Histoire des Juifs/Troisième période, deuxième époque, chapitre III

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Histoire des Juifs
Introduction
I. Les temps bibliques : § 1er
II. — Après l’exil : § 1er
III. 3e période — La dispersion
1re époque — Le recueillement après la chute
I. Le relèvement ; l’école de Jabné
II. L’activité à l’intérieur
III. Soulèvement des judéens
IV. Suite de la guerre de Barcokeba
V. Patriarcat de Judale Saint
VI. Le patriarche Juda II ; Les Amoraïm
VII. Les Judéens dans le pays parthes
VIII. Le patriarcat de Galamiel IV et de Juda II
IX. Le triomphe du christianisme et les Judéens
X. Les derniers Amoraïm
XI. Les Juifs dans la Babylonie et en Europe
XII. Les Juifs en Arabie
XIII. Organisation du judaïsme babylonien
XIV. Le caraïsme et ses sectes
XV. Situation des Juifs dans l’empire franc et déclin de l’exilarcat en Orient
2e époque — La science et la poésie juive
I. Saadia, Hasdaï et leurs contemporains
II. Fin du gaonat en Babylonie. Aurore de la civilisation juive en Espagne
III. Les cinq Isaac et Yitshaki
IV. La première croisade. Juda Allévi
V. La deuxième croisade - Accusation de meurtre rituel
VI. Situation des Juifs à l’époque de Maïmonide
VII. Époque de Maïmonide
VIII. Dissensions dans le judaïsme. - La rouelle
IX. Controverses religieuses du talmud. Autodafé du Talmud
X. Progrès de la bigoterie et de la Cabbale
XI. La peste noire. Massacres des Juifs
XII. Conséquences de la persécution de 1391. Marranes et apostats.
XIII. Une légère accalmie dans la tourmente.
XIV. Recrudescence de violences
XV. Établissement de tribunaux d’inquisition
XVI. Expulsion des Juifs d’Espagne et de Portugal
XVII. Pérégrinations des Juifs et des Marrannes d’Espagne et de Portugal
3e époque — La décadence
I. Reuchlin et le obscurants. Martin Luther
II. L’inquisition et les Marranes. Extravagances cabbalistiques te messianiques
III. Les Marranes et les papes
IV. Les juifs en Turquie et Don Joseph de Naxos
V. Situation des Juifs de Pologne et d’Italie jusqu’à la fin du XVIe siècle
VI. Formation de communautés marranes à Amsterdam, à Hambourg et à Bordeaux
VII. La guerre de Trente Ans et le soulèvement des Cosaques.
VIII. L’Établissement des Juifs en Angleterre et la révolution anglaise
IX. Baruch Spinoza et Sabbataï Cevi
X. Tritesses et joies
XI. Profonde décadence des Juifs
4e époque — Le relèvement
XII. Moïse Mendelssohn et son temps
XIII. Excès de l’orthodoxie et de la réforme
XIV. La révolution française et l’émancipation des Juifs
XV. Le Sanhédrin de Paris et la Réaction
XVI. Les réformes religieuses et la science juive
XVII. Une Accusation de meurtre rituel à Damas
XVIII. Orthodoxes et réformateurs en Allemagne


CHAPITRE III


LES CINQ ISAAC ET YITSHAKI
(1070-1096)


Troublés un instant dans leur sécurité par les désordres de grenade, les Juifs d’Espagne se remirent rapidement de cette alerte. Cette persécution fut, du reste, un fait isolé. Les rois et les émirs des autres parties de l’Espagne continuaient à appeler à leur cour des Juifs habiles et intelligents, à leur confier la direction des affaires et à laisser à la population juive les mêmes droits qu’à leurs autres sujets. À l’exemple des princes musulmans, les rois chrétiens nommaient également des Juifs aux fonctions publiques et utilisaient leur intelligence, leur activité et leur dévouement. Les Juifs ne perdirent donc rien de leur influence, au début, par suite de l’affaiblissement progressif des États musulmans et de la prépondérance de plus en plus grande de l’élément chrétien. À l’ombre de la croix comme sous la domination du croissant, ils pouvaient se livrer librement à la culture des sciences et de la poésie. Il est à remarquer, néanmoins, qu’après la mort de Samuel ibn Nagrela et d’Ibn Gabirol, la poésie, l’exégèse, la linguistique et la philosophie, tout en ayant de zélés partisans, durent céder le pas à l’étude du Talmud. C’est surtout la partie dialectique du Talmud qui fut remise en honneur et cultivée de nouveau avec ardeur en Espagne, en Afrique et en France.

