Histoire des Juifs/Troisième période, deuxième époque, chapitre XI

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Histoire des Juifs
Introduction
I. Les temps bibliques : § 1er
II. — Après l’exil : § 1er
III. 3e période — La dispersion
1re époque — Le recueillement après la chute
I. Le relèvement ; l’école de Jabné
II. L’activité à l’intérieur
III. Soulèvement des judéens
IV. Suite de la guerre de Barcokeba
V. Patriarcat de Judale Saint
VI. Le patriarche Juda II ; Les Amoraïm
VII. Les Judéens dans le pays parthes
VIII. Le patriarcat de Galamiel IV et de Juda II
IX. Le triomphe du christianisme et les Judéens
X. Les derniers Amoraïm
XI. Les Juifs dans la Babylonie et en Europe
XII. Les Juifs en Arabie
XIII. Organisation du judaïsme babylonien
XIV. Le caraïsme et ses sectes
XV. Situation des Juifs dans l’empire franc et déclin de l’exilarcat en Orient
2e époque — La science et la poésie juive
I. Saadia, Hasdaï et leurs contemporains
II. Fin du gaonat en Babylonie. Aurore de la civilisation juive en Espagne
III. Les cinq Isaac et Yitshaki
IV. La première croisade. Juda Allévi
V. La deuxième croisade - Accusation de meurtre rituel
VI. Situation des Juifs à l’époque de Maïmonide
VII. Époque de Maïmonide
VIII. Dissensions dans le judaïsme. - La rouelle
IX. Controverses religieuses du talmud. Autodafé du Talmud
X. Progrès de la bigoterie et de la Cabbale
XI. La peste noire. Massacres des Juifs
XII. Conséquences de la persécution de 1391. Marranes et apostats.
XIII. Une légère accalmie dans la tourmente.
XIV. Recrudescence de violences
XV. Établissement de tribunaux d’inquisition
XVI. Expulsion des Juifs d’Espagne et de Portugal
XVII. Pérégrinations des Juifs et des Marrannes d’Espagne et de Portugal
3e époque — La décadence
I. Reuchlin et le obscurants. Martin Luther
II. L’inquisition et les Marranes. Extravagances cabbalistiques te messianiques
III. Les Marranes et les papes
IV. Les juifs en Turquie et Don Joseph de Naxos
V. Situation des Juifs de Pologne et d’Italie jusqu’à la fin du XVIe siècle
VI. Formation de communautés marranes à Amsterdam, à Hambourg et à Bordeaux
VII. La guerre de Trente Ans et le soulèvement des Cosaques.
VIII. L’Établissement des Juifs en Angleterre et la révolution anglaise
IX. Baruch Spinoza et Sabbataï Cevi
X. Tritesses et joies
XI. Profonde décadence des Juifs
4e époque — Le relèvement
XII. Moïse Mendelssohn et son temps
XIII. Excès de l’orthodoxie et de la réforme
XIV. La révolution française et l’émancipation des Juifs
XV. Le Sanhédrin de Paris et la Réaction
XVI. Les réformes religieuses et la science juive
XVII. Une Accusation de meurtre rituel à Damas
XVIII. Orthodoxes et réformateurs en Allemagne


CHAPITRE XI


La peste noire. — Massacres des Juifs
(1325-1391)


À l’époque où les philosophes juifs Gersonide et Vidal Narboni essayaient de concilier la prescience divine avec la notion du libre arbitre, un problème autrement grave aurait dû s’imposer à leur attention. Ils auraient pu se demander pourquoi la Providence faisait peser une destinée si tragique sur les descendants de Jacob et les condamnait à vider le calice jusqu’à la lie. Leurs souffrances précédentes comptent à peine devant l’horrible catastrophe qui va fondre sur eux. Une sombre nuée, portant dans ses flancs la foudre et la tempête, est prête à crever au-dessus de leur tête et à les faire périr par milliers. Ce ne font pas quelques membres seuls, mais le corps tout entier qui, cette fois, sera frappé, et les maux qui vont les atteindre tous prouvera aux malheureux Juifs que tout en étant disséminés, ils sont quand même unis entre eux par la plus étroite solidarité. Jusqu’alors, on se contentait le plus souvent de les piller et de les expulser ; cette fois, ils verront sans cesse grimacer devant eux la hideuse mort, avec son lugubre cortège de supplices et de tortures de tout genre.

Ce fut l’Allemagne qui donna le signal de la ronde macabre. Le bruit s’était répandu que l’audace des Juifs avait considérablement grandi à la suite des dispositions bienveillantes que l’empereur Louis de Bavière avait manifestées à leur égard. Ce bruit était doublement mensonger. À cette époque, les pauvres Juifs ne songeaient guère à se montrer audacieux. Car l’empereur Louis, celui-là même qu’on accusait de leur être favorable, les maltraitait, les pressurait, les donnait en gage, les vendait, absolument comme avaient fait ses prédécesseurs. Seulement, il ne les faisait pas tuer comme l’empereur Frédéric le Bel, son rival, parce qu’il en voulait surtout à leur argent. Il leur imposa même une nouvelle taxe, le denier d’or. Tout Juif ou Juive de l’empire d’Allemagne, âgé de plus de douze ans, et qui disposait d’une somme de vingt florins, devait payer un impôt annuel d’un florin. À ses yeux, cette taxe était sans doute justifiée par cette raison que, depuis Vespasien et Titus, les Juifs versaient un impôt annuel aux empereurs romains, dont les Césars germains se proclamaient les héritiers directs.

Sous le règne de l’empereur Louis, les Juifs subirent le contrecoup des désordres et de la guerre civile qui sévissaient alors en Allemagne. Pendant deux années consécutives (1336-1337) des bandes de paysans et de gueux, surnommés tueurs de Juifs, Judenschlaeger, ravagèrent les communautés de l’Allemagne, sous la direction de deux membres de la noblesse, qui avaient noué une bande de cuir autour de leur bras et pris le nom de rois Armleder. Cette fois encore, comme quelques années ; auparavant, lors des violences ordonnées par Rindfleisch, les massacres eurent lieu au nom de la foi. Un des Armleder prétendait qu’il avait reçu du ciel l’ordre d’infliger aux Juifs la Passion de Jésus et de venger son supplice par leur mort. Armés de fourches, de haches, de piques et de fléaux, cinq mille paysans accomplirent d’épouvantables carnages parmi les Juifs de l’Alsace et des bords du Rhin, jusqu’en Souabe. Pour échapper aux coups de leurs ennemis, de nombreux Juifs se tuèrent eux-mêmes ; bien des parents égorgèrent leurs enfants. La protection de l’empereur resta inefficace ou se manifesta trop tard. À la fin, la force armée parvint à s’emparer d’un des Armleder ; l’empereur le fit décapiter.

Vers le même temps, des massacres analogues eurent lieu en Bavière, inspirés par la cupidité. Pour permettre à leurs administrés et à eux-mêmes de s’acquitter sans bourse délier de leurs dettes envers les Juifs et de s’approprier m même temps les richesses de leurs créanciers, les conseillers municipaux de la ville de Deckendorf accusèrent les Juifs d’avoir profané une hostie. Quand ils jugèrent que la foule était suffisamment surexcitée, ils mirent à exécution le plan qu’ils avaient secrètement combiné entre eux. Au jour qu’ils avaient fixé (30 septembre 1337), quand la cloche de l’église eut donné le signal, le chevalier Hartmann von Deggenburg, accompagné de nombreux cavaliers, entra dans Deckendorf et tomba par surprise, avec tous les habitants, sur les Juifs sans armes, qui furent pillés, tués et brûlés. Pour perpétuer le souvenir du miracle qui s’était produit, raconte la légende, quand les Juifs eurent percé l’hostie, on éleva une église consacrée au Saint-Sépulcre ; elle devint un lieu de pèlerinage. Le poinçon dont les Juifs se seraient servis pour profaner l’hostie ainsi que l’hostie elle-même furent précieusement placés comme reliques sous un globe de verre ; aujourd’hui encore, ils sont exhibés comme sujets d’adoration pour les fidèles.

De Deckendorf les désordres se propagèrent à travers la Bavière, la Bohême, la Moravie et l’Autriche. Les victimes succombèrent par milliers. Seuls les bourgeois de Vienne et de Ratisbonne défendirent les Juifs contre la fureur de la populace. L’empereur, qui avait alors des démêlés avec le pape et le roi de France, laissa faire. Son parent Henri, duc de Bavière et du Palatinat, félicita les habitants de Deckendorf d’avoir brûlé et exterminé les Juifs et les autorisa à se servir en public de tout ce qu’ils avaient volé. Le pape Benoît XII chargea, il est vrai, l’évêque de Passau de faire une enquête sur la prétendue profanation de l’hostie imputée aux Juifs et de punir les dénonciateurs, s’ils étaient convaincus de mensonge, avec toute la rigueur des lois canoniques. Mais que pouvait la sévérité de l’Église contre les mœurs rudes et grossières des chrétiens de ce temps ? De terribles expériences allaient, du reste, prouver une fois de plus aux Juifs que ni la protection du pape ni celle de l’empereur ne leur étaient d’aucun secours. Car, dans presque toute l’Europe, partout où dominait la Croix, les communautés juives allaient être décimées par d’épouvantables massacres.

Ces horribles tueries se produisirent à la suite de l’apparition de la peste noire. Ce fléau, dont l’arrivée en Europe avait été précédée d’un tremblement de terre et d’autres phénomènes effrayants de la nature, vint des frontières de la Chine jusqu’au cœur de l’Europe, où il sévit avec une violence inouïe pendant plus de quatre ans (1348-1352) et enleva le quart des habitants (environ vingt-cinq millions). Affolés par la terreur, les chrétiens se ruèrent sur les Juifs, les torturant, les massacrant, les brûlant, comme s’ils voulaient les exterminer jusqu’au dernier. C’étaient là les conséquences de l’enseignement de l’Église. Ni les musulmans, ni les Mongols, qui pourtant périrent en grand nombre victimes de la peste noire, ne songèrent à en rendre responsables les Juifs. Seuls les chrétiens leur attribuèrent cette épidémie. C’est que l’Église avait accusé si souvent les Juifs d’assassiner las chrétiens, et surtout d’égorger les enfants, qu’à la fin ses adeptes en étaient absolument convaincus. Aussi, dès que, par suite des circonstances, toute discipline et toute obéissance eurent disparu et que les chrétiens affalés ne se laissèrent plus arrêter ni par la crainte de la répression ni par le respect pour leurs chefs, on put voir dans toute leur horreur les résultats des prédications de l’Église contre les Juifs. La peste noire n’épargna cependant pas complètement les Juifs. Mais, comme ils moururent en moins grand nombre, soit à cause de leur régime sobre et hygiénique, soit à cause des soins dévoués dont ils s’entouraient mutuellement, ils furent accusés d’avoir empoisonné les sources, les fontaines et même l’air, pour faire disparaître d’un coup les chrétiens de tous les pays.

Pour empoisonner tous les chrétiens, il aurait fallu une entente entre tous les Juifs. Qui donc aurait créé cette entente ? Quelle personnalité aurait possédé une autorité suffisante pour imposer sa volonté à toutes les communautés juives de l’Europe ? On ne se laissait pas arrêter pour si peu. Comme on croyait les Juifs d’Espagne en possession de ressources considérables et jouissant d’une très grande influence auprès de tous leurs coreligionnaires d’Europe, ce furent eux qu’on accusa d’être les instigateurs de ce complot diabolique. L’ordre d’empoisonner toute la chrétienté serait parti de Tolède. La foule, aveuglée par le fanatisme et la terreur, nommait même celui qui aurait été chargé de transmettre le mot d’ordre aux diverses communautés et de leur apporter le poison : c’était Jacob a Paskate. Venu de Tolède à Chambéry, en Savoie, il aurait envoyé de cette dernière ville toute une bande d’émissaires juifs pour accomplir partout l’œuvre de mort. Ce Jacob aurait été aidé dans son entreprise par le rabbin Peyret, de Chambéry, et un juif riche du nom d’Aboget. On connaissait même la composition du poison. Il était préparé par des sorciers judéo-espagnols et formé tantôt de chair de basilic, tantôt d’un mélange d’araignées, de crapauds et de lézards, tantôt enfin de cœurs de chrétien pétris avec de la pâte d’hostie.

