Histoire des Juifs/Troisième période, première époque, chapitre IV

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Histoire des Juifs
Introduction
I. Les temps bibliques : § 1er
II. — Après l’exil : § 1er
III. 3e période — La dispersion
1re époque — Le recueillement après la chute
I. Le relèvement ; l’école de Jabné
II. L’activité à l’intérieur
III. Soulèvement des judéens
IV. Suite de la guerre de Barcokeba
V. Patriarcat de Judale Saint
VI. Le patriarche Juda II ; Les Amoraïm
VII. Les Judéens dans le pays parthes
VIII. Le patriarcat de Galamiel IV et de Juda II
IX. Le triomphe du christianisme et les Judéens
X. Les derniers Amoraïm
XI. Les Juifs dans la Babylonie et en Europe
XII. Les Juifs en Arabie
XIII. Organisation du judaïsme babylonien
XIV. Le caraïsme et ses sectes
XV. Situation des Juifs dans l’empire franc et déclin de l’exilarcat en Orient
2e époque — La science et la poésie juive
I. Saadia, Hasdaï et leurs contemporains
II. Fin du gaonat en Babylonie. Aurore de la civilisation juive en Espagne
III. Les cinq Isaac et Yitshaki
IV. La première croisade. Juda Allévi
V. La deuxième croisade - Accusation de meurtre rituel
VI. Situation des Juifs à l’époque de Maïmonide
VII. Époque de Maïmonide
VIII. Dissensions dans le judaïsme. - La rouelle
IX. Controverses religieuses du talmud. Autodafé du Talmud
X. Progrès de la bigoterie et de la Cabbale
XI. La peste noire. Massacres des Juifs
XII. Conséquences de la persécution de 1391. Marranes et apostats.
XIII. Une légère accalmie dans la tourmente.
XIV. Recrudescence de violences
XV. Établissement de tribunaux d’inquisition
XVI. Expulsion des Juifs d’Espagne et de Portugal
XVII. Pérégrinations des Juifs et des Marrannes d’Espagne et de Portugal
3e époque — La décadence
I. Reuchlin et le obscurants. Martin Luther
II. L’inquisition et les Marranes. Extravagances cabbalistiques te messianiques
III. Les Marranes et les papes
IV. Les juifs en Turquie et Don Joseph de Naxos
V. Situation des Juifs de Pologne et d’Italie jusqu’à la fin du XVIe siècle
VI. Formation de communautés marranes à Amsterdam, à Hambourg et à Bordeaux
VII. La guerre de Trente Ans et le soulèvement des Cosaques.
VIII. L’Établissement des Juifs en Angleterre et la révolution anglaise
IX. Baruch Spinoza et Sabbataï Cevi
X. Tritesses et joies
XI. Profonde décadence des Juifs
4e époque — Le relèvement
XII. Moïse Mendelssohn et son temps
XIII. Excès de l’orthodoxie et de la réforme
XIV. La révolution française et l’émancipation des Juifs
XV. Le Sanhédrin de Paris et la Réaction
XVI. Les réformes religieuses et la science juive
XVII. Une Accusation de meurtre rituel à Damas
XVIII. Orthodoxes et réformateurs en Allemagne


CHAPITRE IV


suites de la guerre de barcokeba
(135-170)


Au lendemain de la désastreuse guerre de Barcokeba, la Palestine offrait le plus douloureux spectacle. Un nombre immense de Judéens avaient péri, des milliers de prisonniers juifs étaient vendus à vil prix comme esclaves sur les marchés de Hébron et de Gaza, d’autres étaient envoyés en Égypte, où ils mouraient de faim et de misère. Les Judéens qui restaient encore dans leur patrie se cachaient dans des cavernes pour échapper à la fureur des soldats romains, ou bien ils erraient au hasard dans la campagne, se nourrissant des cadavres étendus sans sépulture dans les champs. La nation juive gisait encore une fois sanglante et mutilée aux pieds d’un vainqueur sans pitié. Ce soulèvement fut son suprême effort pour reconquérir son indépendance. Mais, malgré les ravages effrayants que la guerre avait causés en Palestine, Adrien pensa que les Judéens n’étaient pas encore suffisamment affaiblis et ils continuaient à rester une menace pour Rome. Il conçut un projet qui devait les réduire à une impuissance absolue. Ce projet consistait à anéantir la religion juive et à arracher du cœur des Judéens le souvenir de leurs aïeux et de leur culte. Ce fut Rufus qu’Adrien chargea d’exécuter ce plan. Ce général, qui avait été battu sur les champs de bataille de la Judée, était maintenant appelé à déployer son courage et sa vaillance contre de malheureux vaincus, faibles, désarmés, brisés par la plus effroyable catastrophe. Les armes dont il se servait dans cette lutte étaient les vexations, les persécutions et l’espionnage. Le capitaine qui avait étouffé la rébellion de Barcokeba, Sévère, était retourné en Bretagne. Rufus fit passer la charrue autour de la ville de Jérusalem et sur l’emplacement du temple, où restaient sans doute encore quelques traces des nouvelles constructions que les Judéens avaient commencé à élever. Ce fait eut lieu le 9 du mois d’ab, date qui rappelle aux Juifs tant de souvenirs douloureux, peut-être une année après la prise de Bétar (136). À la place de l’ancienne Jérusalem, probablement un peu plus au nord, à l’endroit où se trouvaient les faubourgs, s’éleva une ville nouvelle. Adrien y établit des vétérans, des Phéniciens et des Syriens. Elle était construite sur le modèle des cités grecques, pourvue de deux places de marché, d’un théâtre et d’autres édifices publics, et divisée en sept quartiers. Adrien put enfin réaliser son plan de transformer la ville sainte en une cité païenne ; il fit placer sa statue sur la montagne de Sion, et il y construisit un temple en l’honneur de Jupiter Capitolin, le dieu protecteur de Rome ; des statues d’autres divinités romaines, grecques et phéniciennes ornaient ou plutôt souillaient les rues Jérusalem. Même le nom si ancien et si vénéré de Jérusalem devait disparaître ; il fut remplacé par celui d’Ælia Capilotina, du nom de l’empereur Ælius Adrien et de Jupiter Capitolin. Dans tous les actes publiés, Jérusalem s’appelait désormais Ælia, et l’ancien nom tomba dans un tel oubli qu’un siècle plus tard un gouverneur de la Palestine demanda à un prélat qui s’intitulait évêque de Jérusalem où cette ville était située. À la porte du Sud, d’où l’on se rendait à Bethléhem, on sculpta en demi-bosse une tête de porc, ce qui fut particulièrement pénible pour les Judéens. Il était interdit à ces derniers, sous peine de mort, de pénétrer dans l’enceinte de la ville. Sur le mont Gazirim, où se trouvait autrefois le sanctuaire des Samaritains, Adrien fit ériger un temple en l’honneur de Jupiter. Un autre temple fut élevé à Vénus sur la place de Golgotha, devant Jérusalem, et dans une caverne de Bethléhem, on rendit les honneurs divins à une image d’Adonis. Adrien suivit la politique néfaste d’Antiochus Épiphane, qui profana tout ce que les Judéens vénéraient comme sacré. Il dirigea contre eux des persécutions sanglantes pour les contraindre à embrasser le paganisme. Il fit publier un décret en Palestine qui défendait, sous les peines les plus sévères, la circoncision, l’observation du sabbat et l’étude de la Loi. Ce ne fut que sur un seul point qu’Adrien s’écarta du système de persécution du roi de Syrie, il n’obligea pas les Juifs à adorer les divinités romaines. Mais il appliqua ses proscriptions à tous leurs usages, et interdit même des actes qui, en réalité, n’avaient aucun caractère religieux, tels que l’acte de délivrer une lettre de divorce, de marier le mercredi, et autres faits de ce genre. Cette période malheureuse, qui s’étend depuis la chute de Bétar jusqu’à la mort d’Adrien, fut surnommée l’époque de l’oppression religieuse, du danger ou de la persécution.