Des six principaux maîtres qui dirigèrent le mouvement talmudique pendant la seconde période rabbinique, cinq s’appelaient Isaac et le sixième se nommait Yitshaki. C’étaient Isaac ibn Albalia, investi également de fonctions politiques, Isaac ibn Giat et Isaac ben Reuben, tous deux pontes liturgiques en même temps que talmudistes, Isaac ibn Saknaï, moins remarquable que les précédents, Isaac Alfasi et Salomon Yitshaki, créateurs tous les deux d’une méthode d’enseignement supérieure à celle des gaonim.

Isaac ben Baruch Albalia, prétendait descendre d’un émigré de Jérusalem, nommé Baruch, que Titus aurait envoyé à Mérida pour organiser la fabrication de la soie en Espagne. La famille des Albalia se rendit plus tard à Cordoue. Dès son enfance, Isaac (né en 1035 et mort en 1094) se montra passionné pour l’étude, et plus tard il partagea son temps entre l’astronomie, les mathématiques, la philosophie et le Talmud. Protégé par Samuel ibn Nagrela et son fils Joseph, il recevait de ce dernier des subsides considérables. Il résida tantôt à Grenade, auprès de son Mécène, tantôt à Cordoue, sa ville natale. À l’âge de trente ans, Isaac ibn Albalia avait déjà commencé à écrire un commentaire pour expliquer les passages difficiles du Talmud. Il composa en même temps un traité astronomique sur les calculs du calendrier juif, qu’il dédia à Joseph ibn Nagrela (vers 1065).

Pendant qu’il résidait à Cordoue, où il était venu chercher un refuge lors des persécutions de Grenade, il se fit connaître et apprécier du prince Aboulkassim Mohammed, et quand celui-ci devint roi de Séville, il nomma Ibn Albalia son astronome ou plutôt son astrologue. Il était, en effet, moins désireux de favoriser les observations astronomiques que de connaître l’avenir d’après la marche des astres. Isaac ibn Albalia, comme d’autres ministres juifs, fut placé eu qualité d’administrateur et de rabbin à la tête de toutes les communautés de Cordoue et reçut ainsi le titre de prince (nassi). Grâce à son influence et à son savoir, Séville, comme précédemment Cordoue et Grenade, devint le centre du judaïsme espagnol. Un autre Juif, Ibn Mischal, était également au service du roi de Séville, qui lui confiait des missions diplomatiques.

On sait peu de chose d’Isaac ben Juda ibn Giat. Né à Lucéna (vers 1030) d’une famille riche et considérée, il fut également protégé par les deux Ibn Nagrela et conserva un souvenir reconnaissant de leurs bienfaits. Après la fin tragique de Joseph, il essaya de faire nommer son fils Abounassar Azaria au rabbinat de Lucéna. Azaria mourut avant que ses démarches n’eussent abouti ; il fut alors nommé lui-même rabbin de cette ville. Il mourut en 1089.

Isaac ben Reuben Albargueloni avait quitté de bonne heure Barcelone, où il était né en 1043, pour se rendre dans la ville maritime de Denia. Là, il se consacra à l’étude du Talmud. Il était âgé de trente-cinq ans quand il traduisit en hébreu le traité arabe de Haï sur le droit commercial talmudique. Plus tard, à un âge très avancé, il composa lui-même un livre sur le droit civil du Talmud. Il était également poète et écrivit des azharot, où il émaillait très habilement ses vers de citations bibliques et faisait des jeux de mots piquants et spirituels.

