75%.png

Histoire des Juifs/Première période, troisième époque, chapitre IX

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


CHAPITRE IX


LES AVANT-DERNIERS ROIS DE LA RACE DE DAVID
(695-621)


Il n’était pas donné au peuple de Juda de goûter le bonheur, ne fût-ce que pendant quelques générations, comme si sa force eût dû s’éprouver par de rapides alternatives de fortune et d’adversité. A la robuste et ferme unité de la seconde moitié du règne d’Ézéchias ne tardèrent pas à succéder les dissensions et la faiblesse ; de nouvelles tourmentes éclatèrent, la riche floraison de la fécondité spirituelle rit place à l’épuisement et à l’aridité. Il ne survint point, il est vrai, de calamités politiques sous les successeurs de ce prince ; ce danger ne menaçait le pays que de loin et passa promptement. Mais, à l’intérieur, on vit se produire sous Manassé, fils d’Ézéchias, qui régna, pour le malheur du royaume, plus d’un demi-siècle (695-641), un état de choses fait pour exciter la répulsion et qui était dû en partie au jeune âge de ce prince. Quand c’est un enfant qui occupe le trône et ses serviteurs qui gouvernent, l’ambition, la cupidité et d’autres passions plus haïssables encore trouvent toutes portes ouvertes devant elles, si les maîtres du pouvoir n’ont pas le cœur assez haut pour placer la patrie au-dessus de leur égoïsme. Or, tels n’étaient pas les grands qui entouraient le nouveau roi. Irrités, au contraire, d’avoir été tenus à l’écart sous le précédent règne, ils n’avaient qu’une pensée, reconquérir leur ancienne position et se venger des intrus qui les avaient supplantés. Le gouvernail de l’État passa aux mains d’officiers et de dignitaires qui n’eurent rien de plus pressé que de détruire l’œuvre d’Ézéchias. Le régime institué par ce roi — était-ce le rétablissement de l’ancienne constitution, était-ce une organisation nouvelle ? — avait ses racines dans l’antique doctrine israélite de l’unité et de l’immatérialité de Dieu, de l’horreur de toute idolâtrie et de l’unité du culte. Renverser cet ordre de choses devint le but des fanatiques qui, par eux-mêmes ou leurs amis, détenaient le pouvoir. Il se forma un parti de l’idolâtrie, que non seulement l’habitude, l’esprit d’imitation et la perversion des idées religieuses, mais encore une haine passionnée poussèrent à persécuter le principe national au profit du principe étranger. Les grands qui agissaient au nom de Manassé ne furent pas longtemps sans passer de l’intention aux actes. Peu après son avènement, ils firent publier que les hauts lieus, si rigoureusement proscrits par Ézéchias, pouvaient être rétablis. C’était gagner la masse du peuple à leurs projets. Bientôt ils multiplièrent à Jérusalem et jusque dans le temple les désordres d’une immonde idolâtrie. Ce ne fut pas seulement l’ancien culte cananéen, mais encore la religion assyro-babylonienne qu’ils y intronisèrent, comme pour défier le Dieu d’Israël, à qui le temple était consacré. Des autels furent élevés à Baal et à Astarté dans les deux vestibules de l’édifice, et des autels moindres érigés sur les toits, en l’honneur des cinq planètes. Dans le parvis se dressa une grande statue (Ssêmel), probablement celle de la déesse assyrienne Mylitta. Plus pernicieuse encore que ces signes matériels fut l’action de l’idolâtrie sur les mœurs. Des amants et des courtisanes sacrés (Kedeschot) furent entretenus dans le temple pour le culte d’Astarté ou de Mylitta, et des cellules dis-posées pour l’accomplissement de rites qui outrageaient la pudeur. Dans la belle vallée de Ghê-Hinnom se relevèrent les bûchers. Toutes ces abominations à peine croyables recommencèrent sous le règne de Manassé. On voulait faire entièrement oublier le Dieu d’Israël. Les idolâtres se persuadèrent et voulurent persuader aux autres que justement ce Dieu-là était impuissant et ne pouvait pas plus porter bonheur que malheur. Grâce à l’habitude, grâce aussi à la contrainte apparemment exercée sur les opposants. ces désordres se propagèrent par tout le pays. Les Aaronides s’étant, de prime abord, refusés à cette apostasie, on fit venir de l’étranger, comme au temps de Jézabel et d’Athalie, des prêtres païens (Khemarim), qui furent admis même au service du temple. Il ne manqua pas non plus de prophètes de mensonge pour parler en faveur de ce scandale ; car il n’est abus qui, protégé par les grands, ne trouve des apologistes pour le pallier, le recommander même comme vérité unique et unique moyen de salut. Cet état de choses n’allait à rien moins qu’à faire oublier toute la tradition ; c’était la perte du peuple de Dieu, avec celle du trésor spirituel déposé entre ses mains et dont le bienfait devait embrasser l’humanité entière. Heureusement, comme on l’a vu plus haut, il existait déjà dans Jérusalem un parti dévoué à la doctrine nationale, si outragée par la cour, et qui présentait un absolu contraste avec les apôtres de l’idolâtrie. C’était le groupe de ces élèves de Dieu, de ces Humbles instruits et formés par Isaïe. Très faible par le nombre et la condition de ses membres, il était fort par l’énergie de leur caractère. Ce parti, qu’on peut appeler celui des Prophètes ou des Anavites, s’intitulait lui-même l’Assemblée des hommes droits. La révolution qui s’opéra sous Manassé lui infligea de dures épreuves. Ceux de ses adhérents qu’Ézéchias avait revêtus de judicatures ou de fonctions publiques en furent dépouillés par le parti de la cour ; des prêtres de la famille de Sadoc se virent chasser du temple et priver de leur part aux sacrifices, pour n’avoir pas voulu servir l’idolâtrie. Mais ce n’étaient encore que leurs moindres afflictions. Des prophètes s’étaient élevés contre cette violation du droit, d’autres anavites manifestaient leur horreur de la conduite des princes : ceux-ci, avec le roi Manassé, ne reculèrent devant aucun crime ; ils étouffèrent ces voix accusatrices dans le sang. De là vient qu’il ne s’est conservé aucun discours prophétique de cette malheureuse époque. La persécution ne laissa point au zèle des hommes de Dieu le temps de tracer leurs paroles, une mort violente arrêta leur main avant qu’elle pût saisir le burin, ou bien ils durent envelopper leur pensée du voile de l’équivoque. Tel le prophète Nahum l’Elkoschite. Comme si cette funeste période eût été prédestinée à l’oubli, les annalistes ne relatent de leur côté que fort peu de chose de ce qu’ils ont vu. C’est ainsi qu’un événement qui atteignait profondément la Judée put se produire sous le règne de Manassé, sans que les chroniques en parlent ou fassent plus que de l’indiquer.

