Histoire du chevalier Grandisson/Lettre 137

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LETTRE 134

Miladi Grandisson à la même.

17 mai. Clémentine est grave et pensive ; elle fuit la compagnie. On ne lui dit pas un mot du comte de Belvedère ; mais comme il est attendu de jour en jour, Sir Charles juge qu’elle doit être prévenue sur son arrivée. Elle ne dîna ni ne soupa hier avec nous ; elle aime à se promener seule dans le parc, où son seul amusement est de donner à manger aux daims, qu’elle rassemble quelquefois autour d’elle. Sir Charles, ayant passé ce matin près d’elle, s’est informé de sa santé. Mon esprit n’est pas bien, chevalier. Que le ciel y rétablisse la paix ! A-t-il dit en prenant sa main, et penchant la tête dessus. Je vous rends grâces, monsieur. Continuez vos prières pour moi. Cette dernière conversation, chevalier… mais, adieu, elle a repris un sentier qui conduit au bois. Il l’a suivie des yeux. Elle a tourné la tête, pour voir apparemment s’il la regardoit. Il l’a saluée, en lui demandant d’un signe de main la permission de la suivre : elle a compris ce signe ; et d’un mouvement de la sienne, elle l’a prié de la laisser seule. Malheureuse fille ! 17 au soir. M Lowther arrive de Londres. Il a toujours été persuadé, comme les médecins d’Italie, qu’un désordre d’esprit, qui n’est point héréditaire, et dont la cause est celle que nous connoissons, ne menace point d’une rechûte, à moins qu’il ne survienne quelque nouvel incident ; et qu’il ne sauroit être contagieux non plus pour les fruits du mariage. Il paroît fort étonné que les parens de Clémentine se soient rendus si facilement à ses idées de célibat. C’est pour justifier son opinion, en consultant les plus fameux médecins de Londres, qu’il a différé si long-tems son retour. Ils s’accordent parfaitement avec lui. Samedi 19. Clémentine, avec laquelle j’ai passé une partie du jour, m’a long-tems entretenue de sa cousine Daurana, dont elle déplore généreusement le malheur. Ce que je vous ai fait entendre, m’a-t-elle dit, de sa passion pour le comte de Belvedère, n’est que trop certain. On m’a demandé de la compassion pour lui : il devroit en avoir un peu pour elle. Je sais qu’elle lui a été proposée, et qu’il a rejeté la proposition avec hauteur. Peut-être ne sait-il pas combien il en est aimé. Il me reste quelque souvenir des emportemens d’amour auxquels je l’ai vue livrée, de la fureur où la jetoit l’idée du mépris, et des sermens qu’elle faisoit quelquefois d’en tirer vengeance. C’est une autre Olivia pour la violence. Dans le peu d’intervalles lucides que j’avois sous sa conduite, je m’attendois toujours que ses transports aboutiroient à me traiter avec plus de rigueur. Cependant alors même, lorsque j’étois assez calme pour sentir l’horreur de ma situation, je la plaignois. Oh ! Que ne dépend-il de moi d’engager le comte à la rendre heureuse, et de lui faire trouver son bonheur avec elle ? Là-dessus, Clémentine m’a demandé si Sir Charles n’étoit pas porté à favoriser le comte. Il souhaite, lui ai-je répondu, de vous voir mariée, parce qu’il juge, et que tous les médecins d’Italie et d’Angleterre jugent comme lui, que s’il y a quelque homme au monde que vous puissiez consentir à rendre heureux, la conséquence infaillible seroit non-seulement le bonheur de votre famille, mais le vôtre. à l’égard du choix, il pense qu’on doit entièrement vous l’abandonner. Il répète sans cesse qu’après tant de refus, on ne doit pas insister sur le comte, et qu’il faut vous accorder du tems. Ma chère miladi me pardonnera-t-elle une question, comme d’une sœur à une sœur ? Dans ma situation, auroit-elle pu se résoudre… à donner sa main… elle s’est arrêtée, elle a rougi, elle a baissé les yeux. Parlez, ma très-chère Clémentine, ouvrez votre cœur à votre Henriette… mais non ; je vais vous en épargner la peine ; puisque je crois pénétrer votre pensée. Modèle de mon sexe ! Je ne suis pas Clémentine : dans les circonst ances où vous étiez, avec le consentement de tous mes amis, et l’homme, tel que vous le connoissez, je n’aurois pu lui refuser ma main ni mon cœur. Mais que ne peut-on pas attendre d’une jeune personne, que des motifs supérieurs ont rendue capable de remporter la plus glorieuse victoire ? Les grandes difficultés sont vaincues ; et lorsque vous serez parvenue à vous bien persuader que c’est votre devoir d’entrer dans un nouveau plan, je suis sûre, quoi qu’il vous en puisse coûter… chère miladi, n’achevez pas. Mon devoir… que vos représentations sont délicates ! Sur quel sujet sommes-nous tombées ? Croyez-moi, je suis incapable… d’aucune pensée, ai-je interrompu, d’aucune imagination qu’un ange ne pût avouer. Vous feriez injure à tous ceux qui vous aiment, de supposer seulement que votre grandeur d’ame demande la moindre garantie. Cependant, ma