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Histoire des Juifs/Deuxième période, troisième époque, chapitre XI

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Histoire des Juifs
Introduction
I. Les temps bibliques : § 1er
II. 2e période - Après l’exil
1re époque — La restauration
I. Retour de Babylone
II. Ezra et Néhémie
III. La période des Sôpherim
IV. Simon le juste
V. Persécution. Macchabées
2e époque — L’apogée
VI. Les princes Hasmonéens
VII. L’école juive d’Alexandrie
VIII. Les princes Maccabéens
IX. Jean Hyrcan
X. Les institutions et les sectes
3e époque — La décadence
XI. Les rois Hasmonéens
XII. Antigone et Hérode
XIII. Les princes Hérodiens
XIV. L’idée messianique et le christianisme
XV. Les Hérodiens : Agrippa Ier — Hérode II
XVI. Dispersion de la nation judaïque
XVII. Agrippa II. Début de l’insurrection
XVIII. La guerre de Galilée
XIX. Destruction de Jérusalem
XX. Les suites de la guerre
III. La dispersion : 1er
Traduction par Lazare Wogue, Moïse Bloch.
A. Lévy (Tome 2p. 179-216).


CHAPITRE XI


LES ROIS HASMONÉENS
(106-40)


Jean Hyrcan, en mourant, avait laissé le pouvoir à sa femme et donné le grand cohénat à son fils Juda, plus connu sous le nom grec d’Aristobule. Mais la coutume, empruntée à la Grèce, de confier le gouvernement à des femmes n’avait pas encore pris racine en Judée, et l’événement le fit bientôt voir. Aristobule enleva le pouvoir à sa mère, sans qu’il s’ensuivit des troubles, et il réunit de nouveau en lui la double dignité de grand prêtre et de prince. On prétend qu’il est le premier Hasmonéen qui ait pris le titre de roi, titre qui d’ailleurs n’ajouta rien à sa puissance ni à son autorité. Cependant ses monnaies n’en font pas mention ; elles portent simplement comme inscription : Le grand prêtre Juda et la communauté des Judéens. — La semence de discorde jetée par Hyrcan se développa sous le règne de ses successeurs. C’est en vain que ceux-ci cherchaient à placer leur pouvoir au-dessus de toute atteinte ; c’est en vain qu’ils s’entouraient d’une garde du corps composée de fidèles mercenaires ; en vain ils accomplissaient de brillants faits d’armes : la scission était irréparable, et tous leurs efforts ne servirent qu’à l’élargir encore.

Non seulement Aristobule chassa sa mère du trône, mais il la fit jeter en prison avec trois de ses frères. Seul, son frère Antigone, qu’il chérissait, qui avait été son compagnon de luttes et qui partageait ses idées, fut associé par lui au pouvoir. Par suite de la courte durée de son règne, il ne nous reste que peu de détails, d’ailleurs fort incohérents, à son sujet. Cependant il en ressort qu’il suivit fidèlement la ligne de conduite adoptée par son père vis-à-vis des deux partis et qu’il se rangea du côté des Sadducéens, en écartant les Pharisiens de toute influence. Mais Aristobule n’avait pas plus d’amis parmi le peuple qu’il n’en avait dans sa famille. Il avait de la prédilection pour l’hellénisme, ce qui lui valut le surnom de Philhellène et suffit à le faire détester du parti populaire. Tandis que les Grecs le représentent comme un homme sensé et de goûts simples, les Judéens lui reprochent sa dureté et son insensibilité de cœur. Sa mère était sans doute morte de vieillesse dans sa prison : la malignité publique fit courir le bruit que le fils dénaturé l’avait laissée mourir de faim. Son frère qu’il chérissait, Antigone, avait probablement été assassiné à l’instigation du parti hostile à la famille des Hasmonéens. La rumeur populaire attribua ce meurtre au roi, sous prétexte de jalousie. Pour inspirer plus d’horreur pour la perversité d’Aristobule, la légende a brodé autour de cette mort tout un tissu d’événements tragiques.

Aristobule, qui avait hérité de son père sa valeur guerrière,.reprit aussi son projet d’étendre la Judée vers le nord-est. Il fit une expédition contre les Ituréens et les Trachonites, peuplades à demi barbares. Son frère Antigone, avec lequel il avait conquis ses premiers lauriers sur les Samaritains et les Syriens, l’accompagnait. La fortune des armes sourit à Aristobule comme elle avait fait à son père. II agrandit la Judée et força les peuples vaincus à embrasser le judaïsme. En poursuivant ses conquêtes dans cette direction, la Judée aurait pu devenir maîtresse des routes de caravanes, des bords de l’Euphrate jusqu’à l’Égypte. Grâce à cette extension de territoire, disposant d’une armée valeureuse et de forteresses en excellent état de défense, elle aurait pu prendre une place notable dans le système politique de l’époque. Mais, comme si la Providence avait décidé que la Judée ne devait pas acquérir de prépondérance dans cette voie, Aristobule fut arrêté dans ses conquêtes par une grave maladie qui l’obligea à retourner à Jérusalem. Antigone continua quelque temps la guerre avec un grand bonheur ; mais, étant revenu à Jérusalem à cause de l’approche des fêtes de tisri, il ne revit jamais le champ de bataille. Il mourut assassiné, comme nous l’avons dit, et Aristobule succomba à son mal après un règne d’un an.

A la mort de ses deux frères, le pouvoir revint à Alexandre Jannée (Jonathan). On prétend qu’il fut tiré de la prison où il était détenu, pour aller ceindre le diadème. Au début de son règne, il semble avoir recherché la faveur populaire. Sa femme, Salomé Alexandra, était dévouée aux Pharisiens, qui avaient à leur tête Siméon ben Schétach, frère de la reine. Alexandre, qui, lorsqu’il fut appelé au trône, n’était âgé que de vingt-trois ans, avait les goûts belliqueux de sa famille, mais n’avait hérité de ses ancêtres ni les talents militaires ni la prudence. Il se lança dans des entreprises guerrières où il gaspilla les forces de la nation et mena plus d’une fois le pays au bord de l’abîme. Son règne, qui dura vingt-sept ans (105-70) et qui s’écoula au milieu des guerres, au dehors et au dedans, ne pouvait guère rehausser le bien-être matériel de-r la nation. Cependant son étoile le servit mieux que sa prudence et ne l’abandonna pas dans les situations critiques où il s’était mis. Il put même étendre les frontières de la Judée vers le nord. Comme son père, il se servait pour la guerre de troupes mercenaires, tirées de la Pisidie et de la Cilicie. Il n’osait employer à cet effet des Syriens ; l’aversion mutuelle qui régnait entre eux et les Judéens était trop profondément enracinée pour qu’on pût compter sur une coopération sincère. Les vues d’Alexandre se portaient surtout sur les villes maritimes. Pour les réduire, il fallut guerroyer non seulement contre les habitants, mais encore contre le prince égyptien Ptolémée Lathuros, qu’ils avaient appelé à leur secours. Ptolémée, qui était en guerre ouverte avec sa mère, la reine Cléopâtre, saisit avec empressement l’occasion d’accroître sa puissance, afin de pouvoir détrôner sa mère. D’ailleurs, Lathuros était hostile aux Judéens parce que Cléopâtre les favorisait. Un jour de sabbat, il attaqua avec ses troupes l’armée des Judéens, qui comptait au moins cinquante mille hommes et qui campait, près de Sepphoris. Trente mille Judéens jonchèrent de leurs cadavres le champ de bataille. Le reste fut fait prisonnier ou mis en fuite. Lathuros parcourut la Judée avec son armée, massacrant tout sur son passage. R n’épargna même pas les femmes et les enfants. Il voulait se venger non seulement d’Alexandre, mais des Judéens en général, qu’il trouvait ligués contre lui en Égypte. Un honteux asservissement pouvait être pour la Judée le résultat de cette défaite. Mais Cléopâtre, inquiète des succès de son fils, s’apprêta à lui enlever le fruit de sa victoire avant qu’il pût en profiter pour se retourner contre elle-même. Elle réunit une armée qu’elle envoya en Judée et en Syrie, sous la conduite des généraux judéens Helcia et Anania, ces deux fils d’Onias auxquels elle devait d’avoir pu conserver la couronne. Helcia mourut dans cette expédition contre Lathuros, qu’il avait suivi pas à pas. Son frère le remplaça à la tête de l’armée et dans le conseil de la reine. La situation d’Anania, à ce moment-là, fut décisive pour ses compatriotes de Judée. Quelques-uns des conseillers de Cléopâtre lui avaient inspiré la pensée de profiter de la nécessité où se trouvait la Judée de recourir à sa protection, pour détrôner Alexandre, s’emparer de son pays et le réunir de nouveau à l’Égypte. Anania combattit ce projet avec indignation. Non seulement il fit ressortir l’injustice de cette violation des traités, mais il fit voir à la reine les conséquences funestes qui en résulteraient. Les Judéens d’Égypte, qui étaient les soutiens de son trône menacé par son fils, ne se joindraient-ils pas à ses ennemis, si, par une tentative déloyale, elle menaçait l’indépendance de la Judée ? Le discours d’Anania indiquait aussi, comme une menace implicite, qu’il cesserait de mettre au service de la reine son influence politique et ses talents militaires, ou qu’il se prononcerait même nettement contre elle. Ce langage ne manqua pas de faire une profonde impression sur Cléopâtre. Elle rejeta le perfide conseil des ennemis des Judéens et conclut avec Alexandre un traité d’alliance offensive et défensive. Grâce à cette alliance, Alexandre put achever ses conquêtes et s’emparer, entre autres, de la ville maritime de Gaza.

Pendant les neuf années qui s’écoulèrent entre son avènement et la prise de Gaza (105-96), Alexandre, aux prises avec des dangers et des embarras de toute sorte, n’avait guère troublé la paix à l’intérieur. Il semble avoir observé la plus complète neutralité au sujet de la grave querelle qui divisait les Pharisiens et les Sadducéens. Sa femme Salomé, qui était très attachée aux premiers, contribua grandement sans doute à lui faire conserver cette attitude pacifique. Siméon, frère de la reine, paraît avoir servi d’intermédiaire à Alexandre auprès des Pharisiens, toujours maintenus à l’écart, et des Sadducéens, qui occupaient les emplois. Depuis que Hyrcan avait rompu avec les Pharisiens, le Grand Conseil ne comptait plus dans son sein que des Sadducéens. Tant que durerait la situation privilégiée de ces derniers, la réconciliation et la concorde étaient impossibles entre les deux partis. Alexandre eut la bonne pensée d’apaiser leur différend en leur conférant des droits égaux à occuper les emplois et les dignités. Mais les Pharisiens refusèrent de partager les fonctions avec leurs adversaires et firent une résistance passive. Seul, Siméon ben Schétach se fit recevoir dans le sein du collège sadducéen, mais avec l’arrière-pensée d’en chasser peu à peu les membres de ce parti. Dans la suite, il put mettre son projet à exécution.

