Histoire du Moyen-Âge (Gosset)/QUINZIÈME SIÈCLE

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QUINZIÈME SIÈCLE.



Pendant que la royauté française, par son alliance avec la bourgeoisie, triomphait de la féodalité et marchait vers la monarchie absolue, le pouvoir royal, en Angleterre, ne cessait d’être maîtrisé par la coalition presque permanente du peuple et de l’aristocratie. Les troubles qui suivirent l’usurpation de la maison de Lancastre vinrent encore favoriser l’établissement du gouvernement constitutionnel. Grâce à l’appui que lui prêta le parlement, Henry IV affermit sa dynastie par la victoire éclatante qu’il remporta à Shrewsbury sur les Gallois d’Owen Glendower, que soutenaient les Écossais et le comte de Northumberland, chef de la famille Percy (1403). Durant ce règne agité, les communes surent profiter des discordes intérieures pour étendre leurs prérogatives. Elles obtinrent la révocation de certains offices de la couronne, la nomination des trésoriers publics, la vérification des encaissements budgétaires, le droit de légaliser les impôts, et réclamèrent l’application des revenus de l’Église aux besoins de l’État. Abreuvé de chagrins domestiques, épuisé par de continuelles attaques d’épilepsie, Henry IV mourut le 20 mars 1413, à l’âge de quarante-six ans.

Son fils aîné lui succéda sous le nom d’Henry V. Ce prince arrivait au trône avec une déplorable réputation. Il n’avait mené jusqu’alors qu’une vie de débauches, en compagnie de voleurs et de libertins dont le plus célèbre, John Falstaff, devait être immortalisé par Shakspeare. Dès qu’il fut monté sur le trône, il réforma sa conduite, congédia ses anciens amis de taverne et garda les ministres de son père qui avaient énergiquement blâmé son existence déréglée. Il reçut à la cour et traita avec distinction le comte de March, héritier légitime de la couronne, réintégra les Percy dans leurs biens et dignités et combla d’honneurs le grand juge Robert Gascoigne qui, jadis, l’avait fait jeter en prison. Lorsqu’il eut ainsi gagné la sympathie publique, Henry V, suivant la recommandation de son père mourant, se décida à faire valoir ses droits à la couronne de France. La situation de ce pays garantissait le succès de la tentative.

La rivalité des deux partis qui convoitaient le pouvoir, pendant la démence de Charles VI, avait éclaté violemment à l’avénement du duc de Bourgogne, Jean-sans-Peur, fils de Philippe-le-Hardi (1404), venu de Flandre à Paris avec une armée. Le duc d’Orléans avait également rassemblé des troupes, et les deux compétiteurs allaient en venir aux mains quand on les réconcilia. Ils se jurèrent dans le conseil du roi une amitié inviolable, et, après avoir pris les épices et bu du vin, s’embrassèrent et communièrent ensemble. Avant la fin du troisième jour, le duc d’Orléans, en sortant de l’hôtel du roi, était assassiné par une troupe de sicaires aux gages du Bourguignon (1407). Jean-sans-Peur nia d’abord son crime, puis il s’en glorifia et choisit un docteur en Sorbonne, nommé Jean Petit, pour en faire l’apologie devant toute la cour. On fit approuver l’assassinat par le roi lui-même, et seule Valentine de Milan demanda, sans l’obtenir, justice du meurtre. Le nouveau duc, Charles d’Orléans, résolut de venger son père et trouva des alliés dans le Midi, en épousant la fille du comte Bernard d’Armagnac, qui devint le chef du parti (1410).

