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Histoire des Juifs/Première période, première époque, chapitre II

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Traduction par Lazare Wogue, Moïse Bloch.
A. Lévy (Tome 1p. 33-62).


CHAPITRE II


CONQUÊTE DU PAYS DE CANAAN
L'ÉPOQUE DES JUGES


Les Israélites ne rencontrèrent aucune résistance, soit pour traverser le fleuve, soit pour s’avancer dans l’intérieur du pays. La terreur avait paralysé les habitants. D’ailleurs, entre ces différentes peuplades, il n’existait point de lien qui en formât un tout et leur permit de marcher en masses compactes contre les envahisseurs. Il y avait bien, dit l’Écriture, trente et un rois dans le pays de Canaan, indépendamment de ceux qui habitaient le littoral de la Méditerranée ; mais ce n’étaient, à vrai dire, que des roitelets, régnant chacun sur une ville et ses dépendances, et isolés les uns des autres. Ils laissèrent tranquillement les Israélites dresser un vaste camp à Ghilgal, entre le Jourdain et Jéricho. Cette dernière ville elle-même, qui devait, selon toute apparence, être attaquée la première, n’avait aucun secours à attendre des villes voisines, et ne pouvait compter que sur elle-même. Les tribus israélites, au contraire, étaient unies, avides de conquêtes, exercées aux armes, et elles étaient conduites par un chef qui avait fait ses preuves.

Josué, fils de Nun, de la tribu d’Éphraïm, était le successeur autorisé du grand prophète, qui lui avait imposé les mains et lui avait communiqué une partie de son esprit. Toutefois il n’était point prophète. Il avait plutôt le sentiment de la réalité, de l’utilité présente et pratique, que de l’avenir idéal. C’était un vaillant soldat, un général habile, et il l’avait prouvé autrefois dans sa rencontre avec les Amalécites. De plus, il avait le bonheur d’appartenir à la tribu d’Éphraïm, la plus considérée de toutes. Autrement sa tribu, fière et peu traitable de sa nature, ne se serait pas si facilement soumise à ses ordres. Mais, celle-ci l’acceptant pour chef, les autres ne lui marchandèrent point l’obéissance. Général et armée, qui avaient remporté l’un et l’autre d’éclatantes victoires, étaient pleins de résolution et animés du ferme espoir que Dieu favoriserait leurs entreprises et assurerait leur triomphe.

La première conquête fut celle de Jéricho, ville située pris de la montagne, dans une contrée des plus fertiles où croissaient non seulement des palmiers à haute tige, mais encore le précieux balsamier. Grâce au voisinage de la mer Morte, le climat de Jéricho jouit, la plus grande partie de l’année, d’une température élevée, et les fruits y mûrissent plus vite que dans l’intérieur du pays. Il importait donc de se mettre d’abord en possession de cette ville. Mais on renforça les fortifications de Jéricho, parce que les habitants, comptant peu sur leur force de résistance, ne se sentaient eu sûreté que derrière de bonnes murailles. Pourtant ces murs tombèrent, raconte l’Écriture, au fracas intense soulevé par les guerriers israélites. Ceux-ci pénétrèrent dans la ville sans trop de résistance, et eurent facilement raison d’une population énervée par la débauche. — La forteresse d’, située à deux ou trois lieues plus au nord, ne put être prise que par un stratagème et par la mise en mouvement de toute l’armée. Béthel, non loin de cette ville, fut enlevée peu après par des guerriers d’Éphraïm, à l’aide d’une ruse. La prise des deux fortes cités acheva de décourager les habitants des villes et villages voisins, qui, sans même attendre d’être attaqués, s’enfuirent dans la direction du nord, de l’ouest et du sud, abandonnant leur territoire à l’ennemi, qui en prit possession en tout ou en partie. Les Hivéens du district de Gabaon, ou Gabaonites, se soumirent spontanément à Josué et au peuple, cédèrent aux Israélites la propriété de leurs villes, et ne demandèrent en retour qu’à être épargnés et tolérés. Josué, d’accord avec les Anciens et acquiesçant à cette condition, conclut avec eux un traité qui, selon l’usage de l’époque, fut scellé par un serment. — C’est ainsi que presque tout le pays de montagne, depuis la lisière de la grande plaine jusque prés de la ville qui fut plus tard Jérusalem, tomba au pouvoir des Israélites. Cette zone séparait les anciens habitants du nord de ceux du sud, de sorte qu’ils étaient hors d’état de se prêter mutuellement assistance.

Les Cananéens du sud n’en sentirent que mieux le besoin de s’unir ; la crainte de voir leur pays devenir infailliblement la proie de l’ennemi commun triompha de leurs petites jalousies et de leurs querelles particulières, resserra leur faisceau et leur donna du cœur pour l’attaque. Cinq rois ou souverains de territoires, parmi lesquels ceux de Jébus (Jérusalem) et d’Hébron, se coalisèrent pour attaquer les Gabaonites, qui, par leur soumission volontaire, avaient donné libre carrière aux conquérants. Les Gabaonites implorèrent la protection de Josué, qui fit marcher contre les cinq armées ses guerriers accoutumés à la victoire, et les battit si complètement qu’elles s’enfuirent au loin dans toutes les directions. Ce dut être une journée extraordinaire sous les murs de Gabaon, puisque, cinq siècles plus tard, on en conservait encore le souvenir. Un chant l’a immortalisée :

Josué s’écria :
Soleil, arrête-toi sur Gabaon !
Et toi, Lune, dans la vallée d’Avalon !
Et le soleil s’arrêta,
Et la lune fit halte,
Jusqu’à ce que le peuple eût châtié ses ennemis.

Le passage du Jourdain, accompli avec un bonheur inespéré, et ces victoires si rapides remportées coup sur coup, étaient autant de miracles qu’on pouvait ajouter aux miracles anciens. Ils fournirent aux poètes une ample matière pour glorifier non les exploits de la nation, mais la merveilleuse protection de son Dieu...

La victoire de Gabaon aplanit aux Israélites la route du midi et leur permit de s’étendre aussi dans cette direction. Là, toutefois, il y eut plus d’une place forte dont ils ne purent faire ou conserver la conquête.

Une fois la région centrale subjuguée, le plus fort était fait, et les tribus cessèrent de mettre en commun leurs efforts, par suite sans doute de l’exemple donné par la tribu de Joseph. Cette dernière, qui se divisait en deux sous-tribus, celles d’Éphraïm et de Manassé, prétendait à une certaine prééminence, fondée sur la situation qu’elle avait occupée en Égypte, et corroborée par cette circonstance que Josué, le chef du peuple, était né dans son sein. C’est pourquoi elle réclamait la meilleure partie du pays, celle de la montagne centrale, très riche en sources et d’une extraordinaire fertilité. La tribu d’Éphraïm prit possession de la contrée située au nord et au sud de Sichem, accidentée par une succession de collines et de vallées. Elle adopta pour chef-lieu Sichem, l’antique cité des Hivéens, et qui, par sa position entre deux montagnes (Garizim et Ebal) riches en cours d’eau, méritait de devenir la capitale de tout le pays. Mais les branches d’Éphraïm et de Manassé ne se contentèrent pas de cette belle et plantureuse province appelée depuis la Montagne d’Éphraïm ; persuadées que Josué, enfant de la même tribu, n’avait rien à leur refuser, elles revendiquèrent une part plus grande encore[4]. Sous prétexte que leur lot territorial était insuffisant pour leurs nombreuses familles, elles voulurent, indépendamment de la belle et riche plaine qui s’étend, sur un espace de plusieurs lieues, au nord de la montagne d’Éphraïm, obtenir encore la contrée adjacente qui avoisine la haute montagne de Thabor. Mais, contre leur attente, Josué se montra peu traitable. Il leur répondit avec quelque ironie que, puisqu’elles étaient si nombreuses, elles n’avaient qu’à s’emparer du mont Thabor, dans le pays des Phérizéens et des Rephaïm, et à éclaircir la forêt. Voyant que Josué ne prêtait pas la moindre assistance à leurs prétentions égoïstes, ces hommes cessèrent de prendre aucune part aux entreprises communes ; ils pouvaient se contenter de leur lot.