Quand Isaac Albargueloni vint s’établir à Denia, Isaac ben Moïse ibn Saknaï quitta cette ville, probablement parce que la réputation du nouvel arrivant le mettait dans l’ombre. Il se rendit à Pumbadita, où il enseigna avec le titre de gaon. Triste retour des choses ! C’est l’Occident, autrefois totalement subordonné aux académies babyloniennes, qui envoyait à Pumbadita, au berceau de l’enseignement talmudique, un homme sans notoriété en Espagne, et que les Babyloniens considéraient comme une autorité.

Le dernier des cinq Isaac était bien supérieur aux quatre autres. Né en 1013 à Kala-ibn-Hammad, près de Fez, Isaac ben Jacob Alfasi ou Alkalaï eut pour maîtres les dernières autorités talmudiques d’Afrique, Nissim et Hananel. Après la mort de ces rabbins (vers 1050), il était le seul représentant de la science talmudique dans l’Afrique occidentale. Esprit original et pénétrant, il délaissa les sentiers battus pour chercher des voies nouvelles. Comme le Talmud a souvent pour une même question des solutions diamétralement opposées, on avait pris l’habitude, dans la pratique, de suivre les explications des gaonim. Alfasi entreprit de trouver pour tous les cas des décisions certaines dans le Talmud même, et dans ce but il expliqua les textes talmudiques avec une sagacité étonnante, mettant de cité tout ce qui lui paraissait douteux ou accessoire pour ne conserver que les passages qui avaient un caractère de certitude et étaient utiles pour la pratique. C’est ainsi qu’il composa un code (Halakot), attaqué de son vivant, mais qui fut ensuite adopté par le judaïsme tout entier. Celte œuvre fit oublier tous les travaux analogues publiés dans le cours des trois siècles précédents depuis le gaon Yehudaï ; elle rendit célèbre le nom d’Alfasi plus peut-être en Espagne que dans l’Afrique, sa patrie.

En même temps qu’Alfasi, vivait en France un savant talmudiste, esprit aussi pénétrant et aussi original que lui, plus étendu, mais moins hardi et moins impartial. C’était Salomon Yitshaki, connu sous le nom de Raschi, et né à Troyes (Champagne) en 1040. Sa mère était la sœur de ce Simon ben Isaac connu par ses poésies liturgiques et les services qu’il rendit à la communauté de Mayence, et son père était très versé dans le Talmud. Quoiqu’il fût né et élevé au milieu de talmudistes, Raschi, pour augmenter son instruction, alla fréquenter les écoles de Mayence, Worms et Spire. Comme autrefois Akiba, il quitta sa femme et sa famille pour se rendre au loin et se consacrer entièrement à l’étude. De temps à autre, sans doute aux jours de fête, il retournait auprès de sa femme, mais se rendait ensuite de nouveau aux écoles allemandes, ou plutôt, comme on les appelait alors, lorraines. À vingt-cinq ans, il s’établit définitivement à Troyes (1064), où il était tout étonné, dans sa modestie, d’être déjà considéré comme un maître. Isaac Hallévi lui écrivit à cette époque : Tu illustres ta génération. Puisse Israël produire beaucoup d’esprits tels que toi !

Raschi fut nommé rabbin de Troyes et des environs, mais il ne tira aucun profit de cette dignité. Dans un temps où, d’après le témoignage d’un écrivain chrétien, aucun ecclésiastique ne pouvait être nommé évêque ou abbé s’il ne possédait une grande fortune, où on louait et admirait surtout les prêtres qui avaient les plus riches habits et la meilleure table, dans ce même temps les rabbins auraient cru agir contrairement à l’honneur et à la religion s’ils avaient retiré de leurs fonctions le moindre avantage pécuniaire. Le rabbin ne devait pas être seulement le plus instruit, mais aussi le plus vertueux de sa communauté, il devait mener une vie simple, modeste, et donner l’exemple du désintéressement et de la bonté. Sous tous les rapports, Raschi était certainement l’idéal du rabbin. Aussi inspirait-il à tous ses coreligionnaires de France et d’Allemagne le plus profond respect.

