Histoire du Moyen-Âge (Gosset)/QUATORZIÈME SIÈCLE

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QUATORZIÈME SIÈCLE.



Le triomphe spirituel de la papauté, aux fêtes du Jubilé (1300), avait rempli Boniface VIII de telles espérances, qu’il se hâta de députer à Paris l’évêque de Pamiers, Bernard Saisset, avec mission de réprimander le roi de France. Philippe-le-Bel fit arrêter le légat sur une accusation de complot et de simonie formulée par les légistes royaux Guillaume de Plasian, Enguerrand de Marigny, Guillaume de Nogaret et le chancelier Pierre Flotte. Indigné qu’on eût osé porter la main sur un prince de l’Église, le pape lança la bulle célèbre Ausculta fili ; il reprochait au roi d’accabler ses sujets d’exactions, d’altérer les monnaies, et le rappelait au sentiment du devoir en ces termes : — « Dieu nous a établi sur les rois et les royaumes pour arracher, détruire, disperser, édifier et planter en son nom. Ne te laisse donc pas convaincre que tu n’as pas de supérieur et que tu n’es pas soumis au chef de la hiérarchie ecclésiastique ; celui qui pense ainsi n’étant qu’un insensé ou un infidèle. »

Philippe fit brûler la bulle par le bourreau, en 1302, et répondit au pape : — « Philippe, par la grâce de Dieu roi des Français, à Boniface se prétendant souverain pontife, peu ou point de salut. Sache votre très-grande fatuité que nous ne sommes sujet de personne pour le temporel ; que la collation des bénéfices et des prébendes nous appartient, etc. ; enfin que nous tenons pour faquin et fou quiconque pensera autrement. » Déterminé à braver les foudres du Saint-Siége, le roi de France convoqua dans l’église Notre-Dame, un parlement où les députés des villes furent appelés à côté des barons et des évêques, et qui est considéré comme la première assemblée des États-Généraux (avril 1302). Les trois ordres, après avoir entendu la lecture d’une bulle apocryphe, œuvre des légistes, prirent parti pour Philippe qu’ils supplièrent de ne reconnaître, au temporel, « souverain en terre, fors que Dieu. » Pourtant, trente-cinq évêques, cinq archevêques et six abbés se rendirent au concile, réuni à Rome par le pontife, malgré la défense royale ; leurs biens furent saisis et l’instruction de leur procès fut commencée. L’appui de ses sujets poussa le roi à ne garder aucun ménagement, bien qu’il fût menacé au nord par les Flamands que les vexations de Châtillon avaient jetés en pleine révolte. Le comte d’Artois partit à la tête de cinquante mille hommes pour châtier les milices de Flandre. Il les rencontra à Courtray et leur livra une grande bataille où il périt avec six mille des siens, parmi lesquels le connétable de Nesle, le duc de Brabant, Châtillon, Dreux, Aumale, Tancarville et le chancelier Pierre Flotte (juillet 1302). Philippe-le-Bel n’épargna aucun sacrifice pour réparer cette défaite. Il battit à son tour les Flamands à Mons-en-Puelle et se crut maître du pays ; mais bientôt soixante mille bourgeois de Gand, de Bruges, d’Ypres et d’ailleurs se levèrent de nouveau. Il eut alors la prudence de traiter. Il reconnut l’indépendance des Flamands, leur rendit leur comte Robert de Béthune et ne garda que la Flandre française, jusqu’à la Lys, avec les villes de Lille et de Douai (1304).

Boniface avait présidé le concile de Rome le 30 octobre 1302 et promulgué la célèbre bulle « Unam sanctam. » Elle portait que le pouvoir temporel, aussi bien que le spirituel, appartient à l’Église, que les souverains de la terre ne sont que ses lieutenants, et que penser autrement c’est tomber dans l’hérésie des Manichéens. Conformément à ces principes, le pape fulmina contre le roi de France l’excommunication, délia ses sujets du serment de fidélité et cassa tous les traités qui liaient à ce monarque les puissances étrangères.

Les États généraux, convoqués de nouveau au Louvre, répondirent à cet anathème avec une extrême violence, et en appelèrent au futur concile pour juger « l’indigne successeur de saint Pierre. » Les légistes Guillaume de Nogaret et Guillaume de Plasian articulèrent contre le pontife vingt-neuf chefs d’accusation, entre autres ceux d’hérésie, de simonie, d’impiété, d’assassinat, de sorcellerie, d’attentat aux mœurs, etc. (1303). Nogaret, chargé de pourvoir à l’exécution de la sentence, s’assura le concours des Gibelins de la Romagne. Sciarra Colonna, chef de cette famille que le pape avait si peu ménagée, alla rejoindre l’ambassadeur français au château de Staggia avec une escorte de cavaliers et de fantassins. Tous deux pénétrèrent la nuit avec leurs hommes dans la place d’Agnani, dont le gouverneur leur était dévoué et où Boniface s’était retiré. À peine entrés, les soldats se mirent à crier : Vive le roi de France ! meure le Pape ! et suivis d’une partie de la population, envahirent le palais pontifical. Boniface, dont on réclamait l’abdication, essaya de parlementer ; mais, n’ayant pu intéresser à sa défense le peuple de sa ville natale, il dit noblement : « Puisqu’on m’a pris par trahison et qu’on m’a lâchement vendu à mes ennemis comme le sauveur du monde, il faut au moins que je meure en Pape. » Il se fit revêtir du manteau de saint Pierre, plaça sur sa tête la couronne de Constantin, prit les clefs et la croix et monta sur son trône. Après avoir tout mis au pillage, les soldats forcèrent son appartement et s’arrêtèrent interdits à son aspect : mais Nogaret et Colonna lui notifièrent, s’il ne voulait abdiquer, qu’il serait appréhendé au corps pour être conduit devant ses juges. Au mot d’abdication, Boniface répondit : « J’y perdrai plutôt la vie ; voici mon cou, voici ma tête ; frappez, mais j’aurai la satisfaction de mourir pape. » Il maudit ensuite le roi de France jusqu’à la quatrième génération, et, s’adressant à Nogaret dont l’aïeul avait été brûlé comme albigeois, il s’écria : « D’ailleurs, je trouve une douce consolation à être condamné par des Patarins pour la cause de l’Église. » Alors, Sciarra l’arrachant de son trône, le frappa au visage de son gantelet de fer, suivant une tradition contestable ; Nogaret se contenta d’adresser à l’intrépide vieillard ces paroles plus ridicules encore qu’orgueilleuses : « Chétif pape que tu es, considère la bonté de mon Seigneur le roi de France qui, malgré son éloignement, te garde par moi et te défend. » (7 septembre 1303.)

Après cette scène odieuse, Nogaret, n’osant enlever violemment Boniface, le laissa sous la garde de Renaud de Suppino. Au bout de trois jours, les habitants d’Agnani se soulevèrent contre les étrangers et les chassèrent de la ville. À peine délivré, le pape voulut rentrer à Rome d’où on lui envoya quelques compagnies pour l’escorter. Les affronts qu’il avait subis l’avaient jeté dans une douloureuse prostration. Il mourut le 11 octobre 1303, à l’âge de quatre-vingt-six ans. Ses contemporains n’ont pas respecté sa mémoire et Dante l’a placé dans son enfer, entre Nicolas III et Clément V, parmi les Simoniaques.

Benoît XI lui succéda et mourut au bout d’un an, non sans avoir abrogé la plupart des actes de son prédécesseur, rétabli les Colonna dans leurs biens et donné l’absolution à tous les excommuniés de France, à l’exception de Guillaume de Nogaret. L’influence de Philippe le Bel fit tomber le choix du conclave sur l’archevêque de Bordeaux, Bertrand de Goth, qui prit le nom de Clément V (1305). Ce pontife avait acheté la tiare, en subissant toutes les conditions imposées par le roi. L’une d’elles stipulait la translation du saint-siége à Avignon. Cette translation s’effectua en 1309. La captivité de Babylone dura jusqu’en 1376 : pendant cette longue période les papes furent à la discrétion des rois de France et perdirent toute autorité sur les souverains temporels. La condamnation de la mémoire de Boniface, promise par Clément V, fut l’objet d’une longue procédure qui se termina par une sorte de désistement de la part de Philippe. Le roi de France obtint en échange l’adhésion du Pontife à la destruction de l’Ordre du Temple, assez puissant pour blesser l’orgueil du monarque, assez riche pour tenter sa cupidité.

Le vendredi, 13 octobre 1307, les Templiers furent arrêtés dans tout le royaume, sous l’accusation d’idolâtrie, d’impiété, de pratiques immorales et de profanations. Leurs richesses furent mises sous séquestre, et les bourreaux eurent mission d’arracher l’aveu de ces crimes. Plusieurs chevaliers, qui se renfermèrent dans un silence absolu, furent simplement condamnés à une détention perpétuelle, comme Templiers non réconciliés ; quelques-uns, ayant eu la lâcheté d’accuser leurs compagnons, reconquirent leur liberté comme Templiers réconciliés ; tous ceux qui soutinrent l’innocence de l’Ordre ou révoquèrent leurs aveux, furent condamnés au supplice du feu comme hérétiques relaps. La faculté de théologie, divers conciles provinciaux reconnurent la légalité de ces jugements et, vers la fin de 1309, on livra au bûcher, à Paris, cinquante-six victimes. Les États généraux convoqués pour la troisième fois à Tours, en 1308, avaient prononcé que les chevaliers étaient dignes de mort.

Au concile de Vienne, en 1311, Clément V abolit l’ordre entier, en consistoire secret, par provision et non par sentence. Malgré la violation de toutes les formes juridiques, la bulle d’abolition reçut son exécution dans les diverses contrées où les Templiers s’étaient répandus, en Angleterre, en Suède, en Italie, en Pologne et jusqu’en Asie. Le 11 mars 1314, le grand maître du Temple, Jacques Molay, et Guy, commandeur de Normandie, sortirent de prison, tellement broyés par les tortures que les os de leurs membres se détachaient en route. On les brûla à petit feu, à Paris, dans l’île dite aux Juifs. Le bruit se répandit que le grand maître, du haut de son bûcher, avait ajourné le pape à comparaître devant Dieu dans les quarante jours, et le roi à la fin de l’année. Clément V mourut en effet le 20 avril 1314, le quarantième jour de la prédiction, et Philippe-le-Bel le suivit dans la tombe le 29 novembre de la même année. Le règne de ce prince fut un des plus tyranniques de notre histoire. Les populations, épuisées d’impôt, rançonnées par les moyens les plus iniques, vécurent sous un joug de fer, et le mouvement communal, qui avait pris tant d’extension depuis près de deux cents ans, fut brusquement arrêté par le despotisme monarchique substitué à l’arbitraire féodal.

L’humiliation de la papauté dans la personne de Boniface VIII rendit aux souverains de l’Europe quelque liberté d’action. En Allemagne, l’empereur Albert Ier voulut faire passer dans sa maison la royauté de Bohême. Il reprit le projet d’agrandir ses biens patrimoniaux en Alsace et en Helvétie. Les trois cantons de Schwytz, Uri et Unterwalden se révoltèrent contre les prétentions autocratiques de l’ancien duc d’Autriche, et trois montagnards, Werner Stauffacher, Arnold de Melchtal et Walter Furst, se mirent à la tête de leurs concitoyens. Le 1er janvier 1308, la révolution éclata ; d’après la légende, les provocations du bailli Gessler et l’héroïque résistance de Guillaume Tell furent le signal de l’explosion. Les révoltés tuèrent ou chassèrent les prévôts d’Albert, prirent les châteaux fortifiés et les rasèrent pour la plupart. L’Empereur se disposait à marcher contre eux avec des forces considérables, lorsqu’il fut assassiné, en traversant la Reuss, par son neveu Jean de Souabe qu’il avait dépouillé d’une partie de ses domaines (1308). Le successeur d’Albert, dans le duché d’Autriche, Léopold, essaya de reconquérir les villes frontières. Il se jeta dans le canton de Schwytz, à la tête d’une nombreuse armée de chevaliers et fit attaquer Unterwalden par un de ses lieutenants. Sa pesante cavalerie fut écrasée dans les défilés de Mortgarten (1315), et l’Helvétie, cédée à l’Empire germanique depuis 1033 avec le royaume d’Arles, reconquit son indépendance. Elle prit le nom de Suisse, du canton de Schwytz, qui avait été le foyer de la révolte et le théâtre de la victoire. Aux trois cantons primitifs se joignirent ceux de Lucerne (1332), de Zurich, de Glaris, de Zug (1352) et de Berne en 1353. La confédération Suisse, composée alors de huit cantons, se trouva constituée. Elle s’affermit définitivement par la victoire de Sempach (1386) par celle de Nœfels en 1388, et n’eut plus à redouter la domination autrichienne.

