Histoire du chevalier Grandisson/Lettre 39

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LETTRE XXXVIII

Miss Byron, à Miss Selby.


Colnebroke, 7 de mars.


Je me trouve, ma chère Lucie, dans le plus heureux de tous les asiles ; mais que mes sentimens ressemblent peu à ceux avec lesquels j’y suis entrée la première fois ! Quels ont été les mouvemens de mon cœur, lorsqu’un des laquais de Sir Charles, qui nous accompagnoit à cheval, nous a montré, par l’ordre des deux dames, le lieu où se rencontrèrent les deux carrosses, où la dispute commença ! Ce seul souvenir a renouvelé mon effroi ; mais n’est-ce pas à ce terrible accident que je dois l’amitié avec laquelle je suis admise dans une si charmante famille.

La conversation, pendant la route, est tombée naturellement sur le voyage de Sir Charles, dont les deux sœurs se flattent que M Grandisson leur apprendra le mystère. Elles en ont pris occasion de me raconter que dans le dîner du samedi, Sir Hargrave a déclaré qu’il est résolu de voyager un an ou deux, parce qu’il ne peut demeurer dans le royaume sans me voir, et qu’il espère du soulagement de l’absence. M Bagenhall et M Merceda consentent à l’accompagner. Mais, ce que vous ne vous imagineriez pas, ma chère, Sir Charles ayant parlé du repentir de Wilson à ses convives, et les ayant fait convenir que la corruption d’un jeune homme, que ses bonnes qualités peuvent rendre utile, étoit une perte pour la société, a trouvé le moyen d’engager Sir Hargrave à promettre cent guinées pour son mariage. M Merceda, touché des mêmes argumens, en a promis cinquante. Wilson ne recevra les deux sommes qu’en épousant la jeune fille à laquelle il s’est engagé ; et Sir Charles prenant sur lui-même la conclusion de cette affaire, après son retour de Cantorbery, a déclaré qu’il joindroit une libéralité à celle des deux autres. Ce n’est pas tout, ma chère Lucie, il a chargé ses sœurs de me faire agréer cette action, et de me demander si je la lui pardonnois. Ah ! Je la trouve trop belle & trop digne de lui, pour ne pas la regarder avec admiration ! Je me souviens de lui avoir entendu dire qu’il falloit s’efforcer de rendre le bien pour le mal même. C’est joindre la pratique aux maximes. Inspirer de la bonté aux méchans, forcer ses ennemis de l’aimer, rappeler un libertin aux bonnes mœurs, et lui faire trouver son intérêt à devenir honnête homme ! Si je lui pardonnerai des actions si nobles ! Mais je me souviens aussi, que, suivant la lettre de ce pauvre misérable, je lui ai quelque obligation. Il n’a pas été aussi méchant qu’il pouvoit l’être. D’ailleurs, la jeune fille de Padington a marqué de la compassion pour moi. Je suis résolue d’ajouter cinquante guinées aux cinquante de M Merceda, pour me prouver à moi même que je suis capable de suivre un bel exemple. ô chère Lucie ! Je me trouve si petite dans cette admirable famille, que, pour employer une expression de Sir Hargrave, j’ai peine à supporter ma propre bassesse.

De là nous sommes passées à leurs affaires domestiques ; car j’ai fait souvenir les deux sœurs qu’elles m’avoient promis un peu d’explication. Voici ce que j’ai pu recueillir de leurs ouvertures.

Le chevalier Thomas Grandisson, leur père, étoit un des plus beaux hommes de son tems. Il avoit un goût de magnificence qu’il conserva toute sa vie. Tous les plaisirs à la mode étoient les siens, à la réserve du jeu, pour lequel il avoit de l’aversion ; mais il donna dans un autre excès, qu’il appeloit un vice plus noble. Il se faisoit honneur d’avoir les plus beaux chevaux du royaume et la plus belle meute ; dépense qu’il portoit jusqu’à la profusion. Son père, aussi resserré que le fils étoit prodigue, avoit employé toute sa vie à grossir son bien. Sa succession consistoit en six mille livres sterlings de rentes, formées de plusieurs belles terres dans le royaume, et près de deux mille en Irlande, avec beaucoup d’argent dans ses coffres. La femme de Sir Thomas étoit d’une naissance distinguée, sœur de milord W. C’étoit la meilleure de toutes les femmes. J’ai pris plaisir au témoignage que ses deux filles rendoient à sa bonté et à leur propre mérite, par l’abondance de leurs larmes. Il étoit impossible que le caractère d’une si vertueuse mère ne me rappelât point le souvenir de la mienne, et je n’ai pu m’empêcher de joindre mes larmes à celles que je voyois répandre. Miss Jervin a pleuré aussi, non-seulement par tendresse et par sympathie ; mais comme elle nous l’a confessé, parce qu’elle n’a pas les mêmes raisons de se réjouir de la vie de sa mère, que nous avons de pleurer celles que nous avons perdues.

Ce que j’ai à dire de plus de Sir Thomas Grandisson, est sorti par intervalles, et comme à regret, de la bouche des deux sœurs. Je n’ai pas observé sans plaisir avec combien de lenteur et de répugnance elles m’ont parlé de ses défauts, et quelle satisfaction, au contraire, elles paroissoient prendre à relever ses bonnes qualités. ô chère Lucie ! Combien n’en auroient-elles pas trouvé à s’étendre sur les louanges d’un père aussi supérieur que le mien à toutes sortes de foiblesses ? Qu’il est agréable pour des enfans vertueux, de se rappeler les perfections de ceux auxquels ils doivent le jour. Miladi Grandisson apporta un bien considérable à son mari. Il avoit des talens distingués pour la poésie, avec une passion extrême pour les cultiver. Quoiqu’héritier d’une si brillante fortune, ce fut à sa figure et à ses vers, qu’il dut la préférence que sa femme lui donna sur un grand nombre de concurrens. Il n’avoit pas néanmoins autant de jugement qu’elle. Sir Thomas étoit poëte ; et j’ai entendu dire que cette qualité demande une imagination ardente, qui nuit quelquefois au jugement. Miladi ne se détermina point en sa faveur, sans le consentement de sa famille ; mais on m’a fait entendre que ses parens n’y consentirent que par complaisance pour son choix. L’essor que Sir Thomas avoit pris, en succédant aux richesses de son père, faisoit juger à tout le monde qu’il étoit propre à les diminuer. Cependant il fut ce qu’on appelle un bon mari. Son esprit, sa politesse, et l ’ambition qu’il eut de passer pour le plus galant homme d’Angleterre, ne lui permirent jamais de manquer de civilité et de complaisance… mais les qualités de Miladi Grandisson méritoient un homme plus tendre et plus réglé. Ses oreilles et ses yeux lui avoient fait illusion. Une femme qui fait tomber son choix sur un homme admiré de tout le monde, doit s’attendre, s’il n’a pas toute la bonté qu’elle suppose, à lui trouver des inclinations et des goûts qui ne s’accorderont point avec les devoirs domestiques. Elle s’efforça d’abord de l’attacher à sa maison, et de lui faire mettre son bonheur à vivre avec elle. Aussi l’aima-t-il long-tems avec une vive passion. Il paroissoit fier du mérite de son épouse. Mais après l’avoir montrée de toutes parts, et lorsqu’elle se trouva dans les circonstances où l’humeur d’une femme commence à devenir plus sérieuse, il retomba dans ses anciennes habitudes. Bientôt, lui laissant toute la conduite de ses affaires, pour laquelle il ne cessoit point de louer ses talens, il ne passoit avec elle qu’une très-petite partie de l’été, et les quatre mois de l’hiver étoient employés à Londres, où il se rendoit le protecteur commun des spectacles et de tous les amusemens publics. Dans les premiers tems de son mariage, il étoit fort empressé d’y mener sa femme avec lui. Elle acceptoit volontiers son invitation, pour ne pas donner à un homme qu’elle avoit reconnu fort dissipé, la moindre occasion de secouer le joug des apparences auxquelles son orgueil le tenoit encore assujetti. Mais ensuite, lorsqu’elle le vit plus froid dans ses instances, et qu’elle eut observé que sa présence lui faisant prolonger son séjour à la ville, c’étoit une augmentation considérable de dépenses, elle trouva des raisons pour se dispenser de le suivre, d’autant plus qu’ayant alors les trois enfans qui lui sont restés, elle jugea que Sir Thomas seroit aussi satisfait qu’elle, de la voir renfermée dans les soins domestiques. Miladi Grandisson voyant qu’elle ne pouvoit engager son mari à diminuer ses excessives dépenses, regarda comme une partie de son devoir d’employer toute son habileté à le mettre en état de les soutenir ; leurs enfans étoient si jeunes, que leur éducation n’en demandoit pas de long-tems. Quelle mère, ma chère Lucie ! Dira-t-on que les mères ne soient pas la plus utile partie des familles, lorsqu’elles sont attachées à leurs devoirs, et qu’un mari néglige les siens ? Sir Thomas Grandisson rapportoit tout à lui-même, et sa femme ne connoissoit de plaisir que dans son mari et ses enfans. Cependant, avec la plus sage économie, cette vertueuse dame n’avoit pas le cœur étroit. Elle se faisoit aimer par ses généreuses inclinations ; tous ses voisins l’adoroient. Sa table étoit abondante ; elle y recevoit la meilleure compagnie du canton, autant pour suivre la noblesse de son propre cœur, que pour faire honneur à son mari. Dans l’occasion de faire du bien, c’étoit au nom de Sir Thomas que sa générosité s’exerçoit souvent lorsqu’elle avoit été des mois entiers sans le voir, et qu’elle