Histoire des Juifs/Troisième période, première époque, chapitre VIII

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Histoire des Juifs
Introduction
I. Les temps bibliques : § 1er
II. — Après l’exil : § 1er
III. 3e période — La dispersion
1re époque — Le recueillement après la chute
I. Le relèvement ; l’école de Jabné
II. L’activité à l’intérieur
III. Soulèvement des judéens
IV. Suite de la guerre de Barcokeba
V. Patriarcat de Judale Saint
VI. Le patriarche Juda II ; Les Amoraïm
VII. Les Judéens dans le pays parthes
VIII. Le patriarcat de Galamiel IV et de Juda II
IX. Le triomphe du christianisme et les Judéens
X. Les derniers Amoraïm
XI. Les Juifs dans la Babylonie et en Europe
XII. Les Juifs en Arabie
XIII. Organisation du judaïsme babylonien
XIV. Le caraïsme et ses sectes
XV. Situation des Juifs dans l’empire franc et déclin de l’exilarcat en Orient
2e époque — La science et la poésie juive
I. Saadia, Hasdaï et leurs contemporains
II. Fin du gaonat en Babylonie. Aurore de la civilisation juive en Espagne
III. Les cinq Isaac et Yitshaki
IV. La première croisade. Juda Allévi
V. La deuxième croisade - Accusation de meurtre rituel
VI. Situation des Juifs à l’époque de Maïmonide
VII. Époque de Maïmonide
VIII. Dissensions dans le judaïsme. - La rouelle
IX. Controverses religieuses du talmud. Autodafé du Talmud
X. Progrès de la bigoterie et de la Cabbale
XI. La peste noire. Massacres des Juifs
XII. Conséquences de la persécution de 1391. Marranes et apostats.
XIII. Une légère accalmie dans la tourmente.
XIV. Recrudescence de violences
XV. Établissement de tribunaux d’inquisition
XVI. Expulsion des Juifs d’Espagne et de Portugal
XVII. Pérégrinations des Juifs et des Marrannes d’Espagne et de Portugal
3e époque — La décadence
I. Reuchlin et le obscurants. Martin Luther
II. L’inquisition et les Marranes. Extravagances cabbalistiques te messianiques
III. Les Marranes et les papes
IV. Les juifs en Turquie et Don Joseph de Naxos
V. Situation des Juifs de Pologne et d’Italie jusqu’à la fin du XVIe siècle
VI. Formation de communautés marranes à Amsterdam, à Hambourg et à Bordeaux
VII. La guerre de Trente Ans et le soulèvement des Cosaques.
VIII. L’Établissement des Juifs en Angleterre et la révolution anglaise
IX. Baruch Spinoza et Sabbataï Cevi
X. Tritesses et joies
XI. Profonde décadence des Juifs
4e époque — Le relèvement
XII. Moïse Mendelssohn et son temps
XIII. Excès de l’orthodoxie et de la réforme
XIV. La révolution française et l’émancipation des Juifs
XV. Le Sanhédrin de Paris et la Réaction
XVI. Les réformes religieuses et la science juive
XVII. Une Accusation de meurtre rituel à Damas
XVIII. Orthodoxes et réformateurs en Allemagne


CHAPITRE VIII


le patriarcat de gamaliel IV et de juda III
(280-320)


L’époque où s’accomplit un des événements les plus mémorables de l’histoire, c’est-à-dire le triomphe du christianisme et son avènement au trône impérial, marqua le déclin du judaïsme dans son pays d’origine. Le centre de la pensée juive se déplaça de la Palestine en Babylonie, et la Judée ne fut plus bientôt qu’une relique qu’on vénère pour les souvenirs qui s’y rattachent. Les écoles dirigées par les successeurs de Hanina, de Johanan et de Resch Lakisch étaient fréquentées par de nombreux élèves babyloniens, pour lesquels la Judée gardait un puissant attrait. Parmi les chefs d’école, beaucoup étaient sans notoriété, et les plus considérables d’entre eux, Ami, Assi, Hiyya ben Abba et Zeïra étaient originaires de la Babylonie. Abbabu, esprit très original, était né, il est vrai, en Judée, mais il n’avait aucune autorité dans les questions de casuistique. La supériorité de la Babylonie en matière religieuse était si bien établie que Ami et Assi se soumirent spontanément à l’autorité du successeur de Rab. Les jeunes écoles de la Babylonie surpassèrent leurs aînées de la Palestine, Sora et Plumbadita éclipsèrent Sépphoris et Tibériade. Les patriarches mêmes de cette époque, Gamaliel IV et Juda III, n’avaient qu’une autorité très restreinte dans les affaires juridiques. Sous Juda III, l’audition des témoins venus pour annoncer l’apparition de la nouvelle lune était devenue une pure formalité. Ami voulut rendre à cet acte son ancienne importance, mais le patriarche lui dit que Johanan avait déclaré que, dans le cas où, d’après les calculs astronomiques, le trentième jour du mois était en même temps le premier jour du mois suivant, il était permis de faire attester par des personnes qui n’avaient en réalité rien vu, qu’elles avaient aperçu la nouvelle lune. Quoique le sud de la Palestine eût perdu depuis quelque temps sa supériorité, surtout depuis que le siège du patriarcat avait été établi dans la Galilée, au nord, il avait cependant conservé un privilège. C’est, en effet, à Ein-Tab, près de Lydda, dans le sud, que résidait un délégué du patriarche chargé de fixer les néoménies et les fêtes et de proclamer les années embolismiques. Sous Gamaliel IV ou Juda III, le sud perdit ce privilège, et c’est en Galilée qu’on fixa dorénavant le calendrier. Mais les dates des fêtes étaient établies principalement d’après la marche du soleil et de la lune, l’audition des témoins avait si peu d’importance que sous les successeurs de Juda elle cessa de faire partie des fonctions qui incombaient au patriarche. Juda s’attacha, surtout à organiser les communautés et les écoles, il chargea trois des principaux amoraïm, Ami, Assi et Hiyya, de visiter les villes de la Judée afin de s’y rendre compte de la situation des institutions religieuses et scolaires, et de les raffermir là où elles menaçaient ruine. Ces docteurs arrivèrent un jour dans une ville où il n’y avait ni instituteurs, ni chefs religieux. Comme ils demandèrent à voir les gardiens de la ville, on leur présenta les surveillants. « Ce ne sont pas là, dirent-ils, les gardiens, mais les destructeurs de la ville, les véritables gardiens sont ceux qui instruisent le peuple et la jeunesse. La garde veille en vain au salut de la maison, si Dieu lui-même ne la protège pas. »