Plus puissant que jamais par la victoire de Hasbain sur les Liégeois révoltés, le duc de Bourgogne rentra dans Paris, qu’il domina et où il arma un corps d’élite de cinq cents bouchers écorcheurs qui, de Jean Caboche, leur chef, reçurent le nom de Cabochiens. Ces hommes traquèrent et massacrèrent partout les gens du parti d’Armagnac, qui, de leur côté, se mirent à dévaster les environs de la capitale, Les bouchers, maîtres de Paris, forcèrent le Conseil du roi à rendre à leur ville ses anciens priviléges et obtinrent de l’Université l’ordonnance dite Cabochienne, qui opérait dans l’administration du royaume des réformes remarquables. Les Cabochiens furent enfin désavoués par la bourgeoisie, qui les chassa et donna le pouvoir aux Armagnacs (1413). Ceux-ci rejetèrent la capitale sous le joug le plus tyrannique et conduisirent le roi insensé contre le duc de Bourgogne qui fit sa soumission en signant la paix d’Arras (1414). Ce fut à la suite de ces événements que le roi d’Angleterre, ayant en vain réclamé l’exécution rigoureuse du traité de Brétigny, débarqua à l’embouchure de la Seine entre Honfleur et Harfleur. Après la prise de cette dernière ville, il conduisait vers Calais son armée très-affaiblie par une épidémie et réduite au plus à vingt mille combattants, lorsqu’il rencontra sur les bords de la rivière de Blangy les troupes françaises s’élevant à quatre-vingt mille hommes et occupant une position aussi défavorable qu’à Crécy. La bataille s’engagea près du village d’Azincourt, au milieu d’un champ argileux, nouvellement labouré, où les chevaux enfonçaient jusqu’à mi-jambe. Les deux premières lignes de l’armée française furent promptement enfoncées par les Anglais et la troisième prit la fuite sans combattre. Dix mille Français périrent dans cette journée, parmi lesquels huit mille gentilshommes, sept princes et cent vingt-cinq seigneurs portant bannière (1415). Ce désastre, dont on rejeta la responsabilité sur le gouvernement des Armagnacs, rouvrit aux Bourguignons les portes de Paris, que les bouchers inondèrent du sang de leurs ennemis (1418). Les Anglais poursuivirent leur marche victorieuse, conquirent toute la Normandie, et s’emparèrent de Rouen (1419). Le dauphin Charles, devenu chef du parti d’Orléans, feignit alors de désirer une réconciliation. Jean-sans-Peur consentit à une entrevue, se rendit sur le pont de Montereau, et fut assassiné par Tanneguy Duchatel, premier officier du Dauphin. Le nouveau duc de Bourgogne, Philippe-le-Bon, pour venger son père, embrassa ouvertement le parti de Henry V à qui la reine Isabeau donna sa fille Catherine en mariage. Après la cérémonie nuptiale, les rois d’Angleterre et de France signèrent le fameux traité de Troyes par lequel Henry V fut substitué au Dauphin comme héritier de Charles VI (1420). Les États généraux approuvèrent cette convention, presque toute la France l’accepta, et le parlement la sanctionna en bannissant du royaume le Dauphin du Viennois. Les deux souverains moururent en l’an 1422, à quelques mois d’intervalle. Henry V eut pour successeur son fils Henry VI, âgé d’un an, qui fut couronné à Paris comme roi de France et d’Angleterre. Le duc de Bedford gouverna les deux royaumes au nom de son neveu et s’attacha les deux plus grands feudataires de la couronne, le duc Jean VI de Bretagne et le duc de Bourgogne, Philippe-le-Bon.

Le Dauphin prit également le titre de roi de France, sous le nom de Charles VII et résida à Bourges avec sa femme, Marie d’Anjou. Les forces dont il disposait, bien que grossies par des auxiliaires écossais et lombards, étaient hors d’état de résister aux armes anglaises. D’ailleurs, la petite cour du roi de Bourges songeait beaucoup moins à triompher des envahisseurs qu’à se livrer aux intrigues et aux plaisirs. Par les victoires de Crevant-sur-Yonne (1423) et de Verneuil (1424) les Anglais occupèrent la Bourgogne, la Normandie, enlevèrent Chartres, le Mans et, maîtres successivement de Pithiviers, Beaugency, Jargeau, vinrent camper devant Orléans en septembre 1428. Les plus vaillants capitaines de France, Dunois, Xaintrailles, La Hire, Villars, s’étaient jetés dans cette place dont le siége était prévu depuis longtemps. Bien que repoussés plusieurs fois par de vigoureuses sorties, les assiégeants s’emparèrent de la tête du pont et des ouvrages extérieurs, et la ville put se considérer comme perdue après la défaite des Français et des Écossais à la journée des Harengs (1429). Réduits à la dernière extrémité, les défenseurs d’Orléans offrirent à Bedford de remettre la place entre les mains du duc de Bourgogne. Irrité du refus de l’Anglais, Philippe retira immédiatement ses troupes qui servaient au siége. À Chinon, la terreur régnait toujours dans le conseil de Charles VII, qui parlait de se réfugier dans le Languedoc et le Dauphiné. Malgré le sentiment national qui commençait à se manifester énergiquement contre l’orgueilleuse et brutale domination des Anglais, la France était sur le point de subir le joug étranger, lorsqu’une paysanne de dix-neuf ans, née au village de Domrémy, sur les frontières de Lorraine, rendit la victoire à son pays, en jetant dans l’âme des vaincus la première étincelle de patriotisme.

Belle, forte, courageuse, en proie à la plus vive exaltation religieuse, Jeanne Darc annonça qu’elle avait reçu de Dieu la mission de délivrer Orléans et d’aller à Reims faire sacrer le roi. Elle assura qu’elle avait entendu des voix, qu’elle avait vu saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite, et que la volonté céleste lui avait été ainsi révélée. Elle communiqua son enthousiasme à deux gentilshommes qui s’offrirent à l’accompagner, et, sous un vêtement d’homme, elle se rendit des bords de la Meuse jusqu’à Chinon. « Gentil Dauphin, dit-elle au roi, si vous me baillez gens, je lèverai le siége d’Orléans et vous mènerai sacrer à Reims, car c’est le plaisir de Dieu. » Charles consentit à envoyer la jeune fille au camp qui se formait à Blois. L’idée qu’une envoyée de Dieu allait présider aux futures mêlées inspira aux Français un enthousiasme indescriptible et remplit d’effroi le cœur des Anglais. Le 29 avril 1429, Jeanne Darc, revêtue d’une armure complète, un étendard blanc à la main, entra dans Orléans dont le siège fut levé le 8 mai suivant. Elle s’empara alors de Jargeau, gagna la bataille de Patay le 18 juin et fit prisonniers Suffolk et Talbot.