Ce fut comme un signal. En les voyant se désintéresser ainsi de la chose publique, les autres tribus firent comme eux : elles songèrent avant tout à elles-mêmes. Quatre tribus jetèrent leur dévolu sur le nord, quatre sur le sud et l’ouest. Ce que n’avaient pas osé les Joséphides, quatre tribus l’entreprirent résolument : Issachar, Zabulon, Aser et Nephtali. Elles descendirent dans la plaine de Jezréel (Esdrelom), où s’établit une partie d’entre elles, tandis que l’autre poussa plus au nord, dans le haut pays qui s’étend au pied de la montagne. Ces tribus étaient, encore moins que les Joséphides, en mesure de guerroyer contre les habitants de la plaine, parce qu’elles n’auraient pu tenir contre les chariots de guerre qui la parcouraient aisément en tout sens. La tribu d’Issachar s’en tenait aux pâturages qu’elle avait été heureuse de trouver dans cette grande plaine, et ne songeait pas, pour le moment, à posséder des places fortes. Séduite par les charmes du repos et par la fécondité de cette terre, elle semble s’être soumise aux Cananéens de la province, satisfaite d’être tolérée, fût-ce au prix de lourds sacrifices. Sa jumelle, la tribu de Zabulon, moins amoureuse de repos, parait avoir acquis par la force, dans le haut pays au nord du Thabor, des positions solides. Les deux autres tribus, Aser et Nephtali, doivent avoir trouvé plus de difficulté à s’établir de ce côté-là, en effet, la population cananéenne était plus belliqueuse et plus étroitement unie. Là s’élevait une sorte de capitale, Hasor, dont le roi, Jabin, régnait sur plusieurs cantons. Celui-ci appela aux armes les villes alliées, pour écraser les Israélites qui menaçaient de les envahir. Les tribus d’Aser et de Nephtali n’étaient pas capables de leur tenir tète, et elles se hâtèrent, paraît-il, d’invoquer l’assistance de Josué. L’esprit de solidarité était encore assez puissant parmi les tribus pour que Josué les trouvât disposées à venir en aide à leurs frères du nord. Avec les guerriers qu’il réunit, il tomba à l’improviste sur les Cananéens commandés par Jabin, près du lac de Mérom, les battit et les mit en fuite. Ce fut la seconde grande victoire qu’il remporta sur ses ennemis coalisés. Cette bataille permit aux deux tribus de s’établir solidement entre le cours supérieur du Jourdain, à l’est, et la Méditerranée à l’ouest. Aser et Nephtali étaient les tribus les plus reculées vers le nord ; c’étaient comme les gardes avancées de la frontière, la première au couchant, la seconde sur les hauteurs de l’orient. A la même époque, quatre autres tribus conquirent leur place dans le sud, et cela par leurs seuls efforts et sans le concours du reste de la nation. La petite tribu de Benjamin, reçut, vraisemblablement des Joséphides, qui avaient avec elle des liens plus étroits, une zone peu étendue et d’une fertilité médiocre, vers leur frontière méridionale : ce n’était guère que le territoire des Gabaonites, avec quelques annexes à l’est et à l’ouest. Pénétrer plus avant dans le sud était tout aussi malaisé que de s’avancer dans le nord à travers la grande plaine. Au milieu du pays, en effet, demeuraient les Jébuséens, population guerrière et puissante, dont le territoire était défendu par le Sion, forteresse inaccessible, bâtie sur une montagne. Dans la plaine, à l’ouest, du côté de la mer, les habitants avaient des chariots de guerre en fer, que les Israélites, dans ces premiers temps, ne pouvaient affronter. Et pourtant les tribus restantes n’avaient pas d’autre ressource que le sud et l’ouest, pour s’y mettre en quête d’établissements. Parmi ces tribus, celle de Juda (Yehouda) était une des plus nombreuses et des plus puissantes, et celle de Siméon s’appuyait sur elle, comme une tribu vassale sur sa suzeraine.

La tribu de Dan fut de toutes la plus disgraciée ; elle restait, pour ainsi dire, entre ciel et terre. Ses familles paraissent avoir été peu nombreuses. Dan n’avait même pas, comme Siméon, une tribu patronne pour le protéger. II semble avoir marché à la suite de la tribu d’Éphraïm ; mais cette dernière, dont nous connaissons l’égoïsme, ne lui avait laissé qu’un territoire incertain et difficile à conserver, au sud-ouest de son propre canton, ou plutôt, une parcelle du canton de Benjamin. Les Danites devaient s’emparer du bas-fond ou de la plaine de Saron jusqu’à la mer, et s’y établir. Mais les Amorréens les empêchèrent de prendre pied dans cette contrée et les obligèrent de se retirer sur la montagne, où d’autre part les Éphraïmites, et leurs voisins les Benjamites, ne souffraient point d’établissements solides. Dan fut donc longtemps réduit à une vie de campement, et plus tard contraint d’émigrer pour chercher au loin des établissements dans le nord. La conquête de la plus grande partie du pays s’était effectuée si rapidement, qu’elle dut apparaître comme un miracle aux contemporains et à la postérité. A peine un demi-siècle auparavant, les Israélites, apprenant par leurs émissaires que les habitants du pays étaient trop forts pour qu’on pût espérer de les vaincre, avaient reculé éperdus et découragés. Et maintenant ces mêmes peuplades si redoutées étaient à ce point terrifiées par les Israélites, que la plupart abandonnèrent leurs possessions sans résistance, et que, là où elles avaient essayé de se défendre, elles furent abattues. Le peuple se persuada que Dieu même avait marché à la tête des légions israélites, que c’était lui qui avait jeté le désordre dans les rangs de leurs ennemis et les avait dispersés. La poésie condensa dans une belle composition (le psaume XLIV) les détails de cette grande conquête du pays.

Quelque chétive et parcimonieuse qu’on eût fait la part de certaines tribus, telles que Siméon et Dan, elles avaient néanmoins reçu une possession suffisante pour servir de point d’appui à leur existence et de point de départ pour un développement ultérieur. Seule, la tribu de Lévi était restée complètement dépourvue de territoire. La règle instituée par Moïse avait été fidèlement observée. Les Lévites, tribu de prêtres nés, ne devaient pas être absorbés par l’agriculture, ni se préoccuper d’un patrimoine à arrondir, ni, comme les prêtres d’Égypte, enlever les terres au peuple sous couleur d’intérêts religieux ; ils ne devaient point, enfin, former une caste opulente, mais demeurer pauvres et se contenter de ce que les propriétaires de champs et de bétail leur accorderaient. Le sanctuaire et la Loi devaient être leur unique objectif.

Ghilgal, siège de l’arche et centre de ralliement, ne pouvait garder à jamais cette prérogative : il était situé dans une région peu fertile et en dehors de toute relation. Aussi, dès que la situation se fut consolidée et que les troupes d’au delà du Jourdain furent licenciées, dut-on se mettre en quête d’un singe plus convenable pour le sanctuaire. Il allait de soi, étant donnée la situation générale, que c’était dans la tribu d’Éphraïm qu’il fallait le chercher. Silo fut choisi à cet effet ; c’est là qu’on transporta l’arche d’alliance et qu’on érigea un autel. Là était le rendez-vous, sinon de toutes les tribus, au moins des tribus centrales, Éphraïm, Manassé et Benjamin. Le grand prêtre descendant d’Aaron, Phinéas, et ses successeurs, fixèrent leur résidence à Silo. Beaucoup de Lévites, selon toute apparence, y séjournèrent également, tandis que d’autres vivaient dispersés dans les villes des autres tribus et menaient, en somme, une existence vagabonde.

Par suite de l’immigration des Israélites, le pays de Canaan changea désormais, non seulement d’appellation, mais de caractère. II devint un sol sacré, l’héritage du Seigneur. Il devait concourir, en quelque sorte, à l’accomplissement de la sainte mission imposée au peuple. La terre étrangère était, en comparaison, une terre profane, où la fidélité au Dieu unique et spirituel et l’accomplissement de sa doctrine étaient choses impossibles. On prêtait à la Terre sainte une sorte de sensibilité, qui la rendait impressionnable à la conduite religieuse ou impie du peuple. Trois crimes notamment, — le meurtre, l’inceste et l’idolâtrie, — lui étaient intolérables ; c’est pour de pareils méfaits que le pays avait rejeté, avait vomi ses premiers habitants, et qu’il rejetterait, le cas échéant, le peuple israélite. C’était, aux yeux de ses nouveaux habitants, un sol d’une nature particulière et qui ne se pouvait comparer à aucun autre.