Ces fables, inventées par des ignorants et des méchants, et démesurément grossies par l’imagination populaire, trouvaient créance non seulement auprès de la foule, mais aussi auprès des classes élevées. Les tribunaux faisaient sérieusement des enquêtes pour découvrir les auteurs de ces crimes, et, dans ce but, ils avaient recours à la mesure extrême employée si fréquemment par la chrétienté du moyen âge pour connaître la vérité, ils soumettaient les inculpés à la torture.

Ce fut dans le sud de la France, où la peste noire sévissait déjà au commencement de l’année 1348, que l’on répandit d’abord la légende de l’empoisonnement des puits. Dans cette région, une communauté juive tout entière, hommes, femmes et enfants, furent brûlés en un seul jour, avec des rouleaux de la Loi (au milieu du mois de mai). De là, le mouvement s’étendit dans la Catalogne et l’Aragon. À Barcelone, la populace avait déjà tué vint Juifs et pillé de nombreuses maisons, quand les notables de la ville se réunirent pour défendre leurs malheureux concitoyens. Aidés par un épouvantable orage, qui éclata à ce moment, ils réussirent à disperser la horde des pillards et des assassins.

Quelques jours plus tard, les mêmes scènes se répétèrent à Cervera. Dix-huit Juifs périrent, les autres prirent la fuite. Dans tout le nord de l’Espagne, les communautés juives s’attendaient à être attaquées ; elles instituaient des jeûnes publics, imploraient la miséricorde divine et se barricadaient dans leurs quartiers. Dans l’Aragon, les classes élevées essayèrent de protéger les malheureux Juifs. Ceux-ci trouvèrent également un appui auprès de Clément VI, ce pape qui avait fait traduire en latin les livres d’astronomie de Gersonide. Clément VI promulgua une bulle (au commencement de juillet) par laquelle il interdit, sous peine d’excommunication, de tuer les Juifs en l’absence d’une condamnation régulière, de les baptiser de force ou de les piller. Peut-être cette bulle eut-elle quelque efficacité dans le sud de la France, mais elle n’eut aucune action sur la reste de la chrétienté. La contagion de l’exemple l’emporta sur tout.

Les délicieux environs du lac de Genève devinrent également le théâtre de sanglants désordres. Sur l’ordre du duc Amédée de Savoie, plusieurs Juifs, accusés du crime d’empoisonnement, furent incarcérés à Chillon et à Chatel. À Chillon, les inculpés furent soumis à la torture ; sous l’action de la douleur, ils avouèrent tout ce qu’on voulut.

Un de ces malheureux, du nom d’Aquet, multiplia même ses aveux jusqu’à l’exagération. Il déclara qu’il avait empoisonné des puits à Venise, en Apulie, dans la Calabre et à Toulouse. Ces déclarations furent consignées par les secrétaires dans leurs procès-verbaux et contresignées par les juges. Pour donner plus de valeur aux paroles du supplicié, les juges ajoutèrent qu’on ne lui avait appliqué la torture que très légèrement. À la suite de ces aveux, on brûla non seulement les inculpés, mais tous les Juifs des environs du lac de Genève.

De Genève, le bruit se répandit bientôt dans toute la Suisse qu’on avait enfin des preuves certaines de la culpabilité des Juifs. Les consuls de Berne tirent venir de Genève les procès-verbaux des débats, torturèrent à leur tour quelques Juifs, leur arrachèrent des aveux et firent brûler tous les Juifs de la ville (en septembre). Ils informèrent ensuite de leur prétendue découverte les villes de Bâle, de Fribourg, de Strasbourg et de Cologne. De nouveau, le pape Clément VI publia une bulle pour déclarer les Juifs innocents du crime qu’on leur imputait, de nouveau il invita le clergé à les protéger et prononça l’anathème contre les faux accusateurs et les bourreaux (septembre). Peine perdue ! L’Église, qui avait déchaîné les passions, ne pouvait plus les réprimer ; le pape n’était plus obéi.

Les massacres prirent un caractère de sauvagerie tout particulier dans le saint empire germano-romain. En vain le nouvel empereur, Charles IV, chercha à s’interposer. Son autorité eût-elle été alors mieux assise en Allemagne qu’elle ne l’était en réalité, il n’aurait quand même pas été écouté. Malgré la remarque d’un honnête chroniqueur de ce temps, qui dit que le vrai poison qui tua les Juifs, ce furent leurs richesses, les Allemands ne persécutèrent pas seulement les Juifs pour s’emparer de leurs biens. C’est dans toute l’innocence de leur stupidité, et avec une ferme conviction, qu’ils croyaient qu’il avait été très facile aux Juifs d’empoisonner le Rhin, le Danube, les rivières, les sources, les fontaines et les citernes de l’Allemagne. Selon eux, ce que Jacob a Paskate et Rabbi Peyret avaient fait en Suisse et en Savoie, Moïse de Mayence l’accomplit en Allemagne. C’est lui qui aurait fourni le poison à ses coreligionnaires. Dans bien des villes, on alla jusqu’à entourer de murs les puits et les fontaines pour empêcher les habitants d’en approcher, et on les contraignit à boire de l’eau de pluie ou de la neige fondue.

Il se rencontra pourtant quelques hommes assez intelligents pour comprendre l’absurdité de ces accusations et assez courageux pour le proclamer. Leurs noms méritent d’être signalés. C’étaient les magistrats de Strasbourg, le bourgmestre Conrad de Wintertur, l’échevin Gosse Sturm et Pierre Schwarber. Ces hommes de cœur multiplièrent leurs efforts pour faire éclater à tous les yeux l’innocence des Juifs et les défendre contre les attaques de la foule et même contre l’évêque. Les malheureux persécutés trouvèrent également appui et protection auprès du conseil de Bâle et de Fribourg. Les magistrats de Cologne écrivirent à leurs collègues de Strasbourg qu’ils suivraient leur exemple dans leur conduite à l’égard des Juifs.

L’accusation d’empoisonnement fut examinée à Benfeld, en Alsace, par une assemblée où se trouvaient réunis Berthold, évêque de Strasbourg, des barons, des seigneurs et des délégués de plusieurs villes. Les députés de Strasbourg plaidèrent éloquemment la cause des Juifs, même contre leur évêque, qui, par haine ou par ignorance, déclarait les Juifs coupables et demandait leur extermination. Ce fut l’évêque qui l’emporta. On décida d’expulser les Juifs de toutes les villes de la partie supérieure du Rhin (vers la fin de 1348). À la suite de cette résolution, les Juifs, encore tout saignants des coups que leur avaient portés les Armleder et leurs bandes, étaient absolument considérés comme hors la loi. On les expulsait ou on les brûlait à volonté. Chassés des villes, ils étaient assommés dans les campagnes par les paysans.

À Bâle également, ils subirent d’horribles supplices. Parqués dans une île du Rhin, ils furent enfermés tous dans une maison construite spécialement dans ce but, et brûlés. Après cette exécution sommaire, le conseil décida que pendant deux siècles aucun Juif ne pourrait plus s’établir à Bâle. Quelques jours plus tard, ce fut le tour des Juifs de Fribourg.

Dans les provinces rhénanes, ce fut la populace de Spire qui ouvrit la série des massacres. Elle se rua sur les Juifs, en tua une partie, en jeta une autre dans les flammes ; un très petit nombre de ces malheureux accepta le baptême.

En dépit de ces violences, les magistrats de Strasbourg persistèrent dans leurs sentiments de bienveillance à l’égard des Juifs. Le bourgmestre Wintertur demanda partout des informations, pour avoir en main des preuves nombreuses de l’innocence des Juifs et pouvoir résister aux clameurs du peuple, qui réclamait leur mort. Malheureusement, il ne trouva qu’un appui insuffisant auprès des conseils des autres villes. Seuls les magistrats de Cologne approuvèrent sa conduite courageuse. Mais il dut bientôt céder aux exigences de la foule. Les corporations ouvrières se réunirent, bannières en tête, sur la place de la cathédrale, et ne se séparèrent qu’après avoir obligé Wintertur et ses collègues à se démettre de leurs fonctions. Alors commencèrent des scènes d’une épouvantable sauvagerie. Deux mille Juifs furent jetés en prison, puis traînés au cimetière, où ils furent tous brûlés. On épargna ceux-là seuls qui se convertirent au christianisme. Le nouveau conseil interdit aux Juifs, pour un siècle, le séjour de Strasbourg. Les biens des victimes devinrent la propriété des bourreaux.

À Worms, où était établie une des plus anciennes communautés d’Allemagne, les Juifs avaient été donnés à la ville par l’empereur Charles IV en récompense des services qu’elle lui avait rendus. Celle-ci avait donc le droit de les traiter comme bon lui semblait. Quand le conseil eut décidé de les brûler ; ils devancèrent leurs bourreaux en incendiant leurs maisons et en se jetant dans les flammes. Plus de quatre cents personnes périrent ainsi. Les Juifs de Francfort et d’Oppenheim se tuèrent également eux-mêmes (vers la fin de juillet).

Quoiqu’ils fussent déjà suffisamment douloureux, les excès contre les Juifs allaient encore prendre un caractère de cruauté plus féroce. Aux yeux d’une grande partie de la chrétienté, la peste noire était envoyée par Dieu en punition des péchés commis par le peuple et surtout par les prêtres. On songea alors à détourner le fléau en s’imposant des mortifications. Des sectaires fanatiques erraient en Allemagne, mi-nus, se frappant de coups de fouet jusqu’au sang, attirant autour d’eux, par les chants lugubres qu’ils faisaient entendre dans les rues, un grand concours de population. Ces flagellants communiquaient leur sombre fanatisme à la foule, et naturellement les premières victimes étaient toujours les Juifs. Il y en avait, du reste, parmi eux qui se qualifiaient avec orgueil de tueurs de Juifs. Un contemporain dépeint ainsi, en quelques vers, la situation de la chrétienté :

La peste vint brusquement établir sa domination
Et faire mourir les hommes par milliers.
Les flagellants se promenaient tout nus dans les rues,
On les voyait se rouer eux-mêmes de coups.
La terre tressaillit sur sa base
Et les Juifs furent brûlés en quantité.

Ce furent certainement les flagellants qui organisèrent le massacre des Juifs de Francfort. À Mayence, les Juifs ne voulurent pas périr sans résistance. Trois cents d’entre eux se munirent d’armes et se défendirent avec acharnement. Après avoir tué deux cents de leurs persécuteurs, et sur le point de succomber sous le nombre, ils mirent le feu à leurs maisons et se précipitèrent dans les flammes. La plus importante communauté de l’Allemagne — environ six mille âmes — fut ainsi détruite.

On sait que les magistrats de Cologne ne croyaient pas à la culpabilité des Juifs et leur témoignaient de la bienveillance. Mais dans l’affolement général, la foule ne savait plus obéir, elle méconnut les ordres des chefs de la ville et tomba, à son tour, sur les Juifs. Ceux-ci étaient alors très nombreux à Cologne, car à ceux qui résidaient depuis longtemps dans cette ville étaient venus se joindre tous les Juifs des environs. Ils furent attaqués par la populace le jour même où succombèrent leurs coreligionnaires de 1layence. Il y eut bien chez eux quelques tentatives de résistance, mais leurs ennemis étaient trop nombreux, et à la fin ils furent tous massacrés.

liais comment énumérer la lugubre série des villes où les Juifs furent brûlés eu se jetèrent eux-mêmes dans les flammes ? Ces épouvantables tueries se propagèrent de localité en localité, à travers toute l’Allemagne, depuis les Alpes jusqu’à la mer du Nord, avec la désespérante régularité d’une épidémie.