ignoroit le tems de son retour. Elle n’ambitionnoit que le second degré de mérite, quoiqu’elle eût droit au premier. Je ne suis, disoit-elle, que l’aumônier de Sir Thomas, j’entre dans ses intentions. Ce que je fais, Sir Thomas le feroit s’il étoit ici ; peut-être sa bonté iroit-elle plus loin. Un jour, qu’il ne l’avoit quittée que pour six semaines, il fut absent six mois entiers. Son dessein, en partant, n’étoit que de faire un tour à Paris ; mais une compagnie de son humeur l’engagea dans de plus longues courses ; et ce qui paroît incroyable, il n’en informa sa femme que par la main d’autrui ; pendant toute son absence, il ne lui écrivit pas un mot de la sienne : cependant, à son retour, il affecta de la surprendre par une apparition subite, avant qu’elle le sût en Angleterre. Insupportable vanité ! Il se croyoit si sûr d’une tendresse qu’il ne méritoit pas, qu’il supposa qu’au premier moment, le plaisir de le revoir feroit oublier toutes ses duretés. Cependant, après les premières émotions, car elle le reçut avec une joie réelle, il lui demanda si elle pouvoit lui pardonner. Vous pardonner, monsieur ! Oui, lui dit-elle, si vous pouvez vous pardonner à vous-même. Il trouva cette réponse un peu sévère. Sir Thomas avoit raison, car elle étoit juste. La bonté de Miladi Grandisson étoit fondée en principes, sans aucun mêlange de servilité et de foiblesse. Loin les airs sérieux, reprit-elle, en l’embrassant. Votre question marque elle-même que vous croyez avoir quelque chose à vous reprocher. Pas une ligne de votre main depuis six mois ! Mais je vous revois en bonne santé ; toutes les inquiétudes que vous m’avez causées sont oubliées… puis-je dire que j’ai vécu sans inquiétude ? Je vous plains, ajouta-t-elle, de mille plaisirs que vous avez perdus par une si longue absence. Venez, ou plutôt, que les chers nourrissons paroissent à ce moment, pour recevoir la bénédiction de leur père. Quelles délices de voir l’aurore de leur raison ! Leurs progrès passent mes espérances. De quelle satisfaction vous êtes-vous privé par ces longues absences ! Miss Grandisson me fait presser de descendre. Qu’elle m’accorde quelques momens. Le charme du sujet m’arrête. Qui ne seroit pas tenté, ma chère Lucie, de se voir à la place de cette femme à demi-méprisée, de cette respectable mère ; en un mot, d’être Miladi Grandisson ! Une réflexion, chère Miss Charlotte, je ne vous demande que le tems de faire une réflexion, avant que de quitter ma plume. Je regrettois trop de l’avoir perdue. Quel est l’homme au monde, qui, considérant en général la vie gaie et voluptueuse de Sir Thomas Grandisson, quelque jeune, quelqu’ami qu’il soit de la joie et de la volupté, puisse se proposer d’être plus heureux que Sir Thomas ne s’imaginoit l’être ? Quelle est la femme, quelque goût qu’elle ait pour le plaisir et la dissipation, qui, prenant aussi toute la vie sage, utile, paisible et bienfaisante de Miladi Grandisson, ne voit pas dans cette esquisse imparfaite, tout ce qu’elle souhaiteroit d’être elle-même ; et le vain bonheur de l’un, et le solide contentement qui ne peut manquer à l’autre, aussi bien dans cette vie que dans celle qui doit la suivre ? Chère Miss Grandisson, je donnerois bien plus de force et d’étendue à cette idée, si vos instances étoient moins pressantes. Je descends, je descends. On m’a forcée, chère Lucie, de lire publiquement une partie de ce que je venois d’écrire. Nous sommes sûres, m’a dit Miss Grandisson, que votre lettre nous regarde, et nous jugerons qu’elle n’est point à notre avantage si vous refusez de nous en lire quelque chose. Ensuite du ton arbitraire qu’elle prend avec tant de grâce, elle n’a pas exigé moins absolument que je lui fisse à mon tour, l’histoire de ma famille, en promettant, à cette condition, de continuer celle de l a sienne. Nous étions à prendre le thé, et milord L étoit présent. Jugez, ma chère Lucie, avec quelle satisfaction je me suis répandue sur le caractère de mon père et de ma mère, tel que je l’ai entendu représenter tant de fois par ma grand’maman. Charmant souvenir ! Mais croyez vous qu’on ne m’ait point interrogée aussi sur des circonstances plus récentes ? On a pris tant de plaisir à mes récits, qu’on est dans une impatience extrême de connoître personnellement, et ma grand’maman Sherley, et mon oncle Selby, et ma tante, et ma cousine Lucie, et M Deane, mon parrain. Tout le mérite, ma chère, n’est pas uniquement renfermé dans la famille des Grandisson. Si vous jugez que je me suis étendue particulièrement sur l’histoire d’une jeune personne, dont la prudence a triomphé de l’amour, et qui n’est pas plus chère à elle-même qu’à moi, vous ne serez pas trompée. Tout ce que j’appréhende, Lucie, c’est que les deux sœurs ne vous aiment à présent plus que moi. Avant que je reprenne l’histoire de leur famille, je vous demande, ma chère, si vous ne pensez pas comme moi, que le ciel a béni ces heureux enfans, en faveur de leur excellente mère ? Qui sait si ce n’est pas une récompense du respect qu’ils ont toujours eu pour un père dont il semble que la conduite en méritoit moins ? Je trouve dans mes idées que les obligations sont réciproques : la négligence de l’un à remplir ses devoirs, ne dispense point l’autre des siens. Il est difficile à la vérité d’avoir la même tendresse pour des parens vicieux, que pour ceux dont on ne reçoit que des exemples de vertu et de bonté ; mais le respect n’est pas moins indispensable ; et l’observation de ce devoir donne peut-être d’autant plus de droit à la récompense, que les parens ont moins rempli leurs propres obligations ; sans compter une autre considération qui me paroît mériter d’entrer en compte, c’est qu’un enfant bien disposé, ne tire pas moins d’avantage des mauvais exemples que des bons ; ce que je crois merveilleusement vérifié, dans Sir Charles, par ceux de son père et de sa mère. Miladi Grandisson n’eut pas l’heureuse fin qu’elle méritoit par tant de vertus. Un jour son mari, qui n’avoit pris congé d’elle que pour une absence de quelques jours, fut rapporté, une heure après, dangereusement blessé dans un duel. La surprise et la douleur dont elle fut saisie à cette vue, la jetèrent dans un état dont elle ne revint jamais parfaitement. Sa constitution demeura si altérée par de continuels évanouissemens, et par des alarmes qui durèrent long-tems pour la vie de Sir Thomas, qu’après avoir langui près d’un an, elle mourut à la fleur de son âge, regrettée fort amèrement de son mari, qui se reprochoit d’avoir mis au tombeau la meilleure de toutes les femmes, et tendrement pleurée de ses enfans, quoique trop jeunes encore pour sentir toute la grandeur de leur perte. On m’a fait remarquer, en passant, que ce souvenir n’a pas peu contribué à fortifier les principes de religion et d’honneur, qui ont toujours donné à Sir Charles une juste horreur pour les duels. Miladi L qui me faisoit cette relation, y a joint une peinture fort touchante des derniers momens de sa mère : et sur-tout des tendres instances avec lesquelles son inquiétude et son affection pour ses filles, lui firent conjurer son fils de prendre pour ses deux sœurs tous les sentimens que la mort alloit éteindre dans le cœur de leur mère. Avec la bonté dont Sir Charles est rempli, m’a dit Miladi L il n’avoit pas besoin d’être pressé en notre faveur ; mais il est si éloigné d’avoir oublié les exhortations d’une mère mourante, qu’il paroît quelquefois prendre un délicieux plaisir à nous les rappeler ; et si quelque chose a pu nous consoler d’avoir perdu les deux chères personnes à qui nous devons le jour, c’est d’avoir retrouvé l’une et l’autre dans le plus aimable des frères. Il fut inconsolable de leur perte commune. Quoiqu’il portât beaucoup d’affection à son père, les plus tendres mouvemens de son cœur avoient toujours été pour sa mère. Sir Thomas, qui ne se voyoit point d’autre fils, parut l’aimer passionnément, malgré le peu de soin qu’il avoit donné jusqu’alors à son éducation, et sa joie fut extrême, en s’appercevant que sa négligence avoit été fort heureusement réparée par l’attention de sa femme, qui n’avoit laissé manquer aucuns maîtres à l’héritier de leur fortune et de leur nom. Le jeune homme étant tombé dans une profonde mélancolie, que le tems ne guérissoit point, son père attendit à peine qu’il eût dix-sept ans, pour lui faire commencer ses voyages. Il lui donna pour gouverneur un ancien officier militaire, qui avoit servi sous le général W frère de milord W et mille guinées de pension pour sa dépense. Les deux filles furent demandées par Miladi W leur tante, qui se chargea de leur éducation ; mais la mort leur ayant enlevé cette dame, environ deux ans après celle de leur mère, elles retournèrent chez Sir Thomas, qui étoit alors consolé de sa perte, et qui n’étoit pas moins rétabli de ses blessures. Il mit auprès d’elles, avec la qualité de gouvernante, une femme nommée Madame Oldham, veuve d’un de ses anciens amis, dont la fortune n’avoit pas résisté comme la sienne, aux dissipations dans lesquelles ils avoient donné tous deux. Il me semble qu’on peut appliquer aux débauchés d’une fortune médiocre, ce que je me souviens d’avoir