De fait, le pays d’Israël, — comme on l’a nommé depuis cette époque, — offre des particularités étonnantes et comme on n’en voit dans nul autre pays au monde. Sur un espace exigu d’environ trente milles géographiques de longueur sur environ douze de largeur (en y comprenant la région au delà du Jourdain), sont entassés des contrastes qui lui donnent un caractère merveilleux. Les pics éternellement neigeux du Liban et de l’Hermon, au nord, dominent une succession de sommets et de vallées jusqu’aux sables du midi, où toute végétation est brûlée par l’ardeur du soleil africain. Là croissent et prospèrent cite à côte des espaces partout ailleurs antipathiques : le svelte palmier, qui n’aime que les hautes températures, et le chêne, qui ne peut les souffrir. Si la chaleur du midi fait bouillir le sang et porte l’homme aux passions violentes, le vent qui souffle des glaciers du nord vient le rafraîchir, le disposer au calme et à la réflexion. Le pays est baigné par une double bordure d’eau : ici la Méditerranée, qui ouvre, le long de sa côte, des ports aux vaisseaux ; là un long fleuve, le Jourdain, qui, sorti de la hauteur de l’Hermon, court presque en ligne droite du nord au sud et a ses deux points extrêmes nettement marqués par deux grands lacs intérieurs. Au nord, il coule à travers le lac de la Harpe (Kinnéreth) ou de Tibériade ; au sud, il perd ses eaux dans le miraculeux lac du Sel. Ces deux lacs, eux aussi, forment un contraste. Celui de la Harpe est un lac d’eau douce, où frétillent des poissons d’espaces variées, aux bords duquel croissent à foison le palmier, le figuier, la vigne et autres arbres fruitiers. Par suite de la chaude température, les fruits mûrissent dans son voisinage un mois plus tôt que sur les hauteurs. Le lac du Sel (Arabah) a une influence toute contraire et s’appelle à juste titre mer Morte, car nul animal vertébré ne peut vivre dans ses eaux. Le sel qu’il renferme en abondance, mêlé à la magnésie et aux masses d’asphalte, est mortel à tout ce qui respire. L’air même y est imprégné de sel, et tout le sol environnant, rempli de salines, n’est qu’un affreux désert. L’ovale de montagnes qui entoure la mer Morte, et dont les parois s’élèvent, par places, de plus de 1.300 pieds au-dessus, du niveau de l’eau, est aride, sans végétation, et imprime à toute cette région un aspect sinistre. Sur ces mêmes bords, néanmoins, entre l’eau du lac et les flancs des montagnes, se trouvent des oasis qui ne le cèdent pas en fertilité aux plus délicieux coins de terre, et où se développent les précieuses plantes balsamiques. Telle est l’oasis d’Engadi, vers le milieu du bord occidental. Telle, et peut-être plus favorisée encore, l’oasis qu’on voit à l’angle sud-est de la mer Morte, où était la ville de Soar, célèbre par ses bois de palmiers, qui lui avaient valu le nom de Thamara. Là aussi fleurissait autrefois le baumier. À une lieue et demie au nord-est de la mer Morte, près de la ville de Béthaman, se récoltait le célèbre baume de Galaad. Et au bord de cette même mer, sur un espace de plusieurs lieues, s’étendent des marais salants qui répandent au loin des exhalaisons dangereuses. Mais les deux lacs, celui du Sel et celui de la Harpe, ont cela de commun que l’un et l’autre possèdent sur leurs bords des sources thermales sulfureuses, efficaces pour la guérison de certaines maladies : Callirhoé à l’est de la mer Morte, Ammaüs, près du lac de Kinnéreth.

Le pays d’Israël est, avant tout, un pays de montagnes, et ses montagnes sont une grande bénédiction pour lui. Deux longues chaînes majestueuses, séparées par une vallée profonde, s’élèvent au nord comme deux fiers colosses à la tête chenue : le Liban, dont le plus haut sommet pénètre à plus de dix mille pieds dans la région des neiges, et Antiliban ou Hermon, dont le plus haut sommet atteint neuf mille trois cents pieds. Le Liban n’a jamais fait partie du pays d’Israël, il a toujours appartenu aux Phéniciens, aux Araméens et à leurs successeurs. Mais ses fameuses forêts de cèdres ont été exploitées par les Israélites, et la majesté de ses cimes, la senteur de ses arbres, l’ont été plus encore par les poètes de ce peuple. Plus voisin d’eux était le mont Hermon et son sommet brillant de neige, que l’on contemple avec admiration à plus de vingt milles de distance, quand la vue n’en est pas masquée par d’autres montagnes. La limite méridionale du pays d’Israël finissait au pied de sa pente abrupte.

Les montagnes d’Israël, au nord, formaient les contreforts des deux chaînes. Ces hauteurs s’abaissent successivement jusqu’à la grande et fertile plaine de Jezréel. Cette plaine, qui a l’aspect d’un triangle irrégulier, et que bornent à ses deux extrémités les montagnes de Carmel et de Gelboé, partage le pays en deux moitiés inégales : la plus petite au nord (ultérieurement appelée Galilée), la plus grande au sud. De ce dernier côté, le terrain s’élève de nouveau, formant plusieurs éminences qui atteignent plus de deux mille pieds et qu’on nommait les Monts d’Éphraïm. De Jérusalem à Hébron, tirant au sud, le sol recommence à s’élever et forme des hauteurs de trois mille pieds, dites les Monts de Juda, puis il s’abaisse insensiblement, si bien que Bersabée, l’ancienne ville frontière, n’est plus qu’à une altitude de sept cents pieds. Les monts d’Éphraïm, comme ceux de Juda, s’inclinent de l’est à l’ouest, où se développe, entre leurs versants et la mer, la plaine appelée Saron et aussi la Basse-Terre (Schepkêlah). La chaîne décroît à l’est, dans la direction du Jourdain. Plusieurs mamelons des deux chaises d’Éphraïm et de Juda eurent une notoriété particulière ; telles furent les deux montagnes près de Sichem, celles de Garizim, montagne de la bénédiction, et d’Ébal, montagne de la malédiction ; Béthel, à l’est, et Mitspé, à quelques heures de la future capitale ; enfin la montagne de Sion (2.610 pieds) et celle des Oliviers (2.720 pieds).

Cette configuration particulière du pays lui donne une bigarrure dont les effets ne se montrent pas seulement dans les productions de la terre, mais se sont accusés aussi dans le caractère des habitants. Du nord au sud, le pays est partagé en trois zones. La vaste zone montagneuse règne au centre, celle de la Basse-Terre à l’ouest jusqu’à la mer, et celle des plaines à l’est jusqu’au Jourdain. Le climat de la Basse-Terre est tempéré ; celui de la montagne, âpre dans la saison des pluies et tempéré dans la saison chaude ; celui de la plaine du Jourdain, brillant la plus grande partie de l’année.

Des rivières proprement dites, coulant toute l’année sans interruption, la Palestine n’en a point ou n’en a qu’une seule, le Jourdain ; encore n’est-il pas navigable. Il ne fertilise que les plaines basses de ses deux rives, surtout la plaine orientale, au printemps, lorsque l’Hermon, par la fonte des neiges, vient grossir ses eaux. Les autres cours d’eau du pays, étant à sec dans les grandes chaleurs, ne sont point, à proprement parler, des rivières. Ces torrents n’en sont pas moins une source de fécondité pour les pays qu’ils arrosent, et c’est sur leurs bords que se trouvent les terres arables. Un autre élément de fertilité, ce sont les petites sources qui naissent des montagnes, et qui sont trop faibles pour former des rivières. Les régions privées de sources pourvoient à leur boisson au moyen de la pluie, qu’on recueille dans des citernes creusées dans le roc. Grâce à la configuration de son sol, aux eaux abondantes que lui versent le Liban, l’Antiliban et leurs contreforts, aux sources qui le sillonnent et à la pluie qu’il reçoit largement deux fois l’année, le pays possède, presque partout, une riche végétation. Il était, il est encore en partie, partout où agit la main de l’homme, un pays où coulent le lait et le miel, un beau pays de sources et de ruisseaux, de lacs, de vallées et de montagnes, un pays de froment, d’orge, de vignes, de ligues, de grenades, où l’olive donne son huile et la datte son jus ; où l’homme n’a que faire d’entasser des provisions pour se mettre à l’abri du besoin ; pays où rien ne manque, dont les pierres sont du fer et dont les montagnes fournissent de l’airain. Les plaines surtout sont d’une incroyable fécondité et rendent au labeur de l’homme deux moissons dans l’année. Mais au nord de la plaine de Jezréel, le sol n’est pas moins productif ; il portait autrefois un si grand nombre d’oliviers, qu’on a pu en dire : On y baigne son pied dans l’huile. Au sud de cette grande plaine, la région du milieu, partage d’Éphraïm et de Manassé, récompensait par d’amples récoltes le travail de ses possesseurs. Des sources, jaillissant partout de la roche, se rejoignent et deviennent assez puissantes pour faire mouvoir des moulins, tout en fertilisant la terre. Le canton des enfants de Joseph était particulièrement béni de Dieu

Des bénédictions du ciel, en haut,
Et de celles de la terre, dans la profondeur ;
Des fruits que mûrit le soleil,
Et de ceux que développe l’action de la lune.

