Histoire des Canadiens-français, Tome VIII/Chapitre 12

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Wilson & Cie (VIIIp. 127-136).

CHAPITRE XII

1841 — 1856


Le gouvernement responsable, — Les partis politiques. — La société Saint-Jean-Baptiste. — Développement de nos paroisses. — Émigration aux États-unis. — Peuplement du Haut-Canada. Succession de crises politiques. — Le mouvement littéraire.
U
n gouvernement responsable se compose de ministres désignés au chef de l’État par la majorité des membres des communes ou chambre basse, et qui se retirent de l’administration lorsque cette majorité leur fait défaut. Lord Durham avait recommandé à l’Angleterre d’accorder ce genre de gouvernement au Canada. M. Poulett Thompson reçut instruction d’introduire parmi nous ce régime désiré. Il rencontra dans le Haut-Canada, M. Draper qui prit de ses mains un portefeuille, sans s’inquiéter de ce qu’en penserait la représentation populaire, mais du côté du Bas-Canada, il en fut autrement. M. Lafontaine, à qui le gouverneur offrit un poste semblable, voulut savoir jusqu’où s’étendraient les libertés des ministres, surtout si le vœu du pays serait le point d’appui du cabinet ; il apprit, en réponse à ses questions, que le gouverneur ferait et déferait son ministère. L’entente devenait ainsi impossible. Le Bas-Canada reçut pour ministres MM. C.-R. Ogden, D. Daly et C.-D. Day.

Les élections de 1841 furent marquées par la violence contre les Canadiens. M. Thompson (devenu lord Sydenham) alla de sa personne combattre M. Lafontaine qui subit une défaite — une de ces défaites, commencement d’un immense triomphe, assez fréquents dans l’histoire politique de tous les pays.

La chambre, réunie à Kingston, le 14 juin 1841, ne tarda point a demander au ministère en vertu de quelle autorité il espérait se maintenir. Après s’être fait tirer l’oreille celui-ci déclara relever de la représentation nationale, mais au fond il cherchait à gagner du temps et le gouvernement responsable ne fut pas reconnu, dans la pratique, avant 1848.

Les conseillers législatifs canadiens-français étaient : R.-E. Caron, Barthélémi Joliette, Jules Quesnel, Franç.-P. Bruneau, Étienne Mayrand, Olivier Berthelot, J.-B. Taché. Dans les chambres les employés de notre origine étaient Charles de Léry, assistant-greffier ; Olivier Vallerand, sergent-d’armes ; G.-B. Faribault, assistant-greffier ; Henri Voyer, traducteur français ; P.-E. Gagnon, greffier des registres français. Le premier orateur de l’assemblée législative fut M. Augustin Cuvillier.

Durant cette session un bureau de commissaires commença l’étude de la tenure seigneuriale du Bas-Canada, en vue de la réformer ou de l’abolir, tout en ayant égard aux droits des parties intéressées. Il devait s’écouler dix ou douze ans avant que cette question délicate ne fut réglée.

Lord Sydenham, tué par une chute de cheval avant la fin de la session de 1841, eut pour successeur sir Charles Bagot qui se montra bien disposé envers les Canadiens. Ce nouveau gouverneur nomma juge en chef à Montréal M. Vallières et surintendant de l’instruction publique du Bas-Canada M. Meilleur. Il ouvrit des négociations avec M. Lafontaine pour faire entrer celui-ci dans le ministère ; la question du gouvernement responsable faisait du progrès, mais M. Lafontaine ne voulut rien accepter avant que de la voir parfaitement comprise de tous.

M. Lafontaine, battu à Terrebonne, avait été élu dans un comté du Haut-Canada ouvert par les libéraux. Durant la session de 1842, il eut occasion de revendiquer les droits de la langue française, méconnus à dessein par l’acte d’Union, et le sujet s’enchaînant aux griefs, que le Bas-Canada ressentait si vivement depuis de nombreuses années, il fit entendre une profession de foi politique dont les hommes de bon sens ne pouvaient que reconnaître l’honnêteté de l’à-propos. Le 15 septembre, Lafontaine et Baldwin prêtaient serment comme chefs du ministère et M. A.-N. Morin devenait aussi ministre. C’était un triomphe inattendu.

