Histoire du Moyen-Âge (Gosset)/DIXIÈME SIÈCLE

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

DIXIÈME SIÈCLE.



Si la société karlovingienne portait en elle-même des germes de dissolution, il est hors de doute, cependant, que les invasions barbares du ixe siècle précipitèrent sa chute. Aux soulèvements réitérés des peuples slaves, aux désastreuses incursions des musulmans, était venu se joindre le débordement des pirates scandinaves ; l’irruption d’une nouvelle horde asiatique, les Hongrois, allait mettre le comble à l’anarchie dont le régime féodal devait seul profiter.

Issus comme les Huns et les Avars de la souche primitive des Finnois orientaux, les Magyars, nommés d’abord par les Slaves Ughri, Ungri, Wengri, et plus tard Hungares et Hongrois, avaient quitté, à la fin du viiie siècle, les contrées qui s’étendent de l’Oural au Volga, pour se transporter entre le Don et le Dniéper. Un peuple de race turke, les Petschénèques, ayant envahi ces contrées vers 888, les Hongrois refoulés traversèrent le Borysthène, et, sous la conduite de leur kakhan Arpad, fils d’Almutz, s’établirent au pied des monts Karpathes. Après la destruction de l’empire de Moravie et la mort du roi de Germanie, Arnulf, les Hongrois prirent possession des deux rives du Danube et se ruèrent bientôt sur l’Europe occidentale, terrifiée par l’aspect hideux de ces Barbares en qui revivaient les compagnons d’Attila. Leurs dévastations épouvantèrent la Germanie, au point que les tuteurs de Louis l’Enfant, fils d’Arnulf, durent menacer de mort tous ceux qui refuseraient de se rendre à l’hériban (901). L’armée germaine, qui s’était formée à Augsbourg, n’en fut pas moins battue plusieurs fois sur les bords du Léman et contrainte d’abandonner la Bavière, la Souabe et la Franconie aux ravages des vainqueurs (907). Comme chez les Franks de Neustrie, les chefs Germains abandonnaient souvent le service du souverain pour se livrer à leurs querelles personnelles ; au plus fort de la guerre étrangère, le roi Louis fut obligé de réprimer par les armes les luttes intestines de ses vassaux. Le démembrement féodal n’en suivit pas moins son cours ; au mépris du droit ou de la légalité, les gouvernements de province étaient par le fait devenus héréditaires. Déjà les duchés de Bavière et de Souabe, de Saxe et de Franconie, affectaient une indépendance que les embarras de la royauté ne permettaient guère de contester.

C’est au milieu de cette confusion générale que s’éteignit, dans la personne de Louis l’Enfant, la ligne germanique de la dynastie karlovingienne (911). On remit en vigueur la vieille coutume de l’élection germanique, et Konrad Ier fut choisi par les seigneurs de Saxe, de Thuringe et de Franconie. Tout le règne de ce prince s’écoula en luttes contre ses grands vassaux, toujours impatients du joug de la royauté qu’ils tenaient cependant à conserver pour résister avec plus d’unité aux attaques extérieures. La Lorraine ayant reconnu la suzeraineté du roi Kar-le-Simple, Konrad l’envahit en 912 ; mais fut rappelé en Allemagne par la nécessité de défendre son trône contre le duc de Saxe, Henry, ligué avec les Franks neustriens. Réduit à l’impuissance de ce côté, il fut plus heureux contre les seigneurs de Souabe soutenus dans leur rébellion par le duc de Bavière, Arnold-le-Mauvais. Konrad battit ce dernier et renvoya deux des principaux révoltés, Erkanger et Berthold, devant la diète d’Altheim qui les condamna, comme félons, à la peine de mort (916). Ce succès venait de rendre un peu de prestige au roi germain, lorsqu’en 917 les Hongrois traversèrent la Bavière, la Souabe, et pénétrèrent jusqu’en Alsace et en Lorraine. Konrad essaya d’arrêter ces Barbares et périt des suites d’une blessure reçue en les combattant (918). À son lit de mort, il désigna à ses fidèles, comme seul capable de défendre l’Empire, le duc de Saxe, son ancien adversaire, qui lui succéda en effet sous le nom de Henry l’Oiseleur.

Dans leur course victorieuse, les Hongrois dévastèrent la Lorraine sans nul obstacle, car les vassaux de Karl-le-Simple restèrent absolument sourds à l’appel de leur roi. La fortune ne souriait pas à ce monarque à peine toléré et qu’on tenait pour imbécile, si nous en croyons le surnom méprisant qu’il reçut de son vivant. Cependant, il avait eu l’idée de mettre un terme aux ruineuses agressions des Northmans en leur abandonnant définitivement un territoire qu’il ne possédait plus depuis longtemps. Il fit porter des propositions de paix au viking de Rouen, Roll ou Rollon, lui offrant, avec la main de sa fille et le titre de duc, le pays entre l’Andelle et l’Océan, à condition qu’il rendrait l’hommage et embrasserait le christianisme. Rollon accepta, et le traité de Saint-Clair-sur-Epte consacra l’établissement des Northmans dans la partie de l’ancienne Neustrie qui a pris leur nom (911). Le vieux pirate reçut le baptême l’année suivante, ainsi que la plupart de ses compagnons, entre lesquels il partagea les terres concédées.

Peu après son avénement au trône, Henry l’Oiseleur entreprit de s’emparer de la Lorraine. Cette tentative fut arrêtée par la paix de Bonn, que Karl-le-Simple sut se faire accorder (921) ; mais les grands vassaux, feignant de croire leur indépendance compromise, au moindre succès de la royauté, se liguèrent contre le roi neustrien, et, à l’assemblée de Soissons, ils rompirent chacun un brin de paille à sa face, pour lui signifier que tout lien d’obéissance était désormais rompu. Karl, abandonné de tous, chercha un asile hors du royaume (922). Robert, duc de France, fut sacré à Reims, et, à sa mort qui survint l’année suivante, Raoul, duc de Bourgogne, monta sur le trône (923). Bientôt rappelé par quelques seigneurs et trahi de nouveau, le malheureux descendant de Karl-le-Grand mourut emprisonné dans le château de Péronne (929) ; il laissait un fils du nom de Louis qui avait trouvé un refuge auprès du roi des Anglo-Saxons, Athelstan, son oncle maternel.

Ces guerres civiles n’étaient pas les seuls maux qui désolassent la Gaule. Les Sarrasins infestaient la Provence. Poussant leurs rapides cavaliers jusqu’à Saint-Maurice en Valais, ils rencontrèrent les hordes hongroises qui allaient passer le Rhône pour piller Nîmes et pénétrer jusqu’à Toulouse. Elles furent heureusement écrasées par le comte de cette ville, qui, peu après, forçait une armée de Northmans à refluer vers la Seine et la Somme. Vaincu d’abord par ces Barbares, du côté d’Amiens, le roi Raoul, ou Radulf, remporta sur eux, à Limoges, en 926, une victoire complète. Dans le midi et dans le nord, Raoul n’était guère roi que de nom et voyait à tout propos son autorité contestée. Le siége Épiscopal de Reims étant venu à vaquer, Herbert, le puissant comte de Vermandois, fit poser la mitre sur la tête de son fils âgé de cinq ans et réclama, avec menace, le comté de Laon sur lequel il n’avait aucun droit. La guerre mit en feu le Rémois, le comté de Paris et le Vermandois. L’archevêque en bas âge fut déposé et remplacé par le moine Artaud. Grâce à l’intervention du pape et du roi de Germanie, la paix se rétablit (930). Elle fut de courte durée et la lutte recommença entre le comte de Vermandois et le duc de France, Hugues-le-Grand.

