Histoire des Juifs/Première période, première époque, chapitre I

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Traduction par Lazare Wogue, Moïse Bloch.
A. Lévy (Tome 1p. 13-33).


CHAPITRE PREMIER


L'HISTOIRE PRIMITIVE


Un jour, au printemps, quelques tribus de pâtres, franchissant le Jourdain, pénétrèrent dans un petit pays, simple littoral de la Méditerranée : le pays de Canaan, nommé depuis Palestine. L’entrée de ces tribus dans ce petit pays devait un jour faire époque pour le genre humain ; le sol sur lequel elles prenaient pied devint pour longtemps, par cela seul, un théâtre imposant, et, grâce aux durables conséquences de ce premier fait, reçut l’appellation de Terre sainte. Les peuples éloignés ne se doutaient guère de l’importance que devait un jour avoir pour eux cette immigration de tribus hébraïques ou israélites dans le pays de Canaan, et les peuplades mêmes qui l’occupaient alors étaient loin de voir ce que cet événement renfermait de fatal pour elles.

De fait, il y avait déjà à cette époque, dans le même pays, d’autres peuplades et tribus de diverses origines, de professions diverses, qui portaient le nom générique de Cananéens et que les Grecs appelaient Phéniciens. Elles ne s’étaient pas seulement fixées dans la commode et fertile région qui s’étend entre la côte et les montagnes, mais elles séjournaient encore sur différents points de la contrée, qui dans son ensemble et par cette raison même s’appelait « le pays de Canaan ». Partout où s’offraient de riches vallées, des oasis et des hauteurs naturellement fortifiées, elles avaient déjà pris pied lors de l’arrivée des hébreux, et elles s’étaient avancées jusqu’à la belle vallée de Sodome et de Gomorrhe, jadis semblable à un jardin de Dieu, et qui depuis, par suite d’une révolution physique, est devenue la mer Morte.

Mais les Israélites n’entrèrent pas dans ce pays en vue d’y chercher des pâturages pour leurs troupeaux et d’y séjourner en paix, côte à côte avec d’autres pasteurs. Leurs prétentions étaient plus hautes : c’est le Canaan tout entier qu’ils revendiquaient comme propriété. Ce pays renfermait les sépulcres de leurs aïeux. Abraham, le fondateur de leur race, venu des bords de l’Euphrate, du pays d’Aram, avait, après maintes pérégrinations dans le Canaan, acheté à Hébron la Double Caverne comme lieu de sépulture pour sa famille, avec le champ et les arbres adjacents. Leur troisième patriarche, Jacob, après bien des épreuves et des voyages, avait acheté un domicile près de Sichem, et, à la suite du rapt et du déshonneur de sa fille, il avait enlevé aux Sichémites, avec son épée et son arc, cette ville importante, centre en quelque sorte de toute la région. Contraint par la famine, le même patriarche avait quitté malgré lui ce pays, considéré comme sa propriété, pour émigrer en Égypte ; et, sur son lit de mort, il avait adjuré ses enfants de transporter ses os dans le sépulcre héréditaire de la Double Caverne. Mais ce pays ne renfermait pas seulement les tombeaux des ancêtres ; il portait aussi les autels que les trois patriarches y avaient consacrés, à différentes places, au Dieu qu’ils adoraient, et auxquels ils avaient attaché son nom. — En vertu de toutes ces acquisitions, les Israélites croyaient avoir un droit absolu à la possession exclusive du pays.

Mais ils invoquaient encore d’autres titres plus élevés, qui confirmaient ce droit de possession héréditaire. Les patriarches leur avaient légué comme un saint héritage cette croyance que le Dieu, qu’ils avaient les premiers adoré, leur avait, par des promesses réitérées et certaines, quoique données en songe, adjugé la propriété du pays, non comme simple don gracieux, mais comme l’instrument d’une moralisation supérieure, qu’ils pourraient et devraient y développer. Cette moralisation devait résider, avant tout, dans la connaissance épurée d’un Dieu unique, essentiellement distinct des déités que les peuples d’alors révéraient sous forme d’images et de simulacres absurdes. Cette saine connaissance de Dieu devait avoir pour conséquence la pratique du droit et de la justice en tout et envers tous, contrastant avec l’injustice qui régnait généralement dans le monde. Cette morale, c’est Dieu même qui la demandait ; elle constituait la voie de Dieu que tout homme doit suivre. Cette notion de Dieu et cette morale devaient être pour eux une doctrine héréditaire et comme le legs de famille de leurs patriarches. Ces derniers avaient d’ailleurs reçu l’assurance que, par l’entremise de leurs descendants, fidèles gardiens de leur doctrine, tous les peuples de la terre seraient bénis et participeraient à cette morale. C’est à cet effet, pensaient-ils, que le pays de Canaan leur avait été promis, comme étant particulièrement favorable au développement de la doctrine héréditaire.

Aussi les Israélites, même en pays étranger, soupirèrent-ils sans cesse après cette terre bénie, vers laquelle se tournaient obstinément leurs regards. Les aïeux leur avaient inculqué la ferme espérance que, lors même qu’ils vivraient pendant plusieurs générations sur une terre étrangère, ils rentreraient un jour infailliblement dans le pays où reposaient leurs patriarches, où ils avaient élevé des autels. À cette espérance, qui s’était comme identifiée à leur être, s’associait la conviction, non moins intime, qu’en retour de la possession de ce pays ils avaient à remplir une obligation, celle d’adorer uniquement le Dieu de leurs pères et de marcher constamment dans le sentier de la droiture.

L’évolution par laquelle la famille d’Israël devint un peuple s’est accomplie dans des circonstances peu ordinaires, et les commencements de ce peuple ne ressemblent à ceux d’aucun autre. Il naquit dans un milieu étranger, dans la province de Gessen, située tout au nord de l’Égypte et confinant à la Palestine. Ce n’était pas encore un peuple, mais une agglomération de douze tribus de pâtres assez peu cohérentes. Bien qu’ils ne se confondissent pas avec les Égyptiens indigènes, que ceux-ci eussent même de l’antipathie pour les bergers, — peut-être au souvenir des bergers (Hycsos ?) qui les avaient opprimés jadis, — certains contacts, certaines relations étaient cependant inévitables. Des membres ou des fractions de tribus renoncèrent à la vie pastorale, s’adonnèrent à l’agriculture ou à l’industrie, et entrèrent ainsi en rapport avec les habitants des villes. Ce rapprochement eut, en un sens, des résultats avantageux pour les Israélites.