Après la mort des talmudistes lorrains (vers 1070), les disciples allemands et français affluèrent en grand nombre à l’école de Raschi, à Troyes. Le maître leur enseignait la Bible et le Talmud, il savait rendre clairs les passages les plus difficiles, et on a pu dire avec raison que, sans Raschi, le Talmud de Babylone aurait été négligé autant que celui de Jérusalem. Les explications que, sous le nom de Commentaire (Kontros), il écrivit dans la langue talmudique sur presque tous les traités du Talmud, sont des modèles de simplicité, de netteté et de précision ; elles sont utiles au commençant comme à l’homme instruit. Ce commentaire est vraiment une œuvre artistique dans son genre. Aussi éclipsa-t-il bien vite les commentaires de Guerschom et des autres talmudistes.

Outre ses explications sur le Talmud, Raschi écrivit également un commentaire sur la plupart des livres bibliques. Grâce à son tact, son bon sens et son instinct de la vérité, il rencontrait presque toujours la signification juste des mots et des versets. Mais souvent il suivait l’interprétation aggadique, parce qu’il prenait au sérieux les explications fantaisistes que le Talmud et les recueils d’aggadot donnent de certains versets. Il sentait cependant confusément que, plus d’une fois, le sens réel du texte (Peschat) était en contradiction avec l’interprétation aggadique (Derasch). Dans sa vieillesse, ce sentiment était devenu chez lui plus net et plus vif, car il recommanda à son petit-fils de modifier son commentaire biblique, de façon à rendre ses explications conformes au sens naturel du texte. Raschi était bien supérieur aux commentateurs chrétiens de son temps, qui admettaient gravement que l’Écriture Sainte pouvait être interprétée de quatre manières différentes.

Les commentaires de Raschi sont d’autant plus remarquables que le savant de Troyes ignorait la plupart des travaux exégétiques de l’école espagnole. Il connaissait bien en partie les écrits de Menahem ben Sarouk et de Dounasch, dont il adoptait toutes les idées, mais les ouvrages de Hayyoudj et d’Ibn Djanah, écrits en arabe, lui étaient totalement inconnus. De là, souvent, des singularités, des maladresses et des obscurités dans ses observations grammaticales. Mais, en dépit de quelques points faibles, le commentaire de Raschi est devenu tellement populaire que, pendant longtemps, il était considéré par une partie des Juifs comme une annexe indispensable du texte biblique et qu’à son tour il a été longuement commenté.

Raschi ne laissa pas de fils ; il eut trois filles, dont l’une savait assez bien l’hébreu pour pouvoir lire à son père, tombé malade, les consultations talmudiques qui lui étaient adressées et y répondre sous sa dictée. Ces trois filles épousèrent toutes des talmudistes distingués. L’un d’eux, Meïr, de Ramerupt (près de Troyes), eut trois fils remarquables, s’inspirant, comme les autres membres de la famille, de l’esprit de leur aïeul.

Sous l’influence de Raschi et de son école, la Champagne devint le centre de l’enseignement talmudique. Les savants français furent recherchés jusqu’en Espagne, et ce dernier pays dut partager désormais avec la France la direction du judaïsme. L’Espagne resta bien le pays classique de la poésie hébraïque, de la linguistique, de l’exégèse et de la philosophie, mais, pour la connaissance du Talmud, elle dut céder la palme à la France.

En Italie, on ne trouvait à cette époque ni poètes, ni savants juifs. Le seul Italien de ce temps qui occupe un certain rang dans la littérature juive est Nathan ben Yehiel, de Rome. Il composa (vers 1101), sous le titre d’Aroukh, un lexique talmudique. Cette œuvre, plus complète que les travaux antérieurs de ce genre, ne présente aucune originalité ; c’est une compilation, tirée d’écrits plus anciens.