On accuse le patriarche Juda ou son entourage d’avoir vendu par cupidité des dignités aux riches, et d’avoir refusé l’ordination à des savants pauvres. Ce ne fut certes pas l’amour de l’argent, mais une implacable nécessité qui fit agir Juda ainsi ; il fut contraint de solliciter le concours des riches pour l’entretien de la maison du patriarche et des écoles. Le nombre et la fortune des Judéens avaient diminué, les terres de la Judée étaient presque toutes entre les mains des païens, et cette situation avait forcé beaucoup de Judéens à émigrer. Ceux qui étaient restés souffraient en grande partie de la misère. Du reste, l’empire romain lui-même avait fait banqueroute ; les luttes de ses chefs, qui se disputaient la pourpre, l’avaient ruiné. Autrefois, les citoyens riches briguaient les honneurs municipaux ; vers le milieu du (iiie siècle, ils les fuyaient, au contraire, parce que les municipalités étaient responsables envers l’État des impôts dus par les habitants, et que la rentrée de ces impôts devenait de jour en jour plus difficile. La Palestine souffrait naturellement de cet appauvrissement général, les communautés juives ne pouvaient plus payer que des contributions très faibles, et, par suite, les subsides envoyés par les Juifs du dehors ne suffisaient plus pour subvenir à l’entretien du patriarcat et des écoles. C’est alors que Juda III eut l’idée de chercher de nouvelles ressources dans la vente de certaines dignités, il accordait, par exemple, le titre de rabbi à des personnes qui n’avaient aucune instruction. Les savants ne ménageaient pas leurs sarcasmes à ces hommes qui n’avaient d’autre mérite que celui d’être riches, qui n’avaient jamais étudié la Loi, et que leur titre autorisait cependant à donner l’enseignement religieux. Un jour, un prédicateur du peuple, malicieux et spirituel, fut appelé à fonctionner comme meturgueman (ou interprète) auprès d’un de ceux qui avaient ainsi obtenu le grade de docteur à prix d’argent. En cette qualité, il était chargé d’expliquer et de développer au peuple le sujet que le maître devait lui indiquer tout bas. Il se pencha, approcha son oreille de la bouche du docteur, mais ne perçut aucun son. Il comprit alors à quelle classe de savants appartenait ce docteur, et il le fit comprendre aux assistants en paraphrasant ou plutôt en parodiant le passage dans lequel Habacuc (chap. II, 19) se moque des idoles muettes : « Malheur à celui qui dit au bloc de bois : réveille-toi, et à la pierre inerte : lève-toi. C’est cela qui doit instruire ? Cela est enchâssé dans de l’argent et de l’or, mais n’a pas d’intelligence. » « Des idoles d’or et d’argent, » voilà comment on appelait, en effet, ces docteurs qui devaient leur titre de rabbi à leur seule fortune.

Juda III occupa la dignité de patriarche sous le règne de Dioclétien. Cet empereur, dont l’énergie retarda de quelques années la chute de la puissance romaine, n’était pas hostile aux juifs ; il haïssait seulement les chrétiens, parce qu’il croyait que leur lutte opiniâtre contre la religion de l’État et leur ardeur à faire des prosélytes étaient les seules causes de la désorganisation de l’empire. Les édits rigoureux qu’il promulgua dans les dernières années de son règne (303-305) pour contraindre les chrétiens à adorer les divinités païennes, pour fermer leurs églises et interdire leurs assemblées religieuses, frappèrent également les Samaritains, mais n’atteignirent pas les juifs. Aussi ces derniers eurent-ils de nombreux envieux qui les calomnièrent auprès de Dioclétien ; ils lui rapportèrent, entre autres, que le patriarche et son entourage se moquaient de son origine obscure, et plaisantaient sur son nom de aper. On raconte que l’empereur, irrité, ordonna au patriarche et à quelques notables juifs de se trouver le samedi soir chez lui, à Panéas, à cinq milles environ de Tibériade ; cet ordre ne fut transmis au patriarche que le vendredi soir, de sorte qu’il se trouva dans l’alternative de faire ce voyage le jour du sabbat ou de désobéir à l’empereur. Il arriva cependant avec sa suite, à l’heure fixée, à Panéas ; mais Dioclétien, probablement pour les plaisanter sur la malpropreté dont on accusait les juifs, refusa de les recevoir avant qu’ils n’eussent pris des bains pendant quelques jours. Amenés enfin devant Dioclétien, Juda et sa suite protestèrent de leur dévouement pour lui et lui démontrèrent la fausseté des accusations dirigées contre eux. L’empereur leur pardonna et les congédia.

