légions ! Rendez-nous la gloire de nos pères Rendez-nous nos provinces ! Et cette responsabilité, est-ce la seule ? Nous avez-vous seulement légué des embarras, des douleurs et des désastres ? Non, vous avez fait pire encore. Vous nous avez légué la démoralisation. »
Le Duc D’Audiffret-Pasquier,
22 mai 1872.


QUELQUES jours avant la dépêche d’Ems, le voile du temple s’était déchiré. À ce qui lui arrivait, la nation française n’avait compris qu’une chose, mais elle l’avait bien comprise : c’est qu’elle retrouvait son vieil ennemi, son ennemi héréditaire. Devant elle, sous les espèces de la Prusse, reparaissait l’Allemagne de jadis, l’Allemagne de toujours, l’Allemagne des luttes séculaires, qui nous avait abominablement trompés en se servant, pour renaître, des idées dont la France avait le culte : l’idée de nationalité et l’idée de liberté.

Que s’était-il donc passé entre 1866 et 1870 ? Ceci que l’Allemagne s’était convertie à la politique de Bismarck. Si elle voulait l’unité, c’était clair et l’expérience était concluante : elle ne l’aurait pas par ses libéraux et ses démocrates qui, pourtant, l’avaient conçue les premiers. Il fallait adopter les méthodes bismarckiennes. Il fallait renoncer au libéralisme et à là démocratie et recourir à la force, à la guerre, à l’autorité. « Les grandes questions du temps ne seront pas décidées par des discours et des décisions de majorité, — ce fut la grande faute de 1848 et 1849, mais par le fer et par le sang. » Ces paroles de Bismarck avaient germé dans les esprits sous l’influence de Sadowa. Les Allemands s’étaient laissé gagner, comme Bismarck le disait avec justesse, lisant bien dans leur cœur, « par l’attrait d’une politique résolue et vaillante qui avait le succès pour elle ». De même que le libéralisme, le vieux particularisme conservateur avait fondu au feu de la victoire. En quelques mois, le sentiment national fit une poussée prodigieuse. Von der Pfordten, le ministre bavarois qui, en 1866, nous suppliait de passer le Rhin, protestait à Berlin qu’ « un cœur allemand battait dans sa poitrine ». Les princes eux-mêmes, suivant le courant populaire, se ralliaient pour sauver leur couronne. Avec les années, ce mouvement devait croître et embellir. Au moment de la fondation de l’Empire, dans un conseil tenu à Munich, la famille royale de Bavière avait tenté de dissuader le roi Louis II de reconnaître la suprématie de la Prusse. Un jeune prince qui était là faisait valoir la balle prussienne qu’en 1866 il avait reçue dans le corps. Depuis, ce jeune prince est devenu le roi Louis III. Sa chair conserve toujours le plomb prussien. Mais nous l’avons connu avide d’annexions, et son fils, le prince Ruprecht, a commandé une armée en France comme le Kronprinz impérial lui-même, avec qui il n’a rivalisé que de haine contre nous. Toute l’évolution de l’Allemagne depuis un demi-siècle tient dans cet exemple bavarois...

Rudement tiré de son rêve, Napoléon III venait de voir comment la Prusse le payait de ses complaisances et combien l’existence d’une grande Allemagne était peu faite pour rassurer ses voisins et préparer les États-Unis d’Europe. La Prusse avait grandi sans compensation pour la France. Les traités de 1815 étaient détruits dans ce qu’ils avaient de gênant pour la nationalité germanique et restaient intacts dans ce qu’ils avaient de cruel pour nous : c’était une duperie intolérable. Voilà pourtant à quoi n’aurait pas échappé Napoléon III. Quand il avait réclamé le dédommagement promis, Bismarck ne s’était pas contenté de renier sa parole il avait excité le patriotisme allemand en révélant les demandes françaises qui portaient sur le Rhin. Puis il avait suscité le mécontentement de l’Angleterre en lui faisant connaître que l’empereur convoitait la Belgique. Enfin, quand Napoléon III avait voulu se contenter du Luxembourg, Bismarck, au Parlement du Nord, s’était fait interpeller par un député à sa dévotion, Bennigsen, et tout le parti libéral, déjà beaucoup plus national que libéral, avait déclaré que l’Allemagne ne pouvait pas céder une « forteresse germanique ». Bref, l’empereur avait été repoussé avec pertes sur tous les points. La Prusse était devenue une puissance redoutable. Voilà ce que la France avait gagné à la politique de Sadowa.