Les moyens injustes employés pour anéantir l’influence des Canadiens-Français dans la politique du pays avaient tourné contre leurs auteurs. Bien plus, il fallait désormais se soumettre à ce que nous avons appelé la double majorité, c’est-à-dire que, tout en prétendant ne voir dans les Canadas unis qu’une seule province, il était indispensable de composer le ministère en deux parties distinctes avec chacun un premier ministre avoué. Les administrations se nomment de 1842 à 1867, Lafontaine-Baldwin, Macdonald-Cartier, Brown-Dorion, etc.

L’entrée de MM. Lafontaine et Morin au ministère (1842) renversait les projets de l’oligarchie et donnait aux Canadiens-Français plus qu’ils n’osaient espérer. « C’était la première fois, écrit M. L.-P. Turcotte, que les Canadiens se trouvaient dans une semblable position, leur rôle jusque là ayant toujours été forcément celui de l’opposition au gouvernement établi. C’était la première fois qu’ils pouvaient accorder leur approbation la plus complète à la politique du représentant de la reine. Ils n’avaient encore que la seule espérance de voir adoucir leurs maux, comme conséquence de la doctrine fondamentale de la responsabilité, et ils s’empressaient de témoigner publiquement leur plus vive satisfaction à l’égard des faits nouvellement accomplis… La nouvelle coalition eut l’heureux résultat de rapprocher les deux populations du Canada et de les mettre sur le même pied… Elle démontrait de plus que, la constitution étant mise en pratique dans un esprit de justice, les Canadiens d’origine française devaient avoir une grande influence dans la représentation. Ils ne formaient pas la majorité, mais ils pouvaient la donner à tout parti un peu considérable. De plus, l’acceptation du pouvoir par MM. Lafontaine et Morin réfutait mieux que les meilleurs arguments les fausses imputations si souvent portées contre les Français du Bas-Canada, savoir : que leur lutte était une lutte de race ; qu’ils étaient des hommes intraitables, guidés par leur seule haine du gouvernement établi ; et qu’il était impossible de former une administration contre laquelle ils ne fussent prêts à se ranger. »

En Angleterre et dans le Haut-Canada, la « loyauté » des Canadiens-Français envers la couronne britannique commençait à être comprise. Il était temps ! Nous aimons à citer quelques lignes d’une conférence du rédacteur du Canadien sur ce sujet tant de fois mal compris en haut lieu : « S’il y en avait, dit-il, qui vissent dans l’attachement que nous avons pour notre nationalité de la désaffection pour notre mère-patrie, il nous serait facile de les convaincre par les faits du passé, par les symptômes du présent, comme par les présages de l’avenir, que la meilleure et la plus forte garantie de permanence qu’ait la souveraineté britannique sur cette partie du continent américain gît dans la conservation de la nationalité canadienne-française. Au reste, notre nationalité c’est notre propriété : en cherchant à la conserver, nous ne faisons qu’user de notre droit que nous tenons de l’auteur même de toutes choses. Ainsi — Dieu et mon droit, et honni soit qui mal y pense. »

Dans un pays constitutionnel, deux partis se combattent. Chacun d’eux renferme un certain nombre de sous-partis, ou sections ou nuances. Le Haut-Canada, en 1842, comptait comme groupe politique principal les libéraux ou réformistes, autrement dit les partisans des droits populaires dont Robert Baldwin était le chef ; dans ses rangs on voyait figurer les hommes qui avaient marché avec Mackenzie durant l’insurrection de 1837-38 et qui étaient les extrémistes, les radicaux du parti, visant au rejet de l’Angleterre, peut-être en vue de l’indépendance, peut-être dans l’espoir d’une annexion aux États-Unis — ce qui est plus probable. L’autre groupe important s’était formé parmi les U. E. Loyalists, désignés comme le Family Compact, ou les gens qui travaillaient dans leurs intérêts — pour la caste — pour leurs familles — sorte d’aristocratie hargneuse et égoïste avant tout. À eux se joignaient les employés publics et cette classe étrange qui existe partout ne voyant que le roi, ses volontés et celles de ses ministres. Ceux-là se nommaient conservateurs ; on les appelait tories ; par un renversement de mots, ils se disaient constitutionnels, attendu que la constitution de 1840 favorisait leur influence. Sir Allan McNab était leur chef.