Toutes ces lois, appliquées avec une implacable rigueur atteignirent durement les Judéens. Les personnes pieuses étaient très perplexes dans cette situation critique, ne savaient pas si elles devaient continuer à observer toutes les pratiques, même au péril de la vie, ou s’il était, au contraire, de leur devoir de ménager une existence qui pourrait être utile au judaïsme, déjà si affaibli, et de se soumettre à la douloureuse nécessité de transgresser les lois religieuses. Il n’existait à cette époque aucun Collège légalement constitué qui fût en droit de se prononcer dans cette question. Ceux des docteurs qui avaient survécu à la guerre de Barcokeba se réunirent dans un grenier, à Lydda, pour délibérer sur cette grave affaire. Parmi les membres de cette réunion, on nomme Akiba, Tarphon et José le Galiléen ; il s’y trouvait sans doute aussi Ismaël, ce docteur si conciliant et si modéré, dont le caractère ressemblait beaucoup à celui de Josua. Il était facile de prévoir qu’entre des docteurs, d’esprits si divers, il se produirait des divergences d’opinion dans une question d’une telle gravité.

Les rigoristes paraissent avoir déclaré qu’en temps de persécution religieuse, tout juif est tenu de subir le martyr plutôt que de transgresser la moindre prescription. Ismaël émit une opinion diamétralement opposée. D’après lui, il serait permis de transgresser toutes les lois pour échapper à la mort, parce qu’il est dit dans la Tora que les prescriptions sont destinées à assurer la vie à ceux qui les observent et non pas à les faire périr. Ce docteur était d’avis de se soumettre momentanément à la législation oppressive des Romains. La réunion s’arrêta à un moyen terme, elle établit une différence entre les lois fondamentales du judaïsme et les ordonnances de moindre importance, et elle décida que, si l’on y était contraint sous peine de mort, on pouvait enfreindre en secret toutes les prescriptions religieuses, à l’exception des trois suivantes : la défense d’adorer des idoles, de contracter une union prohibée et de commettre un homicide. Cette décision, qui montre dans quelle situation difficile se trouvaient alors les juifs, semble avoir contenu une clause secrète qui permettait, en cas de nécessité, de transgresser en apparence ou de détourner les lois, mais qui prescrivait de les observer en toute autre circonstance aussi rigoureusement que possible. Mais tous ne se conformaient pas aux mesures prises par les docteurs. Il y en avait beaucoup, il est vrai, qui faisaient semblant, devant les délateurs romains, de transgresser les prescriptions religieuses. La nécessité les rendait inventifs, et l’on est profondément touché des mille subterfuges qu’ils employaient pour échapper à la mort sans trahir leur foi. La lecture de la Tora se faisait sur les toits, loin des regards inquisiteurs des espions. Akiba lui-même, remarquant un jour qu’il était surveillé par un Romain, fit signe à ses disciples, qui l’entouraient, de réciter la prière du Schema à voix basse. L’observance de la moindre pratique était très sévèrement punie ; un certain Artaban, surpris au moment où il examinait les mezouzot aux portes, dut payer une amende de mille denars ; un homme, du nom d’Élisa, qui appartenait probablement aux débris qui restaient encore de l’association des Esséniens, fut condamné à avoir le crâne fracassé, parce qu’il avait mis des phylactères (Tephilin). Il était même dangereux de porter le costume national juif. Aussi deux disciples de Josua se permirent-ils de s’habiller à la façon des gens du pays, et ils répliquèrent à ceux qui leur en firent un reproche : « La désobéissance aux ordres impériaux équivaut à un suicide. »

Ismaël décrit en termes d’une rare vigueur cette époque funeste où les Judéens étaient sans cesse menacés des tortures et de la mort. « Depuis que l’impie Rome nous courbe sous une législation inique et nous interdit de pratiquer notre religion et surtout de circoncire nos enfants, il serait de notre devoir de nous abstenir du mariage et d’éviter d’avoir des enfants ; mais en agissant ainsi, nous ferions disparaître la race d’Abraham. Il vaut mieux transgresser momentanément les lois religieuses qu’introduire dans le culte de nouvelles aggravations auxquelles le peuple ne pourrait absolument pas se soumettre. » Néanmoins, il s’en rencontrait beaucoup qui considéraient comme une lâcheté coupable de recourir à la ruse pour observer les pratiques, et qui sacrifiaient joyeusement leur vie à l’accomplissement de leurs devoirs religieux. Un récit de cette époque montre, sous une forme dramatique, l’inflexible rigueur des Romains pour les Judéens coupables d’observer leur religion. « Pourquoi es-tu condamné à la flagellation ? — Parce que j’ai eu en mains un lulab à la fête des cabanes. — Pourquoi veut-on te crucifier ? — J’ai mangé du pain azyme pendant Pâque. — Et toi, pour quelle raison dois-tu mourir par le feu, et toi par le glaive ? — Parce que nous avons étudié la Loi et fait circoncire nos enfants. » On ne se contentait pas toujours de tuer simplement les accusés, on leur infligeait les plus atroces tortures. Les tribunaux romains avec leurs épouvantables châtiments furent les dignes précurseurs de l’Inquisition ; ils inventaient des supplices que la cruauté la plus raffinée aurait de la peine à imaginer. On plaçait des boulets rouges sous l’aisselle des condamnés, on leur enfonçait des roseaux pointus sous les ongles, on enveloppait de laine mouillée la poitrine de ceux qui devaient monter sur le bûcher, pour prolonger leur supplice ; en un mot, on infligeait à ces malheureux des traitements féroces dont le seul souvenir fait aujourd’hui encore tressaillir d’horreur.

Malgré ces odieuses persécutions, les Judéens essayaient souvent de tromper la surveillance vigilante des autorités romaines, et ils y seraient parvenus assez facilement, si leurs moindres gestes n’avaient pas été épiés par des délateurs juifs. Ces misérables appartenaient, les uns, à cette classe abjecte d’hommes sans foi ni loi qui commettent pour de l’argent les plus horribles forfaits, les autres, à la communauté des judéo-chrétiens, qui voulaient montrer par là aux Romains qu’il n’y avait rien de commun entre eux et les juifs, d’autres, enfin, à une secte qui travaillait avec acharnement à la destruction et à l’anéantissement de la religion juive. Un des plus implacables parmi ces derniers était Ahèr. Ce fut surtout lui qui apprit aux autorités romaines à reconnaître les actes que les Judéens considéraient comme religieux. Les espions étaient ainsi initiés à toutes les pratiques juives et flairaient de loin l’accomplissement d’une cérémonie interdite. Le bruit d’un moulin à bras leur annonçait la préparation de la poudre nécessaire à la guérison d’un enfant nouvellement circoncis, les illuminations leur indiquaient la célébration d’un mariage, et ils se guidaient d’après ces indices pour surprendre les Judéens et les dénoncer aux tribunaux.

Adrien et ses lieutenants faisaient surveiller et punissaient avec une sévérité particulièrement rigoureuse les réunions des docteurs et l’ordination des disciples. Ils avaient sans doute été informés que ces deux faits suffiraient pour maintenir intacte la doctrine juive et soutenir le courage des Judéens. Il était certain que si les Romains parvenaient à arrêter l’enseignement de la Loi, à rompre la chaîne des traditions et à empêcher la préparation et la formation de nouveaux docteurs, le judaïsme serait atteint dans sa force vitale et dans son existence. Aussi menaçaient-ils les docteurs qui tiendraient des écoles ou accorderaient l’ordination à leurs élèves de leur appliquer, avant de les faire mourir, les plus épouvantables supplices, et de rendre les communautés elles-mêmes responsables de leur crime. La ville où aurait lieu une ordination devait être détruite avec ses environs. Ce fut probablement Ahèr qui fit diriger la persécution contre l’étude de la Loi. On raconte de lui qu’il livra des docteurs à la mort, et éloigna par la terreur des disciples des écoles.

José ben Kisma, entre autres, conseillait la prudence ; il répétait souvent que la patience et la soumission feraient plus que la violence et la lutte. Il rencontra un jour Hanania ben Teradion, un rouleau de la Loi sur les genoux, et occupé à enseigner au milieu d’un groupe de disciples : « Mon frère, lui dit José, ne vois-tu donc pas que le ciel lui même favorise les Romains ? Ils ont détruit le temple, fait périr des justes, exterminé des hommes pieux, et cependant ils existent encore ! Pourquoi t’exposes-tu à enseigner la Loi malgré l’interdiction de nos ennemis ? Je ne serais pas surpris de te voir condamné au feu, toi et le livre saint. » La modération de José lui valut les faveurs du gouverneur de la Judée, et, lorsqu’il mourut, les plus hauts personnages accompagnèrent son convoi. Mais la plupart des Tannaïtes ne partageaient pas les sentiments de José, ils décidèrent qu’ils continueraient à former des disciples au risque de périr. Ils estimaient que l’étude de la Loi était chose plus importante que l’accomplissement des pratiques, et cette opinion paraît avoir été sanctionnée et érigée en loi par les docteurs réunis à Lydda. Ces derniers s’étaient, en effet, soumis dans certains cas aux ordres des Romains et avaient transgressé quelques prescriptions, mais ils étaient tous prêts à mourir plutôt que de fermer les écoles.