Les rois de Germanie et de Bourgogne durent s’interposer et parvinrent enfin à réconcilier les deux rivaux dont l’inimitié troublait la moitié de la Gaule (935). Raoul put alors se faire reconnaître au midi de la Loire ; il entra solennellement à Toulouse et son nom figura dès ce moment en tête des actes publics. À son retour, il arrêta en Bourgogne une invasion de Hongrois ; ce fut son dernier exploit. Sa mort, à Sens, laissa vacant ce trône, dont la possession offrait sans doute plus de périls que d’avantages, puisqu’aucun des grands vassaux ne se mit sur les rangs pour l’obtenir. Le duc de France, Hugues-le-Grand, quoique assez puissant pour se saisir de la couronne, préféra rappeler d’Angleterre le fils exilé de Karl-le-Simple. Reçu à Boulogne par les seigneurs du royaume, Louis IV, dit d’Outremer, fut sacré à Laon par l’archevêque Artaud (936).

Cette même année mourut à Erfurth Henry l’Oiseleur, considéré par ses contemporains comme le plus grand roi de l’Europe. Il subjugua les Dalmates, les Esclavons, les Bohèmes, écrasa les Vandales sur les côtes de la Baltique, conquit la Lorraine, réduisit le duc de Bavière et gagna en 933 la bataille de Mersebourg où périrent quarante mille Hongrois et qui sauva la patrie germanique. Pour mettre son royaume à l’abri des attaques extérieures, il avait établi tout un système de défense. Il fonda les marches du Sleswig contre les Danois, celles de la Saxe septentrionale ou marquisat de Brandebourg contre les Slaves, celles de la Misnie contre les Magyars et les Polonais. Il fit élever un grand nombre de forteresses qu’on nomma Burgwarten, construire des magasins d’approvisionnements ; et les villes de Quedlimbourg, Meissen, Mersebourg, devinrent de véritables centres stratégiques. Ainsi qu’il l’avait demandé dans une diète, quelques mois avant sa mort, les grands de Germanie lui donnèrent pour successeur son second fils Otton Ier, surnommé le Grand.

À peine le nouveau roi saxon eut-il pris possession du trône qu’il dut réprimer la révolte de ses principaux vassaux, des ducs de Bohème, de Bavière et de Franconie. Pendant cette lutte intestine qui ne dura pas moins de quinze ans, les Hongrois reprirent l’offensive l’année même qui suivit la mort du vainqueur de Mersebourg (937). Ils dévastèrent la Souabe, la Bavière, la Franconie repassèrent le Rhin à Worms, incendièrent, près de Sens, le grand monastère de Saint-Pierre-le-Vif, et s’avancèrent jusqu’au sud de la Loire, chassant devant eux les moines qui fuyaient avec leurs reliques. Le seigneur de Déols, Ebbon, à la tête des Berruyers et des Tourangeaux, les attaqua dans les environs d’Orléans et les contraignit à rebrousser chemin. Ils se dirigèrent alors vers l’Helvétie, où ils brûlèrent Saint-Gall, descendirent dans la Lombardie et allèrent piller la principauté de Bénévent.

Pas plus que la Germanie et la Gaule, l’Italie n’avait été exempte des incursions hongroises. Les Magyars n’avaient rencontré qu’une faible résistance dans cette contrée, assaillie à la fois par les musulmans de Fraxinet et par les Burgundes helvétiques. Obligé de défendre ses propres États contre les hordes Huniques, le duc de Frioul, Bérenger, n’avait pu empêcher Louis III, de Provence, de ceindre la couronne impériale. Il s’était pourtant débarrassé peu à peu des envahisseurs et avait promptement reconquis toute sa puissance en Lombardie (902). L’empereur Louis, qui s’était laissé surprendre à Vérone, fut défait et renvoyé, privé de la vue, dans ses États héréditaires, dont il donna le gouvernement à son cousin Hugues, comte d’Arles, qu’un adultère rattachait à la race karlovingienne.

Après la retraite de Louis l’aveugle, le duc de Frioul se retrouva le prince le plus puissant de l’Italie. Le pape Jean X, qui voulait rétablir l’unité du pouvoir souverain afin de délivrer la Péninsule de la présence des Infidèles, l’invita à venir recevoir la dignité impériale (914). Bérenger se rendit à Rome, et, devant la basilique de saint Pierre, fut proclamé Empereur.

Peu après ce couronnement eut lieu contre les Musulmans une grande expédition qui réunit sous la direction du chef de l’Église Latine l’Orient et l’Occident dans une action commune. L’empereur Constantin Porphyrogénète envoya, sous les ordres du Patrice Picingli, une armée de Grecs secondée par les Lombards des trois principautés et par une flotte imposante. Le pape arriva de son côté à la tête des vassaux de l’empereur Bérenger, conduits par le duc de Spolète et le marquis de Toscane. La colonie du Garillan fut assiégée sur les deux rives du fleuve ; les Sarrasins se défendirent pendant plus de trois mois avec intrépidité ; quand ils eurent perdu tout espoir de résister à une attaque aussi formidable, ils tentèrent, à la faveur d’un incendie, de s’évader de leur forteresse ; atteints dans leur fuite par les confédérés, ils périrent tous en combattant (915).

Cependant, les grands feudataires d’Italie, jaloux de l’élévation de Bérenger, se liguèrent pour le renverser. Ils offrirent la couronne de fer à Rodolphe II, roi de la Haute-Bourgogne, et le marquis d’Ivrée, Adalbert, lui ouvrit les portes du royaume. L’archevêque de Milan, Lambert, l’aida de son influence et prêta son ministère au sacre de Rodolphe (921). En peu de temps, Bérenger fut réduit à son duché de Frioul, comme Louis l’Aveugle à son royaume de Provence. Vaincu par le duc de Spolète, Boniface, dans la sanglante bataille de Fiorenzola, sur les bords du Pô, il ne sauva sa vie qu’en restant caché parmi les morts (923) ; il chercha un refuge à Vérone où il fut assassiné sur le seuil d’une église par un noble, Flambert, qu’il avait comblé de ses bienfaits (924). La rivalité des princes et la politique des pontifes romains laissèrent sans titulaire, pendant trente-huit ans, le trône impérial qu’avait occupé Bérenger

Trois femmes : Berthe, duchesse douairière de Toscane ; Hermengarde, veuve du marquis d’Ivrée ; Marozia, sœur de Théodora, tenaient à cette époque les destinées de l’Italie entre leurs mains. Elles voulurent pour roi le comte de Provence et d’Arles ; et, malgré tous les efforts de Rodolphe, une flotte partie de Marseille débarqua dans le port de Pise, le bâtard karlovingien, Hugues, qui reçut la couronne à Pavie des mains de l’archevêque Lambert (926). Il s’occupa aussitôt de raffermir sur sa tête par d’utiles alliances, et refusa la dignité impériale, afin de ménager Marozia qui venait d’épouser Guy, marquis de Toscane. Celui-ci gouvernait en tyran le peuple et le clergé, disposant à son gré des biens et de la vie de chacun mais soumis le premier à la volonté de sa femme et n’agissant que par ses ordres. Marozia fit poignarder par son mari un frère du pape, nommé Pierre, dans le palais de Latran ; puis, ils se saisirent de Jean X, qui fut étouffé sous des coussins le 2 juillet 928. Guy ne survécut pas longtemps à ce meurtre, et sa mort délivra le roi d’Italie du seul feudataire qu’il eut alors à craindre. Pour s’affranchir désormais de cette puissante maison de Toscane, Hugues fit crever les yeux au duc Lambert, héritier de Guy, et donna le duché à Boson, une de ses créatures. Cette spoliation jeta l’alarme parmi les grands vassaux, qui rappelèrent Rodolphe II. Afin d’obtenir de ce compétiteur l’abandon de ses prétentions au trône lombard, Hugues lui offrit la couronne de Provence, disponible depuis la mort de Louis l’aveugle, ne se réservant dans cette cession que son comté patrimonial. Rodolphe accepta et réunit ainsi les deux royaumes de Bourgogne (930).