C’est vers cette époque qu’on commence à trouver des traces certaines de Juifs dans l’Europe orientale. Il en existait, au Xe siècle, en Bohème, en Moravie et en Pologne. À en croire la communauté de Prague, elle serait une des plus anciennes agglomérations juives de l’Europe, et elle appuie sa prétention sur l’inscription d’une pierre tumulaire qui remonterait à un siècle avant le christianisme. Qui prouve trop ne prouve rien. C’est seulement à partir du r siècle qu’on trouve sûrement des Juifs en Bohème, où ils possédaient même des esclaves chrétiens. D’après une lettre d’une princesse de Moravie, les habitants juifs du faubourg de Prague et du village de Wyssegrad passaient pour être particulièrement riches. Cette princesse écrivit en effet à son beau-frère, avec lequel elle était en hostilités : Espères-tu trouver chez nous des gens riches ! Tu en rencontres un plus grand nombre dans ton propre pays. Le faubourg de Prague et Wyssegrad sont habités par des Juifs excessivement opulents. En Moravie, il y avait également des Juifs au XIe siècle. Un d’eux, appelé Podiva, fit construire près de Lundenbourg, sur les frontières de la Moravie et de l’Autriche, un château fort auquel il donna son nom. Enfin, dans le royaume nouvellement constitué de la Pologne, notamment à Gnesen, la capitale, les Juifs, tout en vivant sous des souverains chrétiens, pouvaient, comme en Bohème, posséder des esclaves chrétiens.

Mais si, au point de vue matériel, la situation des Juifs de l’Europe orientale était satisfaisante, leur culture intellectuelle laissait à désirer. Ils ne semblaient même posséder parmi eux aucun talmudiste. Ce n’est qu’un siècle plus tard que l’histoire mentionne quelques rares talmudistes de la Bohème, de la Pologne et de la Russie.

Il se préparait alors, dans l’Europe occidentale, des événements qui devaient modifier profondément la situation des Juifs de cette région : c’était la conquête de l’Espagne par les chrétiens et la première croisade contre les musulmans de l’Orient. Ces guerres furent douloureuses pour les Juifs et très préjudiciables à leurs études. En Espagne, les Juifs furent mêlés assez activement aux événements. Ils ne prévoyaient pas qu’en contribuant, dans ce pays, à la destruction de l’islamisme et au développement de la puissance chrétienne, ils aidaient à creuser la mine qui devait faire sauter plus tard leurs descendants.

Ce fut Alphonse VI, l’habile et vaillant roi de Castille, qui porta les premiers coups aux musulmans d’Espagne. Esprit très souple et très adroit, il vit de suite qu’il ne pourrait conquérir les États mahométans qu’en semant la division parmi eux et en les affaiblissant les uns par les autres. Pour atteindre son but, il avait besoin de diplomates intelligents et expérimentés, qu’il ne pouvait trouver que parmi les Juifs. Ses chevaliers étaient trop grossiers et ses bourgeois trop ignorants pour réussir dans ces missions délicates, auprès des cours spirituelles, élégantes, instruites, de Tolède, de Séville et de Grenade. Seuls les Juifs comprenaient assez bien la langue arabe, avec ses finesses et ses subtilités, étaient assez au courant de la littérature arabe et avaient des manières d’une noblesse et d’une aisance suffisantes pour plaire à des princes musulmans. C’était donc parmi eux qu’Alphonse VI choisissait ses ambassadeurs. Tel fut Amramben Isaac ibn Shalbib, d’abord médecin, plus tard secrétaire intime et conseiller influent du roi de Castille. Un autre conseiller juif d’Alphonse fut Cidellus, qui avait toute la confiance du souverain et pouvait lui parler avec plus de franchise et de liberté qu’aucun des nobles et des grands d’Espagne. Étranger à la bigoterie et au fanatisme, le roi Alphonse ne se bornait pas à favoriser un petit nombre de Juifs, il accordait à tous, dans ses États, les mêmes droits qu’aux autres Espagnols, et les admettait aux fonctions publiques. Il est vrai qu’à côté de la législation wisigothe, qui traitait les Juifs en parias, il s’était déjà établi, avant Alphonse VI, des coutumes (fueros) plus douces, qui assuraient les mêmes droits aux chrétiens, aux Juifs et aux musulmans d’une même ville ou d’une même province. Hais le roi de Castille érigea ces diverses coutumes en lois de l’État, effaçant ainsi les derniers vestiges des institutions wisigothes.