Un récit très ancien rapporte que des docteurs, subirent le martyre parce qu’ils s’étaient occupés de l’étude de la Loi ; l’histoire ne donne que le nom de sept de ces martyrs. On exécuta en premier lieu Ismaël, descendant du grand prêtre Élisa et créateur des treize règles d’interprétation, et, avec lui, un docteur appelé Simon. Les deux condamnés se consolèrent l’un l’autre au moment d’aller au supplice et s’affirmèrent mutuellement dans leur croyance à la justice divine. Akiba prononça une oraison funèbre en mémoire de ces deux héros de la foi ; et il termina son discours par cet avertissement qu’il adressa à ses disciples : « Préparez-vous à mourir, une époque néfaste s’ouvre pour Israël. » Sa lugubre prédiction, se réalisa malheureusement très vite, et bientôt il fut arrêté lui-même, accusé d’avoir enseigné la Tora, et jeté en prison. C’est en vain que Pappos ben Juda, un de ceux qui prêchaient, sans cesse la modération et la prudence, avertit Akiba que des espions surveillaient ses moindres démarches et il l’engagea à ne plus réunir ses disciples autour de lui ; Akiba refusa de tenir compte de ses conseils. Le hasard voulut qu’ils se rencontrassent en prison. Pappos déplora amèrement qu’il eût été condamné pour une raison frivole et mondaine et qu’il fût privé de mourir pour une sainte cause.

Rufus, gouverneur et juge criminel de la province, reconnut dans Akiba le chef et le conseiller des Judéens, et il le traita avec la plus grande rigueur. Après l’avoir tenu enfermé longtemps dans un cachot, il le livra entre les mains du bourreau. Mais il ne lui suffit pas de faire mourir le docteur juif ; il lui fit infliger auparavant les plus atroces tortures. L’exécuteur lui arracha la peau avec des crochets de fer. Le sublime martyr, gardant le sourire sur les lèvres malgré son horrible supplice, récita lentement la prière du Schema. Rufus, étonné de cette merveilleuse énergie, demanda à Akiba s’il possédait un charme pour dominer à ce point la souffrance. « Je ne suis pas magicien, répondit Akita, mais je suis profondément heureux que tu m’aies offert l’occasion de mourir pour mon Dieu. » Il exhala son âme avec ces mots, qui sont la base du judaïsme : Dieu est un. La mort d’Akiba, admirable comme sa vie, laissa un vide immense ; les Judéens en ressentirent une amère douleur. « Avec lui, dirent-ils, a disparu l’appui de la Loi et se sont taries les sources de la sagesse. »

Après Akiba, on exécuta Hanania ben Teradion, celui-là même auquel José ben Kisma avait conseillé de fermer son école. On lui demanda pourquoi il avait enfreint l’ordre impérial. « Parce que Dieu me l’a ordonné, » répondit-il. Il fut enveloppé dans un rouleau de la Loi et brûlé sur un bûcher de saules encore verts. Pour faire durer son supplice plus longtemps, on lui plaça de la laine mouillée sur le cœur. Sa femme, à ce que l’on croit, fût également condamnée à mort ; et sa fille fut emmenée à Rome et déshonorée. Juda ben Baba ferme la liste de ces martyrs. Ses contemporains professaient pour lui un tel respect qu’ils le considérèrent au moment de sa mort comme pur de tout péché. Craignant que, par suite de l’exécution des principaux savants, la tradition ne disparût en Israël dans le cas où les disciples qui survivaient ne seraient pas ordonnés, Juda résolut de donner l’ordination aux sept élèves survivants d’Akiba. Il se rendit pour cet objet dans une vallée située entre les villes d’Uscha et de Schefaram, en Galilée, imposa ses mains sur la tête des jeunes gens et leur conféra ainsi le titre de docteur et de juge. Des soldats romains, que des délateurs avaient probablement mis sur leurs traces, les surprirent dans l’accomplissement de cette cérémonie. Juda eut à peine le temps d’engager ses jeunes collègues à prendre la fuite ; ils s’y refusèrent d’abord et ne s’y décidèrent que sur ses instances réitérées. Lui-même attendit tranquillement l’arrivée de la petite troupe et s’offrit aux coups des soldats. Son corps fut criblé de coups de lance. La terreur que Rufus inspirait aux Judéens était telle qu’aucun docteur n’eut le courage de prononcer l’éloge funèbre de Juda. — Ainsi finit dans les souffrances et les supplices la deuxième génération des Tannaïtes. Cette génération avait compris un grand nombre de docteurs d’un caractère élevé et d’une intelligence supérieure.

Adrien et son lieutenant Rufus ne persécutaient pas seulement les survivants de la guerre de Barcokeba, ils s’acharnaient même après les morts. Ils défendirent de donner la sépulture à ceux qui étaient tombés sur les champs de bataille, afin que la vue de ces nombreux cadavres terrifiât les Judéens et étouffât en eux toute velléité d’insurrection. Ces corps, qui se décomposaient rapidement sous les rayons d’un soleil ardent, empestaient l’air ; les autorités s’en préoccupaient peu, elles auraient, au contraire, été très satisfaites qu’à toutes les calamités qui avaient désolé la Palestine vînt s’ajouter une épidémie qui exerçât de nouveaux ravages dans ce pays. Mais quelques personnes pieuses parmi les Judéens, qui, comme on sait, ont un respect tout particulier pour les morts, ne purent pas se résigner à cette pensée que les corps de leurs malheureux frères resteraient la pâture des bêtes sauvages et des oiseaux de proie. Il se trouva un homme qui essaya de parler au cœur de ceux qui, pour vivre en paix avec les Romains, voulaient se conformer à leurs ordres, il s’efforça de leur faire comprendre qu’ils étaient tenus de sacrifier leur repos et leur tranquillité au devoir d’ensevelir secrètement les morts pendant la nuit. Dans ce but, il composa un ouvrage, le livre de Tobit ou Tobias, qui traitait principalement de l’obligation d’enterrer les cadavres qu’un tyran voulait laisser sans sépulture, et de la récompense considérable attachée à l’accomplissement d’un acte si méritoire. Le héros de ce livre est un personnage très pieux, appelé Tobit, qui s’est attiré d’abord de nombreux désagréments pour avoir enseveli des hommes que le roi avait fait exécuter, et que Dieu a comblé plus tard de bénédictions. Le contenu de cet ouvrage ne laisse aucun doute sur l’époque de sa composition, il date certainement du temps d’Adrien.

Les judéo-chrétiens qui, pendant la guerre, étaient établis en grande partie au delà du Jourdain, dans les villes de ce qu’on appelait la Décapole, souffrirent également des suites du soulèvement de Barcokeba. La construction d’un temple païen sur la montagne sainte, fait que la Bible qualifie d’abomination de la désolation, indiquait, selon eux, que le jour du jugement était proche, que le monde allait finir et que Jésus allait réapparaître dans les nuages. Les judéo-chrétiens, et peut-être tous les chrétiens, sans distinction d’origine, étaient confondus par les Romains avec les Judéens et atteints par la persécution qu’Adrien dirigeait contre les communautés juives. Le premier Évangile, composé à cette époque, c’est-à-dire environ un siècle après la mort de Jésus, l’Évangile de Mathieu, dont la partie primitive trahit un auteur judéo-chrétien, dépeint ce temps désastreux sous les plus sombres couleurs. « Lorsque vous verrez l’abomination de la désolation (dont parle Daniel) s’élever à un endroit où elle ne devrait pas se trouver, que tous les habitants de la Judée s’enfuient dans la montagne, que nul de ceux qui se sont réfugiés sur les toits n’en descende pour prendre quelque chose dans la maison ; que celui qui est dans les champs ne revienne, pas en ville pour chercher ses vêtements. Malheur aux femmes enceintes et aux nourrissons ! Plaise au ciel que vous ne soyez pas contraints de prendre la fuite en hiver ou le jour du sabbat ! » Il importait donc à tous les chrétiens de se faire reconnaître par les autorités romaines comme une communauté absolument distincte des Judéens, afin de ne plus être, exposés à l’avenir, à partager leur sort. On prétend que deux docteurs de l’Église, Quadratus et Aristides remirent à Adrien un écrit où ils déclinèrent toute solidarité avec les juifs. De cette époque date la fusion de toutes les sectes judéo et pagano-chrétiennes en une seule communauté. Les judéo-chrétiens renoncèrent complètement aux lois juives qu’ils avaient encore plus ou moins observées, acceptèrent le christianisme tel qu’il s’était constitué sous l’influence des pagano-chrétiens et placèrent pour la première fois un évêque non circoncis, Marc, à leur tête. Ce fut au temps d’Adrien que la séparation entre juifs et chrétiens devint définitive, à partir de ce moment ils ne se traitèrent plus en membres ennemis d’une même famille, mais en antagonistes d’origine absolument distincte.