La mort d’Albert avait été suivie d’un interrègne de sept mois. Les électeurs portèrent enfin leurs suffrages sur le comte de Luxembourg, seigneur peu puissant, qui fut couronné à Aix-la-Chapelle le 27 novembre 1308, sous le nom de Henry VII. Ce prince, après avoir donné, par un mariage, la Bohême à son fils Jean, descendit en Italie sur la demande de Matteo Visconti et de Tebaldo Brusciato, l’un expulsé de Milan par Martin della Torre, l’autre de Brescia par les Gibelins (1310). Il reçut à Rome la couronne impériale des mains de six légats, envoyés d’Avignon par le pape (1312), et tenta de rétablir les droits de l’Empire en Italie. Il se préparait à diriger une expédition contre le roi Robert de Naples, lorsqu’il mourut subitement à Buonconvento (1313). Deux empereurs furent élus à la fois pour lui succéder, Frédéric le Beau, duc d’Autriche, et Louis de Bavière. Les deux compétiteurs se firent la guerre pendant huit ans, et Frédéric, vaincu à la bataille de Mulhdorf, dans le pays de Salzbourg, tomba aux mains de son rival (1322). Malgré l’opposition des princes électeurs, Louis V conféra à Frédéric une partie du gouvernement et vécut avec lui dans l’intelligence la plus amicale. Mais il rencontra un ennemi violent dans le pape Jean XXII, successeur de Clément V, qui revendiqua le droit de disposer de l’Empire et nomma Robert de Naples vicaire impérial en Italie, malgré l’opposition des puissantes familles de la Lombardie et de la Toscane. Les Visconti à Milan, les della Scala à Vérone, les Este à Ferrare, les Castruccio à Lucques, réclamèrent l’appui de Louis V qui s’empressa de passer les Alpes. Il fut accueilli avec enthousiasme à Rome où il reçut la couronne impériale des mains d’un évêque destitué et du préfet de la ville (1328). Enivré de son succès il voulut soumettre à sa juridiction le pontife d’Avignon, déclara Jean XXII hérétique et criminel, prononça sa déposition et fit nommer à sa place un antipape, le franciscain Nicolas. De retour en Allemagne, il se montra inquiet de l’anathème qui pesait sur sa tête et sollicita vainement son absolution de Jean XXII et du successeur de celui-ci, Benoît XII (1334). Il était sur le point de se soumettre à toutes les humiliations, lorsque les électeurs, indignés des prétentions du saint-siége, se réunirent en 1338 et promulguèrent la Pragmatique Sanction de Francfort, dont ils firent une loi fondamentale et par laquelle ils établirent que le Pape n’avait aucun droit sur l’Empire et ne pouvait ni approuver, ni rejeter le choix des électeurs.

À la mort de Louis V (1347), Charles IV de Luxembourg, roi de Bohême, fut élu empereur. L’Allemagne dut au goût de ce prince pour les lettres et les arts la fondation de ses premières universités. Celle de Prague, ouverte le 7 avril 1347, inspira à la plupart des princes allemands le désir de créer des institutions semblables. Les ducs d’Autriche établirent l’université de Vienne en 1368, le comte Palatin Robert celle de Heidelberg en 1386 ; puis vinrent celles de Cologne et d’Erfurt (1389).

Pacifique et avide de richesses, Charles IV avait passé les Alpes en 1355 avec une petite escorte qui lui valut l’accueil le plus sympathique. Il vendit aux princes des titres et des prérogatives, aux villes les priviléges les plus importants, et, dès qu’il eût reçu la couronne impériale à Rome des mains d’un légat autorisé, il retourna dans ses États, chargé d’or et d’argent, à défaut de gloire. Charles IV se préoccupa pourtant de remédier aux désordres des élections impériales qui troublaient si fréquemment la paix publique. À cet effet, il convoqua une diète à Nuremberg d’où sortit la célèbre Bulle d’or, rédigée par Rodolphe de Friedberg et promulguée le 10 janvier 1356. La Bulle légalisa ce qui existait déjà : le nombre des électeurs resta fixé à sept, en l’honneur des sept chandeliers de l’apocalypse, la voix électorale fut attachée à la possession du pays électoral, déclaré indivisible ; l’électeur-archevêque de Mayence conserva la fonction d’archi-chancelier du royaume d’Allemagne ; celui de Trèves fut archi-chancelier du royaume d’Arles celui de Cologne resta archi-chancelier du royaume d’Italie ; l’électeur-comte Palatin fut grand sénéchal ; l’électeur-roi de Bohême grand échanson ; l’électeur-duc de Saxe grand maréchal, et l’électeur margrave de Brandebourg grand-chambellan. La ville de Francfort sur le Mein, fut désignée pour le lieu des élections ; le droit de sacre fut conféré à l’archevêque de Cologne qui devait accomplir la cérémonie à Aix-la-Chapelle. Enfin l’élu devait tenir à Nuremberg la première diète après sa nomination.

Dès que cette loi fondamentale eut été promulguée, Charles IV ne s’occupa plus que d’accroître les possessions de sa maison. Il réunit à ses États de Bohême le Brandebourg, la Silésie, la Basse Lusace, et enleva le Tyrol aux ducs de Bavière pour le donner aux ducs d’Autriche (1364). Sur les instances du pape Urbain V qu’inquiétait la domination, dans le Milanais, de Bernabo et de Gabazzo Visconti, Charles se résigna à faire une seconde expédition en Italie (1368). Il épuisa ses forces dans plusieurs siéges infructueux, se contenta de visiter Rome et revint en Allemagne. Il mourut à Prague, le 29 novembre 1378 et eut pour successeur son fils Wenceslas qu’il était parvenu à faire élire roi des Romains.

Wenceslas, surnommé l’Ivrogne, trafiqua sans retenue des faveurs impériales. Sous son règne, l’Allemagne fut ensanglantée par les guerres privées entre les seigneurs, les petits vassaux et les bourgeois des villes commerciales. Au milieu du désordre général, la nation se lassa du souverain honteux qui la déshonorait : il fut déposé et remplacé par Robert de Bavière (1400).

Si l’autorité suprême était avilie dans l’Empire germanique, la royauté capétienne, au contraire, grandissait chaque jour. En appelant le tiers-état à la vie politique, en créant la monarchie fiscale et administrative, Philippe-le-Bel porta une grave atteinte aux institutions féodales. Toutefois, dès l’avènement de son fils aîné Louis X, dit le Hutin (querelleur), la noblesse réagit vivement et tenta de recouvrer ses anciennes prérogatives. Pleine de ressentiment contre la politique des légistes, elle les poursuivit de sa haine implacable et obtint du roi la condamnation de Pierre de Latilly, de Raoul de Presle et d’Enguerrand de Marigny. Ce dernier, l’un des instigateurs du procès des Templiers, fut pendu au gibet de Montfaucon, qu’il avait fait élever lui-même (1315). L’exécution de ce ministre fut suivie du meurtre de Marguerite de Bourgogne accusée d’adultère, enfermée dans le château Gaillard, et étranglée avec le linceul de sa bière, par ordre du roi qui contracta un nouveau mariage avec Clémence de Hongrie. Louis X fit une obligation de l’affranchissement des serfs, moyennant rachat en numéraire ; et il sut donner à cette mesure financière un caractère d’humanité, en déclarant que la liberté appartient à tout homme par droit de nature.

Une maladie accidentelle enleva Louis X : il ne laissait qu’un fils de son premier mariage ; mais, comme sa deuxième femme, Clémence, était enceinte de quelques mois, le second fils de Philippe-le-Bel fut investi de la régence (1316). La reine ayant mis au monde un enfant qui ne vécut que cinq jours, Philippe V, dit le Long, déjà maître du Louvre et du trésor, alla se faire sacrer à Reims, malgré les protestations de plusieurs princes du sang. À son retour il convoqua à Paris une assemblée de prélats, de barons et de bourgeois, qui décréta que les femmes ne pouvaient hériter du trône de France. Ce principe nouveau de droit monarchique était une conséquence abusive de l’article 6 de la Loi salique, ainsi conçu : « Quant à la terre salique, aucune portion de l’héritage ne passe aux filles ; la succession appartient aux mâles dans sa totalité. »

Philippe V réglementa l’administration des eaux et forêts, l’office des receveurs, les milices, les chambres des comptes ; accorda aux roturiers le droit d’acquérir des fiefs, révoqua les donations immobilières de son père et de son frère, et proclama le principe de l’inaliénabilité des domaines de la Couronne (1318). Il donna aux tribunaux d’inquisition toute latitude pour séquestrer, écorcher ou brûler toutes personnes soupçonnées de sorcellerie ou d’hérésie. » Le Languedoc ayant été inondé par une nouvelle invasion de Pastoureaux, les sénéchaux de Carcassonne et de Beaucaire reçurent la mission de les exterminer et l’accomplirent à la lettre (1320). Ce massacre fut suivi d’une épouvantable proscription qui enveloppa les lépreux et les juifs, accusés d’avoir empoisonné les eaux du royaume. Une foule de malheureux expièrent sur les bûchers ce crime imaginaire. Une maladie de langueur emporta bientôt Philippe V qui ne laissait que des filles (1322).

Son frère, Charles IV, dit le Bel, lui succéda sans opposition. Il rendit des ordonnances pour adoucir le sort des lépreux et des juifs. Les premiers reçurent quelques secours qui leur permirent d’échapper quelquefois au supplice de la faim dans les maladreries où ils étaient séquestrés ; les seconds furent autorisés à quitter les prisons, depuis le matin jusqu’au soir, pour vaquer au recouvrement des sommes destinées à leur libération. Le baron de l’Île en Jourdain, coupable des crimes les plus odieux, fut condamné à mort, malgré les priviléges de son rang, par le parlement de Paris. Il fut pendu, après avoir été traîné à la queue d’un cheval, et son supplice servit d’avertissement à la noblesse qui lui avait fait cortége pendant le jugement. La souveraineté féodale était désormais atteinte, par la juridiction royale.

Le 1er mai 1324, sur le défi des sept Trobadors de Tolosa, tous les pontes de l’Occitanie se rendirent dans cette ville pour une joute poétique. Une violette d’or et le titre de docteur en la gaie science étaient le prix des vainqueurs. Telle fut l’origine de l’académie des Jeux Floraux.

À la suite de quelques démêlés avec le comte de Flandre, Charles-le-Bel conçut le projet de s’emparer de l’Aquitaine qui lui semblait une proie facile, par suite de l’épuisement des Anglais depuis leur dernière guerre avec l’Écosse. Ce pays avait de nouveau ressaisi les armes, entraîné par Robert Bruce, jadis compétiteur de Jean Baliol. Bien que battus encore, les barons écossais reprirent les hostilités à la mort d’Édouard Ier (1307). Édouard II, qui n’avait hérité d’aucune des qualités de son père, continua cependant la lutte qui dura plusieurs années. Enfin Robert Bruce remporta, à Bannock-burn, une victoire si éclatante, que l’indépendance de sa patrie fut assurée et qu’il put ceindre la couronne d’Écosse (1315). Il voulut alors soulever l’Irlande pour la rattacher à son royaume et débarqua dans ce pays avec une armée de six mille hommes. Il vainquit les Anglais à Renlys ; mais le froid et la disette l’obligèrent à se retirer (1317). Le roi d’Angleterre conclut avec l’Écosse une trève de trente années pour conjurer les dangers qui menaçaient sa couronne.

Livré aux caprices de ses familiers, Édouard II avait excité au plus haut point la colère de ses sujets. Son favori Gaveston, gentilhomme de Gascogne, assassins par les seigneurs, avait eu pour successeur Hugues Spencer. Les barons s’étant révoltés pour obtenir l’exil du nouveau favori, Spencer en fit décapiter vingt-deux, parmi lesquels Thomas de Lancastre, oncle du roi. Sur ces entrefaites, Charles-le-Bel somma son vassal de venir lui rendre hommage pour la Guyenne. Édouard lui envoya Isabelle, sa femme, fille de Philippe-le-Bel, et son fils qui fut plus tard Édouard III. Isabelle arriva en France, accompagnée de son amant Roger Mortimer, et obtint l’investiture du duché de Guyenne pour son fils. Sûre de l’appui de son frère, elle leva des troupes et revint en Angleterre avec l’intention de renverser son mari (1326). Les princes et les vassaux se joignirent à elle, les populations des villes et de la capitale la saluèrent comme une libératrice. Abandonné de tous, le roi fut arrêté dans le pays de Galles où il s’était caché. Les Spencer et le comte d’Arundel furent pendus comme des malfaiteurs. Isabelle convoqua alors l’assemblée de la nation, où la représentation des Communes prit définitivement rang comme élément constitutif du pouvoir. Ce parlement déposa le souverain et lui intima l’ordre de résigner la couronne à son fils (1327). Édouard II fut enfermé dans le château de Berkley où la reine sa femme et Mortimer le confièrent à deux hommes dévoués, Gournay et Maltravers. Ceux-ci pénétrèrent une nuit dans la chambre du captif et, pendant son sommeil, lui enfoncèrent un fer rouge dans les intestins, à travers un tuyau de corne. Édouard III, mis en possession du pouvoir, grâce au crime de sa mère et de Mortimer, ne tarda pas à se soustraire à leur influence. Mortimer, privé de ses dignités et condamné par le parlement, fut pendu aux ormes de Tyburn, et Isabelle, exilée de la cour, fut reléguée dans un château où elle vécut encore vingt-sept ans.

