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Histoire des empereurs romains - Livre IV

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Histoire des empereurs romains - Livre IV
Traduction de Léon Halévy

Les restes de Sévère sont transportés à Rome par ses deux fils. — Il est mis au rang des dieux. — Cérémonie de l’apothéose. — Discorde des deux frères. — Complots mutuels. — Vaine intervention de leur mère Julie. — Préférence du peuple pour GÉTA, prince doux et modéré. — Passions violentes d’Antonin. — Projet de partage de l’empire proposé par Antonin, repoussé par sa mère et les amis des deux princes. — ANTONIN (CARACALLA) égorge son frère, l’accuse faussement d’une tentative de meurtre sur sa personne, dit qu’il l’a tué en se défendant, se réfugie au camp des prétoriens, les gagne par ses largesses, est proclamé seul empereur. — Cruautés de ce prince. — Ses vengeances. — Une fille de Marc Aurèle mise à mort. — Citoyens et sénateurs livrés au supplice. — Bourreaux envoyés dans les provinces pour tuer les généraux et gouverneurs signalés comme amis de Géta. — Vestales enterrées vivantes sur de fausses accusations. — Le peuple est massacré pendant les jeux du Cirque, pour s’être moqué d’un conducteur de char, favori de l’empereur. — Expédition d’Antonin sur le Danube, en Macédoine, en Asie. — En Macédoine, il imite Alexandre. — A Pergame, en Asie, il imite Achille, et se fait un Patrocle de Festus, son affranchi. — Afin de pousser jusqu’à bout l’imitation, et d’avoir occasion d’enterrer splendidement le nouveau Patrocle, il l’empoisonne, dit-on. — Il fait massacrer les habitants d’Alexandrie, au milieu d’une fête, pour se venger de quelques épigrammes. — Les Parthes surpris et vaincus, au mépris des traités. — Conspiration de Macrin. — Antonin Caracalla assassiné à Catches, en Mésopotamie. — MACRIN est élu empereur. — Il fait alliance avec Artaban, roi des Parthes, après une bataille sanglante, et marche sur Antioche avec l’armée romaine.


I. Dans le livre précédent, nous avons raconté les dix-huit années du règne de Sévère. Après sa mort, ses jeunes fils partirent en toute hâte pour Rome, accompagnés de leur mère. Pendant la route, la discorde commença de nouveau à se manifester entre eux. Ils logeaient séparément, ne mangeaient jamais ensemble et se défiaient de tous les mets, de tous les breuvages. Chacun d’eux craignait d’être devancé par l’autre et de recevoir un poison des mains de son rival ou de celles d’un agent secret. Cette inquiétude même hâtait leur voyage. Ils espéraient trouver à Rome la sécurité, en se partageant les vastes appartements du palais, plus grand qu’une ville entière, et en vivant suivant leur goût, tout à fait séparés l’un de l’autre.

II. A leur arrivée, le peuple alla à leur rencontre avec des branches de laurier ; le sénat leur présenta ses hommages. Les deux princes, revêtus de la pourpre impériale, ouvraient le cortège ; les consuls les suivaient, portant l’urne où reposaient les restes de Sévère. On accourait pour saluer les nouveaux empereurs, et l’on s’inclinait religieusement devant l’urne funéraire. C’est dans cet appareil pompeux qu’ils la déposèrent au temple où sont placés les tombeaux de Marc-Aurèle et de ses prédécesseurs.

III. Après l’accomplissement des sacrifices et des cérémonies accoutumées, les deux princes se retirèrent dans le palais, qu’ils se partagèrent par moitié, fermant soigneusement les issues secrètes, et n’ayant d’entrées communes que les portes des vestibules et des cours. Ils avaient chacun une garde particulière, et ne se trouvaient ensemble que pendant les courts instants où ils se montraient au peuple. Toutefois, il faut le dire, leur premier soin fut de rendre hommage aux mânes de leur père. Il est d’usage à Rome de diviniser les empereurs qui laissent en mourant des fils pour héritiers de leur puissance. Cette consécration solennelle s’appelle « apothéose. » Dans cette cérémonie, Rome offre un spectacle de fête et de deuil tout à la fois. Le corps du défunt est enseveli avec un magnifique appareil dans le dernier asile, commun à tous les hommes ; mais son image, faite en cire, d’une ressemblance parfaite, est placée dans le vestibule du palais, sur un lit d’ivoire fort élevé et couvert d’étoffes d’or : son visage est incliné, et pâle comme celui d’un malade. Pendant presque tout le jour, on voit siéger à la gauche de ce lit funèbre, les sénateurs vêtus de robes noires, et à la droite, toutes les dames romaines distinguées soit par leur naissance, soit par le rang de leurs époux. On ne voit briller sur elles ni l’éclat de l’or, ni celui des perles ; mais vêtues de simples robes blanches, elles paraissent abattues par la douleur. Pendant les sept jours que dure ce spectacle, les médecins s’approchent du lit de l’empereur, l’examinent comme un homme souffrant, et proclament de moment en moment les progrès de la maladie. Lorsque enfin il est censé avoir rendu l’âme, les principaux chevaliers et l’élite des jeunes sénateurs portent le lit, et, en passant par la voie Sacrée, vont le déposer dans le vieux forum, où les magistrats abdiquent leurs fonctions. On dresse de chaque côté doux espèces d’amphithéâtres, où se groupent des chœurs de jeunes patriciens et de jeunes filles des plus illustres familles de Rome, qui chantent, en l’honneur du défunt, des hymnes et des poésies funèbres sur des airs graves et lugubres. Après ce pieux concert, on transporte le lit hors de la ville dans le Champ de Mars. Au milieu de la place s’élève un vaste édifice carré, formé de longues planches étroitement jointes ; l’intérieur est rempli de matières combustibles ; des étoffes brodées et brillantes d’or, des bas-reliefs d’ivoire et diverses peintures décorent l’extérieur : cette construction est surmontée d’un autre édifice, tout semblable au premier pour la forme et la décoration, mais plus petit et percé de plusieurs portes ouvertes. Au-dessus s’élèvent encore un troisième et un quatrième étage, dont la dimension va toujours en décroissant, de sorte que tout l’édifice se termine en pointe. Il rappelle, pour la structure, ces tours élevées connues sous le nom de phares, et qui, placées à l’entrée des ports, en montrent le chemin aux navires pendant la nuit. On place le lit funéraire au second étage, on le couvre de toute espèce d’aromates ; on y entasse tout ce qu’on peut rassembler de fruits odorants, d’herbes, d’essences parfumées. Dans cette circonstance, il n’est pas de province, pas de ville, ni un seul citoyen distingué qui ne s’empressent d’apporter de pareilles offrandes, comme un dernier tribut de respect. Quand un immense monceau de parfums a été formé, et que le lit du prince en est rempli, on commence une cavalcade autour de ce monument. Toute la classe des chevaliers exécute avec ordre et en mesure des évolutions régulières, et forme un cercle mobile et cadencé ; des chars circulent dans le même ordre ; les conducteurs, couverts de la robe prétexte, représentent par leurs masques tous les généraux, tous les princes qui ont commandé avec gloire les armées ou la république. Après cette cérémonie, le nouvel empereur prend une torche allumée, et la pose sur le monument. L’assemblée imite à l’instant son exemple ; en un moment les parfums et les matières combustibles ont tout embrasé. Aussitôt, du faîte du dernier édifice on voit s’élever avec les flammes, comme des créneaux d’une tour, un aigle qui emporte au ciel, suivant l’opinion commune, l’âme de l’empereur ; dès ce moment l’Olympe compte un Dieu de plus.