L’un des fils de Sennachérib, dont la main parricide avait donné la mort à l’orgueilleux conquérant, s’était assis sur le trône déjà chancelant de Ninive. Il en fut précipité à son tour par le poignard de son frère Assar-Haddou (680-668), qui reprit contre l’Égypte l’expédition abandonnée par son père. Quelques-uns de ses généraux débarquèrent sur les côtes de Juda pour forcer la soumission de Manassé. Celui-ci, s’étant rendu en personne auprès d’eux pour obtenir une paix supportable, se vit charger de fers et conduire à Babylone. C’était un funeste présage pour la maison de David, devenue infidèle à son origine et aveuglément éprise des choses étrangères. À la même époque, le fils de Sennachérib transplanta de Babylone, Chutha, Separvaïm et d’autres villes, sur le territoire de Samarie, les prisonniers qu’il avait faits pendant ses guerres. Fait sans importance actuelle, mais gros de conséquences pour l’avenir. Ces exilés, qu’on appelait Chuthéens, du nom d’origine de la masse d’entre eux, et Samaritains du lieu de leur nouveau séjour, adoptèrent peu à peu les mœurs du faible reste d’Israël demeuré dans le pays après la chute du royaume des dix tribus. Ils firent des pèlerinages au sanctuaire de Béthel, dont le culte était encore desservi par des prêtres israélites, mais sans cesser pour cela d’adorer leurs idoles ; quelques-uns continuèrent même la pratique des sacrifices humains, et ils ne devinrent ainsi qu’à demi Israélites. Cette population bâtarde était appelée à jouer un rôle dans l’histoire ultérieure d’Israël.

Amon, fils de Manassé (640-639), était plus âgé que ne l’avait été son père à son avènement mais il ne montra pas plus de sagesse. Il laissa subsister tous les excès de l’idolâtrie ; cependant il ne paraît pas avoir, comme Manassé, persécuté le parti des prophètes. Il régna d’ailleurs si peu de temps qu’on ne sait presque rien de ses actes ni de ses sentiments : ses officiers, c’est-à-dire le préfet du palais et les autres fonctionnaires attachés à sa personne, se conjurèrent contre lui et l’assassinèrent (639). Il semble toutefois que ce roi était aimé, car le peuple s’ameuta, se jeta sur les conspirateurs et, après les avoir mis à mort, acclama son fils Josias, âgé de huit ans (638-608). Ce changement de souverain n’amena tout d’abord aucune modification dans le royaume : les princes de Juda continuèrent à gouverner sous le nom du roi mineur, maintinrent les désordres introduits sous Manassé et s’efforcèrent de les perpétuer. Mais le groupe des Humbles, invinciblement attachés au Dieu d’Israël, prit dans ce temps-là, sous l’impulsion des prophètes, un accroissement qui lui permit de devenir un parti d’action. De ses rangs sortirent des prophètes qui, prêtant à la pure loi de Dieu et au droit le secours de leur éloquence et de leur zèle, réussirent à provoquer une réaction. A ce moment surgit aussi une prophétesse, appelée Hulda, dont on rechercha les sentences, comme jadis celles de Débora. Le plus ancien de cette génération d’apôtres fut Sophonie (Zéphania). Issu d’une famille considérable de Jérusalem qui, depuis quatre générations, comptait des chefs illustres ; il censura avec hardiesse les vices contemporains et la corruption idolâtrique, particulièrement chez les grands et les princes royaux, qui se faisaient gloire de leur imitation de l’étranger. Comme autrefois Amos et Joël, il leur prédit qu’un grand jour était proche, jour terrible de Jéhovah, jour d’obscurité et de ténèbres en plein midi. Mais ce fut surtout à la fière Ninive qu’il prophétisa une chute ignominieuse.

C’est de cette époque, en effet, que date l’abaissement graduel de la toute-puissance assyrienne. Les peuples qui n’avaient pas antérieurement déjà secoué son joug le firent sous l’avant-dernier roi d’Assyrie, ou bien y furent contraints par les Mèdes, dont le deuxième roi, Phraorte, soumit coup sur coup diverses nations et les réunit ensuite contre Ninive. Tout affaiblis que les laissait la défection de leurs alliés, les Assyriens purent encore infliger une défaite aux Mèdes (635), qui perdirent leur roi dans la bataille ; mais Cyaxare, fils de Phraorte, plus entreprenant et plus hardi encore que son père, et impatient de venger sa mort, rassembla de nouvelles forces, qu’il disposa par armes, envahit l’Assyrie, et, après avoir balayé ses adversaires, marcha sur Ninive (634). Pendant qu’il assiégeait cette capitale, un message apporté en toute hâte lui apprit que ses propres États étaient envahis : des multitudes innombrables venues des steppes du Don, du Volga, du Caucase et des bords de la mer Caspienne, les Scythes[1] ou Sakes, rude, laide et sauvage population de race slave, étaient entrées en Médie, suivies d’un cortège de peuplades subjuguées, lançant au loin, dans toutes les directions, les essaims de leur cavalerie, pillant et saccageant, mettant tout à feu et n’épargnant personne. Cyaxare fut donc forcé de lever le siège de Ninive pour voler su secours de son royaume ; mais, loin de vaincre les Scythes, il dut se soumettre et leur payer tribut. Maître de la Médie, ce peuple nomade, toujours en quête de butin, porta ses déprédations en Assyrie ; de là, se tournant à l’ouest, vers les opulentes villes de Phénicie, ses hordes descendirent le long des côtes jusque dans le pays des Philistins, et se proposaient d’inonder également l’Égypte, dont les richesses les attiraient, lorsque le roi Psammétique les prévint en leur apportant des trésors et, à force de prières, leur fit rebrousser chemin. Une grande partie de ces barbares retournèrent alors vers le nord ; d’autres se jetèrent sur l’Asie Mineure ; d’autres encore restèrent sur le territoire philistin qu’ils dévastèrent, et brûlèrent le temple de Mylitta, la déesse assyrienne de l’impudicité. De la Philistée ils se répandirent sur le territoire limitrophe de Judée et le ravagèrent pareillement, entraînant à leur suite bergers et troupeaux et brûlant villes et villages. L’histoire ne dit pas qu’ils soient entrés à Jérusalem ; il est à croire que le jeune roi Josias alla au-devant d’eux avec le préfet de son palais et acheta à prix d’or le salut de sa capitale.