Peu après le meurtre d’Édouard II, le roi de France tomba gravement malade et expira le 1er février 1328, à l’âge de trente-quatre ans. La mort de Charles le Bel, décédé sans enfants mâles, ramena la question de successibilité des femmes. Les prétentions des sept filles des trois derniers rois et de leur sœur Isabelle, mère du roi d’Angleterre, furent repoussées par le parlement, suivant l’interprétation abusive donnée à la Loi Salique, et la couronne fut adjugée à Philippe VI de Valois, cousin germain de Charles-le-Bel. L’époux de la fille de Louis le Hutin, Philippe d’Évreux, reçut par compensation le royaume de Navarre, et, malgré les protestations d’Isabelle en faveur de son fils, celui-ci vint rendre au monarque français l’hommage féodal pour ses possessions d’Aquitaine.

Vain, belliqueux et vindicatif, plein de bravoure et d’adresse à tous les exercices du corps, Philippe VI commença par donner son appui au comte de Flandre, Louis de Nevers, dont la tyrannique insolence avait poussé à la révolte les principales villes flamandes. Une nombreuse armée française alla prendre position près de Cassel et remporta une victoire décisive sur les bourgeois de Flandre (1328). Plus de treize mille d’entre eux restèrent sur le champ de bataille, sans compter dix mille prisonniers que Louis de Nevers voua à la mort ou à la torture.

Les germes de discorde, qui existaient entre les rois de France et d’Angleterre, furent entretenus et développés par Robert d’Artois, beau-frère de Philippe, frustré de son comté au profit de sa tante Mahaut qu’il empoisonna. Sommé de comparaître devant la cour des Pairs, il chercha un refuge dans le Brabant, et, furieux d’avoir été mal servi par des assassins, se décida à faire un veult contre le roi, son spoliateur. Conformément au rituel de la magie noire, il sculpta une statuette de cire, d’une ressemblance parfaite avec le monarque, la fit baptiser par un prêtre sacrilége, et, pendant la cérémonie profanatrice d’une messe nocturne, devant la croix maudite et renversée, perça l’image au cœur à l’aide d’une aiguille, en prononçant les formules de réprobation. Cette œuvre d’envoûtement devait inévitablement causer la mort de l’envoûté, pourvu toutefois que l’envoûteur fut assez initié à la pratique des évocations occultes pour se concilier les esprits infernaux. Philippe de Valois, en apprenant qu’il était envoûté par son beau-frère, ne put échapper aux angoisses de la terreur. Il voulut se défaire à tout prix de Robert d’Artois qui venait de trouver un asile en Angleterre, et réclama avec hauteur son extradition à Édouard III qui refusa nettement (1335). L’année suivante, le sénéchal de l’Agénois expulsa par la force les lieutenants du roi d’Angleterre des possessions contestées qu’il plaça sous l’autorité immédiate de Philippe. Poussé par Robert à faire valoir ses droits à la couronne de France, Édouard conclut des alliances avec l’empereur d’Allemagne, Louis de Bavière, avec les ducs de Brabant et de Gueldres, le marquis de Juliers, les comtes de Hainaut et de Namur ; il envoya Édouard Baliol combattre le roi d’Écosse, David Bruce, dont l’armée contenait beaucoup de chevaliers français. Les ducs de Bretagne, de Bohême, d’Autriche, de Lorraine, embrassèrent le parti de Philippe de Valois qui obtint de Louis de Nevers l’expulsion des négociants anglais du comté de Flandre. Édouard se hâta alors d’interdire l’exportation, dans ce pays, des laines anglaises, et les Flamands, frappés dans la principale branche de leur industrie, se trouvèrent réduits à la plus affreuse misère. Les drapiers de Gand, de Bruges, d’Ypres, ne tardèrent pas à se soulever, sous la direction du brasseur Jacques Artevelt, et s’allièrent avec le roi d’Angleterre dont l’amitié était nécessaire à leur prospérité et leur permettait de résister aux usurpations de leur comte.

Édouard aborda sur les côtes de Flandre, en prenant la qualité de roi de France, que les Flamands s’empressèrent de lui reconnaître pour ne pas manquer à leurs devoirs féodaux (1337). Au printemps suivant, il débarqua à Anvers, dans l’espoir de soulever les Pays-Bas, et ne put engager aucune action générale. Après des dévastations inutiles, il surprit la flotte française, composée surtout de vaisseaux génois, et la détruisit presque complétement à la bataille de l’Écluse (1340). La médiation du pape Benoît XIII amena une trêve d’un an suivie d’une reprise des hostilités en Bretagne.

Depuis la mort de Jean III (1341), deux compétiteurs se disputaient ce duché, Charles de Blois, mari de Jeanne de Penthièvre, nièce au premier degré du défunt, et Jean de Montfort, frère cadet du duc trépassé. Le parlement, désireux de plaire au roi, prononça en faveur de Charles de Blois ; mais Jean de Montfort résolut de soutenir son droit par les armes, et, pour gagner l’appui du monarque anglais, le reconnut comme roi de France. La noblesse de Bretagne se partagea inégalement entre les deux rivaux, et cette guerre, qui dura vingt-quatre ans, couvrit de gloire deux femmes héroïques : Jeanne de Blois et Jeanne de Montfort. Ce fut au milieu de cette lutte terrible qu’eut lieu le combat des Trente, entre trente Bretons commandés par Jean de Beaumanoir, et trente Anglais ayant à leur tête Bemborough. Dans ce duel chevaleresque la victoire resta aux Bretons. Les prouesses accomplies de part et d’autre n’empêchèrent ni les cruautés, ni les perfidies qui étaient dans les mœurs du temps. Quinze gentilshommes du parti de Montfort s’étaient rendus à Paris pendant un armistice, pour prendre part à un tournoi, Philippe IV ordonna de les arrêter, et, sous prétexte d’intelligences avec l’Angleterre, les fit décapiter (1344). Au nombre de ces chevaliers égorgés se trouvait l’un des plus puissants seigneurs de Bretagne, Olivier de Clisson, que sa veuve vengea en faisant massacrer toute la garnison d’une forteresse royale dont elle s’était emparée.

Édouard, excité par Geoffroy d’Harcourt, parent de Clisson, jugea le moment opportun pour reprendre l’offensive, quoiqu’il eut perdu deux de ses plus utiles partisans, le comte de Hainaut, tué dans la Frise, et Jacques Artevelt, victime d’une insurrection populaire fomentée par quelques bourgeois de Gand, jaloux de la gloire que s’était acquise l’intègre et vaillant brasseur (1345).

Pendant que les Anglais, sous les ordres de Henry de Lancastre, comte de Derby, soumettaient le Périgord et s’avançaient jusqu’à Angoulême, Édouard débarqua en personne sur les côtes de Normandie, à la tête de trente-deux mille hommes, accompagné de son fils, âgé de quinze ans, le prince de Galles, et ravagea le royaume jusque sous les murs de Paris. Tandis qu’il revenait sur ses pas pour se ravitailler, Philippe, suivi de toute la noblesse de France, se mit à sa poursuite. Les Anglais se hâtèrent de passer la Somme, et, forcés d’accepter la bataille, se retranchèrent sur une colline, près de Crécy, dans le Ponthieu. Les Français, de beaucoup supérieurs par le nombre, se précipitèrent en aveugles sur l’ennemi qui s’était soigneusement fortifié. Ils se firent décimer par les archers anglais, soutenus par six bombardes, les premières qui figurèrent dans une bataille rangée. Philippe essaya vainement de rallier son armée, qui fut mise en plein déroute. Il perdit dans cette journée trente mille hommes, parmi lesquels onze princes, quatre-vingts barons et douze cents chevaliers (1346). Édouard alla mettre sur-le-champ le siége devant Calais, qui ne consentit à capituler qu’après onze mois de résistance.

Les habitants obtinrent la vie sauve, grâce au dévouement de six d’entre eux, ayant à leur tête Eustache de Saint Pierre, qui se livrèrent au vainqueur. Ils ne durent d’échapper à la mort qu’aux prières de la reine Philippa de Hainaut, venue au camp du roi d’Angleterre, son époux, pour lui annoncer la victoire qu’elle venait de remporter à Nevil’s-Cross, sur le roi d’Écosse. David Bruce avait été fait prisonnier, tandis qu’au Midi, Charles de Blois tombait aux mains du comte de Derby, au combat de la Roche-Derrien. Une trève de dix mois fut conclue et prolongée pendant six ans par la médiation du Saint-Siége. Les calamités de cette guerre étaient à peine suspendues qu’un nouveau fléau, la peste noire, ou peste de Florence, vint dévorer le tiers de la population de la France (1348). Le royaume fut encore désolé par les brigandages des soldats licenciés, réunis en compagnies qui dévastaient tout sur leur passage. Des fanatiques des deux sexes, convaincus que leurs souffrances étaient agréables à Dieu, commencèrent à parcourir les villes et les campagnes, maigres, hagards, demi-nus et déchirant leurs épaules à coups de fouet. Cette secte, qui reçut le nom de Flagellants, ne tarda pas à être exterminée par les ordres de l’Église.

Vers cette époque fut créé l’ordre de la Jarretière pour honorer la comtesse de Salisbury.

Au milieu de tant de désastres, Philippe de Valois acheta la seigneurie de Montpellier au dernier roi de Majorque, Jacques II (1348) et acquit d’Humbert II, le Viennois, qui fut dès-lors donné en apanage avec le titre de Dauphin, au fils aîné des rois de France (1349). Quelques années auparavant, la Papauté était entrée en possession du comtat venaissin, en achetant à la comtesse Jeanne de Provence les faubourgs et le territoire d’Avignon pour la somme de quatre-vingt mille florins d’or.

Philippe VI, dont les goûts luxueux absorbaient d’énormes ressources, eut recours à de nombreux expédients financiers. Il établit la vénalité des charges, vendit aux enchères les prévôtés et les autres magistratures investies du droit d’imposer des amendes, altéra les monnaies, autorisa ses commissaires en Languedoc à gracier tous les crimes privés, à anoblir tous les vilains, à légitimer tous les bâtards, à prix d’argent. Il créa l’impôt du vingtième denier sur la vente des marchandises, établit la gabelle qui affectait au fisc le monopole du sel, et mourut à Nogent le 22 août 1350, âgé de cinquante-huit ans. Il eut pour successeur son fils Jean, dit le Bon, surnom qu’il faut entendre dans le sens de vaillant.

Celui-ci commença par faire décapiter, sans jugement, le connétable d’Eu, confisqua les créances des marchands juifs et lombards, rendit dix-huit ordonnances pour falsifier le marc d’or qui monta de quatre à dix-sept livres pour retomber à quatre, et combla de biens l’espagnol Charles de la Cerda, ennemi personnel de son gendre, le roi de Navarre, Charles-le-Mauvais. Ce dernier surprit un jour le favori du roi en Normandie et le fit assassiner.

L’état des finances avait nécessité en 1351 une convocation des États-Généraux ; les subsides accordés après de vifs débats furent promptement gaspillés, et en 1355 Pierre de Laforêt, chancelier de France, réunit à Paris, dans la grand’Chambre du Parlement, les trois ordres présidés par Jean de Craon, archevêque de Reims, Étienne Marcel, prévôt des marchands et Gauthier de Brienne, duc d’Athènes. Les États-Généraux s’engagèrent à fournir trente mille hommes d’armes, c’est-à-dire près de cent cinquante mille combattants, et cinq millions de livres parisis pour solde d’une année, qui devaient être obtenus par une gabelle sur le sel et par une aide de huit deniers par livre sur le prix de toute chose vendue. En échange de ces concessions, ils voulurent que le montant de ces impôts, applicables à tous les ordres, restât entre les mains de leurs percepteurs. De plus, ils demandèrent l’abolition des monopoles et du droit de prise, avec faculté de résister par la force à ceux qui tenteraient de l’exercer ; ils exigèrent enfin la stabilité des valeurs monétaires, et en dernier lieu leur propre convocation annuelle. Bien que jamais une assemblée de la nation n’eût élevé de pareilles prétentions, le roi, contraint par la nécessité, y souscrivit pleinement. Toutefois, le mécontentement excité chez les contribuables par la gabelle et la taxe de huit deniers détermina les États, réunis de nouveau en mars 1356, à remplacer ces subsides par un impôt de cinq pour cent sur les revenus de chaque citoyen sans distinction de caste et de classe.