IV. Les deux princes, après avoir ainsi rendu hommage à la mémoire de leur père, retournèrent dans leur palais. Aussitôt éclatèrent entre eux la discorde, la haine, les complots. On vit de nouveau chacun d’eux mettre tout en œuvre pour se débarrasser de son frère et occuper le trône sans partage. Ils se disputaient l’attachement de tous les citoyens considérés à Rome par leur rang ou par leur naissance ; chacun de son côté entretenait avec eux des correspondances secrètes et cherchait par la séduction des promesses à les engager dans les intérêts de sa haine. Cependant presque toutes les affections se tournaient vers Géta ; il annonçait de la modération ; il prévenait par la douceur de son abord. Ses goûts étaient nobles ; il aimait à recevoir les hommes distingués par leur mérite ; il se plaisait à la lutte et à tous les exercices généreux. Son caractère doux et aimable l’avait rendu populaire et appelait sur lui la bienveillance et le dévouement du plus grand nombre. Antonin, au contraire, portait partout la rudesse et la dureté de ses mœurs. Il méprisait les goûts de son frère, il affectait d’aimer la vie des camps. Violent dans toutes ses actions, il ne cherchait pas à persuader ; c’était par la terreur et non par la bienveillance qu’il voulait se faire des amis.

V. Leur mère essaya vainement de rapprocher deux frères divisés de sentiments jusque sur les objets les rnoins importants. Enfin, craignant les embûches mutuelles auxquelles le séjour de Rome les exposait, ils prennent la résolution de se partager l’empire. Ils assemblent les amis de leur père, et en présence de Julie, ils demandent que l’empire soit divisé ; qu’Antonin reste maître de l’Europe, tandis que Géta régnera sur le continent opposé, sur l’Asie. La providence elle-même, suivant eux, avait fait ce partage, en jetant la Propontide entre les deux continents : « Antonin, ajoutaient ils, aurait une armée campée près de Byzance ; Géta aurait la sienne à Chalcédoine en Bithynie ; ces deux armées, ainsi opposées l’une à l’autre, défendraient les frontières des deux empires et fermeraient le passage à tout ennemi. Les sénateurs nés en Europe resteraient à Rome. Ceux dont l’origine était asiatique devaient suivre Géta. Ce prince trouvait pour son empire un siège convenable à Antioche ou à Alexandrie, villes dont la grandeur, disait-il, le cédait à peine à celle de Rome. Les peuples du midi de l’Afrique, les Maures, les Numides et toute la patrie occidentale de la Libye devaient échoir à Antonin ; le reste de l’Afrique jusqu’à l’Orient appartiendrait à Géta. »

VI. Tandis qu’ils réglaient ainsi le partage, et que, les yeux attachés à la terre, les assistants gardaient un morne silence ; tout à coup Julie s’écrie : «  Ô mes enfants, vous avez trouvé le moyen de diviser la terre et la mer ; les flots de la Propontide séparent, dites-vous, les deux continents ; mais votre mère, comment vous la partagerez-vous ? Malheureuse, comment puis-je me diviser entre vous, et vous distribuer à tous deux une portion de moi-même ? Commencez donc par me frapper ; que chacun de vous ensevelisse une moitié de mon corps dans sa moitié d’empire ; c’est ainsi que vous pourrez faire de votre mère le même partage que de la terre et des ondes. » En prononçant ces mots mêlés de sanglots et de larmes, elle serrait ses deux fils dans ses bras, les réunissait sur son cœur et s’efforçait de les réconcilier. A ce spectacle, l’assemblée, vivement émue, se sépare en rejetant le projet des empereurs, qui se retirent dans leur palais.

VII. Cependant la haine et la discorde faisaient de nouveaux progrès dans leurs cœurs. Fallait-il nommer un général, un magistrat, chacun d’eux voulait élever ses créatures. Rendiant-ils la justice, ils étaient divisés d’opinion, au grand détriment des citoyens, car ils avaient plus à cœur de se contredire que d’être justes. Dans les jeux même ils se rangeaient toujours sous deux bannières. Ils ne cessaient de se dresser des piéges de toute espèce. Ils tentaient mutuellement la fidélité de leurs cuisiniers et de leurs échansons. Mais leur défiance toujours en haleine et leur prévoyance soupçonneuse leur rendaient difficile à tous deux le succès de leur perfidie. Enfin, impatient de régner seul et dominé par sa violente ambition, Antonin se détermina à porter un coup décisif, funeste à son rival ou à lui-même, et à ne plus employer d’autre arme que le fer, d’autre moyen que le meurtre.