De toutes parts des guerriers accouraient pour suivre la bannière de l’héroïne inspirée qu’on nommait avec admiration la Pucelle d’Orléans. Sur les instances de ses capitaines, Charles VII daigna enfin quitter les jardins de Chinon et passa la Loire le 28 juin. Il prit la direction d’Auxerre, traversa Saint-Florentin, Châlons, Troyes qui se rendit au bout de deux jours, et arriva devant Reims dont les portes s’ouvrirent sans que le roi eût donné un seul coup de lance. Il fut sacré le 17 juillet, ayant auprès de lui la Pucelle, debout et tenant déployé au-dessus de lui son étendard blanc.

Après le sacre, Jeanne, jugeant sa mission accomplie, voulut retourner en Lorraine pour garder les troupeaux de son père. Ses compagnons d’armes insistèrent pour qu’elle restât, surtout le duc d’Alençon et le bâtard d’Orléans, Dunois. Elle céda, reparut dans les combats, prit part à l’attaque infructueuse de Paris et fut assez grièvement blessée, non loin de la porte Saint-Honoré, le 29 août. Avec un peu plus de persistance, Charles aurait pu dès ce jour rentrer dans sa capitale. Il préféra quitter l’armée avec son favori la Trémouille, pour recommencer la vie facile de Chinon. Beaucoup de grands seigneurs l’imitèrent, et Jeanne, dont le prestige s’était amoindri, n’eut bientôt plus autour d’elle que quelques bandes d’aventuriers qui la conduisirent à la défense de Compiègne assiégée par les Bourguignons. Dans une sortie vigoureuse à la tête de la garnison, elle fut lâchement abandonnée par les siens au delà d’une barrière et trouva refermées les portes de la ville. Elle tomba entre les mains du bâtard de Vendôme qui la vendit au sire de Luxembourg ; celui-ci la livra pour dix mille livres à la vengeance des Anglais. Le duc de Bedford, pour célébrer ce triomphe, ordonna de chanter un Te Deum, et se crut maître de la France. On transporta la prisonnière à Rouen dans une cage de fer, on l’emprisonna dans la grosse tour du château, et l’on commença son procès sous la direction de Pierre Cauchon, évêque de Beauvais. On la condamna à être brûlée vive comme sorcière et l’exécution de la sentence fut fixée au 31 mai 1431. Personne ne fit un effort pour la sauver, ni ses anciens compagnons de guerre, ni ce roi de Bourges qu’elle avait rendu victorieux. « Un bûcher avait été élevé sur la place du vieux Marché, en face de deux échafauds où se tenaient des juges séculiers et ecclésiastiques. Jeanne était vêtue d’un habit de femme, coiffée d’une mitre où étaient écrits ces mots : Apostate, relapse, idolâtre, hérétique. Jeanne n’avait pourtant servi que les autels de son pays. Deux dominicains la soutenaient ; elle était garrottée. Comme on avait voulu la donner en spectacle au peuple, le bûcher était très-élevé, ce qui rendit le supplice plus long et plus douloureux. La souffrance arracha quelques cris à cette pauvre, jeune et glorieuse fille… Quand on présuma que la Pucelle était expirée, on écarta les tisons ardents, afin que chacun la vît : tout était consumé, hors le cœur qui se trouva entier[1]. »