Pendant cette époque désastreuse, on vit des Judéens qui avaient exposé leur vie pour la défense de leur foi se convertir au christianisme. La chute de Jérusalem, l’échec des diverses tentatives faites pour reconstruire le temple, la cessation des sacrifices, les confirmèrent dans cette pensée que c’en était fait du judaïsme, que Dieu lui-même désirait la disparition de l’ancienne religion et le triomphe de l’Église. Il y eut aussi de nombreux Judéens, demeurant dans le voisinage des Samaritains, qui adoptèrent les croyances de ces derniers et allèrent adorer Dieu dans le temple du mont Garizim. On raconte, en effet, qu’à l’époque des persécutions d’Adrien, les habitants de treize villes entrèrent dans la communauté samaritaine. Le judaïsme était-il donc condamné à disparaître dans son pays d’origine ? Beaucoup le craignaient. Les savants et notamment les sept disciples encore vivants d’Akiba s’étaient réfugiés, la mort dans l’âme, à Nisibis et Nehardes ; et si la persécution avait sévi plus longtemps, la Babylonie aurait pris dès ce moment dans le judaïsme la place considérable qu’elle devait occuper un siècle plus tard.

La mort d’Adrien, qui survint trois ans après la chute de Bétar (été 138), produisit une amélioration sensible dans la situation des Judéens. Cet empereur devint, comme Antiochos Épiphane, la personnification de la haine contre la race juive ; les Judéens et les Samaritains ne prononçaient jamais son nom sans le faire suivre de cette formule de malédiction : « Puisse Dieu réduire ses ossements en poussière ! » Ses victimes virent certainement, dans sa fin misérable un châtiment dont Dieu l’avait frappé pour le punir des maux dont à avait accablé la nation juive. Le successeur et fils adoptif d’Adrien, Titus Aurelius Antonin, surnommé le Pieux, était d’un caractère plus doux et plus bienveillant. Une matrone romaine de Césarée, peut-être Rufa, la femme du procureur, touchée des souffrances des Judéens, leur conseilla de s’adresser au nouvel empereur, par l’entremise des autorités de la province, pour obtenir un adoucissement à leur sort. On suivit ce conseil. Quelques Judéens, ayant à leur tête Juda ben Schamua, se rendirent auprès du gouverneur et le supplièrent d’avoir pitié d’eux. « Ô, ciel ! s’écrièrent-ils pendant une nuit, ne sommes-nous pas vos frères, les enfants d’un même père ? Pourquoi nous traitez-vous avec tant de cruauté ? » Ces démarches furent accueillies favorablement par le gouverneur, qui demanda à l’empereur l’autorisation de se montrer dorénavant moins dur envers les Judéens. On raconte que le 15 ab (août) fut annoncée l’heureuse nouvelle qu’il était permis d’ensevelir les guerriers juifs. Le 28 adar (mars 139 ou 140) arriva un message plus agréable encore : les lois décrétées par Adrien étaient abolies. Ce jour fut inscrit dans le calendrier parmi les dates heureuses. On sait aussi par une source romaine que l’empereur Antonin le Pieux permit de nouveau aux Judéens d’opérer la circoncision ; il leur était seulement interdit de circoncire des prosélytes. Ces différentes mesures mirent sans doute fin à la persécution religieuse. Antonin maintint cependant le décret qui défendait aux Judéens l’entrée de Jérusalem.

En apprenant que le régime d’exception qui pesait sur les Judéens avait cessé, un grand nombre de fugitifs revinrent dans leur patrie. Les sept disciples d’Akiba, les seuls gardiens survivants de l’héritage sacré de la Tora, qui s’étaient rendus en Babylonie, reprirent la route de la Palestine, et là ils renouèrent la chaîne des traditions religieuses interrompue par la guerre et les persécutions d’Adrien. La plupart de ces docteurs étaient doués d’une énergie et d’une vaillance remarquables, leur zèle et leur activité inspirèrent force et confiance à leurs compatriotes ; ils encouragèrent le petit groupe de Judéens revenus en Palestine à rester définitivement dans le pays, et les communautés juives dispersées dans les diverses parties du monde à se remettre en relations avec la Palestine, et à la soutenir de leur appui matériel et moral. La Palestine redevint donc encore une fois le centre du judaïsme et le siège de la pensée juive. Ces docteurs différaient d’opinion, il est vrai, dans l’interprétation de la Loi, chacun d’eux croyant être l’unique représentant des vraies traditions et de la vraie doctrine, mais ils étaient unis dans un amour commun pour leur foi et leur patrie. Ces docteurs étaient Meïr, Juda ben Ilaï, José ben Halafta, Johanan d’Alexandrie, Simon ben Yohaï, Éléazar ben Jacob et enfin Néhémie. Dès leur retour en Judée, ils se rendirent ensemble dans la plaine de Rimmon, devenue si fameuse dans la dernière guerre, et là ils résolurent de remettre de l’ordre dans le calendrier, que les récents événements avaient fait négliger. À la première réunion, ils discutèrent vivement sur l’interprétation d’une loi établie par Akiba, mais ils ne tardèrent pas à se réconcilier, s’embrassèrent en frères, et les moins pauvres partagèrent avec ceux qui ne possédaient rien. Ils tinrent une seconde réunion à Uscha, patrie de Juda, où le Collège avait siégé avant le soulèvement de Barcokeba, et ils convoquèrent dans cette ville tous les savants de la Galilée. Ceux-ci répondirent en grand nombre à cette invitation, les habitants leur offrirent une généreuse et cordiale hospitalité. Cette réunion se proposa de fixer de nouveau un certain nombre de traditions qui avaient été obscurcies ou totalement oubliées à la suite des dernières calamités ; elle prit quelques résolutions importantes, et se sépara. Avant de partir, les principaux organisateurs de la réunion adressèrent aux assistants de solennels adieux. Ben Ilaï remercia particulièrement ceux qui étaient venus du dehors pour prendre part à ces délibérations ; d’autres docteurs remercièrent les habitants d’Uscha de l’accueil fraternel qu’ils avaient fait à leurs hôtes. Le judaïsme, qui semblait avoir perdu toute unité et toute cohésion et avoir été totalement désorganisé, se releva donc encore une fois de sa chute, et, comme autrefois, il dut son salut à l’étude de la Loi.

À cette époque, l’enseignement religieux reçut une nouvelle impulsion, les écoles se rouvrirent, et les Tannaïtes de cette génération reprirent activement l’œuvre commencée par leurs prédécesseurs. Les plus importants de ces docteurs, qui exercèrent une influence plus ou moins considérable sur les événements de ce temps, étaient Simon II, fils du patriarche Gamaliel ; Nathan, qui était venu de Babylonie ; Meïr et Simon ben Yohaï. Simon II n’avait échappé que par un hasard extraordinaire aux massacres qui avaient eu lieu à Jabné et aux persécutions ultérieures dirigées contre lui. Le questeur chargé par Rufus de le mettre en prison lui avait fait connaître le danger qui le menaçait et lui avait facilité la fuite. Simon s’était rendu en Babylonie. Aucun document n’indique combien de temps il resta dans ce pays et dans quelles circonstances il fut appelé à la dignité de patriarche. Cette dignité avait encore acquis aux yeux des Judéens une plus grande importance à la suite de l’effondrement définitif de leur nationalité, parce qu’elle leur rappelait l’heureuse époque de leur indépendance. Simon, peut-être ébloui par l’éclat presque royal dont il avait vu briller l’exilarcat en Babylonie, s’efforça d’entourer le patriarcat d’un lustre plus vif et de faire décerner aux titulaires des honneurs plus pompeux. Il ne semble avoir assisté ni à la grande réunion d’Uscha ni aux conférences religieuses qui avaient lieu de temps à autre dans cette ville ; il s’établit probablement à Jabné, ville que le souvenir de son père lui rendait particulièrement chère et près de laquelle il possédait sans doute des terres. Les disciples d’Akiba paraissent au contraire s’être établis surtout à Uscha, peut-être pour être plus indépendants du patriarche, et Simon, pour ne pas rester seul, fût obligé de rejoindre ses collègues. On compléta le Collège en nommant Nathan le Babylonien vice-président et Meïr orateur de l’assemblée. On verra plus loin comment le patriarche faillit être destitué, comme l’avait été son père, en voulant faire disparaître l’égalité qui n’avait jamais cessé de régner jusque-là entre les membres dirigeants du Collège.