Tant que sa situation critique détourna Alexandre des affaires intérieures, il persista dans sa neutralité. Mais les choses changèrent de face, lorsqu’il revint en vainqueur après avoir conquis des villes et des territoires en nombre. Était-ce parce qui Alexandre voyait dans l’influence qui était revenue aux Pharisiens un obstacle à sa puissance, ou parce qu’il voulait s’attacher les Sadducéens, qui étaient plus aptes à la guerre ? ou bien Diogène, le favori du prince, dont les conseils lui furent aussi funestes que ceux du Sadducéen Jonathan l’avaient été pour Hyrcan, avait-il circonvenu son esprit en faveur de son parti ? Quoi qu’il en soit, Alexandre se posa tout à coup en adversaire déclaré de la doctrine pharisaïque et manifesta ses intentions de la façon la plus blessante. A la fête des Tabernacles, le prince, en sa qualité de grand prêtre, devait, conformément à un vieil usage, répandre sur l’autel de l’eau contenue dans une coupe d’argent, comme présage symbolique de fertilité. Afin de bien montrer son mépris pour cet usage inventé par les Pharisiens, il répandit l’eau à terre. Il n’en fallait pas davantage pour soulever le peuple massé dans le parvis extérieur. Enflammés de colère et sans réfléchir aux conséquences, les assistants lancèrent contre Alexandre les cédrats qu’ils portaient à la main et l’accablèrent d’injures, l’accusant d’être indigne du grand pontificat. Le prince, en danger de mort, ne put se sauver qu’en appelant à son secours ses Pisidiens et ses Ciliciens, qui accoururent aussitôt, comme s’ils n’eussent attendu qu’un signe pour intervenir, et se précipitèrent sur les émeutiers. Environ six mille hommes tombèrent sous leurs coups (95). Pour prévenir le retour de pareilles scènes, Alexandre fit poser une barrière autour du parvis des prêtres, et en fit interdire l’accès au peuple. Cet incident fit naître une haine implacable entre le roi et les Pharisiens. Ainsi, dès la troisième génération, les Hasmonéens, par l’effet de leur caractère aveuglément passionné, avaient ébranlé l’édifice que leurs pères avaient élevé au prix de leur sang, et à semble merveilleux que celui-ci ait pu résister si longtemps aux coups qui lui étaient portés. La scission du royaume en deux pays, Juda et Israël, qui s’était produite sous Roboam et Jéroboam, s’accomplit de nouveau, grâce aux dissensions des Pharisiens et des Sadducéens.

Mais Alexandre ne vit pas le désordre qu’il avait jeté dans l’État par son puéril aveuglement. Il continua à caresser de vastes projets de conquête, oubliant que, lorsque l’harmonie entre le prince et le peuple, cette condition vitale d’un pays a cessé d’exister, les agrandissements de territoire servent plutôt à l’affaiblir qu’à le fortifier. Mais Alexandre ne songeait qu’à satisfaire ses goûts belliqueux. Il dirigea ses entreprises vers le pays, situé au delà du Jourdain, qui portait encore le nom de Moabitide, et vers le sud-est du lac de Tibériade, qui s’appelait le Galaad ou la Gaulanitide. Comme il poursuivait ses conquêtes, le roi des Nabatéens, Obéda (ou Oboda), sortit de Pétra, sa capitale, se jeta à sa rencontre, et l’attira dans un terrain sans routes praticables et coupé de ravins : l’armée d’Alexandre fut complètement exterminée. Seul le prince put s’échapper et arriver sain et sauf à Jérusalem (vers l’an 94). Il y trouva ses ennemis, les Pharisiens, qui soulevèrent contre lui la population. Pendant six années (94-89), les révoltes et les luttes intestines se succédèrent. Alexandre réprimait les soulèvements à l’aide de ses mercenaires ; mais chaque massacre servait de prétexte à de nouvelles émeutes. A la fin, Alexandre se sentit tellement épuisé par toutes ces luttes qu’il se vit forcé de demander la paix aux Pharisiens. Cette fois, ce furent les Pharisiens qui, dans leur rage aveugle, repoussèrent les offres de conciliation et se rendirent coupables d’une trahison envers leur pays, qui sera pour leur parti une honte éternelle.

A Alexandre, qui leur demandait de lui fixer les conditions de la paix, les chefs du parti répondirent : La première condition d’une paix durable, c’est ta mort. Ils entamèrent même des négociations secrètes avec Eukaïros, qui était alors roi de Syrie. Celui-ci s’avança jusqu’au cœur de la Judée avec une armée de 40.000 fantassins et de 3.000 cavaliers. A cette nouvelle, Alexandre marcha à sa rencontre jusqu’à Sichem, avec 2.000 hommes d’infanterie et mille cavaliers. Ce fut une bataille sanglante où des Judéens combattaient contre des Judéens, et des Grecs contre des Grecs.

Les deux armées restèrent fidèles à leurs chefs et ne se laissèrent entraîner à aucune défection. L’issue du combat fut heureuse pour Eukaïros. Alexandre, qui avait perdu tous ses mercenaires, dut se réfugier dans les montagnes d’Éphraïm. Sa chute lamentable réveilla pour lui la pitié du peuple. Six mille Pharisiens, de ses anciens adversaires, abandonnèrent le camp syrien, et vinrent se ranger à ses côtés. Eukaïros dut quitter la Judée. Cependant les plus acharnés parmi les Pharisiens n’en continuèrent pas moins la lutte. Vaincus dans un combat, ils se jetèrent dans une forteresse ; mais Alexandre les obligea de se rendre. Cédant à son désir de vengeance et aux conseils de son favori sadducéen Diogène, Alexandre fit mettre en croix, le même jour, 800 de ses prisonniers pharisiens. Plus tard, ce fait donna lieu à un récit fort exagéré : on raconta que le prince, assis avec ses concubines au milieu d’un festin, avait fait égorger les femmes et les enfants des condamnés à mort en leur présence. Du reste, cet excès de cruauté n’était pas nécessaire pour stigmatiser Alexandre du surnom de Thrace. Le supplice de la croix infligé à 800 prisonniers le condamne suffisamment comme un bourreau sans entrailles ; et les Sadducéens, qui avaient conseillé cet acte de cruauté, en recueillirent les fruits amers. Plus de cinquante mille hommes des deux partis avaient perdu la vie au milieu de ces discordes. Les Pharisiens éprouvèrent les pertes les plus considérables ; ne se sentant plus en sûreté dans le pays, ils s’enfuirent aussitôt après le supplice des huit cents et se réfugièrent, les uns en Syrie, les autres en Égypte.

Le degré de faiblesse où Alexandre avait été réduit par ces luttes intestines devint manifeste lorsque les rois de Nabatée et de Syrie, Arétas et Antiochus XII, firent de la Judée leur champ de bataille sans que le roi de ce pays pût s’y opposer. Cependant la fortune ne délaissa pas complètement Alexandre. Un changement qui se produisit en Syrie lui procura quelques avantages. Il put rattacher à la Judée quelques territoires situés au delà du Jourdain et au nord-est. Après avoir passé trois ans à guerroyer au delà du Jourdain (83-80), il retourna à Jérusalem, où il fut acclamé comme vainqueur. Il avait réussi en partie à faire oublier ses méfaits. Sur un mont isolé, non loin du Jourdain, Alexandre avait fait bâtir une citadelle qui porta son nom, Alexandrion. De l’autre côté du Jourdain, près de la mer Morte, il avait élevé Machérous (Machvar), sur une hauteur escarpée protégée de tous côtés par des ravins. Comme Hyrcanion, bâtie par Jean Hyrcan, ces deux forteresses de montagne, grâce à la nature et à l’art, étaient presque imprenables.

Dans la dernière année de son règne, quoiqu’il souffrit depuis longtemps d’une fièvre intermittente, contractée à la suite de ses orgies, Alexandre reprit ses expéditions dans la contrée transjordanique. Pendant le siège de la forteresse de Ragaba (Argob), sa maladie empira si bien qu’il dut se préparer à la mort. A cette heure solennelle, les actes de sa vie lui apparurent sous un nouveau jour. Il reconnut avec horreur qu’il avait montré autant d’imprudence que d’injustice en persécutant les Pharisiens et en s’aliénant les sympathies du peuple. Il recommanda de la manière la plus pressante à la reine sa femme de s’entourer de conseillers pharisiens et de ne rien entreprendre sans leur avis. Il l’engagea aussi à cacher sa mort aux troupes jusqu’à la prise de Ragaba, et à remettre ensuite son corps aux mains des Pharisiens, qui pourraient à leur gré exercer leur vengeance ou leur générosité à son égard, en lui faisant ou non de dignes funérailles. D’après une source plus autorisée, Alexandre aurait calmé les inquiétudes de la reine au sujet de la querelle des partis par ces mots : Ne crains ni les véritables Pharisiens ni ceux de leurs adversaires qui sont sincères ; mais garde-toi des hypocrites de l’un et de l’autre parti, qui, pécheurs comme Zimri, veulent être récompensés comme Phinéas. — Alexandre mourut à l’âge de quarante-neuf ans (79), laissant deux fils, Hyrcan et Aristobule. Les Pharisiens commirent la petitesse de faire du jour de sa mort un jour de fête publique.

Ce fut un bonheur pour la nation judaïque de se voir gouvernée par une femme douce et sincèrement pieuse, après avoir été troublée par les violences d’un despote. Son action fut bienfaisante comme celle de la rosée sur les moissons desséchées et brûlées par le soleil. Les passions surexcitées et la haine homicide des deux partis s’apaisèrent sous son règne. Salomé Alexandra, tout en étant entièrement dévouée aux Pharisiens, à qui elle abandonnait la direction des affaires intérieures, était loin de se montrer intolérante vis-à-vis du parti adverse. Elle imposa si bien aux princes, ses voisins, qu’ils n’osèrent pas faire la guerre à la Judée, et par sa prudence elle sut empêcher un puissant conquérant, qui s’était emparé de la Syrie, de franchir les frontières de son pays. Pendant les neuf années de son règne, le ciel lui-même se montra favorable, et la contrée jouit d’une heureuse abondance. On conserva longtemps les grains de blé, d’une grosseur extraordinaire, qui furent récoltés alors dans les champs de la Judée. Comme ses prédécesseurs, Salomé fit frapper des monnaies avec les mêmes emblèmes et avec la légende : Alexandra, reine, en caractères grecs.

En somme, son règne fut paisible et heureux. La loi, qui avait beaucoup souffert de la division des partis, eut désormais son cours régulier. Si parfois ses rigueurs atteignaient les Sadducéens, habitués à la transgresser, ils ne tombaient pas, du moins, victimes de l’arbitraire. Les prisons, qui s’étaient remplies sous Alexandre, se rouvrirent ; les Pharisiens exilés furent rappelés, et ils revinrent avec des idées bien modifiées par leur séjour à l’étranger. Salomé Alexandre institua comme grand prêtre son fils aîné Hyrcan. C’était un être faible, doué de beaucoup de qualités privées, mais dépourvu de toute aptitude pour les affaires publiques.

Autant par goût personnel que par respect pour les dernières volontés de son époux, Salomé favorisa particulièrement le parti pharisien et lui confia les fonctions les plus importantes. La direction des affaires intérieures était presque entièrement entre leurs mains. Siméon ben Schétach, qui était l’organe du parti, était le frère de la reine et, comme tel, jouissait de la plus grande influence. Son action fut si puissante sur les événements de cette époque que son nom y fut attaché comme celui de la reine : au temps de Siméon ben Schétack et de la reine Salomé, disait-on. A partir de cette époque, ce fut le principal personnage parmi les Pharisiens ou les docteurs de la Loi qui devint président (nassi) du Grand Conseil. Naturellement, cette dignité, qui avait été enlevée au grand prêtre, devait échoir à Siméon ben Schétach. Cependant celui-ci ne se montra pas ambitieux et il appela à ce poste Juda ben Tabbaï, qui séjournait à Alexandrie.