Les Égyptiens avaient alors derrière eux une histoire dix fois séculaire et avaient atteint déjà un haut degré de civilisation. Leurs rois ou pharaons avaient fondé des cités populeuses et élevé de gigantesques bâtisses, temples, pyramides et monuments tumulaires. Leurs prêtres avaient perfectionné certains arts et procédés dont la nature particulière du pays nécessitait l’emploi. L’écriture, cet art si important pour l’humanité, avait aussi été inventée et perfectionnée par les prêtres égyptiens, d’abord sur la pierre et le métal pour perpétuer le souvenir et la gloire des rois, plus tard sur l’écorce du papyrus ; d’abord à l’aide de figures grossières, plus tard au moyen de caractères ingénieux.

Les Israélites, à Gessen, paraissent s’être approprié bon nombre de ces procédés, de ces arts et de ces connaissances ; particulièrement la tribu de Lévi, dépourvue de moyens, sans possessions, sans troupeaux à élever, semble avoir emprunté aux prêtres d’Égypte l’art de l’écriture. Aussi considérait-on cette tribu comme plus cultivée que les autres, comme une classe sacerdotale ; et, déjà en Égypte, les Lévites devaient à ce caractère de prêtres une situation privilégiée. A ce point de vue, le séjour des Israélites en Égypte a été de grande conséquence. Il a élevé ce peuple, ou du moins une partie de ce peuple, de l’état inférieur de la vie de nature au premier échelon de la civilisation. Mais ce qu’ils ont gagné d’un côté ils l’ont perdu de l’autre, et il s’en est peu fallu que, comme les Égyptiens et en dépit de leur savante culture, ils ne tombassent dans un état pire encore, dans celui de l’abrutissement artificiel.

Il n’est point de peuple, ayant franchi la phase élémentaire du fétichisme, chez qui l’idolâtrie ait affecté une forme aussi repoussante et exercé sur les mœurs une aussi triste influence que chez le peuple égyptien. En combinant et amalgamant les différentes idolâtries locales, il avait édifié tout un système de polythéisme. A coté de leurs dieux, les Égyptiens avaient naturellement aussi des déesses. Mais ce qu’il y avait surtout de honteux et d’abominable dans leur mythologie, c’est qu’ils allaient chercher bien au-dessous de l’homme ces êtres à qui ils rendaient hommage et dont ils imploraient l’assistance. Ils donnaient à leurs dieux des formes bestiales et adoraient de vils animaux comme des puissances célestes.

Voilà quel culte abject les Israélites rencontrèrent en Égypte et eurent journellement sous les yeux. Une telle aberration ne pouvait avoir que de fâcheuses conséquences. Quand l’homme voit dans la brute une divinité, il descend lui-même forcément au niveau de la brute ; aussi est-ce en brute que le peuple était traité par les rois et par les castes supérieures, celles des prêtres et des guerriers. Nul respect pour l’homme, nul souci de la liberté des indigènes, encore moins de celle des étrangers. Les pharaons se vantaient de descendre des dieux, et, comme tels, ils étaient déjà divinisés de leur vivant. Tout le pays était à eux ; à eux, la population entière. S’ils laissaient aux laboureurs un coin de terre pour le défricher, c’était pure générosité de leur part. À proprement dire, il n’y avait point de peuple en Égypte, il n’y avait que des serfs. Le roi contraignait des centaines de mille hommes à des corvées pour les constructions colossales des temples et des pyramides. Quant aux prêtres égyptiens, ils étaient dignes des rois, dignes de leurs dieux. Que les pharaons accablassent le peuple des plus durs travaux, ils n’en étaient pas moins proclamés demi-dieux par les prêtres. Sous un tel régime le peuple dut perdre tout sentiment de dignité, dut fatalement s’abrutir ; il s’accoutuma à un dégradant esclavage et ne fit jamais la moindre tentative pour secouer ce joug de fer.

La honteuse idolâtrie des Égyptiens les conduisit à des écarts plus honteux encore. La notion de chasteté leur devint absolument étrangère. Les animaux étant réputés dieux, partant supérieurs à l’homme, avoir commerce avec eux était chose ordinaire, qui n’entraînait ni punition ni déshonneur. On représentait les dieux dans les poses les plus impudiques ; les hommes étaient-ils tenus de valoir mieux que leurs divinités ?...

Rien n’est contagieux comme la sottise et le vice. Les Israélites, surtout ceux qui frayaient de plus près avec les Égyptiens, adoptèrent insensiblement les turpitudes et les dérèglements, conséquence de l’idolâtrie. À cela se joignit encore une violente pression extérieure. Longtemps les Israélites étaient restés libres dans le pays de Gessen, n’étant considérés que comme des nomades qui ne faisaient qu’aller et venir. Mais comme après des années, après un siècle, ils étaient toujours là, qu’ils s’étaient même multipliés, les conseillers d’un roi virent de mauvais œil cette indépendance, que ne possédaient pas les Égyptiens eux-mêmes. Afin d’y obvier, on déclara les Israélites, eux aussi, serfs ou esclaves, et on les astreignit à des corvées. C’est ainsi que cette province de Gessen, où naguère ils avaient vécu libres, se changea pour eux en maison d’esclaves en creuset de fer où ils devaient être mis à l’épreuve et montrer s’ils sauraient persévérer dans leur doctrine héréditaire ou s’ils adopteraient les dieux du pays étranger.