D’Allemagne, la contagion gagna la Bavière et la Souabe. Les plus anciennes agglomérations juives furent exterminées. Augsbourg, Würzbourg, Munich, tuent leurs Juifs. À Nuremberg, on haïssait particulièrement les Juifs parce que, dans cette ville de commerce, ils possédaient des richesses considérables et de belles maisons, et qu’ils avaient de nombreux débiteurs. L’empereur Charles IV connaissait la situation. Aussi déclara-t-il d’avance au Conseil de la ville qu’il le rendait responsable des mauvais traitements qui seraient infligés aux Juifs. Mais on ne tint nul compte de ses ordres. Sur une place appelée plus tard Judenbühle (Butte aux Juifs), les chrétiens, adeptes d’une religion qui prêche l’amour des hommes, élevèrent un immense bûcher et y brûlèrent tous les Juifs qui n’avaient pu s’enfuir. À Ratisbonne également, où se trouvait la plus ancienne communauté de l’Allemagne du Sud, la populace demanda la mort ou au moins l’expulsion des Juifs. Ceux-ci durent leur salut à l’intervention courageuse du Conseil et de la haute bourgeoisie, qui jurèrent solennellement devant le bourgmestre Berthold Egoltspecht de les défendre contre toute agression.

Ces excès sanglants eurent leur contrecoup dans les contrées voisines de l’Allemagne, à l’est comme à l’ouest de ce pays. Quand les flagellants arrivèrent à Bruxelles, un Juif de cette ville, qui jouissait d’une certaine considération auprès de Jean II, duc de Brabant, implora sa protection en faveur de ses coreligionnaires. Le duc la lui promit. Mais les flagellants surent gagner les bonnes grâces du fils du duc, et ils purent massacrer impunément tous les Juifs de Bruxelles, au nombre d’environ cinq cents.

Il y eut cependant plusieurs pays, parmi les moins civilisés, où les Juifs n’eurent pas trop à souffrir. Louis, roi de Hongrie, les expulsa bien de ses États, mais comme mécréants et non pas comme empoisonneurs. Il était très fanatique et s’était irrité contre eux parce qu’ils avaient refusé de se convertir au christianisme. En Pologne également, où sévissait même la peste noire, ils ne furent pas trop maltraités, grâce à la protection du roi Casimir le Grand. Ce monarque se montrait bienveillant pour les Juifs. Il régnait à peine depuis un an quand, sur la demande de quelques Juifs qui lui avaient rendu des services, il confirma (9 octobre 1354) le Règlement promulgué un siècle auparavant par Boleslaw Pius, duc de Kalisch.

Épouvantées par ces massacres, qui s’étaient propagés si rapidement de proche en proche, les communautés juives de la Catalogne, qui, après celles de la Provence, avaient souffert les premières de l’affolement produit par la peste noire, décidèrent de prendre des mesures pour se garantir à l’avenir contre les explosions de fanatisme de leurs ennemis. Elles résolurent d’abord de constituer un fonds parmi les Juifs de l’Aragon pour venir en aide à ceux qui auraient été pillés dans une émeute. Ensuite, on devait envoyer des délégués auprès du roi pour lui demander : d’empêcher par une législation sévère le retour de tels excès ; de solliciter du pape la promulgation d’une bulle qui interdirait aux chrétiens de rendre les Juifs responsables des calamités publiques ou des profanations d’hostie ; et enfin, d’autoriser les Juifs à juger eux-mêmes les affaires pénales, afin qu’ils pussent châtier les traîtres et les dénonciateurs qui se rencontreraient parmi eux. Les délégués devaient également être munis de pleins pouvoirs pour agir dans l’intérêt général des communautés et défendre auprès des cortès la cause de leurs coreligionnaires. Ces délégués devaient être ainsi choisis : deux pour l’Aragon, deux pour la Catalogne, un pour Valence et un pour Majorque.

Lorsqu’il s’agit de mettre ce plan à exécution, on ne put s’entendre. Du reste, il aurait été difficile d’obtenir un résultat sérieux. On aurait bien pu faire comprendre au pape et aux princes que les Juifs n’avaient jamais empoisonné de puits, mais le peuple était absolument convaincu que les Juifs poursuivaient l’extermination des chrétiens, et, après la peste noire, il les croyait capables de tous les crimes. Ainsi, dans cette légende où un débiteur autorise son créancier à couper une livre de chair sur son corps s’il ne le rembourse pas au jour de l’échéance et où le créancier veut user de son droit, les héros de l’histoire, racontée diversement, avaient été jusqu’alors un suzerain et son vassal ou un noble et un roturier. Mais quand la peste noire eut surexcité la haine contre les Juifs, un auteur italien, Giovanni Fiorentino, donne le rôle odieux à un Juif. Dans son récit, c’est un Juif de Mestre qui veut couper une livre de chair sur le corps de son débiteur de Venise, pour avoir la satisfaction de faire mourir un chrétien.

Et pourtant, malgré sa haine pour eux, la population chrétienne tenait absolument à ce qu’il y eût des Juifs au milieu d’elle. Princes, villes et même ecclésiastiques voulaient avoir des Juifs. Bourgeois et échevins oublièrent bien vite qu’ils avaient juré solennellement de tenir les Juifs éloignés de leurs villes pendant un ou deux siècles. L’évêque d’Augsbourg sollicita de l’empereur Charles IV l’autorisation d’installer des Juifs sur ses domaines. Les Électeurs de l’empire, notamment Gerlach, archevêque de Mayence, demandaient que le souverain n’eut plus seul le droit de posséder des serfs de la chambre, mais qu’il partageât ce droit avec eux. Aussi, à la diète de Nuremberg (novembre 1355), où fut promulguée, sous le nom de Bulle d’or, une sorte de Constitution de l’empire allemand, le monarque, en conférant aux Électeurs de l’empire quelques droits régaliens, comme ceux d’acquérir des mines de métaux et des salines, les autorisa en même temps à avoir des Juifs en pleine propriété, c’est-à-dire à posséder une source de revenus en plus. C’est ainsi que les Juifs étaient à la fois repoussés et recherchés, dédaignés et désirés. Nais ils savaient bien qu’on ne les appréciait que pour les ressources qu’on pouvait tirer d’eux. Quoi d’étonnant alors que devant cette preuve manifeste qu’ils ne pouvaient défendre leur misérable existence que par l’argent, ils fussent si ardents à en gagner !

En France également, d’où les Juifs avaient été expulsés, des motifs financiers faisaient désirer leur retour. Par suite des désastres de la guerre de Cent ans et de la captivité du roi Jean (septembre 1356), il régnait dans ce pays une misère épouvantable. On manquait surtout d’argent. C’est alors que le jeune dauphin Charles, qui exerçait la régence pendant la captivité du roi, songea, dans l’intérêt de la France, à avoir recours à l’habileté financière des Juifs. Un des Juifs les plus intelligents de cette époque, Manessier (Manecier) de Vesoul, négocia le retour de ses coreligionnaires en France, d’où ils avaient été chassés cinquante ans auparavant, puis rappelés, puis de nouveau exilés. Par un édit daté de mars 1360, Jean II, d’accord avec le haut et le bas clergé, la haute et la basse noblesse et la bourgeoisie, permit à tous les Juifs de s’établir en France et d’y séjourner pendant vingt ans. Ils avaient droit de résidence dans les grandes et les petites villes, dans les bourgs et les hameaux, et pouvaient acquérir des maisons et des champs. En échange de ces droits, ils devaient payer une taxe d’entrée de quatorze florins par chef de famille et d’un florin pour chaque membre, et, de plus, sept florins par on et par feu et un florin pour chaque membre de la famille. Pour les défendre contre l’arbitraire des juges et des fonctionnaires et contre les violences de la noblesse et du clergé, on les plaça sous la protection spéciale d’un prince du sang, et un tribunal, composé de deux rabbins et de quatre assesseurs, était autorisé à exercer sur eux, sans appel, la juridiction civile et pénale. On ne pouvait pas les contraindre à assister à un office ou à un sermon dans l’église. Non seulement leurs biens mobiliers, bétail, blé, vin, mais aussi les exemplaires de la Bible et du Talmud étaient garantis contre toute confiscation. Ils obtinrent surtout des privilèges commerciaux considérables. Ils pouvaient prêter jusqu’au taux de 80 pour 100 et exiger des gages. Manessier de Vesoul, qui avait dirigé cette négociation avec zèle et habileté, fut nommé à un emploi élevé à la cour. C’est lui qui était chargé, sous sa responsabilité, de recueillir les taxes annuelles imposées à ses coreligionnaires. Ces privilèges attirèrent de nombreux Juifs en France.

Cette situation créa aux Juifs bien des envieux. Par crainte de la concurrence, les médecins chrétiens se plaignaient que leurs collègues juifs n’eussent subi aucun examen et les accusaient d’être de simples charlatans. Les juges et les divers fonctionnaires, n’exerçant plus aucune autorité sur les Juifs et n’ayant, par conséquent, plus l’occasion de leur soutirer de l’argent, leur reprochaient de commettre de nombreux abus. Enfin, le clergé constatait avec chagrin qu’ils ne portaient pas toujours le signe d’infamie sur leurs vêtements. Devant ces doléances et ces récriminations, Jean II eut la faiblesse d’imposer de nouveau quelques restrictions aux juifs.

Quand le dauphin, sous le nom de Charles V, fut monté sur le trône, il s’empressa d’abolir les restrictions apportées par son père aux privilèges des Juifs et de les autoriser à prolonger leur séjour en France. Il les défendit aussi avec énergie contre la haine du clergé. Quelques prélats avaient, en effet, laissé prêcher dans le sud de la France qu’il était interdit aux chrétiens, sous peine d’excommunication, d’entretenir des relations avec les Juifs, d’allumer leur feu, de leur donner ou de leur vendre de l’eau, du pain ou du vin. Le gouverneur du Languedoc invita alors, au nom du roi, tous les fonctionnaires à punir sévèrement tous ceux, laïques ou ecclésiastiques, qui traiteraient les Juifs en ennemis.

Ainsi, en France comme en Allemagne, les Juifs, après avoir souffert de cruelles persécutions, avaient de nouveau trouvé quelque sécurité. Nais les maux qu’ils avaient endurés a-, aient a1aibli en eux l’activité intellectuelle et les avaient rendus impropres aux travaux de la pensée. Quoique l’enseignement du Talmud eût été très florissant en France pendant deux siècles entiers, depuis Raschi jusqu’aux derniers tossafistes, il se trouva à peine quelques rares talmudistes parmi les Juifs qui revinrent dans ce pays. Les privilèges accordés aux Juifs par le roi Jean II et Charles V disaient bien que les rabbins étaient chargés de juger leurs coreligionnaires, mais parmi ces rabbins, d’après le témoignage même des contemporains, il ne se rencontra que cinq talmudistes passables et un seul qui fût éminent. C’était Matatia ben Joseph Provenci. Pour implanter de nouveau les études talmudiques en France, il créa une école à Paris, réunit de nombreux disciples autour de lui, et comme les exemplaires du Talmud avaient été détruits précédemment en grande partie, il en fit copier de nouveaux. C’est aussi lui qui donnait l’ordination aux rabbins. Il jouissait auprès de Charles V d’une telle considération qu’il fut exempté, ainsi que sa famille, du port infamant de la rouelle, placé comme chef religieux à la tête des Juifs de France et nommé juge suprême des tribunaux juifs.

En Allemagne, aussi, les massacres et les expulsions de 1349 eurent les plus fâcheuses conséquences pour le recrutement des rabbins. Les plus remarquables d’entre eux avaient été égorgés ou chassés. Il arrivait qu’on confiait la direction des communautés à des rabbins sans vocation et sans instruction. Pour remédier à cet état de choses, un savant distingué, Meïr ben Baruch Hallévi (vers 1370-1390), de Vienne, établit un règlement en vertu duquel on ne permettait d’exercer les fonctions rabbiniques, c’est-à-dire d’acquérir la dignité de Morênou, qu’à ceux qui y auraient été autorisés par un rabbin compétent.