Dans le Bas-Canada, les « canadiens » du temps de Haldimand et de la constitution de 1791 étaient devenus les « patriotes » ; après 1837, on les nommait « libéraux. » Ils marchaient avec Lafontaine. Parfois on les désignait aussi sous le nom de « réformistes », à cause de leur entente avec les réformistes de l’autre province. Comme nuances ce parti comptait les amis de Lafontaine, les fidèles de Papineau, puis les indépendants, puis les annexionnistes. L’ensemble formait la phalange la plus nombreuse de cette partie du pays. De l’autre côté étaient les conservateurs, qui comprenaient nombre d’Anglais, quelques seigneurs et les bureaucrates, anciens chouayens. M. Ogden les dirigeait.

Pour les fins de la lutte, les conservateurs du Haut et du Bas-Canada s’entendaient ; mais ceux du Haut ne songeaient pas à rendre justice à la population canadienne-française, n’y étant pas forcés par leurs amis du Bas.

Les libéraux ou réformistes de Lafontaine et de Baldwin étaient, en principe, favorables à notre élément. Dans la pratique, les sections annexionnistes ou indépendantes de ce parti voulaient un changement de constitution. Les deux chefs demandaient seulement un peu de patience de la part de leurs partisans, persuadés que, sans rien bouleverser, nous arriverions aux réformes nécessaires.

Québec donna, le 24 juin 1842, un bel exemple. On y célébra la Saint-Jean-Baptiste pour la première fois, d’après le plan que Duvernay avait inauguré à Montréal huit années auparavant. Le docteur P.-M. Bardy eut l’honneur de rappeler à nos compatriotes que la fête nationale devait être l’une de nos préoccupations premières. Réunissant toutes les nuances du parti canadien, il fit appel à l’enthousiasme, qui est, après tout et avant tout, le grand ressort des actions patriotiques. L’idée de ne pas laisser s’endormir les esprits et de convoquer, en un jour reconnu, le ban et l’arrière-ban des enfants du sol, de leur parler de nos intérêts, de nos gloires, de nos espérances, est comparable au levier que cherchait Archimède pour soulever le monde. Si peu importantes que soient en apparence un certain nombre des branches de la société Saint-Jean-Baptiste, elles retiennent dans la voie des traditions une foule de personnes trop disposées, par des circonstances fortuites, à s’attiédir, à pactiser avec l’indifférence en matière de patriotisme et que le grand jour du 24 juin réveille de leur assoupissement. Il fait bon d’être Canadien, de s’en souvenir, de le témoigner ! Ce pays est à nous, mais il est convoité par bien d’autres ! Restons sur la brèche — ravivons à point nommé notre courage et nous n’en serons que plus heureux. S’il existait un peuple au monde qui put compter sur la sympathie des étrangers, ce peuple pourrait se passer d’institutions nationales — mais nous ne verrons jamais se produire un fait aussi extraordinaire !

Pierre-Martial Bardy, descendant d’une famille noble très ancienne à Rome ; son grand-père s’était établi à Brest, en France et c’est de là que partit, en 1756, un fils de cette famille qui se maria, à Québec avec mademoiselle Louise de Canchy. Pierre-Martial, enfant de ces derniers, fit ses études au séminaire de Québec, se livra ensuite à l’enseignement, puis obtint un diplôme de médecin et, en 1834, fut élu député par le comté de Rouville ; il prit en chambre une belle position. En 1842 (19 juin) il fonda la société Saint-Jean-Baptiste de Québec qu’il présida avec succès pendant plusieurs années. On lui doit l’achèvement du monument national de Sainte-Foye. Il mourut le 7 novembre 1869, âgé de soixante et douze ans.