Tranquillisé de ce côté, le roi d’Italie chercha une dernière garantie de sécurité dans un mariage avec la veuve de Guy, la véritable souveraine de Rome. Trois ans après l’assassinat du pape Jean X, Marozia fit asseoir sur le siége apostolique, sous le nom de Jean XI, son propre fils. Ce fut avec cette femme que Hugues partagea le trône qu’il lui devait (932). Cette union ne lui fut pas longtemps profitable, il dut bientôt quitter Rome qu’un fils de Marozia, Albéric, avait poussée à la révolte, en évoquant les souvenirs confus de l’ancienne République. Proclamé patrice et consul, Albéric régna en dictateur dans la ville éternelle, tandis que son frère Jean XI gouvernait l’Église. À l’exemple des Romains, les seigneurs des provinces conspirèrent pour secouer le joug de leur suzerain (934). Pour tenir tête à l’orage, Hugues associa au trône son fils Lother et disposa de plusieurs duchés, parmi lesquels ceux de Spolète, de Toscane, de Trente, en faveur de parents ou d’étrangers (935). Il se remaria avec la veuve de son ancien rival Rodolphe II, Berthe de Souabe, et se fit un allié du fils de celle-ci, Konrad le Pacifique, héritier mineur des deux Bourgognes ou royaume d’Arles. Malgré tous ses efforts, il ne put réduire le consul Albéric et assiégea Rome deux fois sans succès (939). Il fut plus heureux dans une expédition contre les Sarrasins de Fraxinet qui venaient de saccager la ville de Gênes et pillaient sans cesse ses domaines patrimoniaux. Avec l’appui de la marine byzantine, il réussit en 942 à s’emparer de la colonie de ces pirates musulmans qui avaient déjà détruit la cité de Fréjus et changé en déserts les cantons riverains du Var et de l’Argens.

N’ayant pu soumettre complétement ces infidèles, il leur confia la garde des passages des Alpes, ce qui leur permit de rançonner à loisir les voyageurs et les pèlerins, jusqu’en 972, époque à laquelle les seigneurs de Provence coalisés détruisirent définitivement le repaire de Fraxinet

La sourde colère qu’excitait la tyrannie du roi provençal d’Italie fut encore exaspérée par une nouvelle invasion de Hongrois. Depuis quarante ans les courses de ces Barbares, à travers la Péninsule, avaient été presque continuelles. À peine repoussés ils reparaissaient, semant partout la ruine sur leur passage. Pavie, Capoue, Bénévent, le monastère du mont Cassin portaient encore les traces du sac et de l’incendie. Cette fois, Hugues s’empressa d’acheter leur retraite par un tribut écrasant (944). Le pays humilié et appauvri n’attendait qu’un chef pour se soulever. Le marquis d’Ivrée, Bérenger, descendit dans la vallée de l’Adige et s’avança jusqu’aux rives du Pô. Les défections de Manassès, évêque comte de Trente, de Milon, comte de Vérone, de l’archevêque de Milan, et de l’évêque de Modène, obligèrent Hugues à se renfermer dans Pavie. Convaincu bientôt de l’impossibilité de résister à ce soulèvement général, il résolut d’abdiquer en faveur de son fils Lother, qui fut reconnu roi par les rebelles et même par leur chef Bérenger (946). Hugues repassa les Alpes et reparut dans Arles où il mourut presque aussitôt. Lother suivit de près son père dans la tombe, empoisonné par le marquis d’Ivrée. En lui s’éteignit le dernier rejeton de la branche féminine des rois Karlovingiens (950). Bérenger II prit la place de sa victime, et, pour assurer sa succession à son fils Adalbert, il voulut le marier à Adélaïde, veuve de Lother. Celle-ci refusa, s’enfuit et parvint à trouver un asile dans le château de Canossa. C’est de là que, pour mieux résister à son ennemi, elle implora le secours du roi de Germanie (951).

À cette époque, Otton-le-Grand, victorieux de ses vassaux révoltés, venait de triompher de ses ennemis extérieurs et de contraindre le roi de Danemark, Harald, à reconnaître sa suzeraineté. Les tribus slaves des bords de l’Oder et de la Sprée ayant réclamé leur indépendance les armes à la main, il les avait vaincues et leur avait imposé le baptême. Il mit leur territoire, qu’il nomma Saxe orientale, sous l’autorité de son général Hermann Billunc, et y fonda un grand nombre d’évêchés. En Lorraine, où les seigneurs étaient toujours prêts à transporter leur allégeance d’un souverain à un autre, il avait consolidé sa suprématie en forçant Louis d’Outremer à renoncer à tous ses droits sur ce duché. Mais il refusa la couronne de Neustrie que lui offraient pour la seconde fois le duc de France, le comte de Flandre et le comte de Vermandois, révoltés comme de coutume contre leur roi Louis IV. La querelle de ces vassaux et de leur souverain s’étant envenimée à l’ouverture de la succession du duc de Normandie Guillaume-Longue-Épée, et Louis étant tombé entre les mains de Hugues-le-Grand, Otton rassembla une armée pour délivrer le roi à qui il avait récemment donné sa sœur en mariage. Le duc de France, alarmé, élargit son captif sous condition, et Louis alla à la rencontre de son libérateur qui s’avançait suivi de trente-deux légions et du roi d’Arles, Konrad le Pacifique. Otton ne voulut pas se retirer, sans tenter de punir le vassal rebelle. Il ravagea les duchés de France et de Normandie ; mais il dut renoncer à s’emparer des villes de Senlis, de Laon et de Paris, il fut battu devant Rouen (947) et il dut regagner l’Allemagne sans avoir rien changé à la situation des parties belligérantes.

Pour mettre un terme à ces dissensions, trois conciles furent réunis à Verdun, à Mousson et à Ingelheim par le roi de Germanie, qui invita Louis d’Outremer à faire entendre ses plaintes aux représentants de l’Église. Le concile de Trèves fulmina l’anathème contre Hugues-le-Grand, qui n’avait tenu aucun compte des remontrances antérieures. Le duc de France céda et renouvela son hommage au roi Louis IV (950). Délivré de ce souci, Otton se rendit à l’appel de la veuve de Lother. Il franchit les Alpes, et reçut le meilleur accueil des Italiens, surtout des membres du clergé ; tous espéraient jouir d’une liberté plus complète sous un souverain étranger. Vainqueur sans combat, Otton pénétra dans Pavie, épousa Adélaïde, s’empara de la couronne de fer, et laissa à Bérenger II le titre de roi sous la condition de l’hommage féodal (951).