entendu dire des tempéramens foibles ; ils doivent craindre de se lier avec les débauchés d’une constitution plus forte, c’est-à-dire, plus opulens qu’eux, parce que les excès, qui ne font qu’ébranler les uns, entraînent ordinairement la ruine entière des autres. Madame Oldham avoit des qualités estimables, entre lesquelles on compte beaucoup d’intelligence pour les affaires domestiques. Elle méritoit d’avoir été plus heureuse dans son mariage ; et ses jeunes élèves, qui avoient reçu des principes d’ordre et d’économie dans une école encore plus parfaite, tirèrent un nouvel avantage de ses instructions ; mais elles m’ont appris, quoiqu’avec beaucoup de répugnance, et comme une chose que je ne puis ignorer long-tems si je continue de fréquenter leur maison, que la reconnoissance de Sir Thomas s’exerça, pour cette femme, par des voies qui lui ont coûté sa réputation. En un mot, elle se vit obligée de quitter la province, pour se réfugier à Londres, où elle en fut quitte pour quelques semaines de retraite. Miladi L étant alors âgée d’environ dix-neuf ans, et sa sœur de seize, elles eurent toutes deux assez de fermeté pour s’opposer au retour d’une gouvernante qui n’étoit plus nécessaire à leur âge. Elles se chargèrent des soins domestiques, dans la principale terre de leur père, qui est celle de Hamp-Shire ; mais Sir Thomas en avoit une fort belle en Essex, où il conduisit Madame Oldham ; et pendant quelque tems, tout le monde se persuada qu’ils étoient mariés. Elle avoit de la beauté et de la naissance. Quoiqu’elle eût le m alheur de s’être laissée séduire par les présens et les artifices de Sir Thomas, sa réputation avoit été sans tache avant qu’elle se fût chargée de l’éducation de ses filles. Il fut vivement choqué du refus que ses filles avoient fait de la recevoir. Il s’étoit imaginé que les raisons de son absence étoient fort secrètes, parce qu’il souhaitoit qu’elles le fussent ; mais elles faisoient l’entretien public, dans tous les lieux où il n’étoit pas. Cette femme vit encore. Elle a de Sir Thomas deux enfans qui vivent aussi, et un de M Oldham. Les deux sœurs m’ont promis d’autres circonstances de son histoire, lorsqu’elles seront arrivées à celle de leur frère. Sir Thomas se rendit à ses anciens goûts. L’amour du plaisir s’étant fortifié par l’habitude, il étoit devenu l’esclave de ce qu’il nommoit la liberté. Madame Oldham n’étoit pas la seule femme avec laquelle il vécut dans un commerce intime. Il avoit à Londres une autre maîtresse, qui avoit le même goût que lui pour les vains amusemens, et qui prit même son nom. Cependant il ne se dispensoit pas de faire, par intervalles, un voyage au château de Grandisson. Il affectoit toujours d’y arriver sans être attendu ; mais quoique cette terre eût fait autrefois ses délices, il y demeuroit peu ; il n’y trouvoit aucun amusement ; et lorsqu’il la quittoit, son départ avoit l’air d’une fuite. Jamais père, néanmoins, n’avoit eu plus à se louer de la conduite et du respect de ses filles. Il le disoit lui-même, il en faisoit gloire dans leur absence ; mais, devant elles, il ne cessoit de se plaindre et de gronder. Il avoit toujours quelque reproche à leur faire. Ce qui les surprit et les affligea beaucoup, ce fut de se voir interdire tout commerce avec leur frère, qui étoit alors dans le cours de ses voyages. La défense portoit de ne pas lui écrire, et de ne pas répondre à ses lettres ; mais leur frère ayant cessé depuis le même tems de leur donner de ses nouvelles, elles jugèrent qu’on lui avoit imposé les mêmes loix ; et la suite des événemens confirma leurs soupçons. Cette conduite ne pouvoit être expliquée que par la crainte où leur père étoit que l’oubli de lui-même, dans lequel il paroissoit vivre, ne fît le sujet de leurs lettres ; d’autant plus que son bien souffroit beaucoup de ses profusions. Les deux sœurs n’en continuèrent pas moins d’écrire ; sur quoi Miss Grandisson, qui me faisoit ce récit, m’a déclaré, avec sa vivacité ordinaire, qu’elle n’avoit jamais été capable de se soumettre à des ordres qui blessent également la raison et la nature. Elle m’a demandé quelles étoient là-dessus mes idées ; et la comtesse m’a priée aussi de lui en dire mon sentiment. J’appréhende, leur ai-je répondu, la partialité des enfans sur un point si délicat. S’ils se font leurs propres juges sur la nature et la distinction des devoirs, n’est-il pas à craindre que leur penchant ne soit plutôt écouté que la raison ? Mais, chère Henriette, a répliqué Miss Grandisson, n’auriez-vous pas écrit dans les mêmes circonstances ? Il me semble, ai-je repris, que je ne l’aurois pas fait ; ne fût-ce que par cette raison, que j’aurois cru mon frère assujetti au même ordre, et qu’en le violant, je me serois déclarée rebelle, sans en retirer aucun autre fruit, ou que, si mon frère m’avoit répondu, je n’aurois fait que l’engager dans la même faute. Miss Charlotte a prétendu que cette idée n’étoit qu’un rafinement politique, et que je ne lui soutiendrois pas qu’un commandement qui blessoit la nature… elle s’est arrêtée, en me regardant ; mais ses yeux m’excitoient à parler. Le commandement, lui ai-je dit, m’auroit paru dur. Cependant, j’aurois jugé qu’il y avoit plus de mérite à se soumettre. Peut-être aurois-je supposé à mon père des raisons que je ne pénétrois point. Mais, de grâce, mesdames, que fit Sir Charles ? Oh ! M’ont-elles répondu toutes deux, il obéit sans réplique. Me pardonnerez-vous ? Ai-je repris : il me semble, mesdames, que sur un point de devoir, quand il auroit été plus douteux, j’aurois eu quelque chagrin que mon frère eût marqué plus de scrupule, plus de délicatesse que moi. Miss Charlotte a loué cette réflexion. Que votre doctrine soit juste ou non, m’a-t-elle dit, d’accord sur ce dernier point. La défense de leur père les affligeoit d’autant plus, qu’elle pouvoit jeter dans l’esprit de Sir Charles les fondemens d’une froideur et d’une indifférence que les derniers discours de Miladi Grandisson leur avoient appris à redouter. Cette respectable mère leur avoit fait envisager un tems où l’affection de leur frère pouvoit leur devenir nécessaire. D’ailleurs, il leur avoit promis à son départ de leur écrire régulièrement les circonstances de son voyage, et ses observations sur tous les lieux qu’il s’étoit proposé de visiter. Il avoit déjà commencé à remplir cet engagement ; et dans ses dernières lettres, il leur avoit demandé quelques éclaircissemens qui regardoient son gouverneur, auxquels diverses raisons ne leur avoient point encore permis de répondre. Elles se réduisirent à demander souvent à leur père des nouvelles qu’elles n’espéroient plus de recevoir par une autre voie ; il leur répondoit avec plaisir, et quelquefois les larmes aux yeux, qu’il avoit un excellent fils, un fils noble, vertueux, digne de ses ancêtres. Dans toutes les compagnies il faisoit gloire d’être père d’un fils tel que le sien. Un jour milord W qui, depuis la mort de sa femme, s’est accordé ouvertement des libertés dont jusqu’alors on n’avoit fait que le soupçonner (dans ce siècle, ma chère, les caractères vertueux sont bien rares), répondit à quelques amis, qui s’étonnoient que Sir Thomas tînt son fils éloigné depuis tant d’années, qu’il n’en falloit pas chercher d’autre raison que la différence des mœurs entre le père et le fils, et que Sir Thomas n’étoit pas capable de supporter le parallèle. Il s’étoit familiarisé avec le vice, jusqu’à tourner ses désordres en badinage avec ses amis. Cependant il ajoutoit quelquefois que son dessein étoit de prendre une conduite plus réglée, et qu’alors il rappelleroit son fils ; mais chaque année n’apportant que de vaines résolutions, il ne vécut point assez pour le changement qu’il se proposoit. Un incident néanmoins, qu’il devoit regarder comme un avis du ciel, sembla le faire penser plus sérieusement à la réformation. Madame Famboroug, cette seconde maîtresse qu’il avoit à Londres, fut enlevée par une mort subite, au milieu de ses plaisirs. Sir Thomas en fut si frappé, qu’il abandonna la ville. Il alla se renfermer avec ses deux filles ; il parla de rappeler son fils, et pendant quelques mois, il se conduisit par les principes de raison et d’honneur que tout le monde lui connoissoit. Ce fut dans cet intervalle que milord L revint de ses voyages. Il apportoit à Sir Thomas quelques présens de son fils, qui n’avoit jamais manqué l’occasion de lui envoyer diverses curiosités des pays étrangers, comme un témoignage de son respect, et du sage emploi qu’il faisoit de ses revenus. Sir Thomas prit tant de goût pour la personne de milord L par le plaisir qu’il trouvoit apparemment à l’entendre parler de son fils, qu’il le pressa de s’arrêter quelque tems au château de Grandisson. Ce jeune seigneur y consentit ; mais, pendant un séjour de quelques semaines, il ne résista point aux charmes de l’aînée des deux sœurs. Il lui déclara ses sentimens : elle s’en remit aux dispositions de son père. Sir Thomas ne put s’aveugler sur leur inclination mutuelle ; ce n’étoit un secret pour personne. Celle de milord étoit ardente, et ses intentions trop honnêtes, pour lui faire désirer qu’elle fût ignorée. Cependant