Ah ! certes, ce n’était pas cela que les Français avaient rêvé lorsqu’ils avaient acclamé le neveu de « l’autre » ! L’Empire s’achevait dans le désenchantement avant de finir par une catastrophe. Ses trois dernières années avaient été lamentables, passées à la recherche d’une politique nouvelle, depuis que la formule magique des débuts, « la gloire et les nationalités », avait fait faillite. Renversant sa méthode, l’Empire se faisait libéral au dedans et conservateur au dehors. Il promettait de n’abandonner jamais le pape et Rome. Il faisait de tardives avances à l’Autriche qui se contentait de compter nos régiments et nos canons. Cependant, à l’intérieur, il s’avançait encore de quelques pas vers le régime parlementaire. C’était le contraire des débuts du règne, lorsque l’Empire, autoritaire à l’intérieur, était libéral et révolutionnaire en Europe. Quoi qu’en dise un préjugé très répandu, le peuple français est si facile à gouverner que cette politique de bascule le trouvait complaisant. Au plébiscite de mai 1870, plus de sept millions de voix avaient dit oui. Un million et demi seulement avaient dit non. Après tant de déboires, sept millions d’approbateurs donnaient une fière idée de l’accoutumance des Français à leur gouvernement.

Les « sujets de mécontentement » dont parlait Rochefort dans une de ses célèbres Lanternes venaient surtout des déceptions éprouvées. Mais quel programme apportait l’opposition montante de la gauche ? Du moment que l’Empire, chargé d’exécuter le programme européen de la démocratie, expressément créé pour cette tâche, n’était arrivé qu’à des résultats aussi pitoyables, que restait-il à faire ? Il restait à rêver. Il restait à tenir le problème pour résolu, et, sans tenir compte de la réalité, à décréter que l’avenir appartenait à l’alliance et à l’union des peuples. C’est l’idée que Victor Hugo avait exprimée dans le Paris-Guide de 1867. Ce fut celle du nouveau parti républicain suscité par les échecs du régime impérial. Pas d’armements, pas de casernes. Fraternité avec les nations : tel serait le moyen d’éviter les guerres. Si de nouveaux États s’étaient formés, si des puissances avaient grandi, il ne fallait pas les provoquer par des précautions injurieuses. Il fallait seulemeut leur ouvrir les bras. Ainsi le risque de guerre serait écarté et l’harmonie de l’Europe assurée. Cette suprême illusion fut celle où se réfugia la doctrine démocratique. Elle conduisit les républicains, dont le groupe avait grossi au Corps Législatif, à combattre les mesures, déjà bien tardives, qui eussent donné à la France les forces militaires indispensables pour tenir tête à l’agression que préparait Bismarck et que nos observateurs, Stoffel à Berlin, Rothan à Francfort, Ducrot à Strasbourg, ne cessaient d’annoncer.

Il fallait préparer la guerre ou tâcher de la conjurer si on ne la préparait pas. Le gouvernement impérial la laissa venir avec la résignation et le fatalisme d’un pouvoir désemparé. L’idée à laquelle Napoléon III avait dû son trône avait fait banqueroute. Pouvait-il l’avouer ? Pouvait-il en convenir ? La politique des nationalités et de la justice internationale, que les régimes précédents n’avaient pas voulu suivre, il l’avait tirée de l’abstraction. En la faisant entrer dans les faits, en l’introduisant dans les réalités européennes, il avait produit des conséquences bien différentes de celle qu’il escomptait. Une politique destinée en principe à apporter la revanche de Waterloo n’avait réussi qu’à nous laisser isolés en Europe, en face d’un État prussien redoutable qui entraînait l’Allemagne avec lui. Entourée d’hostilité et de méfiance, il eût fallu que la France suivît alors une politique encore plus modérée et plus prudente que celle de Louis-Philippe. Il aurait fallu filer doux jusqu’à ce que la situation fût réparée, jusqu’à ce que nous eussions noué des alliances sûres, reconstitué discrètement nos forces militaires. Cela, l’Empire ne le pouvait pas, même si Bismarck lui en eût laissé le temps. Il le pouvait moins que tout autre régime, car, avec la justice pour les nationalités, il avait promis de la gloire pour la France. Il était obligé de parler haut comme s’il eût été encore l’arbitre de l’Europe. C’est ainsi qu’au mois de juillet 1870 il alla donner droit dans le piège que Bismarck lui tendait.