C’est en 1842 qui fut signé le traité Ashburton, en vertu duquel une forte partie des terres du Bas-Canada devint territoire des États-Unis. La chose parut insignifiante alors. Jamais les habitants du Haut-Canada n’eussent consenti à voir amoindrir leur province de la sorte. Mais à la moindre réclamation des Canadiens-Français, le cri de « rebelles » se fut élevé de nouveau. Tant pis pour l’Angleterre !

La mort de sir Charles Bagot, survenue le 19 mai 1843 fut une calamité pour le pays, car le successeur de cet excellent homme, sir Charles Metcalfe, imbu d’idées qui ne convenaient pas à la situation politique du pays, disposa des emplois sans consulter ses ministres, et ceux-ci donnèrent en conséquence leur démission, le 27 novembre 1843, après quatorze mois d’une administration qui avait été extrêmement fructueuse et populaire dans les deux provinces.

Ce livre n’est pas écrit pour raconter les événements politiques, mais seulement ce qui concerne les Canadiens-Français ; nous nous arrêtons néanmoins à certains faits qui ont eu sur notre élément national une influence notable. La question des emplois est de ce nombre. Si l’on tient compte que, de 1841 à 1866, la population française a presque toujours été, par son chiffre, la première du pays, il faut reconnaître que le pouvoir ne lui a jamais accordé sa part de l’administration. Durant ce long intervalle 95 Anglais ont été nommés au conseil exécutif, et 44 Canadiens ; 44 Anglais au conseil législatif, et 24 Canadiens ; 58 Anglais dans les bureaux de la capitale, et 30 Canadiens. Le reste en proportion. Dans les charges sujettes à l’élection, les comtés français du Bas-Canada se sont montrés envers les Anglais d’une générosité qui dépasse toute mesure ; cette condescendance ne nous a rien valu de bon.

M. Denis-Benjamin Viger se sépara de M. Lafontaine et, de concert avec M. Draper, forma un cabinet. Ses vues étaient toutes patriotiques, mais ils se trompait en faisant alliance avec les conservateurs. La brochure qu’il publia en janvier 1844, ne lui rendit point la popularité qu’il venait de perdre. Aux élections générales de l’automne suivant, il fut défait dans deux comtés, mais garda son portefeuille — sans aucun droit, bien entendu. En ce moment les partis politiques ne formaient plus que deux corps : les libéraux et les conservateurs : tous deux ralliés au principe du gouvernement responsable, mais chacun l’appliquant à sa manière. Le Haut-Canada travaillé par le gouverneur général, avait élu une majorité conservatrice ; le Bas-Canada restait fidèle aux libéraux avec Lafontaine pour chef.

Dans le nouveau parlement, ouvert le 28 novembre 1844 M. Lafontaine demanda le rappel des exilés politiques. Ces infortunés commencèrent à revenir en 1845. M. Louis-Joseph Papineau était du nombre.

M. Denis-Benjamin Papineau, membre du cabinet Viger-Draper, demanda à la chambre (1844) le rétablissement de la langue française dans les procèdes législatifs, une grande majorité l’appuya, mais l’Angleterre fit la sourde-oreille et ce ne fut qu’en 1848 qu’elle céda enfin, réparant ainsi son injustice de 1840 avec une mauvaise grâce manifeste, peu propre à entretenir son affection parmi nous. Les réformes, arrachées, une par une, au gouvernement de la Grande-Bretagne, depuis 1842 jusqu’à 1847, ne valaient pas à nos yeux cette grave affaire de la reconnaissance de notre langue — et les ministres de Downing Street paraissaient bien le comprendre. En effet, c’est la langue qui caractérise un peuple. Nous en sommes un exemple frappant entre tous. Nos mœurs et coutumes se sont transformées par l’effet du climat d’abord, ensuite au contact des populations étrangères ; mais nous sommes restés ce que nous étions à cause de la langue. La religion catholique n’est pas notre première sauvegarde, puisque les Irlandais, qui sont partout nos adversaires, ne nous en tiennent pas compte tout en étant catholiques eux-mêmes — mais nous sommes restés catholiques à cause de la langue. Le commerce canadien n’a pas contribué à nous fortifier sous le rapport purement national, puisqu’il est conduit à l’anglaise, mais nous avons conquis notre place dans les comptoirs à cause de la langue. Partout où nous laisserons amoindrir l’influence de notre langue ; partout où nous négligerons de la faire valoir, nous perdrons du terrain. C’est le camp retranché, la ressource suprême, la vieille-garde de notre nationalité. Autour d’elle se concentrent les meilleures phalanges. Elle disparue, nous n’avons plus de drapeau. Soyons des Anglais parlant français comme disait sir George-Étienne Cartier, mais parlons français !