Sir Thomas voulut fermer les yeux. Ses manières n’en étant pas moins civiles pour milord, il laissa le tems à sa fille de prendre une passion plus sérieuse ; et par un autre caprice, il évita plusieurs occasions que le jeune amant s’étoit ménagées pour lui faire l’ouverture de ses vues. Enfin milord lui demanda un entretien particulier pour une affaire qu’il traita d’importante. Il ne l’obtint qu’après divers délais, et quelques marques de répugnance qui n’étoient pas un heureux présage. Mais il l’obtint ; et cette importante affaire se réduisit à la déclaration de son amour. Sir Thomas lui demanda aussi-tôt s’il s’étoit ouvert à sa fille. Cependant, si l’on peut compter sur le récit plaisant que Miss Grandisson fait de cette aventure, il étoit impossible qu’il ne se fût point apperçu de l’état de leur cœur, à tous les mom ens du jour, par mille circonstances qui trahissent les amans. Milord lui confessa que ses sentimens n’étoient pas ignorés, et qu’ayant demandé à Miss Caroline la permission de les déclarer à son père, elle s’en rapportoit uniquement à ses volontés. Il parut embarrassé, et sa réponse fut bisarre. " il souhaitoit, dit-il, que ce ne fût pas milord qui eût inspiré ces folles idées à sa fille. Il en avoit deux ; vouloient-elles commencer à faire le sujet d’autant de romans ? Jusqu’alors, ajouta-t-il, elles avoient été fort modérées. Il n’étoit pas d’avis de laisser si-tôt aux jeunes personnes de ce sexe le soin de penser à leur propre bonheur. Combien de filles simples et paisibles avoient perdu la tête à cet âge, pour avoir passé quelques jours avec un homme ! Il ne concevoit pas pourquoi de jeunes aventuriers se mêloient de découvrir dans les filles d’autrui des qualités que leurs propres parens ne s’étoient pas encore donné le tems d’y appercevoir ; mais il se flattoit du moins qu’une fille née de lui n’avoit pas contribué d’elle-même à cette découverte. " que pensez-vous, ma chère, d’un père tel que Sir Thomas ? Sa vie n’avoit-elle pas été fort plaisante, pour se croire en droit de tenir ce langage ? En vérité, milord, continua-t-il, je ne puis encore supporter la pensée de marier aucune de mes deux filles ; elles n’ont point été élevées dans le terroir ardent de Londres. Ce sont deux petites provinciales, qui n’ont été formées, dans mes terres, qu’aux soins intérieurs du ménage ; je n’aime point que les filles pensent au mariage avant que d’avoir cessé de croître. Une femme trop jeune fait une mère vaporeuse. Je ne me souviens pas trop de leur âge ; mais elles sont encore bien loin de vingt-six ou vingt-huit ans, qui me paroît l’ âge convenable pour les filles sages et modestes. Milord fut extrêmement surpris, et ce n’étoit pas sans raison. Sir Thomas avoit oublié, suivant la remarque de Miladi L qu’il n’avoit pas cru lui-même Miss W trop jeune à dix-sept ans, pour en faire Miladi Grandisson. Milord étoit un jeune homme fort sage. Il demandoit, comme en grâce, une jeune personne qu’il aimoit éperdument ; et cette demande, il la faisoit au père de sa maîtresse, homme qui savoit le monde, qui y faisoit depuis long-tems une figure considérable et qui n’avoit, pour lui refuser sa fille, que les raisons qu’il auroit toujours eues, s’il avoit assez vécu pour la voir à l’ âge de quarante ans. Cependant milord ne fit valoir que sa passion et les excellentes qualités de Miss Caroline, qu’il avoit eu le tems de reconnoître. Il parla modestement des siennes, et de l’étroite liaison qu’il avoit eue avec son fils, sans toucher le moins du monde à son origine, à ses alliances, qu’un autre amant de la même distinction, n’auroit pas oubliées. Peut-être avoit-il reconnu que Sir Thomas étoit fier de ses ancêtres. On lui entendoit quelquefois dire que son bisaïeul, sous le règne de Jacques Premier, avoit fait tort à son nom en acceptant le titre de chevalier baronnet. Sir Thomas ne laissa pas d’accorder quelque chose à l’amitié que milord avoit pour son fils. Il protesta qu’il ne feroit aucune démarche dans une affaire de cette importance pour sa famille, sans l’avoir consulté, d’autant plus que ce fils étoit fort éloigné de s’attendre, de sa part, à tant de considération. Il ajouta qu’un fils si vertueux étoit la gloire de sa vie. Milord demanda que ses propositions fussent abandonnées au jugement de Sir Charles : il fut interrompu. De grâce, milord, lui dit Sir Thomas, quelle fortune attendez-vous avec ma fille ? Quelques sentimens que vous ayez pour elle, je suppose que le retour des siens, dont vous paroissez ne pas douter, ne suffit point à vos vues. Peut-elle devenir comtesse sans une maudite pacotille attachée à ses jupes, pour faire un contrepoids dans la balance ? Ma situation, répondit le tendre écossois, ne me permet pas de faire à mon amour les sacrifices que mon cœur lui feroit avec transport dans d’autres circonstances ; mais je vous exposerai fidellement l’état de mes affaires, et je m’en remettrai à la noblesse de votre cœur. Sir Thomas ne put refuser des éloges à cette réponse ; mais il ajouta que les pères, qui connoissent le monde, étoient bien aises de tirer quelqu’avantage d’une connoissance qui leur avoit coûté si cher ; qu’il ne seroit pas fâché de voir allonger un peu le roman par un homme qui prétendoit à sa fille, quoiqu’il pût n’être pas du même goût, s’il étoit question de la fille d’un autre pour son fils ; que tous les pères pensoient du même, mais qu’ils n’avoient pas tous le cœur assez honnête pour faire le même aveu. Je suis sûr, lui dit milord L que vous ne croiriez pas digne de votre fille un homme qui n’auroit en vue que la satisfaction de ses propres desirs, et qui ne feroit pas difficulté d’exposer une jeune personne à des embarras qu’elle n’a pas connus dans la maison de son père. à merveille, répondit Sir Thomas ; nous sommes capables tous deux, milord, de mettre de l’éloquence et de l’esprit dans un compliment, lorsqu’il ne sera question que de politesse. Mais je jouis d’une parfaite santé ; je n’ai pas fait un divorce si absolu avec le monde, que je sois disposé à sacrifier mon bonheur pour celui de mes enfans. Comptez, milord, qu’il me reste encore une forte inclination pour le plaisir. Mes filles peuvent être nubiles ; il paroît que vous vous en êtes apperçu, et que vous avez communiqué cette persuasion à l’une des deux : d’où je conclus que l’autre ne se croira point fort en arriere, pour avoir trois ans de moins ; c’est l’obligation que j’ai à votre amour. Mais comme je ne serai pas fâché de vivre un peu plus long-tems pour moi-même, je vous supplie de renoncer à vos vues, et de me laisser la conduite de mes filles. Mon dessein est de les mener à Londres l’hiver prochain. Elles ouvriront les yeux autour d’elles. Elles verront si quelqu’un leur plaît, si elles plaisent à quelqu’un ; et du moins ne seront-elles pas exposées à se repentir d’avoir pris le premier homme qui s’est offert. Sir Thomas rompit ici cet entretien, sans faire attention à la douleur de milord L qui regrettoit justement d’avoir à combattre un homme d’esprit, plutôt qu’un homme de raison. Il entra dans son cabinet, où il fit appeler aussi-tôt ses deux filles ; il les railla beaucoup sans dureté néanmoins, sur ce qu’il appeloit malignement leurs découvertes, et sur la connoissance qu’elles avoient donnée de ce secret à milord L sans avoir eu la force de le garder deux ou trois jours en sa présence. Miss Caroline sentit en le quittant, qu’elle avoit le cœur sérieusement touché ; autant peut-être des reproches de son père, que du généreux attachement de milord. Le jeune amant se hâta d’écrire à Sir Charles, pour lui faire approuver ses sentimens. Miladi L qui sait, comme sa sœur, l’usage que je fais de leurs confidences, m’a permis de transcrire la réponse de son frère. Milord, " jamais u n frère n’eût plus de tendresse que moi pour ses sœurs. Par un effet naturel de ce sentiment, j’apprends avec une satisfaction extrême ceux que vous avez conçus pour ma sœur aînée. Ce n’est pas de ma part que vous devez attendre des obstacles. Mais que suis-je dans cette occasion ? Ma sœur est dans la dépendance absolue de mon père. J’y suis moi-même. La considération qu’il marque ici pour moi, me confond. Elle me lie au respect par une double chaîne. Ce seroit tirer trop d’avantage de sa bonté, que de lui offrir mon humble opinion avant qu’il lui ait plu de me la demander. S’il le fait, soyez sur, milord, que dans la supposition d’un louable retour du côté de ma sœur, mon suffrage vous est acquis, avec toute la chaleur d’une parfaite estime et d’une tendre amitié. J’ai l’honneur, etc. " une lettre où l’affection de Sir Charles éclatoit si vivement pour ses deux sœurs, leur fut d’autant plus agréable, qu’elles commençoient à craindre que la défense de leur père ne l’eût refroidie. Je ne vous ferai point le détail d’une autre conversation sur ce même sujet, entre milord et Sir Thomas, quoique je l’aie devant les yeux, de la main même de milord, qui se hâta de l’écrire aussi-tôt, pour le communiquer à Miss Caroline, en lui abandonnant la décision de son sort. Mais ces longueurs n’auroient peut-être pas sur le papier l’agrément qu’elles ont pour moi