Le savoir et le caractère de cet homme lui inspiraient une estime si haute qu’il voulut bien s’effacer devant lui et lui laisser la préséance. Une missive conçue en termes flatteurs fut adressée à Juda ben Tabbaï pour l’inviter à revenir. Voici la teneur de cette lettre, assurément fort originale : De moi Jérusalem, la ville sainte, à toi Alexandrie : Mon époux (Juda ben Taboar) habite près de toi, et moi je suis abandonnée. Sans doute la communauté d’Alexandrie avait confié à ce célèbre docteur palestinien quelque fonction importante. Juda ben Tabbaï ne tarda pas à se rendre à cette invitation. Il entreprit, avec la coopération de Siméon ben Schétach, de réorganiser le Conseil supérieur, de réformer l’administration de la justice, de rétablir l’autorité ébranlée des lois religieuses, de développer renseignement ; il adopta enfin, de concert avec lui, toutes les mesures exigées par les circonstances. Si parfois ces deux docteurs durent recourir à des mesures violentes, ce ne fut pas un effet de leur caprice, mais des difficultés du temps. Au reste, ils avaient, pour eux-mêmes et pour les leurs, la même sévérité inflexible, quand il s’agissait de faire valoir l’autorité de. la Loi. Avec Juda ben Tabbaï et Siméon ben Schétach commence la prépondérance du judaïsme légal dans le sens du pharisaïsme, qui l’enrichit et le développa d’âge en âge. On les appelle les restaurateurs de la Loi, qui ont rendu à la couronne (de la Thora) son antique éclat.

Ils commencèrent par épurer le Grand Conseil en en expulsant les Sadducéens. Le code pénal, qu’ils avaient introduit comme supplément aux lois pénales du Pentateuque, fut abrogé et, à sa place, les lois traditionnelles furent remises en vigueur. Le peuple n’eut pas à se plaindre de ce changement, car les lois pénales des Sadducéens et notamment la loi du talion lui étaient odieuses à cause de leur dureté. La procédure fut modifiée en ce sens que les questions posées aux témoins ne portaient plus seulement sur le lieu et l’époque du crime, mais aussi sur les circonstances de détail, afin que le juge fût en état de mieux apprécier le fait et pût, au besoin, convaincre les témoins de contradiction. Cette mesure semble avoir été dirigée spécialement contre les dénonciations qui ne pouvaient manquer de se produire, en un temps où les rôles de vainqueurs et de vaincus changeaient si souvent. Siméon recommanda aux juges d’être très minutieux dans l’interrogatoire des témoins et très circonspects dans la manière de poser les questions, afin d’empêcher les accusateurs de s’emparer, avec mauvaise foi, des paroles échappées aux juges. Contre les divorces, qui se produisaient fréquemment et que facilitait l’interprétation littérale de la loi mosaïque sur la matière, telle que l’entendaient les Sadducéens, les Pharisiens prirent une mesure efficace. Le Grand Conseil publia une ordonnance établissant que l’époux devait remettre à la femme un contrat de mariage (kétoubah) par lequel il lui assurait un douaire garanti parla totalité de ses biens. Vu la rareté de l’argent chez un peuple dont la fortune consistait principalement en biens-fonds, cette mesure devait être un obstacle puissant contre le divorce. Les maris peu fortunés avaient souvent beaucoup de difficultés pour retirer une somme de leur commerce : ils se trouvaient ainsi forcés de triompher, par la froide réflexion, d’un instant d’entraînement et d’irritation.

Une autre mesure de cette époque, qui avait également pour auteur Siméon ben Schétach, concernait la réforme de l’enseignement public. Dans toutes les villes importantes, on institua des écoles supérieures pour les jeunes gens au-dessus de seize ans. Les matières de l’enseignement se réduisaient probablement à l’Écriture sainte, et surtout au Pentateuque. Tout en travaillant ainsi pour l’avenir, le Grand Conseil ne négligea pas les besoins du moment, et il y imprima aussi le sceau du pharisaïsme. Toutes les prescriptions légales qui avaient été oubliées ou négligées pendant la longue domination des Sadducéens, depuis la rupture de Hyrcan avec les Pharisiens jusqu’à l’avènement de Salomé, furent renouvelées et remises en vigueur. A l’approche de chaque époque où l’on devait célébrer les coutumes en litige, les Pharisiens y procédaient, à dessein, avec pompe et solennité. Le jour où elles avaient été rétablies devint pour eux un jour de fête annuelle, où tout deuil était proscrit, où tout jeûne public était suspendu. La fête des libations d’eau sur l’autel, que le roi Alexandre avait profanée d’une façon si méprisants, fut particulièrement célébrée par des réjouissances publiques.

Dans la suite, ce jour devint une fête populaire d’un caractère spécial (Simchat Bet ha-Shobéha), au sujet de laquelle on disait que celui qui ne l’avait pas vue n’avait jamais vu une vraie fête populaire. Le soir du premier jour de fête, le parvis des femmes était si brillamment illuminé que la ville entière étincelait de feux et que les rues étaient éclairées comme en plein jour. Le peuple se portait en foule vers la colline du temple pour assister au spectacle ou prendre part aux réjouissances. Au milieu de l’allégresse générale, retentissaient de temps en temps des chants solennels : debout sur les quinze marches de l’escalier conduisant du parvis des femmes à l’intérieur du temple, des chœurs de Lévites chantaient des psaumes en s’accompagnant de harpes, de guitares et de cymbales. A la fin des quinze psaumes qui avaient été choisie, pour la circonstance (Cantiques des Degrés), les Lévites engageaient le peuple à s’associer à leurs chants par des cantiques de louanges :

Louez le Seigneur,
Ô serviteurs de Dieu
Qui séjournes dans sa maison pendant ces nuits…
La communauté répondait en reprenant le refrain :
Louez Dieu, car sa bonté est éternelle.

Au lever de l’aurore, les prêtres donnaient avec des trompettes le signal de la cérémonie du puisage de l’eau. La foule se rendait à la fontaine de Siloé ; à chaque arrêt du cortège, les trompettes retentissaient, jusqu’à ce que tout le peuple fût rassemblé près de la fontaine, où l’on puisait avec une coupe d’or l’eau nécessaire pour la libation. Le cortège se remettait alors en marche et, à pas lents, on portait la coupe d’eau jusqu’à la porte des Eaux, à l’ouest du mur intérieur du temple ; arrivés là, les trompettes retentissaient de nouveau. L’eau était répandue sur l’autel au son de la frite, qui ne se faisait entendre que dans les solennités extraordinaires.

Une fête populaire du même genre avait lieu le 15 ab (août) : c’était la fête du bois, qui était surtout célébrée par les jeunes filles, au milieu des chants et des danses. Dans un carrefour, au milieu des vignobles, les jeunes filles se réunissaient par bandes ; elles étaient toutes habillées de blanc et dansaient en chœur, en chantant des couplets hébreux. Des jeunes gens assistaient à ces réunions, et souvent y faisaient choix d’une épouse. Cette fête-là aussi était certainement une démonstration contre les Sadducéens, qui défendaient d’offrir du bois pour le service du temple (Korban étsim). Le Grand Conseil, profitant de l’empressement mis par le peuple à apporter des offrandes, prit une mesure qui devait réveiller tout particulièrement le sentiment national et combattre efficacement les idées des Sadducéens. Ceux-ci avaient prétendu que les sacrifices quotidiens et les frais du temple en général ne devaient pas être, payés par la caisse publique, mais qu’il fallait laisser à la piété des fidèles le soin d’y pourvoir. Le Grand Conseil décida au contraire que tous les Israélites (y compris les prosélytes et les esclaves affranchis) auraient à payer un impôt annuel d’un demi sicle. Grâce à cet impôt, le sacrifice quotidien prit un caractère national : c’était, en effet, la nation entière qui y contribuait. Des collectes furent organisées à trois époques différentes. En Judée elles avaient lieu au printemps. Au premier adar, des hérauts parcouraient le pays et faisaient savoir que le moment de payer l’impôt était proche. La collecte commençait le 15 du même mois. Ensuite arrivaient les impôts du dehors, des pays au delà du Jourdain, de l’Égypte, de la Syrie : ceux-ci ne rentraient que vers l’époque de la fête des Semaines. Les impôts des pays plus éloignés, comme la Babylonie, la Médie, l’Asie Mineure, n’étaient payés qu’à l’approche de la fête des Tentes. Ceux-ci étaient les plus abondants, grâce à la richesse et à la générosité des Judéens de l’étranger : au lieu des sicles d’argent ou de cuivre, ceux-ci envoyaient des statères et des doriques, monnaies d’or. Dans les pays où les Judéens se trouvaient en nombre, on choisissait des centres où l’on déposait les offrandes destinées au temple, en attendant leur transport à Jérusalem. On désignait à cet effet les hommes les plus considérés ; ces personnages chargés de remettre les offrandes à la caisse du temple portaient le nom d’ambassadeurs sacrés. En Mésopotamie et en Babylonie. les villes de Nisibis et de Nahardea (Naarda) sur l’Euphrate, dont la population était en majeure partie judaïque, renfermaient des trésoreries pour les offrandes destinées au temple ; c’est de là qu’on les expédiait à Jérusalem, sous bonne escorte, à cause des pillards parthes on nabatéens. Les communautés de l’Asie Mineure avaient également leurs lieux de centralisation pour la recette de cet impôt : Apamée et Laodicée en Phrygie, Pergame et Adramyttium dans l’Éolide. Environ vingt ans après rétablissement de l’impôt, cette contrée fournissait prés de 200 livres d’or (210.000 francs). On peut conclure de ce fait quelles recettes colossales furent perçues par le temple, et on comprend que, malgré les dépenses considérables réclamées par les besoins du culte, il restât encore un excédent assez important qui fut versé dans le trésor sacré. Aussi le temple de Jérusalem passa-t-il pour le sanctuaire le plus riche et devint-il souvent un objet d’envie.

Jusque-là, la restauration entreprise par Juda ben Tabbaï et Siméon ben Schétach avait encore un caractère inoffensif : ils remirent en vigueur les anciennes lois, en créèrent de nouvelles et cherchèrent à les graver dans le souvenir et dans le cœur du peuple. Mais une réaction ne peut se maintenir. dans des limites aussi sages : sa nature même l’entrain à des empiétements, comme un choc produit nécessairement un contre-coup. Ceux des Sadducéens qui refusaient de se soumettre à l’interprétation pharisaïque de la Loi furent traduits devant les juges. Le zèle déployé pour rehausser l’autorité de la Loi et pour arracher les Sadducéens à leur esprit d’opposition fut si grand, que Juda ben Tabbaï fit exécuter un jour un témoin qui avait été convaincu de faux témoignage dans une accusation capitale. Il voulait réfuter par un fait l’opinion des Sadducéens sur la question. Mais telle était la pureté des intentions qui les animaient, que Siméon ben Schétach n’hésita pas à reprocher à son collègue sa précipitation ; et Juda ben Tabbaï éprouva un si profond repentir d’avoir commis un meurtre juridique, qu’il renonça aussitôt à ses fonctions de président et manifesta hautement sa contrition. Une maxime de Juda ben Tabbaï qui révèle bien la douceur de son caractère, c’est la suivante : Tant que les accusés sont encore devant le tribunal, tu peux les considérer comme des coupables ; mais quand ils se sont retirés, ils doivent paraître des innocents à tes yeux. Siméon ben Schétach, qui, après le départ de Juda ben Tabbaï, occupa la présidence du Conseil, ne paraît pas s’être relâché de sa sévérité contre ceux qui transgressaient la Loi. Cette conduite lui attira la haine de ses adversaires, qui songèrent même à se venger en lui portant le coup le plus sensible. Ils produisirent deux faux témoins qui accusèrent son fils d’un crime digne du dernier supplice. Celui-ci fut en effet condamné à la peine de mort. Sur le chemin du supplice, le jeune homme affirma son innocence en termes si touchants que les témoins eux-mêmes en furent émus et reconnurent la fausseté de leurs allégations. Là-dessus, les juges ayant fait mine de prononcer son acquittement, la victime releva elle-même l’illégalité, de leur conduite en faisant remarquer que, d’après la Loi, les témoins qui reviennent sur leur déposition ne peuvent être crus. Et se tournant vers son père : Veux-tu, dit-il, que le salut d’Israël soit raffermi par ta main, considère-moi comme le pas d’une porte qu’on foule aux pieds. Et le père et le fils se montrèrent dignes de la haute mission de gardiens de la Loi : celui-ci sacrifia sa vie, celui-là sacrifia son amour de père. Siméon, le Brutus juif, laissa la justice suivre son cours, bien qu’il fut convaincu de l’innocence de son enfant, comme l’étaient, du reste, tous les juges.