Le mariage d’Otton fournit à son fils Ludolf un prétexte de révolte que saisirent également un grand nombre de vassaux. Otton n’eut pas plus tôt ramené les rebelles à l’obéissance, qu’une invasion hongroise s’abattit sur son royaume. Pendant qu’une de ces hordes, commandée par le Woiéwode Toxun, venant d’Italie, se répandait dans l’Aquitaine et pénétrait jusque dans le Berry, une autre saccageait l’Alsace, gagnait l’extrémité méridionale du royaume de Bourgogne et allait se heurter aux Sarrasins de Fraxinet. Une troisième bande entra en Lorraine, d’où elle s’avança dans les provinces de Neustrie, sous la conduite d’un chef nominé Bulgius, répandant la dévastation jusqu’aux environs de la ville de Cambray, qui résista héroïquement à toutes les attaques (954). Enfin, les forces les plus imposantes des Magyars firent irruption en Germanie. Otton marcha contre ces barbares avec l’élite de ses guerriers ; il les rencontra à Lerchfeld, près d’Augsbourg, et remporta une victoire si complète que l’Europe fut désormais à l’abri de leurs incursions (955).

Les Magyars vaincus furent contraints de renoncer aux mœurs nomades pour se fixer dans les contrées qu’ils avaient conquises antérieurement. Le règne pacifique de Toxun les prépara à la vie sociale ; celui de Geysa les initia au christianisme, dont le triomphe fut définitif sous le successeur de ce chef, Walk, nommé par l’église Saint-Étienne. Pour le récompenser de son zèle religieux, le pape Sylvestre II lui envoya, en l’an 1100, une couronne qui forme depuis ce temps la partie supérieure de la sainte couronne du royaume de Hongrie ; la partie inférieure est formée par celle que l’empereur Manuel Ducas donna à Geysa. À ce présent le pape joignit une croix de patriarche, et, avec la dignité de légat perpétuel, le titre de roi apostolique. Étienne divisa ses États en soixante-douze comitats ou palatinats, dont les gouverneurs formaient, avec les prélats et les dignitaires de la cour, le sénat du royaume. Ce fut dès lors la tâche des descendants d’Arpad de veiller à la garde de l’Europe.

L’usurpateur Bérenger II, quoique réduit à l’impuissance par les armes du roi de Germanie, n’avait pas renoncé à rétablir sa domination en Italie. Il était rentré en campagne et menaçait le patrimoine de Saint Pierre. Le nouveau pape Jean XII, qui occupait le siége pontifical depuis 956, demanda le secours des armées germaniques (961). Otton repassa les Alpes, fit déposer par les seigneurs et le clergé Bérenger, et son fils Adalbert, et fut proclamé lui-même à Milan roi d’Italie. De Milan il se rendit à Rome, où il fut reçu aux acclamations du peuple, et, le 2 février 962, Jean XII le couronna empereur des Romains et d’Occident. Les donations de Peppin et de Karl-le-Grand furent solennellement confirmées et cinq villes de Lombardie ajoutées au domaine temporel, mais toujours avec l’ancienne clause : « Sauf notre puissance et celle de nos successeurs. »

Mécontent de cette restriction qui subordonnait l’élection des pontifes à l’agrément de l’empereur, Jean XII ne tarda pas à se coaliser contre lui avec les princes mêmes dont il avait provoqué la déposition. Otton, qui assiégeait alors Montefeltro, où Bérenger s’était réfugié, revint en hâte sur Rome (963). Il réunit un concile pour juger le pontife, qui avait eu le temps de s’enfuir. Sommé de comparaître pour se justifier, Jean XII ne répondit que par une menace d’excommunication. Les Pères le déposèrent et Léon VIII prit sa place. Mais le pape déchu avait emporté les trésors du Vatican et s’en servait pour acheter de nombreux partisans. Une sédition violente éclata à Rome. L’empereur la réprima avec cruauté, mais à peine eut-il conduit son armée dans l’Ombrie que le peuple, excité par les partisans de Jean, chassa Léon VIII et replaça le petit-fils de Marozia sur la chaire apostolique (964). Jean XII signala son retour par d’effroyables supplices ; il fit mutiler le cardinal-diacre Johannis et força les prélats qui l’avaient déposé à dégrader son compétiteur et à condamner tout ses adhérents.

Otton, revenu devant Rome pour l’assiéger, s’en empara par la famine et rétablit le pape récemment déposé Léon VIII. Un concile dégrada de l’ordre de la prêtrise et exila Benoît V, élu après l’assassinat de Jean XII. Les Pères, présidés par Léon, le clergé et le peuple, confirmèrent à l’empereur et à ses successeurs le droit de sanctionner les Élections pontificales et de donner l’investiture aux évêques. Léon et Benoît succombèrent tous deux en 965 ; l’empereur disposa de la tiare en faveur de Jean XIII, fils de l’évêque de Narni. Les Romains indignés s’ameutèrent sous la conduite de Rofrède, comte de Campanie, contraignirent le nouveau pape à chercher un refuge à Capoue et élurent un préfet et douze tribuns. Otton dut prendre la défense de son protégé. Il revint en Italie, ramena les Romains à l’obéissance, et Jean XIII reprit possession du Saint-Siége, qu’il occupa avec beaucoup de dignité. En reconnaissance des services de son protecteur impérial, il étendit les priviléges de l’archevêque de Magdebourg, dont il fit un primat de Germanie. Par ses missionnaires, il hâta la conversion des Polonais, des Hongrois, des Bohêmes, et institua, selon le cardinal Baronius, le baptême des cloches, que d’autres font remonter à une époque antérieure. Il couronna le jeune Otton, que son père avait conduit à Rome pour cette cérémonie. En outre, Jean XIII envoya à Constantinople des légats chargés d’appuyer l’ambassade germanique qui allait demander à Nicéphore, empereur d’Orient, sa fille Théophanie pour l’héritier présomptif du trône d’Occident. Mal disposé pour Otton, Nicéphore maltraita les légats et les ambassadeurs, et pour punir le pape de l’avoir appelé Empereur des Grecs, il voulut que son patriarche Polyeucte fit en Italie acte de souveraineté spirituelle et érigeât Otrante en archevêché. Ces dédains blessèrent vivement Otton, qui se mit à ravager les territoires grecs de la Sicile. Les hostilités furent suspendues par le nouvel empereur byzantin, Jean Zimizcès, qui se prêta au mariage projeté. Théophanie apporta à la maison de Saxe ses droits sur la Calabre et la Pouille. Quelque temps après cette union, qui confirmait la prépondérance de l’empire germanique, Otton-le-Grand mourut à Membben, en Thuringe, et fut enterré dans la cathédrale de Magdebourg, en 973.

Sous ce règne glorieux, les Hongrois avaient été repoussés, les Slaves soumis, les Danois, les Polonais, les Bohêmes convertis et rendus tributaires, les rois de France protégés contre leurs vassaux, l’Italie conquise ; à l’intérieur une apparence d’ordre et d’unité avait été établie : aucune nation n’était alors plus grande, plus prospère que le Saint Empire Romain Germanique.

Dès son avènement au trône, Otton II eut à combattre un soulèvement auquel prirent part Boleslas de Bohême, le duc de Bavière Henri, Micislas de Pologne et Harald de Danemark. Il parvint à les réduire, après une lutte mêlée de succès et de revers, et dont profita, pour tenter reprendre la Lorraine, le Karlovingien Lother, nouveau roi des Franks occidentaux.