La plus grande partie des tribus ne résista point à cette épreuve. Elles avaient bien une vague conscience du Dieu de leurs pères, si différent des divinités égyptiennes ; mais cette faible et confuse lueur s’effaçait de jour en jour. Le penchant à l’imitation, l’oppression rigoureuse et le dur labeur de chaque jour achevèrent de les hébéter, et éteignirent dans leur sein la dernière étincelle de la lumineuse doctrine des ancêtres. Dans leur rude esclavage, ces malheureux ne savaient que faire d’un dieu invisible, qui ne vivait que dans leurs souvenirs. Ils levèrent donc les yeux, à l’imitation des Égyptiens leurs maîtres, vers ces divinités visibles qui, après tout, se montraient si propices à leurs bourreaux et les comblaient de bénédictions. Ils adressèrent leurs hommages au dieu taureau Apis, qu’ils appelaient Abir[1], et ils sacrifièrent aux boucs. La vierge d’Israël, devenue jeune fille, se prostitua à un culte impur. Ils croyaient sans doute, sous la forme d’un grossier ruminant, honorer le Dieu de leurs pères : une fois que l’imagination s’affole et s’égare, de quelles monstruosités n’est-elle pas capable ? La race juive aurait sombré dans l’abjecte idolâtrie et dans la dépravation égyptienne, si deux frères et leur sœur, instruments inspirés d’une puissance supérieure, n’eussent arraché Israël à cette funeste apathie : j’ai nommé Moïse, Aaron et Miryam.

En quoi consistait la grandeur de ces trois personnages ? quelles forces secrètes agissaient en eux, et leur donnaient le pouvoir de préparer une œuvre d’émancipation dont les sublimes effets ne devaient se borner ni à leur peuple ni à leur temps ? Les annales de l’histoire nous ont conservé trop peu de données personnelles sur Moïse, moins encore sur son frère et sa sœur, pour que nous puissions comprendre, humainement parlant, par quels degrés leur intelligence s’éleva de la lueur crépusculaire de l’enfance au plein épanouissement de la lumière intuitive. Ce trio fraternel appartenait à la tribu que la supériorité de ses connaissances désignait pour le sacerdoce, à la tribu de Lévi. Sans aucun doute, cette tribu, ou du moins cette famille, avait conservé plus fidèlement le souvenir des patriarches, de leurs doctrines traditionnelles sur Dieu, et elle s’était préservée de l’idolâtrie des Égyptiens et de leurs abominations. Aaron, Moïse et Miryam naquirent donc et grandirent dans une atmosphère morale et religieuse plus pure. Au sujet de Moïse, le document historique raconte que sa mère cacha pendant trois mois le nouveau-né, avant de l’exposer dans les eaux du Nil pour obéir à l’édit du roi. On ne peut guère douter que le jeune Moïse n’ait connu la cour du pharaon à Memphis ou à Tanis (Tsoan). Sans doute aussi, avec sa vive intelligence, il s’assimila les diverses sciences dont l’Égypte était le foyer. Le charme de sa personne et les rares facultés de son esprit durent lui gagner tous les cœurs : mais ce qui le paraît mieux encore que les avantages physiques et intellectuels, c’était sa douceur et sa modestie. Moïse était l’homme le plus doux qui fut sur la terre, tel est le seul éloge que lui décerne l’histoire. Ce qu’elle vante en lui, ce n’est ni l’héroïsme ni les exploits guerriers, c’est l’abnégation, c’est la passion du sacrifice. La doctrine abrahamique d’un Dieu ami de la justice devait lui inspirer de l’horreur pour la hideuse idolâtrie dont il était témoin, et un profond dégoût des mœurs corrompues qui en étaient le fruit. La débauche éhontée, l’asservissement d’un peuple entier par un roi et des prêtres, l’inégalité des conditions, l’abaissement de l’homme au niveau de la brute et plus bas encore, les vices de l’esclavage, il put apprécier toutes ces pernicieuses horreurs, dont la contagion avait déjà gagné sa race.

Toute injustice avait dans Moïse un ennemi déclaré. Le cœur lui saignait à voir les enfants d’Israël roués à la servitude et sans cesse exposés aux sévices des plus vils Égyptiens. Voyant un jour un de ces hommes frapper injustement un hébreu, il ne put maîtriser son indignation et il châtia le coupable. Puis il eut peur d’être découvert, s’enfuit de l’Égypte et gagna le désert. Il s’arrêta dans une oasis, aux environs de la chaîne du Sinaï, où demeurait une tribu de Madianites. Là, comme naguère en Égypte, il fut témoin d’un acte de violence, et là encore, animé d’un saint zèle, il vint eu aide à de faibles bergères. Ce service lui valut la reconnaissance du père des jeunes filles, un cheikh ou prêtre madianite, dont l’une des filles devint sa femme. Il embrassa dans ce pays la vie pastorale. Là, dans l’isolement et la solitude, entre la mer Rouge et la Palestine, tandis qu’il cherchait pour les troupeaux de son beau-père un pâturage propice, l’inspiration prophétique le saisit...

Qu’est-ce que l’inspiration prophétique ! Jusqu’à présent, ceux-là mêmes qui ont pénétré plus avant dans les mystères de l’univers et de l’âme, — ce petit monde qui embrasse le grand, — ceux-là, dis-je, en ont bien quelque soupçon, mais nulle idée claire. Le domaine de l’âme renferme des coins obscurs, qui restent impénétrables au regard du plus profond penseur. Mais on ne saurait nier que l’esprit humain, même sans le secours des organes physiques, ne puisse apercevoir de loin le mystérieux enchaînement des choses et le jeu des forces diverses. En vertu d’une faculté interne encore inconnue, les hommes ont découvert certaines vérités qui ne sont pas du ressort des sens. Cela prouve que l’âme possède certaines facultés qui dépassent le cercle des sensations et du jugement, qui ont la puissance de soulever le voile de l’avenir, de découvrir des vérités transcendantes, utiles à la conduite morale de l’homme, et même d’entrevoir quelque chose de l’Être incompréhensible qui a combiné les forces de l’univers et qui en maintient le jeu. Sans doute les âmes vulgaires, préoccupées des soins de la vie matérielle, n’ont pas cette puissance. Mais une âme exempte d’égoïsme, supérieure aux appétits et aux passions, vierge des scories de la matière, une âme uniquement absorbée dans l’idée divine et aspirant exclusivement à la perfection morale, pourquoi une telle âme n’obtiendrait-elle pas la révélation de vérités morales et religieuses ? Pendant des siècles, dans le cours de l’histoire israélite, ont surgi des hommes purs et sans tache, dont la vue a plongé dans l’avenir, qui ont reçu et transmis des révélations sur Dieu et sur la sanctification de la vie. C’est là un fait historique, un fait qui défie toute critique. Toute une série de prophètes ont annoncé les destinées futures d’Israël et d’autres peuples, et l’événement a justifié leurs prédictions. Tous ont placé bien au-dessus d’eux le fils d’Amram, — le premier qui fut honoré d’une révélation, — parce que ses prophéties furent de toutes les plus claires, les plus conscientes et les plus certaines. Tous ont reconnu Moïse, non seulement comme le premier des prophètes, mais comme le plus grand. Leur inspiration à eux n’était, à leurs propres yeux, qu’un reflet de la sienne. Si jamais âme d’un mortel a possédé la lucide intuition du prophète, c’est assurément l’âme pure, désintéressée, sublime, de Moïse.