Ce fut sous la pression des circonstances, et non pas par pur caprice, que Meïr de Vienne promulgua son règlement. La science talmudique était, en effet, alors en pleine décadence, la chaîne, des traditions avait été interrompue par la période néfaste de la peste noire et, pour bien des questions, les rabbins ne savaient plus comment procédaient leurs prédécesseurs. De là, des divergences et des contradictions, à un tel point que les rabbins des provinces rhénanes durent convoquer un synode pour s’entendre sur quelques articles du droit matrimonial et remettre en vigueur d’anciennes ordonnances. À l’assemblée de Mayence (1381), un certain nombre de rabbins, de concert avec plusieurs chefs de communauté, rétablirent d’anciens règlements de Spire, Worms et Mayence (Tekanot Schum), décidant, entre autres, qu’une femme restée veuve sans enfant devait être déliée promptement de l’obligation d’épouser son beau-frère et avait droit à une partie bien déterminée de la succession de son mari. De tous les rabbins qui prirent part à ce synode, pas un seul n’a laissé un nom connu.

L’Espagne ne fut pas plus épargnée que les autres pays par la peste noire, qui emporta même Alphonse XI, roi de Castille. Il y eut également des victimes à Tolède et à Séville, dans les familles juives les plus illustres, parmi les Aboulafia et les Ascherides. Mais jamais le peuple n’eut l’idée de rendre les Juifs responsables de cette épidémie.

Du reste, sous le règne de Don Pedro (1350-1369), fils et successeur d’Alphonse, les Juifs jouirent en Castille d’une influence considérable. Ce roi, qui monta sur le trône à l’âge de quinze ans, fut surnommé Pierre le Cruel par ses ennemis, quoique, en réalité, il ne fût pas plus cruel que beaucoup de ses prédécesseurs et successeurs. Il avait ses qualités et ses faiblesses comme tout homme, mais fut haï plus que les autres, en partie parce qu’il ne voulait se soumettre ni aux rigueurs de l’étiquette de la Cour ni à toutes les exigences de la politique. Il est vrai qu’il exerça de sanglantes représailles, dais il y fut forcé par la trahison de ses frères bâtards, enfants de cette Léonore de Guzman qui, sans le vouloir, contribua une fois à sauver les Juifs. La mère de Don Pedro, l’infante portugaise Donna Maria, avait eu à subir toute sorte d’humiliations de la part de son époux, qui maltraitait sa femme pour complaire à sa concubine Léonore de Guzman. Don Pedro lui-même avait dû céder sans cesse le pas à ses frères bâtards, notamment à son frère utérin Henri de Transtamare.

Dès qu’il fut nommé roi, Don Pedro s’empressa de rendre à sa mère le rang qui lui appartenait et d’abaisser sa rivale. Il ne fit cependant aucun mal à ses frères bâtards, ce qui prouve qu’il n’était pas bien cruel. Mais il se montrait sévère envers les grands et les hidalgos, qui, au mépris de toute justice et de toute loyauté, opprimaient et maltraitaient le peuple. Aussi était-il surtout détesté de la haute noblesse, mais le peuple abandonné à ses propres sentiments lui resta fidèle jusqu’à sa mort. Les Juifs se montrèrent également sensibles à ses bienfaits et lui sacrifièrent leurs personnes et leurs biens. Ses luttes coûtèrent la vie à beaucoup d’entre eux, mais ils moururent, du moins, en soldats, enveloppés dans la défaite de leur chef, comme ses partisans chrétiens, et ils ne furent pas misérablement égorgés, victimes de la haine et du fanatisme, comme leurs frères de France et d’Allemagne.

Un poète juif, qui était alors un vieillard, Santob de Carrion (vers 1300-1350) adressa à Don Pedro, à son avènement au trône, un poème en castillan, où il se permit de lui donner des conseils. Les vers de ce poète, dont la littérature juive ne fait aucune mention, nous ont été conservés par des auteurs chrétiens. Ils sont clairs et limpides comme une source d’eau vive jaillissant d’un rocher, ils sonnent purs et harmonieux comme le doux gazouillis d’un enfant. Santob de Carrion écrivait admirablement la langue castillane, si sonore et si mélodieuse, qu’il sut même enrichir de mots nouveaux, il développait dans de belles strophes des sentences et des maximes de morale dont quelques-unes sont empruntées au Talmud et à la poésie néo-hébraïque.

Le bouquet poétique de Santob avait aussi des piquants. Notre poète fustigea de sa verve ceux de ses coreligionnaires qui avaient profité de la faveur royale pour s’enrichir, et il railla les préjugés que les hidalgos nourrissaient à l’égard des Juifs. Même dans les stances qu’il adressa à Don Pedro au nombre de plus de six cents, il ne craignit pas de faire entendre au roi de dures vérités et de lui montrer le vice sous ses formes les plus hideuses.

Parmi les Juifs auxquels Don Pedro confia des emplois élevés, le plus considérable fut Don Samuel ben Meïr Allavi, de la famille distinguée d’Aboulafia Hallévi, de Tolède. Il avait été recommandé au roi par son précepteur et ministre tout-puissant Don Juan Alphonse d’Albuquerque ; Don Pedro le nomma son trésorier. Peu à peu, Samuel gagna toute la confiance du roi, devint son conseiller intime et fut consulté pour toutes les affaires importantes. Deux inscriptions, rédigées l’une de son vivant et l’autre après sa mort, représentent Samuel comme un homme de sentiments généreux, de caractère élevé, d’une piété sincère, qui ne s’écarta jamais des voies de Dieu, savait accepter le blâme, et prodigua ses bienfaits.

Le médecin et astrologue du roi était également un Juif, Abraham ibn Çarçal. Au reste, il vivait tant de Juifs à la cour de Don Pedro que, pour marquer leur mépris, ses détracteurs la qualifièrent de cour juive. Que ce fût par pur sentiment d’équité ou sur la recommandation de ses favoris juifs, Don Pedro protégeait les Juifs de son royaume autant que ses autres sujets. Aussi, quand les cortès de Valladolid lui présentèrent (mai 1351) une pétition pour qu’il supprimât la juridiction spéciale des Juifs et ne leur laissât plus leur propre alcade (juge), il leur répondit que, dans la situation qui leur était faite, les Juifs avaient besoin d’une protection particulière, parce qu’ils n’obtiendraient pas justice devant un tribunal chrétien.

Sur ces entrefaites, survint une histoire de mariage qui amenai la guerre civile et troubla la sécurité des Juifs de Castille. Pendant que les ministres de Don Pedro négociaient son mariage avec Blanche, fille du duc de Bourbon, le roi tomba amoureux de la belle et spirituelle Marie de Padilla ; on dit même qu’il l’épousa devant témoins. Il désavoua donc la demande de mariage adressée en son nom à Blanche de Bourbon. Celle-ci vint quand même en Espagne, et, à la suite des intrigues et des démarches pressantes des plus proches parents de la princesse, Don Pedro consentit à laisser célébrer son mariage avec elle. Riais il ne resta avec elle que deux jours.

De là, de très vives dissensions parmi les courtisans, les uns se déclarant pour la princesse de Bourbon et les autres pour Marie de Padilla. Samuel, et avec lui tous les Juifs d’Espagne, se rangèrent du côté de Marie. C’est qu’ils avaient appris que Blanche de Bourbon voyait arec déplaisir les Juifs occuper une situation élevée à la cour et qu’elle avait manifesté publiquement l’intention de les en chasser et même d’expulser tous les Juifs d’Espagne. Il est donc naturel que, sous le coup d’une telle menace, les favoris juifs se soient décidés à combattre l’influence de la reine et à soutenir énergiquement Marie de Padilla. Partisans de la reine et partisans de la favorite se combattaient avec acharnement. Albuquerque, qui s’était déclaré d’abord contre Blanche de Bourbon et s’était ensuite laissé enrôler sous sa bannière, tomba en disgrâce. Il fut remplacé par Samuel, qui devint le conseiller le plus écouté du roi et l’accompagnait partout avec les grands du royaume.

Un jour, les ennemis du roi parvinrent à l’attirer avec une partie de sa suite dans la forteresse de Toro. Tous les courtisans qui accompagnaient Don Pedro, et parmi eut Samuel, furent jetés en prison ; plusieurs d’entre eux ainsi que le grand maître de Calatrava furent même exécutés. Un peu plus tard, Samuel parvint à s’échapper avec Don Pedro, et cette circonstance resserra encore les liens d’amitié entre le souverain et son favori.

À la suite de la trahison de Toro, la Castille fut ensanglantée par la guerre civile. Don Pedro châtiait cruellement ceux de ses ennemis qui tombaient entre ses mains. Mais il ne prenait conseil que de sa colère, et le ministre juif, comme le reconnaissaient ses adversaires eux-mêmes, n’était pour rien dans ces représailles. La lutte fut surtout acharnée à Tolède. Les frères du roi s’efforçaient de s’emparer de cette ville, qui était défendue vaillamment par les partisans de Don Pedro, et tout particulièrement par les Juifs. Ils parvinrent cependant à y pénétrer, grâce à la complicité de quelques amis, qui leur ouvrirent secrètement une porte. Leurs soldats se précipitèrent alors dans les quartiers qui étaient principalement habités par des Juifs. Dans la seule rue d’Alcana, ils tuèrent environ douze mille personnes, hommes, femmes, vieillards et enfants.

La ville intérieure résistait cependant encore, les Juifs, appuyés par des chevaliers, avaient fortement barricadé les portes et se battaient avec un courage héroïque. Don Pedro eut ainsi le temps de venir au secours de la ville et de la délivrer. Il fut accueilli par ses partisans avec des clameurs joyeuses, mais il se montra impitoyable pour ses adversaires.

Grâce à la sagesse de ses conseils, à l’habileté de son administration financière et au zèle qu’il déploya pour la cause de Marie de Padilla, Samuel grandit de plus en plus dans la faveur de Don Pedro. Son influence était considérable, ses richesses immenses, et il avait à son service quatre-vingts esclaves noirs. Mais il semble n’avoir su rien faire pour la cause du judaïsme et l’avenir de ses coreligionnaires. Une inscription dit, il est vrai, qu’il travailla pour le bien de ses frères, mais il ne comprit pas en quoi devait consister ce bien. Tout en protégeant les Juifs contre la malveillance, en les appelant à des emplois publics et en leur fournissant l’occasion de s’enrichir, il ne sut cependant pas leur être utile comme Hasdaï ibn Schaprout et Samuel ibn Nagrela. Il ne paraît pas non plus s’être intéressé à la science ou à la poésie. Car s’il fit construire des synagogues dans plusieurs villes de la Castille, il ne fonda pas une seule école pour l’enseignement du Talmud.

La magnifique synagogue qu’il éleva à Tolède et qui, transformée en église, est encore aujourd’hui un des plus beaux ornements de la ville, est construite dans un style mi-gothique, mi-moresque. Au milieu de fines arabesques, ressort, sur fond vert, le psaume 80e écrit en caractères hébreux. Sur les murs des côtés nord et sud se lisent des inscriptions qui célèbrent les mérites du prince Samuel Lévi ben Meïr. La communauté y témoigne sa reconnaissance à Dieu, qui n’a jamais retiré sa protection à son peuple et a suscité des hommes capables de le délivrer de ses ennemis. Il est vrai qu’il n’y a plus de roi en Israël, mais Dieu a fait trouver grâce à un homme de son peuple aux yeux de Don Pedro, et ce souverain l’a élevé au-dessus de tous les grands de son royaume, l’a nommé son conseiller et lui a décerné des honneurs presque royaux. Le nom de Don Pedro est écrit en très grands caractères pour faire constater d’une façon en quelque sorte palpable combien ce monarque était bienveillant pour les Juifs. À la fin de l’inscription, on exprime le vœu que Samuel puisse encore assister à la restauration du temple de Jérusalem et y prendre part au culte divin, avec ses fils, en qualité de lévites.

Par une coïncidence singulière, l’année même où cette synagogue fut achevée avait été désignée un siècle auparavant par l’astronome Abraham ben Hiyya et le cabaliste Nahmani, et, un peu plus tard, par le philosophe Léon de Bagnols, comme devant ouvrir l’ère messianique. Le Messie attendu n’étant pas venu à l’époque prédite, de nombreux Juifs, inébranlables dans leurs espérances, voyaient dans la situation élevée de Samuel et d’autres favoris juifs une preuve certaine que les temps messianiques étaient proches. Ces croyances pouvaient être dangereuses. Aussi furent-elles vivement combattues par un rabbin incluent de l’époque, Nissim Gerundi ben Reuben ou Ran, de Barcelone (vers 1340-1380), qui craignait avec raison les conséquences fâcheuses de déceptions trop fréquentes.