généreuse miladi, je suis quelquefois inquiète de ce que vos amis peuvent penser… désirer… ah ! Que ne suis-je dans mon Italie ? Ils ne désirent que votre bonheur. Faites votre plan vous-même, chère Clémentine. Marquez tous vos pas pour l’avenir. Comptez, devant vous, une, deux, trois années, que vous donnerez au célibat. Assurez votre indulgente famille… paix, paix, paix ; chère Miladi Grandisson ! (en mettant sa main devant ma bou che.) je vous quitte. Je vous ai retenue trop long-tems. ô cruelle incertitude de mon cœur ! Mais, quelque parti que j’embrasse, quelques mécontentemens que j’excite, ne cessez point de m’aimer ; ne m’ ôtez jamais le nom de votre sœur, et qu’il me soit permis de nommer Sir Charles Grandisson mon frère. Alors, du moins, je serai sûre d’un bonheur qui sera le contrepoids d’une infinité de peines. Elle m’a quittée avec précipitation, sans vouloir écouter mille choses tendres, qui sortoient d’un cœur brûlant de zèle, et qui étoient déjà sur mes lèvres. Dimanche 20. Le marquis est légérement indisposé, mais il est certain que la marquise s’affoiblit de jour en jour. Clémentine, qui s’en apperçoit, avouoit ce matin à Madame Bemont, que si leurs indispositions augmentoient, elle n’auroit que trop de penchant, pour son repos, à faire tomber le reproche sur elle-même. Madame Bemont s’est efforcée de la consoler, sans lui dire un mot de l’homme qui est si bien dans tous les cœurs, à l’exception du sien. Sa Camille étant venue l’informer, suivant ses ordres, comment la marquise avoit passé la nuit, elle est sortie tout en larmes, pour se rendre auprès de sa mère. Dimanche au soir. Fort bien : mais moi, qui prends la plume d’Henriette, je parie que ses larmes se sécheront bientôt. Le marquis et la marquise sont beaucoup mieux. Le comte est arrivé. Les seigneurs Jules et Sebaste sont avec lui. N’avez-vous pas vu le comte, Lucie, pendant le séjour que vous avez fait à Londres ? Une figure aimable, en vérité, si l’air grave y dominoit un peu moins. Mais cette gravité même ne lui nuira point auprès de son héroïne. N’est-il pas venu, dans les termes du poëte, " pour dire un éternel adieu ? Ne pas l’honorer d’un regard, ce seroit un mépris qui ne peut jamais trouver place dans la belle ame de Clémentine ". Aussi ne s’est-elle pas fait presser pour descendre à son arrivée. Pour moi, j’espère beaucoup de l’avenir. On ne remarque plus rien qui se ressente de l’ancien désordre. Elle aime à rêver ; elle se promène souvent seule au jardin. Eh bien, qui sait de quoi elle s’occupe ? C’est peut-être un fort bon effet de sa guérison ; je ne crois pas facilement aux miracles ; mais il me semble que ce n’en seroit pas un. Sir Charles est marié. Clémentine n’a pas vingt ans. Le comte est aimable. J’ai vu des révolutions plus étonnantes, dont je n’ai fait honneur qu’à la nature. Elle m’a semblé un peu grave, lorsqu’ elle a vu le comte ; mais c’est tout ce que je trouve à lui reprocher. Elle lui a parlé d’un air libre. La confusion n’étoit que chez lui, pauvre malheureux ! Qui n’osoit ouvrir la bouche. Elle a eu l’attention de le soulager, en s’informant de sa santé, comme s’il y avoit eu quelqu’apparence qu’il fût malade. Elle s’est adressée à lui deux ou trois fois, sur des sujets vagues à la vérité, mais avec une complaisance qui a charmé tout le monde. Ils se sont même occupés assez long-tems, près d’une fenêtre, avec Madame Bemont, à comparer le jardin avec ceux d’Italie ; conversation peu intéressante, direz-vous ; mais le pauvre comte se croyoit en paradis. Cependant il s’attend à recevoir son congé demain, pour une longue séparation. Mon frère, charmé de la voir si tranquille, insiste toujours à ne pas lui prononcer un mot en faveur du comte. Chansons, chansons, madame, comme je crois vous l’avoir déjà dit : d’où vient à Sir Charles une si profonde connoissance du cœur des femmes ? par Miladi Grandisson. vous voyez, ma chère grand’maman, que cette Miladi G retombe toujours dans son caractère. Elle peut vous amuser par le badinage de sa plume. Son cœur ne ressent pas comme le mien les agitations de notre chère Clémentine : mais je viens d’apprendre une nouvelle fort étrange. On a vu ce matin le père Marescotti et le docteur Barlet, qui sont inséparables, se glisser avec beaucoup de précaution dans le petit bois où Clémentine aime à se promener seule. Je ne serois pas surprise qu’ils s’y fussent retirés ensemble, si l’on ne m’assuroit que Clémentine y étoit alors, et que n’en étant point sortie à leur arrivée, il faut qu’elle y ait passé quelque tems avec eux. Cependant ces deux graves personnages, que j’ai rencontrés depuis, ne m’en ont pas dit un mot. Auroient-ils eu la même réserve pour Sir Charles ? C’est ce que je saurai bientôt. Après tout, je n’y vois rien d’étrange que leurs précautions ; car il est fort simple qu’ils cherchent quelquefois à distraire Clémentine par les agrémens de leur entretien, et qu’ils ne m’aient rien dit d’un bon office d’amitié que je dois les croire portés à lui rendre. Leurs précautions même pouvoient ne regarder qu’elle, dans la crainte que deux hommes si sages peuvent avoir eue de l’interrompre mal-à-propos. 