Dans le désert de Sinaï, raconte le texte primitif, il fut honoré d’une mystérieuse vision, qui le remua dans tout son être. Partagé entre le saisissement et l’exaltation, plein d’humilité et de confiance à la fois, Moïse, après cette vision, retourna à son troupeau et à son foyer. Il était devenu un autre homme ; il se sentait poussé par l’esprit divin à délivrer ses frères de la servitude et à les initier à une vie supérieure.

Aaron aussi, qui était demeuré en Égypte, y avait reçu, dans une révélation, l’ordre de se diriger vers le mont Horeb et de se préparer, de concert avec son frire, à l’œuvre de la délivrance Or il leur semblait moins difficile encore de disposer Pharaon à la bienveillance que de faire accepter, à un peuple dégradé par l’esclavage, l’idée de son affranchissement ; mais, bien qu’ils s’attendissent à rencontrer maint obstacle et une résistance opiniâtre, les deux frères se mirent vaillamment à l’œuvre, pleins de confiance dans la protection divine.

Tout d’abord ils s’adressèrent aux représentants des familles et des tribus, aux Anciens du peuple, et leur déclarèrent avoir appris par révélation que Dieu, prenant en pitié la misère des Israélites, avait promis de les délivrer et voulait les ramener au pays de leurs pères. Les Anciens accueillirent avec empressement cette bonne nouvelle ; mais la masse, accoutumée à l’esclavage, n’y prêta qu’une oreille indifférente. L’excès du travail avait engendré l’apathie et l’incrédulité. Ils n’avaient même pas le cœur de renoncer à la bestiale idolâtrie des Égyptiens. Contre une telle inertie, toute éloquence devait échouer. Mieux vaut pour nous vivre dans l’esclavage que de mourir dans le désert ! Telle fut la réponse du peuple, réponse sensée en apparence.

Sans se décourager, les deux frères se présentent devant le roi d’Égypte, et lui demandent au nom de Dieu, qui leur a donné cette mission, de rendre la liberté à leurs frères. Si les Israélites, dans l’appréhension d’un avenir inconnu, tenaient peu à quitter le pays, Pharaon tenait encore moins à les laisser partir. Avoir à sa disposition, pour ses cultures et ses bâtisses, plusieurs centaines de mille esclaves, et les émanciper au nom d’un dieu qu’il ne connaissait pas, au nom d’un droit qu’il dédaignait, la seule idée de lui demander pareille chose lui semblait une insolence. Il imposa dès lors aux serfs israélites un redoublement de travail, dans la crainte que le désœuvrement ne les conduisit à des idées de liberté. Au lieu de l’accueil sympathique qu’ils avaient espéré, Moïse et Aaron subirent les amers reproches des malheureux Israélites, dont leur intervention n’avait fait qu’aggraver les souffrances.

Mais lorsque le pays et le roi lui-même furent éprouvés par une série de plaies et de calamités exceptionnelles, lorsque Pharaon dut se dire que ce dieu inconnu les lui infligeait pour châtier sa résistance, alors seulement il se résigna à fléchir. À la suite de fléaux subis coup sur coup, il pressa lui-même le départ des Israélites avec une insistance violente, comme s’il eût craint que le moindre délai ne causât sa perte et celle du pays. À peine leur laissa-t-il le temps de se munir de vivres pour ce long et pénible voyage. Ce fut une heure mémorable que cette heure matinale du 15 nissan (mars), où un peuple esclave recouvra sa liberté sans coup férir. C’est le premier peuple qui ait appris à connaître le prix de la liberté, et il a gardé depuis lors, avec un soin jaloux, cet inappréciable trésor, cette condition fondamentale de la dignité humaine.

Des milliers d’Israélites partirent donc de leurs villages et de leurs tentes, la ceinture aux reins, le bâton à la main, avec leurs enfants et leurs troupeaux, et se rassemblèrent près de la ville de Raamsès. De nombreuses familles de pâtres, leurs congénères de race et de langue, qui avaient vécu au milieu d’eux, se joignirent à eux dans cette émigration. Tous se groupèrent autour de Moïse et obéirent à la parole de ce prophète, qui pourtant était éloigné de tout esprit de domination et qui proclama, le premier, l’égalité complète de tous les hommes. La tâche qui s’imposait à lui dans cet exode était plus ardue encore que ne l’avait été sa mission en Égypte auprès du roi et du peuple israélite. Ces milliers d’esclaves nouvellement affranchis, dont bien peu étaient à la hauteur du noble rôle qui leur était réservé ; ces hommes qui, arrachés à la verge de leurs tyrans, suivaient aujourd’hui passivement leur chef et l’abandonneraient demain à la première épreuve, Moïse avait à les conduire à travers le désert dans la Terre promise, à pourvoir à leurs besoins, à faire leur éducation ! De cette horde il devait faire un peuple, lui conquérir un sol, lui donner une constitution et introduire la dignité dans sa vie. En présence d’un tel problème, il ne pouvait compter avec certitude que sur le concours de la tribu de Lévi, dont les idées sympathisaient avec les siennes. Ce furent les Lévites, en effet, qui le secondèrent dans sa tâche difficile d’éducateur.