De riants jardins et des vignes aux grappes rebondies couvraient jadis le flanc des montagnes, couronnées de forêts ombreuses, notamment de térébinthes, de chênes et d’ifs, qui, à leur tour, entretenaient la fertilité dans les vallées. Sur certains points se dressaient des palmiers à la tige élancée, qui prodiguaient des fruits exquis et souvent versaient leur suc sur le sol. La fertilité diminue seulement vers le sud, où règnent surtout des collines calcaires et nues, et où les bas-fonds deviennent rares. Là encore, cependant, les troupeaux trouvaient des pâturages ; mais dans l’extrême sud, au midi d’Hébron, la campagne n’offre qu’un aspect triste et sauvage.

Grâce à ses montagnes et aux courants d’air pur qui affluent sans cesse des hauteurs et de la mer, le climat du pays est sain et la population robuste. On n’y voit point de ces marais putrides qui empoisonnent l’atmosphère. Les maladies sont rares, si elles ne sont amenées par quelque lésion extérieure ; rares également les épidémies, qui aujourd’hui encore n’y sévissent qu’importées du dehors.

Mais ce pays était encore plus nourrissant et plus vivifiant pour l’âme. Il est bien petit sans doute, comparé aux vastes régions de l’ancien monde. De certains points, de certains sommets au milieu du pays, le regard peut embrasser à la fois la frontière de l’orient et celle du couchant ; les flots de la Méditerranée d’un côté, de l’autre la nappe de la mer Morte, le Jourdain et les monts de Galaad. Du haut de l’Hermon, la perspective est encore plus étendue. Mais combien cette perspective élève l’âme ! De bien des points, l’œil peut contempler les aspects les plus ravissants, les plus sublimes. L’atmosphère est, presque toute l’année, si pure et si transparente, qu’elle agit en quelque sorte à la façon d’une puissante lunette, supprime, la distance entre l’œil et le paysage et rapproche du spectateur les points les plus éloignés. Dans ce pays, le doigt de Dieu est visible partout pour une âme sensible et pensante : le Thabor et l’Hermon célèbrent le nom du Seigneur ! La croupe ondulée des montagnes ou leur cime gracieuse n’écrasent pas l’imagination comme ces colosses énormes qui se dressent jusqu’au ciel, ne l’oppressent pas par ces précipices sauvages, par ces crevasses fantastiques qui épouvantent le regard ; mais elles la transportent doucement au-dessus de la matière infime et lui donnent la sensation bienfaisante d’un idéal aimable, suave, pénétrant. Qu’un germe de poésie couve dans l’âme de l’observateur, ce germe s’éveillera et se développera bientôt à l’aspect de cette nature si riche et si variée. Et de fait, la vraie, la chaude et profonde poésie de la nature, c’est là seulement qu’elle a pris naissance.

Dans ces lieux où, de chaque sommet, le regard peut errer librement au loin et embrasser de toute part un immense horizon, l’âme a conçu sans effort la haute pensée de l’infini, qui ailleurs n’y pouvait entrer que d’une façon artificielle. Sur un pareil théâtre, des âmes vierges se familiarisaient aisément avec l’idée de la grandeur et de la majesté divine. Dès l’aurore de ses destinées, le peuple d’Israël avait reconnu le doigt de Dieu. Ce doigt puissant, il le voyait encore dans l’éternel balancement d’une mer sans limites, dans le retour et la disparition périodiques des nuées fécondantes, dans la rosée distillant des montagnes sur les vallées, dans toutes ces merveilles journalières qu’un horizon borné dérobe à la vue, mais que les grands espaces lui révèlent.

Celui qui a sculpté les montagnes et créé le vent,
Qui fait succéder l’obscurité au jour,
Qui domine les hauteurs de la terre,
Est aussi le Dieu qui protège Israël.

Cette pensée, si tardivement reconnue et cependant si fortifiante pour l’homme, que le même Esprit tout-puissant qui règne sur la nature gouverne aussi l’histoire, que l’Auteur des lois inflexibles de l’univers est le même qui préside aux variables destinées des peuples, cette pensée est née chez un peuple qui a puisé dans son histoire et dans ses larges horizons l’intuition de l’extraordinaire et du merveilleux.

Sans doute, l’autre rive du Jourdain, le Galaad, jadis possession des rois Sichon et Og, depuis échu à deux tribus et demie, offrait, lui aussi, de saisissants spectacles ; de ses hauteurs aussi, l’œil peut embrasser de vastes étendues. Mais on n’y contemple point la mer houleuse et mugissante, à peine un mince ruban de son azur. La poésie ne trouvait pas là le même excitant que dans la région opposée. Le Galaad n’a pas, que l’on sache, produit de poètes, et en fait de prophètes il n’en connut qu’un seul, âpre et sauvage comme ses solitudes et les gorges de ses montagnes. Le Jourdain n’était pas seulement une limite naturelle, c’était aussi une frontière morale. La Palestine citérieure avait d’ailleurs un autre avantage encore sur le Galaad : c’est que là, dès la conquête, les tribus avaient trouvé des places fortes et des cités organisées, base première de la société civile; le Galaad, au contraire, avait peu de villes, encore étaient-elles éparpillées.

Cependant le pays d’Israël était loin d’être entièrement conquis et partagé entre les tribus; des portions entières- étaient encore au pouvoir des indigènes. On ne saurait décider jusqu’à quel point Josué lui-même fut responsable de cet état de choses, qui laissait la conquête inachevée. Sa vieillesse ne resta pas aussi verte que l’avait été celle de son maître Moise, et sa main défaillante semble avoir laissé échapper la verge du commandement. Mais ce fut certainement la tribu d’Éphraïm et, à sa suite, celle de Manassé qui enrayèrent l’élan guerrier de la nation. Voyant ces tribus, en possession des meilleures provinces, se reposer sur leurs lauriers, le reste du peuple, lui aussi, ne songea plus qu’à la possession et au repos, et remit l’épée au fourreau. La première fougue de la conquête une fois passée, on ne voit plus qu’aucune entreprise collective se soit organisée. Chaque tribu et chaque fraction de tribu n’ont plus à compter que sur elles-mêmes. Ainsi isolées, ce n’est plus chose facile pour elles de s’arrondir aux dépens des anciens possesseurs.

Toute la côte notamment, cette Basse-Terre mi-partie fertile et sablonneuse qui s’étend depuis Gaza ou le fleuve d’Égypte (Rhinocolura) jusqu’à Acco, resta indépendante. Ni ce littoral ai la côte qui s’étend plus au nord, d’Acco à Tyr et à Sidon, et qui formait proprement la Phénicie, ne furent jamais, même plus tard, annexés au pays d’Israël. La cime septentrionale resta aux Phéniciens, celle du midi aux Philistins. Entièrement isolées des autres tribus, celles de Juda et de Siméon vivaient, plus qu’elles encore, entremêlées à des populations étrangères, adonnées tour à tour à la vie pastorale et au brigandage. Comme nous l’avons déjà remarqué, les Jébuséens formaient comme un mur de séparation entre ces tribus méridionales et celles du nord.

Si Josué, dans ses vieux jours, eut la joie de voir accomplie la promesse de Dieu aux patriarches, cette joie ne fut pas sans mélange. Chose trop fréquente dans la vie des peuples comme dans celle des individus, la réalité n’avait guère répondu aux rêves de l’espérance. Le pays appartenait bien aux enfants d’Israël ; mais il ne leur appartenait que pour moitié, et cette moitié, pour peu que la population indigène se fût vigoureusement unie, pouvait leur être reprise, et, repoussés à leur tour, ils auraient de nouveau erré sans asile. La conscience de son œuvre inachevée dut remplir de souci les derniers moments de Josué ; souci d’autant plus fondé qu’il ne voyait aucun chef capable de parachever sa tâche, aucun du moins à qui les tribus, surtout l’ambitieux Éphraïm, eussent consenti à se soumettre. Sa mort laissait le peuple orphelin, et ce peuple, qui pis est, n’avait même pas le sentiment de son abandon. Il ne pleura pas son second guide, mort, autant qu’il avait pleuré le premier. Josué ne légua qu’une seule chose à son peuple : l’espoir et la perspective de posséder un jour le pays tout entier, sans partage. Quand les peuples s’y attachent avec ténacité, leurs espérances finissent par s’accomplir. Mais il y avait encore bien des luttes à soutenir avant que cet idéal d’une possession exclusive pût devenir une réalité !