C’est à cette époque que les Samaritains, contraints par Dioclétien à sacrifier, comme les chrétiens, aux idoles, furent définitivement et totalement exclus de la communauté juive. Par une funeste fatalité, Judéens et Samaritains, qui auraient dû entretenir entre eux des relations cordiales, n’avaient jamais pu s’entendre, et leur antagonisme s’était montré plus profond et plus violent toutes les fois que les circonstances auraient dû les rapprocher. Après la destruction du temple, leurs relations mutuelles étaient excellentes, les Samaritains étant considérés sous beaucoup de rapports comme des observateurs rigoureux de la loi juive. Les persécutions d’Adrien les attachèrent encore plus étroitement aux Judéens, et lorsque Meïr vint déclarer que les Samaritains devaient être assimilés aux païens, le peuple ne tint nul compte de sa décision. Johanan lui même n’éprouvait aucun scrupule à manger de la viande des Samaritains. Ses successeurs furent plus sévères, et ils parvinrent à établir une séparation complète entre les Samaritains et les Judéens. Voici le fait qui aurait provoqué cette mesure : Abbahu ayant voulu faire venir du vin de Samarie, un vieillard l’informa que les habitants de cette contrée n’observaient pas les lois religieuses. Abbahu communiqua cette information à Ami et à Assi, qui se rendirent en Samarie, y firent une enquête et conclurent que les Samaritains devaient être considérés comme des païens. Cette séparation fut une cause de faiblesse pour les deux communautés. Le christianisme, plus prudent et plus actif, réunit toutes ses forces en un seul faisceau, conquit bientôt l’empire du monde et traita Judéens et Samaritains avec une égale rigueur. Quand le Golgotha eut atteint les hauteurs du Capitole, il écrasa de sa masse Sion et Garizim.

Abbahu, qui exclut définitivement les Samaritains de la communauté juive, n’était cependant pas un rigoriste ; sur certaines questions, ses vues étaient plus larges que celles de ses collègues. Il était très riche, son intérieur était somptueux, et il avait à son service des esclaves goths. Son industrie consistait à fabriquer des voiles de femmes. Il demeurait à Césarée, résidence du gouverneur romain. Les Judéens de cette ville ne parlaient que le grec et récitaient même la prière du Schema dans cette langue ; aussi Abbahu comprenait-il parfaitement le grec et s’entretenait-il dans cette langue avec des savants païens et chrétiens. Il fit même instruire sa fille dans la littérature grecque, alléguant pour sa justification l’opinion de Johanan. Simon ben Abba, qui était ennemi de toute culture profane, en blâma vivement Abbahu. « Comme il tient à faire enseigner le grec à sa fille, dit-il, il invoque l’autorité de Johanan. » Grâce à son vaste savoir, à la douceur de son caractère et à sa belle et imposante figure, Abbahu jouissait d’un grand crédit auprès du gouverneur romain et probablement aussi auprès de Dioclétien, et il employa, à plusieurs reprises, son influence auprès des autorités en faveur des juifs. Ainsi, pour ne citer qu’un seul cas, qui est en même temps un trait des mœurs de cette époque, Ami, Assi et Hiyya ben Abba ayant prononcé un jour une peine sévère contre une femme, Thamar, sans doute parce qu’elle avait péché contre la morale, la condamnée porta plainte contre ses juges auprès du procureur et les accusa d’empiéter sur les droits des tribunaux romains. Les juges, craignant les suites de cette plainte, demandèrent à Abbahu d’intervenir en leur faveur. Abbahu leur répondit que son crédit avait échoué contre l’implacable rancune ou peut-être contre la beauté de la plaignante. Cette réponse était écrite dans un style pittoresque et à mots couverts. En voici le résumé : « Je me suis déjà occupé de la question des trois calomniateurs Eutokos, Eumathès et Talasseus, mais l’intervention de l’opiniâtre Thamar a fait échouer mes démarches. » Cette lettre, qui nous éclaire sur le goût du temps, est écrite en grande partie en hébreu très pur et remplie de jeux de mots ; les noms grecs sont également traduits par des noms hébreux correspondants.

Les connaissances variées qu’il possédait mettaient Abbahu en état d’attaquer avec succès le christianisme. Cette religion était toute prête, à l’époque de Dioclétien, à tenter la conquête de l’empire du monde. Les légions romaines étaient composées en partie de soldats chrétiens ; à la cour de Dioclétien, vivaient des fonctionnaires chrétiens. Aussi les chrétiens redoublaient-ils de zèle pour faire des prosélytes et attaquaient-ils violemment le judaïsme et le paganisme. Les Judéens n’avaient d’autres armes à leur disposition, pour se défendre, que la raison et le bon sens, et ils s’en servirent tant qu’ils ne furent pas bâillonnés. Abbahu attaqua vigoureusement, comme Simlaï, les dogmes chrétiens. « Si quelqu’un prétend qu’il est dieu, dit-il, il ment ; s’il déclare qu’il est le fils de l’homme, il s’en repentira, et s’il promet de monter au ciel, il ne pourra pas accomplir sa promesse. » C’est surtout sur le dogme de l’Ascension que portaient les controverses des docteurs de la Synagogue et de l’Église ; ce dogme était particulièrement défendu par un médecin de Césarée, Jacob le Minéen. Les chrétiens invoquaient en faveur du dogme de l’Ascension la légende qu’Énoch était monté au ciel, comme il est dit : « Et il (Énoch) n’était plus, car Dieu l’avait pris. » Abbahu leur démontra, par d’autres passages, que l’expression « Dieu l’avait pris » signifie tout simplement : « Il était mort. » Quelques années plus tard, Abbahu aurait peut-être payé de sa vie la franchise de ses paroles et la justesse de son argumentation.