Louis d’Outremer était mort en 954. Dédaignant d’usurper un titre qui ne devait rien ajouter à sa puissance, Hugues-le-Grand fit sacrer, à Reims, Lother, fils de Louis IV. Son frère cadet, Charles, ne reçut aucune part de l’héritage paternel. Cette première dérogation aux droits des fils puînés, empruntée à une loi récente sur la succession des fiefs, devint dès lors la règle de l’hérédité royale.

Chaque changement de règne apportait une province aux ducs de France. Hugues demanda l’investiture de l’Aquitaine et conduisit le jeune Lother en Poitou, pour enlever ce duché à Guillaume-tête-d’étoupe. La résistance de Poitiers permit aux Aquitains de venir au secours de cette ville, et l’armée royale dut battre en retraite (955). L’année suivante, Hugues-le-Grand le faiseur de rois termina sa vie agitée, laissant à Otton, son fils aîné, le duché de Bourgogne, et à son second fils, Hugues Capet, le comté de Paris, ainsi que le duché de France, qui, depuis longtemps, n’en était plus séparé. Débarrassé de ce vassal redoutable, Lother se laissa entraîner par le comte de Blois et de Chartres, Thibaud-le-tricheur, à une odieuse tentative de guet-apens pour s’emparer des états du duc Richard de Normandie. Celui-ci demanda l’aide d’Harald de Danemark. Les bandes scandinaves répandirent sur les domaines de Thibaut une désolation si complète qu’il ne resta pas même, suivant l’expression du chroniqueur, un chien pour aboyer à l’ennemi. La restitution d’Évreux apaisa Richard et éloigna ses dangereux alliés (963).

En 977, l’empereur Otton II conféra à Charles, fils puîné de Louis d’Outremer, le duché de Basse-Lorraine, vacant par la mort de Godefroi. Cette investiture, qui faisait de son frère un vassal du Germain, offensa le roi Lother. Il rassembla ses troupes avec une telle promptitude qu’il faillit surprendre Otton dans Aix-la-Chapelle (978). Mais au milieu des fêtes qu’il donna dans le palais de Karl-le-Grand, un héraut vint lui annoncer que l’empereur lui rendrait visite au premier octobre. En effet, une armée de soixante mille hommes, commandée par Otton, envahit la Neustrie, et bientôt Paris put voir flotter les bannières impériales sur les hauteurs de Montmartre et entendre résonner le formidable alleluia des Allemands (979). Hugues Capet organisa si énergiquement la défense de cette cité que les Germains, n’osant entreprendre un siége régulier, rebroussèrent chemin, poursuivis par les Franks, qui leur enlevèrent leurs bagages au passage de l’Aisne. Par le traité conclu à Reims, à la suite d’une entrevue entre les deux souverains, Lother renonça définitivement à la haute Lorraine ou Belgique, et obtint pour son frère Charles le duché de Brabant, en Basse-Lorraine (980). Les effets de ce honteux traité ont pesé sur toute notre histoire : après 900 ans la France porte encore la peine de la faiblesse du roi Lother.

Appelé en Italie par le pape Benoît VII, Otton II, après y avoir rétabli l’ordre par des exécutions sanguinaires, voulut conquérir les contrées méridionales sur lesquelles son mariage lui donnait des droits. Mais la cour de Constantinople ayant fait alliance avec les Musulmans, lui opposa une armée de Grecs et d’Arabes qui lui fit essuyer une déroute complète sous les murs de Basentello, en Calabre (982). Otton, qui n’échappa à une bande de pirates Byzantins qu’en se sauvant à la nage, faisait ses préparatifs pour recommencer la conquête de la Sicile, lorsqu’il mourut à Rome, le 7 décembre 983. Son fils Otton III, âgé de trois ans, lui succéda sous la tutelle de sa mère Théophanie, de sa grand’mère Adelaïde et de l’archevêque de Mayence.

Profitant de cette minorité, Lother fit une dernière tentative pour ressaisir la Lorraine. Ses efforts n’aboutirent qu’à une trève avec la Régence de Germanie (985). Il maria son fils Louis avec Blanche d’Aquitaine et mourut l’année suivante empoisonné par sa femme Emma.

Louis V, dit le Fainéant, bien que son règne si court n’autorise pas ce surnom, hérita de la seigneurie du Laonnais et de quelques châteaux, avec le titre de roi que son père Lother lui avait fait conférer (986). La reine douairière partagea d’abord le pouvoir avec son fils ; mais bientôt elle fut abandonnée par lui à la vengeance de son oncle Charles. Une sourde intrigue enveloppait ce trône chancelant ; quoique le duc de France y parut étranger, des armées étaient en mouvement sur la frontière du Rémois et du Laonnais. À cette occasion, le moine Gerbert, que Théophanie avait appelé en Saxe pour diriger les études d’Otton III, écrivait confidentiellement : « Une grande affaire se traite sérieusement ; l’événement ne tardera pas à prouver ce qu’on doit penser de ce Louis, plus funeste à ses amis qu’il ne fait de mal à ses ennemis. » Quelques mois après, Louis V mourut empoisonné par sa femme Blanche, qui, sans doute, ne fut pas seule coupable de ce crime, s’il est vrai qu’elle épousa en secondes noces le duc de France. Une nouvelle dynastie monta sur le trône (987).

Dans une réunion de vassaux, de prélats et d’amis, tenue à Noyon ou à Senlis, on proclama roi Hugues, surnommé Capet, l’entêté, de caput, tête. Le plus illustre représentant de la féodalité fut sacré et couronné à Reims. Cet événement fut moins une usurpation personnelle qu’une dernière conséquence de l’organisation féodale : « Le titre de roi fut uni au plus grand fief. » (Montesquieu.)

Le karlovingien Charles de Lorraine, tenta de faire annuler l’élection du duc de France, avec l’aide des seigneurs de Flandre, de Vermandois et d’Aquitaine. Il prit les armes et s’empara de la ville de Laon. L’évêque de cette ville le livra à Hugues Capet (991), qui l’enferma dans la tour d’Orléans. Il y mourut le 21 mai 992, ne laissant derrière lui aucun parti, aucun regret ; sa postérité tomba dans la plus profonde obscurité et disparut sans laisser de traces. Pour fixer la couronne dans sa maison, Hugues s’empressa de faire reconnaître et sacrer son fils aîné Robert, usage qui fut observé jusqu’à Philippe-Auguste par les six premiers rois de la troisième race. La monarchie élective devint héréditaire. « Le sacre, dit Chateaubriand, usurpa l’élection. » La consécration religieuse affermit le droit de primogéniture, et l’institution politique de la pairie, qui date de cette époque, consolida la dynastie capétienne.

Reconnu dans les contrées voisines de son duché, Hugues Capet dut porter la guerre au sud de la Loire, où les seigneurs moins dociles dressaient les actes publics avec cette formule : Rege terreno deficiente, Christo regnante. Le sentiment d’égalité des droits était si profond chez tous ces souverains féodaux, que le comte Adalbert de Périgord, à qui Hugues adressa un héraut d’armes avec cette parole : Qui t’a fait comte ? lui fit répondre : Qui t’a fait roi ? La puissance du roi et celle du comte avaient en effet la même origine ; la légitimité du suzerain était aussi contestable que celle du vassal et le nouvel élu dut se faire accepter par l’habileté plutôt que par la violence, en se conciliant l’appui de l’Église, source de toute puissance morale à cette époque.