En effet, les Israélites, dès l’origine, eurent affaire à bien des ennemis. Si les peuples voisins ignoraient que la doctrine nouvelle, dont Israël était dépositaire, ne visait à rien moins qu’à renverser leurs dieux, à briser leurs autels et leurs obélisques, à abattre leurs bois sacrés, à anéantir tout leur attirail mythologique ; s’ils ne se doutaient pas de l’énorme contraste entre leur caractère et les aspirations des nouveaux venus, ils n’en haïssaient pas moins ces intrus qui, l’épée à la main, s’étaient installés dans la plus grande partie du pays. A l’encontre de cette hostilité ouverte ou sourde, que devaient faire les Israélites ? Ils devaient, ou déclarer à leurs voisins une guerre d’extermination, ou se mettre avec eux sur un pied de bon voisinage. Pousser à la guerre n’était pas possible ; car, depuis la mort de Josué, ils manquaient de direction et d’unité, ils n’avaient ni aptitudes pour la guerre ni envie de guerroyer. Ces conquérants remirent donc peu à peu l’épée au fourreau et cherchèrent à nouer des relations d’amitié avec leurs voisins. Les Cananéens et les Phéniciens n’en demandaient, pour le moment, pas davantage. Leurs visées, en général, étant plus pacifiques que belliqueuses, ils se tenaient pour satisfaits, si les routes des caravanes leur restaient ouvertes pour la liberté de leur commerce international. Seuls, les Iduméens, les Philistins et les Moabites montraient un même empressement à opprimer et à mettre à mal leurs voisins israélites.

Ceux-ci éprouvaient encore un plus grand besoin de repos, un plus vif amour de la paix, lorsqu’ils se rappelaient le pénible voyage du désert. Rien ne leur coûtait pour satisfaire ce besoin, et plus d’une fois, en faveur de l’étranger, ils firent bon marché de l’intérêt de leurs frères. Pour entretenir les relations amicales avec leurs voisins et s’assurer en quelque façon contre l’avenir, ils contractèrent avec eux des mariages, en ce sens que les pères donnaient leurs filles pour épouses à des Cananéens et acceptaient pour leurs fils de jeunes Cananéennes. Ces mariages mixtes devaient surtout se produire chez les tribus des frontières, qui voyaient dans les bons rapports de voisinage une condition essentielle de sécurité.

Or, de ces alliances matrimoniales avec les païens à la tentation de prendre part à leur culte, il n’y avait qu’un pas. Les indigènes avaient déjà des sanctuaires et des lieux de pèlerinage, auxquels se rattachaient des mythes qui souriaient à l’imagination populaire. Les Israélites trouvaient, sur leur propre territoire, mainte colline élevée, mainte vallée gracieuse, déjà revêtues d’un caractère sacré. Le peuple des campagnes, qui ne savait pas assez distinguer les fictions païennes de la vérité israélite, et qui nourrissait encore le souvenir des aberrations de l’Égypte, n’éprouvait pas trop de répugnance à s’asseoir aux repas sacrés des idolâtres. Cette participation aux rites étrangers gagna peu à peu du terrain, d’autant plus que les Phéniciens imposaient aux Israélites par leur supériorité artistique et leurs capacités. D’ailleurs, le culte des peuples voisins ne flattait que trop les sens ; il devait plaire à ces natures encore jeunes, plus que le culte israélite, qui n’avait pas encore de formes arrêtées. A cette époque et plus tard encore, le sacrifice était l’expression par excellence du culte religieux et des rapports de l’homme avec la Divinité. Celui-là donc qui en éprouvait le besoin était obligé d’élever un autel à son usage ou d’adopter un sanctuaire déjà établi. Et la doctrine du Sinaï n’avait encore aucun représentant ni interprète pour enseigner aux hommes une autre manière d’honorer Dieu. Les Lévites, obligés de vivre et d’enseigner parmi toutes les tribus, n’avaient pas de domiciles fixes dans les villes, et, privés de propriétés foncières, étaient pauvres et peu considérés. L’habitude, l’esprit d’imitation, la séduction des sens, tout entraînait les Israélites vers le culte idolâtre des peuples voisins, tandis qu’un culte plus épuré, conforme à l’esprit de la lui sinaïque, n’avait guère pour eux ni attrait ni prestige.

Rien d’étonnant donc si les hauts lieux, dans le pays d’Israël, se couvrirent d’autels et si on y éleva des monolithes (matséboth)... A la vérité, les vieux souvenirs des miracles accomplis vivaient encore et formaient entre les tribus comme un lien invisible, en dépit de leur isolement et de leur accession à l’idolâtrie. Ces souvenirs, le père les transmettait à son fils et celui-ci au sien. Aux époques de détresse, des individus ou des tribus entières les caressaient avec ardeur : Où sont ces miracles de Dieu que nous ont contés nos pères ; ces prodiges qu’il opéra en nous amenant de l’Égypte dans ce pays-ci ? La scène du Sinaï enflammé restait toujours vivace chez ceux qui n’avaient pas suivi la stupide multitude. Les avertissements, d’ailleurs, ne leur manquaient point : des voir graves rappelaient à Israël cet heureux passé et censuraient sévèrement son existence idolâtre. Selon toute apparence, c’étaient des Lévites — ces gardiens de la Loi et des Tables d’alliance, ces serviteurs du sanctuaire de Silo — qui, de temps à autre, surtout aux heures sombres, au sein des assemblées populaires, tonnaient contre ces désordres. Mais, lors même qu’un de ces orateurs réussissait à secouer l’âme de la foule, cette émotion n’était pas durable. La propension à frayer avec les voisins et à imiter leurs mœurs était trop puissante pour qu’on en pût aisément triompher.

Ainsi un mal en avait engendré un autre. L’égoïsme des Éphraïmites avait forcé les autres tribus, elles aussi, à ne penser qu’à elles-mêmes, et le faisceau national s’était relâché. En présence de cet individualisme, l’existence d’un chef unique n’était pu possible. Aucune tribu ne pouvant, en cas de besoin, compter sur l’assistance de ses sœurs, toutes se trouvaient réduites à se mettre sur un bon pied avec les peuplades voisines, à s’allier avec elles par des mariages, à s’associer à leurs coutumes idolâtres, à assimiler leurs mœurs et leur immoralité. La défection intérieure était une conséquence de la dislocation extérieure. Mais, en dépit de ces sacrifices et de cette complaisante abnégation, on ne pouvait obtenir ni une pleine sécurité ni une suffisante indépendance.

Ces voisins haineux, aussitôt qu’ils se jugèrent assez forts, firent constamment sentir aux Israélites qu’ils ne voyaient en eux que des intrus, dont l’anéantissement, ou du moins l’humiliation, était le plus cher de leurs désirs. Josué mort, de tristes jours ne tardèrent pas à luire. L’une après l’autre, les tribus furent attaquées, maltraitées, comprimées jusqu’à la servitude. A la vérité, dans les périls extrêmes, des hommes pleins de zèle et de courage s’avançaient sur la brèche et se signalaient par des traits héroïques. Ces héros, ces sauveurs du peuple, — les juges (schofetim), comme on les appelle d’ordinaire, — pouvaient bien, aux heures de crise, rassembler quelques tribus pour une action commune ; mais ils étaient impuissants à réunir le peuple entier sous leur main, même à retenir en un faisceau les tribus qu’ils avaient momentanément groupées, bref, à fonder un ordre durable. Encore moins ces sauveurs improvisés, ces chefs temporaires, étaient-ils capables de conjurer le fléau de l’idolâtrie et de l’immoralité, de susciter des partisans à la saine doctrine nationale, étant eux-mêmes imbus des erreurs dominantes et n’ayant que de vagues notions de la doctrine du Sinaï. Ils ne pouvaient pas, ces douze ou treize héros de la judicature, écarter définitivement des frontières du pays ses malveillants voisins, ni créer à l’intérieur une organisation durable. Même les plus marquants d’entre eux, Barak et la prophétesse Débora avec leur inspiration, Gédéon et Jephté avec leur valeur martiale, n’étaient pas assez forts pour créer ou restaurer l’unité nationale. L’importance de leur rôle, tout de circonstance, s’effaçait dès qu’ils avaient repoussé les ennemis, conjuré le péril, procuré une certaine sécurité à leurs concitoyens. D’autorité, ils n’en avaient point, même sur les tribus qu’ils avaient sauvées par leur courage. Les exploits de Samson n’empêchèrent pas les Philistins de considérer les tribus de leur territoire comme leurs sujettes ou mieux comme leurs esclaves, et de les traiter en conséquence ; et pareillement les victoires de Jephté sur les Ammonites ne les affaiblirent pas au point de les taire renoncer à leurs revendications contre les deux tribus et demie de la rive orientale.