Cette époque de terreur, où d’effrayants récits de villes incendiées, d’hommes livrés à une mort cruelle, ne cessaient de jeter l’épouvante chez les peuples, fit une impression très vive en Judée. Les faits mêmes, si ce ne furent les prédictions des prophètes, montraient jusqu’à l’évidence que l’idolâtrie n’était que vanité. Est-ce que les dieux des Assyriens, des Babyloniens, des Phéniciens, des Philistins, avaient pu les sauver du choc sauvage des Scythes ? Un revirement se produisit donc dans les esprits, tout au moins chez les habitants de Jérusalem, et c’est dans le cœur du roi Josias qu’il fut le plus profond. Ce prince était naturellement pieux et porté au bien ; ce n’était que par habitude qu’il avait laissé subsister le désordre idolâtrique. Ces événements torrentueux lui firent apercevoir qu’il suivait avec son peuple une voie funeste. Pourtant il n’osait pas encore chasser du royaume le culte introduit, il y avait plus d’un demi-siècle, sous le règne de son aïeul. Les princes de Juda, qui avaient le pouvoir en main, y étaient attachés de tout leur être, et il craignait de les irriter. Il s’agissait donc, avant tout, de le pousser à l’action, de le déterminer à faire prévaloir son autorité sur un entourage qui l’enveloppait comme dans un filet. C’est à quoi travailla le parti des prophètes, en s’efforçant d’amener Josias à imposer la suprématie de la religion nationale et à proscrire les rites étrangers. Le roi ne fit toutefois qu’un pas dans cette direction : il s’appliqua à tirer de son état de délabrement le temple consacré à Jéhovah et dont les murs lézardés menaçaient ruine, au milieu de l’indifférence générale. Il rappela les prêtres et les Lévites bannis, et, en les réintégrant dans le service du culte, les chargea de faire recueillir des offrandes pour la restauration de l’édifice. À leur tête il mit le grand prêtre Chilkia, fils de Meschoullam, dont la maison était restée pure de l’idolâtrie. Mais comment réunir assez d’argent pour les travaux ? L’amour des riches pour le sanctuaire était si refroidi ou la population avait été si appauvrie par les Scythes, qu’on ne pouvait, comme deux siècles auparavant, sous le roi Joas, compter sur une munificence spontanée. Il fallut donc, à la lettre, mendier les dons. Des portiers lévites allèrent de maison en maison, dans les villes et dans les campagnes, et implorèrent la libéralité des fidèles. Si fervente cependant que fût la sollicitude de Josias pour le temple, elle n’allait pas jusqu’à lui inspirer l’énergie nécessaire pour attaquer l’idolâtrie, bien qu’on pût discerner déjà, chez une partie des grands, des indices d’un retour au vrai culte (ils commençaient à jurer par Jéhovah, tout en servant les idoles). Il fallait la pression d’autres événements pour donner cette hardiesse au roi. L’impulsion décisive lui vint en premier lieu d’un prophète qui, tout adolescent encore, n’en avait pas moins une grande puissance de parole, et ensuite d’un livre dont la lecture lui donna conscience de toute sa faiblesse. Ces deux causes agirent l’une et l’autre avec une force victorieuse : elles propagèrent de meilleurs sentiments chez une plus grande partie du peuple et rajeunirent l’antique religion en la parant des couleurs de la poésie. Le jeune homme, c’était Jérémie ; le livre, le Deutéronome.

Jérémie (Yeremiyahou), fils de Chilkia, de la race d’Aaron (né vers 645, mort vers 570), était originaire d’Anatoth, petite ville de la tribu de Benjamin. Sans être riche, il n’était pas ce qui s’appelle pauvre. La richesse véritable, il la possédait en son âme, pure comme un cristal limpide ou comme la source vierge dans les profondeurs du sol. D’un cœur tendre et enclin à la tristesse, il éprouva dès son jeune âge un sentiment de douleur au spectacle de la décadence religieuse et morale qui régnait autour de lui. La fausseté, la bassesse, la dépravation lui répugnaient et, lorsqu’elles frappaient ses regards, le remplissaient d’affliction. L’acharnement que les prêtres d’Anatoth, ses compatriotes, mirent à le poursuivre dès ses premiers actes, ne permet pas de supposer qu’ils aient été ses maîtres. C’est donc, selon toute apparence, à la lecture des prophètes anciens que se formèrent son caractère et son jugement, et de fait, il s’absorba dans leurs écrits au point de s’approprier leurs pensées, leurs tours de phrase et jusqu’à leurs expressions. Ce commerce intellectuel détermina la direction de son esprit, te pénétra de vues élevées sur la personne de Dieu et le régime de l’univers, sur la grandeur du passé d’Israël et l’importance de sa mission dans l’avenir ; il lui enseigna surtout la haine de l’immoralité et le mépris de l’idolâtrie.

Avec cette hauteur d’idées, il se sentit bientôt comme étranger dans son milieu natal d’Anatoth. Néanmoins, jeune et timide comme il était, il ne lui venait pas à la pensée d’entrer en lutte avec son entourage, lorsque tout à coup l’esprit prophétique descendit sur lui. Comme jadis Samuel dans la tente du sanctuaire de Silo, il ouït distinctement une voix qui lui parlait : Avant que je t’eusse formé dans le sein de ta mère, je t’avais reconnu, que tu eusses quitté le giron de ta mère, je t’avais consacre ; je t’ai choisi comme prophète pour les peuples. Lui, saisi de crainte : Hélas ! Seigneur Jéhovah, je ne sais point parler, car je suis jeune. — Ne dis pas : Je suis jeune, mais va où je t’enverrai, et dis ce que je te chargerai de dire. La voix lui recommanda d’être fort, de n’avoir pas peur, de parler contre rois, princes, prêtres et peuple. Certes, ils lui en voudraient, mais ils n’auraient pas plus de prise sur lui que sur une cotonne de fer ou sur un mur d’airain.