Tandis que les Égyptiens ensevelissaient leurs morts, qu’avait frappés une peste soudaine, les Israélites quittèrent l’Égypte après un séjour de plusieurs siècles, quatre générations après les premiers immigrants. Ils s’avancèrent dans le désert qui sépare l’Égypte du Canaan, par la même route qui avait conduit leur dernier patriarche au pays du Nil. Ils devaient s’acheminer d’abord vers la montagne de Sinaï, pour y recevoir une nouvelle doctrine et des lois dont l’exécution avait été le but même de leur affranchissement. — Cependant Pharaon regrettait d’avoir, dans un moment de faiblesse, consenti à leur départ. Il résolut de ressaisir les esclaves qu’il avait laissés échapper. Jugeant l’occasion favorable, il se met à leur poursuite. En voyant de loin les Égyptiens qui accourent sur eux, les Israélites se livrent au désespoir. Toute issue, en effet, leur est fermée. Devant eux la mer, derrière eux l’ennemi, qui, dans un moment, va les atteindre et ne manquera pas de les replonger dans le plus dur esclavage. Plusieurs se plaignent et murmurent : N’y a-t-il pas de sépulcres en Égypte, disent-ils à Moïse, que tu nous aies amenés dans ce désert pour y mourir ? — Soudain s’offrit à eux un moyen de salut inespéré, où ils ne purent voir qu’un miracle. Pendant la nuit, un fort vent de nord-est avait poussé vers le sud les eaux de la mer[2] et en avait mis le lit à sec dans ses parties proéminentes. Le chef des Israélites, mettant vivement à profit cette heureuse circonstance, leur fit gagner en toute hâte le rivage opposé. Il leur avait d’ailleurs annoncé, avec sa clairvoyance prophétique, qu’ils ne reverraient plus jamais les Égyptiens. Le court trajet fut vite parcouru, et ils purent l’accomplir tout entier à pied sec.

Cependant les Égyptiens s’étaient mis à leur poursuite pour les ramener esclaves. Lorsque, au jour naissant, ils atteignirent le bord occidental, aperçurent les Israélites à l’autre bord et voulurent les poursuivre par le même chemin guéable, le vent tomba tout à coup ; les vagues amoncelées des deux côtés refluèrent brusquement sur le lit desséché et submergèrent, dans leur sépulcre liquide, chariots, chevaux et guerriers. Délivrance merveilleuse, qui, en s’accomplissant sous leurs yeux, releva les cœurs des plus apathiques et les remplit de confiance en l’avenir. Ce jour-là, ils eurent foi en Dieu et en son mandataire Moïse. Un hymne inspiré, à la gloire de leur divin libérateur, s’échappa de leurs poitrines, et ils chantèrent en chœur :

Je veux glorifier le Seigneur,
Car le Seigneur est grand !
Coursiers et cavaliers,
Il les a lancés dans la mer !...

Leur délivrance du joug égyptien, leur passage à travers la mer, le prompt anéantissement d’un ennemi acharné et altéré de vengeance, ces trois faits étaient pour les Israélites des choses vécues, qui jamais ne s’effacèrent de leur mémoire. Dans les situations les plus graves et les plus désespérées, ces souvenirs soutinrent constamment leur force et leur courage. Ils savaient que ce Dieu, qui les avait délivrés de l’Égypte, qui avait pour eux desséché la mer, qui avait exterminé leur mortel ennemi, ne pourrait jamais les abandonner, qu’à jamais il régnerait sur eux[3]. Si, chez la plupart, ces sentiments de confiance, d’attachement à Dieu, de ferme courage, ne persistèrent pas longtemps et faiblirent au premier obstacle, ils se sont toujours maintenus dans un groupe de vaillants, qui ont su les manifester au milieu des épreuves que leur réservait l’avenir.

Échappées à l’étreinte de l’esclavage et à la terreur séculaire de leurs oppresseurs, les tribus pouvaient poursuivre avec sécurité leur marche. Elles avaient encore plusieurs journées à faire pour atteindre le Sinaï, but provisoire de leur voyage. Bien que la contrée qu’elles avaient à traverser ne soit, en majeure partie, qu’un désert de sable, elle ne manque toutefois pas d’oasis, d’eau ni de pâturages. Elle était connue de Moïse, qui précédemment y avait fait paître les troupeaux de son beau-père. Le pain même n’y fit point faute aux Israélites, car la manne leur en tint lieu. Ils en trouvèrent si abondamment et s’en nourrirent si longtemps, qu’ils durent la regarder comme un aliment miraculeux. Car ce n’est que dans cette presqu’île qu’on voit couler de l’écorce des hauts tamaris, très nombreux dans les vallées et sur les mamelons du Sinaï, des gouttes d’une saveur mielleuse, que la fraîcheur du matin cristallise en globules gros comme des pois ou des grains de coriandre, et qui fondent ensuite au soleil.

Après ces merveilles qui avaient exalté leurs esprits, les tribus semblaient suffisamment préparées à recevoir le bienfait suprême en vue duquel elles s’étaient acheminées, par le détour du désert, vers la montagne de Sinaï ou d’Horeb. C’est au pied de cette montagne, entourée partout de libres espaces, que Moïse conduisit et cantonna les Israélites. Puis il leur enjoignit de se préparer à un phénomène extraordinaire qui allait frapper leurs yeux et leurs oreilles. Avec une curiosité ardente et anxieuse, ils attendirent le troisième jour. Une barrière dressée autour du pic le plus voisin empêchait le peuple d’en approcher. Une nuée épaisse en enveloppait le sommet, des éclairs intenses s’en échappaient et transformaient la montagne en un vaste brasier, tandis que le tonnerre, grondant d’une paroi à l’autre, se répercutait en formidables échos. Toute la nature semblait convulsée et la fin du monde imminente. Grands et petits tremblaient effarés, secoués dans tout leur être, à la vue de ce sublime et terrible spectacle. Mais si sublime qu’il fût, il ne l’était pas plus que les paroles qu’entendit ce peuple frémissant, et dont les nuées du Sinaï, les éclairs et le tonnerre n’étaient que la préface.