Du reste, les illusions que la position brillante de Don Samuel avait fait naître dans le cœur de ses coreligionnaires d’Espagne allaient recevoir une très grave atteinte. Don Samuel était trop puissant pour ne pas avoir des envieux et des ennemis. Il avait contre lui non seulement Henri de Transtamare et la reine Blanche, mais tous ceux qui avaient occupé auparavant des emplois à la cour. Un poète, Don Pedro Lopez de Ayala, chroniqueur et porte-bannière du roi, se fit l’interprète des sentiments que les courtisans nourrissaient à l’égard du ministre juif. Les Juifs, dit-il, boivent le sang des malheureux chrétiens et, en leur qualité de fermiers des impôts, ils s’emparent de leurs biens. Don Abraham et Don Samuel, beaux parleurs, savent obtenir du souverain tout ce qu’ils désirent. De tous côtés on battait en brèche l’influence de Samuel.

Un beau jour, Don Pedro fit confisquer toute la fortune de Samuel et de sa famille, qui consistait en 230.900 doublons, 4.000 marcs d’argent, 125 caissettes d’étoffes précieuses et 180 esclaves. Il parait qu’on trouva enfouies dans la maison de Samuel des quantités considérables d’or et d’argent. Lui-même fut jeté en prison et torturé. On espérait lui faire avouer qu’il possédait encore d’autres richesses. Mais il ne fit aucun aveu et périt dans les tortures. Une inscription, gravée sur sa tombe, dit en termes très sobres qu’il avait été tout-puissant et que son âme est montée vers Dieu, purifiée par les souffrances. Elle ne contient pas un mot de blâme contre Don Pedro.

Il est vrai que, même après la mort de Samuel, le roi continua de confier des emplois élevés à des Juifs. Ces derniers durent partager plus tard avec leur souverain la réprobation soulevée par plusieurs de ses actes. On sait que Don Pedro fit assassiner sa femme. Que la reine ait mérité la mort ou non, il est certain que son exécution resto comme une flétrissure pour la mémoire de Don Pedro. Ses contemporains rendirent le roi seul responsable de cet acte, et le chroniqueur Lopez de Ayala, qui n’aimait pourtant pas les Juifs, ne fait pas la moindre allusion, dans ses annales, à leur complicité. Ce fut seulement plus tard qu’on eut l’idée d’impliquer dans ce crime les favoris juifs de Don Pedro. On raconta que, sur l’ordre du roi, un Juif empoisonna la reine Blanche, parce qu’elle avait manifesté la volonté d’expulser les Juifs du royaume. Une romance française a perpétué cette légende.

Quoi qu’il en soit, Henri de Transtamare profita de l’impression pénible produite par l’exécution de la reine Blanche pour essayer de gagner des alliés contre Don Pedro. Ses démarches furent bien accueillies par les Bourbons et le roi de France, qui lui envoyèrent des bandes d’aventuriers connues sous le nom de a grandes compagnies a. Le pape également favorisait Henri de Transtamare, parce qu’il voyait avec déplaisir Don Pedro témoigner de la bienveillance aux Juifs de son royaume, et, sans autre forme de procès, il excommunia le roi. Du reste, Henri aussi essaya de justifier sa révolte contre son frère en le montrant trop ami des Juifs. Il alla plus loin, il ne déclara pas seulement que la favorite Marie de Padilla était juive, il accusa le roi lui-même de descendre de Juifs.

Appuyé fortement par les aventuriers des grandes compagnies, qui avaient à leur tête le célèbre Bertrand Du Guesclin, Henri de Transtamare passa les Pyrénées pour marcher contre son frère. Les Juifs se rangèrent tous sous le drapeau de Don Pedro, le soutenant de leur argent et défendant vaillamment ses villes fortes contre les attaques de Henri et de Du Guesclin. Malheureusement, Don Pedro ne sut ni concentrer à temps ses partisans, disséminés un peu partout, ai acheter les troupes mercenaires qui le combattaient. À ce moment, il déplorait sans nul doute l’absence de son prudent et habile ministre juif Don Samuel. La ville de Tolède tomba au pouvoir de Henri, qui imposa à la communauté jure une forte amende pour la punir d’être restée fidèle au roi légitime. Don Pedro ne possédait plus que Séville.

Pourtant la fortune lui sourit de nouveau. Après avoir été obligé de s’enfuir de l’autre côté des Pyrénées et abandonner tous ses États au vainqueur, il revint dans son royaume sous la protection du vaillant prince de Galles, que son armure avait fait surnommer le Prince Noir. Henri de Transtamare dut quitter l’Espagne (1367). Mais le triomphe de Don Pedro fut de courte durée. Le prince de Galles lui ayant retiré son appui, Henri put revenir de France avec de nouvelles troupes et s’emparer rapidement du nord de l’Espagne. Burgos également lui ouvrit ses portes. Seul le quartier juif résista, défendu par ses habitants et par quelques fidèles chevaliers de Don Pedro. Mais les assaillants étaient trop nombreux, les Juifs durent céder. Ils obtinrent, du moins, une honorable capitulation, ils purent continuer à demeurer à Burgos et à jouir des mêmes droits qu’auparavant. Henri leur fit seulement payer une taxe de guerre d’un million de maravédis.

Mais les chrétiens n’étaient pas satisfaits de la liberté laissée aux Juifs. Dans une pétition qu’elles adressèrent à Henri, les cortès de Burgos déclarèrent que les Juifs étaient en partie responsables de la guerre civile, puisqu’ils jouissaient de la faveur de Don Pedro, et qu’il fallait, par conséquent, les en punir en leur interdisant l’accès de tout emploi public et en leur défendant d’affermer les impôts et même de se faire nommer médecins du roi et de la reine. Henri répondit que jusqu’alors aucun roi castillan n’avait encore écarté les Juifs des emplois publics, qu’il était cependant résolu à ne pas leur laisser prendre une influence qui pourrait nuire au pays, mais que, d’autre part, il ne coudrait pas les pousser au désespoir et les forcer ainsi à se joindre aux partisans de Don Pedro, qui étaient encore nombreux dans le pays.

De fait, la plupart des communautés juives restèrent fidèles à Don Pedro, qui, de son côté, les protégea tant qu’il eut le moindre pouvoir, et les recommanda même au roi musulman de Grenade, son allié. Malheureusement, la protection de Don Pedro n’était pas toujours suffisante, et amis et ennemis maltraitèrent les Juifs. Les troupes anglaises du prince de Galles exterminèrent presque totalement les communautés de Villadiego et d’Aguilar, et le roi de Grenade emmena captives dans sa capitale trois cents familles juives de Jaen. Du Guesclin se montra encore plus dur pour les Juifs, qu’il traita non pas en soldats qui se battent loyalement pour leur roi, mais en esclaves révoltés contre leur maître.

Ce fut surtout la communauté de Tolède qui souffrit de la lutte entre Henri et Don Pedro. On a déjà vu plus haut que les Juifs, aidés d’une partie de la population chrétienne, défendirent énergiquement la ville contre les soldats de Henri. Ils soutinrent un siège effroyable, pendant lequel la famine était si grande qu’ils mangèrent le parchemin des rouleaux de la Loi et jusqu’à la chair de leurs enfants. Après le siège, cette belle communauté de Tolède avait presque totalement disparu, décimée par la faim et le fer.

Don Pedro fut définitivement défait près de Montiel (14 mars 1369), succombant sous les coups réunis de son frère Henri et de Bertrand Du Guesclin. À la nouvelle de sa mort, le pape Urbain V s’écria joyeusement : J’apprends avec satisfaction la disparition de ce tyran, rebelle contre l’Église et protecteur des Juifs et des Sarrasins. Le juste se réjouit du châtiment infligé au méchant. La mort de Don Pedro était, en effet, un triomphe pour la papauté, car elle obtenait enfin ce qu’elle avait vainement poursuivi jusque-là, l’humiliation des Juifs de la Castille.

Henri de Transtamare, qui monta sur le trône après avoir tué son frère, ne se montra pourtant pas malveillant pour les Juifs de son royaume. Ceux-ci, il est vrai, craignaient que le nouveau souverain ne les châtiât de la fidélité persistante qu’ils avaient témoignée à son adversaire. Mais Henri avait besoin d’eux. Sa lutte contre Don Pedro avait absorbé des sommes considérables ; il devait, en outre, beaucoup d’argent à ses alliés. De plus, le pays était épuisé à la suite de cette guerre acharnée. Il fallait donc des financiers très habiles et très intelligents pour trouver l’argent nécessaire et faire rentrer régulièrement les impôts. Fleuri savait que des Juifs seuls pouvaient exercer ces fonctions dans ces circonstances difficiles. Aussi, au lieu de punir les Juifs de leur attachement pour Don Pedro, les en loua-t-il, au contraire : Il est du devoir d’un roi, dit-il, de récompenser de tels sujets, puisqu’ils sont restés fidèles à leur souverain jusqu’à sa mort et ne l’ont pas trahi au profit du vainqueur. Il appela auprès de lui deux Juifs de Séville, Don Joseph Pichon et Don Samuel Abrabanel, et nomma le premier son ministre des finances ou almoxarif. Ainsi, il commit lui-même cet horrible crime de confier des emplois à des Juifs, quoiqu’il eût reproché avec tant d’âpreté à son frère.

Mais si Henri de Transtamare pardonnait aux Juifs la part qu’ils avaient prise à la guerre, les nobles et les bourgeois n’oubliaient pas qu’ils avaient eu à les combattre sur les champs de bataille et derrière les murs des forteresses. Aveuglés par la haine et le désir de la vengeance, ils ne savaient pas reconnaître quel utile concours les Juifs pouvaient apporter au relèvement du pays. Dès la première réunion des cortès de Toro (1371), des sentiments de malveillance se manifestèrent à l’égard des Juifs. On se plaignait que cette race impudente et perverse, ennemie de Dieu et de la chrétienté, occupât des situations élevées à la cour et auprès des grands d’Espagne, eût la ferme des impôts et tint ainsi de fidèles chrétiens dans sa dépendance. On voulait que dorénavant les Juifs fussent tenus éloignés de tout emploi public, confinés dans des quartiers spéciaux, obligés de porter la rouelle, et qu’il leur fût défendu de sortir couverts de vêtements somptueux, de chevaucher sur des mules ou de prendre des noms chrétiens.

Tout en n’approuvant pas ces réclamations, Henri était quand même obligé d’en tenir compte dans une certaine mesure. Il promulgua contre les Juifs deux édits, de nature morale, il est vrai, mais qui produisirent sur eux une douloureuse impression. Il leur prescrivit le port de la rouelle et les obligea à changer leurs noms castillans. C’était là un coup terrible porté à leur fierté castillane, qu’ils partageaient avec les grands et les hidalgos. Pendant un siècle et demi, ils avaient su se préserver, seuls au milieu de leurs coreligionnaires d’Europe, de la honte d’attacher le signe d’infamie à leurs vêtements, et maintenant eux aussi étaient condamnés à cette humiliante obligation, eux aussi étaient contraints de porter des noms juifs, qui les désigneraient au mépris de la population ! Ils en étaient désespérés. Déjà les souffrances de la guerre, en leur imposant toute sorte de préoccupations matérielles, avaient diminué chez eux le désir de s’instruire. Après cette nouvelle épreuve, ils perdirent complètement courage, renoncèrent à toute étude, à toute recherche scientifique, et bientôt l’Espagne juive, qui était arrivée à un si haut degré de culture, ne compta plus que quelques demi savants.

Pourtant, à ce moment, il aurait fallu en Espagne des Juifs instruits et Intelligents, capables de défendre leur religion. Car les représentants du christianisme commençaient alors à multiplier leurs attaques contre te judaïsme, pour l’avilir aux yeux de ses adeptes et les pousser à se convertir. Avec l’autorisation de Henri, qui devait en partie sa couronne au clergé et était tenu de se montrer soumis à son égard, les ecclésiastiques obligeaient les Juifs à prendre part à des controverses religieuses, où naturellement la partie n’était pas égale pour eux, chaque mot imprudent pouvant avoir pour eux les plus graves conséquences. Le roi permit même à deux Juifs baptisés d’organiser des colloques dans chaque ville de la Castille et d’y faire assister les Juifs par contrainte.