VIII. Il avait vu ses manœuvres secrètes échouer ; il voulut recourir, dans l’aveuglement de son ambition, à un acte de désespoir. Il envahit soudainement la chambre de son frère, qui ne s’attendait à rien de semblable ; il frappe Géta d’un coup mortel ; l’infortuné tombe et inonde de sang le sein de sa mère. Antonin, après avoir commis le crime, s’échappe aussitôt et parcourt le palais, s’écriant qu’il vient d’être préservé du plus grand péril, et qu’il n’a sauvé sa vie qu’avec peine. En même temps il ordonne à ses gardes de l’entraîner avec eux dans le camp, seule retraite, disait-il, qui pût garantir ses jours et le défendre ; car s’il restait au palais il était perdu. Les soldats ajoutent foi à sa frayeur, et, ignorant ce qui venait de se passer dans l’intérieur du palais, se précipitent sur ses pas et l’accompagnent. Le peuple, cependant, s’agite, étonné de voir l’empereur s’élancer en fuyard à travers la ville. Arrivé au camp, il se jette dans le temple où sont renfermés les enseignes et les images sacrées de l’armée. Il se prosterne, et fait aux dieux qui l’ont sauvé un sacrifice d’actions de grâces. Au bruit de cet événement, les soldats qui se baignaient ou se reposaient accourent dans le camp pleins d’effroi. Alors Antonin s’avance au milieu d’eux, et, sans avouer encore la vérité, il s’écrie « qu’il vient d’échapper aux embûches meurtrières de son ennemi, de l’ennemi de l’État (c’est.ainsi qu’il désignait son frère) ; après avoir lutté longtemps, il a triomphé de son adversaire ; le danger a été égal pour tous deux, mais enfin la fortune a laissé à Rome un empereur. » Antonin voulait, à la faveur de ce langage équivoque, faire deviner la vérité sans la dire.

IX. En l’honneur de sa conservation et de son avènement au trône, il promet à chaque soldat deux mille cinq cents drachmes attiques et le double de la ration de blé ordinaire. Il ajoute même qu’ils peuvent aller chercher leur récompense dans les temples et dans les trésors publics, dissipant ainsi en un seul jour toutes les richesses que l’avarice tyrannique de Sévère avait amassées pendant dix-huit années de rapines. Les soldats, à qui ces largesses apprennent un crime dont on veut leur acheter le pardon, ne répondent aux citoyens qui parcourent la ville et publient le meurtre du prince, qu’en proclamant son assassin seul empereur et Géta ennemi de l’empire. Antonin passa la nuit dans le temple du camp. Le lendemain, plein de confiance dans la fidélité des troupes, que son or a gagnées, il marche au sénat accompagné de tous ses soldats, armés comme pour une expédition, et non comme pour un simple cortége. Après avoir fait un sacrifice, il entre au sénat, monte sur le siége impérial et prononce le discours suivant :

X. « L’homme accusé d’avoir tué un de ses proches devient sur-le-champ un objet d’exécration : je ne l’ignore pas. Au seul nom de parricide, mille voix s’élèvent contre le meurtrier. La pitié s’attache au vaincu, et l’envie à celui qui triomphe ; le premier est toujours innocent, le second toujours coupable. Mais qu’un homme éclairé et impartial réfléchisse sur le funeste événement dont gémit l’empire ; qu’il en recherche les causes et l’origine, et il pensera sans doute que la justice non moins que la nécessité font à l’homme un devoir de prévenir un crime plutôt que d’en être la victime innocente ; car on succombe alors doublement malheureux, puisqu’on laisse après soi la mémoire d’un lâche, tandis que le vainqueur peut s’enorgueillir à la fois de son bonheur et de son courage. Les tortures des complices de Géta vous révéleront, sénateurs, les empoisonnements, les piéges sans nombre auxquels a échappé ma vie. J’ai fait conduire ici tous les ministres de ses perfidies, pour que vous puissiez connaître la vérité tout entière. Quelques-uns ont déjà été interrogés, et vous entendrez leurs aveux. J’étais avec ma mère, quand il vint à moi, accompagné d’assassins armés. Le ciel permit que je pénétrasse ses intentions, et je me vengeai d’un ennemi, car ce n’était plus un frère : il en avait abjuré tous les sentiments. Non seulement la justice, mais tous les exemples autorisent la punition d’un agresseur. Le fondateur de cette ville, Romulus, ne souffrit pas de son frère une simple raillerie. Je ne rappellerai point le sort de Germanicus, frère de Néron, ni celui de Titus, frère de Domitien. Mais Marc-Aurèle, ce prince qui tenait tant à son renom de philosophie et d’humanité, ne put supporter un outrage de Lucius Vérus son gendre, et il le fit assassiner. Pour moi, c’est après avoir couru les hasards de vingt empoisonnements, c’est à la vue d’un poignard prêt à me frapper, que je me suis vengé d’un ennemi. Car, je le répète, il ne mérite pas un autre nom. Votre devoir, sénateurs, est de rendre d’abord grâce aux dieux qui vous ont du moins conservé un de vos princes, et de bannir ensuite toute division, toute discorde, pour réunir sur un seul empereur vos affections et vos légitimes espérances. Jupiter, qui seul possède l’empire parmi les dieux, n’a aussi voulu donner à la terre qu’un seul maître. »