Mais ce fut cet excès même de faiblesse qui, une fois constaté, amena graduellement la guérison et le retour des forces. Certains chefs de tribus durent enfin se convaincre que ces avances faites aux peuples voisins et cet empressement à les imiter, loin de profiter aux Israélites, les avaient annulés de plus en plus. Le souvenir du Dieu de leurs pères doit s’être réveillé dans les cœurs et avoir secoué les consciences. Avec ce souvenir s’éveilla la pensée du sanctuaire, de la tente sacrée dédiée à ce même Dieu dans Silo, et le besoin de la visiter. Aussi, vers la fin de l’époque des juges, Silo devint-il, plus qu’auparavant, un lieu de réunion. Là se trouvaient des lévites, gardiens encore fidèles de la doctrine mosaÏque, et ceux-là peuvent avoir fait sentir au peuple, dans les assemblées provoquées par les crises publiques, que ces crises avaient pour cause la détection envers le Dieu d’Israël et le culte rendu à Baal.

Or, en ces temps calamiteux vivait à Silo un prêtre, digne descendant d’Aaron et de Phinéas, le premier Aaronide de cette période dont le nom ait passé à la postérité. On le nomme simplement Héli, et on nous le montre comme un vénérable et doux vieillard, à la parole bienveillante, incapable d’adresser à personne, même à ses fils indignes, une réprimande sévère. Un tel personnage devait déjà, par la gravité de son caractère et la sainteté de sa vie, exercer une salutaire influence et gagner de chaudes sympathies à la doctrine dont il était le représentant. Et lorsque des membres désolés des tribus d’Éphraïm et de Benjamin venaient à Silo, de plus en plus nombreux, exhaler leurs plaintes les uns contre les Philistins, les autres contre les Ammonites, c’était pour Héli une occasion incessante de leur parler du secourable Dieu d’Israël et de les détourner énergiquement du culte des faux dieux. Par là, il éveillait dans leurs esprits des sentiments plus nobles ; plusieurs, parmi les anciens des tribus, furent ainsi amenés à quitter Baal pour revenir au Dieu des ancêtres, et le reste de la tribu suivait généralement cet exemple.

Héli ne paraît pas avoir été belliqueux, et tout indique, au contraire, que ce fut un juge pacifique. Les prêtres et les Lévites d’Israël n’étaient pas habitués à manier l’épée et la lance. Cela n’empêche pas Héli d’être compté parmi les juges et libérateurs d’Israël. Lorsque des troupes israélites venaient lui demander inspiration et conseil, il les encourageait, au nom du Dieu de leurs pères, à opposer une résistance énergique aux fréquentes incursions de l’ennemi : son rôle actif ne paraît pas avoir été au delà.

Peut-être en Israël, comme ailleurs, la période de la judicature ou des temps héroïques eût été suivie d’une période de gouvernement sacerdotal, si les descendants d’Héli eussent hérité de sa considération. Mais il n’en fut pas ainsi; ses deux fils, Hophni et Phinéas, ne marchèrent pas sur ses traces. Et lorsqu’un beau jour le peuple et lui-même furent frappés d’un grand malheur, on y vit une punition du ciel, irrité de la conduite des fils d’Héli et de la faiblesse d’un père trop indulgent. Voici le fait.

Les Philistins, toujours plus forts que les tribus de leur voisinage, faisaient de continuelles incursions dans le pays et le mettaient au pillage. Les Israélites des tribus le plus directement exposées avaient déjà acquis une certaine expérience militaire, si bien qu’au lieu d’opposer à l’ennemi des masses désordonnées, ils s’avançaient régulièrement en ordre de bataille. Mais les Philistins, grâce à leurs chariots de fer, étaient supérieurs aux Israélites. Sur le conseil des Anciens, on alla chercher à Silo l’arche d’alliance, dont la présence seule, supposait-on, serait déjà un gage de victoire. La seconde rencontre n’en eut pas moins une issue malheureuse. La troupe israélite fut mise en déroute, l’arche d’alliance capturée par les Philistins, et les fils d’Héli, qui l’accompagnaient, perdirent la vie. Les Philistins se mirent à la poursuite des fuyards et semèrent la terreur dans tous les alentours. Tandis que le peuple de Silo et le grand prêtre attendaient impatiemment des nouvelles favorables, arrive un messager effaré, hors d’haleine, apportant ce terrible message : Les Israélites ont lâché pied devant les Philistins, tes deux fils sont morts, l’arche sainte est prisonnière de l’ennemi ! Cette dernière nouvelle épouvanta le vieillard plus encore que la mort de ses fils : il tomba raide mort de son siège, au seuil même du sanctuaire.

De fait, tout honneur était perdu en ce moment pour Israël. L’incursion passagère et le pillage ne suffisaient plus aux Philistins victorieux : ils s’avancèrent à travers le pays dans toute sa largeur, jusqu’à Silo, et avec la ville[5] ils détruisirent aussi le tabernacle, ce témoin qui rappelait encore l’heureux temps de Moïse. Longtemps après, un poète décrivait, d’un cœur encore oppressé, cette lamentable époque :

Le Seigneur a délaissé le temple de Silo,
La tente où il résidait parmi les hommes;
Il a livré sa gloire (l’arche d’alliance) à la captivité,
Son honneur aux mains de l’ennemi,
Jeté son peuple en proie au glaive.
Courroucé qu’il était contre son héritage.
Le feu a consumé ses adolescents,
Et ses jeunes filles n’ont pu prendre le deuil ;
Ses prêtres sont tombés sous le glaive,
Et ses veuves n’ont point pleuré...

La force et le courage du peuple furent complètement brisés par cette défaite. Les tribus qui jusqu’alors avaient formé comme l’avant-garde d’Israël étaient paralysées. C’est Éphraïm qui — à bon droit, il est vrai —avait le plus souffert. De plus, la perte du sanctuaire, qui avait commencé sous Héli à devenir un centre de ralliement, semble avoir rompu toute relation entre les tribus, notamment avec celles du nord.

En s’emparant de l’arche d’alliance, réputée le palladium des Israélites, et en détruisant le sanctuaire, les Philistins s’imaginaient avoir, par cela même, vaincu le Dieu tutélaire de ce peuple. Ils furent bientôt désabusés à leurs dépens. L’arche ne fut pas plus tôt amenée dans la ville voisine, Asdod, que toutes sortes de plaies vinrent accabler le pays. Consternés, les princes philistins résolurent, d’après le conseil des prêtres et des magiciens, de renvoyer l’arche, avec des offrandes expiatoires, au lieu où ils l’avaient prise. Elle n’était restée que sept mois au pouvoir des Philistins. Sortie de leur territoire, elle trouva un abri dans la ville forestière (Kiryat-Yearim), sur une colline, où elle resta sous la garde des Lévites qui y résidaient. Mais elle fit si peu faute au peuple, qu’il s’écoula plusieurs dizaines d’années avant qu’on se ressouvint d’elle. Si par leur contenu, ni par leur haute antiquité, les tables de la Loi n’avaient grande valeur aux yeux d’une population dégénérée. Toutefois, les malheurs mêmes du sanctuaire de Silo, son abandon et sa ruine, avaient provoqué dans les esprits une réaction salutaire. Ceux qui avaient conservé un peu de sens moral durent reconnaître, après tout, que le désarroi religieux et politique de la nation avait causé tous ses maux. Les Lévites qui avaient échappé au désastre de Silo et s’étaient disséminés sur différents points, ne pouvaient guère manquer de réveiller dans les consciences le respect de l’antique doctrine. Peut-être aussi le retour de l’arche avait-il exercé une influence directe sur les âmes et fait naître l’espérance d’un avenir meilleur. L’élan qui portait le peuple vers le Dieu d’Israël s’étendait de proche en proche. Il ne manquait plus qu’un homme sérieux, plein de résolution et de zèle, capable de montrer le bon chemin au peuple aveuglé, pour relever ces esprits affaissés par un long deuil. Et l’homme surgit à point nommé, qui devais donner une face nouvelle à l’histoire israélite.