Abbahu était modeste, doux et bienveillant. Quand il dut recevoir l’ordination, il se retira devant Abba d’Akko et il exprima le désir qu’on accordât cette dignité à ce dernier pour l’aider à s’acquitter d’une dette qui pesait sur lui. Un autre fait prouve encore sa grande bienveillance. Il fit un jour des conférences dans une ville en même temps que Hiyya ben Abba ; celui-ci traita des questions de casuistique, et Abbahu des sujets d’édification. Les conférences d’Abbahu, semées d’anecdotes, d’historiettes, de jeux de mots, eurent naturellement plus d’attrait pour la foule et attirèrent un auditoire plus nombreux que les dissertations arides de Hiyya. Voyant son collègue s’affliger de l’indifférence que montrait le peuple pour son enseignement, Abbahu le consola en ces termes : « Les matières que tu enseignes sont comme des pierres précieuses qui ne peuvent être appréciées que par de rares connaisseurs, tandis que les sujets que moi je développe ressemblent à du clinquant, qui frappe tous les regards. » Cette anecdote a un intérêt historique, elle montre qu’à cette époque on commençait à négliger en Judée l’étude sévère, difficile et aride de la Loi pour les causeries légères de l’Aggada. — Abbahu se défendait même contre l’éloge qu’on faisait de sa modestie : « Ma modestie tant vantée, dit-il un jour, est bien inférieure à celle de mon collègue Abba d’Akko ; celui-ci permet à son meturgueman (porte-parole) d’ajouter ses propres réflexions aux développements qu’il lui ordonne de faire entendre à la foule. » On voit par ce dernier fait qu’on ne professait plus le même respect qu’autrefois pour l’enseignement des docteurs. Le meturgueman ne se contentait plus d’être simplement l’organe, le porte-parole de celui qui enseignait, il exposait en même temps ses propres idées. Aussi accusait-on les meturguemanim de ne s’acquitter, en général, de leur fonction que par vanité, pour faire admirer leur belle voix ou leur facilité d’élocution, et on leur appliquait ce verset : « Mieux vaut la parole sévère du sage que le chant du sot. » Voici, enfin, un dernier fait qui montre l’indulgence inaltérable d’Abbahu, et jette en même temps une certaine lumière sur les mœurs de cette époque. Il était d’usage, en Judée, qu’en temps de sécheresse, le plus digne de la communauté récitait les prières prescrites pour demander de la pluie. À une époque de grande sécheresse, on recommanda à Abbahu pour cet office un homme de très mauvaise réputation que le peuple avait surnommé Cinq Péchés (Pentêkaka). Abbahu le fit appeler et lui demanda quelle était sa profession. « Je suis entremetteur, répondit-il, je nettoie le théâtre, j’apporte aux baigneurs leur linge, les divertis par mes farces et joue de la flûte. » — « N’as-tu jamais fait aucun bien dans ta vie ? » lui demanda Abbahu. — « Un jour que je nettoyais le théâtre, répliqua Pentêkaka, je vis une femme, appuyée contre une colonne, qui versait des larmes abondantes. Je lui demandai la cause de son chagrin, et j’appris que son mari était en prison et qu’elle ne pouvait trouver la somme nécessaire à sa rançon qu’en se laissant déshonorer. Aussitôt, je vendis mon lit, ma couverture et tout mon mobilier, j’en remis le prix à cette femme et lui dis : Avec cet argent tu pourras racheter ton mari sans être obligée de payer sa liberté du prix de ton déshonneur. » À ces mots, Abbahu dit à Pentêkaka : « Tu es seul digne de prier pour nous dans la détresse. »

Le théâtre se ressentait, à cette époque de décadence, de l’abaissement général des esprits, les pièces sérieuses en étaient bannies, on y représentait des farces pour amuser la foule, et le judaïsme était souvent le sujet de ces bouffonneries. Abbahu, qui était au courant de ce qui se passait dans les théâtres, se plaignait que les institutions juives fussent livrées aux railleries et à la risée des spectateurs. « On amène, par exemple, sur la scène, dit-il, un chameau couvert d’un drap noir, et alors se produit le dialogue suivant : Pourquoi ce chameau est-il en deuil ? — Parce que les Judéens observent rigoureusement l’année sabbatique, ne goûtent même à aucun légume et se contentent de manger des chardons ; le chameau est ainsi privé de sa nourriture, et il s’en afflige. — Ou bien le momus (bouffon) arrive sur la scène, les cheveux coupés. — Pour quelle raison Momus est-il en deuil ? — À cause de la cherté de l’huile. — Qui a causé cette cherté ? — Ce sont les juifs ; ils dépensent pour le sabbat tout ce qu’ils ont gagné pendant la semaine, et comme il ne leur reste même plus de bois pour faire cuire leurs aliments, ils sont obligés de brûler leur lit et, par conséquent, de se coucher par terre dans la poussière. Par mesure de propreté, ils consomment de grandes quantités d’huile, c’est pourquoi l’huile est si chère. »