XI. Après ce discours, qu’il prononça d’une voix forte, avec l’accent de la colère, et en jetant des regards menaçants sur les amis de Géta, il rentra dans son palais, leur laissant l’effroi dans l’âme et la pâleur sur le front. Aussitôt commença le carnage des amis de Géta et de toutes les personnes attachées à son service ; aucun âge, pas même l’enfance, ne fut épargné. Les cadavres étaient jetés sur des chariots au milieu d’outrages de toute espèce, et transportés hors de la ville : Là on les brûlait pêle-mêle, par monceaux, ou on les laissait ignominieusement exposés ; aucun de ceux qui avaient eu le moindre rapport avec Géta ne survécut au massacre. Athlètes, conducteurs de chars, musiciens, danseurs, en un mot, tous ceux qui avaient servi à ses plaisirs, charmé ses oreilles, flatté ses yeux, furent indistinctement égorgés. Tous les sénateurs distingués par leurs richesses ou par leur naissance, sur le plus léger prétexte, ou même sans aucun motif apparent, et sur la foi des délations les plus hasardées, périssaient comme partisans de Géta. L’empereur n’épargna pas même la sœur de Commode, déjà vieille, et que tous les empereurs avaient entourée des hommages dus à la fille de Marc-Aurèle. Il l’accusait d’avoir pleuré la mort de Géta chez Julie, leur mère. Il fit également périr la fille de Plautien, son ancienne épouse, reléguée en Sicile ; son cousin, qui portait le nom de Sévère, le fils de Pertinax, celui de Lucilla, sœur de Commode, et enfin toutes les personnes du sang royal, et tous les sénateurs issus de familles patriciennes. Il envoya des bourreaux dans les provinces tuer tous les généraux et les gouverneurs dénoncés comme amis de Géta. Des nuits entières se passèrent en massacres de toute espèce. L’empereur fit enterrer vivantes des vestales qu’il accusa faussement d’avoir enfreint leur vœu de virginité ; enfin il donna l’exemple d’un crime inouï : il assistait aux jeux du cirque ; le peuple osa faire quelques plaisanteries sur un conducteur de char qu’il protégeait. Aussitôt, pensant que cette insulte s’adresse à lui, il ordonne à ses soldats de se précipiter sur le peuple, d’arrêter et de massacrer ceux qui avaient outragé son cher favori. Les soldats, ainsi autorisés à toute espèce de violence et de rapines, ne pouvant d’ailleurs dans une pareille foule reconnaître les coupables, qui n’avaient garde de s’avouer, n’épargnèrent personne, entraînèrent, égorgèrent tout ce qui tomba sous leurs mains, et laissèrent à peine la vie à ceux qui se dépouillèrent de tout pour la racheter.

XII. Après tant de cruautés, Antonin, tourmenté par ses remords, et dégoûté du séjour de Rome, résolut de quitter la capitale, sous prétexte de rétablir l’ordre dans les armées et d’inspecter les provinces. Il quitte l’Italie, et arrive sur les bords du Danube. Là, dans ces provinces du nord qu’il voulait, disait-il, organiser, il ne s’occupe qu’à conduire des chars, qu’a combattre et tuer des animaux de toute espèce ; il ne rendait que rarement la justice, et, doué apparemment d’une intelligence toute particulière, il prononçait alors sur-le-champ et sans écouter. Il se rendit populaire chez les Germains de ces contrées, et gagna à tel point leur affection qu’il reçut d’eux un corps de troupes auxiliaires, et choisit pour sa garde les plus beaux et les plus vigoureux de leurs soldats. Souvent, dépouillant la chlamyde romaine, il prenait le costume germain, et se montrait avec leur cotte d’armes, bigarrée d’argent. Il portait une chevelure blonde, taillée à la mode des barbares. Charmés de ces manières, ceux-ci lui témoignèrent un amour sans bornes ; les troupes romaines ne lui étaient pas moins dévouées, parce qu’il partageait toutes leurs fatigues, comme un simple soldat, et surtout parce qu’il les comblait de libéralités. Fallait-il creuser un fossé, jeter un pont, construire une chaussée, faire quelque ouvrage pénible, Caracalla était le premier à donner l’exemple ; il se faisait servir les mets les plus communs, mangeant et buvant dans des vases de bois ; il partageait le pain grossier des soldats ; souvent il broyait entre ses mains sa portion de blé, et la roulait en gâteau ; il la mettait au feu, et la mangeait ainsi. Il s’abstenait de toute somptuosité ; il choisissait de préférence les objets les plus communs et à la portée de la bourse du plus pauvre de ses soldats. L’appelaient-ils leur camarade, au lieu de lui donner le nom d’empereur, il en témoignait la joie la plus vive ; il faisait à pied avec eux la plus grande partie du chemin, et montait rarement en litière ou à cheval ; il portait lui-même ses armes ; souvent on le voyait, saisissant de longues enseignes chargées d’ornements d’or, et dont le poids faisait plier les plus robustes soldats, les porter sur ses épaules. Cette conduite plaisait à l’armée, qui l’aimait comme un bon soldat, et qui admirait sa vigueur. Il y avait en effet quelque chose de prodigieux à voir un homme d’une si petite taille s’exercer à de si pénibles travaux.

Xlll. Après avoir réorganisé l’armée du Danube, il passa en Thrace, pays voisin de la Macédoine. Dès lors, ce fut un autre Alexandre. Il voulut rajeunir pour ainsi dire, par mille hommages nouveaux, la mémoire de ce conquérant ; il fit placer son image et sa statue dans toutes les villes. Rome, le capitole, les temples des dieux, furent peuplés des statues du héros dont il adoptait la gloire. On vit même de ridicules images qui représentaient sur un seul corps et sur une seule tête les deux figures d’Alexandre et d’Antonin. Il paraissait lui-même en public avec le costume des rois macédoniens, leur large toque et leurs sandales. Il forma un corps de jeunes gens d’élite qu’il nomma la phalange macédonienne, et il donna aux chefs les noms des généraux d’Alexandre. Il fit venir aussi une troupe de jeunes Spartiates, qu’il appela la centurie lacédémonienne, ou la Pitanate.

XIV. Après ces innovations militaires, et lorsqu’il eut réformé autant que possible le gouvernement ales villes, il alla à Pergame en Asie, voulant implorer le secours d’Esculape. Arrivé au temple du Dieu, il s’y endormit à plusieurs reprises, dans l’attente d’une vision, et se dirigea ensuite vers Troie pour en examiner les ruines et visiter le tombeau d’Achille. Il déposa sur ce monument des fleurs, de magnifiques couronnes, et il prit dès lors Achille pour modèle. Il lui fallait un Patrocle, il s’en fit un de Festus, son affranchi favori et son secrétaire, qui mourut pendant son séjour à Troie. Selon les uns, l’empereur l’empoisonna, afin de pouvoir l’ensevelir comme Patrocle ; suivant d’autres, il mourut de maladie. Aussitôt le prince ordonne les funérailles. On dresse une immense bûcher au milieu duquel on place le corps ; l’empereur, après un sacrifice d’animaux de toute espèce, met le feu au bûcher, et, tenant un flacon à la main, il fait des libations et il invoque les vents. Par malheur il était chauve, et quand il chercha des cheveux pour les jeter dans les flammes, il fut la risée des spectateurs. Toutefois, il coupa tous ceux qu’il put rassembler. Il vouait aussi une admiration particulière à Sylla et même au Carthaginois Annibal ; il éleva des statues et des monuments en leur honneur.