Favorisés par les banquiers d’outre-mer, les Anglais du Canada ont longtemps tenus dans leurs mains tout le commerce du Canada. Vers 1836, quelques Canadiens, M. Joseph Masson, le premier, commencèrent à s’émanciper de cette suggestion. Comme il fallait utiliser des ressources très minces et créer une classe d’hommes qui n’existait pas dans notre milieu, le travail fut lent, difficile, ingrat même. Graduellement, des maisons canadiennes surgirent de place en place — mais le coffre-fort restait au pouvoir des Anglais. On parla de réunir des capitaux, de former une banque. La chose s’exécuta, avec peine et misère. L’argent n’abondait point, d’ailleurs, les comptoirs anglais luttaient savamment contre cette innovation. Nos compatriotes, inspirés par nos adversaires peut-être, ou par ce besoin de se déchirer qui saute aux yeux de tout le monde, ouvrirent trop de banques. Elles ont été en se multipliant jusqu’aujourd’hui et en se nuisant les unes les autres. Cependant, il y a progrès, si l’on compare la situation présente avec celle de 1840 : nous ne sommes plus autant à la merci des étrangers.

En 1844, dit M. Rameau, la population française du Bas-Canada était de 524,307 âmes, ayant augmentée de 144,000 âmes depuis 1831. Si l’on tient compte de 40,000 âmes parties durant ces treize années, pour les États-Unis et le nord-ouest, on arrive au chiffre de 184,000 âmes d’augmentation, soit 3.20 par cent par année. « Cette population était ainsi répartie : 198,000 qui habitaient au nord du Saint-Laurent, y compris le comté de Vaudreuil ; 264,000 dans la région riveraine du Saint-Laurent au sud, y compris Montréal et tous les comtés de la rivière Richelieu ; 19,000 dans la région sud-est-est du Canada, composée des townships organisés par le gouvernement anglais et située entre la région précédente et les frontières du Vermont et du Maine (États-Unis) ; 43,500 dans la région située à l’extrémité est du Canada, sur l’embouchure du Saint-Laurent et sur le golfe. Quant à la population anglaise, elle se montait à cette même époque, dans le Bas-Canada, à 157,600 âmes ainsi distribuées : — Au nord du Saint-Laurent 49,920 ; principalement dans la ville même de Québec, il y en avait 22,000 dans le comté des Deux-Montagnes 9,000 ; dans celui d’Ottawa 9,000 également ; le surplus, 9,000 environ, était dispersé dans les divers autres comtés. Au sud, 56,404. dont 23,000 à Montréal, 15,000 dans le comté de Beauharnois ; 6,000 dans le comté d’Huntingdon ; 3,000 dans le comté de Rouville ; 2,500 dans le comté de Lotbinière et 4,000 dans celui de Dorchester : il y en avait à peine 3,000 dans les huit autres comtés. Dans la région du sud-est, où ils dominaient, on comptait 44,436 Anglais ; partout ils étaient en assez grand nombre, mais surtout dans les comtés de Missisqui, de Stanstead et Sherbrooke, où avaient été établis les loyalistes américains, et où se trouvaient à peine quelques Canadiens. À l’est ils n’étaient que 7,740, et figuraient en nombre un peu notable que dans les comtés de Bonaventure et de Gaspé. »