Abbahu n’était pas versé dans les questions de casuistique, mais comme il jouissait d’une grande considération auprès des autorités romaines, ses collègues, par flatterie, ne lui faisaient aucune observation, même quand il se trompait dans son enseignement. Autant Simon ben Abba avait été sans cesse éprouvé, autant Abbahu fut toujours heureux, et la destinée le favorisa jusque dans sa vieillesse. Il avait deux fils très instruits, Abimaï et Hanina. Ce dernier se rendit à Tibériade, sur l’ordre de son père, pour y compléter son instruction ; là, il négligea l’étude pour être toujours prêt à rendre les derniers devoirs aux morts. Son père l’en réprimanda vivement dans une lettre qui est d’une concision remarquable : « T’ai je envoyé à Tibériade parce qu’il n’y avait pas de tombeaux à Césarée ? L’étude est supérieure à la pratique. » — Abbahu fut, en Judée, la dernière personnalité remarquable de l’époque talmudique. À sa mort, raconte la légende, les colonnes même de Césarée versèrent des larmes.

La Palestine avait produit pendant quinze siècles consécutifs des hommes éminents à des titres divers, des juges, des généraux, des prophètes, des soferim, des patriotes et des savants ; à l’époque où nous sommes, sa sève était tarie. Par contre, il régnait une activité extraordinaire dans les écoles fondées en Babylonie par Rab et Mar-Samuel. Pendant les cinquante années que ces docteurs dirigèrent ces écoles, l’enseignement religieux prit un essor considérable. Toutes les classes de la population se livraient alors à l’étude de la Loi avec une ardeur toute fraîche et s’efforçaient de conformer leur conduite aux principes qu’on leur enseignait ; elles témoignaient le plus vif respect aux savants et professaient un dédain profond pour les ignorants. Les mœurs des juifs babyloniens, autrefois si grossières, s’adoucissaient de plus en plus ; on mettait en pratique dans la vie privée, comme dans la vie publique, les prescriptions de morale enseignées par Rab et Mar-Samuel. La Babylonie jouissait en ce temps de nombreux droits, attachés autrefois exclusivement au sol de la Palestine, on y prélevait même les offrandes destinées aux prêtres, probablement pour les distribuer aux docteurs ; car le sacerdoce cédait alors le pas à la science religieuse. Ce pays était devenu un État juif dont la Constitution était représentée par la Mischna, et les pouvoirs publics par le prince de l’exil et les assemblées populaires convoquées par les docteurs. Cette effervescence intellectuelle influa sur les exilarques, qui s’adonnèrent à l’étude de la Loi avec un zèle tout nouveau ; Néhémie et Ukban, petits-fils de Rab, mentionnés avec leur père, Nathan, parmi les exilarques de cette époque, méritèrent par leurs connaissances juridiques d’être qualifiés du titre de Rabbana. Cette activité intense qui s’était emparée de tous les juifs de la Babylonie et montrait que le judaïsme était encore assez vigoureux pour produire une nouvelle floraison, fut soigneusement entretenue par les successeurs de Rab et de Mar-Samuel. Les plus importants d’entre eux furent : Huna, chef de l’académie de Sora, dont l’autorité religieuse était reconnue par les communautés juives de la Babylonie et du dehors ; Juda ben Yehesquêl, qui fonda une école à Pumbadita et introduisit une nouvelle méthode dans l’enseignement de la Halaka ; Nahmam ben Jacob, qui, après la destruction de Nehardea (259), transféra son école à Schekan-Zib, près du Tigre ; et, enfin, Hasda Schèschét et Rabba bar Abbahu. Ces différents amoraïm imprimèrent à l’enseignement des écoles babyloniennes des directions variées.

Huna, de Diokar, (né vers 212 et mort en 297) succéda à Rab comme chef de l’école de Sora ; il jouit d’une autorité considérable, à laquelle les amoraïm de Tibériade même se soumirent. L’histoire de sa vie est en même temps un tableau des mœurs de cette époque, où les Judéens savaient concilier leur ardeur pour l’étude de la Loi avec la pratique d’un métier. Huna, quoique apparenté avec l’exilarque, avait une fortune très modeste. Il cultivait lui-même son petit champ, et n’en rougissait nullement. Deux adversaires lui demandaient-ils de juger leur différend, il leur faisait d’habitude cette réponse : « Donnez-moi quelqu’un pour accomplir mon travail, et je serai votre juge. » Il fut aperçu, un jour, rentrant chez lui, la bêche sur l’épaule, par Hama bar Anilaï, homme le plus riche, mais aussi le plus généreux et le plus charitable de la Babylonie. Ce Hama avait atteint l’idéal dans la pratique de la charité. Dans sa maison, on cuisait jour et nuit du pain pour les pauvres ; sa demeure avait quatre entrées, une de chaque côté, afin que les indigents pussent y pénétrer facilement ; ils y entraient avec la faim et en sortaient rassasiés. Dans la rue, il avait toujours la bourse à la main pour ne pas faire attendre les pauvres honteux qui lui demanderaient l’aumône. Pendant une année de disette, il fit placer du blé devant la porte de ceux qui n’osaient pas tendre la main. Avait-on besoin d’argent pour payer une lourde contribution, on s’adressait à Hama, qui ne refusait jamais la somme demandée. Malgré ses immenses richesses, il était d’une grande modestie, et quand il vit revenir Huna, chargé de sa bêche, il voulut se saisir de l’outil pour le porter. Huna ne le lui permit point : « Tu n’as pas l’habitude, dit-il, de porter des instruments aratoires dans ta ville, je ne veux donc pas que tu le fasses ici. » Plus tard, Huna devint très riche, et il fit de sa fortune un très noble emploi. Pendant les temps d’orage, quand la tempête soufflait sur la ville, il parcourait les rues en litière pour inspecter les maisons, et il faisait abattre les murs qui menaçaient ruine. Dans le cas où le propriétaire ne pouvait pas faire rebâtir à ses frais l’édifice démoli, Huna mettait les ressources nécessaires à sa disposition. Aux heures des repas, ses domestiques ouvraient toutes grandes les portes de la maison et disaient à voix très haute : « Que ceux qui ont faim entrent ici, ils seront rassasiés. » Il contribuait à l’entretien de très nombreux disciples indigents qui fréquentaient son école, située à Sora. Ses conférences étaient suivies par huit cents élèves, il avait besoin de treize meturguemanim pour que ses paroles pussent être entendues de tout l’auditoire.