On sait peu de chose sur l’enseignement religieux de Simon ; le Talmud rapporte seulement qu’il déclarait lois définitives les décisions adoptées par le Collège et citait sous son propre nom celles qui n’avaient pas encore été acceptées par la majorité. Dans les controverses sur des points juridiques, il attachait une plus grande importance aux usages reçus qu’au simple raisonnement. Certaines localités, où demeuraient des docteurs célèbres, avaient en effet adopté quelques usages établis par ces docteurs et que le patriarche s’efforçait de faire pénétrer dans le peuple comme lois générales. Il voulait aussi que toute sentence prononcée dans une question religieuse par un tribunal, fût-elle erronée, restât définitive parce qu’autrement les juges perdraient toute autorité. Il émit cette maxime d’une rare élévation : « Le monde repose sur trois principes fondamentaux : la vérité, la justice et la paix. »

La personnalité la plus remarquable de cette époque était, sans conteste, Meïr, dont l’intelligence profonde, la raison vigoureuse et les connaissances étendues rappelaient son maître Akiba. Son vrai nom, tombé dans un complet oubli, était Miasa ou Moïse (prononciation grecque de Mosé). Une légende, qui est sujette à caution, le fait descendre d’une famille de prosélytes et même de l’empereur Néron, qui aurait échappé à ses meurtriers et se serait converti au judaïsme. Ce qui est certain, c’est que Meïr est né dans l’Asie Mineure, très probablement dans la Cappadoce, à Césarée. Il gagna sa vie en faisant des copies des livres saints, et il était tellement familiarisé avec les difficultés si nombreuses de l’orthographe hébraïque, qui élèvent la profession de copiste de la Bible presque à la hauteur d’un art, qu’il transcrivit un jour de mémoire sans une seule faute tout le livre d’Esther. Ce métier lui rapportait trois sicles par semaine, il en consacrait deux tiers aux besoins de sa famille et le troisième tiers à l’entretien d’élèves indigents. Il avait épousé Beruria (Valérie), fille de Hanina ben Teradion, qui était très instruite et dont Josua même louait les connaissances juridiques. Meïr fréquenta pendant quelque temps l’école d’Ismaël, mais l’enseignement sec et aride de ce docteur lui déplut, il devint alors le disciple d’Akiba, dont la méthode influa profondément sur sa direction d’esprit. Meïr était encore très jeune quand son maître, le préférant à Simon ben Yohaï, lui accorda l’ordination. Mais on ne voulut pas en tenir compte à cause de son âge. Meïr fit une allusion malicieuse à ce fait dans la sentence suivante : « Ne considérez pas le vase, mais son contenu, souvent des vases neufs sont remplis de vin vieux, il arrive aussi que des vases vieux ne contiennent pas même du vin nouveau. » On cite encore de Meïr plusieurs traits d’un esprit dur et mordant. Ce docteur devint également célèbre comme fabuliste ; sur le seul chacal, qui joue un rôle prépondérant dans les contes orientaux, il composa trois cents fables.

On connaît le récit poétique de la résignation dont Meïr et sa femme firent preuve à la mort subite de leurs deux fils. Voici ce récit en quelques mots. Les deux fils de Meïr moururent subitement un jour de sabbat pendant qu’il était à l’école ; sa femme, Beruria, lui cacha ce triste événement pour ne pas l’affliger pendant le sabbat. La fête terminée, Beruria demanda incidemment à son mari si elle était tenue de rendre un dépôt qui lui avait été confié. Sur la réponse affirmative de Meïr, elle le conduisit dans la chambre où ses deux enfants étaient étendus sans vie et le consola par les paroles que lui-même venait de prononcer ; il accepta ce malheur avec résignation en répétant que Dieu avait donné, et qu’il avait repris. — La modestie et le désintéressement de Meïr étaient aussi grands que sa résignation, il aimait à faire entendre et à mettre en pratique cette maxime : « Occupe-toi moins de tes intérêts matériels que de l’étude de la Loi, et sois humble devant tout le monde. »

Les contemporains comme la postérité louaient hautement la science, et le caractère de Meïr. Son collègue José le dépeignit à ses compatriotes de Sépphoris comme un homme d’une ardente piété, et d’une moralité élevée. Un proverbe disait qu’il suffisait de toucher au Bâton de Meïr pour acquérir la science. Dans son ardeur d’accroître son savoir, il entrait en relations même avec des personnes contre lesquelles régnaient certains préjugés, il allait jusqu’à fréquenter l’apostat et délateur Ahèr, et comme on lui reprochait d’avoir des rapports avec un homme aussi méprisable, il répondait sous la forme sentencieuse qu’il affectionnait : « Il se présente sous ma main une grenade savoureuse, je mange la chair et je jette la pelure. » Un jour de sabbat, il accompagna à pied Ahèr qui était à côté de lui à cheval, et les deux savants s’avançaient ainsi, en discutant sur l’interprétation de quelques passages de la Bible. Tout à coup Ahèr dit à son compagnon : « Meïr, tu ne peux pas aller plus loin, c’est ici qu’il faut s’arrêter le sabbat (à une distance de 2 000 coudées), retourne sur tes pas. » Meïr lui répliqua : « Retourne, toi aussi. » — « Même s’il y a miséricorde à tous les péchés, répondit Ahèr, mes fautes à moi ne me seront jamais pardonnées, Dieu m’a accordé tous les dons de l’esprit et je les ai employés pour le mal. » Quand plus tard Ahèr tomba malade, Meïr alla le voir et le pressa de faire pénitence ; il se flatta de l’avoir amené au repentir avant sa mort. Une légende ajoute que Meïr étendit son manteau sur la tombe d’Ahèr, d’où montait une colonne de fumée, et prononça ces paroles, imitées d’un verset de Ruth : « Reste couché ici-bas dans la nuit ; lorsque brillera l’aurore de la béatitude, le Dieu de miséricorde te délivrera, s’il ne te sauve pas, c’est moi qui serai ton rédempteur. »

Meïr fréquentait beaucoup un philosophe païen, probablement Euonymos de Gadara. Les docteurs, étonnés qu’un gentil connût le judaïsme, disaient que Dieu avait communiqué de sa sagesse aux deux plus grands philosophes de la gentilité, à Biléam et à Euonymos, afin qu’ils pussent instruire les peuples. Euonymos ayant perdu ses parents, Meïr lui rendit visite pour lui exprimer ses condoléances. Ce docteur émit, du reste, cette opinion qu’un païen qui étudiait la Tora avait autant de mérite qu’un grand prêtre juif, car il est dit dans l’Écriture sainte : « Tels sont les commandements que l’homme doit observer pour vivre ; » et le terme homme comprend tout le monde, israélites et païens. Il ne faudrait cependant pas conclure de ces paroles que Meïr estimait plus haut l’étude de la Loi que la possession de la nationalité juive, car il déclara que ceux qui demeuraient en Judée et parlaient la langue sacrée seraient récompensés dans l’autre vie. Par suite de ses relations avec des savants non juifs, Meïr paraît s’être familiarisé avec le stoïcisme, qui était à cette époque la philosophie dominante chez les lettrés romains. Mais le mérite que les stoïciens attribuaient à leur doctrine, Meïr l’attribuait à la Tora : il prétendait qu’elle aidait l’homme à marcher vers la perfection et à atteindre l’idéal. « Celui qui étudie la Tora pour elle-même, dit-il, acquiert de nombreux avantages : il est aimé de tous, il aime Dieu et les hommes, devient pieux et modeste, juste, intègre et loyal, s’éloigne du péché, se rapproche de la vertu, gagne l’estime et le respect de ses semblables, supporte les offenses, pardonne les injures et s’élève au-dessus du reste des hommes. » Tel était pour Meïr l’idéal du sage.