Du haut de cette montagne en feu, ébranlée jusqu’en ses profondeurs, des paroles distinctes vinrent frapper l’oreille du peuple assemblé, paroles très simples au fond, intelligibles à chacun, mais qui ne sont rien moins que la base de l’éducation morale de l’homme. Les dix paroles qui retentirent alors, le peuple eut la ferme conviction qu’elles lui étaient directement révélées de Dieu. Ce Dieu, lui disaient-elles, qu’Israël doit adorer désormais, est le même qu’il a déjà reconnu à sa miraculeuse protection, celui dont il a éprouvé la puissante influence sur les choses humaines, celui qui l’a tiré de l’Égypte et a brisé ses chaînes. Dieu invisible, on ne doit le représenter sous aucune image. (L’idolâtrie égyptienne, à laquelle les Israélites s’étaient accoutumés, justifie l’insistance avec laquelle cette défense est développée.) Sanctifier le sabbat, s’abstenir de tout travail le septième jour, est particulièrement recommandé. Il n’était pas non plus indifférent, en présenté de la barbarie de cette époque, de déclarer que les auteurs de nos jours ont droit à notre respect. Que de peuples, dans l’antiquité, avaient coutume de tuer leurs parents devenus vieux ou de les exposer à la dent des fauves ! Quant à la mère, elle était partout traitée avec dédain, et, après la mort du père, elle était subordonnée à l’aîné des fils. La voix du Sinaï proclama que le fils, même devenu chef de la famille, doit honorer sa mère à l’égal de son père. — La vie humaine était peu respectée chez les anciens ; c’est pourquoi la voix divine déclare : Tu ne tueras point ! Le motif en est précisé dans un autre passage : La vie de l’homme est inviolable, parce que l’homme a été créé à l’image de Dieu. — Un des fléaux du vieux monde était la luxure et l’impudicité ; l’oracle du Sinaï prononça : Tu ne forniqueras point ! — La propriété aussi devait être inviolable : le vol fut stigmatisé comme un crime, pareillement le faux témoignage. Et non seulement la mauvaise action, mais même la mauvaise pensée fut condamnée sur le Sinaï : Tu ne convoiteras pas la femme ni la propriété d’autrui.

Que valait l’histoire des Indiens, des Égyptiens et autres peuples, avec leur sagesse, leurs orgueilleuses bâtisses, leurs pyramides et leurs colosses ; que valait cette histoire, vieille alors de plus de deux mille ans, auprès de cette heure solennelle du Sinaï ? Cette heure a statué pour l’éternité. Elle a posé la première pierre de la moralité, de la dignité humaine. Elle a marqué l’avènement d’un peuple unique et sans pareil au monde. Ces simples et profondes vérités : un Dieu immatériel et sans représentation possible, un Dieu libérateur, ami des opprimés et des esclaves, ennemi de l’esclavage ; les devoirs de la piété filiale, de la chasteté, du respect de la vie humaine et de la propriété, de la sincérité de l’homme envers l’homme, de la pureté du for intérieur, c’est sur le Sinaï qu’elles retentirent pour la première fois et pour tous les temps.

Les Israélites étaient arrivés au Sinaï en timides esclaves, ils le quittèrent transformés en saint peuple de Dieu, en peuple de prêtres, en peuple de droiture (Yeschouron). Par l’application du Décalogue, ils devaient devenir les instituteurs du genre humain et une source de bénédictions pour lui. Les peuples du monde ne se doutaient guère que, dans un coin de ce monde, une chétive peuplade avait assumer la lourde tâche de les instruire.

Mais il ne fallait pas que les saintes doctrines du Sinaï s’évanouissent avec les vibrations de l’air qui les avait portées aux oreilles du peuple. Pour se conserver à jamais dans la mémoire des hommes, elles devaient être gravées sur la pierre. Les dix paroles furent donc inscrites sur deux tables ou plateaux de pierre et sur chacune de leurs faces. Ces deux tables se sont longtemps conservées. On les appelait les Tables de l’avertissement ou du statut. Elles furent déposées plus tard dans une sorte de caisse, dite Arche d’alliance, placée au centre de la tente où se réunissaient les Anciens des familles toutes les fois que Moïse les convoquait. Cette arche était le signe visible de l’alliance que Dieu avait conclue avec le peuple au Sinaï, et en vertu de laquelle ce peuple devenait le sien et ne reconnaîtrait jamais d’autre dieu que le céleste Auteur de cette doctrine.

Ces grandes vérités religieuses et morales, éléments principaux d’une moralité nouvelle, et base en même temps de la nationalité israélite, furent traduites en lois précises qui leur donnèrent toute leur valeur, et qui devaient régir soit la vie individuelle, soit la vie collective. Cette parole que Dieu a délivré les Israélites de l’Égypte, eut pour corollaire la doctrine de l’égalité de tous dans la société. Il ne devait y avoir parmi eux ni maître ni esclave. Nul ne pouvait se vendre ni être vendu comme esclave à perpétuité. Si quelqu’un avait encouru la perte de sa liberté, il ne pouvait servir que six années, la septième il redevenait libre. L’enfant dénaturé, le meurtrier volontaire, étaient punis de mort, et le sanctuaire même ne pouvait leur servir d’asile. Le meurtre même d’un esclave non israélite devait être vengé ; si son maître le maltraitait, il recouvrait sa liberté ipso facto. Pour sauvegarder l’honneur de la jeune fille, le séducteur était tenu d’épouser sa victime ou de payer au père des dommages intérêts.