Ce fut Huna qui organisa le judaïsme babylonien, et cette organisation subsista pendant huit siècles. Il établit naturellement une hiérarchie parmi les fonctionnaires. Les assemblées convoquées pendant certains mois de l’année pour suivre l’enseignement des docteurs portaient le nom de metibta, le chef de l’assemblée s’appelait Resch metibta (recteur) ; après lui, venaient les Reschè halla (professeurs), chargés de donner des explications préparatoires, pendant les trois premières semaines des mois de Kalla, sur le sujet que le chef de l’école voulait développerdans ses conférences. Le pouvoir judiciaire appartenait aux exilarques. Ceux-ci, soit parce qu’ils n’étaient pas versés dans les questions juridiques, soit parce qu’ils n’avaient pas ou ne voulaient pas prendre le temps de rendre la justice, en confiaient le soin aux docteurs. Ces derniers rendaient la justice devant la maison ou le palais de l’exilarque ; de là, le nom de Juge de la porte (dayyan di baba) que portait le chef de la magistrature.

Huna garda pendant quarante ans la direction de sa metibta. Le respect que ses contemporains professaient pour son savoir et son caractère lui permit de rendre la Babylonie complètement indépendante de la Judée, et de faire reconnaître aux écoles babyloniennes une autorité religieuse égale à celle des écoles de la Palestine. Il rompit le dernier lien qui rattachait les pays de l’exil à la mère patrie, ou plutôt il eut le courage de faire envisager la situation sous son vrai jour. En réalité, la Babylonie était déjà, depuis de nombreuses années, égale et même supérieure à la Palestine, et c’est par respect pour le berceau du judaïsme, ou pour obtenir en faveur de quelque doctrine la sanction des écoles d’un autre pays, que les savants babyloniens consultaient quelquefois l’opinion des docteurs de la Judée. Sous la direction de Huna, l’académie de Sora occupait le premier rang en Babylonie. Ce docteur mourut subitement à l’âge de quatre-vingts ans (297). Ses amis et ses élèves rendirent à ses restes les plus grands honneurs. L’orateur qui prononça son oraison funèbre commença par ces mots : « Huna méritait que l’esprit saint reposât sur lui. » Son corps fut transporté en Palestine ; là, les hommes les plus remarquables, tels que Ami et Assi, allèrent au-devant du convoi. Il fut enterré dans le caveau de son compatriote Hiyya.

Un des plus jeunes contemporains de Huna était Juda ben Yehesquêl (220-299). Ce docteur, doué d’une intelligence pénétrante, avait un caractère ferme et loyal, mais très anguleux. Descendant d’une famille dont l’origine remontait peut-être jusqu’aux temps bibliques, il attachait une importance capitale à la noblesse et à la pureté de race. Il aimait la simplicité en toute chose, et il se montrait violent et blessant envers ceux qui étaient raffinés dans leurs manières ou leurs paroles. Quoique sa vénération pour la Terre sainte fût profonde, il blâmait vivement ceux qui abandonnaient la Babylonie pour fréquenter les écoles de la Palestine. Juda fonda à Pumbadita une académie, qui, après la destruction de Nehardea, joua, dans le nord de la Babylonie, un rôle aussi considérable que l’école de Sora dans le sud.

Chez Juda ben Yehesquêl, comme, en général, chez ses compatriotes, le sentiment était subordonné à la raison ; il ne consacrait qu’un jour par mois à la prière, et le reste du temps il s’adonnait à l’étude. Mar-Samuel l’avait déjà surnommé « le sagace » ; il créa cette dialectique fine et pénétrante qui avait régné autrefois, pendant un certain temps, dans les écoles de la Palestine, et qui fut poussée jusqu’aux dernières limites de la subtilité dans les écoles babyloniennes. Dans son enseignement, il s’occupait exclusivement des questions de droit, parce qu’elles lui fournissaient l’occasion de supposer les cas les plus variés, de faire les déductions les plus étonnantes et les applications les plus imprévues, et il laissa totalement de côté les parties de la Mischna qui traitaient des lois de la pureté lévitique ou d’autres prescriptions qui n’avaient plus d’utilité pratique dans son temps. Aimant surtout la clarté et la précision, il ne se contentait pas, quand il rapportait une tradition, de la faire simplement connaître, il désignait en même temps le docteur qui l’avait enseignée. Cependant son frère Rami (R. Ami) l’accusa de donner souvent des indications inexactes : « N’adoptez pas, dit-il quelquefois, ces décisions, telles que mon frère les rapporte au nom de Rab ou de Samuel : ces docteurs les ont formulées autrement. » Rami se mit encore, dans une autre circonstance, en opposition avec Juda. Celui-ci avait défendu sévèrement de quitter la Babylonie et même déclaré que les exilés avaient commis un péché grave en retournant en Palestine avec Zérubabel et Ezra, malgré le conseil que le prophète Jérémie leur avait donné de rester en Babylonie. Rami ne tint nul compte de l’opinion de son frère, et se rendit en Judée.