Meïr suivait dans son enseignement la méthode de dialectique d’Akiba ; admettant comme définitives les règles d’interprétation formulées par ses prédécesseurs, il s’en servait aussi bien pour établir que pour abolir certaines pratiques. Ses contemporains racontent qu’on ne pouvait jamais connaître exactement, dans les controverses, l’opinion personnelle de Meïr, ce docteur se plaisant à soutenir avec une égale force de logique le pour et le contre de chaque proposition. Il poussait la dialectique à un tel degré de raffinement qu’il arrivait parfois à modifier totalement le sens de prescriptions clairement définies par la Tora. Il est difficile aujourd’hui de savoir s’il employait ce procédé pour faire admirer les finesses d’un esprit souple et fertile, ou simplement pour éclairer d’un jour plus vif la question en discussion ; ses contemporains eux-mêmes n’osèrent pas se prononcer sur les motifs qui le guidaient dans l’emploi de cette méthode de sophiste. Beaucoup de ses collègues blâmaient ce système, qui non seulement n’aidait pas à la découverte de la vérité, mais faussait l’intelligence des disciples. Un des élèves de Meïr, Symmachos ben José, s’était approprié et avait exagéré la méthode du maître. On disait de lui qu’il était un raisonneur assez subtil pour discuter indéfiniment sur n’importe quelle question, mais qu’il n’était pas capable d’en indiquer une solution convenable. Après la mort de Meïr, on exclut de l’école plusieurs de ses disciples, entre autres Symmachos, parce qu’ils sacrifiaient l’enseignement de la Loi au stérile plaisir de briller.

Les décisions juridiques de Meïr se distinguent par un caractère particulier de rigoureuse sévérité. En voici quelques-unes. Le mariage de celui qui constitue à sa femme une dot inférieure à celle qu’on donne d’habitude (deux mines pour une jeune fille et une mine pour une veuve) est une union immorale, parce que le mari a toute facilité pour payer une somme aussi modique et, conséquemment, pour répudier sa femme. — Celui qui introduit la moindre modification dans la formule établie par la Loi pour l’acte de divorce rend cet acte nul, et les enfants issus d’un nouveau mariage contracté par la femme répudiée sont considérés comme adultérins. — Ayant appris que des Samaritains qui avaient été contraints, sous le règne d’Adrien, d’observer la religion païenne continuaient à adorer des idoles, il interdit l’usage du vin de tous les Samaritains. — Pour certains délits peu graves, tels que le prêt à intérêt, il était d’avis d’infliger aux coupables une forte amende ; il voulait, par exemple, que le prêteur fût condamné à perdre capital et intérêts. Les aggravations qu’il introduisit dans la législation ne furent acceptées ni par ses contemporains ni par la postérité. Meïr était surtout très sévère pour lui-même, à tel point que, même dans les cas où il n’était pas d’accord avec ses collègues, il n’enfreignait jamais leur défense.

Meïr ne continua pas seulement l’œuvre d’Akiba par sa méthode d’enseignement, il reprit également le travail que son maître avait commencé pour coordonner les différentes lois religieuses. Il groupa les mischnot non pas d’après leur étendue, mais d’après leur contenu ; il rangea méthodiquement et par ordre de matières les halakot éparpillées au hasard et par fragments dans le recueil d’Akiba. Il n’avait cependant nullement la prétention d’imposer son recueil aux différentes écoles ; chaque docteur était libre d’enseigner les halakot dans la forme et dans l’ordre qu’il lui plaisait de choisir. Ce docteur savait rendre son enseignement vivant et attrayant ; ses conférences étaient toujours suivies par un grand nombre de disciples. Il remplaçait de temps à autre l’étude aride des questions juridiques par l’explication des aggadot, qu’il rendait souvent compréhensibles à son auditoire à l’aide de fables qu’il composait pour cet objet. Son école et sa résidence se trouvaient probablement à Ammaüs, près de Tibériade ; il se rendait sans doute à Uscha toutes les fois que le Synhédrin avait à délibérer sur une question importante. Ses rapports avec le patriarche Simon étaient très tendus ; cette circonstance l’engagea à quitter la Judée pour retourner dans son pays natal, en Asie Mineure.

Un collègue de Meïr, Simon ben Yohaï, de la Galilée, était doué, comme lui, d’une intelligence remarquable, mais il possédait des connaissances moins variées. C’est à tort que ce docteur passe pour un thaumaturge et un mystique, et qu’on lui attribue la création de la Kabbale. Sa vie est peu connue ; l’histoire en sait cependant assez pour pouvoir affirmer qu’il n’avait rien d’un mystique ou d’un rêveur, qu’il était au contraire d’un caractère froid et sensé. Sa jeunesse est enveloppée d’une complète obscurité, et lorsqu’il revint en Palestine avec ses collègues, dont il avait partagé l’exil pendant les persécutions d’Adrien, son activité personnelle se confondit avec les efforts communs tentés par le Synhédrin d’Uscha pour réorganiser le judaïsme. Autant Yohaï paraît avoir été en crédit auprès des autorités romaines, autant son fils Simon était haï d’elles et les haïssait. Accusé par le gouverneur d’avoir médit de la puissance romaine, il fut condamné à la peine capitale. Il échappa à la mort par la fuite, et c’est ce fait qui a donné naissance aux nombreuses légendes qui se sont formées autour du nom de Simon. Cependant, ni ses décisions juridiques, ni ses sentences, ni ses controverses, n’indiquent un esprit rêveur ; il suit au contraire dans son enseignement une méthode qui est tout l’opposé du mysticisme. Ainsi, il explique d’une façon simple et naturelle les prescriptions de la Tora, et ce sont ces explications qui lui servent de point de départ pour déduire de ces prescriptions des lois nouvelles. Cette méthode est certainement plus rationnelle que le système d’Akiba, qui rattachait les nouvelles lois qu’il formulait à des mots, à des syllabes ou à des lettres qui lui paraissaient superflues dans la Tora. Voici un exemple de la façon de raisonner de Simon. La Bible défend d’une manière générale d’opérer une saisie judiciaire chez une veuve. Simon n’applique cette défense qu’à une indigente ; il estime qu’il n’est pas nécessaire de procéder avec les mêmes ménagements à l’égard d’une veuve qui est riche. — Simon était un des rares docteurs qui n’avaient ni métier, ni commerce ; il était le seul de son temps qui se consacrât exclusivement à l’étude de la Loi. Il était établi et enseignait à Tekoa, en Galilée. De nombreux disciples fréquentaient son école, et, comme il survécut à tous ses collègues, son autorité s’étendit au loin et ses décisions furent adoptées par la génération suivante.

Un des docteurs les plus aimés de cette époque était Juda ben Ilaï. Sa modestie, sa souplesse et son éloquence lui acquirent une grande influence, et il parvint à produire une certaine détente dans les relations entre les Romains et les Judéens. Aussi fut-il surnommé le prudent, ou encore le premier des orateurs. Il n’avait aucune fortune, il vivait d’un métier. Ses sentences favorites étaient « que le travail honore l’ouvrier, et que celui qui ne fait pas apprendre un métier à son fils l’enrôle parmi les malfaiteurs. » Son enseignement ne se distinguait par aucun trait particulier. — José ben Halafta exerçait également un métier, comme Juda ben Ilaï, et même un métier infime, il était corroyeur. Ce docteur s’appliquait surtout à recueillir les documents de l’histoire juive, et laissa, sous le nom de Suite de faits historiques (Seder olam), une chronique qui va depuis la création du monde jusqu’à la guerre de Barcokeba. Dans l’histoire biblique, il s’efforce de déterminer les dates, d’élucider les passages obscurs et de combler les lacunes à l’aide des traditions. À partir de l’époque d’Alexandre le Grand, la chronique de José présente un intérêt très vif, elle donne sur les événements des informations très sûres, mais malheureusement trop concises. — On sait peu de chose sur les autres disciples d’Akiba. — Outre les écoles de Galilée, il en existait encore d’autres, tout au sud de la Judée qui suivaient la méthode d’Ismaël, mais qui végétaient dans l’isolement. On ne connaît que deux docteurs de cette région, Josia et Jonathan.