Cet homme providentiel fut Samuel, fils d’Elkana ; ce fut lui qui reforma le faisceau, depuis longtemps désagrégé, de la communion israélite, qui en prévint la décomposition et la ruine. Sa grandeur ressort déjà de ce fait, qu’on le classe au second rang après Moïse, non seulement dans l’ordre chronologique, mais encore eu égard à l’autorité prophétique. Samuel fut une imposante personnalité, un fier et ferme caractère, sévère à lui-même comme aux autres. Vivant au milieu du peuple, en contact incessant avec lui, il surpassa ses contemporains par la religiosité profonde, par l’élévation de la pensée, par l’abnégation. Mais, plus encore que ces qualités, sa grandeur prophétique le mettait hors de pair. Son œil intérieur savait percer les voiles dont s’enveloppe l’avenir : ce qu’il avait ainsi vu, il l’annonçait, et ce qu’il annonçait se réalisait toujours. Samuel descendait d’une des familles lévitiques les plus considérées. Sa mère Hanna (Anne), dont la prière silencieuse et fervente mérita de servir de modèle à la postérité, semble lui avoir transmis une profonde tendresse de cœur. De bonne heure il fut placé par elle sous la direction d’Héli, et fit office de Lévite dans le sanctuaire de Silo. Il en ouvrait les portes chaque jour, aidait aux cérémonies des sacrifices, et restait, même la nuit, dans l’enceinte du tabernacle. Jeune encore, la faculté prophétique s’éveilla en lui, sans qu’il en eut conscience. Un jour, au plus fort du sommeil, il crut entendre de l’intérieur du sanctuaire, où était encore l’arche, une voix l’appeler par son nom. Ce fut sa première vision prophétique. Peu après s’accomplit cette série de malheurs, la défaite de l’armée israélite par les Philistins, la prise de l’arche, la mort d’Héli et de ses deux fils, la destruction de Silo. Arrêté dans son service par ce dernier événement, il revint à Rama dans la maison paternelle, sans aucun doute avec une profonde douleur.

Dans le monde lévitique, où il avait grandi, régnait la ferme conviction que les revers d’Israël étaient la conséquence de la désertion de son Dieu. Plus de tabernacle, cela revenait à dire que Dieu avait abandonné son peuple. Toutefois, Samuel semble avoir insensiblement pris son parti d’une situation irrémédiable et être arrivé à un autre ordre d’idées. Plus de sanctuaire ! Plus de sacrifices[6] ! Le sacrifice est-il donc si indispensable à une pure adoration de Dieu, à une conduite sainte et religieuse ? Cette pensée mûrit dans son intelligence, et il la proclama plus tard en temps et lieu : à savoir, que les sacrifices n’ont qu’une valeur secondaire, et que ce n’est pas la graisse des béliers qui procure la bienveillance divine. En quoi donc doit consister l’adoration de Dieu ? Dans la stricte obéissance à ce que Dieu commande. Mais cette volonté de Dieu, quelle est-elle ? Pendant son séjour à Silo, Samuel ne s’était pas initié seulement au contenu des tables de pierre conservées dans l’arche, mais encore à celui du livre de la Loi légué par Moise. Sa pensée s’était nourrie de ce livre. Dans ces saintes archives étaient recommandés, comme préceptes divins, le droit et la justice, la charité, l’égalité de tous sans distinction de classes ni privilège de castes ; rien des sacrifices, ou du moins peu de chose. Samuel, de beaucoup plus rapproché du berceau d’Israël et de sa doctrine que les derniers prophètes, était convaincu comme eux que Dieu n’avait pas simplement affranchi les Israélites pour qu’ils sacrifiassent à lui seul et à nul autre, mais pour qu’ils fissent de ses lois une vérité. Le contenu de ces archives, ou la LOI, c’était la volonté de Dieu, volonté à laquelle les Israélites devaient docilement se soumettre. Cette loi devint une vivante réalité dans la conscience de Samuel ; il en fut l’organe et l’interprète, il l’inculqua au peuple comme règle de conduite.

Désormais, la mission de Samuel était trouvée : initier le peuple à la sainte doctrine, le corriger des vices et des erreurs idolâtres qu’une habitude invétérée avait transformés en seconde nature. Son principal moyen pour obtenir ce grand résultat fut le puissant verbe du prophète. Samuel était doué d’une éloquence pénétrante. Exalté lui-même par ses visions prophétiques, il les communiquait à ses auditeurs, et il commença sans doute par Rama, sa ville natale. Ces révélations extraordinaires, qui dépassaient le cercle étroit de la vie commune, il paraît les avoir exprimées sous forme de vers, caractérisés par le parallélisme des membres, par l’emploi d’images et de similitudes poétiques...

Quand Samuel revint à la maison paternelle, sa renommée l’y avait devancé : on savait qu’à plusieurs reprises, à Silo, il avait été honoré de révélations prophétiques, et que sa parole s’était toujours accomplie. Bientôt le bruit se répandit aux environs de Rama, puis, de proche en proche, se propagea au loin, qu’un prophète avait surgi en Israël, que cet esprit divin qui avait inspiré Moïse reposait maintenant sur le fils d’Elkana. Dans le long espace de siècles qui sépare ces deux hommes, il n’y a pas eu de prophète, au sens vrai du mot. Cette pensée, que Dieu venait de susciter un second Moïse, enflamma les cœurs de l’espérance de voir luire prochainement de meilleurs jours.

La première préoccupation de Samuel fut de déshabituer son peuple du culte impur de Baal et d’Astarté, et de le guérir de sa crédulité à l’endroit des oracles. Les tendances d’une partie du peuple à s’éloigner des anciens errements et à se rapprocher du Dieu d’Israël vinrent en aide à ses efforts. Ses discours entraînants, où dominait surtout cette idée que les dieux des païens étaient de vains fantômes, incapables de secourir, que c’était folie et crime tout à la fois de consulter des oracles trompeurs et d’ajouter foi aux jongleries des devins, enfin que Dieu n’abandonnerait jamais son peuple, ces discours trouvaient un écho de plus en plus puissant dans le cœur de ceux qui les entendaient ou qui en avaient ouï parler. Samuel n’attendait pas les auditeurs, il les cherchait, il allait au-devant d’eux. Il faisait des tournées dans le pays, organisait des assemblées populaires et révélait à la foule ce que l’esprit de Dieu lui avait inspiré. Et les Israélites, échauffés par le feu de sa parole, s’éveillaient de la torpeur où les avait plongés l’adversité, reprenaient confiance en leur Dieu et en eux-mêmes, et entraient dans la voie de la résipiscence. Ils avaient trouvé l’homme qu’il leur fallait, celui qui, en ces temps calamiteux, pouvait le mieux les guider. Toutefois, Samuel n’était pas isolé, et il n’aurait pu, à lui seul, opérer cette heureuse transformation. Il avait à sa disposition un corps d’auxiliaires sur lesquels il pouvait compter. Les Lévites, d’abord établis à Silo, s’étaient débandés après la destruction de cette ville et du sanctuaire, et avaient en quelque sorte perdu pied. Accoutumés à se grouper autour de l’autel et à servir dans le tabernacle, étrangers à toute autre besogne, que pouvaient-ils essayer dans leur isolement ? Un nouveau centre de culte n’existait pas encore, vers lequel ils pussent se porter. Un certain nombre de Lévites se rallièrent donc autour de Samuel, dont ils avaient apprécié la supériorité à Silo, et il sut les utiliser pour le succès de ses desseins. Petit à petit ils devinrent assez nombreux pour former une compagnie, une communauté lévitique. Ils étaient habiles musiciens, savaient jouer des timbales, de la harpe et du luth. La parole brûlante des prophètes, revêtue d’une forme poétique, a certainement servi de base à la mélodie musicale. Réunies, paroles et musique exerçaient une telle puissance que les auditeurs, saisis d’enthousiasme, tombaient dans l’extase et se sentaient comme transformés. Ces stagiaires de la prophétie, dirigés par Samuel et poussés par l’esprit divin, eurent une part considérable à la révolution morale qui s’opéra chez les Israélites. Une autre circonstance encore contribua à relever ce peuple de son apathie. Pendant toute la durée de la judicature, la tribu de Juda[7] n’avait pris aucune part aux affaires publiques ni aux événements. Confinée dans les pacages et les solitudes de son territoire, elle était, pour les autres tribus, comme si elle n’eût point existé. Les Jébuséens, qui occupaient la région située entre les monts d’Éphraïm et ceux de Juda, isolaient cette dernière tribu de ses sœurs du nord. Ce sont seulement les entreprises réitérées des Philistins sur le territoire israélite qui semblent avoir secoué cette tribu et l’avoir fait sortir de sa retraite. Quelles que soient d’ailleurs les circonstances qui ont amené cette situation, il est certain qu’à l’époque de Samuel la tribu de Juda et sa vassale, celle de Siméon, entrèrent dans l’action commune. Jacob et Israël, séparés l’un de l’autre pendant les longs siècles écoulés depuis leur entrée au pays, sont maintenant réunis, et c’est probablement Samuel qui a provoqué cette jonction. L’entrée de Juda sur la scène y introduit un élément nouveau, plus vigoureux, et en quelque sorte rajeunissant. Dans la province dont elle avait prit possession, la tribu de Juda avait trouvé peu de villes et une civilisation peu développée. La seule ville qui eût un nom était Hébron ; le reste n’était que bourgades pour des pâtres. Les mœurs raffinées et corrompues de la Phénicie restèrent étrangères aux Judaïtes et aux Siméonites ; le culte de Baal et d’Astarté, avec sa dépravation sensuelle et grossière, ne pénétra pas jusqu’à eux. Ils restèrent, en majeure partie, ce qu’ils avaient été à leur entrée dans le pays : de simples pasteurs, jaloux de leur liberté et sachant la défendre, mais peu ambitieux de gloire militaire. C’est dans la Judée que la simplicité patriarcale semble avoir persisté le plus longtemps.