Hugues Capet mourut en 996, laissant le trône à son fils, qui lui succéda sans difficulté. Robert, prince pieux, charitable, savant pour son siècle, auteur d’hymnes que chante encore l’Église (Veni, Sancte Spiritus !), régna avec le concours des clercs. Il épousa Berthe, veuve du comte de Blois, qui était sa cousine au quatrième degré. Dès qu’on connut à Rome cette union accomplie sans dispense, le pape ordonna la séparation des époux, suspendit l’archevêque de Tours qui avait consacré le mariage, et condamna Robert à sept années de pénitence. Robert opposa une longue résistance et fut le premier des rois de France qu’atteignit la foudre romaine (998). Il céda enfin aux anathèmes du Saint Siége et épousa en secondes noces Constance, fille de Guillaume, comte de Toulouse ou de Provence (999).

Le pape Grégoire V, qui venait d’excommunier le prince Capétien, avait, deux ans auparavant, sacré empereur le Germain Otton III, appelé en Italie par une nouvelle sédition. Dès qu’Otton eut repris le chemin, de ses États, le tribun Crescentius déposa Grégoire V et nomma à sa place le Grec Philagatho, évêque de Plaisance, sous le nom de Jean XVI. L’empereur revint, se saisit de l’antipape, qui fut odieusement mutilé, et rétablit Grégoire V. Quant à Crescentius, qui s’était réfugié dans le château Saint-Ange, où on l’assiégeait vainement, Otton lui promit la vie sauve s’il se rendait, et le fit pendre à un gibet de soixante-dix pieds de haut (998).

Le pape Grégoire étant mort, le 11 février 999, l’empereur fit monter sur le trône pontifical, sous le nom de Sylvestre II, son ancien précepteur Gerbert, jadis moine d’Aurillac, et depuis archevêque de Ravenne. Absorbé par le projet chimérique de restaurer l’empire romain, Otton III établit sa résidence à Rome, qu’il ne quitta en l’an 1000 que pour entreprendre un pélerinage au tombeau de saint Adelbert. Il n’eut guère le temps de réaliser ses rêves de grandeur ; il mourut à l’âge de vingt-deux ans.

Pendant ce siècle, la monarchie anglo-saxonne, reconstituée par Alfred-le-Grand s’était agrandie de la Mercie et de l’Est-Anglie, sous son fils Edward l’ancien (924). Le successeur de ce dernier, Athelstan, eut à combattre une coalition formidable de Danois, de Gallois, d’Écossais, et remporta sur eux la grande victoire de Brunamburgh, qui étendit son autorité sur toute l’ancienne Heptarchie. Il porta le premier, dit-on, le titre de roi d’Angleterre, maria ses sœurs avec les rois de France et de Germanie, offrit un asile à son neveu Louis d’Outremer, et mourut en laissant en Europe une certaine renommée (961). La faiblesse de ses successeurs, Edmund, Edred, Edward, livra de nouveau le pays à ses ennemis scandinaves (979). De la Norwège et du Danemark accoururent les rois de la mer, toujours rappelés par l’appât des rançons qu’on ne cessait de leur payer pour les éloigner. Olaf le norwégien, Svein ou Suénon le danois, firent des descentes périodiques sur les côtes, qu’ils ravagèrent sans rencontrer de résistance sérieuse. Sous le règne d’Ethelred II, frère d’Edward le martyr, ils poussèrent leurs incursions jusqu’aux portes de Londres et purent s’installer paisiblement dans plusieurs comtés (999). Impuissant à repousser par la force ces redoutables ennemis, Ethelred complota, vers l’an 1000, de s’en débarrasser par la trahison. Un mot d’ordre fut transmis dans ses États pour égorger à jour fixe tous les envahisseurs établis sur le sol breton ; ce massacre devait consolider la domination danoise en Angleterre.

En Orient, l’empire byzantin descendait tous les degrés de la décadence. La dynastie de Basile le Macédonien occupait un trône souillé par tous les crimes et toutes les débauches. Forcé de s’associer Romain Lecapène, un de ses généraux, Constantin Porphyrogénète dut encore partager le pouvoir avec ses trois fils, de 919 à 945. Ceux-ci détrônèrent leur père et allèrent bientôt le rejoindre dans son exil. Dix-huit ans plus tard, la veuve de Basilide-Romain II, Théophanie, donna pour collègues à ses enfants, Basile II et Constantin IX, deux de ses amants, Nicéphore Phocas en 963 et Jean Zimiscès en 969. Ce dernier poignarda Nicéphore, mais, anathématisé par le patriarche, il donna satisfaction à l’Église en sacrifiant Théophanie. Il reprit la Syrie sur les Musulmans et menaça le khalife jusque dans Bagdad ; à Constantinople, il voulut faire rendre gorge aux eunuques et fut empoisonné par eux (976). Basile II reprit le pouvoir qui passa ensuite entre les mains de son frère. Les derniers rejetons de cette dynastie furent deux femmes, Zoé et Théodosia. Malgré cette anarchie, les khalyfes, occupés de se défendre contre les Turks, ne purent entamer l’empire.

Le khalyfat de Bagdad était plus que jamais le jouet des mercenaires à sa solde. Sous Rhadi-Billah, fils de Mouktadir, une autorité presque illimitée fut attachée au titre nouveau d’Émyr-al-Omrah, c’est-à-dire commandant des commandants (939). Le premier qui fut investi de cette dignité, le Turk Rhaïk, dut la remettre au Turk Jakem, dont les empiétements ne laissèrent au khalyfe qu’une ombre de puissance temporelle. Peu après, cette fonction, analogue à celle de maire du palais, passa entre les mains des princes de la dynastie persane des Bouides, qui la rendirent héréditaire dans leur famille. Alors, ce fut l’Émyr-al-Omrah qui régna à Bagdad, et les khalyfes furent dépouillés de leur suprême prérogative, celle d’être compris dans les prières des croyants et d’avoir des monnaies frappées à leur nom (960).

L’Égypte tomba, vers 970, au pouvoir des Fatimites, maîtres de Tunis depuis 910, qui finirent par absorber en Afrique deux autres dynasties, les Aglabites de Kaïroan et les Edrysites de Fez, et qui, prenant aussi la qualification de khalifes, établirent leur résidence au Kaire, dont ils firent un centre de splendeurs égal à Bagdad.

Un souverain du Turkestan, Ilkankan, s’était emparé du Khorassan : il en fut chassé par le prince de Ghasna, Mahmoud, qui y fonda, en 998, la dynastie des Ghasnévides et porta ses armes victorieuses chez tous les peuples de l’Hindou-Stân.

En Espagne, la puissance des Arabes avait atteint le plus haut degré de splendeur que puissent donner d’éclatantes victoires fécondées par une savante et glorieuse administration. La lutte intestine, provoquée par Kaleb-ben-Hafssoun, qui s’était fait une véritable armée avec tous les bandits du royaume, pour la plupart Berbers ou Juifs d’Afrique, ébranlait encore, au commencement du dixième siècle, le khalyfat de Cordoue. Dès son avènement au pouvoir suprême (911), Abd-el-Rahhmann III, fils de Mohhammed et petit-fils d’Abd-Allah, dirigea tous ses efforts contre ces rebelles, défit complètement leur chef en 913, le harcela jusque dans les montagnes du nord et du sud de la Péninsule, et, par la prise de Tolède, où résistèrent pendant trente mois les derniers soldats de Kaleb, étouffa cette terrible insurrection des Hafssoun, qui avait duré plus de soixante-dix ans (927).