La sévérité du tribunal pharisien n’avait pas épargné les chefs des Sadducéens, qui furent même les premiers frappés. Ainsi Diogène le Sadducéen, favori d’Alexandre, et plusieurs autres avec lui, qui avaient conseillé ou approuvé le massacre des huit cents Pharisiens, expièrent leur crime par la mort.

En voyant ainsi persécuter leur parti, les principaux d’entre les Sadducéens ne se sentirent plus en sûreté : le glaive de la justice était toujours suspendu sur leur tète, menaçant de les frapper à la moindre infraction religieuse. Dans leur inquiétude, ils se tournèrent vers Aristobule, le second fils de Salomé, qui, tout en n’étant pas attaché au sadducéisme, se constitua leur protecteur. Il s’intéressa chaudement à eux et les recommanda à la clémence de la reine. Lorsque les chefs des Sadducéens comparurent devant Alexandra, ils rappelèrent les services rendus au feu roi, la terreur que leur seul nom inspirait aux voisins de la Judée, ses ennemis. Ils menacèrent d’aller offrir leurs services à Arétas, le roi des Nabatéens, ou aux princes syriens. Ils demandèrent à pouvoir demeurer en sûreté dans quelque forteresse du pays, où ils fussent à l’abri de la surveillance. Le bon cœur de la reine ne put résister aux larmes de ces guerriers blanchis sous le harnais. Elle choisit les plus méritants pour en faire les gouverneurs de ses places fortes. Il n’y eut que trois forteresses, les plus importantes. il est vrai, qu’elle refusa de leur confier : Machérous a l’est de la mer Morte, bâtie par le roi son époux, sur une hauteur escarpée, entourée de précipices ; Alexandrion, à l’ouest du Jourdain, sur une colline nommée Sartoba ; Hyrcanion (ou la montagne du roi), à l’ouest, près de la Méditerranée, bâtie par Hyrcan. Probablement ces forteresses renfermaient d’importants dépôts d’armes. Tigrane, roi d’Arménie, qui commandait à la Syrie presque entière, songea à soumettre à sa puissance tous les pays qui avaient appartenu à ce royaume. Effrayée de ce redoutable voisinage, la reine Alexandra chercha à éviter un conflit avec le roi d’Arménie, en lui envoyant des présents. Tigrane accueillit avec bonté les présents et les envoyés de la reine. Cependant il n’aurait pas renoncé à attaquer la Judée, si l’hostilité de Rome ne l’avait forcé de lever le siège d’Acco et de songer à la sûreté de son propre royaume. En effet, le général romain Lucullus avait envahi son pays (69). La Judée était momentanément débarrassée de son puissant voisin. Mais bientôt de nouveaux dangers vinrent l’assaillir et l’ébranler jusque dans ses fondements.

En effet, Alexandra avait été atteinte d’une maladie mortelle, et aussitôt surgirent de fâcheuses complications. L’ambitieux et violent Aristobule, prévoyant que son frère aîné, le faible Hyrcan, serait désigné comme successeur au trône, quitta secrètement la capitale et se rendit à la forteresse de Gabata, en Galilée, près de Sepphoris, dont le gouverneur, le Sadducéen Galaïste, qui lui était dévoué, lui remit les clefs. En quinze jours, vingt et un bourgs fortifiés étaient entre ses mains : leurs gouverneurs, tous Sadducéens, les lui avaient livrés. Il leva une armée chez les petits princes de la Syrie, ceux de la Transjordanie et les Trachonites. De la sorte, il put mettre en ligne des forces imposantes. En vain Hyrcan et les principaux membres du Conseil prièrent la reine de prendre un parti décisif pour détourner le danger imminent d’une guerre civile : elle les engagea à songer à l’armée, aux trésors et aux villes fortes qui lui restaient, en leur laissant le soin d’en disposer à leur gré pour le salut de l’État. Quant à elle, elle ne songea plus qu’à mourir. Elle s’éteignit bientôt, laissant son pays et son peuple en proie aux fureurs de la guerre civile qui devait lui coûter son indépendance, acquise au prix de tant de peines. Salomé n’avait régné que neuf ans et elle mourut, dit-on, à l’âge de soixante-treize ans. Elle avait encore vu les beaux jours de l’indépendance de sa nation et, sur son lit de mort, elle dut avoir le sombre pressentiment de sa servitude prochaine. C’est la seule reine de la nation judaïque dont la postérité ait honoré le nom, et elle en fut aussi la dernière princesse indépendante.

Quand la Providence a décidé la chute d’un État, rien ne précipite sa ruine comme les luttes de prétendants, parce qu’elles surexcitent les forces vives d’une nation, la poussent à s’entre-détruire et finissent par lui imposer le joug de l’étranger, joug d’autant plus pesant que l’étranger se présente en sauveur et en pacificateur. La mort de la reine Salomé fut le signal d’une guerre sanglante entre les deux frères, qui divisa la nation en deux camps., Avant de mourir, elle avait remis la couronne à son fils aîné, Hyrcan II. Celui-ci, qui possédait du reste toutes les vertus de l’homme privé, était d’un caractère faible et irrésolu, et, même à une époque plus calme, il n’aurait été qu’un médiocre gouvernant. il n’était pas taillé pour régner dans des temps troublés, et sa bonté causa plus de mal que n’eût fait la violence d’un tyran. Son jeune frère Aristobule était d’un caractère tout opposé. Hyrcan était pusillanime ; Aristobule, au contraire, se distinguait par la fougue de son courage allant jusqu’à la témérité, et en cela il ressemblait à son père Alexandre. Il y joignait une ambition démesurée, qui ne l’abandonna jamais et qui l’exposa comme un aveugle à tous les chocs de la réalité. Son but était de devenir un prince puissant et de soumettre à son pouvoir les pays voisins. Mais sa fougue l’emporta au delà du but, et au lieu de lauriers il ne récolta que de la honte pour lui et sa nation. A peine la reine Salomé eut-elle fermé les yeux et Hyrcan fut-il monté sur le trône, qu’Aristobule marcha sur la capitale, avec ses mercenaires et ses partisans sadducéens, pour détrôner son frère. Du côté de Hyrcan se rangèrent les Pharisiens, le peuple et les mercenaires engagés par la feue reine. Pour plus de sûreté, les partisans de Hyrcan, ayant pris comme otages la femme et les enfants d’Aristobule, les enfermèrent dans la citadelle de Baris, au nord-ouest du temple. Les deux frères ennemis et leurs armées se trouvèrent face à face à Jéricho. Hyrcan perdit la bataille et s’enfuit à Jérusalem, dans la citadelle de Baris : ses mercenaires l’avaient abandonné et s’étaient joints à Aristobule. Ce dernier assiégea le temple, où s’étaient réfugiés beaucoup de ses adversaires, et il s’en empara. Lorsqu’il fut maître du sanctuaire et de la ville, Hyrcan dut se rendre. Une réconciliation eut lieu entre les deux frères, qui se jurèrent alliance dans le temple — Aristobule aurait la couronne royale et Hyrcan la tiare de grand prêtre. Le règne de Hyrcan avait duré trois mois. Pour sceller le traité, le fils d’Aristobule épousa la fille de Hyrcan, Alexandra.

Aristobule, devenu roi grâce à son heureux coup de main, ne paraît pas avoir entrepris de réformes qui eussent pu indisposer les Pharisiens contre lui. La situation respective des partis prit dès lors un caractère nouveau ; peut-être leur hostilité aurait-elle complètement disparu, si un homme n’avait surgi qui, poussé en avant par son ambition démesurée, devint le vampire de la nation judaïque et en suça le sang le plus généreux. Cet homme, c’était Antipater, issu d’une noble famille de l’Idumée, qui avait été contrainte par Jean Hyrcan d’embrasser le judaïsme, comme tous les autres Iduméens. Jamais mauvaise action ne fut si promptement et si durement vengée. Le fanatisme de Hyrcan allait causer le malheur de sa famille et de sa nation. Grâce à sa fortune et à ses capacités de diplomate, Antipater avait occupé les fonctions de gouverneur de l’Idumée sous le règne d’Alexandre et de sa veuve. Il avait su s’attirer l’amitié de ses compatriotes et même celle de ses voisins, les Nabatéens, et des habitants de Gaza et d’Ascalon, grâce à des présents et à des services rendus. Hyrcan II, à qui sa faiblesse rendait un guide nécessaire, avait accordé sa confiance à Antipater, et celui-ci en abusa avec la déloyauté d’un favori qui veut exploiter son influence à son profit. Il ne négligea pas une seule occasion de reprocher à Hyrcan sa position subalterne et l’humiliation d’avoir dû céder la couronne à son frère. Grâce à ces moyens, Antipater amena le craintif Hyrcan à violer son serment et à se rallier au projet infernal d’appeler une puissance étrangère comme arbitre du sort de la Judée. Antipater avait tout arrangé d’avance avec Arétas Philhellène, le roi des Nabatéens, en homme prudent qui a prévu toutes les éventualités. Hyrcan n’eut qu’à se laisser guider passivement. Une nuit, Hyrcan et Antipater s’échappèrent de Jérusalem et atteignirent par des chemins difficiles Pétra, la capitale d’Arétas. Celui-ci était tout disposé à soutenir la cause de Hyrcan. Antipater l’avait gagné par des présents et il avait promesse de rentrer en possession des douze villes à l’est et au sud-ouest de la mer Morte, dont la conquête avait coûté tant de luttes aux Hasmonéens. Arétas se rendit donc en Judée avec une armée de 50.000 hommes, auxquels vinrent se joindre les partisans de Hyrcan. On en vint aux mains ; Aristobule vaincu s’enfuit à Jérusalem (66). La tranquillité, dont la Judée avait joui pendant trois ans, était compromise pour longtemps par l’ambition d’Antipater et l’imprévoyance de Hyrcan.