Telle fut la consécration prophétique de Jérémie ; c’est ainsi qu’il la raconta, soit à Anatoth, soit à Jérusalem. Les détails n’en supportent assurément aucun parallèle avec la sublime et profonde simplicité qui marque les débuts d’Isaïe ; mais l’époque voulait une autre éloquence, le mal avait profondément pénétré dans le peuple et il y avait danger à ne pas y chercher un prompt remède. Puis Jérémie ne s’adressait plus, comme ses prédécesseurs, à une minorité instruite, mais bien à la masse de la nation tout entière. Devant un tel auditoire, les finesses de langage n’eussent pas été de mise ; ce qu’il fallait, pour impressionner, c’était une parole claire et intelligible, voilà pourquoi Jérémie s’exprima le plus souvent en simple prose, entremêlée çà et là seulement de fleurs oratoires.

C’est dans la treizième année du règne de Josias, en 626, — il y avait alors un an que le roi s’était un peu arraché à ses habitudes de nonchalance, — qu’il entendit son premier appel intérieur. À partir de ce moment et durant pris d’un demi-siècle, sa lumineuse âme de prophète eut la tâche pénible de montrer la bonne voie au peuple égaré. Sitôt qu’il eut reçu l’ordre de parler sans appréhension des hommes, sa timidité, sa mollesse de cœur s’évanouirent, et il porta l’assurance jusqu’à peindre les sensations provoquées chez lui par l’esprit prophétique. Une sorte de feu s’était allumé en lui et il avait ressenti comme les coups d’un marteau de fer broyant la roche. Son premier discours a pour sujet l’abandon de la tradition nationale par le peuple même, les désordres de l’idolâtrie et les horreurs de l’immoralité ; il est d’une force entraînante. Il ne se contente pas de foudroyer les excès pervers du culte étranger, il tonne également contre la fréquence du meurtre des hommes de Dieu : C’est en vain que j’ai châtié vos enfants, ils n’ont pas pris de correction. Votre glaive a dévoré vos prophètes, comme un lion destructeur... La vierge oublie-telle ses atours, la fiancée sa ceinture ? Mais mon peuple m’a oublié depuis des jours sans nombre. Comme tu embellis tes manières pour chercher de l’amour ! Tu les accoutumes même au vice ! Jusque sur les pans de ta robe se trouve le sang de personnes innocentes ; pourtant tu ne les avais pas surprises volant avec effraction. Et malgré tout cela, tu dis : Oui, je suis innocent, puisse ta colère se détourner de moi ! Voici, j’irai donc en justice avec toi, puisque tu dis : Je n’ai point péché. Combien tu te rends méprisable en changeant de conduite ! Tu seras couvert de honte par l’Égypte, comme tu l’as été par Assur. Devant elle aussi tu sortiras les mains jointes au-dessus de la tête, car Dieu rejette tes appuis. De telles paroles, sortant d’une si jeune bouche, ne pouvaient manquer de frapper les esprits, et, de fait, plusieurs familles nobles abjurèrent l’erreur pour se convertir au Dieu de Jérémie. La famille Schaphân, entre autres, qui occupait un rang élevé dans l’État, se rallia au parti des prophètes et le défendit dès lors avec énergie. Sur ces entrefaites, le roi Josias, qui poursuivait avec activité la restauration du temple, envoya trois de ses officiers, Schaphân, Maasséiah et Joach, auprès du grand prêtre Chilkia, pour le décider à faire employer enfin, selon leur objet, la totalité des sommes recueillies et à verser l’argent monnayé entre leurs mains pour servir à l’achat de matériaux et au payement de la main-d’œuvre. Chilkia y consentit. En leur délivrant les fonds dont il avait le dépôt, il y joignit un grand rouleau portant cette inscription : Recueil de lois que j’ai trouvé dans le temple[2]. Ce rouleau, Schaphân le lut, et le contenu l’en frappa tellement, qu’il en parla au roi, lorsqu’il lui rendit compte de sa mission.

Ce livre, qui allait exercer une influence extraordinaire, s’annonce comme le testament suprême du législateur hébreu Moise, testament que celui-ci, avant de mourir, aurait recommandé au cœur de son peuple. Précédé d’une introduction et complété par un appendice historiques, il raconte la suite de l’histoire d’Israël jusqu’à la mort de ce prophète et au delà, et s’intitule lui-même la Seconde Loi (Mischnéh-Thora ou Deutéronome). Un code où respirent la cordialité et la tendresse est certainement un phénomène rare : d’ordinaire les lois sont froides, sévères, leur injonction, est rude et la menace l’accompagne : Tu feras ou tu ne feras pas, sinon tu seras puni. Ce n’est point ainsi que s’exprime le recueil découvert par Chilkia : il exhorte, il conseille, il supplie même, de faire ou de ne pas faire telle ou telle chose ; il ne menace point, il se borne à montrer les suites fatales de la transgression. Son langage est celui d’un père rempli d’amour, qui propose de grands objets à l’ambition de son enfant et le presse de ne pas perdre son avenir par une légèreté qui le ferait mépriser. L’on sent dans le Deutéronome comme un souffle caressant. Commandements, préceptes et ordonnances s’y présentent entourés de souvenirs et d’affectueuses exhortations, semblables, dans leur poésie, à une guirlande de fleurs. On y trouve aussi un cantique que Moïse aurait ordonné à son peuple d’apprendre par cœur et dont la substance est qu’Israël, après des jours prospères, enfreindra la loi pour se tourner vers les faux dieux, et en sera châtié par une nation vile et réprouvée : Alors il reconnaîtra que les dieux qu’il s’est choisis ne lui sont d’aucun secours ; que Jéhovah seul, qui l’a si miraculeusement guidé, seul blesse et guérit, seul tue et vivifie, et le vengera, en purifiant le sol souillé de son pays.

Rien d’émouvant comme les peines dont le Deutéronome menace l’inobservation des lois. Il arrache en quelque sorte le voile de l’avenir et montre. les calamités terribles qui attendent le peuple et son roi, s’ils s’obstinent dans la voie qu’ils ont suivie jusqu’alors. Tous les fléaux qui peuvent réduire l’homme au désespoir y apparaissent en un sombre tableau : d’un côté, la stérilité, la famine, la sécheresse et la peste ; de l’autre, l’humiliation, l’abaissement, l’esclavage et l’opprobre ; enfin, conséquence de ces afflictions physiques et morales, la mort du cœur, la démence et l’hébétude. Le matin tu t’écrieras dans ton angoisse : Que n’est-il soir ! Et le soir : Que n’est-il matin ! Le roi que tu te seras donné sera emmené captif avec toi chez un peuple que tu ne connaîtras pas.