On a vu plus haut que Juda attachait une très grande importance à la pureté de race ; il poussa les scrupules, sur ce point, si loin qu’il empêcha pendant longtemps son fils Isaac de se marier, par crainte que la femme qu’il épouserait ne fût pas d’une origine absolument pure. Son ami Huna lui en fit le reproche en lui disant avec une grande justesse : « Sommes-nous bien sûrs de ne pas descendre des païens qui, après la prise de Jérusalem, ont déshonoré les jeunes filles de Sion ? » — Juda était tenu en très haute estime par les Juifs de la Babylonie aussi bien que par ceux du dehors, et, après la mort de Huna, il fut nommé chef de l’académie de Sora (297). Son autorité fut même reconnue en Judée. Il exerça ses fonctions avec une rigoureuse impartialité ; ainsi, il ne craignit pas, un jour, d’excommunier un membre influent de l’académie, contre lequel avaient été dirigées certaines accusations. Cet homme étant venu le voir pendant sa maladie, Juda lui dit : « Je suis fier d’avoir eu le courage de te punir, sans égard pour ta haute situation. » Après être resté pendant deux ans à la tête de la metibta, il mourut dans un âge très avancé.

Juda eut pour successeur un vieillard de quatre-vingts ans, Hasda, de Kafri (217-309). Ce docteur était un disciple de Rab, pour lequel il éprouvait une profonde vénération. Il recueillit fidèlement toutes les opinions émises par Rab, il promit même une récompense à quiconque pourrait lui citer une seule décision de son « illustre maître, » dont il n’eût pas connaissance. Hasda fut considéré comme le plus heureux des amoraïm. Issu d’une famille très pauvre, il acquit une telle fortune qu’elle devint proverbiale. Il vit célébrer soixante mariages dans sa famille, et, pendant sa vie, il n’eut la douleur de perdre aucun de ses parents. Quoiqu’il eût fréquenté l’école de Huna, sa méthode d’enseignement se rapprochait de celle de Juda ; il se distingua surtout par sa dialectique subtile. Son savoir était supérieur à celui de Huna, et il le fit sentir un jour à son collègue, ce qui amena dans leurs relations une tension qui subsista pendant plusieurs années. C’est probablement à la suite de ce désaccord que Hasda quitta Sora pour retourner à Kafri, mais il s’y sentit seul et abandonné. Un jour que le Conseil de l’école de Sora le consultait sur une question difficile, il répondit tristement : « Pourquoi ramasse-t-on maintenant le bois vert ? on croit donc trouver un trésor dessous ! » Pendant que Huna dirigeait encore l’académie de Sora, Hasda fit élever à ses propres frais une école dans cette ville (293) ; il ne continua pas moins à considérer Huna comme la seule autorité religieuse de la ville et s’abstint de statuer sur aucun cas. Nommé, après la mort de Juda, chef de l’académie de Sora, il conserva cette dignité pendant dix ans et mourut à l’âge de quatre-vingt-douze ans (309).

Mar-Schèschét était, comme Hasda, disciple de Rab et auditeur de Huna. Doué d’une mémoire prodigieuse, il savait par cœur toute la Mischna et les autres recueils de lois. Aussi Hasda était-il effrayé de l’abondance des citations que faisait Mar-Schèschét dans chaque discussion ; il est vrai que, de son côté, ce dernier ne suivait pas sans crainte les développements subtils de la dialectique de Hasda. Mar-Schèschét était, en effet, un adversaire déclaré de ces raisonneurs de l’école de Pumbadita qui dissertaient à l’infini sur chaque question pour faire admirer la finesse et l’ingéniosité de leur esprit. Quelqu’un faisait-il à Mar-Schèschét une objection spécieuse, il lui disait aussitôt : « Tu es sans doute de Pumbadita, où l’on veut faire passer un éléphant par un trou d’aiguille. »

On sait par Mar-Schèschét que les gens de la maison de l’exilarque de son époque étaient peu scrupuleux dans l’observance des lois religieuses et avaient des mœurs rudes et grossières. Invité, à plusieurs reprises, à manger chez l’exilarque, il déclina chaque fois l’invitation, et il motiva un jour son refus en déclarant que les serviteurs du Resch Galuta découpaient, pour les faire rôtir, des morceaux de chair sur des animaux vivants. L’exilarque ignorait sans doute ces actes de sauvagerie ; ce fait prouve, au moins, qu’il ne se préoccupait pas de la conduite religieuse de ses domestiques. Ceux-ci jouaient même les plus méchants tours aux docteurs qui étaient en relations avec leur maître et les enfermaient quelquefois dans des cachots.