Au printemps, Arétas vint assiéger Jérusalem. Pour échapper à ce triste spectacle, beaucoup d’habitants des plus considérés, sans doute aussi des chefs des Pharisiens, s’enfuirent de la ville et prirent, pour la plupart, la route de l’Égypte. Le siège dura plusieurs mois, la solidité des murs suppléant à la faiblesse des guerriers d’Aristobule. Mais les vivres vinrent à manquer et, ce qui était plus grave aux yeux des purs, il n’y avait pas de victimes pour les sacrifices de la fête de Pâque qui approchait. Aristobule, faisant appel aux sentiments de piété des assiégeants, leur demanda de lui livrer des bêtes pour les sacrifices contre payement. Chaque jour, on descendait du mur, au moyen d’une corde, des paniers contenant l’argent et servant à monter les agneaux pour la Pâque. Comme le siège traînait en longueur et qu’on ne pouvait encore en prévoir la fin, un rusé conseiller, inspiré sans doute par Antipater, persuada à Hyrcan de profiter du manque de victimes dont souffrait la ville, pour la forcer à se rendre. Là-dessus, dit-on, les gens de Hyrcan placèrent un jour un porc dans le panier, au lieu d’agneaux. Cet outrage à la Loi causa une indignation si vive et une impression si profonde que le Grand Conseil défendit plus tard d’élever des porcs. Les gens de Hyrcan se rendirent coupables d’un second méfait. Parmi ceux qui avaient abandonné la ville assiégée se trouvait un homme pieux, nommé Onias, qui, par ses prières, avait un jour obtenu du Ciel la pluie pour les champs d’Israël et qui, pendant le siège de Jérusalem, vivait aux environs, dans un endroit solitaire. Les soldats de Hyrcan vinrent l’arracher à sa retraite et le conduisirent au camp. Espérant que le Ciel l’exaucerait encore une fois, on le somma d’invoquer Dieu contre Aristobule et ses partisans. Mais, au lieu d’élever la voix pour maudire, ce juste s’écria avec l’énergie d’une âme noble et vertueuse : Ô Seigneur, maître du monde, assiégeants et assiégés sont également ton peuple, et je te supplie de n’exaucer les prières ni des uns ni des autres. La soldatesque barbare, insensible à cette grandeur d’âme, massacra Onias comme un malfaiteur. Elle croyait étouffer ainsi la voix de la conscience qui se faisait entendre dans le cœur d’Israël, protestant contre cette lutte insensée de frères à frères.

Cependant un nouveau malheur, plus terrible que tous les autres, menaçait la Judée et amoncelait, sur elle de sinistres nuages. La bête aux dents de fer, aux griffes d’airain, au cœur de pierre, qui allait dévorer beaucoup et fouler le reste aux pieds, envahit les champs de la Judée pour boire son sang, ronger sa chair et sucer sa moelle. L’heure avait sonné où l’aigle romain allait se précipiter d’un vol rapide sur l’héritage d’Israël, tournoyer autour de la nation judaïque saignant de mille blessures et s’acharner sur elle jusqu’à ce qu’elle fût devenue un cadavre glacé. Comme l’inexorable destin, Rome régnait alors sur les peuples de l’Asie Mineure, pillant, déchirant, exterminant ; la Judée devait subir le sort commun. Avec un flair remarquable, l’oiseau de proie sentit de loin sa victime et accourut pour lui arracher la vie. Il apparut, la première fois, sous la figure de Scaurus, légat de Pompée, qui avait cherché à faire oublier sa nullité en allant cueillir des lauriers en Asie. Scaurus espérait trouver en Syrie l’occasion de conquérir des honneurs et la fortune pour lui et son maître ; mais, comme il vit ce pays déjà en proie à d’autres sangsues, il se tourna vers la Judée. Les frères ennemis saluèrent son arrivée comme celle d’un sauveur. Tous deux lui envoyèrent des députations ; connaissant le caractère des Romains et sachant qu’ils n’étaient pas insensibles à l’appât de l’argent, tous deux aussi lui offrirent des présents. Les présents d’Aristobule l’emportèrent. En effet, il lui avait apporté quatre cents talents, tandis que Hyrcan, ou plutôt Antipater, s’était borné à des promesses.

Cette fois encore l’intérêt de Rome se trouvait d’accord avec la cupidité du Scaurus, car cet intérêt exigeait que le roi des Nabatéens, qui disposait d’une puissance considérable et commandait à une grande étendue de pays, n’accrût pas davantage encore son pouvoir, en s’immisçant dans la guerre civile de la Judée.

Scaurus enjoignit donc à Arétas de lever aussitôt le siège de Jérusalem, le menaçant, en cas de refus, de la colère de Rome. Arétas obéit et retourna dans son pays avec son armée, poursuivi par les troupes d’Aristobule, qui l’atteignirent près de Capyron ( ?) et le défirent complètement (65). Aristobule put s’abandonner un instant à l’illusion de croire qu’il était vraiment le roi victorieux de la Judée. La marche de la politique romaine et la lenteur calculée des opérations de Pompée contre Mithridate, l’entretinrent dans la croyance que sa royauté était affermie pour toujours. Belliqueux comme son père, il envahit des territoires, voisins, et il équipa même des corsaires pour faire des courses sur mer en vue du pillage. L’illusion Aristobule dura deux ans (65-63). A cette même époque, il émit des monnaies, pour bien affirmer son indépendance.

Cependant Antipater sut le tirer bientôt de cette fausse sécurité. En fait de corruption et de ruses diplomatiques, Aristobule ne pouvait guère rivaliser avec lui. Déjà il avait gagné Scaurus et l’avait décidé à se prononcer en faveur de Hyrcan et à le recommander auprès de Pompée, qui guerroyait alors eu Syrie.

Celui-ci voyait dans la lutte des deux frères une occasion propice pour inscrire une nation de plus sur la liste de ses conquêtes et pour la faire figurer dans son prochain triomphe à Rome. Aristobule, il est vrai, lui avait envoyé un présent fort riche et d’une grande valeur artistique, que Pompée avait accepté, sans en devenir plus favorable. Ce présent consistait en une vigne d’or, d’une valeur de 500 talents, que le roi Alexandre avait fait faire pour orner le temple. Cette œuvre d’art excita l’admiration générale. Aussi Pompée se hâta-t-il de l’envoyer à Rome, où on la plaça dans le temple de Jupiter Capitolin. Les Judéens pieux, ne pouvant supporter la perte de la vigne d’or, en firent faire une autre, grâce à des offrandes partielles ; les uns donnèrent une grappe en or, les autres des feuilles, et bientôt le cep de vigne brilla de nouveau à l’entrée du saint portique.

Bien que flatté dans sa vanité par la magnificence de ce cadeau, Pompée était loin de vouloir se prononcer en faveur du donateur. Avec une hauteur insolente, il déclara aux envoyés des frères ennemis, Antipater et Nicodème, que leurs maîtres devaient comparaître en personne devant lui à Damas, où il examinerait leur querelle et ferait justice. Quoique profondément humiliés de ce procédé, les deux princes obéirent à la sommation et défendirent chacun éloquemment leur cause. Hyrcan invoqua son droit d’aînesse ; Aristobule prétendit être le plus digne du pouvoir. Un troisième parti s’était présenté devant Pompée : il venait défendre les droits du peuple vis-à-vis des princes ennemis. Fatigués des querelles des Hasmonéens, les gens de ce parti voulaient mettre fin à leur pouvoir héréditaire et placer le pays uniquement sous le régime de la Loi. Ils se plaignaient surtout des derniers Hasmonéens, qui avaient changé la constitution judaïque et remplacé le pontificat par une monarchie oppressive.

Pompée n’écouta ni les plaintes de ces républicains ni les raisons alléguées par les deux frères. Indifférent, au fond, à leur querelle, il voulait uniquement, sous couleur d’arbitrage, réduire la Judée en province vassale de Rome. Il lui fallait peu de pénétration pour s’apercevoir que le faible Hyrcan, qui était pour ainsi dire sous la tutelle de son ministre, était mieux fait pour le rôle de protégé de Rome que le fougueux Aristobule. Aussi penchait-il secrètement pour Hyrcan. Mais, craignant de s’engager, par une décision prématurée, dans une guerre longue et difficile en un tel pays, et qui retarderait son entrée triomphale à Rome, il préféra leurrer Aristobule de belles promesses. Aristobule vit le piège et chercha à l’éviter à temps : il se fortifia dans la citadelle d’Alexandrion, espérant pouvoir arrêter la marche des Romains. Bientôt l’ambition et la cupidité de Rome se montrèrent à nu. Le général romain traita Aristobule, qui n’avait pourtant usé que de son droit de défense, de rebelle et de conspirateur. Il marcha contre lui, le somma de se rendre à merci, et usant tour à tour de promesses mensongères et de menaces sérieuses, il l’amena à cet état de crainte et d’indécision qui entraîne les esprits les mieux trempés à des faux pas. Le malheureux Aristobule, se rendant à la sommation de Pompée, descendit de sa forteresse ; mais il regretta aussitôt cette imprudence et se retira à Jérusalem pour s’y défendre, jusqu’à ce qu’il eut obtenu des conditions favorables. Pompée le suivit et, à son arrivée à Jéricho, il reçut l’agréable nouvelle du suicide de Mithridate. Cette victoire, si facilement remportée sur un des plus dangereux ennemis de Rome, remplit Pompée d’une orgueilleuse satisfaction de lui-même. Il ne voulait plus que briser encore un faible et dernier obstacle, — la résistance d’Aristobule, — pour aller goûter à Rome les fruits de ses incroyables succès. Pour le moment, la victoire lui semblait d’autant plus facile qu’Aristobule, cédant à la crainte, s’était rendu auprès de lui, l’avait comblé de présents et lui avait promis de lui livrer Jérusalem. Gabinius, légat de Pompée, partit avec Aristobule pour prendre possession de la ville et se faire délivrer des sommes d’argent plus considérables encore. Mais les patriotes judéens s’opposèrent à ces projets et fermèrent les portes à Gabinius.

Ainsi, à peine trois ans s’étaient écoulés, que Jérusalem eut à subir de nouveau les horreurs d’un siège. Pompée s’avança avec son armée et la ville lui fut livrée par un parti qui s’y était formé, le parti de la pain à tout prix. Mais les patriotes se retirèrent sur la colline du Temple, coupèrent le pont qui le reliait à la ville et s’y défendirent avec une fermeté admirable. Pompée dut faire un siège en règle. Il fit venir des machines de Tyr, pour battre les murailles en brèche. Il fit combler les fossés avec des arbres amenés de forêts lointaines. Le siège traîna en longueur. Peut-être se serait-il prolongé encore si les assiégés, par suite de leur respect pour la sainteté du sabbat, n’avaient facilité l’assaut. Grâce à une interprétation pharisaïque ou sadducéenne de la Loi, les assiégés croyaient qu’il est permis de se défendre le jour du sabbat, mais non de repousser un assaut. Instruits de cette particularité, les Romains en profitèrent, et, les jours de sabbat, ils cessaient tout combat et ne travaillaient qu’à ébranler la muraille.