Josias, à qui Schaphân avait apporté le rouleau, s’en fit lire par celui-ci quelques passages. Il en fut bouleversé. Toutes les transgressions spécifiées dans ce code, il se sentait coupable de les avoir jusqu’alors tolérées ; la conscience de sa faute le pénétra d’une si vive douleur qu’il déchira ses vêtements ; la frayeur s’empara de lui et il redouta de voir s’accomplir les menaces prononcées contre les violateurs de l’alliance. Hors d’état de se conseiller lui-même, il fit appeler le grand prêtre pour délibérer avec lui et, sur son avis, le députa, avec plusieurs de ses officiers, vers la prophétesse Hulda, femme d’un dignitaire royal. Celle-ci le fit rassurer : les calamités prédites, dit-elle, n’arriveraient pas de son vivant, puisque le repentir avait touché son cœur.

Tranquillisé sur le sort de son peuple durant son règne, Josias mit un zèle extraordinaire à réformer le royaume. Il fit du nouveau code sa règle de conduite et poursuivit avec beaucoup plus de rigueur encore que n’avait fait Ézéchias l’entière destruction de l’idolâtrie. Son premier acte fut de convoquer au temple les anciens de la capitale et de la province, avec toute la population de Jérusalem, y compris les prêtres et les prophètes et jusqu’aux plus humbles serviteurs du sanctuaire, et de leur faire donner lecture du livre trouvé par Chilkia. Lui-même, pendant cette cérémonie, se tint debout dans la chaire en forme de colonne réservée aux rois dans le parvis. C’était la première fois que le peuple de Juda tout entier s’entendait instruire de ses obligations et du sort qui l’attendait, suivant qu’il obéirait ou non à la loi. Le roi voulut que toute l’assistance s’engageât par un serment solennel à remplir de tout son cœur et de toute son âme les commandements et les préceptes qu’elle venait d’ouïr ; le pontife dit à haute voix : Maudit soit qui transgressera les paroles de cette alliance et tous répondirent : Amen ! Josias chargea ensuite Chilkia, avec le prêtre de second rang, préposé au maintien de l’ordre dans le temple, et les Lévites investis de la garde des portes, de purger l’édifice des différentes idoles qui le souillaient. L’image obscène d’Astarté, ses autels, les vases consacrés à son culte et à celui de Baal, les cellules affectées à la prostitution des prêtresses, les chevaux du soleil placés à l’entrée du temple, les autels en l’honneur des astres, tout fut enlevé, détruit, brûlé dans la vallée du Cédron et les cendres répandues sur les tombes. L’emplacement des sacrifices d’enfants dans la vallée de Hinnom fut souillé par ordre de Josias (on y jeta des ossements humains et des immondices) ; enfin on supprima tous les hauts lieux dans les campagnes. Cette purification s’étendit jusqu’à Béthel, où était le sanctuaire des Chuthéens et du reste des Israélites, ainsi qu’aux villes de l’ancien royaume de Samarie : les prêtres des idoles et des hauts lieux furent déposés, ceux de race lévite astreints à demeurer dans Jérusalem, pour y être surveillés (on leur interdit la sacrificature, tout en leur donnant leur part des offrandes). Les prêtres d’origine étrangère furent probablement chassés du pays. Quant à ceux de Béthel, Israélites, qui avaient continué le culte du taureau établi par Jéroboam et par conséquent égaré leur peuple, Josias, par une sanglante exception, les fit mettre à mort sur leurs propres autels, qui subirent ensuite le même outrage que celui de la vallée de Hinnom. De Béthel était sortie la méconnaissance de la primitive notion de Dieu ; c’est à Béthel que, pour ce motif, le roi fit un exemple de terreur. Ainsi qu’il arrive si souvent, les peu coupables petits-fils expièrent le crime de leurs ancêtres. Telle fut la fin du culte du taureau. Le roi présida lui-même à la profanation des sanctuaires de Béthel. Toutes les autres idolâtries successivement importées sur le sol d’Israël et qui s’y étaient propagées, il les fit pareillement disparaître, exactement comme le prescrivait la loi du Deutéronome.

Au printemps de la même année (621), Josias convoqua tout le peuple à venir faire la Pâque à Jérusalem[3], et celui-ci obéit. N’avait-il pas juré de se conduire désormais selon la loi ? Des psaumes récités par les Lévites avec accompagnement de chant et de harpes rehaussèrent la solennité de cette fête, pour la première fois célébrée en commun par une foule nombreuse et empressée. On possède encore un des cantiques chantés en cette occasion. Le chœur des chantres y invite les fils d’Aaron à glorifier le Dieu d’Israël ; il rappelle ensuite la servitude et la délivrance d’Égypte, la révélation du Sinaï, exhorte le peuple à abjurer pour toujours les dieux étrangers, et, après une allusion à l’exil d’une partie du peuple, se termine par la promesse de jours heureux, qui récompenseront l’observation de la loi sinaïque. Telle fut, aux yeux de la partie fidèle de la nation, l’importance des actes de Josias contre l’idolâtrie, que le parti des prophètes en fit le point de départ d’une ère nouvelle. Le culte hideux qui, depuis soixante-dix ans, pervertissait les mœurs, s’était tout d’un coup évanoui, grâce à l’énergique intervention du roi. L’histoire rend ce témoignage au fils d’Amon, qu’aucun de ses prédécesseurs n’apporta plus de sincérité dans son retour à Dieu, ni autant de zèle dans l’exécution de la loi de Moïse. Il reprit, ce semble, également en politique une attitude virile et eut le courage de montrer de l’indépendance vis-à-vis de l’Égypte.