À Worms également, les Juifs jouissaient à cette époque des mêmes droits que les autres habitants. Le malheureux empereur Henri IV leur avait accordé cette faveur ou plutôt cet acte de justice, parce qu’au milieu de toutes les trahisons dont il était enveloppé et des outrages dont L’abreuvaient nobles et prélats, il n’avait rencontré de dévouement, d’affection et de fidélité qu’auprès des Juifs de Worms. Ceux-ci s’étaient joints en armes aux chrétiens de la ville pour défendre leur empereur. Henri IV les en récompensa en les traitant avec équité.

Mais que devenait la prétendue malédiction qui, d’après l’Église, devait peser éternellement sur les Juifs, si ceux-ci vivaient tranquilles dans des pays chrétiens ? Aussi le chef suprême du christianisme, le pape Hildebrand qui, sous le nom de Grégoire VII, bouleversa toute l’Europe, se mit-il à l’œuvre pour faire cesser un tel état de choses. Lui, le maître des maîtres, qui voyait ramper à ses pieds peuples et souverains, il jugeait nécessaire d’humilier les faibles Juifs et de les faire mettre hors la loi dans les contrées où ils étaient aimés et estimés ! Au concile de Rome (1078), où, pour la seconde fois, il lança l’anathème contre les ennemis de la papauté, il défendit par une loi canonique d’admettre les Juifs à des emplois publics ou de leur assurer une autorité quelconque sur des chrétiens. Cette ordonnance visait spécialement la Castille. Car en 1080, le pape adressa au roi Alphonse VI un mandement dont voici un extrait : Nous considérons comme une obligation de t’exprimer nos vœux pour les progrès constants de ta gloire, mais en même temps il est de notre devoir d’appeler ton attention sur les fautes que tu commets. Nous invitons ton Altesse à ne plus permettre désormais que des Juifs exercent quelque pouvoir sur des chrétiens. Subordonner des chrétiens à des Juifs et les soumettre à leur jugement, c’est opprimer l’Église de Dieu et exalter la Synagogue de Satan. On méprise le Christ lui-même en cherchant à plaire à ses ennemis.

En Angleterre, la voix de Grégoire VII trouva de l’écho. Guillaume le Conquérant, roi d’Angleterre et duc de Normandie, défendit aux Juifs de posséder des serfs chrétiens et d’engager des nourrices chrétiennes. Mais Alphonse de Castille, préoccupé de projets très graves, ne se souciait pas de mettre, en pratique, dans son royaume, les décrets du concile de Rome, et il conserva ses conseillers juifs. Il cherchait à ce moment à s’emparer du royaume de Tolède. Pour réussir dans son entreprise, il sentait qu’il était nécessaire de détacher du roi de Tolède les princes des contrées voisines et d’obtenir leur neutralité ou leur appui. Grâce à l’habileté de ses diplomates juifs, il put contracter une alliance avec Almoutamed ibn Abbad, le vaillant roi de Séville, et conquérir la vieille et importante cité de Tolède (1080). Il laissa aux Juifs de cette ville les libertés dont ils jouissaient sous le roi vaincu Yahya Alkader.

Après ce premier succès, Alphonse sentit grandir son ambition, et il aspira à conquérir étalement le royaume de Séville. Jetant subitement le masque, il chargea un de ses conseillers, le Juif Isaac ibn Schalbib, de soumettre de sa part à son ancien ami Almoutamed des propositions telles que le roi de Séville ne pouvait les accepter sans déshonneur. Pour donner plus d’autorité à ses paroles, Ibn Schalbib, sur l’ordre de son souverain, se fit accompagner de cinq cents chevaliers chrétiens. Cette mission lui coûta la vie, car les propositions dont il était porteur indignèrent tellement Almoutamed que, violant le droit des gens, il le fit tuer et mettre en croix et jeta son escorte en prison.