XV. Il quitte ensuite Ilion, parcourt l’Asie, la Bithynie, change, en passant, l’administration de ces contrées, et arrive à Antioche. Il y reçoit le plus brillant accueil, y fait un assez long séjour, et se dirige vers Alexandrie, pour contenter son désir ardent de voir une ville élevée à la mémoire d’Alexandre, et pour consulter le dieu du pays, objet d’une vénération particulière. Il se montre alors passionnément occupé du culte de ce dieu et de la mémoire de son héros. Il donne ordre de préparer des hécatombes et toutes les purifications nécessaires à une cérémonie funèbre. Instruit de ces pieuses intentions, le peuple d’Alexandrie, naturellement léger, et accessible à toutes les impressions, court, dans le délire de sa joie, implorer la faveur et la bienveillance de l’empereur, et donne à son entrée une solennité dont aucun prince n’avait encore obtenu les honneurs. Une foule d’instruments formait les plus harmonieux concerts ; les chemins exhalaient les parfums de mille aromates ; sur toute la route l’éclat des flambeaux se mêlait à celui des fleurs. Arrivé dans la ville avec son armée, il va droit au temple, immole un grand nombre de victimes, brûle de l’encens sur les autels, et après cette cérémonie, va visiter le monument élevé à la mémoire d’Alexandre. Là, il détache son manteau de pourpre, ses anneaux étincelants de pierreries, son baudrier, enfin ses plus riches ornements, et les dépose sur le tombeau. Enivré du spectacle de sa piété, le peuple se livrait jour et nuit à de continuelles réjouissances, ignorant ce que lui préparait la pensée secrète de l’empereur. XVI. Toutes ces démonstrations religieuses étaient autant de moyens que sa perfidie employait pour égorger plus à son aise la population d’Alexandrie. Voici quelle était la cause de son ressentiment : il avait appris à Rome, du vivant de son frère, et même après la mort de Géta, qu’on tenait sur lui dans cette ville des propos injurieux. Les habitants d’Alexandrie sont en effet naturellement moqueurs ; ils ont l’art de saisir les ridicules, de manier le sarcasme et l’épigramme, et ils n’épargnent, dans leur humeur satirique, ni la vertu ni la puissance. Ces railleries, qui ne sont, à leurs yeux, qu’un badinage, n’en sont pas moins une insulte pour ceux à qui elles s’adressent : les plaisanteries qui portent sur des vérités blessent surtout profondément. L’esprit caustique des habitants d’Alexandrie s’était exercé sur Antonin, et au lieu de garder sur l’assassinat de Géta le silence de la circonspection, ils appelaient la mère des deux empereurs une Jocaste, et riaient de voir un pygmée comme Caracalla jouer les grands héros Achille et Alexandre. Ces plaisanteries, qu’ils croyaient sans importance, allumèrent contre eux l’humeur irascible et sanguinaire d’Antonin, qui, dès lors, médita leur perte.

XVII. Après avoir pris part aux réjouissances et aux fêtes publiques, remarquant l’affluence que ces solennités attiraient de toutes parts dans la ville, il saisit cette occasion pour ordonner par un édit à toute la jeunesse de se réunir dans une plaine, voulant, disait-il, ajouter à ses deux phalanges une cohorte en l’honneur d’Alexandre : tous ces jeunes gens devaient se ranger sur une seule ligne, afin que le prince pût examiner leur âge, leur taille, et juger de leur aptitude au service militaire. Abusés par ces promesses, dont la sincérité semblait garantie par les honneurs dont le prince comblait alors leur ville, ils se réunissent tous au rendez-vous, accompagnés de leurs parents, de leurs frères qui les félicitent. Cependant l’empereur parcourt les rangs, s’approche de chacun des jeunes gens en particulier, distribue à tous des éloges, jusqu’à ce que son armée les ait insensiblement, et à leur insu, investis de toutes parts. Lorsqu’il les vit renfermés dans ce cercle immense de soldats et pris comme dans un vaste filet, il congédia l’assemblée et se retira lui-même avec sa suite. Aussitôt le signal est donné ; ses soldats fondent de tous côtés sur la multitude, massacrant au hasard les jeunes gens surpris, désarmés, et la foule des spectateurs. Tandis que les uns étaient occupés au carnage, les autres creusaient de grandes fosses, et les remplissaient de corps qu’ils précipitaient pêle-mêle. La terre dont ils les recouvraient forma bientôt un tertre immense ; on jetait dans ces fosses des malheureux qui respiraient encore ; il y en eut même qu’on ensevelit sans blessure. Des soldats en assez grand nombre périrent victimes de leur barbarie : car les blessés qu’un reste de vie et de force soutenait encore, s’attachant à ceux qui les précipitaient dans ces vastes tombeaux, les y entraînaient avec eux. Le carnage fut tel que les ruisseaux de sang qui coulaient à travers la plaine rougirent l’immense embouchure du Nil et le quai dont est bordée la ville. Après cet acte de férocité, Antonin quitta Alexandrie et retourna à Antioche.

XVIII. Peu de temps après, il imagina de se faire donner le surnom de Parthique : il désirait vivement pouvoir écrire à Rome qu’il avait dompté les barbares de l’Orient. Il était en pleine paix avec les Parthes ; il eut recours à son arme ordinaire, la perfidie. Il écrivit à Artaban, leur roi, et lui adressa une députation chargée de présents aussi précieux pour la richesse de la matière, que pour la perfection du travail. Il lui demandait dans sa lettre la main de sa fille : « Empereur, fils d’empereur, il devait à sa gloire de ne point devenir le gendre de quelque obscur citoyen, mais de s’unir à la fille d’un roi puissant. Grâce à cette alliance, il n’y aurait plus d’Euphrate ; les deux plus grands empires du monde, l’empire romain et celui des Parthes, réunis par un lien commun, formeraient une puissance invincible, et les autres nations barbares, encore indépendantes, se soumettraient facilement, si on leur laissait leurs mœurs et leurs lois. Les Romains avaient une infanterie habituée à combattre de près, et sans égale pour le maniement de la lance ; les Parthes, une cavalerie nombreuse, composée d’excellents archers. Forts de tous ces avantages, et possédant ainsi tous les éléments de la victoire, ils subjugueraient sans peine sous un seul sceptre l’univers entier. » Il ajoutait que les productions des Parthes, leurs parfums, leurs précieuses étoffes, les métaux des Romains, et tous les chefs-d’œuvre de leur industrie, ne seraient plus des raretés d’un trafic clandestin, mais que ces richesses, répandues sur une même terre, dans un même empire, viendraient en liberté s’offrir aux besoins des deux nations.