La haine de Jean pour Charles-le-Mauvais, depuis le meurtre du constable de la Cerda, s’était accrue en raison de l’opposition du roi de Navarre à la perception des derniers impôts. Informé que ce dernier était convié à la table du dauphin Charles, à Écouen, avec plusieurs autres seigneurs, Jean se rendit au festin, bien accompagné pénétra dans la salle où les convives étaient réunis et donna l’ordre de saisir le roi de Navarre. Malgré les supplications de son fils qui le conjurait de ne pas le déshonorer, Jean frappa lui-même de sa masse d’armes le comte d’Harcourt, qu’il fit enlever par ses soldats, en compagnie de trois autres seigneurs. Quant à Charles de Navarre il fut jeté en prison. Ces exécutions sommaires excitèrent une indignation légitime chez les parents des victimes et valurent de nouveaux alliés au roi d’Angleterre.

Le prince de Galles, appelé le Prince noir, à cause de la couleur de son armure, partit de Bordeaux avec deux mille hommes d’armes et six mille archers, et porta le ravage dans les riches provinces du Quercy, du Limousin, de l’Auvergne, du Berry jusqu’à Tours. Le roi de France quitte aussitôt la Normandie où un corps Anglais tentait une diversion, et se dirige sur le Poitou, afin de couper la retraite à l’ennemi. Le prince Noir manquant de vivres, n’ayant qu’un nombre de troupes trois fois moindre, offrit d’abandonner ses conquêtes, son butin, ses captifs et de ne point porter les armes contre son suzerain pendant sept ans. On lui demanda de se constituer prisonnier de guerre avec cent de ses chevaliers. Cette proposition rendit la bataille inévitable. Les Anglais réduits à huit mille combattants, se fortifièrent sur le plateau de Maupertuis, à quelques lieues de Poitiers ; la disette régnait dans leur camp, et il eut suffi de ne point les attaquer pour les vaincre par la famine. Jean qui commandait à soixante mille hommes, certain de la victoire, voulut combattre.

Il commença l’attaque en lançant un corps de trois cents cavaliers qui durent battre en retraite sous une grêle de flèches. Ce mouvement en arrière suffit pour produire la plus affreuse panique dans les deux premières divisions de l’armée française. Le Dauphin, deux de ses frères et le duc d’Orléans donnèrent l’exemple de la fuite, suivis de huit cents gentilshommes qui marchaient sous leurs bannières. La déroute précéda la bataille. Seule, la troisième division, commandée par le roi, qui avait à ses côtés son plus jeune fils Philippe, soutint le choc des Anglais menés en avant par le prince de Galles et Chandos. Jean, après s’être battu héroïquement, atteint de trois blessures, dut se rendre avec son fils. Onze mille Français restèrent sur le champ de bataille de Poitiers et le nombre des prisonniers dépassa celui des vainqueurs (19 septembre 1356). Le roi captif fut conduit à Bordeaux et de là à Londres, où Édouard lui fit l’accueil le plus courtois.

Le 1er octobre, le comte d’Armagnac, lieutenant du roi en Languedoc, écrivit aux magistrats des villes de son gouvernement :

« Chers amis,

Avec la plus grand tristesse et douleur de cœur qui arriver nous pust, vous faut assavoir qu’il y a huit jours que le roi mon seigneur se combattit avec le prince de Galles, et ainsi comme à Dieu a plu à souffrir, le roi mon seigneur a esté déconfit et est pris comme le meilleur chevalier qui fust ceste journée en son party, et est navré au visage de deux blessures. Monseigneur Phelip (Philippe) son dernier fils est pris avec luy. Monseigneur le duc de Normandie et monseigneur d’Anjou et de Poictiers et monseigneur le duc d’Orlians du commandement du roy monseigneur se sont sauvés, et le roi est ou sera dans trois jours à Bordeaux. »

Le Dauphin, nommé par son père lieutenant général du royaume, prit les rênes du gouvernement. Il s’était empressé de convoquer les États-Généraux (octobre 1356), mais il s’émut bientôt des prétentions des députés et parvint à les congédier. Cependant, comme l’altération des monnaies n’offrait qu’une ressource insuffisante, il dut se résoudre à les réunir de nouveau le 5 février 1357. La nouvelle assemblée, moins nombreuse que la précédente, se montra plus ardente encore. L’évêque de Laon, Robert le Coq, porta la parole pour le clergé, Jean de Pecquigny pour la noblesse, Étienne Marcel pour le tiers État. Le prévôt des marchands de Paris s’était acquis une grande popularité par l’énergie de son caractère et par la sagesse de son administration. À la nouvelle des désastres de la guerre, il avait promptement ranimé le courage des Parisiens, relevé et complété les fortifications de la ville, organisé militairement les citoyens et établi partout des chaînes de fer pour barricader les rues. Il rédigea avec Robert le Coq un cahier de doléances, que le Dauphin dut approuver, pour obtenir les subsides et les troupes dont il avait besoin. Il fut forcé d’accepter l’éloignement de vingt-deux ministres ou serviteurs de la couronne, d’abandonner la levée des impôts aux délégués des États, de s’interdire toute falsification des monnaies, tout détournement du trésor, tout rachat de crimes ; de renoncer à la vente des offices, des judicatures, et d’autoriser la formation d’un conseil de la couronne, composé de trente-six membres élus par les députés des trois ordres.

Pendant que les États-Généraux cherchaient à obtenir pour la nation ces réformes importantes, les campagnes étaient dans la plus déplorable situation. Les seigneurs pris à la bataille de Poitiers, relâchés en général sur parole, employaient jusqu’à la torture pour arracher l’argent nécessaire à leur rançon. Écrasés sous les impôts et sans cesse pillés par les soldats débandés, les laboureurs ne pouvaient plus cultiver la terre et n’échappaient à l’oppression des barons que pour mourir de faim. Une trève de deux ans, conclue avec l’Angleterre, n’empêcha pas les aventuriers de porter la dévastation en tous lieux, et les paysans n’eurent plus d’autre ressource pour vivre que le vagabondage.

Fatigué du contrôle des trente-six commissaires, le Dauphin leur défendit de s’assembler et déclara qu’il entendait gouverner seul. Peu après, Charles-le-Mauvais, tiré de prison, fut investi du commandement militaire de Paris par le peuple charmé de ses harangues libérales. Dans l’impossibilité d’obtenir amiablement l’exécution des promesses faites aux États par le lieutenant général du royaume, Étienne Marcel se décida à user de procédés moins pacifiques. Après avoir donné aux bourgeois armés, pour signe de ralliement, un chaperon mi parti rouge et bleu, il envahit le palais du Dauphin qu’il coiffa des couleurs parisiennes, ordonna à ses hommes d’arrêter le maréchal de Champagne et celui de Normandie qu’il fit exécuter, et contraignit Charles de ratifier publiquement le meurtre de ces deux officiers.

Cet acte violent remplit la noblesse de colère et d’inquiétude, et l’influence considérable du prévôt des marchands suscita de jalouses inimitiés parmi les bourgeois eux-mêmes. Les députés des États consentirent à se transférer à Compiègne, sur la convocation du Dauphin qui, entouré de sept mille gentilshommes, se mit à ravager les environs de Paris. C’était plus qu’il n’en fallait pour mettre le comble aux maux du peuple des campagnes, que les nobles avaient coutume de désigner, par dérision, sous le nom de Jacques Bonhomme. Poussés au désespoir, les paysans se soulevèrent avec la volonté de tirer vengeance des outrages dont on les abreuvait depuis si longtemps.

La Jacquerie, ou la Révolte des paysans, commença par l’incendie et le pillage des châteaux et le meurtre des seigneurs de tout rang. Cette insurrection, qui ne dura que quinze jours, eut surtout pour théâtre l’Île-de-France et fut bientôt réprimée. De tous côtés on se rua sur les Jacques, et les nobles, presqu’invulnérables sous leurs armures de fer, n’eurent pas grand’peine à exterminer ces furieux mal armés et demi-nus (1358). Ce massacre auquel prit part le roi de Navarre, jeta la désunion dans la commune de Paris que le Dauphin venait d’investir avec une nombreuse armée. Étienne Marcel voulut rappeler Charles-le-Mauvais et le faire rentrer dans la ville. Au moment où il se disposait à lui ouvrir la porte Saint-Denis, dans la nuit du 31 juillet, l’échevin Maillard, ennemi personnel du prévôt des marchands, le tua d’un coup de hache d’armes. Le Dauphin revint en vainqueur et signala son retour par une énergique répression.

Cette guerre civile était à peine apaisée, que Jean, fatigué du séjour forcé de Windsor, traitait avec le roi d’Angleterre en lui cédant la moitié de la France avec quatre millions d’écus d’or pour rançon. Les États-Généraux de 1359 (mai et juin), convoqués par le régent, déclarèrent ce traité inadmissible et le rejetèrent à l’unanimité. Édouard III rentra en France par Calais et ravagea pendant six mois la Picardie, la Champagne et la Bourgogne, sans rencontrer aucun ennemi. Lorsque son armée fut décimée par la fatigue et la famine il consentit à faire la paix. Le traité de Brétigny lui accorda la souveraineté directe de ses possessions, et une somme de trois millions d’écus d’or, payables en six mois, pour la rançon du roi (1360). Jean, délivré, accorda, moyennant cent mille florins, sa fille à Galéas Visconti de Milan, et s’empressa d’aliéner, en faveur de son quatrième fils, Philippe-le-Hardi, le grand fief de Bourgogne, qui, par l’extinction de la première maison ducale, venait d’échoir à la couronne. Il méditait de s’unir au roi de Chypre dans une nouvelle croisade, lorsqu’il apprit que le duc d’Anjou, son troisième fils, s’était enfui d’Angleterre où il l’avait laissé comme otage. Jean ne voulut pas paraître complice d’un acte contraire à l’honneur et retourna se mettre au pouvoir d’Édouard III. Il mourut prisonnier en 1364.

Charles V, dit le Sage, gouvernait déjà la France depuis huit ans quand il fut sacré roi. Il maintint la paix avec les Anglais, et fit attaquer le roi de Navarre dans ses possessions de Normandie. Les villes de Mantes et de Meulan furent enlevées par Boucicault ; Bertrand du Guesclin battit à Cocherel les aventuriers à la solde du Navarrais et fit prisonnier le captal de Buch, célèbre capitaine gascon qui les commandait (1364). Le nouveau roi fut moins heureux en Bretagne et dut consentir au traité de Guérande par lequel Jean V de Montfort reçut l’investiture du duché, après la défaite et la prise de du Guesclin, à Auray. Les bandes de routiers, qu’on nomma les Grandes Compagnies, continuant à désoler le royaume, Charles V songea à s’en délivrer en les occupant ailleurs, et chargea du Guesclin, dont il avait payé la rançon, de les conduire en Espagne pour soutenir Henri de Transtamare, frère naturel de Pierre-le-Cruel, roi de Castille.

Ce royaume, profondément troublé pendant la régence de Marie de Molina, avait retrouvé quelque tranquillité intérieure à la majorité de Ferdinand IV, qui chercha dans la guerre contre les Maures un dérivatif aux discordes de ses barons. Il enleva Gibraltar au souverain de Grenade, Muhamad III, et reçut du successeur de ce dernier, Al Nasser (le défenseur), cinq mille doblas d’or pour abandonner le siége d’Algeziras (1309). La minorité d’Alphonse XI, le Justicier, qui avait succédé à Ferdinand IV (1312), permit aux Maures de se relever, sous Ismayl, et de reprendre aux Espagnols, sous Muhamad IV, la place de Gibraltar, qui tomba au pouvoir de l’émyr de Fez, Aboul-Hassau (1330). Celui-ci conçut alors le projet de reconstituer en Espagne l’ancien empire des Almorravides. Il fit prêcher la guerre sainte et débarqua dans la Péninsule, à la tête de quatre cent cinquante mille Berbères, suivant l’estimation hyperbolique des chroniqueurs chrétiens. Le danger de cette invasion Merynyde unit tous les monarques espagnols pour la défense commune. Alphonse IX de Castille et le roi de Portugal à la tête de soixante mille hommes, marchèrent au secours de Tarifa et rencontrèrent les Maures au passage du Guadacelito (El rio Salado). Les deux armées se heurtèrent le 30 octobre 1340, et les Musulmans promptement enfoncés laissèrent deux cent mille cadavres sur le champ de bataille. L’émyr d’Afrique, Aboul-Hassan, et celui de Grenade, Youzef, ne parvinrent que difficilement à regagner leurs États. Les Castillans s’emparèrent de l’Île Verte, et, après la capitulation d’Algeziras, Alphonse IX reçut de nouveau l’hommage de vassalité du roi Grenadin, à qui il accorda une trève de dix ans, sous condition d’un tribut annuel de douze mille doblas d’or (1343).