Le supplice de Jeanne Darc, de la vierge héroïque en qui le peuple venait instinctivement d’entrevoir la première incarnation de l’amour de la patrie, provoqua l’explosion d’une haine irrémissible contre l’Angleterre. Quoique plus lents à se passionner, le monarque et ses courtisans finirent par obéir au sentiment populaire. Le couronnement de Henry VI à Paris (1431) ne releva pas la cause des Anglais ; Dunois et Richemont leur infligèrent de graves revers (1433). Délié par la mort de Bedford qui, pour se l’attacher, l’avait nommé régent de France, le duc de Bourgogne se montra disposé à sacrifier ses longs ressentiments et à se rapprocher du roi. La réconciliation fut consacrée par le traité d’Arras, fort avantageux pour Philippe le Bon, mais qui eut pour résultat de réunir toutes les forces nationales contre l’étranger (1433). Paris ouvrit ses portes en 1436 au maréchal de l’Isle-Adam et reçut l’année suivante la visite de son souverain. Vers cette époque, un heureux changement se manifesta dans les habitudes de Charles VII. Son indolence fit place à la plus grande activité. Cette transformation inespérée fut attribuée par les chroniqueurs à l’influence de la Dame de Beauté, Agnès Sorel, et le gracieux récit de Brantôme a presque donné à la légende l’autorité de l’histoire. Entouré de quelques conseillers de mérite tels que Jean de Brézé, sénéchal de Normandie, le chancelier Juvénal, l’argentier Jacques Cœur, les frères Bureau qui donnèrent à l’artillerie une organisation supérieure, Charles obtint des États généraux (1439) une taille de douze cent mille livres pour la solde de quinze compagnies d’ordonnance, de cent lances chacune, chaque lance suivie de cinq hommes à cheval, un page, un coutillier et trois archers. L’institution de cette armée permanente que compléta la création des Francs-Archers, un par paroisse, excita une violente irritation parmi les seigneurs qui voyaient dans cette mesure la ruine du régime féodal. Le soulèvement de la noblesse, connu sous le nom de Praguerie, fut énergiquement comprimé. Le dauphin Louis, qui s’y était associé, s’exila dans ses terres, et dès lors une sourde inimitié régna entre le roi et son fils. On n’en continuait pas moins à enlever fréquemment de nouvelles places aux Anglais avec lesquels on conclut cependant une trêve de vingt-deux mois (1441). Charles profita de cette suspension des hostilités pour se débarrasser des routiers qui infestaient ses provinces. Il envoya les uns en Lorraine soutenir les droits de René d’Anjou et dirigea les autres, à la demande de l’Autriche, contre l’Helvétie. Seize cents Suisses, au combat de Saint-Jacques, soutinrent le choc de vingt mille aventuriers commandés par le dauphin Louis et ne succombèrent qu’après en avoir tué près de dix mille (1445). À l’expiration des trêves, prolongées successivement jusqu’en 1449, Charles VII recommença la guerre. La victoire de Formigny (1450) lui rendit la Normandie, celle de Castillon (1453), où périt Talbot, assura la conquête de la Guyenne et mit fin à la guerre de cent ans. De toutes ses anciennes possessions sur le continent, l’Angleterre ne conservait que Calais, et déjà commençait pour ce royaume, avec Henry VI, une longue période de discordes civiles qui suspendirent pendant cent cinquante ans toutes les libertés publiques. Charles VII n’essaya pas d’enlever aux Anglais la ville de Calais, parce qu’elle appartenait au duc de Bourgogne qu’il jugeait déjà suffisamment puissant.

Les derniers jours du monarque français furent troublés par les intrigues et les révoltes de son fils, et l’on dit que, pour éviter de périr par le poison, il se laissa mourir de faim à Mehun-sur-Yèvre en juillet 1461. Sous ce règne, la royauté fit un nouvel effort pour centraliser entre ses mains tout le gouvernement du pays, et s’abstint systématiquement de convoquer les États généraux dont elle redoutait l’influence. La cour des Aides, instituée pour juger l’appel des plaignants dans la répartition des impôts, reçut une organisation régulière. Le Parlement, qui n’était qu’une cour de justice à l’origine, commença à délibérer sur les ordonnances que les ministres du roi portaient à son enregistrement. Quand il trouva les lois contradictoires ou préjudiciables, il soumit d’abord au souverain ses observations critiques, d’où naquit l’usage des remontrances, et finit par s’arroger le droit de refuser l’enregistrement. Pour imposer sa volonté, le monarque usait alors des lettres de jussion et des lits de justice qui rendirent à peu près illusoire l’opposition permise aux parlements. L’université avait acquis une influence si considérable qu’elle put intervenir politiquement dans les troubles civils dont Paris fut le théâtre. Elle élargit le cadre de ses études et autorisa Tifernas en 1455 à faire le premier cours de langue grecque. Les lettres françaises reçurent quelque illustration et prirent un caractère plus national. Antoine Lasale publia le roman du Petit Jehan de Saintré, Monstrelet une Chronique, Rasse de Brinchamel l’histoire de Floridan et de la belle Ellinde, plusieurs seigneurs écrivirent les Cent Nouvelles nouvelles, Juvénal des Ursins la Vie de Charles VI, Alain Chartier une Histoire de Charles VII. La poésie fut représentée par le duc Charles d’Orléans, fils de Valentine de Milan, par Michault, auteur du Doctrinal de la Cour et de la Danse des Aveugles, enfin par François Villon qui rima en 1461 son Grand Testament, le dernier de ses ouvrages. Le drame religieux était né avec les Mystères et les Miracles, la comédie laïque avec les Moralités, dont les auteurs étaient les clercs du palais formant la corporation de la Basoche (Basilica) ; puis vinrent les Farces, dont la plus célèbre, l’Avocat Pathelin, attira la foule dès 1459.

La Pragmatique sanction, promulguée devant le clergé français rassemblé à Bourges en 1438, fut un acte important de l’administration de Charles VII. Cette ordonnance proclama la suprématie des conciles généraux sur le Saint-Siége, restreignit à un petit nombre de cas les droits d’appel à Rome, priva la cour pontificale des gros revenus qu’elle tirait des Réserves, des Expectatives et des Annales, et réserva aux chapitres des églises l’élection des évêques et des grands bénéficiers. Cette affirmation des libertés de l’Église gallicane, éloquemment soutenue par le savant Gerson, semblait toute naturelle après le scandale du grand schisme d’Occident. La subordination de l’autorité pontificale aux décisions des assemblées générales de l’Église avait déjà été proclamée au concile de Pise, réuni en 1409 pour mettre un terme aux divisions de la chaire apostolique. Les papes Benoît VIII et Grégoire XII furent déposés et remplacés par Alexandre V, à qui succéda, l’année suivante, Balthazar Cossa, sous le nom de Jean XXIII. Mais les deux premiers ayant refusé d’abdiquer, la chrétienté posséda à la fois trois papes au lieu de deux.