21 mai. Sir Charles n’est informé de rien. Le docteur Barlet a passé néanmoins quelques heures avec lui ; et ce qu’il y a de surprenant, on l’avoit vu ce matin retourner au bois, accompagné du père Marescotti, et tous deux avec les mêmes précautions : il paroît même, suivant leur marche, que je me suis fait représenter, qu’elles regardoient moins Clémentine, que ceux qui pouvoient les appercevoir, et dont ils vouloient éviter la vue. Sir Charles, à qui j’ai raconté les circonstances, m’a répondu qu’il croyoit y trouver en effet quelqu’air de mystère ; mais que, de quelque nature qu’il fût, on ne devoit rien attendre que d’heureux de la prudence de ses deux amis. Il est sûr, dit-il, que Clémentine fera des adieux fort civils au comte, avant son départ. La dernière, la solennelle entrevue devoit se faire cet après-midi dans mon cabinet ; mais Clémentine vient d’accorder au comte un agréable répit, auquel il étoit fort éloigné de s’attendre. Après le dîner, où nous avons été charmés de la voir dans une tranquillité constante, il se disposoit à lui demander un quart-d’heure d’audience pour prendre congé d’elle, et ses agitations étoient visibles. On s’est levé. Il étoit tremblant. Tout le monde a paru touché ; et dans le premier mouvement nos yeux se sont tournés vers elle, comme implorant pour lui sa pitié. Cependant un regard qu’elle a jeté sur chacun de nous les a fait baisser ; nous avons paru craindre qu’elle ne nous soupçonnât de vouloir l’attendrir en sa faveur. Pour moi, j’ai cru lire plus d’une fois, sur son charmant visage, les marques d’une vraie compassion, avec un soupir néanmoins qui renfermoit, comme j’ai cru pouvoir l’expliquer, des vœux pour une vie préférable dans ses idées à celle du mariage. Enfin il s’est avancé vers elle avec la précipitation d’un homme inquiet, qui craint de manquer l’occasion : mademoiselle, lui a-t-il dit d’une voix basse, avec une profonde révérence : j’espère… je vous supplie… de grâce, mademoiselle, un instant pour recevoir mes adieux. Elle a paru touchée de sa confusion. Monsieur, lui a-t-elle répondu, nous nous reverrons demain dans l’après-midi : et passant, avec une révérence, elle est sortie assez vîte, mais avec une dignité qui ne l’abandonne jamais. Tous les hommes, demeurant après nous, ont félicité le comte ; et toutes les femmes, sortant avec elle, ont applaudi de concert à sa résolution. La marquise l’a serrée contre son sein maternel : ma fille ! Ma chère fille ! Ma Clémentine ! C’est tout ce qu’elle a pu prononcer, en mouillant son visage de ses larmes. ô maman ! (attendrie par les larmes de sa mère, et fléchissant un genou devant elle). ô maman ! C’est la seule réponse qu’elle ait pu faire : et se levant, elle a pris la main de Madame Bemont, avec laquelle elle s’est retirée dans son appartement. Nous la voyons à présent, qui se promène dans le jardin avec cette chère amie : toutes deux, comme nous pouvons l’observer, sont attachées au sujet de leur conversation. Mais que cette lettre ne parte point sans un mot ou deux sur le cher Northampton-Shire. J’en reçus hier une d’émilie, que je mettrai sous mon enveloppe, avec une copie de ma réponse. Il me semble, madame, que ce n’est pas violer son secret, que de vous le communiquer, et par vous à ma tante Selby. Seulement, je vous demande en grâce qu’il n’aille pas plus loin. Avec quelle joie j’apprends que le jour est fixé pour Lucie, et que son cœur n’a pas moins de part à ce choix, que le plaisir de vous obéir ! Elle ne doit pas regretter l’éloignement, si c’est en Irlande qu’elle doit faire sa demeure. C’est le privilége des hommes de traîner leurs femmes après eux. Sir Charles regarde ce voyage comme une promenade. Dans le dessein où il est d’améliorer les terres qu’il y possède, il lui rendra de fréquentes visites ; et vous ne doutez pas que son Henriette ne l’accompagne volontiers, s’il lui en fait la proposition. Pour vous, ma chère grand’maman, je sais que toute la partie de la Grande-Bretagne, où vos amis sont appelés par le devoir, est Northampton-Shire. Cependant la grand’mère de Lucie sera privée de sa petite fille ; mais il lui en reste d’autres : et d’ailleurs Milord Reresby est un homme de si bon naturel, qu’il ne se hâtera point de la quitter. Sir Charles s’attend bien que l’heureux couple ne nous donnera pas moins d’un mois, avant que de s’éloigner d’Angleterre. Puisse, puisse le 24 de mai apporter autant de bonheur à Lucie, que j’en dois au