A la vérité, sans l’énergique et imposante personnalité de Samuel, le relèvement politique et religieux n’eût guère pu s’accomplir. Le fils d’Elkana, sans être un héros, était néanmoins considéré comme la forte colonne sur laquelle s’appuyaient les deux maisons de Jacob et d’Israël. Secondé par le corps prophétique des Lévites, Samuel soutint son rôle actif durant plusieurs années, avec ardeur et résolution. Le peuple voyait en lui un chef, et il le conduisit en effet à la victoire par la puissance de l’inspiration. Celle qu’il lui fit remporter près du lieu même où, bien des années auparavant, les Philistins avaient écrasé l’armée israélite et capturé l’arche d’alliance, eut des conséquences sérieuses et durables : elle releva le courage des Israélites et abattit celui des Philistins.

Pendant une dizaine d’années environ, le peuple doit avoir goûté de nouveau les charmes de la paix, et Samuel prit à tâche d’empêcher que les avantages nés du malheur ne fussent détruits par la prospérité. Maintenir la cohésion des tribus, qui avait fait leur force, fut sans doute le principal objet de ses efforts. Tous les ans, il convoquait les Anciens du peuple, leur exposait leurs devoirs, leur rappelait les infortunes que le peuple s’était attirées par L’oubli de son Dieu, par la fréquentation des idolâtres, par l’imitation de leurs mœurs, et les mettait en garde contre le danger des rechutes. — Grâce à lui, un élément nouveau entra dans le culte israélite : la louange chantée, le psaume. Samuel lui-même, ancêtre des renommés psalmistes qui s’appelaient les fils de Coré, a, sans aucun doute, composé d’abord des cantiques pour le service divin. Son petit-fils Héman avait, dans la génération suivante, avec Asaph et Yedouthoun, la réputation de poète sacré et d’habile musicien. Ces deux aimables sœurs, qui se complètent si bien en s’unissant, — la poésie et la musique, — furent mises par Samuel au service de la religion ; le culte y gagna de la grandeur et de la solennité, et son action sur les cœurs en devint plus puissante et plus durable.

L’introduction des chœurs lévitiques et du chant des psaumes amoindrit naturellement l’importance des sacrifices. Les prêtres, les fils d’Aaron, furent relégués par Samuel au second plan, et, en quelque façon, laissés dans l’ombre. Un petit-fils d’Héli, Achitoub, s’était enfui lors du désastre de Silo et réfugié à Nob, petite ville voisine de Jérusalem, emportant avec lui ses vêtements de grand prêtre. Bientôt les autres membres de la famille d’Aaron se rendirent également à Nob, qui devint ainsi une ville de prêtres. Mais Samuel n’accorda pas la moindre attention à ce nouveau siège de culte. Sa sollicitude s’était portée exclusivement sur le centre et sur le midi. Sur ses vieux jours, il envoya ses deux fils, Joël et Abia, comme ses substituts, l’un à Bersabée, dans le sud occupé par Juda, l’autre à Béthel, laissant le nord sans représentation. Devenu âgé, il ne pouvait plus déployer l’activité énergique de sa jeunesse et de sa maturité. Ses fils n’étaient pas aimés ; on les accusait d’avilir leurs fonctions en acceptant des présents corrupteurs. Quant à d’autres hommes, vaillants et résolus, Samuel n’en trouvait point dans son entourage. Le prophète ne pouvant plus aussi fréquemment se mettre en rapport avec les Anciens, le faisceau de l’unité nationale se desserra peu à peu. De plus, et précisément à cette époque, les pires ennemis du peuple israélite devinrent particulièrement puissants. Du temps de Samuel, en effet, les Philistins adoptèrent le régime de la royauté, ou bien il leur fut imposé par le gouverneur d’une de leurs cinq villes. Sous ce régime, ils devinrent plus unis et plus forts. L’ambition du nouveau roi de la Philistée visait à de vastes conquêtes. Il paraîtrait même qu’il s’attaqua avec succès aux Phéniciens et qu’il détruisit la ville de Sidon. Les Sidoniens s’enfuirent sur des vaisseaux et bâtirent, sur un rocher qui s’avançait loin dans la mer, une nouvelle ville qu’ils appelèrent Tyr, la ville du Rocher. — La chute de Sidon avait rendu les Philistins maîtres de toute la côte, depuis Gaza jusqu’à Sidon. La tentation de conquérir l’intérieur était donc naturelle, et il leur paraissait facile, avec leur puissance maintenant agrandie, de subjuguer le pays d’Israël tout entier. Ainsi naquirent de nouveau des guerres sanglantes entre eux et les Israélites.

Les Ammonites aussi, établis au delà du Jourdain, et que Jephté avait réduits, relevèrent la tête sous le règne de Nachasch. Ce roi belliqueux fit des incursions dans les cantons de la tribu de Gad et de la demi-tribu de Manassé. Hors d’état de se défendre, elles envoyèrent des délégués à Samuel pour solliciter une vigoureuse assistance, et prononcèrent une parole qui blessa profondément Samuel, mais qui exprimait la pensée de tous. Elles demandèrent qu’un roi fût donné à la communauté d’Israël, qui pût contraindre tous les membres du peuple à une action d’ensemble, qui pût les mener aux combats et remporter des victoires... Un roi en Israël ! Samuel était glacé d’effroi à cette pensée. Quoi ! un peuple entier dépendrait des caprices d’un seul, de son bon plaisir! L’égalité de tous devant Dieu et la loi, l’absolue indépendance de chaque famille sous le patriarche qui la gouverne, étaient tellement passées en habitude et en règle, qu’un changement quelconque dans ce régime avait quelque chose d’incompréhensible et semblait receler toute sorte de malheurs.

Le prophète Samuel, qui mesurait toute la funeste portée de ce vœu, éclata comme un homme qui sortirait d’un mauvais rêve. Il montra aux Anciens du peuple, dans une peinture saisissante, les conséquences inévitables de la royauté, qui commence par la soumission spontanée des masses à la volonté d’un seul, et qui finit par la servitude, par le suicide de leur liberté ! Mais quelque frappantes que fussent les admonitions de Samuel, les Anciens persistèrent, convaincus qu’un roi seul pouvait mettre fin à leur détresse.

Les Philistins faisaient de nouveau de fréquentes incursions, et ne rencontraient cette fois que peu ou point de résistance. Ils mettaient plus d’âpreté et d’acharnement à asseoir leur domination, à subjuguer les Israélites. Non contents désormais de leur arracher les villes limitrophes, ils étendaient leurs empiétements à travers toute la largeur du pays, presque jusqu’au Jourdain. Ils avaient dans plusieurs villes des commissaires d’impôts (netsib) pour les redevances en bétail et en blé. Dans un tel état de choses, le besoin d’avoir un roi devenait de plus en plus vif et pressant. Les anciens d’Israël le demandèrent avec une sorte de violence à Samuel ; ils ne se laissèrent pas éconduire, et en dépit de ses propres sentiments et de son opposition première, le prophète dut céder. L’esprit divin lui enjoignit de ne pas résister au vœu unanime des représentants de la nation, de se mettre à la recherche d’un roi et de l’oindre. La nouvelle forme de gouvernement, qui devait dans une face nouvelle aux destinées du peuple israélite, était devenue une nécessité. Avec son jugement sûr, l’homme la repoussait ; le prophète dut l’accorder. La royauté, en Israël, est née dans la douleur ; ce n’est pas l’amour qui l’a enfantée, c’est contrainte. C’est pourquoi elle n’a pu s’adapter naturellement l’économie de l’État israélite, et les meilleurs esprits ne vire jamais en elle qu’un élément disparate et justement suspect.