À cette époque, vivait également en Judée Nathan, de Babylonie, fils de l’exilarque, une des figures les plus originales de ce temps. On ne sait pas s’il commença ses études en Judée ou dans la Babylonie, on ne connaît pas mieux les motifs qui l’ont engagé à renoncer à la situation élevée qu’il occupait dans son pays natal pour se rendre en Palestine. Nathan a surtout laissé le renom d’un jurisconsulte émérite, et ce fut probablement sa profonde connaissance du droit juif, ou peut-être son origine princière, qui le fit nommer à Uscha à la vice-présidence du Collège. — Parmi les docteurs établis en dehors de la Palestine, on peut citer Juda ben Batyra, de Nisibis, qui, sans doute, recueillit dans sa maison les fugitifs de la Judée ; Hanania, neveu de Josua, à Nahar-Pakod, que son oncle envoya en Babylonie pour l’arracher à l’influence des judéo-chrétiens, et enfin Mattia ben Harasch, à Rome, qui, le premier, enseigna la Loi en Europe.

Les juifs de Rome et, en général, tous les juifs disséminés en Europe étaient encore incapables d’agir de leur propre initiative, ils avaient besoin de la direction de la mère patrie. Comme ils venaient de pays de langue grecque, d’Alexandrie ou de l’Asie Mineure, ils continuaient à parler la langue de ces pays, ils ignoraient pendant longtemps la langue hébraïque et négligeaient totalement l’étude de la Loi. Les juifs de Rome se divisaient en six communautés et avaient six synagogues, la synagogue des Augustins, celle des Agrippins, celle du champ de Mars ou des Campiens, celle du faubourg de Sabura, celle de Volumnius, et enfin celle des Éléens. Chacune d’elles avait à sa tête un chef qui portait un titre grec, celui de Archisynagogue, Archon ou bien Guérusarque, il n’était désigné que rarement sous le titre romain de père de la synagogue. Les inscriptions que les Judéens gravaient sur les monuments funéraires étaient également en grec, et cela non seulement à Rome, mais aussi dans les autres villes de l’Italie, à Brescia, à Capoue, à Naples, etc. Les différentes communautés juives de l’Italie continuaient à recevoir l’impulsion religieuse du Collège établi en Palestine ; ce dernier déléguait auprès d’elles des envoyés (apostoli) qui leur faisaient connaître les nouvelles mesures que décrétaient les docteurs palestiniens et qui recueillaient en même temps les subsides destinés à l’entretien des écoles et du patriarcat. Ces messagers formaient en quelque sorte le trait d’union entre l’autorité centrale de la Palestine et les communautés du dehors.

Pendant que les docteurs de la Galilée s’appliquaient à réveiller le sentiment national dans le cœur des Judéens, à réorganiser le Synhédrin, à fixer la loi orale afin de la défendre contre l’oubli et d’en faciliter l’enseignement, les Judéens de Babylonie faillirent rompre l’unité du judaïsme ; ils voulurent organiser des communautés indépendantes de la Palestine. La prudence et l’habileté du patriarche Simon II, fils de Gamaliel, empêchèrent que cette scission ne se produisît. Hanania qui, comme on l’a vu plus haut, s’était rendu en Babylonie sur les instances de son oncle Josua, essaya de constituer un centre religieux dans sa nouvelle patrie. Il organisa à Nahar-Pakod, probablement dans le voisinage de Nehardea, une sorte de Synhédrin dont il prit la présidence ; un certain Nehunyam paraît avoir été le vice-président de cette assemblée. Les communautés babyloniennes, qui dépendaient jusque-là des autorités religieuses de la Judée et que l’affaiblissement des écoles de ce pays menaçait de laisser sans direction, saluèrent avec bonheur l’établissement d’un Synhédrin en Babylonie, elles acceptaient ses décisions avec un joyeux empressement. Hanania déterminait les années embolismiques et fixait les dates des fêtes absolument comme le faisaient les docteurs de la Judée. Mais lorsque le Collège fut reconstitué à Uscha, il ne pouvait pas laisser subsister à côté de lui une autorité qui menaçait de diviser les Judéens et de provoquer la formation d’un judaïsme oriental et d’un judaïsme occidental. Pour prévenir cette rupture, le patriarche Simon II envoya auprès de Hanania deux délégués, Isaac et Nathan, avec une lettre très habile qui portait cette suscription particulièrement flatteuse : À Sa Sainteté Hanania. Cette qualification surprit très agréablement le président du Synhédrin de Babylonie, il accueillit les docteurs palestiniens avec une grande cordialité et les présenta avec des paroles élogieuses à la communauté. Une fois assurés des sympathies de la foule, les délégués firent connaître le but de leur voyage. Pendant un office à la synagogue, l’un d’eux lit dans la Tora : « Telles sont les fêtes de Hanania » (au lieu de : les fêtes de Dieu) ; l’autre modifia ainsi un passage des Prophètes : « La loi sort de Babylone et la parole de Dieu de Nahar-Pakod » (au lieu de : sort de Sion et de Jérusalem). Les assistants comprirent par ces changements ironiques qu’il était contraire à la Loi et dangereux pour l’unité du judaïsme de laisser subsister en Babylonie un Synhédrin indépendant de la Palestine, et ils furent saisis de remords. Hanania s’efforça d’effacer l’impression produite par les docteurs en essayant de les rendre suspects à la communauté ; ce fut en vain. Isaac et Nathan, s’adressant alors directement aux assistants, leur dirent que la constitution d’un Synhédrin en Babylonie était aussi illégale que la construction d’un autel dont Hanania et Nehunia seraient les prêtres, et qu’elle équivalait à la renonciation au culte d’Israël. Hanania répliqua à ces déclarations en mettant en doute la légitimité de l’autorité du Synhédrin palestinien, dont les membres étaient, d’après lui, des hommes sans grande valeur. Là-dessus, les délégués lui répondirent : « Ceux qui étaient petits du moment où tu les as quittés ont grandi. » Hanania ne cessa de lutter contre les délégués que sur le conseil de Juda ben Bathyra, de Nisibis, qui l’engagea à se soumettre sans conditions au Sanhédrin de la Terre Sainte. Hanania envoya immédiatement des courriers dans les communautés voisines pour contremander les ordres qu’il avait donnés au sujet de la fixation des fêtes. Ainsi finit le Synhédrin de la Babylonie.

Sur ces entrefaites, éclata au sein du Collège d’Uscha une querelle qui faillit avoir les mêmes conséquences que la discussion de Gamaliel et de Josua. Simon voulait entourer la dignité de patriarche d’une étiquette plus pompeuse, et abolir l’égalité qui avait régné jusqu’alors entre les différents dignitaires du Collège. En l’absence du vice-président, Nathan, et de l’orateur de l’Assemblée, Meïr, il établit une nouvelle hiérarchie qui le plaçait, en sa qualité de président, bien au-dessus de tous les autres membres du Collège. Auparavant, la foule qui assistait à une séance publique du Sanhédrin était tenue de se lever à l’entrée du président ainsi qu’à l’entrée des autres membres du bureau, et elle ne pouvait se rasseoir que lorsqu’elle en avait reçu l’autorisation. Dorénavant, cet honneur ne devait plus être rendu qu’au patriarche ; pour le vice-président, le premier rang seul de l’auditoire se lèverait. Lorsque Nathan et Meïr remarquèrent, à leur retour, les nouvelles dispositions prises par Simon, ils s’entendirent secrètement entre eux pour essayer de le faire destituer. Ils résolurent de lui soumettre quelques questions ardues de casuistique, de l’embarrasser de leurs objections, de montrer à l’assemblée son infériorité dans les controverses juridiques et de le faire déclarer indigne de la fonction qu’il occupait. Il paraît même qu’il était déjà entendu que Nathan, qui descendait de la famille de l’exilarque et, conséquemment, de la maison de David, serait élevé à la dignité de patriarche, et que Meïr serait nommé son suppléant. Ce plan fut divulgué à Simon, qui se défendit avec tant d’habileté qu’il parvint à faire exclure ses deux adversaires du Synhédrin. Ces derniers, qui étaient probablement les docteurs les plus savants du Collège, se vengèrent de cette mesure en demandant fréquemment par écrit à leurs anciens collègues de les éclairer sur certains points obscurs de casuistique. Ces demandes mettaient parfois le Collège dans un cruel embarras, et José fut un jour amené à faire cette remarque : « Nous sommes dans l’école, et nos maîtres sont dehors. » Plus tard, Nathan et Meïr furent réintégrés dans leur dignité ; mais, sur les instances de Simon, les lois qu’ils formulaient n’étaient pas promulguées en leur nom. Nathan se réconcilia plus tard avec le patriarche ; Meïr persista dans son opposition. Simon proposa alors de le frapper d’excommunication. Meir protesta contre cette proposition en s’en référant à une loi établie par le Synhédrin d’Uscha et en vertu de laquelle aucun membre du Collège ne pouvait être excommunié. « Je ne tiendrai aucun compte, dit-il, de l’anathème que vous prononcerez contre moi tant que vous ne m’aurez pas fait savoir à qui, pour quel motif et sous quelle condition cette punition peut être appliquée. » Il est probable qu’il cessa à partir de ce moment d’assister aux séances du Collège. Il se rendit plus tard en Asie Mineure. Il est possible que le patriarche l’envoya dans ce pays, en apparence comme délégué, mais en réalité pour l’éloigner de la Palestine. Il mourut en Asie Mineure. Avant sa mort, il prononça ces paroles, qui impliquaient un blâme contre ses collègues : « Annoncez aux habitants d’Israël que, par suite du message dont j’ai été chargé, je suis mort dans un pays étranger. » Conformément à sa dernière volonté, il fut enterré dans un port de mer.