La loi insiste particulièrement sur les égards dus à la veuve et à l’orphelin, qu’elle ne permet pas de molester. Elle couvre de sa protection l’étranger même qui désire vivre au sein d’une tribu. Les Israélites doivent toujours se souvenir qu’ils furent étrangers en Égypte, et n’être point durs à l’étranger comme on le fut pour eux-mêmes. — Le recueil de ces lois et autres semblables, toutes pénétrées de justice et de charité, pauvres en prescriptions cérémonielles, forma le Code antique, la Thora.

Or, la mission dévolue aux Israélites par la révélation du Sinaï était trop haute, trop idéale, elle contrastait trop avec leurs habitudes et leurs idées antérieures pour pouvoir entrer immédiatement dans leur intelligence. Les habitués du culte d’Apis ne pouvaient guère mettre leur confiance en un pur esprit. En tout cas, ils voyaient dans Moïse une divinité faite homme, de même que les Égyptiens avaient coutume de révérer leurs rois et leurs prêtres comme des dieux visibles. La religion spirituelle proclamée sur le Sinaï ne cherchait pas dans les sacrifices la manifestation du culte que l’homme doit à Dieu, elle tendait surtout à développer une vie morale et sainte. Mais ce but dépassait le niveau intellectuel du peuple ; pour l’y conduire, il fallait d’abord faire son éducation. Les peuples de l’antiquité ne connaissant d’autre moyen que les sacrifices pour obtenir la grâce divine, force était de conserver cette forme de culte ; mais elle fut simplifiée. Un autel avait pour complément obligé un sanctuaire. Dans ce dernier, nulle image ne fut admise, mais uniquement un chandelier, une table avec douze pains, symbole des douze tribus, plus un autel, enfin une enceinte pour l’arche d’alliance (le saint des saints).

A l’autel, au sanctuaire et aux sacrifices, un corps de prêtres était nécessaire. Cette antique institution fut donc aussi conservée. Le sacerdoce fut naturellement conféré à la tribu de Lévi, la plus fidèle de toutes et la plus instruite, qui déjà en Égypte avait fait office de prêtres. Mais la possession territoriale aurait pu la conduire, comme les prêtres d’Égypte, à l’égoïsme, à l’abaissement du caractère, à l’exploitation intéressée du sentiment religieux. Les prêtres d’Israël, les Lévites, n’eurent point de canton en propre, et leurs moyens d’existence devaient se borner aux redevances que la loi prescrivait aux laïques de leur fournir. D’autre part, une vieille coutume, qui remontait à l’époque des patriarches, confiait aux premiers-nés des familles le soin des sacrifices. Cette prêtrise domestique, ne pouvant être brusquement supprimée, se maintint concurremment avec la prêtrise Lévitique. Il se mêla ainsi, à la pure doctrine du Sinaï, un élément disparate et même antipathique. Les tendances matérielles du peuple rendaient nécessaires ces concessions, qui devaient servir de transition et d’acheminement à des idées plus élevées. Mais la partie éclairée du peuple, plus ou moins pénétrée de ces mêmes idées, n’attribua jamais à l’institution des sacrifices qu’une valeur secondaire.

Les Israélites demeurèrent quarante années dans le désert, menant une existence nomade, cherchant des pâturages pour leurs troupeaux, errant çà et là de Kadesch au golfe d’Ailat. C’est dans cette région et dans cet intervalle que Moïse accomplit sa mission d’éducateur. Cette première génération s’éteignit peu à peu, et la génération nouvelle, élevée par lui et par les hommes qui le secondaient, devint une communauté confiante en Dieu, pleine de courage et de persévérance. Il lui donna une série de lois successives, qu’il s’attacha à faire pénétrer dans son cœur. Moïse s’était entouré d’un sénat composé des chefs des soixante-dix familles. Ces soixante-dix Anciens, qui servirent de modèle à des institutions ultérieures, devaient lui alléger le fardeau des affaires publiques, prendre part au conseil et à l’exécution dans toutes les occurrences importantes. En outre, il institua des juges supérieurs et subalternes, préposés respectivement à mille, à cent, à dix familles. Il confia leur élection au peuple, qui devait choisir lui-même les plus dignes et les lui proposer. Il enjoignit à ces juges de prononcer avec justice, non seulement entre leurs coreligionnaires, mais entre Israélites et étrangers. Ils étaient tenus de ne faire acception de personne, d’être équitables aux petits comme aux grands, inaccessibles à la corruption et à la crainte, animés, en un mot, du seul désir de bien juger : car la justice est à Dieu, il en est la source, il en surveille l’exercice.

Amour du prochain, fraternité, égalité, douceur et justice, tel fut l’idéal que Moïse proposa à la jeune génération élevée par lui, et qu’elle devait aspirer à réaliser un jour. Ce fut un beau temps que celui où de telles lois et de telles doctrines furent infusées à un peuple comme l’âme même de son existence ! La jeunesse de ce peuple était comme transfigurée par un glorieux idéal. C’étaient les épousailles de la vierge d’Israël s’unissant à son Dieu, et le suivant avec amour à travers une aride solitude !

Enfin, ces pérégrinations étaient arrivées à leur terme. L’ancienne génération était morte, et la nouvelle, plus docile et plus vaillante, semblait mûre pour le but assigné. Un certain nombre d’Israélites de la tribu de Juda, aidés de ceux de Siméon, pénétrèrent, paraît-il, dans la Palestine par le sud, y prirent plusieurs villes et s’y établirent. Les autres tribus devaient faire un détour et entrer dans le pays par l’est. Ce détour pouvait être évité si les Iduméens, qui habitaient les hauteurs de la chaîne du Séir, leur eussent permis de traverser leur territoire. Mais ceux-ci, craignant sans doute d’être dépossédés par ce peuple en quête d’un établissement, s’avancèrent en armes pour leur défendre le passage. Les tribus furent donc obligées de faire un long circuit, de tourner l’Idumée en longeant le Séir à l’est, et de s’approcher du pays de Canaan par la rive orientale du Jourdain.

Or Sichon, roi des Amorréens, occupait cette contrée. Moïse lui envoya des messagers de paix, lui demandant la permission, pour les Israélites, de traverser son pays afin de gagner le Jourdain. Sichon refusa, lui aussi, et marcha avec son armée contre les tribus. La génération élevée par Moïse, bien différente de ses pères, accepta la lutte avec une juvénile ardeur, et battit, avec leurs rois Sichon et Og, les peuplades qui prétendaient lui barrer le passage.