Youzef profita de la paix pour améliorer les lois et l’administration de son royaume, augmenter ou embellir les monuments publics et multiplier les écoles, dont il rendit l’enseignement uniforme. Les intrigues sanglantes qui ébranlaient le trône islamite d’Afrique poussèrent Alphonse XI à rompre la trêve convenue, pour attaquer Gibraltar (1349). Il mourut de la peste au siége de cette place ; et, quatre ans après, Youzef, assassiné par un fou, laissait le pouvoir à son fils, Muhamad V. Un usurpateur, Abou-Saïd, le chassa de l’Alhambrâ et du trône, et tous deux réclamèrent l’appui de leur suzerain, le nouveau roi de Castille, Pierre Ier, surnommé le Cruel par les nobles et le Justicier par le peuple. Abou-Saïd ayant eu l’imprudence de se présenter à Séville, couvert de pierreries et suivi d’un cortège magnifique, le roi l’accueillit pompeusement à l’Alcazar, et, au milieu de la nuit, le fit arrêter avec tous les siens. Cette perfidie lui livra toutes les richesses de ses hôtes, qui furent égorgés le lendemain (1362). La mort de l’usurpateur rendit à Muhamad la possession de Grenade.

Pierre le Cruel, aigri par les trahisons, croyait trouver la justification de toutes ses férocités dans les dangers que lui créaient ses grands vassaux, poussés à la révolte par leur propre ambition ou par les intrigues de Pierre IV d’Aragon. Celui-ci, qui avait déjà dépouillé le roi de Majorque, nourrissait le dessein de joindre une partie de la Castille à ses États de Barcelone, de Valence et d’Aragon. Il s’était fait le protecteur de Henri de Transtamare, fils naturel d’Alphonse XI, qui ne cessait de fomenter des révoltes dans le royaume de son frère. L’aristocratie, moins féodale en Castille qu’en Aragon, se prêtait volontiers à la rébellion, dans le but d’accroître ses prérogatives. En Castille les riches-hommes (ricos hombres), grands seigneurs terriens, entraînaient facilement les simples chevaliers nobles, caballeros ou hidalgos, de sorte que le suzerain ne trouvait d’appui que dans la classe des pecheros, citoyens des villes qui avaient l’honneur de payer l’impôt. Les riches-hommes d’Aragon avaient, au-dessous d’eux, une classe secondaire de vassaux nommés mesnadaires ; après ceux-ci venaient les infanzones, simples gentilshommes, et enfin les roturiers, bourgeois et vilains. Les priviléges municipaux existaient depuis le XIe siècle, et beaucoup de villes avaient successivement obtenu des fueros ou chartes de libertés, dont elles jouissaient sous l’active surveillance d’un regidor, représentant du pouvoir royal.

Les Cortès, assemblées du royaume, auxquelles participèrent, dès 1169, les mandataires des villes, votaient les impôts et exerçaient un certain contrôle sur l’administration de l’État. Sarragosse, Valence, Barcelone avaient des assemblées séparées, et le roi d’Aragon, dans certains cas juridiques, relevait d’un grand justicier (justiza). Les habitants de la Catalogne, dont l’intelligente activité, avait déjà réalisé une civilisation supérieure, possédaient depuis le XIIIe siècle un code de coutumes maritimes et commerciales (Consolato del mar), qui régissait toutes les transactions des contrées méridionales, et dont le plan servit de modèle aux lois d’Oleron et aux ordonnances de Wisby. Redevables de leur prospérité à leur goût pour la navigation, les Catalans, comme les Gênois, firent, des premiers, usage de la boussole apportée à l’Europe par les Arabes et déjà connue des Chinois.

La guerre qui durait entre la Castille et l’Aragon depuis 1358 se poursuivait avec des alternatives de succès et de revers, et n’était suspendue par des traités de paix perpétuelle que pour être reprise avec plus d’acharnement. Pierre le Cruel, trahi plusieurs fois par ses plus proches parents, était en proie à toutes les fureurs de la défiance. Terrible pour ceux de ses sujets qu’il soupçonnait, il fit massacrer en sa présence le grand-maître de Saint-Jacques, un de ses frères naturels, son cousin Juan, le grand-maître de Calatrava, et bon nombre de puissants seigneurs. Quelques-uns de ses vassaux rebelles s’étant réfugiés en Portugal, Pierre proposa au roi de ce pays, Pèdre, surnommé aussi le Cruel, d’échanger les proscrits castillans contre les assassins d’Inès de Castro, que ce prince avait épousée secrètement, et dont son père, Alphonse IV, avait autorisé le meurtre en 1355. Don Pèdre accepta joyeusement le marché et tint enfin entre ses mains Alvaro Gonsalvez et Pedro Coelho, assassins de la femme qu’il avait éperdûment aimée. Il soumit les coupables à de savantes tortures et on put leur arracher le cœur tandis qu’ils respiraient encore (1360). Leurs cadavres furent brûlés en place publique et leurs cendres jetées au vent par le bourreau. Don Pèdre ne se contenta pas de cet hommage sanglant à la mémoire d’Inès ; il la fit exhumer à Coïmbre, la plaça sur un trône, revêtue du costume royal et la tête ornée du diadème. À la suite de l’amant inconsolé, tous les grands du royaume durent s’incliner devant ce cadavre, baiser sa main glacée et rendre à cette reine morte les actes de respect dont on l’avait frustrée de son vivant. Le monastère d’Alcobaça, sépulture des rois portugais, reçut les restes de celle dont Camoëns a immortalisé le nom.

L’un des complices de l’assassinat d’Inès, Diego Lopez Pacheco, échappa aux recherches du roi de Castille qui n’en obtint pas moins les réfugiés redemandés au roi de Portugal. Enfin, Pierre le Cruel se débarrassa de la reine Blanche de Bourbon, sa femme, qu’il séquestrait depuis huit ans, et dont la place était remplie par Maria de Padilla. Ce fut ce meurtre qui servit de prétexte au roi de France pour donner son concours au comte Henri de Transtamare.

Duguesclin dirigea les grandes compagnies vers les Pyrénées. En passant devant Avignon, ces bandes s’arrêtèrent un instant pour recevoir l’absolution de leurs péchés et un secours de deux cent mille livres. À la tête de ces trente mille soldats, Duguesclin eut bientôt placé la couronne sur le front de Transtamare (1366). Obligé de fuir, Pierre demanda l’appui du prince Noir, qui accourut avec d’autres aventuriers. À la bataille de Najera ou de Navarette, le prince anglais vainquit le chef breton, le fit prisonnier et rendit la Castille à son protégé (1367). L’année suivante Henri de Transtamare recommença la lutte, soutenu par Duguesclin, dont la rançon de cent mille florins d’or avait été payée par Charles V. Battu le 14 mars 1368 et forcé de se jeter dans Montiel, Pierre le Cruel tomba dans un guet-apens en voulant quitter le château, et fut conduit dans la tente du général français. Henri survint tout à coup, et, après un échange de paroles outrageantes, les deux frères se jetèrent l’un sur l’autre et roulèrent à terre. Pierre avait le dessus et allait peut-être étouffer son rival, lorsqu’un page, ou Duguesclin lui-même, le tira violemment par la jambe, et permit ainsi à Transtamare de dégager son poignard et de lui trouer la poitrine. Le bâtard d’Alphonse XI monta sur le trône de Castille (1369).

Muhamad V profita de ces rivalités pour détruire Algeziras, et conclut avec le nouveau roi chrétien une trêve qui donna aux Musulmans une paix de plus de vingt années (1370). Ce fut l’époque la plus brillante du royaume de Grenade, enrichi par son immense commerce et son agriculture florissante. À la mort de Henri de Transtamare (1379), la trêve fut renouvelée avec son successeur, Jean Ier. Ce prince laissa les Maures tranquilles pour guerroyer contre le Portugal, où s’éteignit en 1383 la lignée légitime de la maison de Bourgogne. Le chef d’une branche bâtarde Juan d’Avis, mis en possession de la couronne, battit les Castillans à Aljubarotta (1385), et l’indépendance du royaume portugais n’eut plus de dangers à courir. Le successeur de Jean Ier de Castille, Henri III le Malade (El Enfermo), eut l’énergie d’arrêter les usurpations continuelles de ses vassaux (1390). La paix s’était maintenue avec les Maures sous Youzef, qui avait succédé à Muhamad V en 1391 ; mais une guerre assez vive se ralluma à l’avènement du second fils de Youzef, Muhamad VI (1396), sans donner lieu toutefois à aucun fait éclatant.

L’expédition contre la Castille avait délivré la France de la plupart des grandes compagnies. Cependant beaucoup de ces aventuriers étaient revenus en Guyenne, et le prince Noir, ne pouvant leur payer la solde promise, leur accorda en compensation le pillage des provinces voisines. Le luxe excessif du prince anglais l’avait contraint d’imposer lourdement ses sujets d’Aquitaine dont le mécontentement croissait chaque jour et gagnait la noblesse. Une taxe de vingt sols par feu porta le comble à l’irritation. Les seigneurs de Guyenne refusèrent de payer et en appelèrent au jugement du roi de France qui s’empressa d’embrasser leur cause. Cité devant le Parlement de Paris, le prince Noir répondit qu’il s’y rendrait à la tête de soixante mille hommes, et les hostilités recommencèrent. Dans la crainte de renouveler les désastres de Crécy et de Poitiers, Charles V interdit à ses généraux toute bataille rangée et leur ordonna de harceler l’ennemi, de jeter des garnisons dans les places menacées et d’occuper sans bruit les contrées traversées par les Anglais. Cette tactique fut si rigoureusement observée, que l’armée anglaise, commandée par le duc de Lancaster, put ravager la France, sans rencontrer d’ennemis, de Calais à Bordeaux, où elle arriva épuisée, débandée, presque détruite par les maladies, la fatigue et la disette (1373). Le prince Noir était également entré en campagne et avait repris Limoges, dont tous les habitants furent massacrés ; mais ce fut son dernier exploit ; atteint d’une maladie de langueur depuis son retour d’Espagne, il dut rentrer en Angleterre, où il mourut le 8 juin 1376. Son fils Richard, âgé de dix ans, fut acclamé comme héritier présomptif de la Couronne.

À la fin de l’année 1373, le roi de France se retrouvait en possession du Quercy, du Rouergue, de la Saintonge, de l’Angoumois et du Poitou. La conquête de cette dernière province avait suivi le combat de Chizey, où le connétable Du Guesclin, avec quatorze cents hommes culbuta sept mille Anglais. L’illustre Chandos, connétable de Guyenne, avait péri dans la bataille, et son successeur, le captal de Buch, était prisonnier dans la tour du Temple où il termina ses jours. Tandis que l’amiral castillan, Boccanegra, battait la flotte d’Édouard III devant la Rochelle, Du Guesclin poursuivait les bandes du routier Robert Knoll jusqu’en Bretagne, où le duc Jean de Montfort n’avait cessé de favoriser la cause de l’Angleterre. À l’arrivée du connétable et de son ami Olivier de Clisson, leurs compatriotes au service de Charles V, les Bretons embrassèrent la cause de leur suzerain, expulsèrent leur duc et ne laissèrent que Brest aux mains des Anglais.

Les résultats désastreux de ces expéditions déterminèrent Édouard III à demander une trêve qui se prolongea trois ans. Le 21 juin 1377, le vieux roi d’Angleterre expira au château de Sheney, laissant la couronne à son petit-fils, Richard II, dont la tutelle fut confiée à ses trois oncles, les ducs de Lancaster, d’York et de Glocester.