Jérémie, dès son entrée sur la scène prophétique, avait prédit une époque de ruine et de dévastation universelles, après laquelle viendrait une ère de reconstruction. Le changement annoncé commença dans les dernières années du règne de Josias. Le vaste empire d’Assyrie, qui avait subjugué tant de peuples, allait périr à son tour pour faire place à des États nouveaux : déjà la Médie et la Babylonie, ses plus proches vassales, s’étaient rendues indépendantes. Sa croissante faiblesse tenta également l’Égypte, dont le roi Nécho (Nékos, Nékaù), fils de Psammétique, nourrissait la pensée de restaurer l’ancienne puissance de son pays. On vit s’élever ainsi, au même moment, plusieurs monarques ambitieux, qui se mirent résolument en devoir de succéder à la suprématie assyrienne. Nécho, en particulier, visait à s’emparer de la région du Liban jusqu’à l’Euphrate. Il avait dans ce but équipé une nombreuse armée et, après avoir pris d’assaut la ville de Gaza, montait le long de la mer, pour gagner la plaine de Jezréel et de là le Jourdain, lorsque Josias, se jetant à sa rencontre à la tête de ses troupes, voulut lui barrer le passage à Magheddo (Meghiddo). Le roi d’Égypte assurait qu’il n’en avait point à Juda, mais à des contrées situées plus loin ; le fils d’Amon n’en persista pas moins à en appeler au sort des armes ; celui-ci tourna contre lui : son armée fut battue et lui-même blessé mortellement. Ses officiers n’eurent que le temps de le rapporter à Jérusalem où, à peine arrivé, il expira. La douleur fut grande, dans la capitale, à la vue de son corps inanimé ; quand on le descendit dans la sépulture, alors nouvellement bâtie, des rois de Juda, hommes et femmes éclatèrent en pleurs et s’écrièrent: Ô seigneur, ô gloire ! Chaque année ensuite, au jour où était tombé sous une flèche ennemie, le dernier bon roi de la race de David, on répéta un chant de deuil, composé à cette occasion par Jérémie. Jamais roi ne fut plus sincèrement pleuré.

Le désastre essuyé dans la plaine de Jezréel dut avoir anéanti les forces judéennes, car on ne songea même pas de tenter un mouvement sur les derrières de Nécho, qui poursuivit tranquillement sa marche. Tout entière à son affliction, Jérusalem ne se préoccupa que d’élire un autre roi. Josias avait laissé trois fils, nés de deux lits, Éliakim, Salloum et Mathania, et c’est à l’aîné de sa femme favorite qu’il avait paru destiner la couronne. Pour honorer le monarque dont on pleurait la perte, le peuple proclama Salloum, de deux années plus jeune qu’Éliakim ; ce prince monta sur le trône, et, suivant l’usage, quitta son nom pour prendre celui de Joachas (Yehoachas).

Mais, dans la situation créée par la défaite de Magheddo, il n’était plus au pouvoir de la nation d’élire elle-même son souverain ; c’est au roi d’Égypte, de par sa victoire maître du pays, qu’appartenait cette prérogative ; or celui-ci avait déjà prononcé contre le choix populaire. Sans paraître d’ailleurs se soucier de Juda, il avait simulé des marches forcées sur l’Euphrate et venait d’établir son quartier général à Ribla. Salloum-Joachas étant allé l’y trouver pour faire ratifier son élection, Nécho le fit charger de fers et conduire en Égypte et à sa place nomma Éliakim. Le règne de Joachas n’avait duré que trois mois.

Éliakim ou, comme il s’appela de son nom de roi, Joachim (Yoyakim, 607-596) eut, dès son avènement, à remplir une tâche épineuse. Nécho, pour punir Josias d’avoir voulu lui fermer le passage, avait frappé sur le royaume un très lourd impôt de guerre en or et en argent ; ni le palais ni le temple n’ayant de trésor à cette époque, Joachim imposa ses sujets selon leur fortune et fit procéder par contrainte à la rentrée de ces contributions. Ce qui rendait cette amende encore plus sensible à l’orgueil de Juda, c’est qu’elle était le signe de sa dépendance. À l’humiliation et au découragement publics s’ajouta bientôt un autre mal. Le peuple avait espéré que la réforme introduite par Josias lui donnerait les jours heureux promis par le Deutéronome, or, il était précisément arrivé le contraire : le roi dévoué à Dieu était tombé sur le champ de bataille, la fleur de l’armée israélite avait été fauchée, l’un des fils du roi était dans les fers et le pays se voyait dans une servitude ignominieuse. Quelle déception ! Ce dénouement provoqua une réaction, dont la conséquence fut une rechute dans l’idolâtrie ; gens du peuple et hommes instruits se mirent à douter d’un Dieu qui n’avait pas rempli ses promesses ou était impuissant à les remplir, et eurent la folie de croire que les divinités étrangères, qui s’étaient si longtemps maintenues sous Manassé, seraient plutôt capables d’assurer leur bonheur. Ils revinrent donc à leurs vieux péchés, rétablirent des hauts lieux sur chaque colline et sous chaque arbre des autels : une fois encore la Judée eut autant de dieux que de villes. Un culte tout spécial fut rendu à Néïth, la reine du ciel, divinité qui avait ses plus fervents adorateurs à Saïs, capitale du roi Nécho. N’avait-elle pas concouru, cette déesse, à procurer la victoire au roi d’Égypte ? On réintégra dans les maisons les statues d’or et d’argent, les images de bois ou de pierre, même celles qui, par leur attitude, offensaient la décence ; le temple aussi fut de nouveau profané, comme au temps de Manassé, par l’introduction de hideuses idoles. Chose encore plus odieuse, les sacrifices d’enfants reprirent faveur, comme sous les règnes d’Achaz et du fils d’Ézéchias ; de nouveau la belle vallée de Hinnom entendit les cris de pauvres petits êtres impitoyablement, brûlés en l’honneur de Moloch. C’étaient surtout les premiers-nés qu’on sacrifiait de la sorte.

Côte à côte avec la démence idolâtre, avec le culte obscène et infanticide, se propagèrent le vice et les mauvaises mœurs, la luxure, l’adultère, l’oppression des étrangers, des veuves et des orphelins, la vénalité des juges, l’habitude du mensonge, la fausseté, l’usure effrénée, l’inhumanité envers les débiteurs, enfin les homicides. Sans doute il existait déjà une classe d’hommes qu’animait le respect de la loi et qui gémissaient sur les atrocités dont ils étaient témoins, mais devant la foule de ceux qui journellement s’enfonçaient plus avant dans la bourbe idolâtre et dans la dépravation morale, les gens de bien ne pouvaient que soupirer. De faux prophètes exaltèrent les faux dieux et prônèrent la débauche. — Ce honteux recul fut-il l’œuvre du roi ? Ou l’ignore ; tout ce qu’on sait, c’est que Joachim persécuta avec acharnement les prophètes qui faisaient entendre leurs censures.

Aucune époque ne compta autant de ces hommes de Dieu que les vingt années qui précédèrent la chute du royaume de Juda. On les voyait souvent, presque chaque jour, en toute occasion, s’adresser au peuple, aux princes, au roi, les admonestant, réveillant, menaçant, et leur prédire une catastrophe, s’ils persistaient dans leur impiété. Les noms de trois seulement d’entre eux sont arrivés jusqu’à nous : Jérémie, Habacuc, Urie, encore ne connaît-on de ce dernier que sa fin tragique. Originaire de la ville forestière de Kiriat-Yearim, il prophétisait au début du règne de Joachim et avait annoncé d’inévitables calamités à son pays, s’il ne quittait les voies de la perversité. Poursuivi à raison de ce fait, il dut s’enfuir en Égypte ; mais, livré à Joachim, il eut la tête tranchée.