Le patriarcat de Simon était souvent attristé par les vexations et les persécutions que les Romains infligeaient aux Judéens. Le puissant vainqueur faisait sentir aux malheureux vaincus le poids de son despotisme et de son orgueil hautain. « Nos ancêtres, dit Simon, n’ont connu les souffrances que de nom, nous, au contraire, nous y sommes soumis depuis des jours, des années, et de longues périodes ; plutôt qu’eux, nous aurions le droit de nous montrer impatients. Si nous voulions inscrire, comme eux, le souvenir de nos jours de deuil et de nos rares moments de tranquillité, le plus grand rouleau ne pourrait y suffire. » L’arrogance des Romains, d’une part, et, d’autre part, la ténacité des Judéens, que les plus sanglantes défaites n’avaient pu faire renoncer à l’espoir de reconquérir la liberté, paraissent avoir donné naissance en Judée à un nouveau soulèvement dans la dernière année d’Antonin le Pieux (vers le printemps de 161), mais on ne possède aucune information sur cet événement. Cette levée de boucliers semble avoir eu lieu à l’époque oh les Parthes se préparaient à se rendre complètement indépendants de Rome. Malgré les nombreuses déceptions que leurs espérances avaient déjà subies, les Judéens continuaient à compter sur l’appui des Parthes pour secouer le joug de leurs maîtres. Simon ben Yohaï, ennemi implacable des Romains, disait : « Si tu vois un coursier Parthe attaché à un tombeau du pays d’Israël, tu peux espérer dans la venue du messie. » Il est probable que le gouverneur de la Syrie étouffa cette tentative de rébellion avant l’arrivée des Parthes. La guerre Parthe, qui se prolongea pendant plusieurs années (161-165), éclata seulement après la mort d’Antonin le Pieux, au moment où, par suite des dispositions prises par Adrien, les Romains avaient pour la première fois deux empereurs à leur tête, le philosophe Marc-Aurèle Antonin et le libertin Lucius Verus Commode. Au début de la campagne, les Parthes, commandés par leur roi, Vologuèse, s’avancèrent jusqu’en Syrie, battirent le gouverneur de cette province, Atidius Cornélien, qui venait peut-être de dompter la rébellion des Judéens, mirent les légions en fuite et occupèrent ce pays. Le deuxième empereur, Verus, se rendit en toute hâte en Orient avec de nouvelles troupes. Ses généraux, qui étaient de vaillants et habiles guerriers, livrèrent plusieurs batailles aux Parthes et parvinrent à les vaincre, pendant que lui-même s’adonnait, à Antioche, à Laodicée et à Daphné, à la plus grossière débauche.

Les Judéens ne prirent pas une part directe à cette dernière guerre, mais ils témoignèrent ouvertement de leurs sympathies pour les alliés. Verus les en châtia en les persécutant. Il leur enleva d’abord leur juridiction ; on ne sait pas s’il abolit totalement leur juridiction civile, ou s’il interdit seulement la nomination de juges juifs. Ensuite, il soumit les membres du Synhédrin à une surveillance très rigoureuse. Un jour, on rapporta aux autorités romaines une conversation que Juda, José et Simon ben Yohaï avaient tenue, à ce qu’il semble, dans une séance publique à Uscha, sur la politique impériale. Juda, qui comprenait les dures nécessités de la situation, avait mis en relief les qualités des Romains : « Ce peuple, avait-il dit, a exécuté des travaux considérables ; il a bâti des villes avec d’immenses marchés, construit des ponts et établi des bains pour le bien de tous. » José avait gardé le silence, mais Simon ben Yohaï avait répliqué avec colère : « Toutes les actions des Romains sont inspirées par l’égoïsme et la cupidité ; dans les villes, ils entretiennent des maisons de débauche ; dans les bains, ils se livrent aux orgies, et pour les ponts ils font payer un droit de péage. » On assure qu’un prosélyte, Juda, communiqua cet entretien aux Romains. Juda ben Ilaï, qui avait glorifié les Romains, en fut récompensé ; José, qui s’était tu, fut exilé à Laodicée, et Simon ben Yohaï, le censeur, fut condamné à mort.

L’empereur Lucius Verus prit encore d’autres mesures contre les Judéens ; on raconte qu’il renouvela contre eux les décrets d’Adrien. Il leur interdit, sous peine de mort, d’observer le repos du sabbat et de circoncire leurs fils, et il défendit avec une rigueur toute particulière aux femmes juives de prendre des bains de purification. Ce qu’il y eut encore de plus fâcheux à ce moment, c’est qu’un des docteurs les plus instruits (José) étant exilé et un autre non moins savant (Simon ben Yohaï) étant mis au ban de l’empire, le Collège, dont l’autorité religieuse s’étendait sur tout le judaïsme et qui avait son siège à Uscha, fut obligé de se dissoudre.

Cette période de persécutions ne dura heureusement pas longtemps. On rapporte, en effet, que Simon ben Yohaï, qui s’était enfui après sa condamnation à mort et s’était caché dans une caverne, en put sortir au bout de quelques années sans être inquiété par les autorités romaines. De nombreuses légendes se sont formées autour du séjour que Simon ben Yohaï fit dans cette caverne. Voici à quoi paraît se réduire la réalité. Ce docteur n’eut pendant plusieurs années d’autre nourriture, dans sa cachette, que des caroubes, ce qui nuisit beaucoup à sa santé. Un jour, il apprit que quelque heureux événement avait favorablement modifié la situation des Judéens, — il est à supposer que ce fut la mort de l’empereur Lucius Verus (169), — Simon quitta alors sa caverne et se rendit à Tibériade, où il prit des bains pour rétablir sa santé ; il y guérit. Pour témoigner sa reconnaissance envers les eaux bienfaisantes de cette ville, il déclara que Tibériade, où aucun Juif pieux ne voulait s’établir pendant des siècles, était une cité pure et pouvait être habitée par les plus rigoureux observateurs de la Loi. Ce n’est qu’à partir de cette époque que Tibériade devint réellement une ville juive.

Les lois édictées par Lucius Verus contre les Judéens ne disparurent pas immédiatement avec cet empereur, Simon ben Yohaï fut envoyé à Rome auprès de Marc-Aurèle pour en obtenir l’abolition. Il se fit accompagner dans ce voyage par le fils de José, Éléazar, qui savait probablement parler le latin. La légende, qui suit chacun des pas de Simon, rattache à ce voyage à Rome une aventure merveilleuse. Elle raconte que ce docteur délivra la fille de l’empereur, nommée Lucilla, du démon Bartholomaion dont elle était possédée, et que l’empereur reconnaissant lui permit d’enlever des archives de l’État les documents qui lui conviendraient ; il y prit et détruisit les édits rendus contre les Juifs. Cette légende paraît reposer sur un fait réel. Éléazar ben José, le compagnon de Simon, se vanta, en effet, d’avoir vu à Rome les vases du temple, le diadème du grand prêtre et le rideau du Saint des Saints que Titus avait emportés de Jérusalem en guise de trophées. Il ne fut certainement autorisé que par faveur spéciale à examiner tous ces objets. Il ne faudrait cependant pas en conclure que Marc-Aurèle était l’ami des Judéens. On verra plus loin qu’il se montra, au contraire, plus sévère pour eux que son prédécesseur. Il est possible que les Judéens, dont la haine pour Rome était toujours vivace et qui prenaient part avec empressement à toutes les guerres qui pouvaient affaiblir la puissance de leurs maîtres détestés, aient aidé le prétendant au trône, Avidus Cassius, dans sa lutte contre Marc-Aurèle, et que ce dernier les en ait châtiés en les traitant avec une grande rigueur.