dans un récit finement soutenu par l’action des yeux et du visage. J’ajouterai seulement, qu’à peine milord eût commencé à s’expliquer, que Sir Thomas lui demanda nettement quel étoit l’état de ses affaires. Il répondit de bonne foi, qu’il payoit l’intérêt d’un fonds de 15000 livres sterlings, pour le partage de ses sœurs, dont trois étoient encore à marier ; mais qu’il espéroit en établir bientôt deux fort avantageusement ; et qu’après leur avoir payé leur dot, comme il se mettoit en état de le faire par une grande économie, il ne lui resteroit qu’à se délivrer d’une dette de quatre mille livres sterlings, que son père lui avoit laissée, pour jouir paisiblement d’un revenu clair et net, qui monteroit alors à cinq mille. Mon avis, lui dit le baronnet, est que vous ne devez penser au mariage qu’après avoir achevé de nettoyer entierement votre bien. Après avoir marié deux de vos sœurs, il vous restera l’intérêt de cinq mille à payer pour la troisième, et sans doute encore celui des quatre mille de dettes, jusqu’à ce que vous ayez acquitté le fonds. Vous oubliez, milord, qu’entre les gens titrés, tels que vous, on ne se marie point sans une augmentation de dépense, ne fût-elle qu’en nouveaux équipages, en bijoux, en meubles, et tout ce qu’on est forcé de donner à l’ostentation. En un mot, dans la situation où vous êtes, je ne puis vous donner ma fille, et je vous conseille de remettre à vous marier quelques années plus tard, à moins qu’il ne se présente pour vous quelque veuve ou quelqu’héritière qui puisse arranger tout d’un coup vos affaires. Cette réponse fut la seule que Sir Thomas fit d’un air sérieux, comme l’effet d’une résolution que rien n’étoit capable d’ébranler ! Tout le reste fut un badinage impitoyable. En vain milord, qui sentoit le motif de son refus, lui offrit de prendre sa fille sans dot, et d’attendre tout du tems et de sa volonté. Il reçut à la fin des reproches de son obstination, et dans des termes si durs, que, pour ne pas aigrir davantage un homme dont il attendoit son bonheur, il prit le parti de le quitter, en lui protestant néanmoins qu’il ne cesseroit pas d’aimer Miss Caroline, et d’employer tous ses efforts pour se conserver son affection. Sir Thomas fut piqué de ce langage, qu’il prit pour une menace. Il fit appeler ses deux filles ; il leur défendit rigoureusement de recevoir les soins de milord, et de tout autre homme qui leur parleroit de mariage ou d’amour, sans sa participation. Mais dans un instant que milord avoit eu pour leur faire ses adieux, il avoit renouvelé toutes les promesses qui passent en amour pour des sermens sacrés, et Miss Caroline ne s’étoit pas moins engagée par les siennes. Ensuite, pendant que Sir Thomas donnoit ses ordres aux deux sœurs, la crainte de l’irriter, en reparoissant à ses yeux, porta milord à prendre congé par un billet fort civil. Il partit aussi-tôt, sous des prétextes qui dérobèrent le fond de cette scène à la connoissance des domestiques. à l’heure du dîner, Miss Caroline fit demander la permission de demeurer dans sa chambre ; mais ses excuses ne furent point écoutées. N’avez-vous pas pitié d’elle, chère Lucie, dans cette triste situation ? Elle avoit vu partir son amant. Il ne lui restoit que l’incertitude de le revoir jamais. Sa sœur lui dit, qu’à sa place elle auroit eu peine à le laisser partir seul, ne fût-ce que pour éviter les tourmens d’une entrevue avec un père qui paroissoit trop accoutumé aux larmes des femmes pour en être touché, et qui avoit dans l’esprit une veine satirique. Pour moi, j’avoue qu’en cet endroit mon impatience est devenue fort vive, pour entendre ce qui s’étoit passé pendant le dîner. Miss Charlotte, qui s’en est apperçue, s’est chargée de satisfaire ma curiosité. Cette narration lui appartenoit, m’a-t-elle dit, parce qu’elle n’étoit que spectatrice, et que les acteurs étoient son père et sa sœur. Cruelle scène ! A répondu la comtesse. Je crois que Miss Byron ne sera point surprise que je fasse plus de cas, dans mon mari, de la qualité d’homme sensé, que de celle d’homme d’esprit. Voici le récit de Miss Grandisson : j’avois été chargée des excuses de ma sœur ; je remontai avec les ordres absolus de mon père. Oh ! Chère mère, s’écria Caroline, lorsqu’elle se vit forcée de descendre ; quel besoin j’aurois ici de votre douce médiation ! Mais, Charlotte, je ne puis marcher ni me tenir sur mes jambes. J’aiderai à vous soutenir, lui répondis-je, et vous ferez vos efforts pour vous traîner. L’amour rampe, dit-on, lorsqu’il ne peut marcher. Je me souviens que Caroline m’accusa de méchanceté, mais je ne le disois que pour la faire rire et lui rendre un peu de courage. Elle sait bien que je ne laissois pas d’avoir les yeux en larmes. Vous pensiez, lui a répondu plaisamment miladi, à ce que vous pouviez craindre pour vous-même. Je le crois assez, a repliqué Miss Charlotte ; car il me semble que ce que nous sentons pour autrui ne nous touche jamais au vif. J’ai fait aussi ma réflexion : un cœur compatissant, ai-je dit aux deux sœurs, est un vrai présent du ciel, quoiqu’il expose à bien des peines ; mais la vie seroit insupportable, si nous sentions aussi vivement celles d’autrui que les nôtres. Qu’il étoit heureux pour Miss Charlotte de se sentir capable de rire, lorsque les leçons d’un père ne la regardoient pas moins que sa sœur ! Fort bien, m’a-t-elle répondu ; comptez que j’aurai mon tour. Mais je reprends mon récit. Caroline suivit mon conseil. Elle s’appuya sur moi pour se traîner de son mieux jusqu’au bas des degrés. Une nouvelle abondance de larmes tomba de ses yeux, lorsqu’elle fut à la porte de la salle à manger. Elle trembloit comme une feuille ; et s’asseyant dans le passage, elle me dit qu’elle ne pouvoit aller plus loin. Aussi-tôt une voix, à laquelle nous savions qu’il falloit obéir, se fit entendre assez brusquement. Où sont donc mes filles, Caroline, Charlotte ? N’est-ce pas vous que j’ai entendu descendre ? La femme de charge qui se trouvoit dans l’office, accourut à nous d’un air empressé : mesdemoiselles, mesdemoiselles, votre papa vous demande. Et nous, malgré la foiblesse de l’une et la répugnance de l’autre, nous retrouvâmes l’usage de nos jambes, et nous entrâmes dans la salle sous les yeux de notre père, ma sœur toujours appuyée sur mon bras. Le premier accueil fut d’un homme étonné. Que diable signifie ce spectacle ? Quels mouvemens de tragédie ? Quelle marche composée ? Les femmes sont naturellement comédiennes ; mais il est trop tard, Caroline. La pièce est finie. Ce rôle est de trop. Monsieur ! Dit ma sœur avec un sanglot, en levant les deux mains et les joignant d’un air pitoyable ! Je pleurai pour elle et pour moi-même, si Miss Byron le veut, dans un cas plus éloigné. Il reprit : c’est donc vous, Caroline , qui êtes chargée du prologue. Je juge que Charlotte a son rôle prêt aussi. Il est tems que cette farce finisse. Prenez toutes deux vos places ; et croyez-moi, cessez de faire les folles. L’avis étoit admirable, lorsqu’il nous rendoit ce qu’il nous reprochoit d’être. Cependant les domestiques entrant avec le dîner, nous toussâmes, nous essuyâmes nos yeux, nous jetâmes l’une vers l’autre quelques regards à la dérobée, et nous nous assîmes à table. Nous prîmes nos cuillers et nos fourchettes. Nous les remîmes à leur place. Nous les reprîmes lorsqu’il levoit les yeux sur nous. Nous ne touchâmes aux alimens que du bout des lèvres. Comme nous étions proches l’une de l’autre, nos yeux s’exerçoient plus que nos dents. L’amour étoit comme arrêté dans le gosier de ma pauvre sœur. Elle s’efforçoit d’avaler avec la peine qu’on a dans une esquinancie. On voyoit, à ses contorsions, la difficulté que le passage avoit à s’ouvrir. Et ce qui augmentoit son embarras, comme je puis l’assurer du mien, c’étoient deux yeux, les plus perçans qu’on ait jamais vus dans la tête d’un homme, sur-tout dans celle d’un père, qui se fixoient sur nous tour à tour, et qui, par intervalles, étoient ombragés par des sourcils, dont le mouvement nous faisoit trembler. Les deux pauvres créatures n’avoient là ni mère, ni tante pour soutenir leur courage. Cependant elles appréhendoient encore plus la fin du dîner, le départ des domestiques. Elles en étoient aimées. Ceux qui servoient à table avoient la vue baissée et le visage alongé. Ils parurent fort aises, lorsqu’ils eurent la liberté de se retirer. Alors Caroline se leva de sa chaise, fit une révérence d’assez mauvaise grâce, de l’air d’une petite fille qui est encore à l’école, les bras croisés devant elle, et se mit en chemin vers la porte. Mon père lui laissa faire les honneurs, et je me levai aussi pour la suivre. Mais lorsqu’elle fut prête à sortir, il la rappela. J’ose dire qu’il ne l’avoit laissé aller si loin, que pour se faire un plaisir de son embarras, sur-tout à son retour. Qui vous ordonne de sortir, lui dit-il ? Où allez-vous, Caroline ? Revenez, Charlotte. Mais voilà ce qui arrive toujours ; la compagnie d’un père devient à charge, lorsqu’on s’est mis l’amour dans la tête. Charmant motif pour approuver une passion qui ne lui laisse que le second ou le troisième rang dans l’affection de ses filles, après