À la suite de cet incident, le roi de Séville, craignant la vengeance d’Alphonse VI, résolut, sur les conseils des autres princes musulmans, d’invoquer l’appui du vainqueur de l’Afrique du nord, du chef morabethique Youssouf ibn Teschoufin. Celui-ci répondit à l’appel, mais au lieu de la délivrance, il apporta aux princes d’Andalousie la défaite et l’asservissement. Son armée, augmentée du contingent des provinces musulmanes d’Espagne, était très nombreuse. Alphonse, de son côté, réunit des troupes considérables.

Dans les deux camps combattaient de nombreux Juifs, coiffés tous de turbans noirs et jaunes : on en évalue le nombre à quarante mille. Quand les deux armées furent en présence et que toutes les dispositions étaient prises pour livrer bataille le jour même (vendredi, 28 octobre 1086), Alphonse proposa de remettre la lutte au lundi suivant pour ne pas combattre le vendredi, ni le samedi, ni le dimanche, jours de repos des musulmans, des juifs et des chrétiens. Youssouf y consentit. Alphonse, qui n’avait fait accepter ce délai que dans l’espoir de pouvoir surprendre les musulmans, tomba subitement sur eux le vendredi même. Mais ils étaient sur leurs gardes. C’est alors que se livra la bataille de Zalaca, qui se termina à l’avantage des musulmans et où la plus grande partie de l’armée d’Alphonse fut détruite. Les Almoravides d’Afrique profitèrent seuls de cette victoire, ils humilièrent et opprimèrent à la fois les vaincus et les princes mahométans qui les avaient appelés à leur aide.

Dés lors, l’Espagne méridionale devint le théâtre de luttes sanglantes, auxquelles prirent part les Almoravides, Alphonse et le fameux chevalier Rodrigues Cid, immortalisé par les romances et le théâtre. Les Juifs souffrirent cruellement de ces guerres continuelles, mais pas plus que les autres habitants. Ils n’eurent pas à subir de persécutions religieuses. En déclarant la guerre sainte aux chrétiens, les Almoravides ne poursuivaient qu’un but politique, ils n’étaient nullement fanatiques. Sous leur domination, les Juifs de Grenade rentrèrent même eu possession des biens dont ils avaient été dépouillés vingt ans auparavant sous le règne de Badis.

Ce fut à l’époque de ces troubles qu’Isaac Alfasi, accusé sans doute d’un délit politique, fut contraint d’abandonner la ville de Kala-ibn-Hammad, où il demeurait et qui faisait partie du royaume de Youssouf, pour se réfugier en Espagne. Il s’établit à Cordoue (1088), ville qui appartenait alors à Almoutamed, dont les rapports avec Youssouf étaient extrêmement tendus. Un homme très estimé dans cette ville, Joseph ibn Schartamikasch, lui fit le plus cordial accueil. Son arrivée en Espagne produisit, du reste, une vive sensation dans tout le pays, et on le salua comme une des plus grandes autorités talmudiques. Soit par jalousie, soit parce qu’ils désapprouvaient sa manière hardie d’expliquer le Talmud, les deux principaux rabbins du sud de l’Espagne, Isaac Albalia et Isaac ibn Giat, firent une opposition violente à Alfasi. Celui-ci riposta avec vivacité, et ainsi naquit une polémique acharnée, qui dura jusqu’à la mort des deux rabbins espagnols.

Ibn Giat mourut le premier, en 1089. Alfasi le remplaça comme rabbin à Lucéna, où il réunit autour de lui de nombreux disciples. Mais il n’enseigna que le Talmud, à l’exclusion de toute autre science, se désintéressant même de la poésie hébraïque, que tous les savants cultivaient en ce temps.