Sous le règne d’Édouard III, par un statut promulgué en 1362, la langue française, employée jusqu’alors dans les affaires officielles, fut remplacée par la langue anglaise formée du mélange de l’ancien idiome anglo-saxon et du franco-normand. Les premiers monuments de la nouvelle langue avaient déjà paru : la chronique du moine Robert de Glocester, les poèmes de Lawrence Minot, de Guillaume Langland, de Gower et enfin de Chaucer, l’ami du duc de Lancaster, oncle de Richard, et qui est regardé comme le père de la littérature anglaise. L’éloquence eut l’occasion de naître dans le Parlement, qui fut définitivement séparé en deux Chambres : la Chambre Haute ou des Lords, la Chambre Basse ou des Communes, dont le premier speaker (orateur), Pierre de la More, fut nommé en 1377.

La minorité du nouveau roi permit à Charles V de rompre la trêve et de profiter de son alliance avec les Écossais et les Castillans pour conquérir la Guyenne. Les Anglais n’essuyèrent que des revers et ne conservèrent de leurs conquêtes que Calais, Brest, Cherbourg, Bayonne et Bordeaux, à la fin de la première période de la guerre de cent ans, qui resta comme suspendue jusqu’en 1415. Le roi de France put alors se livrer à tous ses ressentiments contre le roi de Navarre, à qui il enleva Évreux et Montpellier. Il voulut aussi confisquer la Bretagne au profit de la couronne, mais toute la noblesse de cette province se confédéra à Rennes en 1379, rappela Jean V de Montfort et, avec le secours d’une armée anglaise commandée par le comte de Buckingham, sut maintenir son indépendance. Deux mois après la mort de Du Guesclin, Charles V expira à Vincennes le 16 septembre 1380. Sous son règne, les États généraux convoqués une seule fois (mai 1369), furent remplacés par des Assemblées de notables choisis par le roi. Il accorda au Parlement le droit de pourvoir lui-même aux places vacantes, institua les Lits de justice, régla les apanages des princes du sang et fixa à treize ans révolus la majorité des rois de France. Il fut le véritable fondateur de la Bibliothèque royale où il rassembla neuf cents volumes, et favorisa les lettres qu’illustrèrent Christine de Pisan et Jehan Froissart, le chroniqueur pittoresque et partial.

Peu de temps avant la mort de Charles V avait éclaté le grand schisme d’Occident (1378) qui divisa la papauté en deux tiares rivales et ébranla l’autorité de l’Église catholique. Depuis la translation du Saint-Siége à Avignon, les Souverains Pontifes étaient devenus les instruments des rois de France. Pendant la captivité de Babylone, la Papauté, obligée de renoncer à la domination universelle, crut qu’elle pouvait encore régner au moyen des richesses. Outre la vénalité des principales charges de l’Église, le trafic des indulgences servit à remplir le trésor apostolique. Jean XXII ne se contenta pas de ces ressources et voulut s’adjuger la première année du revenu des bénéfices vacants en créant les Annates. Son successeur Benoît XII trouva dans les caisses pontificales vingt-cinq millions de florins d’or et légua la tiare à Clément VI qui, en 1343, avança de cinquante ans le jubilé établi par Boniface VIII, afin d’en toucher plus tôt les énormes profits. Cette cour d’Avignon, bien éloignée des hautes visées d’un Grégoire VII et d’un Innocent III, était ainsi caractérisée par le poëte Pétrarque dans ses lettres sine titulo : « On trouve ici tout ce qu’on peut imaginer de confusion, de ténèbres et d’horreur ; c’est ici la demeure des Larves et des Lémures. » Il est juste pourtant de reconnaître que l’enseignement des universités, la jurisprudence canonique et civile, l’étude de la géographie et des langues favorisée par les missions asiatiques, doivent beaucoup à ces papes gascons et limousins, qui se succèdent dans leur ville pontificale d’Avignon. La longue confiscation de la papauté au profit d’une nation, ne fut point perdue pour l’avancement des connaissances humaines.

Comme Dante, mort en 1321, Pétrarque était convaincu que l’Empire romain pouvait renaître et donner la paix à l’Italie. Un jour il put croire que ce rêve était réalisé, car le monde apprenait qu’à la voix de Rienzi l’antique république venait de revivre. Ce Romain, en effet, nommé Gabrini, ou Cola di Rienzi, fils d’un cabaretier, voulut sauver son pays de l’oppression que la noblesse faisait peser sur le peuple. Député à Avignon par ses concitoyens, il alla supplier le pape Clément VI de revenir dans la Ville Éternelle pour mettre un terme à la tyrannie des seigneurs. Sur le refus du Pontife, il rentra à Rome, convoqua le peuple au Capitole, le 20 mai 1347, l’entraîna par sa parole ardente, chassa les nobles de la ville et se fit proclamer tribun du peuple pour l’établissement du buono stato. Il apporta dans ses actes tant de sagesse, de prévoyance, de justice, que le Pape le félicita de cette révolution, qu’acclamèrent avec enthousiasme les républiques de Toscane et de Romagne et les principautés de Lombardie. Pétrarque écrivit au tribun des lettres pleines d’admiration et salua dans ses vers l’affranchissement du monde. Bientôt cependant Rienzi mécontenta par son orgueil ses propres partisans et s’aliéna ceux du Saint-Siége, en les privant de toute participation aux affaires. Au bout de sept mois les nobles réussirent à opérer une contre-révolution et à expulser le libérateur plébéien, qui chercha un asile en Allemagne, d’où l’empereur Charles IV l’expédia à Clément VI.

Le proscrit, qui s’était intitulé chevalier du Saint-Esprit et Protecteur de l’Italie, fut épargné par le Pontife qui l’avait pourtant déclaré traître et hérétique. Innocent VI, successeur de Clément, irrité de l’insolence intolérable des nobles romains, leur renvoya Rienzi. Celui-ci parvint à les chasser de nouveau, en 1354, et se fit décerner le titre de sénateur. Par son faste et ses imprudences, il ne tarda pas à s’aliéner définitivement la classe populaire dont on n’excite jamais impunément les appétits. À l’instigation de l’aristocratie, le peuple oublieux s’insurgea contre son ancien favori qui lui paraissait un oppresseur. Rienzi parla près d’une heure à la foule furieuse, que son éloquence dominait et qui peut-être allait encore l’acclamer, lorsqu’un valet de la famille Colonna survint et plongea son épée dans la poitrine du tribun.

Cependant les États de l’Église rentrèrent, de 1354 à 1360, sous l’autorité d’Innocent VI ; mais la tyrannie des légats du Saint-Siége détacha peu à peu de la cause pontificale toutes les villes reconquises qui retombèrent sous le joug de leurs seigneurs. Les dernières apparitions des monarques allemands, Henry VII, Louis de Bavière, Jean de Bohême, Charles IV, marquèrent le déclin de la puissance impériale, et l’Italie tomba dans une désorganisation politique de plus en plus complète. De toutes parts les cités se débattaient pour rester indépendantes et ne secouaient la tyrannie d’une famille que pour subir celle d’une autre. À Pise s’intrônisaient, en 1314 les Uguccione della Faggiulo, à Lucques en 1316 les Castruccio Castracani, à Padoue en 1318 les Carrara, à Mantoue en 1328 les Gonzaga, à Ferrare en 1208 les d’Este, à Bologne en 1337 les Pepoli. La rivalité maritime et commerciale de Venise et de Gênes ne cessait d’entretenir entre les deux républiques des luttes acharnées qui aboutirent à la terrible guerre, dite de Chiozza (1370). D’abord vaincus et refoulés dans leurs lagunes, les Vénitiens, ayant à leur tête l’amiral Pisani, reprirent le dessus et détruisirent la flotte génoise commandée par Lucien Doria.

Dans la Lombardie les Visconti avaient étendu leur domination à Tortone, à Alexandrie, à Crémone, et, malgré de vives résistances, persistaient dans leurs plans de conquêtes. En 1395, Jean Galéas Visconti obtint de l’empereur Wenceslas l’investiture du duché de Milan, s’empara de Sienne, en 1399, et de Perugia en 1400.

À Florence, où le pouvoir était resté aux mains de la grosse bourgeoisie Guelfe, pendant la première moitié du XIVe siècle, les nobles avaient insensiblement réussi à se faire élire aux principales magistratures. Afin de détruire l’influence renaissante de l’aristocratie, les bourgeois, appuyés sur les arts mineurs, n’hésitèrent pas, dans l’été de 1378, à déchaîner une révolution qu’ils comptaient maîtriser à leur gré. Sylvestre de Médicis, alors gonfalonier de justice, provoqua le mouvement et groupa autour de lui tous les enrichis de sa catégorie, impatients de se soustraire à la domination restaurée de la noblesse. Le peuple, poussé à l’insurrection, incendia les maisons patriciennes, surtout celles des Albizzi, obtint l’abolition de l’éligibilité des nobles et imposa la déposition de tous les magistrats. Victorieuse jusque-là, la bourgeoisie fut tout à coup effrayée de ce triomphe, car elle s’aperçut que les hommes des petits métiers songeaient à en tirer profit pour eux-mêmes. Ces ouvriers, cardeurs, laveurs, peigneurs de laine, que par dérision les riches appelaient ciompi (compères), étaient tenus en dehors de la hiérarchie industrielle de Florence. Ils voulurent jouir des droits de leurs concitoyens, et, sur le refus des Guelfes parvenus, recommencèrent l’émeute. Ils assaillirent le palais de la seigneurie, l’emportèrent et proclamèrent leur chef, Michel Lando, ouvrier cardeur, gonfalonier de justice et podestat. Celui-ci composa un gouvernement de neuf membres dont trois furent choisis dans le petit peuple ; mais, voulant se concilier l’esprit des autres classes, il se montra opposé aux mesures financières réclamées par les Ciompi : suppression de toutes poursuites pour une dette moindre de cinquante florins, progression de l’impôt, abolition de la rente des fonds empruntés par l’État, et remboursement du capital en douze années. Convaincus que leur chef les trahissait pour faire cause commune avec leurs ennemis, les petits métiers reprirent bientôt les armes et coururent attaquer le palais de la Seigneurie. Michel Lando, à cheval, la bannière de la justice à la main, suivi de la plupart des bourgeois qui l’appelaient leur sauveur, favorisé d’ailleurs par les divisions des classes inférieures, attaqua les insurgés, ses amis de la veille, et les mit en pleine déroute. Les Ciompi qui ne purent s’enfuir de la ville furent exterminés et leurs adhérents condamnés à l’exil ou à la mort. Quand toute cause de danger eut disparu, les vainqueurs songèrent au Plébéien naïf à qui ils devaient la victoire et le récompensèrent par la proscription.

Au milieu de cette décadence politique, les lettres, les arts, les sciences, l’industrie s’élevaient au-dessus de toutes les querelles et plaçaient l’Italie du moyen-âge à la tête de la civilisation européenne. Après avoir eu la gloire de donner au monde l’incomparable poëte de la Divine Comédie, l’Italie produisit l’auteur idéaliste et passionné des Canzoni, Pétrarque d’Arrezzo (1304-1374), et le Florentin Boccace (1313-1375), le père de la prose italienne. Autour de ces trois hommes illustres, la poésie fut encore dignement représentée par Guido Cavalcanti, Antonio de Ferrara, Sennuccio de Bene, Antonio Pulci ; la prose par Franco Sacchetti, Ser Giovanni, Bosone da Gubbio, Jacopo Passavanti, Domenico Cavalca, Angelo Pandolfini ; l’histoire par Matteo Spinelli, Francesco Malespini, Donato Velluti, Coppo Stefani, Monaldi, et particulièrement Villani, son frère Matteo et son neveu Filippo ; l’architecture par fra Giocondo, Battista Alberti, Arnoldo di Lapo et le grand Filippo Brunelleschi, né en 1375 ; la peinture par Giotto, élève de Cimabuë, par Franco Bolognese, Avanzo, Orcagna, Simone de Martino, le mystique fra Angelico de Fiesole, la sculpture et la plastique par Giovanni Pisano, Andrea Pisano, Giovanni Balduccio, Can della Scala, Bonino da Campione ; l’érudition par Bracciolini, Barthole, Leonardo Bruni, Marco Polo et cent autres. La plupart des souverains de la Péninsule favorisèrent le développement des lettres et des arts, et plusieurs eurent l’honneur de vivre dans l’intimité des poëtes et des savants. Les princes si éclairés de la famille des Hohenstaufen avaient créé les premiers dans leur royaume de Naples une véritable cour de lettrés, et leurs successeurs de la maison de France, en s’emparant de ce pays, héritèrent du même goût pour les œuvres de l’esprit. Robert Ier, petit-fils de Charles d’Anjou, employa les instances les plus amicales pour déterminer Pétrarque à venir habiter Naples. Peu désireux de troubler son long règne pacifique (1309-1343), ce roi refusa la possession de la Sicile que les souverains d’Aragon continuèrent de gouverner et à laquelle ils ajoutèrent la conquête de la Sardaigne. À Robert succéda sa petite fille, Jeanne Ire, mariée à son cousin André de Hongrie, issu d’une branche collatérale de sa famille dont le chef, Charobert, avait été récemment le fondateur de la dynastie angevine qui régna quelque temps sur la nation des Magyares.