16 de novembre !

LETTRE 135

Miss Jervins à Miladi Grandisson.

19 mai. Depuis plusieurs jours, ma très-chère miladi, j’ai quelque chose à vous communiquer, qui demande votre avis ; mais quand je pense à mon âge, je suis toute confuse. Aurez-vous la bonté de me garder le secret, et pour le monde entier, sans excepter mon tuteur ? Car en vous écrivant je dois écrire à lui, parce que vous connoissez le fond de son cœur, et que vous êtes la prudence même. Il est vrai, que par rapport à lui, je me suis un peu oubliée, ou plutôt qu’il s’en est peu fallu ; mais j’étois captivée par ses perfections, par sa grandeur d’ame, rien de plus en vérité. Une fille, quelque jeune qu’elle soit, ne peut-elle pas admirer la bonté dans un excellent homme ? La reconnoissance lui est-elle défendue pour les bienfaits ? à la vérité, cette reconnoissance peut aller trop loin, à mesure qu’on avance en âge ; et je me suis apperçue du danger ; mais le remède n’est pas venu trop tard, grâces au ciel ! Grâces à vous, chère miladi, qui m’avez prêté votre secours ! Qu’il faut être bonne, pour souffrir qu’on vous entretienne sur un point si délicat ! Mais vous êtes la reine de notre sexe, assise sur son trône, d’où la pitié vous fait baisser votre sceptre ; tantôt pour soutenir une pauvre petite fille, tantôt pour en relever une autre ; car votre gloire est satisfaite de voir à vous l’homme pour lequel tant de cœurs ont soupiré en secret. Mais je m’écarte beaucoup du sujet de ma lettre ; et c’est une faute où je retombe toujours, lorsque j’écris à mon tuteur ou à vous. Mes préambules sont plus longs que ma matière. Je commence donc ; mais n’oubliez pas que je vous demande le secret. Tout le monde est passionné ici pour le chevalier Belcher. C’est en effet un des plus agréables hommes du monde. Après mon tuteur, je crois qu’il n’y en a point de comparable à lui. Il ne quitte point cette maison ; et je m’apperçois assez que ses intentions sont particulièrement pour moi. Toute jeune que je suis, je crois réellement qu’il m’aime. Mais là-dessus, tout le monde a la bouche fermée. Cependant on se dérobe souvent, pour nous laisser tête-à-tête. Il semble qu’il ait la faveur de tout le monde, et que personne cependant ne veuille lui prêter la main. Ce n’est pas qu’il m’ait fait la moindre déclaration d’amour. Je suis si jeune ! Vous le savez ; et sûrement M Belcher est un homme fort prudent. Mon tuteur l’aime beaucoup ; et qui peut se défendre de l’aimer ? Ses manières sont si galantes, son langage si poli, le son de sa voix… en vérité, c’est un très-aimable homme.