y avoir tenu la première place ! Vous verrez que je serai fort heureux, à la fin, si mes enfans ne me regardent pas comme leur ennemi. Revenez toutes deux, vous dis-je. Nous nous étions arrêtées, lorsqu’il avoit commencé à parler. Il fallut retourner sur nos pas avec autant d’embarras que nous en avions eu à partir. Asseyez-vous, nous dit-il. Nous demeurâmes devant lui les bras croisés comme deux folles. Asseyez-vous, quand je vous l’ordonne, répéta-t-il. Vous êtes toutes deux extrêmement humbles. J’ai à vous parler. Les deux folles se remirent sur leurs chaises. Miss Charlotte m’a dit ici qu’elle ne pouvoit continuer cette partie de sa narration, sans la mettre en dialogue ; et que pour me faire connoître les interlocuteurs, elle prendroit le ton de chacun, c’est-à-dire, un ton humble pour sa sœur, un ton moins radouci pour elle-même, et le ton impérieux pour son père. C’est ce qu’elle a fait d’une manière fort plaisante. Mais pour suppléer à cette variété, je mettrai le nom de chacun à la tête de ce qu’elle lui fait dire. Sir Thomas. quelle sorte de congé milord L a-t-il pris de vous, Caroline ? Il a laissé un billet pour moi. Vous a-t-il écrit aussi ? J’espère qu’il n’aura pas cru vous devoir un adieu de bouche, lorsqu’il s’en est dispensé pour moi. Miss Charlotte. il vous a cru, monsieur, fort irrité contre lui. (la pauvre Caroline n’étoit pas encore prête à répondre.) Sir Th. et n’a pas cru votre sœur si mal disposée. Fort bien. Quel adieu vous a-t-il fait, Caroline ? C’est à vous que je parle… fille, femme, car je ne sais quel nom je dois vous donner. Miss Charl. j’ose vous assurer, monsieur, que milord n’a pas eu dessein de vous offenser. Sir Th. je n’aime point vos interruptions, petite fille. N’ajoutez rien, je vous prie. C’est à votre sœur que je parle. Tenez la tête droite, Caroline. Point de grimaces et de contorsions. Un peu plus d’innocence dans le cœur, et vous aurez moins de confusion sur le visage. Je vois quelle ligue vous avez formée entre vous. Elle m’annonce de belles suites pour l’avenir. Mais, dites-moi, Caroline, aimez-vous milord L ? Lui avez-vous promis d’être à lui, lorsque vous serez parvenue à fléchir un père incommode, ou, ce qui vous plairoit sans doute encore plus, lorsque la mort vous en aura délivrée ? Tous les pères sont de cruels personnages, lorsqu’ils ne pensent point comme leurs imprudentes filles sur le compte de leurs amans. Me répondrez-vous, Caroline ? Miss Caroline. (pleurant d’un langage si sévère.) que puis-je dire, monsieur, sans avoir le malheur de vous déplaire ? Sir Th. ce que vous pouvez dire ? Dites que vous perdez pour votre père le respect et l’obéissance que vous lui devez. Cette réponse seroit-elle contraire à vos sentimens ? Miss Carol. je me flatte, monsieur… Sir Th. je m’en flatte aussi. Mais ce n’est point assez. Il convient à une fille de s’expliquer avec plus de certitude. Ne pouvez-vous répondre pour votre cœur ? Miss Carol. il me semble, monsieur, que vous ne regardez point milord L comme un homme sans mérite. Sir Th. je ne prends pas meilleure idée d’un homme, pour avoir fait oublier leur devoir à mes filles, pour leur faire prendre un air de folles avec leur père. Miss Carol. il se peut, monsieur, que j’aie l’air d’une folle devant vous ; mais il ne manque rien à mon respect. Vous me glacez de crainte, monsieur. Je n’ai pas la force de soutenir votre présence, lorsque vous paroissez irrité contre moi. Sir Th. dites-moi que vous avez rompu avec milord, comme je vous en ai donné l’ordre. Dites-moi que vous ne le reverrez jamais, si vous pouvez l’éviter. Dites-moi que vous ne lui écrirez point. Miss Carol. pardon, monsieur, si je prends la liberté de vous représenter que la conduite de milord a toujours été respectueuse avec moi. Il respecte aussi mon père. Comment pourrois-je lui marquer de la haine et du mépris ? Sir Th. bon ; nous serons bientôt instruits. Continuez, Caroline : et vous, Charlotte, profitez de la leçon que vous allez recevoir de votre aînée. Miss Charl. en vérité, monsieur, je puis vous répondre du bon cœur de ma sœur, et du respect qu’elle a pour vous. Sir Th. fort bien. Vous, Caroline, rendez-vous caution du cœur de Charlotte. Une bonne offre en mérite une autre. Cependant, mesdemoiselles, après tous les témoignages que vous pouvez vous rendre mutuellement, c’est moi qui prétends être le juge de vos deux cœurs, et comptez que je ne m’arrête qu’aux faits. Savez-vous, Caroline, si votre sœur Charlotte a quelque intrigue qui serve à vous encourager dans la vôtre. Miss Carol. j’ose vous dire, monsieur, que ma sœur n’est pas capable de manquer à ce qu’elle vous doit. Sir Th. je souhaite, Caroline, que vous en puissiez dire autant de la sœur de Charlotte. Miss Carol. je crois le pouvoir, monsieur. Sir Th. eh bien, ma fille, vous savez mes volontés. Miss Carol. je juge, monsieur, que votre intention est que je passe ma vie dans le célibat. Sir Th. oh ! Oh ! Eh pourquoi, mademoiselle, portez-vous ce jugement de mes intentions ? Parlez ; je vous l’ordonne. Miss Carol. parce qu’il me semble, monsieur, si vous me permettez de le dire, que la naissance et les bonnes qualités de milord L ne laissoient rien à désirer. Pardon, monsieur : de grâce pardonnez-moi. (en levant les mains avec un mouvement passionné). Sir Th. sa naissance ! Je vous admire ! Qu’est-ce donc qu’une pairie d’écosse ? Vous êtes éblouie apparemment du titre de comtesse, mais je vous apprends que si vous avez une véritable estime pour milord L vous ne devez pas souhaiter que dans l’embarras où il est pour ses sœurs, il pense à vous épouser. Miss Carol. je vous assure, monsieur, que le titre n’est rien pour moi sans un bon caractère. à l’égard des embarras, je ne connois rien dans moi-même qui soit capable de faire oublier à milord les règles de la prudence. Sir Th. je vois que les difficultés ne viendront pas de votre part, et que vous n’avez pas d’objection à faire contre milord, s’il n’en a point contre vous. Vous êtes une fille très-humble et fort mortifiée. Il faut qu’une femme soit bien amoureuse, pour donner si volontiers la préférence à son amant sur elle-même : mais voyons, Caroline. Je veux savoir quelles espérances vous avez données à milord, ou plutôt, quelles espérances, peut-être, il vous a données à vous-même. Vous vous taisez. Me ferez-vous la grâce de me répondre ? Miss Carol. j’espère, monsieur, que je ne ferai pas déshonneur à mon père, en souhaitant toutes sortes de biens à milord L. Sir Th. il ne se déshonoreroit pas non plus, tout fiers que ces mendians d’écossois sont de leur noblesse, en pensant à s’allier avec moi. Miss Carol. Milord L sans être un mendiant, se feroit, monsieur, un honneur extrême… Sir Th. il auroit raison. Continuez. Pourquoi vous arrêtez-vous ? Mais si milord n’est pas un mendiant pour ma fille, je ne souffrirai pas que ma fille tombe dans la mendicité pour lui. Il se feroit honneur, dites vous… de quoi ? D’être votre mari sans doute. Répondez à ma question : dans quels termes en êtes-vous avec lui ? Miss Carol. je suis bien malheureuse de ne pouvoir rien dire qui soit agréable à mon père. Sir Th. voyez avec quelle adresse elle élude ma question. Me le ferez-vous répéter, mademoiselle ? Miss Carol. je crois pouvoir confesser, sans honte, que j’aimerois mieux… (elle s’arrêta ici, en baissant la tête, et cachant la moitié de son visage dans son sein. Miss Grandisson dit qu’elle ne lui a jamais paru si charmante.) Sir Th. que vous aimeriez mieux… être la femme de milord L que ma fille. Et vous, Charlotte, m’apprendrez-vous quand votre affection commencera aussi à se refroidir pour moi ? Quand vous commencerez à me regarder comme un obstacle à votre bonheur ? Quand vos yeux se laisseront éblouir par un étranger, et vous le feront préférer à votre père ? Je m’apperçois que j’ai fait mon rôle. Il ne me reste qu’à partager entre vous le bien que vos amans croiront convenable à leurs affaires, et qu’à prendre le chemin du tombeau. Vos joyeux adorateurs viendront danser avec vous sur ma sépulture, et je serai oublié comme si je n’avois jamais existé… excepté par votre frère, dont je connois la vertu et l’excellent naturel. (ici Miss Caroline se vit forcée d’élever la voix. ô, monsieur ! S’écria-t-elle, de quel trait me percez-vous le cœur ? Tous les pères sont-ils… pardonnez, monsieur : elle crut lui voir froncer le sourcil.) Sir Th. l’impertinence m’irrite. Je ne puis supporter… (il s’arrêta, comme pour éventer sa colère.) Miss Caroline ; pourquoi toujours éluder mes questions ? Vous savez ce que je vous demande. Répondez. Miss Carol. je serois indigne de l’affection d’un homme tel que milord L si je désavouois l’estime que j’ai pour lui. Il est vrai, monsieur, j’ai pour milord des sentimens qui me le font distinguer de tous les autres hommes. Vous-même, monsieur, vous n’avez pas toujours pensé si mal de lui. Mon frère… Sir Th. ainsi tout est dévoilé. Vous avez la hardiesse… mais j’ai moi-même estimé milord, et ce sentiment n’est pas changé ; s’ensuit-il qu’il doive être mon gendre ? Il est venu comme l’ami de mon fils. Je l’ai retenu à ce titre. Il ne vous connoissoit point