Dans la soirée du jour où la guerre fut déclarée, le peuple de Paris afflua sur les boulevards. Soudain la Marseillaise, jusque-là proscrite, jaillit, et, d’ordre supérieur, la police laissa chanter. Alors un frisson d’enthousiasme courut cette foule. La légende de 92 se ranimait. L’hymne de la liberté et du patriotisme révolutionnaire semblait une promesse de victoire. Le césarisme lui-même, à cette extrémité, cherchait à se retremper dans ses origines et à reprendre des forces au contact de la démocratie. Mais, déjà, l’image de la République avait surgi de nouveau et le peuple commençait à imputer ses déceptions non pas aux idées d’où était né l’Empire, mais à la dictature que le peuple, vingt ans plus tôt, avait désirée et provoquée. Quand le désastre de Sedan fut connu, la foule, comme en 48, envahit la Chambre. Et ce n’était plus pour récIamerl’affranchissement des opprimés, de l’Italie ou de la Pologne. « La République ! La République ! Parlez-nous de la République », criaient les tribunes à Gambetta qui répugnait encore à l’idée d’une révolution devant l’ennemi. La République, ce serait la défense nationale, la France assurant son salut et gagnant ses victoires toute seule. Valmy, Fleurus ces noms enflammaient les esprits, leur donnaient foi dans de prochains miracles. Et puis, la République proclamée, est-ce que le malentendu n’allait pas prendre fin entre l’Allemagne et la France ? Est-ce que le noble peuple allemand, saisi de respect devant l’image auguste et sainte de la liberté, n’allait pas déposer les armes ? Est-ce que le monde n’allait pas fraterniser à l’une des heures les plus pathétiques de l’histoire, renvoyant dans le passé toutes les formes de gouvernement héréditaire et autoritaire ?…

Espérances entrevues dans un éclair à la proclamation de la République. Espérances aussitôt déçues. Napoléon III était prisonnier, l’Impératrice en exil. La France se gouvernait elle-même. Et pourtant, l’Allemagne continuait la lutte. Sedan, c’était sa victoire. Pour elle, le 4 septembre, la chute de l’Empire, c’était la constatation de cette victoire par les Français. La proclamation de la République à Paris ne produisit pas d’autre effet sur les Allemands. Déjà il était clair que leurs idées marchaient dans un sens opposé à celui des idées françaises et qu’ils tournaient franchement le dos au libéralisme et à la démocratie. L’unité et la grandeur nationale par la monarchie prussienne : voilà ce qui les ralliait et ce qui, jusqu’à nos jours, devait les rallier de plus en plus. Le passé libéral de l’Allemagne s’ensevelissait dans la victoire.

Lorsque le terrible hiver commença, il fallut se rendre à l’évidence. C’était un peuple plein de haine et de convoitise qui se ruait sur nous, nous qui avions tant fait pour la cause des peuples. Autour, de ce Paris qui avait rêvé d’être la capitale du genre humain affranchi, où l’élite des écrivains et des philosophes avait enseigné le respect de la pensée allemande, les fils de cette grande Allemagne étaient venus mettre le siège. Ils bombardaient la ville de la générosité et de la lumière. Et puis, c’était l’invasion, la défaite, le vainqueur impitoyable ne cachant pas son dessein, qui était de démembrer la France, de lui arracher deux provinces, et au nom de quoi ? Au nom du principe des nationalités, ô dérision !