Ce fut à un jour de sabbat (mois de sivan, juin 63) qu’une des tours du temple fut jetée bas et qu’une brèche fut ouverte, par où les Romains se précipitèrent. Les légions et les troupes alliées pénétrèrent dans le parvis, massacrant tout sur leur passage les prêtres furent égorgés à côté de leurs victimes. Parmi les assiégés, beaucoup se précipitèrent du haut des terrasses du temple ; d’autres allumèrent des bûchers où ils se jetèrent. En ce jour, environ 12.000 hommes de Juda périrent. Que servait donc à Hyrcan d’avoir recouru à l’arbitrage de Pompée ? Celui-ci lui enleva le titre de roi, ne lui laissant que le dignité de grand prêtre et le titre d’ethnarque. Il le plaça en quelque sorte sous la curatelle d’Antipater, qui fut nommé administrateur du pays. Les murailles de Jérusalem furent rasées et la Judée, traitée en pays conquis, redevint tributaire de l’étranger. En outre, la Judée rentra dans les étroites frontières qu’elle avait avant les Hasmonéens. Les cités et les districts de la côte, habités par les Grecs, Pompée les érigea eu villes libres, les abandonnant à leurs anciens habitants. Les villes de l’intérieur et celles de la Transjordanie, que Hyrcan Ier et Alexandre avaient incorporées à la Judée après de pénibles luttes, eu furent de nouveau détachées et déclarées villes libres, placées sous la juridiction du gouverneur de la Syrie. Quant aux prisonniers, Pompée fit massacrer les plus dangereux, c’est-à-dire les patriotes exaltés, et emmena le reste à Rome. On vit à son triomphe, mêlés aux autres monarques asiatiques, Aristobule, son fils Antigone, ses deux filles et son oncle Absalon (61). Tandis que Sion voilait sa tête de deuil, Rome était dans l’allégresse. Mais les captifs judéens allaient former la noyau d’une communauté qui devait reprendre sous une autre forme la lutte contre les institutions romaines et en triompher dans une certaine mesure.

Avant l’intervention de Pompée en Judée, il y avait déjà des Judéens qui habitaient Rome et d’autres villes de l’Italie. Sans doute ils y avaient émigré de l’Égypte et de l’Asie Mineure ; grâce aux nécessités des relations commerciales, ils avaient dû s’y établir. Les premiers habitants judaïtes de Rome n’étaient donc pas des prisonniers de guerre, mais plutôt des négociants qui étaient en relations avec les grands pour l’importation du blé d’Égypte et le fermage des impôts de l’Asie Mineure. Ces émigrants ne pouvaient guère former une communauté régulière, vu l’absence de docteurs de la Loi parmi eux. Mais, au nombre des captifs que Pompée traîna à Rome, se trouvaient des hommes versés dans la Loi, qui furent rachetés par leurs riches coreligionnaires et qu’on décida à se luxer dans cette ville. Les descendants de ces prisonniers conservèrent dans la suite le nom d’affranchis (libertini). Le quartier des Judéens à Rome était situé sur la rive droite du Tibre, sur le versant du mont Vatican. Un pont du Tibre conduisant au Vatican porta encore longtemps après le nom de Pont des Judéens (pons Judœrum). Une partie de la population judaïque de Rome alla se fixer dans d’autres villes de l’Italie. Théodos, un de ceux qui avaient émigré à Rome, introduisit dans la communauté judaïque l’usage de remplacer l’agneau pascal, qui ne pouvait être consommé hors de la Palestine et que les exilés regrettaient beaucoup, par un mets analogue. Le mécontentement fut vif à Jérusalem ; il semblait que les Judéens de Rome se permissent, sur la terre étrangère, l’usage d’une viande sacrée. Une lettre de blâme fut envoyée de Jérusalem à Théodos, où il était dit : Si tu n’étais Théodos, nous te mettrions en interdit.

Les Judéens de Rome ne furent pas sans exercer une certaine influence sur la marche des affaires romaines. Comme ils avaient tous, les anciens émigrés et les affranchis, le droit de vote dans les assemblées populaires, leur avis y pesa souvent d’un grand poids, grâce à leur union mutuelle, à leur activité et à leur sang-froid dans la manière d’envisager les affaires, et peut-être aussi à leur sagacité. Cette influence latente était si forte que Cicéron, qui était aussi égoïste qu’éloquent et qui avait appris à haïr les Judéens chez son maître Apollonius Molo, ayant un jour à parler contre eux, craignit de trahir ses dispositions hostiles à leur égard et de s’attirer leur ressentiment. Il s’agissait pour lui de défendre la cause fort injuste du préteur Flaccus, accusé de concussions pendant son gouvernement en Asie Mineure. Flaccus avait, entre autres, mis la main sur l’impôt religieux des communautés judaïques de ces contrées, s’élevant environ à deux cents livres d’or, qui avait été recueilli à Apamée, Laodicée, Adramyttium et Pergame (62). Il avait invoqué un décret du sénat qui défendait les sorties d’or des provinces romaines. Or la Judée, bien que soumise à la puissance de Rome, n’était pas encore admise à l’honneur de faire partie de ses provinces. Les Judéens romains, qui s’intéressaient vivement au procès de Flaccus, vinrent se mêler à la foule des assistants. Cicéron en eut une telle peur, qu’il aurait bien voulu pouvoir parler à voix basse, de façon à n’être entendu que des juges. En présentant sa défense, il eut recours à de puérils sophismes, qui auraient peut-être produit quelque impression sur des Romains de la vieille roche, mais qui n’en pouvaient produire sur des esprits éclairés. Il faut, dit-il entre autres, mettre un soin particulier à combattre les superstitions barbares des Judéens, et c’est le fait d’un homme de grand caractère de témoigner son mépris à ces agitateurs de nos assemblées populaires. Si Pompée n’a pas usé de son droit de vainqueur et a respecté le trésor du temple des Judéens, il ne l’a pas fait par égard pour le sanctuaire, mais par prudence. Il ne voulait pas donner à cette nation, portée au soupçon et à la calomnie, le prétexte d’une accusation. Lorsque Jérusalem n’était pas encore soumise à notre pouvoir et que les Judéens vivaient encore en paix, ils montraient un profond mépris pour la splendeur de l’empire romain, pour la dignité qui s’attache à notre nom, pour les lois de nos ancêtres. Dans la dernière guerre, la nation judaïque a montré tout particulièrement de quels sentiments hostiles elle est animée à notre égard. L’événement a fait voir que les dieux immortels haïssent les Judéens, puisque leur pays a été conquis par nous. Nous ne savons quelle fut l’impression produite par ce discours, ni comment ce procès se termina pour Flaccus. Un an plus tard, Cicéron était condamné à l’exil ; il ne pouvait séjourner dans un rayon de 80 milles de la ville ; sa maison et ses villas furent entièrement rasées. Après le départ de Pompée, la Judée morcelée sentit son joug s’appesantir par le fait de sa position équivoque, qui n’était ni l’asservissement complet ni l’indépendance. Le puissant ministre de Hyrcan contribua à prolonger ce triste état de choses. Au prix des plus grands sacrifices, il maintint l’alliance avec Rome afin d’avoir un appui contre la haine du peuple, qui voyait en lui l’assassin de sa liberté. Grâce à l’or judaïque, il put secourir le général romain, Scaurus, qui avait quitté la Judée pour aller faire une expédition contre Arétas, le roi des Nabatéens. Sur ces entrefaites, Alexandre II, l’aîné des fils d’Aristobule, s’enfuit de Rome, où il était retenu captif, et arriva en Judée. Il appela à lui les patriotes et réunit environ 10.000 fantassins et 1.500 cavaliers, qu’il mena contre Jérusalem. Hyrcan, ou, pour mieux dire, son maître Antipater, ne put tenir contre Alexandre et quitta la ville, où celui-ci se fortifia. Pour se mettre en sûreté, Alexandre fortifia encore les citadelles d’Alexandrion, d’Hyrcanion en deçà du Jourdain et de Machérous au delà (59-58). Sans doute Lentulus Marcellinus, proconsul de Syrie, était occupé par Arétas ; peut-être aussi Alexandre l’avait-il gagné à prix d’argent. Celui-ci se crut si bien assuré du pouvoir, qu’il fit frapper des monnaies avec cette inscription en grec et en hébreu : Le roi Alexandre et le grand prêtre Jonathan.

Aulus Gabinius, le nouveau gouverneur de la Syrie et le plus féroce des exacteurs romains, se rendant à la prière d’Antipater, mit fin à la puissance d’Alexandre et l’exila à Rome. Pour le sauver du dernier supplice, auquel il était déjà condamné, sa mère Alexandra vint se jeter aux pieds de Gabinius et implora sa grâce. Pour achever d’affaiblir la nation judaïque, Gabinius décréta que la Judée ne devait plus former désormais un corps unique au point de vue administratif et législatif (57). Le pays fut divisé par lui en cinq territoires, qui avaient chacun son conseil d’administration chargé des affaires intérieures. Ce conseil reçut le nom de Sanhédrin (sanhédrion) et siégeait dans chacun des chefs-lieux. Le sud du pays, ou la Judée proprement dite, fut divisé en quatre districts, dont les chefs-lieux étaient Jérusalem, Gazara, Emmaüs et Jéricho. La Galilée, au contraire, où la population judaïque n’était pas si dense, n’avait qu’un chef-lieu, Sepphoris. A la tête de ces sanhédrins, on mit des Judéens dévoués aux Romains, sans doute choisis parmi l’aristocratie sadducéenne, qui avait intérêt à ménager Rome. Quoique cette mesure de Gabinius prouve en faveur de sa clairvoyance, puisqu’il avait parfaitement compris que le cœur de la nation était dans le Grand Conseil, il se trompa pourtant sur son efficacité. Issu des entrailles de la nation, ce corps avait une autorité qui n’était pas facile à briser. Lorsque Gabinius quitta la Judée, la division du pays, qu’il avait établie, disparut aussitôt sans laisser de traces. Le Grand Conseil resta, comme devant, l’âme du peuple, mais les difficultés de l’époque firent tort à sa puissance. C’est depuis lors qu’il paraît avoir pris le nom de Sanhédrin et, pour se distinguer des petits tribunaux, celui de Grand Sanhédrin. Il n’avait plus, du reste, aucun pouvoir politique, celui-ci appartenant entièrement aux Romains. A la mort de Siméon ben Schétach, ses deux disciples les plus distingués, Schemaïa et Abtalion, lui succédèrent comme présidents du Sanhédrin. Dans les sentences qui nous sont restées d’eux se reflète toute la tristesse de l’époque : Aime les professions manuelles, disait Schemaïa, fuis le pouvoir et ne recherche pas la puissance temporelle. Abtalion recommandait aux docteurs : Soyez circonspects dans vos paroles ! vous pourriez encourir la peine de l’exil ; vos disciples vous suivraient dans une contrée séduisante dont le charme les corromprait, et le nom divin serait profané. Schemaïa et Abtalion conservèrent leurs fonctions environ vingt-cinq ans (60-35) ; voyant disparaître de plus en plus l’influence politique du Sanhédrin, ils tournèrent leur activité vers les affaires intérieures. Ils groupèrent autour d’eux un cercle de disciples studieux auxquels ils enseignaient la Loi dans ses principes et dans ses applications. Dans la suite, grâce à leur étude assidue des traditions légales, ils acquirent une autorité telle que toute interprétation qui pouvait leur être attribuée passait par cela même pour certaine. Un de leurs disciples les plus éminents les appela dans sa reconnaissance : les deux grands hommes de l’époque. Avec Schemaïa et Abtalion commence la nouvelle tendance du pharisaïsme, qui dès lors se détourne entièrement des affaires de l’État pour s’absorber uniquement dans l’étude de la Loi. Aussi les Pharisiens seront-ils réputés désormais, non seulement comme des sages, mais comme de savants interprètes de la Loi (darschanim). Peut-être avaient-ils emprunté leur science d’interprétation à Alexandrie, où les connaissances grammaticales étaient plus répandues, pour l’implanter en Judée. Pendant longtemps, l’histoire extérieure de la Judée n’a à enregistrer que des soulèvements contre la tyrannie de Rome et ses suites funestes, les actes d’oppression, de pillage et de profanation du temple perpétrés par les gouverneurs et leurs complices. Aristobule avait réussi à s’enfuir de Rome avec son fils Antigone et à gagner la Judée. Telle était l’horreur du joug romain que la nation accueillit avec enthousiasme et salua comme un libérateur ce prince, qui auparavant n’était guère aimé. Chacun se mit à sa disposition, si bien qu’il n’y eut pas assez d’armes pour tous ceux qui se présentèrent. Un général judéen, qui jusque-là avait combattu Aristobule, vint mettre son épée à son service. Ce prince put, de la sorte, disposer d’une armée de 8.000 hommes. Il chercha avant tout à rétablir la forteresse d’Alexandrion, d’où il voulait harceler les Romains par une guerre de partisans. Mais la fougue de son tempérament l’entraîna à se mesurer avec eux dans une bataille rangée, où périt la majeure partie de son armée. Le reste de ses troupes se dispersa. Toujours intrépide, Aristobule, avec mille partisans qui lui restaient, se jeta dans la forteresse de Machérous, qu’il chercha à mettre en état de défense. Les Romains arrivèrent devant la citadelle avec leurs engins de siège, et, au bout de deux jours, Aristobule dut se rendre. Il fut pris pour la seconde fois et conduit à Rome avec son fils.