Le plus jeune amora de cette génération était Nahman ben Jacob, disciple de Samuel (235-324). Il était un des représentants les plus remarquables de ces Judéens de la Babylonie auxquels la large aisance, la sécurité et l’indépendance dont ils jouissaient avaient inspiré un sentiment de présomptueux orgueil. Il épousa Yalta, fille de l’exilarque, qui était veuve, et il adopta le faste et les manières arrogantes de la famille de sa femme. Ayant des eunuques à son service, comme un prince de l’Orient, il les employait parfois à rappeler par la violence ceux qui étaient tentés de l’oublier au respect qu’il se croyait dû. Son beau-père l’avait nommé aux fonctions de juge, et il faisait sentir, à l’occasion, à ses collègues que lui seul avait le droit de rendre la justice. Contrairement à l’usage, il siégeait seul, sans assesseurs, au tribunal. Son caractère était hautain et violent. Un jour, une vieille femme vint se plaindre auprès de lui des esclaves de l’exilarque, qui lui avaient volé des matériaux de construction pour élever une succa (cabane). Nahman l’écouta à peine : « Je descends d’un homme, dit-elle alors malicieusement, qui posséda 318 esclaves (Abraham), et tu ne daignes pas prêter l’oreille à ma réclamation ! » Nahman l’apostropha rudement et décida qu’elle n’avait droit qu’à être dédommagée de la valeur des matériaux qui lui avaient été pris. — Sa femme, Yalta, était encore plus orgueilleuse et plus arrogante que lui, elle avait l’humeur changeante et capricieuse d’une princesse orientale. Elle exigeait que tous les savants juifs qui rendaient visite à Nahman lui présentassent leurs hommages ; l’un d’eux, Ulla, ayant refusé de le faire, elle l’insulta. Comme ce docteur se rendait souvent de la Palestine en Babylonie, et qu’il était sans doute pauvre, elle lui dit : « Les voyageurs sont des bavards, et les gueux, des pouilleux. »

Nahman introduisit dans le droit juif une réforme très utile. Autrefois, lorsqu’une personne déclarait ne pas devoir l’argent qui lui était réclamé, elle ne pouvait être condamnée à affirmer son dire par serment que dans le cas où elle reconnaissait devoir au moins une partie de la somme réclamée ; la contestation portait-elle sur la somme tout entière, l’accusé était dispensé du serment. Les anciens croyaient, en effet, dans leur honnête et loyale simplicité, qu’aucun débiteur n’aurait l’audace de nier totalement ce qu’il devait. L’application de ce principe étant devenue un encouragement au vol, Nahman décida que dans tous les cas, qu’il niât une partie seulement ou la totalité de la somme réclamée, l’accusé serait obligé d’affirmer sa déclaration par serment.

Un autre amora, Zeïra, forma en quelque sorte un trait d’union entre la Judée en décadence et le judaïsme babylonien, qui était alors à son essor ; il personnifia plus que tout autre le contraste si vif qui existait entre les Judéens de la mère patrie et ceux de la colonie babylonienne. Cet amora fréquenta, les écoles de Huna et de Juda ben Yehesquêl. Peu satisfait de la méthode babylonienne, il désirait se rendre en Judée pour y suivre l’enseignement des docteurs de la Galilée. Mais, sachant que Juda blâmait vivement l’émigration en Palestine, il n’osait pas réaliser son vœu. Un jour, cependant, entraîné par sa passion de visiter la Terre Sainte, il quitta la Babylonie presque secrètement. Arrivé sur les bords du Jourdain, il n’eut pas la patience de chercher un pont pour traverser ce fleuve, et il gagna l’autre rive sur une corde. Un chrétien, témoin de cet acte, dit à Zeïra : « Vous, Judéens, vous ne vous êtes pas encore corrigés de cette dangereuse précipitation dont vous avez déjà donné une preuve au pied du mont Sinaï. » — « Puis-je retarder d’un seul instant, lui répondit Zeïra, mon entrée dans la Terre Sainte, où Moïse et Aron eux-mêmes n’ont pas pu pénétrer ! » Dès son arrivée à Tibériade, il essaya de se corriger de l’habitude, chère aux écoles babyloniennes, de raisonner à outrance sur toutes les questions ; d’après la légende, il jeûna pendant quarante jours afin que Dieu l’aidât à oublier totalement la méthode babylonienne. Mais cette méthode avait agi si profondément sur son esprit que, malgré lui et à son insu, il déployait dans les controverses les qualités caractéristiques des écoles de la Babylonie, et ce furent précisément sa finesse et sa subtilité qui lui assurèrent un des premiers rangs parmi les savants de la Judée. On voulut l’élever au grade de docteur : il chercha d’abord, par modestie, à se soustraire à cet honneur, et il ne l’accepta que lorsqu’on lui eut persuadé que les charges honorifiques rachètent les péchés. Malgré sa prédilection pour les écoles de la Palestine, Zéïra blâma vivement les prédicateurs ou aggadistes palestiniens de ce temps, qui avaient pris l’habitude d’appliquer, dans leurs prédications, certains passages de la Bible à la situation du moment et d’en travestir ainsi le sens réel, et il qualifia les principaux représentants de ce système, Levi et Abba bar Kahana, de sorciers. Il ne devint pas moins, à côté de ses collègues Ami, Assi et Abbabu, une des autorités religieuses de la Judée. Il survécut à ces docteurs. À sa mort, un poète composa sur lui l’élégie suivante : « La Babylonie lui a donné le jour, il a acquis la sagesse dans la Terre Sainte, Tibériade gémit et se lamente, elle a perdu son joyau. »