Avant d’occuper la chaire de Saint-Pierre, Jean XXIII, déjà revêtu des dignités ecclésiastiques, avait joué un rôle actif dans les troubles de l’Italie. Boniface IX l’avait renvoyé à Bologne ; il y arriva en conquérant, à la tête d’une armée recrutée parmi les Condottières qui parcouraient alors l’Italie, vendant leur épée au plus offrant, et dont les plus célèbres étaient Braccio de Mantoue et Sforza Attendolo. Le futur pontife battit les troupes de Jean Galéas, duc de Milan, et ravagea quelque temps ce pays. La puissance milanaise se releva avec Philippe Marie Visconti qui, secondé par Carmagnola, soumit Gênes à son autorité. Philippe maria sa fille au fameux condottière François Sforza qui, à la mort de son beau-père, s’empara de ses États en 1450 et parvint à s’asseoir solidement sur le trône ducal de Milan. Les Vénitiens s’étant ligués contre lui avec divers princes, il trouva des alliés dans les Médicis, Cosme et Laurent, qui gouvernaient Florence.

Jean XXIII, élu en 1400 sous l’influence de Sigismond de Hongrie, devenu empereur d’Allemagne après Robert de Bavière, fut reconnu par la France et s’empressa de soutenir les prétentions de Louis d’Anjou au trône de Naples contre Ladislas, successeur de Charles de Duras. Victorieux sur les bords du Garillan, Louis d’Anjou fut définitivement vaincu par Ladislas qui poursuivit le pape jusque dans Rome. Jean prit la fuite et se retira à Bologne d’où il sollicita les secours de l’Empereur contre le roi napolitain. Celui-ci mourut en 1414, laissant la couronne à sa sœur Jeanne II, aussi déréglée dans ses mœurs que la première reine de ce nom (1414-1435). Menacée par les Sforza, elle crut trouver un défenseur en adoptant Alphonse V, roi d’Aragon ; mais bientôt elle révoqua cette adoption au profit de Louis III d’Anjou, et confirma cette décision, quand Louis mourut, en faveur du frère de ce dernier, René d’Anjou. Après une longue lutte, l’Aragonais finit par l’emporter et transmit le trône de Naples à son fils Ferdinand en 1458.

Désireux de rendre la paix à l’Église, Sigismond avait profité des craintes de Jean XXIII pour lui arracher la convocation du concile de Constance (1414). Les Pères destituèrent Benoit XIII et Jean XXIII, et élurent le cardinal Colonna sous le nom de Martin V. L’abdication de Grégoire XII fit momentanément cesser le schisme. Le concile procéda ensuite au jugement de Jean Huss, recteur de l’Université de Prague, qui avait rapporté d’Oxford les livres de Wiclef, et s’était rendu très-populaire par ses prédications contre l’orthodoxie catholique. Fort de la renommée qu’il s’était acquise par la pureté de ses mœurs, et confiant dans la protection de la reine Sophie dont il était le confesseur, Jean Huss dirigeait les plus vives attaques contre les pratiques du saint-siége et la corruption du clergé. Encouragé par l’enthousiasme qu’excitaient ses discours, il publia en 1413 son Traité de l’Église où étaient exposés les points les plus importants de sa doctrine : elle annonçait déjà celle de Luther et des réformateurs du XVIe siècle.

Arrivé à Constance le 3 novembre 1414, Jean Huss fut emprisonné le 28, malgré le sauf-conduit de l’empereur Sigismond. Le concile jugea sa doctrine hérétique, subversive, abominable, et le condamna à être brûlé vif le 6 juillet 1415. Son disciple Jérôme de Prague subit héroïquement le même supplice en 1416. Les partisans des deux victimes, qui reçurent le nom de Hussites, se soulevèrent sous la conduite de Jean de Trosnow, surnommé Zisca, ou le Borgne. À travers la Bohême entière, monastères et moines, églises et prêtres, villes et populations, tout s’abîma dans le sang et dans les flammes. Le pape fit prêcher une croisade, et Sigismond leva contre les Hussites toutes les forces de l’Empire. Jean Zisca battit onze fois les armées impériales, et, devenu aveugle, n’en continua pas moins à diriger victorieusement cette guerre. Il mourut de la peste en 1424 et ordonna qu’on fît de sa peau un tambour. Procope Raze, ou le rasé, lui succéda dans le commandement des Taborites, nom que prirent les Hussites les plus rigoureux, de Tabor, qui signifie tente en bohémien, ainsi qu’ils appelaient la forteresse dont ils avaient fait leur place d’armes. Procope remporta des victoires signalées sur les Croisés mercenaires d’Allemagne et fut jusqu’à la fin de 1432 la terreur des contrées voisines. Réuni depuis l’année précédente par le pape Eugène IV, successeur de Martin V, le concile de Bâle entra en négociation avec les révoltés en 1433, par l’intermédiaire de l’empereur Sigismond. Une transaction, connue sous le nom de Compactata de Prague, confirmée en 1436 à Iglau, arrêta cette lutte terrible, en accordant aux Hussites la communion sous les deux espèces, d’où le nom d’Ulraquistes qui leur a été donné. L’esprit d’indépendance qui animait les Pères de Bâle détermina Eugène IV à dissoudre ce concile, puis à le transférer à Ferrare et de là à Florence. Les évêques refusèrent en général d’accepter ces translations, d’obéir à toute dissolution arbitraire, et, devant les menaces du pontife, ceux de Bâle le déposèrent, proclamant à sa place le duc de Savoie sous le nom de Félix V (1439). À la mort d’Eugène en 1447, on lui donna pour successeur Nicolas V, et le nouveau schisme ne cessa que par l’abdication de Félix à la fin de 1448.