Le mouvement d’émigration vers les États-Unis commença à prendre des proportions sérieuses en 1830, alors que les nouvelles lois protégeant les manufactures nationales imprimaient déjà aux industries de nos voisins une activité et un développement qui appelaient les bras de l’étranger. Nos jeunes gens s’y précipitèrent en foule ; la plupart revinrent après quelques mois de travail, d’autres après quelques années ; il en resta bon nombre qui firent souche ; de nouvelles émigrations allèrent les rejoindre. On s’effraya, parmi nous, de cette perte de nos ouvriers, mais comment arrêter le torrent ? Nous n’avions ni grandes usines ni petites industries. Quelques journalistes, des orateurs se mirent à prêcher la colonisation. Peine inutile ! Ceux qui partaient n’avaient pas le goût du travail des champs ; ils obéissaient à cet instinct aventurier qui caractérise notre race ; ils cherchaient à s’ouvrir des carrières inconnues pour eux jusque là. En peu d’années, on les vit former des groupes, des villages mêmes et se masser dans certains quartiers des villes, de manière à rester ensemble et à se secourir mutuellement. L’esprit d’association se manifesta bientôt parmi eux. Ils voulurent avoir des prêtres de leur langue, des journaux, des cercles particuliers. À notre profonde surprise, ils avaient emporté avec l’orgueil du nom canadien tous les éléments qui constituent la vie nationale. Les voilà donc organisant leurs forces, se comptant et prenant avec courage une place inattendue dans la patrie nouvelle. Les plus hardis allèrent aux élections : les uns en sortirent juges de paix, juges de comtés, d’autres députés aux législatures. Depuis dix ans, ils se font naturaliser et combattent pour eux-mêmes. Dans les lieux où ils sont forts — et c’est dans beaucoup d’endroits — ils reproduisent une image très touchante du Canada français, mêlée à ce nous ne savons quoi qui s’emprunte aux mœurs des États-Unis. Ils regrettent la province de Québec, parlent de ses souvenirs, entonnent ses chants populaires, mais ils ne ressemblent pas à des exilés. Pour les empêcher en quelque sorte de s’oublier, la providence leur a procuré la persécution. Ceci est tout récent. Ce qui est encore plus récent c’est le vote qu’ils viennent de donner au parti démocrate (novembre 1884) et qui, au dire des principaux organes de la presse de New-York, a décidé de la victoire de M. Cleveland comme président des États-Unis. Un petit peuple qui paraissait destiné à être arraché du sol par la première secousse de l’adversité et qui au contraire va, toujours en s’étendant, jusqu’à s’implanter chez les voisins, n’est pas tout à fait indiffèrent aux yeux de l’histoire. Si le mouvement des autres races vers l’ouest se continue encore vingt cinq ans, les États de l’est les plus rapprochés du Bas-Canada, ne sauront plus s’ils sont américains ou canadiens. La forte barrière de colons anglais placée, il y a cinquante ans, entre notre fleuve et le Vermont, le New-Hampshire, le Maine, est traversée de toute part ; nos gens débordent au delà des frontières. Ils avaient double obstacle à surmonter ; le premier n’existe presque plus ; le second est vivement entamé et les défenseurs de celui-ci vont en diminuant de jour en jour. Oh ! quel serait l’étonnement de nos pères s’ils voyaient ce que nous voyons ! Ces ruines de la colonie canadienne dont on a tant parlé, elles recouvraient des germes de vie ! Le Canada français est sorti du tombeau. Lorsque le vent emporte au loin les cendres de notre passé, elles répandent la semence d’un peuple.

Un projet de loi pour indemniser les habitants du Haut-Canada qui avaient souffert des pertes matérielles durant l’insurrection de 1837-38, passa en 1845 ; aussi une loi qui permettait aux censitaires de racheter certaines charges imposées par la tenure seigneuriale. De cette année date aussi notre première loi municipale. On vota des secours aux incendiés de Québec.[1]

Au mois de novembre 1845, sir Charles Metcalfe fut remplacée par lord Cathcart, commandant des troupes.