Alors la France, dans sa détresse, tourna les yeux vers ce monde sur lequel elle avait répandu son cœur, vers ces nations pour qui son sang avait coulé. Partout, calcul et froideur. L’intérêt politique, d’ailleurs mal compris, l’égoïsme, la rancune l’emportaient. Ceux qui avaient failli céder à un bon mouvement de reconnaissance, comme l’Italien, se félicitaient, nous voyant battus, de ne pas s’être embarqués sur notre galère. À la nouvelle de notre défaite de Woerth, le tsar Alexandre avait vidé une coupe et, en signe de joie, brisé le verre où il avait bu à la vengeance de Sébastopol : il ne voyait pas que le triomphe de l’unité allemande c’était l’arrêt de mort de son Empire. L’Angleterre libérale laissait faire, laissait passer, tandis que des moments irréparables pour elle s’écoulaient… Nulle part la France n’avait vu venir un secours, une sympathie active. Dans le vaste monde, nous étions seuls en face d’un ennemi qui, soudain, avait révélé sa nature impitoyable. Alors ce fut une grande nuit dans le cœur des Français. Sur sa croix, le « Christ des nations » eut son heure d’agonie et de ténèbres. Comme en 1848, le ciel s’écroulait. La justice, c’était donc le dieu caché, insaisissable, qui ne répondait qu’en se plaisant à décevoir et à faire souffrir ceux qui avaient foi en lui ? Après la justice sociale, tuée sur les barricades de juin, l’autre, celle dont la croyance avait survécu, la justice internationale, succombait à son tour. Et, comme en 48, il y eut des hommes qui refusèrent d’accepter ce verdict, de s’incliner devant l’expérience et qui voulurent dresser une protestation de leur rêve.

Ce fut la Commune, recommencement des journées de juin, même révolte suprême d’une foi blessée à mort, même frénésie achevée par des crimes abjects et de vils assassinats. « Pas de capitulation, la guerre à outrance ». Tel avait été le premier cri de ralliement des fédérés, et ce cri les avait conduits à la guerre civile, à brûler Paris sous les yeux des Prussiens. Tandis que Thiers négociait avec la force et cherchait à s’accommoder du fait accompli, Paris démocrate et révolutionnaire ne s’était pas résigné à renier sa mystique. Et il y eut encore, dans l’état-major de la Commune, un Polonais, Dombrowski, pour périr sur les barricades, comme le vieux Delescluze, qui avait marché à la mort en martyr désespéré d’une cause perdue, celle de la révolution idéaliste, celle de 1848. « La Pologne ! la Pologne ! Parle de la Pologne », avaient crié, vingt-trois ans plus tôt, les prolétaires à Blanqui. La Pologne n’était pas délivrée. La France était envahie. Paris flambait. Versaillais et Communards, fils de la même mère, s’égorgeaient entre eux, tandis que deux provinces, un million et demi de Français étaient arrachés à la patrie. Jours de deuil, jours de cendre : tant la religion de la démocratie et de la fraternité des peuples put engendrer de maux.

« La gloire et les nationalités ! » Le programme s’achevait dans un désastre qui ne laissait d’autre consolation que le gloria victis. Car les vaincus avaient été grands. L’esprit guerrier de la race avait reparu dans ces armées improvisées qui avaient créé pour un temps l’union nationale. Si elles n’avaient pas conjuré la défaite, si la démocratie n’avait pas fait ce miracle, elles avaient montré, avec la belle couleur du sang français, la volonté de vivre de la France. Plus tard, ces souvenirs héroïques du courage malheureux sont devenus l’objet d’un culte. Ils ont nourri le patriotisme par la vertu de l’exemple. Dans nos cités, dans nos bourgades, se sont élevés des monuments funèbres et naïfs, où le jeune mobile mourant, taillé dans le bronze ou dans la pierre, tombe entre les bras de la Patrie. Dans le même temps, les villes d’Allemagne se paraient avec orgueil de statues en l’honneur de Guillaume Ier et de Bismarck, fondateurs de l’unité germanique et de sa puissante organisation…

Le 18 janvier 1871, entre midi et midi et demi, dans la galerie des glaces du palais de Versailles, l’Empire allemand avait été proclamé. La couronne impériale, qu’un roi de Prusse avait repoussée quand elle lui était offerte par le Parlement de Francfort, Guillaume Ier la recevait, dans l’éclat de la victoire, des mains des princes allemands.