Le second adversaire d’Alfasi, Isaac Albalia, perdit son emploi à la cour de Séville après la défaite de son souverain. Car Almoutamed fut battu et détrôné par son ancien allié Youssouf, qui l’emmena prisonnier en Afrique (1091). Albalia parait avoir quitté Séville après cet événement et s’être établi à Grenade ; il s’éteignit dans cette ville en 1094. Sur son lit de mort, il montra une grandeur d’âme qui n’appartient qu’aux caractères vraiment élevés. Baruch, son fils, âgé de dix-sept ans, pleurait devant lui. Après ma mort, dit-il à son fils, tu te rendras auprès d’Alfasi à Lucéna, tu lui diras qu’avant de comparaître devant Dieu je lui ai pardonné tout ce qu’il a dit ou écrit contre moi, j’espère qu’il me pardonnera à son tour et recevra à bras ouverts le fils de son adversaire. Baruch obéit à son père. Alfasi embrassa le fils d’Albalia en pleurant et lui dit : Je serai dorénavant ton père. On ne sait ce qu’il faut admirer le plus, la confiance d’Albalia dans la générosité de son adversaire ou la noble conduite d’Alfasi.


Les Juifs sont arrivés à une période de leur histoire où ils vont subir les plus sanglantes persécutions. Avant d’aborder ce chapitre douloureux de leurs annales, il ne nous parait pas inutile de jeter un dernier et très rapide coup d’œil sur le rôle important et glorieux qu’ils jouèrent crans les dix derniers siècles qui suivirent la chute de leur État. Les empereurs romains et les souverains de la Perse avaient essayé de les exterminer ; leur haine se brisa contre la ténacité opiniâtre du peuple juif. Rome tomba, la monarchie néo-perse s’évanouit, mais les Juifs continuèrent à vivre sur les ruines de ces deux grands empires. L’Église, de persécutée devenue persécutrice, essaya ensuite de leur ravir leurs droits d’homme et de citoyen ; elle échoua dans sa tentative. À la suite de la migration des peuples, les civilisations grecque et romaine disparurent ; seule la science juive continua de briller dans l’obscurité générale. Les Juifs furent aidés et stimulés dans leur œuvre civilisatrice par une nouvelle religion, l’islamisme, qui avait emprunté ses principes au judaïsme et conquit sur les chrétiens de vastes régions en Asie, en Afrique et en Europe.

Disséminés dans le monde entier, éparpillés dans le nord jusqu’à la mer Caspienne et à l’embouchure du Volga, dans le sud, en Afrique, jusqu’en Égypte et en Arabie, dans l’est jusqu’aux Indes, en Europe, jusqu’en Espagne, en France et en Angleterre, les Juifs, malgré cette dispersion. étaient plus unis entre eux, par suite des institutions qu’ils s’étaient données, que les divers États chrétiens et musulmans. L’étude du Talmud les avait protégés contre l’ignorance et la barbarie, avait aiguisé leur esprit et les avait ainsi rendus capables de comprendre facilement les autres sciences. Grâce à leur intelligence, ils étaient devenus dans certains pays les conseillers presque indispensables des souverains.

C’est ainsi que faibles et humbles au dehors, les Juifs avaient pu cependant échapper à la haine de l’Église et à l’intolérance de l’islamisme et continuer à cheminer dans ce sentier douloureux qui, de Jérusalem, les avait conduits à l’étranger. Plus d’une fois, les ronces du chemin leur avaient déchiré les pieds, et plus d’une fois ils recevront encore de profondes blessures. Dans la lutte gigantesque qui va s’engager entre la croix et le croissant, mettre à feu et à sang trois parties du monde et déchaîner les plus violentes passions, les Juifs auront des coups des deux côtés. Comment supporteront-ils ces nouvelles épreuves ? La suite de cette histoire montrera comment ils sauront résister à la longue série de malheurs qui allaient les atteindre, et arriver ainsi au jour où l’on reconnaîtra enfin qu’ils sont également des hommes et doivent être traités comme des hommes.