M. Viger, toujours cramponné au pouvoir, se voyait attaqué sans relâche parce que les ministres qui représentaient le Bas-Canada n’étaient appuyés que par une minorité dans cette province. Il remit son portefeuille, au mois de juin 1846 et se retira dans la vie privée. Les démarches tentées après cela pour réunir les libéraux et les conservateurs du Bas-Canada n’aboutirent à rien, et lorsque la session de 1847 s’ouvrit, un seul Canadien était ministre : M. D.-B. Papineau. On vit, durant cette session, le cabinet, soutenu par une majorité de deux voix, persister à ne pas accorder justice à nos compatriotes. M. John Neilson, indigné de cette attitude, défendit les Canadiens comme s’ils eussent été ses propres nationaux. Lord Elgin, qui avait remplacé lord Cathcart (janvier 1847) mit fin à cet état de choses en proclamant la dissolution du parlement avant l’époque fixée par la loi. Les élections qui s’en suivirent donnèrent la majorité aux libéraux réformistes. Tout annonçait un retour complet à la politique de 1842-43. À l’ouverture de la session (25 février 1848) M. A.-N. Morin fut élu président par acclamation. Bientôt les ministres déposèrent leur démission. MM. Lafontaine, R.-E. Caron, E.-P. Taché, L.-M. Viger, James Leslie, T.-C. Aylwin reçurent les portes-feuilles du Bas-Canada. M. Baldwin devenait le chef de l’autre province.

L’une des mesures les plus importantes pour nous qui occupèrent la nouvelle administration avait trait aux terres des cantons de l’Est. Il y avait de ce côté assez d’espace pour former une province. Les Canadiens s’y portèrent en masses dès que l’ancienne législation qui en gênait l’accès eut disparue. C’était encore une victoire pour notre élément, et l’une des plus durables. Prendre le sol c’est tout avoir. Le ministère Viger, simple instrument aux mains des conservateurs ou tories, ne votait guère d’argent pour aider la colonisation du Bas-Canada ; il en fut autrement sous Lafontaine. Le clergé catholique seconda les efforts de nos ministres.

Il se produisit en 1849 une circonstance inattendue. M. Louis-Joseph Papineau, rentré en chambre, se prononça pour le rappel de l’union des Canadas, contre le gouvernement responsable et se déclara en faveur de la représentation répartie d’après le chiffre de la population. Une brillante jeunesse, les membres de l’Institut Canadien de Montréal, épousait ses idées : il se forma un parti qui en se détachant des libéraux de M. Lafontaine affaiblit d’autant ce dernier. Les rouges, ou libéraux nuance Papineau, dressèrent un programme très avancé pour le temps et dont ils proclamèrent les articles à la tribune, dans leurs journaux, puis à la chambre d’assemblée à mesure que l’un d’eux y pénétrait nommé par le vote populaire.

Le parlement siégeait à Montréal (1849) lorsque M. Lafontaine proposa d’indemniser les habitants du Bas-Canada qui avaient souffert des pertes matérielles durant les troubles de 1837-38. Les conservateurs ou tories se prononcèrent avec violence contre ce projet. Sir Allan McNab se déchaîna de toute sa puissance contre les « rebelles » ; les galeries applaudirent. Il y eut des assemblées par la ville. Les manifestations devinrent inquiétantes. On brûla M. Lafontaine en effigie. Le cri de guerre était « anéantissement des Canadiens-Français. » Les partis en vinrent aux mains jusque dans le Haut-Canada. La mesure passa par un vote de vingt-quatre députes anglais unis à vingt-quatre Canadiens, contre vingt-trois Anglais. Le 25 avril, lord Elgin sanctionna les bills au milieu des cris et des provocations des tories ; ces derniers se formèrent ensuite à la porte de la chambre et jetèrent des œufs et des pierres au gouverneur ; puis se ruant sur l’édifice même, il y mirent le feu, alors que les membres étaient encore en séance. Les archives, les bibliothèques, tout fut consumé. Les demeures de M. Lafontaine et de quelques députés furent saccagées ou brûlées. L’émeute dura plusieurs jours. Le gouverneur ne pouvait plus sortir sans être attaqué. Les trois quarts de la population des deux provinces se prononcèrent contre ces actes indignes, qui ruinèrent à tout jamais le parti conservateur ou tory. Les libéraux rouges ou démocrates, avec M. Papineau pour chef, se joignirent à une faction de tories qui penchait vers l’annexion aux États-Unis. Sous cette forme se constitua un parti dit libéral qui lutta contre les libéraux de Lafontaine-Baldwin, et jusqu’à 1867 les deux camps s’arrachèrent l’un l’autre le pouvoir. L’habileté avec laquelle le parti Lafontaine (plus tard Cartier) résista aux libéraux démocrates, s’empara petit à petit d’une bonne portion de leur programme et se maintint au pouvoir est un fait connu de tout le monde. Lorsque M. Cartier eut fait alliance avec un certain nombre de conservateurs du Haut-Canada, conduits par M. John A. Macdonald, on donna à son parti le nom de libéral-conservateur qu’il garde encore aujourd’hui. Les disciples de M. Papineau, ensuite de M. A.-A. Dorion, continuèrent de se nommer libéraux tout court, ou encore les rouges, pas opposition aux bleus de Cartier.