XIX. Artaban rejeta d’abord ces propositions : « Une femme étrangère, disait-il, ne pouvait convenir à un Romain. Quelle harmonie règnerait entre deux époux différents de langage, de mœurs, d’habitudes ? Il y avait d’ailleurs à Rome vingt familles patriciennes où l’empereur pouvait se choisir un beau-père, comme Artaban un gendre parmi les Arsacides. Pourquoi alors se mésallier ? » Telle fut la première réponse du Parthe : les offres de Caracalla étaient donc repoussées.

XX. Cependant ses instances, des présents, des serments d’amitié, les protestations de son vif désir d’un tel mariage, triomphèrent de la sage défiance du roi barbare. Il lui promet sa fille, il l’appelle déjà son gendre. A la nouvelle de cette alliance, les Parthes se préparent avec empressement à recevoir l’empereur, et embrassent avec joie l’espérance d’une paix éternelle. Cependant, après avoir passé le Tigre et l’Euphrate sans aucun obstacle, Antonin traverse le pays des Parthes, comme il eût traversé ses propres États. A son passage on couvrait les autels du sang des victimes et de fleurs ; on lui offrait de toutes parts les parfums les plus précieux. Il recevait tous ces hommages avec une feinte reconnaissance. Lorsque après un long trajet, il approcha enfin de la capitale, le roi vint à sa rencontre dans une plaine hors de la ville, pour recevoir l’époux futur de sa fille. Il était accompagné d’une multitude de Parthes qui, couronnés de fleurs du pays, revêtus d’habits brillants d’or et de l’éclat de mille couleurs, se livraient à la joie la plus vive, et dansaient au son de la flûte et des cymbales. Les Parthes aiment avec passion la danse et la musique, quand le vin a échauffé leur esprit. Lorsque les barbares eurent inondé la plaine, ils abandonnèrent leurs chevaux, déposèrent leurs arcs et leurs javelots, firent des libations, et se livrèrent aux plaisirs de l’ivresse. Réunis par groupes dans l’imprudente sécurité d’un joyeux désordre, ils se pressent pour voir le nouvel époux : aussitôt Antonin donne le signal et toute son armée se précipite sur cette foule d’hommes désarmés. Épouvantés de cette attaque imprévue, ils reçoivent, en fuyant, les coups du fer ennemi ; le roi lui-même, enlevé par ses gardes et jeté sur un cheval, s’échappe à peine avec une faible escorte. Les Parthes privés de leurs chevaux, sans lesquels ils ne peuvent combattre et qui paissaient dans la plaine, tombaient par milliers ; la longueur de leur robe flottante les embarrassait dans leur fuite et entravait l’agilité de leur course. Ils n’avaient avec eux ni leurs flèches ni leurs arcs. Devaient-ils garder ces armes pour une fête ? Après avoir fait un affreux massacre, Antonin s’éloigna, emportant, sans trouver de résistance, un riche butin et un grand nombre de prisonniers ; il permit à ses soldats d’incendier sur leur passage les bourgs et les villes, les laissant maîtres de tout enlever et de tout piller.

XXI. Après avoir ainsi surpris et égorgé un peuple sans défense, il pénètre bientôt jusqu’au fond du royaume des Parthes ; et quand ses soldats sont las de meurtres et de rapines, il retourne en Mésopotamie, et écrit au sénat et au peuple romain qu’il a soumis l’Orient et réduit sous son obéissance tous les rois de ces vastes contrées. Le sénat, quoique instruit de tout (car les actions des princes ne peuvent rester cachées), lui décerne cependant, par crainte et par flatterie, les honneurs du triomphe. Antonin se reposa quelque temps en Mésopotamie de la gloire de son expédition, uniquement occupé à conduire des chars et à tuer des bêtes féroces.

XXII. Il avait dans son armée deux généraux dont l’un, déjà vieux, passait pour un chef expérimenté, mais était, pour le reste, dépourvu de toutes lumières et de toutes connaissances des affaires. Audence était son nom. L’autre, nommé Macrin, était versé dans l’étude du barreau, et savant jurisconsulte ; il était l’objet des insultantes railleries du prince, qui se moquait publiquement de ses habitudes peu militaires et de ses goûts efféminés. Il savait que Macrin avait une table délicatement servie, et que sa sensualité dédaignait les aliments et les boissons des soldats, tandis que lui-même se faisait gloire de les partager ; il était toujours vêtu d’une chlamyde ou de quelque robe élégante ; aussi l’empereur se répandait-il en outrageants sarcasmes sur sa mollesse, sur sa coquetterie féminine, et il ne cessait de le menacer du dernier supplice.