Les chrétiens des Asturies avaient profité de ces discordes, et, du petit domaine de Pélage, devenu royaume d’Oviedo, puis de Léon (914), ils avaient étendu leurs expéditions jusqu’au fond de l’Estramadure (916), tandis que le roi de Navarre s’agrandissait de la province de la Rioja et de plusieurs places de l’Aragon. Après avoir pénétré en Portugal jusqu’à Lisbonne, ils n’hésitèrent pas à traverser les monts de Guadarrama et allèrent piller Madrid, ville peu importante, dont il est alors parlé pour la première fois (935).

Abd-el-Rahhmann, irrité de cette audace, mena une grande armée contre les forces combinées de Navarre et de Léon, dans lesquelles on voyait figurer déjà des comtes de Castille, d’Alava, d’Astorga, d’Orense, de Bragance, de Lugo, de Burgos, etc. Le khalyfe, après une sanglante mêlée sur les bords du Duero, resta maître du champ de bataille et prit d’assaut la ville de Zamora (938). Au printemps suivant, on recommença la guerre de part et d’autre avec une égale intrépidité, et enfin une trève de dix ans fut conclue avec le roi Ramiro II (940). Cette trève permit à Abd-el-Rahhmann d’envoyer des troupes en Afrique pour rétablir sur le trône de Fez, usurpé par la secte de Schyayah, la famille d’Edrys, qui régnait sur le Maghreb (Mauritanie) depuis près de deux siècles.

À partir de cette époque, le règne de ce khalyfe fut paisible et prospère. Plein de grandeur et de générosité, il fit traiter à Cordoue, par ses propres médecins, le roi de Léon, Sancho-le-Gros, atteint d’une hydropisie ; il lui donna une armée pour reconquérir son royaume, dont il avait été dépossédé par le comte de Castille, qui se rendit indépendant (960). Abd-el-Rahhmann III mourut en 961, dans son magnifique palais de Medinah-Azarah, où il s’était entouré d’une foule de poëtes, d’artistes, de savants, attirés à sa cour de tous les pays soumis à l’Islam. Il avait ordonné la construction d’un grand nombre d’édifices d’utilité publique, encouragé partout l’embellissement des villes, et, par l’extension des relations commerciales avec l’Orient, ouvert à son peuple de nouvelles sources de richesse.

Son fils Al-Hhakem II porta au plus haut point la prospérité de l’Espagne. Les guerriers d’Arabie, fanatiques et belliqueux, se livrèrent, sous son règne, à tous les travaux glorieux de la paix. Par le développement extraordinaire de l’agriculture, de l’industrie et du commerce, par l’exploitation active des mines d’or, d’argent, de fer, de cuivre, de pierres précieuses, ils firent du pays conquis un jardin merveilleux, couvert d’innombrables troupeaux, où étaient cultivés l’olivier, le mûrier, le coton, la canne à sucre, le riz, la vigne, le maïs. Sur les nouvelles routes, percées de toutes parts, le khalyfe fit placer des fontaines de distance en distance et des auberges publiques où les voyageurs recevaient gratuitement l’hospitalité, devoir sacré pour les Islamites. La protection donnée aux œuvres de l’esprit ne fut jamais plus éclairée et l’époque d’Al-Hhakem, dit justement M. Louis Viardot dans ses remarquables études sur les Maures d’Espagne, est une sorte de siècle d’Auguste, qui marque le point culminant de la civilisation des Arabes.

À la mort de ce khalyfe pacifique (976), Heschâm II, son fils, âgé de dix ans, hérita de la souveraineté, sous la régence du Hageb Mohammed-ben-A’mer, surnommé Al-Manssoûr, (Almanzor) l’invincible. Noble et magnifique, éclairé, austère, intrépide, esclave de sa foi, ce ministre tout puissant mérita par son gouvernement et ses succès une gloire durable. Il voulut subjuguer les Espagnols, et, après vingt années de combats incessants, il parvint à se rendre maître du comté de Castille, de Salamanque, de Zamora, d’Astorga, de Léon même, ayant refoulé les rois chrétiens au delà de l’Èbre et du Duero (997). Vers la même époque furent écrasées, par son fils Abd-el-Mélek, les tribus Berbères de l’Afrique, révoltées contre la domination des Édrysytes. Le royaume de Fez reconnut de nouveau la suzeraineté des khalyfes Ommyades. Non content de tant de triomphes, il rouvrit la campagne contre les chrétiens par le Portugal, s’empara de Coïmbre, de Lamégo, de Braga, et prit d’assaut, en Galice, la ville sainte de Saint-Jacques de Compostelle.

Les chrétiens de Castille et de Navarre, des Asturies, de Galice et de Léon, resserrés dans les étroites limites des domaines de Pélage, firent un effort désespéré. Ils descendirent vers les sources du Duero, au-devant d’Al-Manssoûr, et le rencontrèrent auprès de Calatañozor. Une bataille terrible s’engagea. Elle dura tout un jour, sans qu’il y eût victoire ou défaite. Seulement, lorsque la nuit eût suspendu le combat, le glorieux Hageb, couvert de blessures, s’aperçut que la plupart de ses lieutenants avaient péri. Dans la douleur de n’avoir point vaincu, malgré de si cruelles pertes, le héros musulman déchira les appareils qui retenaient son sang (1000). Ainsi mourut Al-Manssoûr, qui dédaigna le trône et que cinquante victoires ne purent consoler d’une défaite.

Tandis que la civilisation arabe brillait d’un si vif éclat en Espagne, une affreuse anarchie, conséquence du démembrement féodal, désolait la Germanie, la Gaule, l’Italie. Les germes de renaissance, légués par Karl-le-Grand, avaient été étouffés sous l’avalanche des invasions normandes et hongroises. Le torrent de la barbarie avait effacé jusqu’aux traces des écoles. À peine subsistait-il quelques manuscrits soustraits au pillage et à la destruction, et enfouis au fond de monastères isolés. La guerre étant partout, le sol se couvrit de châteaux forts ; les villes, les bourgs, les couvents se fortifièrent aussi ; la lutte éclatant parfois dans l’intérieur même des cités, chaque rue finit par avoir ses retranchements, chaque maison sa tour et ses meurtrières. L’hérédité des bénéfices et des offices affranchit les maîtres de ces châteaux de toute dépendance, et par la réunion dans les mêmes mains de la souveraineté et de la propriété constitua essentiellement la féodalité.

Dans ces temps d’invasions continuelles, les petits possesseurs n’étant plus protégés par la loi, donnèrent leur champ à ceux qui pouvaient les défendre et en devinrent les fermiers ; les seigneurs rétrocédaient ces immeubles, sous la condition du service militaire, soit aux anciens propriétaires, soit à leurs fidèles et s’engageaient à venir en aide à ces sujets volontaires. Ainsi s’établirent le vasselage et la seigneurie, c’est-à-dire la relation entre le fief inférieur et le fief supérieur. Tout possesseur de terre qui voulait devenir vassal d’un seigneur, était soumis à la cérémonie de l’hommage. Tête nue, sans épée, sans éperon, à genoux, les mains dans les mains de son futur suzerain, qui restait assis et couvert, il lui disait : « Je deviens votre homme de ce jour en avant, de vie, de membre, de terrestre honneur, et à vous serai féal et loyal. » Après l’hommage venait le serment de fidélité ou de foi, acte bien distinct du premier, par lequel on jurait d’accomplir les devoirs inhérents au nouveau titre d’homme du seigneur. Cela fait, le suzerain donnait au vassal l’investiture du fief, en lui remettant, comme signe symbolique, une motte de gazon, une pierre, une branche d’arbre, une poignée de terre, ou tout autre objet. Alors seulement le vassal se trouvait en pleine possession de son fief (feod, feudum, du saxon fee, récompense, et od, propriété).