Lorsque M. Lafontaine se retira de la politique, en 1851, les défauts de l’acte d’Union de 1840 avaient été réparés. Nous ne suivrons pas la marche des chambres dans des matières essentiellement politiques ou administratives, jusque vers 1860 où les deux grands partis, étant devenus d’égale force, se balançaient tellement que toute législation était impossible. M. Cartier, et M. Dorion, sont les deux principaux Canadiens-Français qui dirigèrent la lutte, l’un contre l’autre, dans la province de Québec, durant cette période, et jusqu’à la confédération. Cette époque si remarquable de notre histoire politique doit à l’élément français une large part de son importance et l’intérêt qui s’attache aux questions débattues.

De 1852 à 1857, MM. A.-N. Morin et E.-P. Taché, ont gouverné la province-unie, de concert avec MM. Hincks et John A. Macdonald.

Garneau avait lancé en 1845 le premier volume de son Histoire du Canada. Le courage national s’était ranimé à la lecture de ces pages honnêtes et patriotiques. Les deux autres volumes eurent un succès immense. Notre peuple avait enfin son livre. Lorsque le commandant Belvèze, envoyé de Napoléon iii, se rendit à Québec, avec la Capricieuse, en 1855, sa première visite fut pour M. Garneau qui avait révélé le Canada français à son ancienne mère-patrie. Les Anglais venaient de faire alliance avec l’empereur des Français ; ils arboraient partout le drapeau tricolore ; c’est d’eux que nous l’avons reçu et si nous le gardons dans nos cérémonies c’est parce qu’il représente la France actuelle — qui pour nous est toujours la France. Octave Crémazie, poète vigoureux, salua les trois couleurs par des strophes enflammées que chacun de nous se rappelle. La compagnie du Richelieu, fondée en 1845, par M. Sincennes, plaça le drapeau de la France sur ses bâtiments et tous les villages l’imitèrent. Le premier consulat français du Canada date de cette époque. Le monument des Braves, inauguré à Sainte-Foye, eut pour parrains les officiers de la Capricieuse. On dînait chez le gouverneur général au chant de nos airs nationaux. M. Cartier entonnait Vive la Canadienne. entre la poire et le fromage, tout comme au temps de Louis xv, et se faisait applaudir par les marins français unis aux militaires anglais. Le Drapeau de Carillon se mêlait aux accords, du God save the Queen. Un esprit nouveau flottait dans l’air. Cette alliance des deux couronnes nous valut un regain de souvenirs historiques. Pour la première fois, nos concitoyens anglais encouragèrent l’affection des Canadiens envers la France. En 1870 ils nous en firent des reproches, d’autant plus étranges que nous pensions le moment venu de nous montrer bons Anglo-Français lorsque la France se battait contre l’Allemagne.

  1. Le 30 juin 1843, le village de Boucherville avait été dévoré par les flammes. Les 28 mai et 28 juin 1845, la ville de Québec avait été presque entièrement détruites par deux incendies. Au mois de mai 1846, le feu consuma les villages de Chicoutimi et de la baie Ha ! Ha !. Le 12 juin le théâtre Saint-Louis de Québec brûla ; quarante personnes y périrent. Au mois d’août, trois cents maisons furent détruites par le feu à Laprairie. Enfin, le château Saint-Louis de Québec devint à son tour la proie des flammes.