Cette exécution, loin d’effrayer Jérémie, ne fit qu’ajouter au zèle de sa vocation. C’est à l’avènement du frère de Joachas, au retour des anciens désordres, que commença vraiment son action prophétique, interrompue dans les dernières années de Josias. Maintenant il comprenait le sens des paroles que, jeune encore, il avait entendues aux premières heures de sa consécration : Je l’établis comme une ville forte, comme une colonne de fer et un mur d’airain contre les rois de Juda, les princes, les prêtres et le peuple. Elles signifiaient qu’il devait rester ferme, inébranlable, affronter sans peur les menaces de la persécution. Jérémie se disposa donc à s’élever contre la corruption et à annoncer la ruine désormais fatale, quoique le cœur lui saignât et qu’il dût plus d’une fois s’exciter lui-même, pour ne pas succomber à d’accablantes visions. Devenu homme, il ne conduisit point d’épouse dans sa demeure, car son âme anxieuse ne pouvait goûter les joies domestiques, lorsqu’elle voyait se projeter devant elle, de plus en plus noire, l’ombre des temps sinistres qui approchaient. Solitaire et sombre, il errait de côté et d’autre, sans prendre part au commerce des hommes, parce que la vue du peuple volontairement coupable le pénétrait de douleur et lui ôtait toute disposition à la sérénité.

Un de ses premiers discours, sous le règne de Joachim, lui valut la haine des fanatiques de l’idolâtrie et particulièrement celle des faux prophètes et des prêtres. C’était à l’occasion d’une fête, la foule remplissait le temple, Jérémie s’avançant : Voici, dit-il, la parole du Dieu d’Israël : Réformez votre conduite et vos œuvres et je vous laisserai demeurer dans ce lieu. Mais ne vous confiez pas dans les invocations mensongères en disant : Temple de Jéhovah, temple de Jéhovah !... Comment ! vous voulez voler, tuer, vivre dans la luxure, encenser les dieux étrangers, puis arriver dans mon temple et dire : Nous sommes sauvés ! et continuer ensuite toutes vos abominations. Est-ce que ce temple est une caverne de brigands ? Allez voir à mon ancien sanctuaire de Silo ce que je lui ai fait à cause de la perversité d’Israël. Je ferai à ce temple ce que j’ai fait à Silo ; je vous rejetterai de devant ma face, comme j’ai rejeté vos frères, la postérité d’Éphraïm.

II n’avait pas achevé que les prêtres et les faux prophètes le saisirent : Tu mourras, s’écrièrent-ils, pour avoir prophétisé que de sanctuaire deviendra comme celui de Silo. Un attroupement se forma sur la place du temple, quelques personnes vinrent au secours de Jérémie, pendant que du palais quelques princes, attirés par le bruit, accouraient. Achikam, fils de Schaphân, membre du parti des prophètes, se trouvait parmi eux. Tenant aussitôt séance à l’une des portes de l’édifice, ils écoutèrent l’accusation et la défense : Cet homme, dirent les prêtres et les faux prophètes, a prédit des malheurs à cette ville et à ce temple, il mérite la mort. Quelques-uns des Anciens parlèrent en faveur de Jérémie ; puis les princes, s’adressant aux prêtres et aux faux prophètes transportés de fureur : Non, répliquèrent-ils, cet homme ne mérite pas la mort, car il nous a parlé au nom de notre Dieu. Grâce aux efforts de ses amis et spécialement à ceux d’Achikam, Jérémie fut, pour cette fois, remis en liberté ; mais la haine de ses adversaires n’en devint que plus âpre et guetta dès lors toute occasion de le perdre.

Cependant la sentence portée contre l’Assyrie s’accomplit. Ce puissant empire tomba misérablement sous les efforts combinés de Cyaxare, roi des Mèdes, et de Nabopolassar, roi de Babylone : Ninive, la ville géante, succomba après un long siège (vers 605) et son dernier monarque, Sardanapale, chercha la mort dans les flammes. La chute de l’Assyrie fut le signal de grands changements dans les contrées qui étaient alors le théâtre principal de l’histoire : la Médie hérita de la plupart des anciennes possessions assyriennes ; son roi s’attribua la part du lion, en ne laissant à son allié que la Babylonie et Élymaïs, avec l’expectative, il est vrai, de la souveraineté des pays situés à l’ouest de l’Euphrate. Nabopolassar mourut peu après et eut pour successeur son fils Nabuchodonosor (Nebucadnezar, Nabokolassar, 604-561). Grand capitaine et politique habile, le nouveau roi n’était pas cruel et ne frappait ses ennemis que pour les mettre hors d’état de nuire. Après avoir préparé le développement intérieur de son empire et jeté les fondements de constructions gigantesques, il entreprit une nouvelle guerre de conquête. L’Assyrie araméenne ou Syrie, morcelée en petits États, se soumit apparemment sans résistance, puis ce fut le tour de la Phénicie, dont le prince Ithobat II devint également vassal de Nabuchodonosor. Mais l’objectif véritable de son expédition, c’était l’Égypte. Joachim avait aussi, sans doute, reçu sommation de se soumettre, s’il ne voulait être broyé ; mais, d’un autre côté, l’Égypte l’encourageait à tenir bon, lui faisant espérer du secours et le berçant de promesses. Le royaume de Juda se trouva jeté ainsi dans les mêmes fluctuations que jadis, au temps d’Ézéchias, et menacé de devenir le champ de bataille des deux puissances. Il fallait, de toute nécessité, prendre un parti, mais toujours dans l’attente des renforts d’Égypte ou d’un miracle, Joachim et ses conseillers remettaient d’un jour à l’autre leur décision.