Amoureuse d’art et d’aventures, la reine Jeanne dut à la légèreté de ses mœurs d’être accusée, plutôt que convaincue de toutes sortes de débordements et de crimes. Après l’assassinat de son premier mari, qu’on lui attribua, elle épousa Louis de Tarente, et, à la mort de ce dernier (1352), le comte de Roussillon et de Cerdagne, Jacques d’Aragon. Veuve une quatrième fois, elle célébra de nouvelles noces avec un condottiere de la famille d’Este, Otton de Brunswick (1376), union qui mécontenta gravement son cousin Charles de Duras, fils du roi de Hongrie, qu’elle avait adopté pour son héritier. À la fin du pontificat de Grégoire XI, qui était rentré à Rome en 1376, mettant fin, à la prière de Catherine de Sienne, à la captivité de Babylone, Jeanne prit sous sa protection les cardinaux français et italiens réunis à Fondi pour protester contre l’élection de l’archevêque de Bari qui avait adopté le nom d’Urbain VI. Ce nouveau conclave élut un pape français, le cardinal de Genève, sous le nom de Clément VII, dont le siége fut réinstallé à Avignon, et le grand schisme d’Occident commença (1378). L’Angleterre, la Hongrie, l’Allemagne, la Hollande, la Bohême, l’Italie, moins Naples, reconnurent Urbain, tandis que Clément recevait la soumission de la France, de l’Espagne, de l’Écosse, de la Savoie et de la Lorraine. Urbain VI excommunia Jeanne de Naples et chargea Charles de Duras de la dépouiller de la couronne. La reine chercha l’appui de la France, en choisissant pour héritier Louis, duc d’Anjou, frère de Charles V et oncle du nouveau roi Charles VI. Cette mesure provoqua la révolte de ses sujets, et Charles de Duras, vainqueur d’Otton de Brunswick, s’empara de Naples et de sa souveraine. À la nouvelle de l’arrivée de Louis d’Anjou, il résolut de se débarrasser de Jeanne et la fit étouffer entre deux matelas, au château de Muso, dans la Basilicate (1382). Maître du trône par ce meurtre, il exerça promptement une grande influence dans la Péninsule et eut pour successeur en 1386, son fils Ladislas, dont le règne prépara la complète désorganisation du royaume napolitain. Charles de Duras n’avait pas eu à combattre Louis d’Anjou qui, parvenu dans la Capitanate avec soixante mille hommes, vit son armée entièrement détruite par une épidémie et mourut lui-même à Bari (1384).

La triste fin de ce prince n’excita que de médiocres regrets chez les populations françaises que les deux autres oncles du roi, le duc de Berry, le duc de Bourgogne, Philippe-le-Hardi, et lui-même, avaient frappées de taxes exorbitantes. Des révoltes avaient éclaté dans le Poitou, le Languedoc, le Limousin, l’Auvergne, ainsi que dans les grandes communes de Flandre et du nord de la France. Les habitants de Paris, à bout de patience, coururent à l’hôtel de ville où ils ne trouvèrent pour armes que des maillets de plomb, d’où le nom de Maillotins, massacrèrent les collecteurs de l’impôt et s’organisèrent pour une longue résistance. En Flandre, le comte Louis, chassé par ses sujets, obtint l’appui de son jeune souverain qui venait d’être émancipé. Charles VI, suivi du connétable Olivier de Clisson et d’une grande partie de sa noblesse, marcha contre les milices flamandes et les extermina à la bataille de Roosebeke (1382). Leur chef, Philippe Artevelt, fils du fameux Jacques, fut trouvé parmi les morts et pendu à un arbre. Les villes de Flandre furent livrées au pillage et aux flammes, à l’exception de Gand qui résista suffisamment pour ranimer l’insurrection. Le secours d’une armée anglaise, qui nécessita le retour du roi de France ralluma la guerre, qui se termina par la mort du comte Louis de Male. La succession de ce dernier passa aux mains du duc de Bourgogne, Philippe-le-Hardi, par suite de son mariage avec Marguerite, héritière du comte (1384). Le fils du duc, Jean-sans-Peur, fut marié à la princesse de Hainaut, et Charles VI, âgé de dix-sept ans, épousa la fille du duc de Bavière, Isabeau, à peine âgée de quatorze ans.

Les communes rebelles de France, qui pour la première fois avaient agi avec ensemble, subirent le contrecoup de la défaite des Flamands. Les insurrections de Rouen, de Châlons, d’Orléans, de Reims, de Troyes, furent étouffées dans le sang. Les Parisiens, convaincus de l’inutilité de toute résistance, allèrent au devant du roi pour faire leur soumission. Rien ne put apaiser Charles VI qui entra en vainqueur dans la ville, fit dresser partout des échafauds et envoya au supplice un grand nombre des plus notables habitants, parmi lesquels l’avocat général Jean Desmarets. On rétablit les impôts les plus vexatoires, on confisqua les richesses de la bourgeoisie, on procéda au désarmement général des citoyens et à la dissolution des corporations. Comme les principales cités du royaume, la capitale perdit ses franchises municipales avec le droit d’élire son prévôt et ses échevins. Le mouvement communal, dont la décadence s’accentuait depuis le commencement du XIVe siècle, s’arrêta définitivement. Les exécutions nocturnes, commencées sous ce règne, furent continuées avec plus de régularité. « Les corps, dit Chateaubriand, étaient jetés dans la Seine avec cet écriteau : Laissez passer la justice du roi. Les assassinats juridiques datent du gouvernement des Valois : on marchait vers la monarchie absolue. »

Les dilapidations de la cour firent avorter, en 1386, les préparatifs ruineux d’une descente en Angleterre ; et une expédition dirigée en Allemagne contre le duc de Gueldre n’aboutit qu’à un accroissement de charges pour le pays. Pour calmer le mécontentement du peuple, le roi consentit à renvoyer ses oncles et déclara qu’il gouvernerait seul (1389). La réforme de quelques abus ne tarda pas à être suivie d’excès nouveaux. En 1391 le connétable de Clisson faillit être assassiné par Pierre de Craon qui se réfugia chez le duc de Bretagne. Celui-ci ayant refusé de livrer le meurtrier, Charles VI marcha contre le vassal rebelle et fut atteint, en traversant la forêt du Mans, d’une attaque de folie furieuse (1392).

La démence du roi livra le gouvernement aux plus déplorables intrigues de palais. Deux partis se disputèrent le pouvoir. Celui du duc d’Orléans, frère de Charles VI, et celui du duc de Bourgogne. Chacun des compétiteurs se hâtait de profiter des instants de lucidité qu’avait le roi pour obtenir la sanction des usurpations les plus odieuses, et la reine Isabeau de Bavière donnait les plus funestes exemples de désordre et de prodigalité.

Le schisme divisait toujours la chrétienté. Afin de rétablir l’unité, l’Université de Paris présenta des conclusions que Charles VI accueillit favorablement en 1394 et qui ne pouvaient qu’échouer devant l’obstination des deux prétendants à la tiare. L’Espagnol, Pierre de Luna, qui avait remplacé Clément VII, sous le nom de Benoît XIII, résista dans son palais d’Avignon à toutes les prières et à toutes les menaces avec un entêtement égal à celui de son rival de Rome, Boniface IX. Les deux papes s’excommuniaient sans relâche. Ce conflit passionné agitait profondément l’Europe et ébranlait chaque jour l’autorité de l’Église. Déjà les idées de réformation pénétraient dans les esprits et quelques voix parlaient hautement de résistance au Saint-Siége. Dès 1322, l’Inquisition avait envoyé au bûcher un certain Lollard de Cologne dont les adeptes commençaient à se multiplier en Angleterre, lorsque parut Jean de Wiclef, recteur du collége d’Oxford. La défense des intérêts de la couronne permit au savant ecclésiastique de propager sa doctrine qui peut se réduire à ces termes : « Tout arrive par nécessité. Dieu lui-même y est soumis. La liberté morale et intellectuelle est pure illusion. Il y a des prédestinés et des réprouvés. La confession est inutile et dangereuse ; la hiérarchie est un mensonge. Les bénédictions prononcées sur le vin, le pain, l’eau, l’huile, etc., sont des actes qui appartiennent plutôt à la nécromancie qu’à la religion. Le pape n’est pas vicaire de Jésus-Christ, et l’Église romaine est la synagogue de Satan. »

Le concile de Londres, réuni en 1382, condamna les principales propositions de Wiclef, qui mourut pendant les délibérations. Mais le docteur d’Oxford avait traduit la Bible en anglais et laissait quelques disciples zélés, dont les deux plus célèbres, Jack Straw et John Ball, appliquèrent ses principes à la politique. Ils se mirent à la tête des Lollards et protestèrent à la fois contre les vices du clergé et les exactions des officiers de la couronne. L’explosion du mécontentement populaire fut hâtée par l’insolence d’un collecteur d’impôt qui outragea la fille d’un forgeron de Dartford, dans le comté de Kent. Le père de l’enfant, Wat-Tyler, survint et terrassa l’officier du fisc d’un coup de marteau. Les paysans prirent sa défense. Bientôt tous les vilains des autres comtés marchèrent en armes sous la conduite du forgeron, de Jack Straw et de John Ball. Ils arrivèrent devant les portes de Londres, au nombre de quatre-vingt mille, demandant l’abolition du servage, la réduction de la rente des terres à quatre pence par acre (36 centimes), la franchise d’achat et de vente aux foires et marchés et une amnistie générale pour tous les délits passés (1381). Ils entrèrent dans la capitale, s’emparèrent de la tour, tuèrent l’archevêque, le fermier des impôts et quelques autres personnages. Le lendemain, en traversant Smithfield, Richard II rencontra Wat-Tyler, suivi de vingt mille plébéiens. Le forgeron fit arrêter sa troupe et s’avança seul au-devant du roi avec lequel il entra en conférence. Le lord maire se mêla à la conversation et tout à coup plongea son épée dans le corps de Wat-Tyler, qui avait saisi par la bride le cheval du souverain. Les insurgés étaient déconcertés par l’assassinat de leur chef ; Richard, poussant son cheval au milieu d’eux, leur cria : « Pourquoi ce tumulte, cher peuple ? Tyler n’est plus, c’est moi qui serai votre chef et qui vous soulagerai. » Les vilains tombèrent aux genoux du roi qui leur accorda des charges. Mais peu de jours après, entouré de sa noblesse et de toutes ses troupes, il annula ses actes, révoqua ses promesses, poursuivit les paysans dispersés dans toutes les provinces, les extermina en détail, fit pendre quinze cents des principaux chefs et décapiter Jack Straw et John Ball.

Ainsi finit cette jacquerie anglaise. Après une expédition contre les Écossais que soutenait un corps français commandé par Jean de Vienne (1385), Richard se livra à de folles prodigalités pour quelques favoris compagnons de ses débauches fastueuses. Il les éleva aux plus hautes dignités, nomma l’un, Michel de la Pole, chancelier, conféra à un autre, Robert de Vère, les lettres de marquis de Dublin et de duc d’Irlande avec la donation en viager des revenus de l’île. Leur insolence avait déjà provoqué une vive irritation, lorsque la couronne convoqua le Parlement pour obtenir de nouveaux subsides (1386). Les Lords et les Communes, poussés par le duc de Glocester, répondirent à cette demande par la révocation du chancelier, l’exil des favoris, le supplice de plusieurs ministres, et par l’institution d’une commission gouvernementale qui servît de tutelle au monarque. Obligé de subir ces dures conditions, Richard patienta pendant un an ; mais en 1389, s’étant assuré le concours de dix mille archers, il cassa son conseil de surveillance et gouverna seul, sans plus de sagesse que par le passé. Au bout de quelques années, informé que son oncle conspirait avec plusieurs barons puissants, il fit arrêter tous les seigneurs suspects. Le comte d’Arundel fut décapité, le comte de Warwick exilé, l’archevêque de Cantorbery banni à perpétuité et le duc de Glocester, emprisonné au château de Calais, fut étouffé entre deux matelas (1397). Richard se débarrassa de son dernier souci en exilant le duc Henry de Lancastre, son cousin germain, qu’il frustra en outre de l’héritage de son père, et partit pour diriger une expédition contre l’Irlande.