À Avila, toute la communauté reçut l’ordre (1375) de se rendre dans la grande église, où une controverse eut lieu en présence de nombreux chrétiens et musulmans. Le défenseur du judaïsme, à ce colloque, était le médecin Moïse Kohen de Tordesillas. Celui-ci n’était pas trop rassuré, car il venait d’être dépouillé de tous ses biens et cruellement maltraité, parce qu’il avait refusé de se convertir. Il s’en tira cependant à son avantage ; il n’eut pas de peine à triompher d’un de ses adversaires, l’apostat Jean, de Valladolid, qui voulait prouver par l’Ancien Testament la vérité des principaux dogmes chrétiens, tels que la divinité de Jésus et son Incarnation, la Trinité, la virginité de la a mère de Dieu ». Après quatre séances, Jean dut s’avouer vaincu. (lais alors surgit un autre adversaire, qui proposa à Moïse Kohen de discuter sur le Talmud, lui déclarant qu’il considérerait son refus comme un aveu que ce recueil contient des attaques contre le christianisme. Moise dut accepter cette provocation.

Dans toutes ces discussions, Moise répondit aux assertions les plus calomnieuses et les plus outrageantes avec sang-froid et sérénité, ne laissant pas échapper le moindre mot blessant pour ses adversaires. En mettant par écrit, pour ses coreligionnaires de Tolède, le résumé de ses controverses, il ajoute cette remarque : Ne vous laissez jamais emporter par votre zèle au point de proférer des paroles blessantes, car les chrétiens possèdent la force et peuvent faire taire la vérité à coups de poing.

Un autre Juif d’Espagne, Schem Tob ben Isaac Schaprout, de Tudela, contemporain de Moïse de Tordesillas, composa également un écrit polémique, plus complet que celui de Moise, pour aider les juifs à se défendre contre les attaques des chrétiens et leur montrer les points faibles du christianisme. On aurait vraiment dit que ces esprits élevés prévoyaient les maux qui allaient atteindre les Juifs d’Espagne et qu’ils voulaient d’avance leur mettre des armes entre les mains pour les prémunir contre toute surprise. Ce Schem Tob avait été appelé à discuter à Pampelune, en présence d’évêques et de savants ecclésiastiques, sur le péché originel et la Rédemption, arec le cardinal Don Pedro de Luna, qui fit plus tard tant de mal aux Juifs quand il eut été élu pape sous le nom de Benoît XIII. Ce fut à la suite de cette controverse que Schem Tob publia un écrit polémique. Il traduisit également en hébreu des extraits des quatre évangiles et y ajouta des remarques piquantes, pour permettre à ses coreligionnaires de combattre le christianisme avec ses propres armes.

Ces ouvrages ne rendirent cependant pas aux Juifs, à l’heure des épreuves, les services que leurs auteurs en attendaient. C’est que les écrits ne suffisaient pas. Il aurait fallu des hommes énergiques, de caractère ferme et de haute intelligence, pour élever.jusqu’à eux la partie la plus instruite de la population juive, lui faire partager leurs propres sentiments et l’associer à eux pour diriger le judaïsme. Mais l’anathème lancé contre les études profanes avait produit son effet. Grâce à lui, la génération de cette époque était composée d’hommes médiocres, manquant de la pénétration nécessaire pour se rendre un compte exact des événements, pénétration que les spéculations philosophiques peuvent seules donner à l’esprit. La foi elle-même souffrait de ce que les croyants eussent été enfermés dans le domaine étroit du Talmud.

Deux hommes seuls dépassaient alors le niveau moyen par leur savoir et leur caractère : c’étaient Hasdaï Crescas et Isaac ben Schèschet. Il est vrai qu’ils habitaient l’Aragon, où les Juifs, sous la domination de Don Pedro IV et de Juan Ier, étaient moins opprimés et moins appauvris que leurs frères de Castille. Non pas que ces deux savants fussent assez éminents pour exercer une influence sur la manière de penser de leurs contemporains, mais n’étaient des hommes en vue, qui, de loin, appelaient l’attention sur eux, et auxquels on demandait souvent conseil dans les circonstances difficiles. Tous deux avaient à cœur de maintenir intact le judaïsme, de faire régner la paix parmi leurs coreligionnaires et d’affermir les courages.

Hasdaï ben Abraham Crescas (né vers 1340 et mort vers 1410) était d’abord établi à Barcelone et plus tard à Saragosse. Quoique versé dans le Talmud, il n’exerçait cependant pas les fonctions de rabbin. Du reste, ses nombreuses occupations ne le lui auraient pas permis. Il était, en effet, en relations avec la cour du roi Juan Ier et les grands d’Aragon, et en recourait souvent à ses conseils. Très familiarisé avec les diverses doctrines philosophiques de son époque, il avait assez de profondeur d’esprit pour être devenu lui-même un penseur original. Le premier il montra les points faibles de la philosophie d’Aristote, qui faisait alors autorité aux yeux de tous les penseurs juifs. Il resta toujours profondément convaincu des vérités du judaïsme. Hasdaï était doux et bienveillant, plein de pitié pour les faibles et les malheureux ; il multiplia ses efforts pour adoucir en partie les souffrances qui atteignirent de son temps les Juifs d’Espagne.

Plus âgé que lui, son ami Isaac ben Schèschet Barfat (né vers 1336 et mort en 1408) lui ressemblait par le caractère, mais différait de lui par les idées. Élève du fils et des disciples de Ben Adret, il était, comme ce dernier, un talmudiste remarquable par la netteté de son intelligence et la clarté de ses explications, mais comme ce dernier aussi, et même plus que lui, il était ennemi de la science. Ben Adret avait cédé aux circonstances en interdisant à la jeunesse les études profanes, mais Ben Schèschet, suivant l’exemple des Ascherides, les défendit même aux hommes. d’âge mûr. Il était persuadé que les sciences naturelles et la philosophie ébranlaient les fondements du judaïsme. Cette étroitesse d’esprit mise à part, Ben Schèschet était une personnalité éminemment sympathique, toujours disposé à sacrifier ses intérêts particuliers au bien général. Très doux d’habitude, il se montrait d’une sévérité excessive dès qu’il croyait le moindre usage religieux, la moindre prescription talmudique en danger.

Les démêlés de Ben Schèschet avec Hayyim Galipapa sont vraiment caractéristiques. Ce rabbin (né vers 1310 et mort vers 1380), qui dirigeait les communautés de Huesca et de Pampelune, fut, au moyen âge, une figure très originale. Pendant que les autres rabbins du temps, sous l’influence d’Ascher et de son école, ajoutaient aggravations sur aggravations, et, en cas de doute, penchaient toujours pour la solution la plus rigoureuse, Galipapa était, au contraire, d’avis qu’il fallait prendre en considération tous les passages du Talmud qui permettent de rendre plus facile l’observance des usages religieux. Ce principe, Galipapa l’appliquait dans la pratique. Dans d’autres questions aussi, ce rabbin osait s’écarter de la routine et avoir des vues personnelles. Ainsi, il émit l’opinion que le livre de Daniel ne contient pas de prophéties, mais reflète les impressions produites par la lutte des Macchabées. De telles idées étaient en contradiction absolue avec celles de Ben Schèschet, qui ne craignit pas de réprimander Galipapa comme un écolier, quoique ce dernier fût déjà très âgé, eût formé de nombreux élèves et jouit d’une grande considération.

L’autorité de Hasdaï Crescas et d’Isaac ben Schèschet s’étendait au delà de l’Espagne. On leur demanda de France de se prononce. dans une querelle qui avait éclaté à propos de la nomination du chef religieux des communautés juives de ce pays.

Il s’était alors produit en France, dans les affaires juives, des modifications causées en partie par la situation politique du pays. Manessier de Vesoul, le protecteur de ses coreligionnaires, ainsi que le grand-rabbin Matatia, très considérés tous deux dans les communautés et à la cour, étaient morts, et leurs fils avaient hérité de leurs fonctions. Salomon de Vesoul avait été préposé à la perception des impôts juifs, et Yohanan, fils de Matatia, placé, avec l’autorisation royale, à la tête des Juifs de France. Il exerçait depuis cinq ans ses fonctions de rabbin et de directeur d’une école talmudique, quand un ancien élève de son père, Isaïe Astruc ben Abba Mari, vint de Savoie en France avec pleins pouvoirs du rabbin allemand Meïr Hallévi, de Vienne, pour nommer les rabbins. Il avait le droit d’excommunier quiconque occuperait un poste de rabbin sans son autorisation, et déclarer nuls et non valables tous les actes de ce rabbin, notamment ses actes de mariage ou de divorce. Sur le refus de Yohanan de lui obéir, Isaïe Astruc le destitua.

L’influence de la famille de Vesoul était alors bien diminuée, et Yohanan fut d’abord insuffisamment appuyé par ses amis dans ses revendications contre Astruc. Mais bientôt les communautés se révoltèrent contre les agissements d’Astruc et l’ingérence de Meïr, de Vienne, dans leurs affaires. Elles étaient surtout irritées de voir Astruc confier presque partout les fonctions rabbiniques à des parents. Pour mettre fin à une situation qui aurait pu devenir grave pour le judaïsme français, Yohanan sollicita l’intervention de Hasdaï et de Crescas. Les deux a illustrations de la Catalogne n, comme on les appelait, se prononcèrent en faveur de Yohanan. Celui-ci ne put malheureusement pas jouir longtemps de son triomphe, car l’expulsion des Juifs de France était proche.

Cette fois, l’orage partit de l’Espagne. Il éclata avec une telle violence qu’il semblait vouloir détruire d’un seul coup tous les juifs du pays. Mais ils étaient établis si solidement en Espagne, ils y avaient jeté des racines si profondes qu’il fallut les efforts continus d’un siècle tout entier pour les en arracher. Le premier acte de ce drame sanglant eut, en effet, lieu vers la fin du XIVe siècle, mais le dénouement ne se produisit qu’à la fin du siècle suivant.

Il faut dire que les Juifs d’Espagne contribuèrent eux-mêmes pour une large part à attirer le malheur sur leurs tètes. Sans doute, les grands seuls méritaient les reproches que leur adressaient leurs ennemis de chercher sans cesse à se faufiler à la cour et auprès des personnages influents, de s’enrichir par l’usure et de se pavaner en public, couverts de vêtements de soie, mais tous les Juifs espagnols, sans exception, eurent à supporter les conséquences de cette légèreté et de ces imprudences. Des Juifs mêmes se plaignaient de l’égoïsme et de l’immoralité de leurs coreligionnaires riches, qui ne songeaient qu’à agrandir leur fortune et à augmenter leurs dignités, sans avoir une pensée pour Dieu. — La plupart de nos grands, dit le prédicateur Salomon Alami dans son Miroir moral, qui fréquentent les cours royales et sont préposés au Trésor, sont fiers de leur situation et de leurs richesses, mais oublient les pauvres. Ils élèvent des palais, sortent dans des carrosses somptueux, couvrent leurs femmes et leurs filles, avec une prodigalité princière, d’or, de perles et de pierres précieuses. Indifférents pour le judaïsme, ils ne savent pas être modestes, détestent le travail manuel, s’adonnent à l’oisiveté, aiment la danse et le jeu, portent le costume du pays et peignent soigneusement leur barbe… Pendant le sermon, ils dorment ou causent. Dans chaque ville, ils sont désunis et sèment la discorde pour des vétilles… Ils se jalousent même entre eux et se calomnient mutuellement auprès des rois et des princes.

Ce dernier reproche était particulièrement fondé. À cette époque, les délations, autrefois si rares parmi les Juifs ; étaient devenues très fréquentes ; on dénonçait même ! es rabbins. Ceux-ci, qui pouvaient exercer eux-mêmes la juridiction pénale avec le concours de quelques assesseurs, se montraient très sévères pour les délateurs, parfois ils les punissaient même de mort. On sait, en effet, que, de temps immémorial, les Juifs de Castille, d’Aragon, de valence et de Catalogne possédaient leur juridiction propre, même pour les affaires criminelles, et que leurs tribunaux avaient le droit de haute justice, sauf à demander au roi la sanction du jugement, sanction qu’on pouvait toujours obtenir par l’intermédiaire d’un favori juif ou à prix d’argent.