Dans l’universelle inquiétude on fit proclamer un jeûne pour le neuvième mois (hiver 600), et le pays tout entier fut appelé à Jérusalem, pour y supplier Dieu de sauver Juda. L’agitation du peuple était extrême ; anxieux au dernier point, il afflua sur la place du temple, comme si elle eût dû lui offrir un refuge assuré. Jérémie dit à son disciple Baruch de mettre par écrit le discours prophétique où, plusieurs années auparavant, il avait parlé de l’empire chaldéen, alors nouveau, et annoncé que son irrésistible puissance subjuguerait toutes les nations établies autour de Juda et Juda lui-même. Baruch obéit, traça la prédiction dans un rouleau. Jérémie lui commanda ensuite d’aller en faire lecture devant le temple, à tout le peuple assemblé de la capitale et de la province : il ne pouvait, ajouta-t-il, le faire lui-même, Baruch devait le remplacer. Ce message, sous le coup de la catastrophe imminente, — l’armée de Nabuchodonosor n’était plus qu’à une faible distance de Jérusalem, — fit une impression profonde. La foule en fut bouleversée. Un jeune homme, qui se trouvait également sur la place du temple, Michée, fils de Ghemaria, vola auprès des princes réunis dans une salle du palais et, sous le coup de son émoi, leur fit part de ce qu’il venait d’entendre. Non moins troublés, ils invitèrent Baruch à lire une seconde fois, eux présents, le texte qui confirmait la prophétie de son maître. Chaque mot les atteignit au cœur, l’angoisse les saisit. Ils résolurent d’avertir le roi, dans la pensée qu’il partagerait leur émotion et renoncerait à toute idée de résistance. De prime abord leur espoir parut se réaliser: Joachim envoya chercher le rouleau et s’en fit donner lecture. Mais, à mesure qu’un feuillet était lu, il le prenait et le jetait dans un brasier placé devant lui, au grand effroi des princes, qui le supplièrent de ne pas défier le sort, et il continua ainsi, nonobstant leurs prières, à livrer les pages l’une après l’autre aux flammes, jusqu’à ce que tout le rouleau fût consumé. Il fit plus : il donna l’ordre de rechercher la prophète de malheur avec son disciple et de leur ôter la vie, comme autrefois à Urie. Heureusement les princes avaient déjà pris soin de les faire cacher en lieu sûr : les deux hommes furent ainsi sauvés. II est probable qu’après une journée si agitée, la grande assemblée de jeûne se sépara indécise. La lecture du rouleau produisit néanmoins un effet : elle divisa les princes. Ceux qui croyaient dans Jérémie et l’avaient soustrait aux poursuites se montrèrent sans doute résolus partisans de la soumission. Parmi eux se trouvait le scribe Elischama, préposé aux affaires militaires. Du moment où celui-ci et beaucoup d’autres membres considérés du conseil se prononçaient contre la guerre, il était interdit à Joachim de l’entreprendre, alors surtout qu’il y allait de l’existence du trône. Le roi fit donc sa paix avec Nabuchodonosor, lui paya le tribut imposé au royaume, promit vraisemblablement aussi le concours de son armée, bref se soumit à toutes les obligations de la vassalité. Ce fut le commencement de la suzeraineté chaldéenne sur Juda (600). Jérémie put sans doute alors quitter son asile : le roi, quelque irrité qu’il fût, ne pouvait toucher un cheveu de sa tète, les princes le couvrant de leur protection.

Mais Joachim ne supportait qu’avec impatience une domination qui le contraignait à se maîtriser. Le roi d’Égypte, de son côté, ne dut pas épargner les manœuvres pour l’amener à une défection. Le Phénicien ayant, sur ces entrefaites, secoué le joug, Joachim, par une sorte de vertige, l’imita, refusa aussi le tribut. Nabuchodonosor, obligé par suite de concentrer ses forces contre la Phénicie, mit le siège devant Tyr et la tint bloquée sept ans. Comme il ne pouvait, dans l’intervalle, s’occuper du roi de Juda, celui-ci put se faire illusion, se persuader qu’il avait pour toujours recouvré son indépendance. Il n’avait pas lieu cependant de se réjouir : pour ne pas encore lancer une forte armée contre lui, Nabuchodonosor n’en faisait pas moins ravager son territoire par des troupes volantes. C’est dans cette situation précaire que Joachim mourut (597). Il eut pour successeur son fils, âgé de dix-huit ans, Jéchonias (Yoyachin, Yechonia, par abréviation Khonia) ou plutôt sa mère Nechreschta, qui avait pris les rênes du pouvoir. Jéchonias eut également la présomption de se croire assez fort pour lutter avec Nabuchodonosor et s’abstint de lui rendre hommage. Il persista, comme son père, dans tous les dérèglements de l’idolâtrie. Mais son aveuglement et celui de sa mère ne furent pas de longue durée. Nabuchodonosor put enfin détacher de Tyr une armée nombreuse, qui soumit sans peine toute la contrée jusqu’au fleuve d’Égypte (Rhinocolura) ; le royaume de Juda fut occupé en entier, sauf quelques villes du sud, qui s’étaient mises en état de défense, et tout ce qui tomba entre les mains de l’ennemi fut emmené captif. Jéchonias n’en continua pas moins à résister, se croyant en sûreté derrière les fortes murailles de sa capitale, il comptait aussi, en cas d’investissement, sur le secours de l’Égypte. Nabuchodonosor envoya donc quelques-uns de ses généraux mettre le siège devant Jérusalem.

Le fils de Joachim n’eut pas même le temps d’aviser, la rapide détresse des assiégés ne le lui permit pas. Il venait d’entrer en pourparlers pour la reddition de la place, lorsque Nabuchodonosor arriva lui-même au camp. Le roi, la reine mère et leur suite se transportèrent auprès de lui pour demander grâce. Mais ils le trouvèrent inflexible : Jéchonias dut abandonner le trône et se rendre en exil à Babylone avec sa mère, ses femmes, ses frères et sœurs et ses eunuques. Il n’avait occupé que cent jours le trône de David. Nabuchodonosor fit preuve d’une grande modération en leur laissant la vie et s’abstenant de faire couler le sang. Il ne bannit que dix mille habitants de Jérusalem, qu’il fit transporter en Babylonie, savoir sept mille guerriers, deux mille personnes de tout sexe, prises en majeure partie dans la population de la capitale, enfin mille artisans habiles dans la fabrication des armes et dans l’art de la fortification. Il ne fit pendant la même campagne, dans le reste du royaume, que trois mille vingt-trois prisonniers, qui furent également dirigés sur Babylone. S’il frappa une contribution sur les trésors du palais et du temple, ce ne fut point violence particulière, mais pratique usuelle du droit de guerre de l’époque. Il laissa subsister l’État, épargna la ville et ses murailles et ne toucha point au temple. Le premier monarque étranger aux mains duquel tomba Jérusalem, après environ cinq siècles d’existence, lui montra plus de générosité que ne fit maint conquérant dans les temps qui suivirent.