Cette même année fut rompue complétement la fameuse Union de Calmar, déjà fort ébranlée sous Éric le Poméranien, depuis 1412, époque de la mort de la reine Marguerite. La Norwége et le Danemark, demeurés unis, prirent pour roi Christian Ier d’Oldenbourg, qui fut également choisi comme souverain, en 1459, par les États de Schleswig-Holstein. La Suède, détachée alors de l’Union scandinave, donna la couronne à Charles Canutson qui régna sous le nom de Charles VIII.

À la mort de Sigismond de Luxembourg (1438), le trône impérial échut à son gendre Albert d’Autriche et fut occupé par la maison d’Autriche jusqu’à la fin de l’Empire germanique en 1806. Le successeur d’Albert, tué en 1439, Frédéric III, de la branche de Styrie, fut le dernier empereur couronné à Rome (1452). Il fut sacré par le pape Nicolas V, dont le pouvoir était enfin reconnu par toute la chrétienté. Ce pontife sut déjouer un complot de restauration républicaine que tramaient quelques hommes exaltés par le souvenir d’Arnaldo de Brescia et de Cola de Rienzi. Le chef de ces conspirateurs encore épris de liberté, Stephano Porcaro, périt sur l’échafaud, et l’Italie rentra dans le silence de la servitude (1453). Les foudres du saint-siége ne réussirent pas en 1454 à intimider les Prussiens révoltés contre la domination de l’Ordre Teutonique. La puissance de ces chevaliers était fort ébranlée depuis la réunion de la Pologne et de la Lithuanie sous le sceptre de Jagellon. Vaincus en 1410 à la grande bataille de Tanneberg, ils durent abandonner peu à peu la Sudavie et la Samogitie (1436). Enfin, par le traité de Thorn (1466), la Pologne victorieuse réduisit l’Ordre Teutonique à la possession de la Prusse orientale.

En Espagne, la puissance musulmane subsistait encore, bien que resserrée dans les étroites limites du royaume de Grenade. Youzef III y gouvernait depuis 1408, et son règne fut aussi brillant et prospère que celui de Muhamad V. Il maintint la paix avec les chrétiens, pendant la minorité de Jean II de Castille, héritier de Henri III le Malade. La maison royale d’Aragon du rameau de Catalogne s’étant éteinte en 1410, les Cortès choisirent pour roi un prince de Castille, Ferdinand le Juste, qui donna une nouvelle extension aux prérogatives de la représentation nationale. De ses deux fils, l’un, Alphonse V, conquit Naples sur la seconde maison d’Anjou ; l’autre, Jean II, réunit momentanément à l’Aragon le royaume de Navarre, destiné à passer bientôt aux maisons de Foix et d’Albret. Jean Ier de Portugal, victorieux dans sa lutte contre la Castille, commençait à étendre sa puissance à l’extérieur. Il conquit Ceuta en 1415, fonda en 1418 les premières colonies portugaises, Puerto-Santo et Madère. L’un de ses fils, Henri le Navigateur, donna la première impulsion aux expéditions aventureuses qui firent plus tard la grandeur commerciale de son pays. À Jean Ier succédèrent son fils Édouard en 1433, puis son petit-fils Alphonse V (1438-1481). Sous ces deux règnes, le cap Bojador fut franchi ; on doubla le cap Blanc, le cap Vert (1450) ; les Açores furent reconnues ; la politique de découvertes et de colonisation prit enfin le sérieux développement qui devait conduire les hardis marins de Portugal sur la route du cap de Bonne-Espérance.