L’hommage était lige ou simple. L’homme-lige s’engageait à servir en personne son seigneur envers et contre toute créature qui peut vivre et mourir. Le vassal simple pouvait fournir un remplaçant, et, pendant la cérémonie de l’hommage, restait debout avec épée et éperons. L’investiture pour le royaume, sous la première race, se faisait par la franciske ou le hang ; sous la seconde race, par la couronne et le manteau ; sous la troisième, par le glaive, le sceptre et la main de justice.

Outre les obligations morales que le vassal contractait envers son suzerain, comme de défendre son honneur, de l’éclairer dans le conseil, de garder ses secrets, il lui devait des services matériels, et avant tout le service militaire. Les conditions de l’obligation variant suivant l’étendue des fiefs, le vassal était tenu de suivre son seigneur pendant vingt, quarante ou soixante jours, tantôt seul, tantôt avec un certain nombre d’hommes, tantôt dans les limites du territoire féodal, tantôt partout, tantôt pour la défense seulement, tantôt pour l’attaque comme pour la défense. La fiance était l’obligation de servir le suzerain dans sa cour, dans ses plaids, de l’assister dans le jugement des contestations et de prêter les bras à l’exécution des sentences.

Les aides légales consistaient en secours pécuniaire ; qu’on lui devait quand il était prisonnier et qu’il fallait payer sa rançon ; quand il armait son fils aîné chevalier ; quand il mariait sa fille aînée. À ces prérogatives vinrent s’ajouter d’autres revenus. Le droit de relief, que tout héritier devait payer pour reprendre possession du fief ; le droit d’aliénation en cas de vente des domaines ; le droit de déshérence et de confiscation, quand le vassal ne laissait pas d’héritiers, ou que, par un manquement à ses devoirs, il tombait en forfaiture ; le droit de tutelle, qui consistait dans la jouissance des revenus du mineur ; le droit de mariage, qui ne permettait pas à l’héritière d’un fief de refuser un mari sans payer à son suzerain une somme égale à celle qu’offrait le prétendant.

L’accomplissement de ces obligations diverses laissait encore au vassal une grande indépendance, car il pouvait inféoder tout ou partie de son fief à des vassaux d’un moindre rang, ou vavasseurs. Une vaste hiérarchie fut ainsi fondée, et tout finit par s’inféoder : la concession d’une chasse, l’octroi d’une charge, d’un titre, d’une pension, le don d’une ruche d’abeilles, etc., d’où les locutions de fief en l’air, fief sans domaine.

De son côté, le suzerain était tenu de maintenir, de protéger son vassal. Cette association étant basée sur le consentement mutuel, les contractants pouvaient la rompre et renoncer à ses charges comme à ses avantages. Le principe de la justice était le jugement par les pairs, nom donné aux vassaux de même rang, et celui qui se croyait mal jugé pouvait en appeler, par défaut de droit, au suzerain de son seigneur ; mais comme on trouvait plus sûr de se faire justice soi-même, chacun recourait au droit de guerre privée qui fit de la féodalité un régime de violence. Les guerres privées et les combats judiciaires en champ clos prirent le caractère de véritables institutions et furent les seules garanties dont jouit la rude société du temps. Variant selon l’importance des fiefs, la justice se divisait en trois degrés, haute, basse et moyenne. La première donnait seule droit de vie et de mort. Tout pouvoir législatif supérieur cessa d’être reconnu dans l’étendue des seigneuries, parmi lesquelles, à l’avènement de Hugues Capet, cent cinquante au moins s’arrogèrent le droit de battre monnaie. Une extrême inégalité s’introduisit très-vite entre ces occupants de la terre ; leur situation réciproque devint cependant plus complexe qu’exclusive, la plupart étant à la fois suzerains et vassaux. Souvent les mêmes hommes, à raison de fiefs différents qu’ils tenaient les uns des autres, se trouvaient entre eux tantôt dans le rapport du vasselage, tantôt dans celui de la suzeraineté.

Mais la féodalité n’était pas seulement représentée par des seigneurs et des vassaux. Il y avait des sujets au pied du donjon féodal, et s’il les protégeait parfois, il les opprimait souvent. Les hommes libres avaient disparu, remplacés par les serfs, les vilains, les hommes de poeste (gens potestatis), taillables à merci de la tête jusqu’aux pieds. Non seulement le maître du château taillait à son gré les colons, mais toute juridiction lui appartenait sur eux. Il pouvait leur prendre tout ce qu’ils possédaient, les jeter en prison, avec ou sans motif. Le vilain (villicus, villageois) n’avait nul droit de fausser jugement, car la loi disait : « Entre toi, seigneur, et toi, vilain, il n’y a juge fors Dieu. »

Les mainmortables, qui ne pouvaient ni se marier, ni acquérir, ni aliéner, ni hériter, ni léguer leur pécule sans l’agrément du maître, étaient pourtant considérés comme supérieurs aux serfs. Au-dessus de ces deux classes opprimées venait celle des tenanciers libres, vilains, manants ou roturiers, dont l’indépendance était respectée en apparence, moyennant une rente annuelle et de nombreuses corvées. On leur concédait, pour la forme, la faculté de tester en faveur de leurs enfants ; au fond, pendant longtemps du moins, surtout dans les campagnes, ils restèrent confondus avec les esclaves de la glèbe. Telle était cette population qui, seule, nourrissait les possesseurs du sol, sans pouvoir vivre elle-même, toujours victime des guerres féodales, décimée par la peste et la famine permanentes, vouée à la plus abjecte ignorance. À la fin du xe siècle, « siècle de fer, » l’âme des peuples chrétiens se remplit d’une inexprimable épouvante ; on crut sincèrement à la fin du monde ; la mort intellectuelle allait être suivie de la mort physique ; on cessa de bâtir, de travailler, d’amasser ; le noble châtelain comme le misérable serf, oubliant tout intérêt terrestre, ne songeait qu’au salut de son âme. D’innombrables actes de donation étaient rédigés en ces termes : « Le soir du monde approche, moi, comte (ou baron) j’ai donné à telle église pour le remède de mon âme.... » Ou bien encore : « Considérant que le servage est contraire à la liberté chrétienne, j’affranchis un tel, serf de corps, lui, ses enfants, ses hoirs, etc... » Ces terreurs durèrent jusqu’à la dernière heure de l’an mille... Les trompettes du jugement dernier ne retentirent pas. Un cri d’ineffable reconnaissance s’échappa de toutes les poitrines vers le Dieu miséricordieux. « Près de trois ans après l’an mille, dit Raoul Glaber, les basiliques des églises furent renouvelées dans presque tout l’univers. On eût dit que le monde entier secouait les haillons de son antiquité pour revêtir une blanche robe d’églises.