alors ; mais à peine vous êtes-vous vus, que le besoin d’être mariés vous a saisis tous deux. Vous vous donnez pour une fille respectueuse, vous vantez sa prudence, et cependant il vous fait ses déclarations, ou vous lui faites les vôtres, je ne sais lequel des deux ; et lorsqu’il se croit sûr de vous, l’imbécille de père est alors consulté : et dans quelle vue ? De savoir uniquement ce qu’il est disposé à faire pour deux personnes qui ne lui ont pas accordé la moindre part au choix. C’est l’artifice commun ; et le pauvre père doit fermer les yeux et la bouche, ou passer pour un tyran. Miss Carol. (fondant en larmes.) le ciel m’est témoin, monsieur, que je n’ai reçu les propositions de milord que conditionnellement, et que j’ai fait tout dépendre de vos volontés : lui-même n’a pas désiré mon approbation dans d’autres termes. Sir Th. où est le bon sens dans cette réponse ? Avez-vous laissé quelque chose à mon choix ? Voyons, Caroline : faisons l’essai de mon pouvoir. J’ai dessein de vous conduire à la ville. Un jeune homme de qualité m’a fait des ouvertures en votre faveur. Ses propositions me plaisent ; et je suis sûr qu’elles vous plairont à vous-même, si vous n’avez pas le cœur prévenu. Expliquez-vous. êtes-vous libre de vous rendre à ma recommandation ? Vous ne me répondez pas. Votre traité avec milord est conditionnel, dites-vous : quoi ? Vous vous taisez ? Vous êtes confondue ? C’est avec raison, si vous ne pouvez pas me faire la réponse que je désire. Si vous le pouvez, pourquoi ne la faites-vous pas ? Je vous renverse, comme vous le voyez, avec vos propres armes. Miss Carol. il ne me convient point, monsieur, de disputer avec mon père. Je suis sûre qu’il n’a rien manqué à mon respect. Je ne le suis pas moins de n’avoir pas fait déshonneur à ma famille, en recevant les propositions conditionnelles de milord L. Sir Th. conditionnelles ! Folle que vous êtes ! Ne sont-elles pas absolues, lorsqu’elles ne laissent rien à mon choix ? Mais j’ai toujours éprouvé qu’un homme, quis’abaisse à raisonner avec une femme, particulièrement sur certains points où la nature a plus de part que la raison, doit s’attendre à la suivre par mille détours, et à se trouver rejeté bien loin du terme, lorsqu’il croyoit y toucher. Il faut qu’il se contente, à la fin, de revenir prendre haleine dans le lieu d’où il est parti ; tandis qu’elle voltige à l’entour, et qu’elle est prête à lui faire recommencer une nouvelle course. Miss Carol. j’espère, monsieur… Sir Th. laissons les espérances, mademoiselle, il me faut des certitudes. Puis-je compter… mais je vous amènerai, si je puis, à raisonner juste, toute femme que vous êtes. Puis-je recevoir pour vous des propositions de tout autre homme ? Répondez, oui ou non. N’en usez point avec moi comme les filles avec le commun des pères. Ne commencez point par désobéir dans la confiance que j’aurai la foiblesse de vous pardonner. Je ne suis point un père ordinaire. Je connois le monde. Je connois votre sexe. J’y ai trouvé plus de folles que je n’en ai fait. Les femmes n’ont pas besoin du secours des hommes pour être folles. C’est la nature qui les a formées telles. Je n’en ai pas connu une, que l’expérience des autres ait rendue sage : mais répondez-moi, Caroline. Dites, puis-je recevoir de nouvelles propositions pour vous, ou ne le puis-je pas ? (Miss Caroline ne répondit que par ses larmes.) Sir Th. une constance héroïque, apparemment. Ainsi vous sacrifiez une vertu réelle, l’obéissance que vous devez à votre père, aux idées romanesques de constance et de fidélité pour un amant ? Approchez-vous de moi, mon amoureuse fille, approchez-vous, dis-je, quand je vous l’ordonne. (Miss Caroline se leva. Quatre pas qu’elle fit en rampant, son mouchoir à ses yeux, la mirent à la portée des mains de son père. Il saisit brusquement une des siennes, et lui faisant toucher sa manche, il l’attira jusqu’à ses genoux. Il tira son autre main, qu’elle avoit sur ses yeux. Le mouchoir tomba. Il ne lui étoit pas difficile de voir qu’elle avoit les yeux rouges et enflés de larmes. Elle auroit volontiers tourné la tête, pour cacher le désordre de son visage ; mais il lui tenoit fortement les deux mains ; et tout d’un coup il se mit à faire de grands éclats de rire.) Sir Th. eh ! De quoi pleure cette fille ? Consolez-vous, Caroline ; vous aurez un mari. Je vous le promets. Je veux me hâter de vous conduire au grand marché de Londres. Vous serez étalée dans tous les lieux publics. J’aurai soin de vous faire parer des diamans de votre mère, pour attirer les yeux des galans. Il faut que vos conquêtes soient promptes, tandis que vous aurez le mérite de la nouveauté ; sans quoi vous seriez bientôt confondue dans la foule des femmes qui prodiguent leur visage dans toutes les assemblées. L’impatiente personne ! Qu’elle est à plaindre ! Regardez-moi, Caroline. (avec de nouveaux éclats de rire.) Miss Carol. en vérité, monsieur, si vous n’étiez pas mon père… Sir Th. bonté du ciel ! Eh ! Qu’arriveroit-il ? Miss Carol. je dirois, monsieur, que vous me traitez fort cruellement. Sir Th. est-ce là ce que vous diriez, pauvre créature ! à tout autre homme, n’est-ce pas ? Dans les mêmes circonstances ? Fort bien ; mais en attendant, vous ne me dites pas si vous vous accommoderez d’un autre homme que votre écossois. (lui tenant toujours les mains.) Miss Carol. je suis traitée avec une rigueur extrême. En vérité, monsieur, vous ne me faites pas éprouver votre bonté. J’ose vous dire que je ne suis point une amoureuse créature, comme il vous plaît de me le reprocher. Je n’ai point d’impatience d’être mariée. J’attendrai vos ordres, le tems qui vous conviendra ; mais comme il me semble qu’il n’y a point d’objection à faire contre milord L je n’ai aucun désir d’être menée au marché de Londres. Sir Th. (gravement.) si je suis disposé à vous railler, Caroline, si je prends le parti de tourner en badinage un empressement que je n’attendois pas de mes filles, et qui m’a fait quelquefois mépriser celles d’autrui, quoique je ne leur en aie rien témoigné, je ne souffrirai point que vous me fassiez d’impertinentes réponses. Croyez-moi, ne vous oubliez point. Miss Carol. (avec une profonde révérence.) je vous demande en grâce, monsieur, la permission de me retirer. Je me rappellerai mes réponses, avec un mortel regret, si… Sir Th. est-il nécessaire que vous vous retiriez pour vous rappeler à votre devoir ? Mais vous répondrez enfin à ma question. Où en êtes-vous avec milord L ? Est-il bien décidé qu’il sera votre mari, et que vous n’en voulez point d’autre ? Aurez-vous, aura-t-il la patience d’attendre que la mort m’ait fait entrer dans le caveau de mes ancêtres ? Miss Carol. oh monsieur ! Quel langage ! (elle chercha des yeux son mouchoir qui étoit toujours à terre. Elle vouloit retirer une de ses mains pour le prendre ; et lorsqu’elle l’eût tenté inutilement, ses larmes coulant comme deux ruisseaux, elle se laissa tomber à genoux.) j’implore votre pitié, lui dit-elle ; je redoute votre colère ; mais je répéterai encore que je ne suis point une amoureuse créature ; et pour vous en convaincre, je ne me marierai jamais, si ce n’est point avec milord L. Mais Charlotte raconte que pendant toutes ces agitations de sa triste sœur, n’étant elle-même guère moins agitée, elle tiroit des chaises ; elle les remettoit à leur place ; elle regardoit Miss Caroline ; elle détournoit les yeux, dans la crainte de rencontrer ceux de leur père ; elle les fixoit sur le bout de ses doigts, en souhaitant d’y voir des griffes, et que l’homme, au lieu d’être un père, fût un mari. En vérité, Miss Byron, m’a-t-elle dit, il m’étoit impossible de ne me pas mettre à la place de ma sœur ; et le cas n’étoit pas aussi éloigné que Miladi L se l’imaginoit. Une fois, j’entendis mon cœur qui se disoit à lui-même : si quelque milord L pour qui j’eusse autant de goût, s’offroit à moi avec la même honnêteté, je n’attendrois pas toutes ces persécutions. Au premier clair de lune, s’il me pressoit de bonne foi, et si j’étois sûre de trouver un ministre prêt, je serois bien-tôt sous une autre protection, quelque mépris que j’aie toujours eu pour les filles qui prennent la fuite avec un homme. Miss Byron m’auroit-elle condamnée ? Miss Grandisson, ai-je répondu, oublie quelle mère elle avoit reçue du ciel, et les exemples dont elle lui avoit l’obligation. Le public, qui auroit porté son jugement de l’action de la fille, auroit ignoré le cruel traitement du père. Vous êtes fort aise, en un mot, de n’avoir pas été mise à l’épreuve, et vous voyez que la respectueuse patience de miladi est parfaitement récompensée. La comtesse a fort approuvé ma réponse ; et se tournant vers sa sœur, qui vouloit plaider plus long-tems pour la vertu et la raison, contre la cruauté, elle l’a fait souvenir que son récit l’avoit laissée à genoux. Relevez-moi, lui a-t-elle dit agréablement, et renvoyez-moi le plus vîte que vous pourrez à ma chambre. Miss Grandisson a continué. Sir Th. vous ne vous marierez jamais, si ce n’est… et vous me faites cette déclaration, pour me prouver que vous n’êtes point une fille amoureuse ! Quelle extravagance ! Si vous n’aviez