Le fils de Youzef III, monté sur le trône de Grenade vers 1425 sous le nom de Al-Hayzari, eut à réprimer à l’intérieur plusieurs révoltes et dut reprendre la guerre contre Jean II de Castille à qui il avait refusé l’hommage de vassalité, profitant des embarras que suscitaient à ce prince ses complaisances pour son favori don Alvaro de Luna. Le souverain musulman, en butte à d’incessantes conspirations, finit par être renversé par ses deux neveux A-ben-Ismayl et Aben-Ozmin, qui se disputèrent le pouvoir par les armes (1445). Le supplice du favori Alvaro de Luna ayant apaisé la rébellion des seigneurs de Castille (1453), le roi Jean II envoya une armée au secours d’A-ben-Ismayl qui vainquit son compétiteur. Le nouveau souverain de Grenade reprit les hostilités contre Henri IV, fils et successeur de Jean II (1454). Après la prise de Gibraltar par les Espagnols, il demanda la paix qui dura de 1463 à 1470. Pendant cette période de repos, les Cortès d’Avila prononcèrent la déchéance de Henri IV l’impuissant et donnèrent sa place à Isabelle, sa sœur (1465). Cette princesse épousa deux ans après l’héritier d’Aragon, Ferdinand. La mort de Henri de Castille en 1474 et celle de Jean II d’Aragon en 1479, réunirent ces deux royaumes entre les mains d’Isabelle et de Ferdinand, surnommés les rois catholiques. Cette réunion devait déterminer en peu de temps la chute de la domination musulmane en Espagne. La guerre entre les Espagnols et les Maures se ralluma violemment vers 1482, sous le règne d’Aboul-Hacem qui avait succédé en 1466 à A-ben-Ismayl. Les succès des rois catholiques furent encore favorisés par les discordes civiles qui portèrent au pouvoir deux princes rivaux, Al-Zagal, maître de l’Alhamrâ, et Al-Zaquir (A-bou Abd-Allah) que les chroniques chrétiennes appellent Boabdil, maître de l’Albaycin. Après un long siége, Ferdinand et Isabelle, suivis de toute leur armée, entrèrent triomphalement à Grenade le 6 janvier 1492. « Les rois catholiques allèrent prendre possession du palais de l’Alhamrâ, où fut arboré l’Étendard royal de Castille. C’est là qu’ils reçurent, peu de jours après, le génois Christophe Colomb qui allait, dans la même année, donner à l’Espagne un nouveau monde. On dit que les Espagnols luttèrent huit cents ans contre les Maures ; il faudrait dire que les Maures luttèrent huit cents ans contre les Espagnols. Les Arabes avaient fait la conquête de l’Espagne en deux années ; il fallut huit siècles pour la leur reprendre[2]. »

Si la défaite de l’Islamisme dans le midi de l’Europe était devenue inévitable, depuis le commencement du XVe siècle, le triomphe des musulmans d’Asie sur les chrétiens ne pouvait rester longtemps douteux. En demandant la protection du Mongol contre le Turk, l’empire d’Orient n’appelait en réalité qu’un autre envahisseur, plus barbare et non moins redoutable. Sans doute il espérait que l’effroyable conflit de ses ennemis donnerait le temps à l’Occident d’organiser une suprême croisade, et c’est pourquoi il avait invoqué l’appui du descendant de Djinghis-Khân. Timour le Boiteux était arrivé, traînant après lui huit cent mille Mongols, consacrant sur sa route, en souvenir de ses victoires, deux ou trois cent mille crânes d’hommes à l’érection de tours et d’obélisques immenses. Bajazet (Bayézid) mena contre lui quatre cent mille combattants, avec ses janissaires. Les Tatars et les Turks se heurtèrent, le 28 juillet 1402, dans les plaines d’Ancyre (Angora). Le vieux Timour et Bayézid combattirent tous deux au premier rang. Les Osmanlis furent vaincus et leur sultan, prisonnier, assista à l’incendie de Pruse, à la soumission de l’Asie-Mineure et à la chute de Smyrne. Bajazet traversa l’Asie dans une litière grillée et mourut au bout de neuf mois en Pisidie, sur la route de Samarkande, où Timour le conduisait pour célébrer son triomphe. Le conquérant Mongol fut lui-même saisi par la mort, au moment où il précipitait ses hordes contre la Chine. Son vaste empire, aussitôt morcelé, s’écroula rapidement.