XXIII. Macrin, indigné, ne supportait qu’avec peine de tels outrages. Antonin ne devait point vivre éternellement ; un caprice du hasard hâta sa mort. Il était naturellement curieux, et cherchait à découvrir, non seulement les secrets des hommes, mais encore ceux des dieux et des génies. Sa défiance, qui lui faisait voir partout des conspirations, augmentait sa curiosité ; il s’attachait à l’étude des augures, et rassemblait de tous côtés des devins, des astrologues, des aruspices ; aucun de ces imposteurs n’échappait aux recherches de sa crédulité. Cependant, soupçonnant qu’il entrait un peu do flatterie dans l’avenir que ces fourbes lui promettaient, il écrivit à un certain Maternianus, son agent à Rome, le plus fidèle de ses amis et le seul dépositaire de tous ses secrets, de rassembler les plus habiles devins, et d’employer le secours des évocations peur lui révéler la durée de sa vie et les complots qui menaçaient son pouvoir. Autorisé par les instructions de son maître, Maternianus lui répondit, soit d’après les inspirations mystérieuses des devins, soit d’après les inspirations personnelles de sa haine contre Macrin, que ce général conspirait contre son autorité et qu’il fallait le prévenir : il remet suivant l’usage cette lettre et plusieurs autres dépêches à des courriers qui en ignorent le contenu. Ces messagers arrivent, avec leur rapidité ordinaire, auprès d’Antonin. Celui-ci était prêt à conduire un char, et déjà il y était monté, lorsqu’on lui remet le message. Parmi ces lettres il s’en trouvait quelques-unes adressées à Macrin. Tout occupé de sa course, et impatient de partir, l’empereur ordonne à Macrin d’examiner les dépêches, de les lui communiquer si elles contenaient quelque nouvelle importante, sinon, d’y répondre lui-même, suivant l’usage, en sa qualité de préfet militaire. L’empereur, en effet, se reposait souvent sur lui des soins de sa correspondance. Après avoir donné ses ordres, il court se livrer à son exercice favori. Resté seul, Macrin ouvre toutes les lettres, et, arrivant à celle qui le désignait au supplice, il voit avec effroi le danger qui le menace. Prévoyant bien que l’humeur emportée de son maître saisirait le prétexte de cette délation avec une sanguinaire avidité, il soustrait la lettre, et présente à l’empereur, suivant la coutume, un rapport sur les autres dépêches. Toutefois, craignant que Maternianus n’écrivit une seconde fois au prince, il résolut de prévenir hardiment le coup, au lieu de rester dans une périlleuse inaction. Voici le plan que conçut son audace : Il y avait parmi les gardes d’Antonin un centurion nommé Martial, qui accompagnait toujours le prince, et dont celui-ci, peu de jours auparavant, avait fait périr le frère, sur la foi d’une simple dénonciation. Il traitait Martial lui-même outrageusement, l’appelant lâche, efféminé, et digne ami de Macrin. Ce dernier n’ignorait pas le double ressentiment que la mort d’un frère et des insultes personnelles avaient allumé dans le cœur de Martial : il le fait venir, et, comptant sur son zèle depuis longtemps à l’épreuve, et surtout sur le souvenir de nombreux bienfaits, il lui propose de saisir la première occasion pour assassiner Antonin. Martial, séduit parles promesses de Macrin, entraîné par son proprio ressentiment contre l’empereur, et par le désir aveugle de venger son malheureux frère, s’engage sans délibérer à saisir la première circonstance pour tout oser.

XXIV. Peu de temps après cette entrevue, Antonin qui se trouvait à Carrhes, ville de Mésopotamie, eut envie d’aller visiter le temple de la Lune, divinité que les habitants honorent du culte le plus respectueux. Ce temple était assez éloigné de la ville pour que le trajet fût presque un voyage ; aussi Antonin, pour en épargner la fatigue à toute son armée, ne prit-il pour escorte qu’un petit nombre de cavaliers, se proposant d’ailleurs de revenir après avoir sacrifié à la déesse. Au milieu du chemin, se sentant pressé d’un besoin, il quitte sa suite, et, accompagné d’un seul de ses gens, il veut le satisfaire. Alors Martial, qui épiait sans cesse l’instant favorable, voyant l’escorte rangée à l’écart loin de l’empereur, par respect pour la bienséance, et l’empereur seul, court vers lui comme s’il en eût été appelé du geste ou de la voix, et au moment où le prince avait le dos tourné et détachait ses vêtements, il le frappe à la gorge d’un poignard qu’il tenait caché dans ses mains. La blessure était mortelle, et Antonin tomba mort à l’instant sans pouvoir se défendre.

XXV. Après ce coup, Martial monte à cheval et s’enfuit ; mais déjà les cavaliers germains, objets de la prédilection d’Antonin, attachés à sa garde, et qui, se trouvant les plus avancés, sont les premiers témoins de l’événement, poursuivent Martial et le percent de leurs javelots. Au bruit de cet événement, toute l’armée accourt, et Macrin, des premiers, se jette sur le corps du prince, affectant par ses gémissements et ses larmes la douleur la plus profonde. La mort d’Antonin affligea vivement l’armée, qui regrettait en lui un ami, un compagnon d’armes, plutôt qu’un empereur. Aucun soupçon ne s’élevait encore contre Macrin : on pensait que Martial avait satisfait sa haine personnelle, et, pénétrés de cette idée, tous les soldats rentrèrent au camp.

XXVI. Cependant Macrin, après avoir livré aux flammes le corps d’Antonin, envoya ses cendres renfermées dans une urne, à sa mère Julie, alors à Antioche, afin qu’elle pût lui rendre les honneurs de la sépulture. Cette princesse à qui deux assassinats avaient ravi ses deux fils, cédant à son désespoir, ou obéissant à quelque ordre secret, se donna la mort. Telle fut la fin d’Antonin et de sa mère ; telle avait été leur vie. : Antonin n’avait régné seul que six années.

XXVII. Après sa mort, l’armée, incertaine et irrésolue, resta deux jours sans empereur, délibérant sur le choix d’un nouveau chef. Cependant on apprend qu’Artaban, à la tête d’une armée nombreuse, vient demander compte aux Romains de leur perfidie, et venger les mânes de ses sujets lâchement égorgés au milieu d’une alliance et de la paix. Les soldats se hâtent alors d’élire Audence, qu’ils estimaient à la fois comme soldat et comme général. Mais il s’excusa sur sa vieillesse, et refusa l’empire ; leur choix tomba sur Macrin, à l’instigation des tribuns, que l’on soupçonna, comme nous le verrons dans la suite, d’avoir été complices du meurtre d’Antonin, et d’avoir participé à la conspiration. Macrin reçut donc la couronne, mais il en fut moins redevable à la confiance et à l’amour des soldats, qu’à la nécessité et à l’empire des circonstances.