Mais cette facilité qu’avaient les tribunaux juifs de sévir contre les délateurs présentait plus d’inconvénients que d’avantages, car souvent on condamnait les inculpés sans enquête sérieuse, sans interroger attentivement les témoins ; ce qui irritait les parents et les amis des condamnés. Il arrivait aussi qu’on qualifiait de délation des assertions qui n’avaient nullement ce caractère. Il parait probable que ce fut à la suite d’une imprudence de ce genre, dont le tribunal rabbinique de Burgos se rendit coupable à l’égard d’un personnage haut placé et aimé, que se produisit en Espagne la première persécution sanglante contre les Juifs.

On a vu plus haut qu’après s’être fait nommer roi de Castille, Henri de Transtamare avait pris pour trésorier et fermier général des impôts le Juif Joseph Pichon, de Séville. Celui-ci fut accusé de malversation par plusieurs favoris juifs, jeté en prison et condamné à une amende de 40.000 doublons. Après avoir versé cette somme, il fut remis en liberté et continua de jouir auprès de la population chrétienne de Séville de la plus grande considération. Pour se venger ou peut-être simplement pour arriver à se justifier, Joseph Pichon impliqua ses dénonciateurs dans une très grave accusation. Sur ces entrefaites, Henri II mourut et son fils, Don Juan Ier, fut couronné roi (1379) à Burgos, capitale de la Vieille Castille. Pendant les fêtes du couronnement, un tribunal de rabbins condamna Pichon comme délateur, sans même l’entendre. Ensuite quelques Juifs ayant accès à la cour demandèrent au jeune roi de les autoriser à faire exécuter un de leurs coreligionnaires très dangereux, dont ils turent le nom. Aunis de la lettre royale et du texte de l’arrêt, les ennemis de Pichon se rendirent auprès du chef de la police (alguacil), Fernan Martin, et demandèrent son assistance pour exécuter la sentence des rabbins. Le matin, à la première heure, quelques Juifs, accompagnés de l’alguazil, pénétrèrent dans la demeure de Pichon, le réveillèrent et le firent sortir de sa maison sous un prétexte quelconque. Arrivé à la porte, le malheureux fut immédiatement tué.

Cette exécution produisit dans toutes les classes de la société une profonde et douloureuse sensation. Don Juan Ier, surtout, en fut indigné ; il en voulut aux Juifs d’avoir tué un homme qui avait rendu de si grands services à son père et de lui avoir fait- ratifier par ruse cette inique condamnation. Sur son ordre, les exécuteurs juifs, un membre du tribunal rabbinique de Burgos et` l’alguazil Fernan Martin furent mis à mort. De plus, il enleva aux tribunaux juifs la juridiction pénale ; dorénavant, les Juifs devaient élire des chrétiens pour juger leurs procès criminels. Dans sa colère, le roi accueillit même toutes les calomnies qui lui étaient rapportées contre les Juifs, il croyait qu’ils proféraient, dans leurs prières, des imprécations contre les chrétiens et l’Église et qu’ils accomplissaient la circoncision, pour les faire entrer dans le judaïsme, sur des musulmans, des Tartares et d’autres croyants. Il leur ordonna, sous les peines les plus sévères, de s’abstenir de tout prosélytisme et d’effacer les passages incriminés dans leurs prières.

Aux yeux des chrétiens de Séville aussi, le supplice infligé à Joseph Pichon était un meurtre juridique, dont ils rendaient responsable la population juive tout entière. Ils n’attendaient qu’une occasion pour tirer vengeance de ce crime.

À partir de ce moment, la situation des Juifs d’Espagne empira de plus en plus. Les cortès, comme autrefois les conciles sous les rois Visigoths, demandaient sans cesse que le roi imposât des restrictions aux Juifs, et Don Juan s’empressait de leur donner satisfaction. Sur les instances des cortès de Valladolid (1385), il érigea en lois d’État les dispositions canoniques qui défendaient aux Juifs de demeurer dans ! a même maison que des chrétiens ou de prendre des nourrices chrétiennes. Il décida également que ni juifs ni musulmans ne pourraient plus remplir les fonctions de trésorier (almoxarif) auprès du roi, de la reine ou d’un infant.

Fait à peine croyable, le roi qui prit ces mesures restrictives contre les Juifs vit lui échapper la couronne du Portugal à cause des rivalités suscitées à propos de l’élection du grand-rabbin de son royaume.

Le Portugal était alors gouverné parle roi Fernand (1367-1383), qui traitait les Juifs avec bienveillance. Du reste, dans ce pays, le judaïsme avait une organisation qu’on ne rencontrait alors dans aucune autre contrée de l’Europe. À la tête des Juifs du Portugal se trouvait un grand-rabbin (Ar-rabbi-mor), nommé par le roi, qui avait son sceau spécial, rendait la justice et promulguait des ordonnances qu’il signait de son nom avec cette addition. Par la grâce du roi, mon maître, Ar-rabbi-mor des communautés de Portugal et d’Algarves. Il était tenu de visiter tous les ans les diverses communautés, d’examiner leur situation, d’écouter leurs doléances même contre les rabbins et de faire disparaître les abus. II était accompagné, dans ses voyages, d’un juge juif (ouvidor), d’un chancelier (chanceller), d’un secrétaire (escrivio) et d’un employé chargé de faire exécuter les arrêts de la justice (porteiro jurado). Sous ses ordres fonctionnaient, dans les sept provinces du royaume, sept rabbins de district (ouvidores), nommés par lui, dont chacun surveillait les communautés de son district et jugeait en appel. Les rabbins locaux étaient élus par les membres de la communauté, mais leur nomination devait être ratifiée, au nom du roi, par le grand-rabbin ; ils exerçaient la juridiction civile et pénale. Les documents officiels étaient rédigés dans la langue du pays.

Le roi Fernand eut deux favoris juifs, Don Juda, son trésorier (tesoureiro-mor), et Don David Negro, son conseiller et confident. Quand il fut mort, les administrateurs de la ville de Lisbonne allèrent demander à la reine Léonore, qui avait pris la régence, l’abolition de certaines mesures édictées par le roi défunt ; ils la prièrent, entre autres, de ne plus confier d’emplois publics à des juifs ou à des musulmans. Pour leur complaire, la rusée Léonore leur répondit que, déjà du vivant du roi, elle s’était efforcée, mais sans succès, d’écarter les Juifs de toute fonction, et qu’une fois le roi mort, elle avait aussitôt destitué Juda, David Negro, et tous les receveurs de contributions juifs. En réalité, elle conservait Juda dans son entourage, parce qu’elle savait qu’elle aurait souvent besoin de son argent et de ses conseils.

Très ambitieuse, la reine Léonore cherchait à se maintenir comme régente avec son favori. Mais elle rencontra un adversaire acharné dans l’infant Don João, grand maître d’Avis, qui la contraignit à la fin à partir de Lisbonne. Elle fit alors appel au concours de son gendre, le roi Juan de Castille, et provoque ainsi la guerre civile. Elle avait pour elle la noblesse, mais les masses se groupèrent autour de Don João d’Avis. Après une longue lutte, elle fut obligée de se retirer à Santarem, où elle fut rejointe par le roi Juan. Parmi les courtisans qui l’avaient accompagnée jusque dans cette ville, se trouvaient également ses ministres juifs Juda et David Negro.

Dans l’espoir de tirer plus sûrement vengeance de ses ennemis, Léonore céda la régence à Juan et mit à sa disposition toute la noblesse du Portugal, avec plusieurs forteresses. Pour réussir à battre Don João et à annexer le Portugal à la Castille, il aurait fallu que le roi Juan marchât complètement d’accord avec Léonore. Mais le gendre et la belle-mère se brouillèrent à l’occasion de la nomination du grand-rabbin de Castille.

Les Juifs de Castille n’avaient alors pas de chef religieux (1384). La reine Léonore voulait placer à leur tête son favori Juda, tandis que Juan, sur le désir de Béatrice, sa femme, confia ce poste à David Negro. Furieuse de son échec, elle dit à son entourage : Puisque le roi m’a refusé une faveur de si peu d’importance, la première que je lui aie demandée, nous ne pouvons rien attendre de lui ! Certes, mon ennemi même, le grand maître d’Avis, n’aurait pas agi ainsi à mon égard. Il me semble donc que, dans votre intérêt, vous devez abandonner Juan pour aller rejoindre votre maître légitime. Elle alla plus loin : elle ourdit un complot contre la vie de Don Juan. David Negro, le nouveau grand-rabbin de Castille, en fut informé et fit échouer la conspiration. Léonore fut alors jetée en prison ainsi que son favori Juda. Celui-ci devait même être exécuté, il n’obtint sa grâce que sur la démarche que son ancien rival David Negro fit en sa faveur auprès du roi. Cette querelle eut pour effet de diviser les forces dont disposait Don Juan et de l’obliger à renoncer à la couronne de Portugal.

S’il arrivait parfois que par vanité, par ambition, ou pour toute autre raison, des rabbins luttaient entre eux pour être nommés à un poste élevé, comme ce David Negro et Juda, et, en France, Isaïe ben Abba Mari et Yohanan, il faut reconnaître que ces cas regrettables étaient excessivement rares. Presque toujours, les fonctions rabbiniques étaient considérées comme un sacerdoce, que les titulaires exerçaient avec dénouement et désintéressement. Ils se distinguaient dans leur communauté non seulement par leur savoir et leur piété, mais aussi par la noblesse de leurs sentiments, la pureté de leurs mœurs et la scrupuleuse loyauté de leur conduite. On peut dire que les rabbins de ce temps présentaient un heureux contraste avec certains prêtres chrétiens, surtout après qu’Avignon fut devenu le siège de la papauté, que les cardinaux eurent formé deux collèges ennemis et que la chrétienté elle-même se fut divisée en deux camps opposés.

Ce qui frappe surtout chez quelques ecclésiastiques, prêtres d’une religion de paix et d’amour, c’est leur haine implacable pour les Juifs, c’est leur aveugle fanatisme. Sous l’empereur Wenceslas, les excitations enflammées d’un prêtre chrétien provoquèrent à Prague le massacre de plusieurs milliers de Juifs ; leurs cadavres furent même profanés, les synagogues incendiées, les rouleaux de la Loi déchirés et foulés aux pieds (1389). Deux ans plus tard, un autre prêtre fanatique, Fernan Martinez, archidiacre de Séville, créa dans cette ville un mouvement contre les Juifs qui se propagea dans toute l’Espagne et eut les plus désastreuses conséquences. Dans ses prédications, il parlait tantôt contre leur obstination aveugle à persister dans leurs croyances, tantôt contre leurs richesses et leur indomptable orgueil ; toujours, il les attaquait avec violence. À Séville, le terrain n’était que trop bien préparé pour faire fructifier ces germes malfaisants, car la population de cette ville détestait les Juifs à cause de la part qu’ils avaient prise à la lutte de Don Pedro et de Henri de Transtamare, et aussi à cause de l’exécution de Joseph Pichon, si aimé à Séville.

Un jour (15 mars 1391), Martinez alla même jusqu’à conseiller ouvertement à la foule réunie sur une place publique de tomber sur les Juifs. Ses conseils furent promptement suivis. Les autorités, sous la direction du chef de la police (alguacil mayor) et de deux juges, s’interposèrent en faveur des Juifs et firent châtier deux des meneurs. Cette intervention ne servit qu’à surexciter la colère de la populace, qui tua quelques Juifs et menaça même de mort le chef de la police. Dans la crainte de voir les désordres prendre un caractère plus grave encore, plusieurs Juifs implorèrent le Conseil de régence du jeune roi Henri III de prendre immédiatement des mesures très sévères. Sur l’ordre du souverain, toute la noblesse se leva pour défendre les Juifs ; pour cette fois, l’émeute fut vaincue.