Le 18 janvier, c’était l’anniversaire du jour où, un siècle et demi plus tôt, un marquis de Brandebourg, à Kœnigsberg, s’était lui-même proclamé roi d’un petit royaume de marais et de sablières. Alors le roi de France, de son palais de Versailles, dominait l’Europe, tandis que les princes allemands formaient sa clientèle et copiaient sa Cour. L’Allemagne triomphante de 1871 jouissait de ce renversement des rôles et l’on ne comprit pas assez, en Europe, le symbole de la galerie des glaces. On ne vit pas qu’il s’élevait un État et un peuple dont les conceptions ne ressembleraient pas à celles du reste du monde. Déjà, sous l’influence de ses chefs politiques et intellectuels, l’Allemagne pensait historiquement. Après de longues années de division et d’impuissance, elle voyait recommencer son destin. Abaissée, réduite à la condition de « mosaïque disjointe » tandis que les autres États grandissaient, se servaient, s’adjugeaient les meilleures parts, l’Allemagne avait médité en elle-même de conquérir ce qu’avaient obtenu les autres nations, unies et constituées avant elle. L’erreur de l’Europe, c’était de prendre la restauration de l’Empire germanique (tel était le terme qu’avait employé avec intention le roi prussien) pour une fin, un épanouissement suprême de l’idée qui avait porté le peuple allemand à faire son unité. C’était, au contraire, le début d’une période nouvelle, où toutes les anciennes puissances d’Europe devraient lutter pour défendre leur liberté, leurs possessions, leurs richesses, leur situation acquise contre les convoitises des nouveaux venus. Car les Allemands, arrivés à l’unité, montés à la puissance, étaient convaincus qu’ils restaient les victimes d’un déni historique, convaincus aussi, après l’expérience des deux guerres heureuses conduites par la Prusse, que la force, au service d’une organisation rationnelle, satisferait des ambitions qui, pour eux, étaient un droit.

Voilà ce qui sortait tout armé du château de Versailles. Mais cette allégorie, on ne la comprit pas. Jamais gouvernements et peuples ne donnèrent pareil exemple d’imprévoyance et d’insensibilité à leurs intérêts les plus essentiels. Ni la Russie, ni l’Angleterre ne virent la menace que représentait pour elles la naissance de l’Empire allemand. Il leur semblait que ce fût un État comme un autre, de création nouvelle, et qui prendrait paisiblement sa place dans le concert des puissances. L’esprit de justice, chez un libéral comme Gladstone, était sans doute choqué par l’annexion de l’Alsace-Lorraine, éclatante violation du droit des peuples à disposer de leur sort. Mais le chef du gouvernement britannique ne concevait pas autre chose qu’une protestation de principe à laquelle ses collègues se refusèrent, sachant bien que, vis-à-vis de la Prusse, une protestation qui ne serait pas appuyée par les armes serait vaine. Et l’idée qu’il eût été sage, économique, de s’opposer par la force à la fondation d’une grande Allemagne pour épargner un jour d’immenses efforts et des flots de sang, cette idée-là ne vint, on peut le dire, à l’esprit d’aucun Anglais. Ceux d’entre eux, au contraire, qui s’appliquaient à la politique, raisonnaient sur l’apparition de l’Empire allemand comme sur un événement propre à assurer un nouvel équilibre de l’Europe. L’Allemagne unie, vue de Londres, semblait un contre-poids providentiel placé entre la France et la Russie. « Pour ce qui nous regarde, nous autres Anglais », écrivait le Times au mois de décembre 1870 ; « nous avons, au lieu de deux puissants États militaires qui existaient jusqu’à présent sur le continent, nous avons maintenant, au centre de l’Europe, une solide barrière, et ainsi tout l’avenir s’en trouvera consolidé. » Dans l’œuvre de Bismarck, le Times ne voyait que bénédictions. « M. de Bismarck », disait gravement le grand journal anglais, « avec ses éminentes facultés, ne poursuit qu’un seul but : le bien de l’Allemagne, le bien du monde entier. Puisse le magnanime, le pacifique, le sage, le sérieux peuple allemand faire son unité. Puisse la Germanie devenir la reine du continent… C’est le plus grand événement des temps présents dont tout le monde doit désirer l’accomplissement. »

À la suite de ces citations, qu’il recopiait avec délices, Moritz Busch, le secrétaire de Bismarck, confiait à son journal intime « Excellent article, que nous allons reproduire dans notre Moniteur de Versailles. » Quarante-cinq ans plus tard, dans ce même Versailles, dans la ville où Bismarck avait scellé l’unité du « magnanime et pacifique » peuple allemand, les Alliés tiendraient leurs conseils de guerre et jureraient d’abattre le militarisme prussien. Ô ironie ! Ô malheureuses nations sans cesse entraînées parmi les ténèbres à des destins inconnus, et qui pourtant se croient libres et maîtresses de leur sort !…