L’un des fils de Bayézid, Mahommed Ier, eut à lutter dix ans contre ses frères Solyman et Moussa, et finit par rester seul maître de l’héritage paternel (1413). Il fut l’allié de l’empereur grec, Manuel II, dont il était le gendre, et il eut pour successeur son fils Amurath (Mourad II, 1421). Celui-ci se vit disputer le trône par un prétendu fils de Bayézid, nommé Mustapha, et soutenu par Constantinople. Vainqueur de ce prétendant, Mourad tourna ses armes contre l’empire d’Orient et attaqua d’abord les Vénitiens et les petits souverains qui se partageaient la Grèce. Il s’empara de Thessalonique en 1429 et imposa sa suzeraineté au seigneur d’Albanie, qui lui remit comme otage un de ses fils appelé improprement Scanderberg, du mot Iskenderbeg, surnom que lui méritèrent plus tard ses exploits et qui signifie Prince Alexandre ; il se nommait en réalité Georges Kastriota. Poursuivant ses conquêtes sur le Danube, Mourad II subjugua les Serviens et ne fut arrêté que par le voïvode de Transylvanie, Jean Hunyad, le héros que Commines nomme le Chevalier blanc de Valachie. Hunyad contraignit les Turks de reculer et de conclure une première trêve (1440-1442). À la mort de la reine Elisabeth, il se prononça en faveur du roi Ladislas de Pologne et le fit reconnaître par la plus grande partie de la Hongrie (1443). Comme général des armées de Ladislas, il organisa contre la domination musulmane une sorte de croisade, sous la direction spirituelle d’un légat du pape. Ce fut là tout l’effort que put obtenir de la catholicité l’empereur Jean VI Paléologue, qui avait cependant consenti à l’union des églises d’Orient et d’Occident. Cette soumission à l’orthodoxie romaine, résolue au concile de Florence, avait été hautement repoussée par le clergé byzantin, moins hostile à l’Islamisme qu’au Saint-Siége. Sur ces entrefaites, Scanderberg, s’étant enfui du camp turk, venait de s’emparer de la grande place de Kroja, et, soutenu par ses vaillants compatriotes des montagnes, se trouvait maître en trente jours de toute l’Albanie. Troublé par cette levée de boucliers, Mourad demanda la paix qui fut conclue le 13 juin 1444 à des conditions fort avantageuses pour la Hongrie. À l’instigation du représentant de la papauté, Ladislas viola le traité au bout de quelques mois et traversa la Bulgarie à la tête d’une forte armée. Il attaqua les Turks à Varna, fut écrasé par eux et périt en combattant corps à corps contre Mourad qu’il avait rencontré dans la mêlée (1444). Jean Hunyad fut proclamé régent du royaume de Hongrie jusqu’à la majorité de Ladislas II, fils de la reine Elisabeth. Il voulut prendre sa revanche de la défaite de Varna et chercha de nouveaux combats contre les Musulmans dans les plaines de la Servie (1448). Vaincu dans la vallée du Drino, à Cassovie (1449), sur un champ de bataille déjà illustré par une victoire des Turks, il continua néanmoins à guerroyer, défendit héroïquement Belgrade et lutta jusqu’en 1456, époque de sa mort.

Après avoir abdiqué en 1445, Mourad II dut reprendre le pouvoir pour comprimer une révolte des Janissaires. Puis, il marcha en personne, à la tête de cent mille hommes, contre Georges Kastriota qui avait battu successivement quatre armées ottomanes. Il mit le siége devant Kroja en 1449, l’investit de nouveau l’année suivante et fut chaque fois obligé de se retirer. Quoique affaibli plus tard par des revers et des défections, l’Iskenderbeg, jusqu’à la fin de sa vie (1466), resta en possession de l’Albanie.

Mohammed II (Mahomet) surnommé Boujouk ou le Grand, avait succédé à son père Mourad II, mort à Andrinople en 1451. Plein d’admiration pour la gloire guerrière d’Alexandre le Grand, Mohammed résolut de commencer sa carrière de conquérant par la destruction de l’Empire Grec, réduit à ce moment à quelques villes de la Morée et au territoire dépendant de sa capitale. Il réunit près de trois cent mille hommes, cinq ou six cents navires, et vint assiéger Constantinople où régnait, depuis 1440, Constantin Dracosès, successeur de son frère Jean Paléologue. Huit à neuf mille hommes, parmi lesquels deux mille Génois commandés par le vaillant Justiniani, composaient toute l’armée de la ville assiégée. Mohammed offrit à Constantin, pour prix de sa capitulation, de lui laisser la Morée en toute souveraineté. L’Empereur préféra combattre avec la certitude de la défaite et refusa toute lâche transaction. Il se pourvut de vivres et de munitions, et se prépara à une défense désespérée. Avec cette poignée de combattants, il repoussa pendant cinquante jours tous les efforts des Turks dont l’artillerie formidable écrasait la capitale. Le sultan, informé de l’arrivée prochaine de Jean Hunyad, commençait à se décourager, lorsqu’il s’avisa d’introduire sa flotte dans le port qui sépare les deux faubourgs de Constantinople, Péra et Galata, en faisant transporter ses vaisseaux à force de bras sur un pont volant de planches graissées, allant du Bosphore au fond du golfe de la Corne d’or. Placé ainsi au milieu des défenses des Byzantins, Mohammed ordonna, dans la nuit du 29 mai 1453, un dernier et furieux assaut. À la tête de leurs soldats électrisés, Constantin et Justiniani défendirent les remparts avec un courage héroïque. Ils durent céder au nombre et ne purent empêcher les Janissaires d’arborer sur les murs l’Étendard du Prophète. Les assiégés se replièrent dans la seconde enceinte, n’ayant plus de chefs : car Justiniani était mortellement blessé et l’Empereur avait péri en se précipitant au milieu des rangs ennemis. Constantinople, prise quartier par quartier, fut livrée pendant trois jours au pillage et jonchée de cadavres. Soixante mille survivants furent vendus par les vainqueurs et le Croissant remplaça la Croix sur l’église Sainte-Sophie.

La chute de l’empire d’Orient est généralement considérée comme le dénoûment de l’histoire du Moyen-Âge. Dans la même année 1453, les trois Mayençais Gutenberg, Fust et Schœffer imprimaient une édition de la Vulgate, dite Bible aux quarante-deux lignes, et les Lettres d’indulgence du pape Nicolas V. L’imprimerie, précédée par la gravure en relief et en creux, ne date véritablement que de la mobilisation des caractères : cette grande invention ouvre l’ère des temps modernes.


  1. Chateaubriand.
  2. Louis Viardot.