Ce ne fut malheureusement qu’un succès momentané. Fort de la désunion qui régnait parmi les conseillers du roi et de l’état troublé du pays, Martinez continua impunément ses dangereuses prédications. Elles portèrent de nouveau leurs fruits. Trois mois après ces premiers excès, la populace de Séville se rua sur le quartier juif, y mit le feu et accomplit en toute sécurité son œuvre de destruction. La belle communauté de Séville, qui comptait sept mille familles, disparut presque tout entière. Quatre mille personnes tombèrent sous les coups des émeutiers, le reste accepta le baptême. Des femmes et des enfants furent vendus à des mahométans comme esclaves. Deux synagogues furent transformées en églises.

De Séville, les massacres se propagèrent dans une grande partie de l’Espagne. On tuait les Juifs par fanatisme, mais surtout par cupidité. Après Séville, ce fut le tour de Cordoue, le berceau du judaïsme espagnol ; une partie de la communauté fut tuée, les autres se baptisèrent. À Tolède, parmi les nombreux martyrs juifs périrent également les descendants d’Ascheri. Juda ben Ascher II, arrière-petit-fils d’Ascheri, qui habitait Burgos mais se trouvait à Tolède au moment de cette explosion de fanatisme, égorgea d’abord sa femme et sa belle-mère et se tua ensuite lui-même. Là aussi, une partie de la communauté se convertit au christianisme. Près de soixante-dix communautés juives de la Castille devinrent le théâtre des plus odieux excès.

Les chrétiens voulaient infliger aux Maures de Séville le même traitement qu’aux Juifs. Mais on fit comprendre à la foule qu’en persécutant les musulmans de Séville, elle mettait en danger la vie des chrétiens du royaume musulman de Grenade et de ceux qui étaient esclaves parmi les Berbères. On ne se montrait implacable que pour les Juifs, parce qu’ils étaient faibles et ne pouvaient compter sur aucun secours.

Dans le royaume d’Aragon également, qui était pourtant toujours en désaccord avec la Castille, les chrétiens suivirent l’exemple de ce dernier pays. Trois semaines après les massacres de Tolède, les mêmes scènes se renouvelèrent dans la province de Valence. À Valence, la capitale, il ne resta plus un seul Juif d’une communauté de cinq mille personnes. Plus de deux cents Juifs périrent, les autres cherchèrent le salut dans la fuite ou l’abjuration. Dans toute la province, la seule communauté de Murviedro échappa au massacre. À Palma, capitale de l’île de Majorque, un groupe de vagabonds et de matelots, précédés d’une croix, traversaient la rue juive de Montesion en criant : Mort aux Juifs ! , quand un Juif vigoureux, attaqué par un de ces forcenés, étrangla son agresseur. Ce fut le signal du massacre. Trois cents Juifs furent tués, entre autres le rabbin En-Vidal Éphraïm Gerundi. Beaucoup de Juifs abjurèrent.

Trois jours plus tard, le carnage commença à Barcelone, capitale de la Catalogne, où se trouvaient tant de Juifs remarquables par leur intelligence, leurs richesses et leur noblesse de cœur. Un jour de sabbat, pendant la fête de la Vierge (15 août), on tomba sur les Juifs. Plus de deux cents périrent dans cette première émeute. Mais la plus grande partie de la communauté put se réfugier dans un château fort, où le gouverneur de la ville leur offrit un asile. Furieuse de voir lui échapper sa proie, la populace assiégea le fort, essaya ensuite de le prendre d’assaut, et finalement y mit le feu. En voyant qu’il ne leur restait plus aucun espoir de salut, une partie des assiégés se tuèrent eux-mêmes, d’autres se précipitèrent du haut des murs dans les flammes, d’autres enfin préférèrent mourir en combattant. Parmi les martyrs se trouva l’unique fils de Hasdaï Crescas. On dit que onze mille Juifs acceptèrent le baptême. Pas un seul Juif ne resta à Barcelone. Bientôt après, Lérida, Girone, d’autres villes encore, devinrent le théâtre de scènes semblables. Parmi les Juifs, les uns se laissèrent tuer, les autres abjurèrent. Pourtant à Girone, les abjurations furent très rares. Les rabbins donnaient partout l’exemple du courage et de la piété.

Dans certaines parties de l’Espagne, cette terrible persécution se prolongea pendant trois mois. Presque toutes les communautés juives des provinces de Valence et de Catalogne furent anéanties ; ceux de leurs membres qui échappèrent aux massacres en furent redevables à la pitié de la noblesse, qui leur donna asile dans ses châteaux forts. Dans l’Aragon, les Juifs souffrirent moins, parce qu’ils avaient eu la prévoyance d’offrir tous leurs biens à la cour, pour obtenir en échange une protection efficace. L’impression fut, en général, si terrifiante que, plusieurs mois après la cessation de ces excès, les Juifs n’osèrent pas encore quitter les lieux de refuge où ils s’étaient retirés. Sur la demande de la communauté de Perpignan, qui avait été douloureusement émue à la nouvelle de ces sanglantes violences, Hasdaï Crescas lui en adressa le triste récit.

Ainsi, cinquante ans après les épouvantables massacres provoqués par la peste noire, les Juifs d’Espagne étaient devenus aussi malheureux que leurs coreligionnaires d’Allemagne. Eux aussi pouvaient maintenant gémir sur leurs souffrances dans de sombres élégies. Hais pour ces fiers Castillans, les conséquences de la persécution furent plus désastreuses encore que les massacres mêmes. Ils vécurent dorénavant dans des transes continuelles, l’esprit assombri, l’intelligence troublée, tremblant de rencontrer un chrétien et prenant la fuite devant un enfant. Jusqu’alors, ils avaient considéré l’Espagne comme une patrie. Cette persécution leur rappela qu’ils n’y jouissaient d’aucune sécurité et qu’ils y étaient des étrangers. Qu’ils leur semblaient déjà loin ces temps héroïques où ils se battaient si vaillamment pour la cause de Don Pedro !

Pourtant, en Portugal, les Juifs ne furent pas trop maltraités. C’est que le roi de ce pays, Don João Ier maintenait énergiquement l’ordre et châtiait les émeutiers avec une implacable sévérité. Aussi de nombreux Juifs qui avaient abjuré en Espagne gagnèrent-ils le Portugal, où ils retournèrent au judaïsme. Irrité de ce qu’il considérait comme une trahison, le clergé demandait aux autorités de châtier ces relaps. Mais quand le grand-rabbin, Don Moïse Navarro, eut fait connaître au roi deux bulles des papes Clément VI et Boniface IX interdisant aux chrétiens l’user de violente pour baptiser les Juifs, Don João Ier promulgua un édit (17 juillet 1392) par lequel il défendit de punir les Juifs relaps. Ces bulles furent publiées dans toutes les villes du Portugal et érigées en lois d’État. Grâce à la libéralité de son roi, le Portugal devint un asile pour les Juifs expulsés d’Espagne.

Mais si le vent de la persécution épargna les Juifs du Portugal, il traversa les cimes neigeuses des Pyrénées pour souffler avec violence sur la France. Dès que la population de ce pays est appris les événements d’Espagne, elle se jeta, à son tour, sur les malheureux Juifs. On sait qu’à cette époque les Juifs n’étaient tolérés en France que pour un temps déterminé, et qu’à tout moment ils pouvaient s’attendre à être expulsés. Comme leurs ancêtres d’Égypte, ils étaient alors condamnés en France à avoir la ceinture aux reins et le bâton à la main, pour être prêts à prendre le chemin de l’exil. Quoiqu’il leur fût permis d’acquérir des terres, ils ne pouvaient s’adonner qu’à un commerce qui leur procurât des bénéfices considérables, et des bénéfices en argent liquide, pour le cas où on les bannirait. Ils se firent prêteurs d’argent par nécessité. Du reste, c’est le roi qui les contraignit à devenir usuriers et à prêter à un taux très élevé. Mais le peuple ne voyait que le fait brutal : le Juif prélevant de gros intérêts et faisant emprisonner les débiteurs qui ne voulaient pas le payer, et, par conséquent, le peuple haïssait le Juif.

Un fait de peu d’importance fit éclater au grand jour cette colère qui grondait sourdement dans le cœur du peuple contre les Juifs. Denys Machault, un riche Juif de Villa-Parisis, s’était converti au christianisme et avait ensuite brusquement disparu. On répandit alors les bruits les plus étranges. Les uns disaient que les Juifs l’avaient tué, d’autres, qu’ils l’avaient fait partir pour un pays étranger. Le clergé s’en mêlant, le tribunal de Paris ouvrit une enquête contre sept Juifs notables de la ville. Les inculpés, soumis à la question par une commission composée d’ecclésiastiques et de juristes, déclarèrent, sous l’influence de la douleur, 41u’ils avaient conseillé à Denys Machault de retourner au judaïsme. En punition de ce crime, ils furent condamnés à être brûlés vifs. Le Parlement apporta une certaine atténuation à cette sentence, en décrétant que les coupables seraient fouettés sur trois places publiques de Paris et resteraient en prison tant qu’on n’aurait pas retrouvé Denys Machault. Celui-ci retrouvé, on confisquerait leurs biens et on les chasserait de France.

Cette affaire, racontée partout, prit des proportions énormes aux yeux du peuple, qui en voulut encore plus aux Juifs. Ecclésiastiques et laïques demandèrent alors avec insistance au faible Charles VI et à ses conseillers d’expulser les Juifs de France. Enfin Charles VI céda et prononça un arrêt d’exil contre tous les Juifs de son royaume (17 septembre 1394). Cet arrêt fut promulgué, peut-être avec intention, le jour de l’Expiation, pendant que les malheureux Juifs étaient au temple, priant et jeûnant. Pour justifier cette expulsion, qui était contraire à une clause de la convention intervenue entre les Juifs et le roi, on les accusa d’avoir outragé le christianisme et outrepassé leurs privilèges, en d’autres termes, d’avoir engagé un Juif baptisé à revenir à son ancienne foi et prélevé de trop gros intérêts. Il leur était interdit dorénavant de résider ou de séjourner dans aucune partie de la France, soit dans les pays de langue d’oïl ou dans les pays de langue d’oc.

Voilà donc les Juifs condamnés encore une fois à quitter la France, quatre-vingt-dix ans après qu’ils en avaient été proscrits par Philippe le Bel. Charles VI les traita cependant moins durement que son aïeul, il leur accorda un délai pour faire rentrer leurs créances, donna ordre au prévit de Paris et aux gouverneurs des provinces de les protéger dans leurs biens et leurs personnes, et chargea des officiers de les accompagner jusqu’à la frontière pour les défendre contre toute attaque. Ils ne partirent de France qu’à la fin de 1394 ou au commencement de 1395.

Bien des seigneurs et des villes protestèrent contre l’expulsion des Juifs. Le comte de Foix ne laissa partir les Juifs de Pamiers que sur l’ordre exprès des officiers royaux. À Toulouse, il resta douze familles juives, et sept aux environs ; elles ne purent sans doute continuer à y demeurer que par autorisation spéciale. Il en resta également dans les territoires qui ne dépendaient pas directement de la couronne de France, dans le Dauphiné, dans une partie de la Provence, et dans la région d’Arles. Les papes aussi leur permirent de séjourner dans le Comtat-Venaissin, à Avignon et à Carpentras.

Ceux des proscrits qui ne purent pas s’établir en France même se réfugièrent en Allemagne et en Italie. Très peu d’entre eux se rendirent en E3pagne. Depuis les massacres de 1391, ce dernier pays n’offrait plus que peu de sécurité aux Juifs. Des communautés françaises tout entières allèrent se fixer dans les villes piémontaises d’Asti, de Fossano et de Moncalvo, où elles purent conserver le rite spécial de leurs synagogues. Mais à la plupart des malheureux exilés on pouvait appliquer ces paroles du prophète Amos : « Il fuit devant un lion et il se heurte contre un ours, il se précipite dans sa maison, s’appuie contre un mur, et voici qu’il est mordu par un serpent. » Partout où ils s’établissaient, ils avaient à subir des persécutions, provoquées très souvent par des Juifs renégats.