Henry de Lancastre profita de cette absence pour revenir en Angleterre sur trois embarcations que lui procura le duc de Bretagne. Il débarqua à Ravenspurn, et, suivi par les comtes de Northumberland et de Westmoreland, grossissant partout son cortége d’une foule de partisans, il entra dans Londres avec une armée de cinquante mille hommes. Le duc d’York lui-même, régent du royaume, épousa la cause de son neveu, et, quand Richard revint pour punir les rebelles, il fut abandonné de tout le monde et conduit devant le Parlement pour entendre prononcer sa déchéance. Dans l’espoir de sauver ses jours, il consentit à se déclarer indigne de porter la couronne que le Parlement adjugea au duc de Lancastre, proclamé sous le nom de Henry IV (1399). Cette usurpation votée par l’Assemblée de la nation au mépris des droits de primogéniture de Roger de March, petit-fils de Lionel, duc de Clarence, second fils d’Édouard III, devait provoquer un demi-siècle plus tard la guerre des deux Roses.

L’usurpateur chercha à affermir sa dynastie en s’appuyant sur le Parlement et en augmentant les prérogatives des Communes. Dès son avénement, il eut pourtant à combattre une révolte fomentée par plusieurs barons qui voulaient rétablir le roi déposé. Ils furent promptement punis, et Richard, à la suite de cette tentative, périt assassiné dans le château de Pontefract, où il était emprisonné (1400).

Une insurrection plus redoutable éclata bientôt dans le pays de Galles, dirigée par un descendant des anciens princes de ce pays, Owen Glendower. Henri IV de Lancastre eut besoin de toutes ses forces pour triompher des rebelles et dut se féliciter de la trêve qui suspendait les hostilités avec la France. Cette trêve, prolongée de vingt-cinq ans, avait été conclue à l’occasion du mariage de la fille de Charles VI avec Richard II, célébré le 27 octobre 1396.

Cette même année l’élite de la noblesse de France, ayant à sa tête le comte de Nevers, Jean-sans-Peur, fils du duc de Bourgogne, courut se joindre à la croisade entreprise contre les Turks par Sigismund d’Allemagne, devenu roi de Hongrie, grâce à son mariage avec la fille de Louis-le-Grand (1342-1385), Marie, dernière héritière de la dynastie Angevine. La chevalerie française se fit écraser à la bataille de Nicopolis et l’empire d’Orient parut à la merci des guerriers barbares du sultan Bayézid. Ces Turks, déjà si puissants, étaient encore, au XIIIe siècle, après leur émigration du Khoraçan, dispersés en Asie-Mineure, en Arménie et en Syrie. Une peuplade principale, ayant bravement repoussé les Mongols, avait obtenu du sultan Seldjoucide Aladin les districts de Phrygie enlevés aux Byzantins qui furent le berceau de l’empire Ottoman. Après la chute de l’empire d’Iconium, en 1294, le territoire de ces Turks s’accrut du Karahissar, conquis par leur chef Othmân ou Osmàn, d’où la tribu reçut la qualification d’Osmanlis. Ce chef partagea entre ses guerriers le gouvernement des contrées environnant le mont Olympe, combattit les Grecs avec succès, et en 1325 s’établit à Brousse en Bithynie. Son fils Orkhân, qui fut le véritable fondateur de la puissance des Osmanlis, conquit Nicomédie en 1327, Nicée en 1330, et, bientôt maître de l’Asie-Mineure, domina le Bosphore, la Propontide et l’Hellespont. Il sut consolider son pouvoir par l’habileté de son administration et assurer la durée de ses conquêtes par l’organisation qu’il donna à son armée. Il fut le créateur des corps de cavalerie des spahis, des znaïms, et de la milice des janissaires, infanterie redoutable qui se recruta surtout d’enfants chrétiens à qui on inculquait de bonne heure les principes fanatiques de l’Islamisme. Orkhân nomma un gouverneur ou pacha dans chacune de ses provinces et donna à l’entrée de son palais le nom de Sublime-Porte, qui servit ensuite à désigner son gouvernement. Il profita, pour s’agrandir, de la guerre civile qui continuait à ruiner l’empire de Constantinople, où la couronne venait d’être arrachée à Andronic II par son petit-fils Andronic III (1332). Celui-ci confia le soin d’arrêter les Turks à son général Jean Kantacuzène, à qui ses succès militaires valurent de nombreuses inimitiés.

À la mort d’Andronic III, l’impératrice montra au général une telle hostilité qu’elle ne lui laissa d’autre chance de salut que la révolte (1341). Kantacuzène chercha à assurer son usurpation en s’alliant avec Orkhân qui s’empressa de saisir cette occasion de s’implanter en Europe. Victorieux au bout de six années de combats, l’usurpateur, fatigué du pouvoir, se retira dans un monastère du Mont Athos, où il passa le reste de sa vie à écrire les annales de son temps. Il avait donné sa fille en mariage à Orkhân et vit le fils de ce dernier, Soliman (Suleyman) s’emparer par surprise de la ville de Tzympe et de l’importante place de Gallipoli, la clef de Constantinople, à la suite d’un tremblement de terre qui en renversa les murailles (1356). Les Turks se fortifièrent ainsi dans la Chersonèse, dominant le détroit des Dardanelles, sans éprouver de résistance de la part de l’Empereur Jean V Paléologue, dont le règne qui dura jusqu’en 1391 fut aussi long que malheureux. Orkhân, le premier Padichâh, était mort en 1360, précédé par Suleyman. Il eut pour successeur son second fils Amurath (Mourad Ier), qui en 1362 prit Andrinople et en fit, en Europe, le siége de l’empire des Osmanlis. Il perfectionna la milice des Janissaires et reçut le tribut de vassalité du faible empereur grec qui implorait en vain les secours des princes chrétiens.

Les progrès si rapides des Turkomans inquiétaient les états Slaves de la vallée du Danube, les vaillants peuples de la Bulgarie, de la Servie, de la Bosnie et de l’Albanie. Bien que battus, en 1363, sur les bords de la Maritza, ils continuèrent la lutte contre les envahisseurs. Amurath les harcela sans relâche, s’empara sur les Bulgares de la grande ville de Sophia, en 1382, et gagna enfin sur les Slaves coalisés la bataille décisive de Cassovie, qui lui coûta la vie (1389). Un Servien, Milosch Kobilovich, parvint jusqu’à lui et le tua d’un coup de poignard. Son successeur et son fils, Bajazet Ilderim (l’Éclair) recueillit les fruits de la victoire, soumit la Macédoine, la Bulgarie, la Valachie et acheva la conquête des dernières villes d’Asie-Mineure. En 1391, Manuel II Paléologue, qui servait d’otage à la Sublime-Porte, s’étant échappé pour succéder à son père Jean V, Bajazet alla mettre le siège devant Constantinople, et ne se retira qu’après avoir obtenu la construction d’une mosquée dans cette ville. Vainqueur à Nicopolis, en Bulgarie, des Croisés commandés par Sigismund de Hongrie, il ravagea la Thessalie, la Morée et remplit d’effroi les chrétiens d’Occident (1397).

L’empereur Manuel tenta un nouvel effort pour sauver sa couronne et vint lui-même, en 1400, à Paris et à Londres, mendier les secours des souverains occidentaux. De retour à Constantinople sans être parvenu à émouvoir l’Europe, il se décida à demander la protection d’un descendant de Djinghis-Khân, dont le nom remplissait déjà de terreur toute l’Asie.

Ce conquérant farouche, Timour-Lenk, c’est-à-dire Fer-le-Boiteux, vulgairement Tamerlan, était né vers 1336. Chef d’une peuplade Mongole établie à Samarkande, il avait profité du démembrement de l’empire de Djaggathaï (Turkestan) pour s’emparer de l’autorité suprême. Intrépide, intelligent et féroce, Timour renversa tous les obstacles qui gênaient sa domination et se fit promptement une réputation extraordinaire. Il conquit successivement le Kharism, le Kachgar, la Perse, toute l’Asie centrale jusqu’à la muraille de la Chine, et, en 1398, tout l’Hindou-Stân, depuis l’Indus jusqu’à l’embouchure du Gange. Partout, sur son passage, la dévastation et le carnage prirent des proportions inconnues jusqu’alors. De Delhi, saccagée, revenu en Géorgie, il accueillit favorablement les supplications des ambassadeurs de Byzance et de quelques princes Seldjoucides. Après avoir dévasté Bagdad, incendié Damas, enlevé la Syrie aux Mameluks, il se jeta sur les États de Bajazet avec une armée formidable (1400).

Dans sa course triomphante à travers la Russie méridionale, Timour avait infligé de terribles défaites aux Mongols de la Horde d’Or, et bien que la rigueur du climat ne lui eût pas permis de renverser leur domination, il l’ébranla suffisamment pour qu’on pût pressentir l’affranchissement prochain du peuple russe.

Déjà Dimitri IV, vainqueur des Tatars sur le Don, avait conquis le surnom de Donski en 1380. Il transporta sa résidence de Kiew à Moscou, devenue la capitale du pays, et remporta de nombreux succès sur les princes de Twer et de Rjesan. Les Russes n’en retombèrent pas moins sous le joug de la Horde d’Or et perdirent même la Podolie et la Wolhynie, que leur enleva le roi de Pologne, Kasimir III, dit le Grand. Ce prince donna le premier une organisation sociale régulière aux États polonais, dont son père, Ladislas Lokjetek, avait préparé l’homogénéité. Avec Kasimir s’éteignit, en 1370, la race mâle des Piast, et c’est alors que pour élire son neveu, Louis de Hongrie, les nobles commencèrent à vendre leurs voix aux successeurs des rois défunts, moyennant certains priviléges personnels qui furent l’origine des Pacta conventa. La réunion de la Pologne avec la Lithuanie s’effectua à partir de 1386, lorsque Hedwige, fille de Louis, fut obligée d’épouser le grand duc de Lithuanie, Jagellon, resté païen jusqu’alors, et qui, en recevant le baptême, prit le nom de Ladislas. Avec lui la famille des Jagellons monta sur le trône de Pologne. Les Lithuaniens et les Polonais, fondus peu à peu en une seule nation, furent assez forts pour combattre leur ennemi commun l’Ordre Teutonique. Cet Ordre était devenu un État prépondérant dans le nord de l’Europe, et ses possessions s’étendaient depuis l’Oder jusqu’au golfe de Finlande. Le grand maître Siegfried de Fruchtwangen avait transféré le siége de la cour à Marienbourg, en 1309, et son successeur Weinrich de Knipode fit de cette capitale un centre remarquable d’instruction et de richesse. Sous son long règne (1351-1382) l’Ordre atteignit l’apogée de sa puissance dont le déclin ne commença qu’au XVe siècle. Maîtres de la Pomerellie et de la ville de Dantzik, enlevées aux Polonais, les chevaliers teutoniques conquirent également l’Esthonie sur les Danois. Le Danemark perdit cette province sous le règne de Valdemar III, qui donna pourtant quelque tranquillité intérieure à son royaume, et, tout en confirmant les prérogatives de l’aristocratie, conféra aux villes plusieurs droits politiques (1373). La descendance mâle des Estrisides s’éteignit en la personne de Valdemar III et les Danois élurent pour roi le fils de sa fille Marguerite, nommé Claf, et de son gendre, Hakon VIII, roi de Norwége. Quand ce dernier mourut, les Norwégiens choisirent pour souverain le Danois Claf, et les deux royaumes furent gouvernés, avec le titre de régente, par Marguerite, qui conserva le pouvoir à la mort de son fils décédé sans postérité (1387). Elle continua avec succès la guerre dans laquelle le Danemark était engagé depuis longtemps contre la Suède, où régnait la dynastie des Folkangs, issue du Jarl Birger. Les Suédois, livrés aux discordes intérieures les plus acharnées, avaient déposé leur roi, Magnus II, pour appeler au trône Albert de Mecklembourg. Ils ne tardèrent pas à s’irriter de l’influence germanique que subissait ce nouveau monarque, et demandèrent, pour s’en débarrasser, l’appui du Danemark. Marguerite mena la guerre avec énergie et habileté. À la bataille décisive de Falkæping (1389), elle vainquit Albert, le fit prisonnier et reçut la couronne de Suède. Elle convoqua ensuite les États des trois royaumes à Calmar, où, le 13 juillet 1397, fut rendue la loi qui du Danemark, de la Norvége et de la Suède faisait une seule et même monarchie. Aux termes de cette loi connue sous le nom d’Union de Calmar, la couronne demeurait élective, le souverain était astreint à résider alternativement dans chacun des trois royaumes, et chaque État conservait sa législation, son sénat et ses coutumes. Par la prompte violation de ce contrat, exploité dans l’intérêt purement danois, ainsi que par les plus rigoureux moyens de compression employés contre les Suédois, Marguerite compromit les résultats de cette union et ne sut qu’en hâter l’inévitable dissolution.