Cette victoire des Israélites eut de grandes conséquences pour eux, et dans le présent et dans l’avenir. D’abord, ils prirent possession de toute la contrée, s’y cantonnèrent et mirent ainsi tin à leur vie nomade. De plus, ce premier succès leur donna la confiance et l’espoir de vaincre toutes les résistances qu’ils pourraient rencontrer dans la conquête de la Terre promise. Les peuplades voisines, informées de la défaite de ces puissants princes, tremblèrent devant les tribus voyageuses.

La péripétie née de ces étonnantes victoires fit éclore des chants, première apparition d’un génie sans lequel un peuple ne saurait prétendre à une place éminente. Les premiers vers chantés par la muse hébraïque furent des chants de guerre et de victoire. Les auteurs de ces poèmes (moschlim) furent, dès l’abord, en si haute estime que l’on conserva leurs productions dans un recueil, le Livre des guerres de Dieu. Il n’est resté que trois de ces poèmes, et à l’état de fragments... La poésie hébraïque, dans ses premiers essais, manque et de profondeur et de suavité, mais elle montre déjà une double originalité qu’elle devait porter plus tard jusqu’à la perfection, eu égard à la forme, elle a déjà la symétrie des hémistiches, autrement dit le parallélisme, où une même pensée se répète, dans deux ou trois membres successifs, sous des formes différentes. Eu égard au fond, cette muse naissante aime déjà l’ironie, fruit d’une double préoccupation : celle de l’idéal qu’elle porte en son âme, et celle de la réalité qui lui ressemble si peu...

Pour arriver à leur but, — la Terre de promission, — les Israélites ne pouvaient s’attarder plus longtemps dans les fertiles campagnes situées entre l’Arnon et le Jabok ; il fallait se mettre en mesure de passer le Jourdain. Ici se manifesta la fâcheuse conséquence de la conquête des pays d’Og et de Sichon. Les tribus de Gad et de Ruben déclarèrent, un beau jour, vouloir rester sur le territoire conquis, parce qu’il était riche en pâturages et avantageux pour leur nombreux bétail et leurs chameaux. Ce fut pour Moïse une nouvelle douleur. Il leur reprocha amèrement leur égoïsme et, tout en cédant à leur désir, en les autorisant à garder le terrain conquis, il leur fit promettre que tous leurs hommes valides et propres à la guerre passeraient le Jourdain avec les autres tribus pour les aider à la conquête. Ainsi se forma un canton distinct et non prévu, celui des deux tribus et demie ou de la Pérée, l’autre côté du Jourdain, canton dont la possession devait avoir ultérieurement des conséquences plutôt nuisibles que favorables.

Les autres tribus étaient déjà prêtes à passer le Jourdain, lorsque Moïse, leur incomparable guide, cessa de vivre. Les Israélites pleurèrent sa mort trente jours ; ce n’était que justice, car une telle perte était irréparable. Israël, à bon droit, se sentait orphelin. Pas un législateur, fondateur d’État ni éducateur de peuple, ne saurait être mis en parallèle avec Moïse. Il n’a pas seulement, et dans la situation la plus défavorable, fait d’une horde d’esclaves un peuple, il a aussi imprimé à ce peuple le sceau de l’immortalité. Il a mis dans ce corps une âme impérissable. Il a fait briller à ses yeux un idéal qu’il devait poursuivre sans cesse, heureux ou malheureux selon qu’il saurait ou non l’atteindre. Moïse a pu dire de lui-mène qu’il a porté ce peuple comme le nourricier porte son nourrisson, et rarement il a cédé au découragement ou à l’impatience. Sa douceur et soit abnégation, traits dominants de son caractère, joints à la lucidité de son intuition, l’ont rendu digne d’être l’organe de la Divinité. Étranger à tout sentiment d’envie, il aurait voulu que tous les Israélites fussent prophètes comme lui, qu’à eux tous Dieu envoyât son inspiration. Aussi Moïse est-il resté, pour la postérité, le type incomparable du prophète ; et la pensée que l’aurore du judaïsme vit briller un tel modèle ne fut pas un médiocre stimulant pour les générations suivantes.

La mort même de Moïse fut un enseignement. C’est dans le pays de Moab, au pied d’une montagne révérée dans cette région, — le mont Peor, — qu’il fut mystérieusement enseveli, et nul ne connaît jusqu’aujourd’hui le lieu de sa sépulture. Il fallait éviter que son peuple ne le divinisât, comme les païens faisaient de leurs rois, de leurs grands ou prétendus grands hommes, de leurs fondateurs de religions. Pleurant la mort du chef bien-aimé qui ne devait pas les conduire dans la Terre promise ; pleines des grands souvenirs de la délivrance d’Égypte, du passage de la mer, de la révélation sinaïque ; exaltées par leurs récentes victoires sur les rois Sichon et Og, les tribus passèrent le Jourdain, par un jour de printemps, sous la conduite de Josué, fidèle disciple de Moïse.


  1. Le mot Abir veut dire en hébreu taureau, puissant et Dieu. Il répond à l’Apis égyptien, qui était adoré comme divinité. Cf. Jérémie, 46, où le mot Abir-echa signifie : ton Apis, ton dieu-taureau. C'est parce qu'une partie des Israélites étaient habitués au culte d'Apis, que Jéroboam a pu instaurer plus tard celui du taureau et du veau.
  2. La Mer des Roseaux qu'ont traversée les Israélites ne peut avoir été la pointe de la mer Rouge (golfe d'Akabah), ni le golfe de Suez, qu'on ne peut jamais passer à pied sec, même à la marée basse. Le passage doit s'être effectué plutôt par cette partie sablonneuse de la mer qui porte le nom de Mer des Crocodiles (en arabe Behr et Timseh) et qui est aujourd'hui reliée au canal de Suez.
  3. Fin du cantique de la mer Rouge.