Un autre soulèvement, tenté par son fils Alexandre, qui, sur les instances de Gabinius, avait obtenu sa mise en liberté du sénat ou, pour mieux dire, de Pompée, alors tout-puissant, eut la même issue malheureuse. Alexandre avait réuni plus de 30.000 hommes et, avec leur aide, il massacra tous les Romains qui lui tombèrent entre les mains. Gabinius n’avait pas assez de troupes pour marcher contre lui, et il dut recourir au rusé Antipater pour détacher d’Alexandre quelques-uns de ses partisans. Avec ceux qui lui restaient, Alexandre marcha au-devant de l’armée de Gabinius et, entraîné par son ardeur irréfléchie, engagea la bataille près du mont Thabor. Il subit une effroyable défaite (55).

Sur ces entrefaites, les trois personnages les plus considérables de Rome, Jules César, Pompée et Crassus, tous trois remarquables, le premier par la supériorité de son génie, le second par sa réputation guerrière, le dernier par sa fortune colossale, s’étaient unis d’une alliance étroite pour briser le pouvoir du sénat et des grands et diriger à leur gré les affaires de l’État. Les triumvirs se partagèrent les possessions romaines et en tirent leurs provinces respectives. Crassus, qui était fort avare en dépit de sa grande fortune, devenue proverbiale, reçut en partage la Syrie, dans laquelle la Judée fut désormais comprise. Pendant une nouvelle expédition entreprise contre les Parthes, Crassus fit un détour pour se rendre à Jérusalem, où l’attirait le trésor du temple. Il ne cacha pas qu’il venait enlever les deux mille talents auxquels Pompée n’avait pas voulu toucher. Pour satisfaire sa cupidité, le pieux Éléazar, le trésorier, lui remit une poutre d’or du poids de trois cents mines, qui, grâce à un revêtement de bois habilement travaillé, était restée ignorée des autres prêtres. Crassus promit solennellement de ne pas toucher au reste du trésor. Mais qu’était-ce, pour un Romain, qu’un serment fait à des Judéens ? Il prit la poutre, les deux mille talents et, par-dessus le marché, les vases d’or du temple, qui valaient environ huit mille talents (54). Crassus, avec ces trésors volés au temple, put commencer son expédition contre les Parthes. Mais la puissance romaine vint se briser contre cette nation, chaque fois qu’elle s’y attaqua. Crassus périt dans la bataille et son armée fut tellement décimée que son lieutenant, Cassius Longinus, ne put ramener en Syrie que dix mille hommes sur cent mille qu’elle comptait (53). Les Parthes poursuivirent le reste de l’armée romaine, avec la tacite complicité des Syriens, fatigués du joug romain. La nation judaïque, elle aussi, crut le moment favorable pour secouer ce joug odieux ; mais aucun des princes judéens n’étant là, et Hyrcan se trouvant réduit à l’impuissance et sous la domination absolue d’Antipater, Pitholaüs réunit une armée nombreuse pour marcher contre Cassius. Mais le destin trahissait les armes de la Judée chaque fois qu’elle se mesurait avec Rome. L’armée de Pitholaüs, enfermée dans Tarichée, prés du lac de Tibériade, dut se rendre. Cassius, cédant aux prières d’Antipater, fit mettre à mort Pitholaüs et vendre comme esclaves trente mille guerriers judéens (52).

Aristobule captif voyait luire de nouveau l’espérance de remonter sur le trône de ses pères et de rejeter le traître Antipater dans son obscurité. Jules César, le plus grand homme que Rome ait produit, avait jeté le gant au sénat et rompu avec Pompée, son allié. La rivalité des deux chefs alluma un incendie qui gagna les pays les plus reculés de l’empire romain. Pour affaiblir l’influence de Pompée, César avait donné la liberté à Aristobule et lui avait confié deux légions, afin qu’il allât travailler la Judée et la Syrie en sa faveur. Mais les partisans de Pompée le débarrassèrent d’Aristobule au moyen du poison. Ses amis ensevelirent son corps dans du miel, en attendant qu’il pût être conduit à Jérusalem et placé dans le tombeau des rois. Vers la même époque, son fils aîné, Alexandre, fut décapité, sur l’ordre de Pompée, par les soins de Scipion. Les membres survivants de la famille d’Aristobule, sa femme et son fils Antigone trouvèrent un asile auprès de Ptolémée, prince de Chalcis, dont le fils, Philippion, tomba éperdument amoureux de l’une des filles d’Aristobule, Alexandra, et la prit pour femme. Mais Ptolémée, qui avait conçu pour sa bru un amour violent, fit assassiner son propre fils, pour posséder sa veuve. La mauvaise fortune avait telle-ment dégradé les Hasmonéens, qu’ils ne craignaient, pas de s’allier par mariage à des païens et de s’abandonner à des unions incestueuses.

Tant que Pompée vécut, Antipater, qui était devenu une puissance, lui resta fidèle et serviable. Mais lorsque la fortune l’eut trahi et qu’il eut trouvé une mort honteuse en Égypte, Antipater n’hésita pas à se ranger du côté de César et à le soutenir contre les partisans de Pompée. Dans la situation critique où César se trouvait en Égypte, sans une armée suffisante, sans nouvelles de Rome, au milieu d’une population ennemie, Antipater déploya une grande activité, qui devait trouver sa récompense. Il pourvut à tous les besoins de l’armée de secours amenée par Mithridate, roi de Pergame, auquel il se joignit lui-même avec 3.000 Judéens pour l’aider à conquérir Péluse ; il gagna au parti de César les Judéens d’Égypte, formant la garnison d’Onion, en leur montrant une lettre du grand prêtre Hyrcan, et contribua tout particulièrement à la victoire finale (48). En récompense de ses services, César le créa citoyen romain, l’exempta, lui et sa famille, de tout impôt et le nomma gouverneur de la Judée. Il pouvait se passer désormais de la faveur de Hyrcan et se considérer sérieusement comme son protecteur. En vain le dernier survivant des fils d’Aristobule, Antigone, rappela-t-il à César le dévouement de son père et de son frère à sa cause. Antipater était là : il montra les blessures qu’il avait reçues au service de César et il eut gain de cause. César, qui se connaissait en hommes, appréciait trop le dévouement et l’énergie d’Antipater pour songer à appuyer les revendications légitimes d’Antigone. N’était-il pas lui-même sorti des bornes de la légalité ? — Par complaisance pour Antipater, César confirma Hyrcan dans sa dignité de grand prêtre et d’ethnarque et accorda quelques faveurs à la Judée elle-même. Il lui permit de reconstruire les murs de Jérusalem et de reprendre les territoires qui lui avaient appartenu, comme la Galilée, les villes de la plaine de Jezréel et Lydda. Les Judéens furent dispensés des lourdes charges que leur imposait le cantonnement des légions romaines dans leurs quartiers d’hiver. Cependant les propriétaires de biens-fonds étaient obligés, tous les deux ans, de fournir le quart de leur récolte pour les besoins des troupes. Ils n’étaient dispensés de cet impôt en nature qu’à l’année sabbatique, pendant laquelle, comme on sait, les champs restaient sans culture.

En général, César se montra bienveillant pour les Judéens et les récompensa de leur fidélité. En souvenir des services qu’ils lui avaient rendus, les Judéens d’Alexandrie obtinrent de lui la confirmation de leurs droits politiques et de leurs privilèges, entre autres notamment celui d’être gouvernés par un chef de leur nation (ethnarque, alabarque) et d’être placés sous sa juridiction. Le décret de César qui confirmait ces privilèges fut gravé, par son ordre, sur une colonne. Des ordonnances spéciales autorisèrent aussi le transport des impôts du temple, qui avait éprouvé certaines difficultés, quelques années auparavant. Les Judéens de l’Asie Mineure, à qui leurs concitoyens grecs voulaient défendre le libre exercice de leur religion, se virent également confirmés dans leurs droits de ne pas comparaître en justice le jour du sabbat, de tenir des réunions (ce qui était défendu ailleurs par crainte des soulèvements), de construire de nouvelles synagogues et de se livrer aux pratiques de leur culte (47-44). La communauté judaïque de Rome jouit sans doute aussi des faveurs de César, puisqu’elle conserva son souvenir avec une religieuse fidélité. Mais toutes ces immunités dues à la faveur touchèrent peu la masse da la nation judaïque. Si les Judéens vivant hors de la Palestine bénissaient le nom de César comme celui d’un bienfaiteur, ceux de Palestine ne voyaient en lui que le Romain, que le protecteur de l’odieux Iduméen. Inquiet de l’attitude du peuple, Antipater crut devoir l’intimider en le menaçant à la fois de son châtiment, de la colère de Hyrcan et de celle de César. A ceux qui se soumettraient, il promit de grandes récompenses. — Une bande, échappée à la déroute de l’armée d’Aristobule, s’était réfugiée, sous la conduite d’un chef nommé Ézékias, dans les montagnes de la Galilée, où elle sut se maintenir et faire beaucoup de mal aux Romains et aux Syriens. Elle n’attendait qu’une occasion pour provoquer un soulèvement général contre Rome. Les Romains, appelaient cette bande une troupe de bandits et leur chef Ézékias un chef de brigands. Mais les Judéens les considéraient comme les vengeurs de leur liberté et de leur honneur national. En effet, leur mécontentement avait été vif, en voyant Antipater confier le gouvernement du pays à ses fils et ne songer qu’à accroître la puissance de sa famille. De ses quatre fils, qu’il avait eus de la Nabatéenne Kypros, l’aîné, Phasaël, fut nommé par lui préfet de Jérusalem et de la Judée, et le second, Hérode, âgé seulement de vingt-cinq ans, reçut le gouvernement de la Galilée.