XXVIII. A peine cette élection est-elle faite, qu’Artaban arriva, traînant à sa suite une armée immense : il avait une nombreuse cavalerie, une multitude d’archers, et des soldats couverts de cuirasses, montés sur des chameaux, qui combattaient avec d’énormes lances. A cette nouvelle, Macrin rassemble son armée et s’exprime en ces termes :

XXIX. « La douleur universelle qu’excite parmi vous la mort d’un prince, ou plutôt d’un compagnon d’armes, n’a rien qui m’étonne. Mais la sagesse fait un devoir de ne pas se montrer trop sensible aux coups de la fortune et aux événements qui affligent l’humanité. La mémoire d’Antonin vivra dans nos cœurs, elle s’étendra jusqu’à la postérité. Tant d’actions glorieuses, son amour, son zèle pour vous, et cotte persévérance à partager tous vos travaux, sont des titres bien suffisants à l’admiration de nos neveux. Mais après avoir payé à ses restes, à sa mémoire, un juste tribut de respects et d’honneurs, il est temps de songer à nos propres dangers. Artaban est devant vous ; il est environné de toutes les forces de l’Orient, et prêt à combattre pour une juste cause. Car, il le faut avouer, nous l’avons provoqué en violant les traités, en lui apportant la guerre au sein même de la paix. L’espoir de l’empire romain tout entier repose donc sur votre valeur, sur votre dévouement ; ce n’est pas pour les bornes de l’empire ou les limites d’un fleuve, que nous combattons ; nous combattons pour notre existence même, contre un roi puissant qui vient venger ses enfants, toute sa famille, victimes innocentes, selon lui, de la cruauté parjure des Romains. Saisissons donc nos armes ; observons dans toute sa rigueur l’antique discipline romaine. N’en doutez pas ; cette multitude désordonnée, cette masse tumultueuse de barbares s’embarrassera elle-même dans la mêlée, tandis que l’ordre de vos bataillons, l’ensemble de vos mouvements, votre expérience dans la guerre seront le gage de votre salut et de la défaite de vos ennemis. Marchez donc au combat avec cette assurance qui sied à des Romains, et qui ne vous a jamais abandonnés ; vous verrez bientôt les Parthes fuir devant vous ; vous vous couvrirez d’une gloire immortelle, et vous persuaderez ainsi à Rome et à l’univers entier que vous ne devez votre premier triomphe ni à la perfidie, ni à la violation des traités, mais à la seule force de vos armes. »

XXX. Les soldats, convaincus par ce discours de la nécessité d’unir leurs efforts, se mettent sous les armes et se rangent en bataille. Au lever du soleil apparaît à leurs yeux Artaban suivi de son innombrable armée. Les barbares saluent le soleil de leurs hommages accoutumés, et aussitôt ils se précipitent sur les Romains en poussant de grands cris, et lancent en courant leurs javelots. Les Romains dans un ordre parfait, soutenus à leurs deux ailes par la cavalerie maure, tenant habilement leurs rangs, où de distance en distance sont semés des fantassins armés à la légère, résistent courageusement et soutiennent, sans s’ébranler, le choc des barbares ; ceux-ci cependant font pleuvoir sur les Romains, du haut de leurs coursiers et de leurs chameaux, une grêle meurtrière de traits et d’énormes javelots. Mais lorsqu’on en venait à combattre l’épée à la main, les Romains obtenaient facilement l’avantage. Quand ils se sentaient pressés trop vivement par la cavalerie et les nombreux chameaux de l’ennemi, ils feignaient de fuir et jetaient derrière eux sur le chemin des chausse-trapes, et autres instruments de fer pointus qui, enfoncés dans la terre, et inaperçus des cavaliers, étaient funestes aux chevaux et surtout aux chameaux, dont la corne est plus tendre. Foulant cette route hérissée de pointes, ils s’abattaient et renversaient leurs cavaliers. On sait que les barbares de ces contrées, tant qu’ils sont montés sur leurs chevaux ou sur leurs chameaux, se battent avec vigueur ; mais quand ils descendent ou sont renversés de leur monture, incapables de combattre de pied ferme, ils offrent à leurs adversaires une proie facile. Leurs robes traînantes embarrassent tellement leurs jambes, qu’ils ne peuvent ni fuir ni poursuivre l’ennemi. Cependant on combattit deux jours depuis le matin jusqu’au soir. La nuit séparait les deux partis, qui se retiraient dans leurs camps, s’attribuant tous deux les honneurs de la journée. Le troisième jour, la lutte s’engagea dans une plaine ; les barbares, comptant sur la supériorité de leur nombre, essayèrent d’envelopper les Romains et de les enfermer comme dans un filet ; ceux-ci répondirent à cette manœuvre en diminuant l’épaisseur de leur phalange et en élargissant leur front, à mesure que l’ennemi étendait son cercle. Le carnage fut affreux ; toute la plaine fut couverte de morts. On voyait s’élever de tous côtés des monceaux de cadavres, et une prodigieuse quantité de chameaux périt dans la mêlée. Les deux armées, gênées dans leurs mouvements par cette multitude de corps morts, et pouvant à peine se voir à travers ces barrières sanglantes qui séparaient les combattants, furent obligées de suspendre la bataille et de se retirer dans leurs camps. Cependant Macrin vint à comprendre que, si Artaban luttait avec l’opiniâtreté du désespoir, c’est qu’il croyait combattre Antonin. Les barbares, qui ordinairement faiblissent et lâchent pied à la première résistance qu’on leur oppose, montraient cette fois une incroyable vigueur ; et ils se disposaient à recommencer le combat, quand des deux côtés on aurait enlevé et brûlé les cadavres. Macrin fut convaincu qu’ils ne soupçonnaient point la mort du prince qui avait soulevé tant de haine. Il envoya aussitôt à Artaban des ambassadeurs et une lettre : « Antonin, lui apprenait-il, n’existait plus ; l’homme qui avait violé ses serments et la plus sainte alliance avait subi le digne châtiment de ses crimes. » Il ajoutait que les Romains, rentrés dans leurs droits, lui avaient déféré le pouvoir souverain : «  Jamais il n’avait approuvé la perfidie d’Antonin. il était prêt même à rendre au roi des Parthes les prisonniers qui vivaient encore et tout le butin que son prédécesseur avait fait. II espérait qu’Artaban changerait sa haine en amitié, et il lui offrait de cimenter leur alliance par des serments et des sacrifices. » Artaban, instruit de son erreur par cette lettre et par le récit du meurtre d’Antonin, que lui firent les ambassadeurs, pensa qu’une telle mort avait assez puni le parjure, et, satisfait de voir qu’on lui rendait ses prisonniers et ses trésors, sans qu’il lui en coûtât plus de sang, accepta la paix et s’en retourna dans ses États.

XXI. Macrin, de son côté, quitta la Mésopotamie avec ses troupes, et partit pour Antioche.