Ce jeune homme fut le mauvais génie de la nation judaïque. Il semblait destiné à livrer la Judée pieds et poings liés entre les mains de Rome et à lui mettre son talon sur la nuque. Dès son apparition, comme un nuage orageux et menaçant, il projette une ombre sinistre sur la vie de la nation ; l’obscurité croit de plus en plus, toute lueur disparaît dans les ténèbres, et l’on ne marche plus qu’en chancelant et en trébuchant, comme dans l’obsession d’un rêve. Fidèle à la politique astucieuse de son père, Hérode commence par flatter bassement les Romains et par blesser le sentiment national. Pour se concilier la faveur de Rome et pour assurer en même temps le sort de sa famille, Hérode entreprit une expédition contre la bande d’Ézékias. Celui-ci fut fait prisonnier, et Hérode le fit décapiter avec quelques-uns de ses compagnons, sans autre forme de procès. Les Syriens et les Romains ne trouvèrent pas assez de termes pour remercier le dompteur de bandits, comme ils l’appelaient. Sextus César, que le dictateur romain avait nommé gouverneur de la Syrie (47-46), combla Hérode de faveurs, en récompense de cet exploit. Mais les patriotes étaient attristés ; ils voyaient avec terreur que de l’œuf du basilic, Antipater, était éclos un serpent venimeux. L’humiliation infligée à Hyrcan et à la nation par la famille iduméenne causa une douleur si vive, que quelques hommes de cœur osèrent aller trouver le prince pour l’éclairer sur sa triste situation. Ils lui représentèrent que sa dignité n’était plus qu’un mot et que le pouvoir appartenait réellement à Antipater et à ses fils. Ils rappelèrent le meurtre d’Ézékias et de ses compagnons, qui était un défi jeté à la Loi. Mais ces observations n’auraient sans doute produit aucun effet sur le prince, si les mères de ceux qu’Hérode avait massacrés ne lui avaient déchiré le cœur par leurs lamentations. Chaque fois qu’il paraissait dans le temple, elles se jetaient à ses pieds et le suppliaient de venger la mort de leurs enfants.

A la fin, Hyrcan permit au tribunal d’appeler Hérode à comparaître devant lui. Le tribunal, composé en majeure partie des mêmes hommes qui avaient accusé Hérode près de Hyrcan, ne tarda pas à citer l’orgueilleux Iduméen à comparaître devant lui dans un délai fixé, pour se justifier au sujet de l’exécution d’Ézékias et de ses hommes. Mais Antipater ne manqua pas de prévenir son fils et de lui faire savoir quelles grandes colères il avait amassées sur sa tête. Il lui recommanda de ne venir à Jérusalem qu’avec une bonne escorte, l’engageant toutefois à ne pas amener trop de troupes, pour ne pas éveiller les soupçons de Hyrcan. Hérode se présenta dans le délai fixé, escorté d’une troupe armée, muni d’une lettre de Sextus César pour le roi Hyrcan, par laquelle celui-ci était rendu responsable de la vie du favori. Le jour du jugement qui remplissait Jérusalem d’une attente fiévreuse était arrivé. Lorsque les membres du tribunal eurent pris place, l’accusé apparut habillé de pourpre, couvert de ses armes, entouré de ses gardes, avec une attitude de défi. A cette vue, le courage manqua à la plupart des juges ; ceux-là mêmes qui avaient montré le plus d’animosité baissaient les yeux. Hyrcan lui-même était abattu. L’assemblée était muette et anxieuse ; on n’osait respirer. Un seul des juges, l’illustre Schemaya, eut le courage de parler et de sauver ainsi l’honneur outragé du tribunal. Et calme, il prononça ces mots : L’accusé n’est-il pas devant nous, prêt à nous vouer à la mort, si nous le déclarons coupable ? Certes, je ne puis le blâmer autant que je vous blâme, vous et le roi, de tolérer un pareil outrage à la justice. Sachez donc que celui qui vous fait trembler maintenant, vous livrera au bourreau, Hyrcan et vous. Ces paroles énergiques réveillèrent le courage dans le cœur des juges, et ils témoignèrent autant de sévérité qu’ils avaient montré de lâcheté un instant auparavant. Hyrcan, craignant leur colère, ordonna la remise du jugement. Dans l’intervalle, Hérode, se dérobant à la sentence, s’enfuit à Damas, où Sextus César lui fit le meilleur accueil et le nomma gouverneur de la Cœlé-Syrie (46). Comblé d’honneurs, Hérode se disposa à prendre une sanglante revanche sur Hyrcan et sur les membres du tribunal. Son père et son frère, Phasaël, dont les sentiments étaient plus généreux, eurent de la peine à le détourner de son projet. Hérode renferma en lui-même sa vengeance, se réservent de la faire éclater plus tard.

Le meurtre de César (44), qui produisit dans l’empire romain une agitation si profonde, fut pour la Judée la source de nouveaux ennuis. C’est à bon droit que les Judéens de Rome pleurèrent sa mort et passèrent plusieurs nuits à se lamenter auprès de son bûcher. Pour Rome, les convulsions intérieures, les guerres, les proscriptions n’étaient, au fond, que les douleurs de l’enfantement d’un nouvel état de choses. Pour la Judée, au contraire, elles étaient les signes d’une décomposition prochaine. Comme sur beaucoup de points de l’empire romain, les gouverneurs républicains de la Judée opprimèrent le parti de César pour reculer à leur tour devant lui. Le républicain Cassius Longinus était venu en Syrie (automne de 44) pour réunir des légions et de l’argent. De la Judée, il exigea sept cents talents. Cassius était pressé, car, à chaque instant, le pouvoir discrétionnaire dont il jouissait pouvait lui échapper. Aussi fit-il saisir et vendre comme esclaves les habitants de quatre villes du sud de la Judée, Gophna, Emmaüs, Lydda et Thamna, parce qu’ils n’avaient pu payer assez vite la taxe imposée.

Le malheureux fantôme de roi qui régnait en Judée comprit enfin que les Iduméens, sous les dehors d’un ardent dévouement, ne servaient que leur propre ambition. Il commença à se montrer méfiant à leur égard et, comme il avait toujours besoin d’un appui, il se tourna vers Malick, qui avait pénétré depuis longtemps la fourberie de la famille iduméenne. Et pourtant Hyrcan ignorait encore le projet d’Hérode de le détrôner et de se faire reconnaître des Romains comme roi de la Judée, en se faisant appuyer par leurs légions contre une résistance éventuelle. Il ne servit de rien à Malick de faire empoisonner Antipater. Il croyait, en supprimant le vieil intrigant, couper le mal à sa racine ; mais Hérode surpassait de beaucoup son père en dissimulation, autant qu’en énergie et en audace. Une tentative faite par Antigone, le dernier fils survivant d’Aristobule, pour dépouiller les Iduméens de leur pouvoir, échoua également, et Hérode, à son entrée dans Jérusalem, reçut les palmes triomphales des mains de Hyrcan. Pour se débarrasser de la crainte que lui inspirait sa puissance, Hyrcan résolut d’attacher Hérode à sa maison et le fiança avec sa petite-fille Mariamne (Mariamme), si célèbre par sa beauté. La mère, Alexandra, poussait à ce mariage, qui devait être si funeste à la fille. Du reste, la fortune favorisait si bien les Iduméens que toutes les révolutions de ce temps, même celles qui semblaient menaçantes pour leurs intérêts, contribuaient encore à augmenter leur puissance. L’armée républicaine avait été vaincue à la bataille de Philippes (automne de 42) ; Brutus et Cassius s’étaient tués ; l’empire romain était aux pieds des nouveaux triumvirs, Octave, le neveu de César, Antoine et Lépide. Hérode et Phasaël tremblaient pour eux-mêmes des suites de ces changements. N’avaient-ils pas montré du zèle en faveur des adversaires du second triumvirat ? En outre, les grands de Judée s’étaient rendus en Bithynie auprès du vainqueur, Antoine, et s’étaient plaints des prétentions des deux frères iduméens. Mais Hérode sut dissiper ces nuages. Lui aussi se présenta devant Antoine, la flatterie aux lèvres et les mains pleines d’or, et Antoine se souvint qu’il avait reçu jadis l’hospitalité d’Antipater. Il renvoya les plaignants et combla Hérode de distinctions honorifiques. A plusieurs reprises, la nation judaïque chercha, mais en vain, à faire entendre sa voix auprès d’Antoine. Celui-ci fit jeter en prison une partie des ambassadeurs et décapiter les autres. Quant aux deux frères, Phasaël et Hérode, Antoine les nomma gouverneurs de la Judée, sous le titre de tétrarques. Une seule fois la fortune parut vouloir trahir les frères iduméens et relever la maison hasmonéenne. A l’instigation d’un proscrit romain, le républicain Labiénus, les Parthes avaient fait une incursion heureuse en Asie Mineure et en Syrie. Cette expédition eut lieu sous le commandement du prince royal Pacorus et du général Barzapherne. A ce moment, Marc-Antoine s’abandonnait aux séductions de la voluptueuse Cléopâtre. Les Parthes, qui en voulaient déjà aux Iduméens, à Hérode et à Phasaël, parce que ceux-ci étaient les alliés de Rome, furent encore excités contre eux par un membre de la famille d’Aristobule. Celui-ci promit au général des Parthes de fortes sommes d’argent, s’il voulait supprimer les deux Édomites, détrôner Hyrcan et donner la couronne à Antigone. Les Parthes consentirent et s’avancèrent en deux corps, le long de la côte et à travers l’intérieur du pays, sur Jérusalem. Au mont Carmel, beaucoup de Judéens se joignirent à l’armée des Parthes et s’offrirent pour prendre part à la lutte contre les étrangers. La troupe judaïte s’accrut à chaque pas, et comme la marche de l’avant-garde des Parthes leur paraissait trop lente, les Judéens prirent les devants, entrèrent à Jérusalem et, avec l’aide d’une grande partie des habitants, assiégèrent le palais des Hasmonéens. Même le bas peuple, quoique sans armes, soutint les combattants dévoués à la cause d’Antigone. La fête des Semaines avait amené à Jérusalem, de toutes les parties de la Judée, une masse de peuple qui tout entière prit parti pour le fils d’Aristobule. Sur ces entrefaites, Pacorus entra dans la ville ; il persuada à Hyrcan et à Phasaël de se rendre en ambassade chez les Parthes, afin d’aller discuter et arranger les points litigieux avec le général Barzapherne. Quant à Hérode, il ne voulut pas le perdre de vue. Phasaël se suicida et Hyrcan fut retenu prisonnier. Pour le rendre désormais impropre aux fonctions de grand prêtre, les Parthes le mutilèrent en lui coupant les oreilles. On songea aussi à s’emparer d’Hérode par ruse, mais il s’enfuit nuitamment avec sa fiancée Mariamne et sa famille et gagna la forteresse de Massada, poursuivi par les imprécations du peuple. Antigone fut aussitôt institué comme roi de la Judée (40). Hyrcan fut emmené par les Parthes et conduit en Babylonie. Antigone, dont le nom hébreu était Mattathias, crut son pouvoir si affermi qu’il fit frapper des monnaies portant son nom en grec et en hébreu ; les unes ont pour légende : Mattathias le grand prêtre et la communauté des Judaïtes, les autres : le roi Antigone ; pour emblème, soit une tige fleurie, soit une corne d’abondance.

Après le départ des Parthes, Antigone chassa les garnisons romaines des forteresses qu’elles occupaient. La Judée était délivrée de l’étranger et pouvait de nouveau s’abandonner à la joie de l’indépendance reconquise, après trente ans de troubles et de luttes sanglantes.