point été fort amoureuse, vous ne vous seriez pas jetée dans une situation qui vous inspire la hardiesse de me tenir ce discours. Effrontée ! Petite folle ! Retirez-vous de devant mes yeux. (elle se leva ; mais elle fut retenue par les mains.) Sir Th. et vous m’osez faire une déclaration de cette nature ! Quelle est donc, s’il vous plaît, l’autorité qui me reste ici ? Cependant, et vous et milord L comme vous le prétendiez à ce moment, vous ne vous êtes engagés que dans un amour conditionnel, que vous faites dépendre de mon approbation ? Malédiction sur votre sexe ! Tel il a toujours été, et tel il sera toujours. Le dieu aveugle vous fait partir sur une monture paisible. Il vous fait suivre un chemin qui n’offre à votre cœur que de la sûreté et de l’agrément. Vous marchez d’un pas gai et triomphant, jusqu’à ce que la tête vous tourne : alors vous galopez par-dessus les haies et les fossés, vous franchissez tous les retranchemens, et le devoir, la décence, la discrétion, sont foulés aux pieds. (chère Miss Caroline ! N’ai-je pu m’empêcher d’interrompre ici, je m’attendois à cette cruelle attaque. Je la pressentois aussi, m’a-t-elle répondu, et c’est ce qui m’avoit empêché de déclarer plutôt la préférence que je donnois à milord L sur tous les hommes ; quoiqu’étant sûre de son mérite, mon cœur m’y portât sans scrupule. Mais laissons finir ma sœur.) Sir Th. sortez, vous dis-je, de ma présence (quoiqu’il continuât de la tenir par les mains). Et cette petite coquine (en se tournant vers la pauvre Charlotte qui vous parle), je n’ai pas cessé d’observer ses yeux et le jeu de tous les petits muscles effrontés de son visage. Elle prend part à vos ridicules peines. Vous en ressentez de vives, je me l’imagine. Vous me regardez toutes deux comme votre tyran. Vous souhaiteriez que je fusse bien loin, pour avoir la liberté de vous abandonner ensemble à vos indiscrètes réflexions. J’en serai le sujet ! Tout le ressentiment que vous vous efforcez de cacher ici, ne manquera point d’éclater librement. Je ne serai pas plus respecté que l’intérêt de votre folle passion ne le permettra. Milord L sera consulté plutôt que moi, et jouira de la confiance de mes deux filles contre leur père. Je prévois que dans ce moment vous m’allez regarder comme votre plus mortel ennemi. Mais je vous renoncerai toutes deux pour mon sang, et je permettrai à votre frère, la joie de ma vie, l’espérance de mes jours plus heureux, de repasser promptement la mer. Il vous renoncera aussi pour ses sœurs, ou je le renoncerai lui-même, et je serai alors un père sans enfans, quoique j’en aie trois pleins de vie, et de la meilleure de toutes les mères. Quel chagrin n’auroit-elle pas ? L’émotion de Miss Charlotte fut si vive, qu’elle n’eut pas le pouvoir d’y résister. ô ma chère mère, s’écria-t-elle ! Quel malheur pour nous de vous avoir perdue ! C’est aujourd’hui que vos filles sentent que vous leur manquez. Elle fut prête à prendre la fuite après cette exclamation. Les regards de son père la firent trembler. Il se leva. Caroline, ne remuez pas, dit-il à l’aînée. Il me reste quelque chose à vous dire, vous, Charlotte, approchez ; et la prenant par les deux mains, il lui reprocha d’avoir osé l’interrompre avec une effronterie qu’il prétendoit avoir lue jusques dans ses yeux. Elle se laissa tomber à ses pieds ; elle lui demanda pardon. Mais tenant d’une main les deux siennes, et la menaçant de l’autre ; que le ciel me punisse, lui dit-il, d’un ton furieux, si je vous pardonne ! J’avois souhaité que vous fussiez présente, pour vous faire tirer une bonne leçon de la folle conduite de votre sœur. Milord est un incendiaire, un voleur. Il a mis le feu dans ma maison. Il m’a dérobé l’affection de l’aînée de mes filles, par un artifice usé, en prétendant qu’il ne lui demandoit rien qu’avec mon approbation. Je ne veux pas de lui, et j’espère qu’on ne me contestera point le droit de suivre mes volontés. Cependant une rebelle ose me déclarer qu’elle n’aura point d’autre mari. N’ai-je donc élevé mes deux filles jusqu’à l’ âge où je devrois en attendre quelque secours et quelque consolation ; n’ai-je vécu dans le veuvage en leur faveur, que pour m’en voir enlever une par un homme que je rejette, et pour entendre l’autre qui appelle sa mère au secours, du fond de son tombeau, contre la tyrannie d’un père ? Que dois-je attendre à l’avenir de l’une et de l’autre ? Mais c’est à quoi je n’aurai point la folie de m’exposer. Vous me quitterez toutes deux. Quittez-moi, quittez cette maison ; cherchez votre fortune ailleurs. Vous pouvez prendre vos habits et tout ce qui vous appartient ; mais gardez-vous de toucher à ce qui m’est resté de votre mère. Je vous donnerai à chacune cinq cens guinées à prendre chez mon banquier. Lorsque vous serez à la fin de cette somme, j’apprendrai quelle sera votre conduite, et je verrai ce que je dois faire d e plus. Mon cher père, lui dit Caroline, en se jetant à genoux devant lui, pardonnez à ma sœur ! Quelque rigueur qu’il vous plaise d’exercer contre moi, faites grâce à ma sœur ! Sir Th. c’est-à-dire, Caroline, que vous ne craignez rien pour vous-même. Vous vous jetterez dans les bras de milord L je n’en doute point… mais je vais rappeler sur le champ votre frère… et vous n’en sortirez pas moins de cette maison. La porte sera fermée au moment que vous partirez ; de ma vie elle ne se rouvrira pour vous. Quand mes cendres seront mêlées avec celles de votre mère, vous y rentrerez alors pour les fouler toutes deux aux pieds. Miss Charl. (avec un mêlange de sanglots et de larmes.) monsieur, je demande pardon au ciel et à vous. En invoquant ma mère, je n’ai pas eu l’intention de vous offenser. Je l’ai regrettée pour vous, monsieur, autant que pour ma sœur et pour moi. Elle auroit adouci… Sir Th. la dureté de mon cœur, apparemment. Je lis dans vos pensées, mademoiselle. (il s’éloigna de quelques pas, en nous laissant à genoux près de la chaise qu’il avoit quittée. Il se promena dans la salle, avec les marques d’une vive agitation. Ensuite, ayant sonné, il s’approcha de la porte ; il l’ouvrit ; et la tenant d’une main, il fit appeler la femme de charge. Elle entra. C’étoit une femme de fort bon naturel, qui se mit à trembler de toute sa force, lorsqu’elle vit ses deux jeunes maîtresses à genoux.) Sir Th. Beckford, aidez ces deux filles à rassembler tout ce qui leur appartient ici. Vous me donnerez un mémoire de tout ce qu’elles prendront. L’autorité de leur père commence à leur être à charge. Elles veulent secouer le joug. Elles croient avoir passé l’ âge de la soumission. Il leur faut des hommes, des maris. Miss Carol. non, Beckford ; hélas ! Non, non… Sir Th. vous osez me démentir, effrontée ! Madame Beckford. monsieur, je vous supplie… je vous conjure… jamais deux demoiselles ne furent plus modestes. Elles sont renommées toutes deux dans le canton, pour leur modestie et leur bonté. Sir Th. qu’on ne me réplique point. La modestie ne s’écarte jamais du devoir. Caroline hait son père. Milord L m’a dérobé son affection. Charlotte prend son parti contre moi, et je m’imagine que vous le prenez aussi. Croyez-moi, recevez mes ordres en silence ; ces deux filles ne seront pas ici dans quatre jours. (Madame Beckford se mit à deux genoux, en répétant : je vous supplie… je vous conjure… les deux sœurs se levèrent, approchèrent de leur père, et se jetèrent aussi à ses pieds.) Miss Carol. pardonnez-nous, monsieur ! Je vous demande pardon, au nom de ma mère ! Miss Charl. (d’un ton lamentable.) pardon, monsieur, au nom de ma mère et de mon frère ! (toutes deux tirant le bas de son justaucorps, et Madame Beckford faisant la même chose à leur exemple, et lui les regardant sans paroître ému.) Sir Thom. c’est un plaisir que je vous fais, mesdemoiselles. Je sais que mon autorité vous pèse. Il ne vous manque rien pour être femmes. Un père ne connoît le malheur d’avoir des filles qu’au moment où des hommes viennent leur faire envisager, hors de la maison paternelle, un bonheur qu’elles trouvent rarement néanmoins hors du lieu qu’elles brûlent de quitter. Miss Charl. nous sommes à vous, mon cher papa. Nous ne voulons être qu’à vous. N’exposez point vos filles aux censures du public. Jusqu’à présent notre réputation est sans tache. Miss Carol. ah ! Mon cher père, ne nous précipitez pas dans un monde que nous ne connoissons point encore ! Gardez-nous sous votre protection ! Nous n’en désirons point d’autre. Sir Th. l’expérience vous viendra, mesdemoiselles. Vous ne me croyez plus propre à vous servir de conseiller. Milord L en aliène une de moi, l’autre invoque l’ombre de sa mère, pour la mettre à couvert de ma cruauté ; et Milord L n’a-t-il pas eu l’insolence de me faire entendre que j’étois trop jeune encore pour entreprendre de conduire des filles aussi formées que les miennes ? Je le pense comme lui ; Beckford, vos larmes sont inutiles ; préparez-les à partir. Huit jours sont le plus long terme que je puisse leur accorder dans cette maison. Elle leur sera fermée pour n’y rentrer jamais. Miss Carol. oh ! Monsieur, ne réduisez pas vos enfans au désespoir. Nous sommes des filles. Jamais nous n’avons eu tant de besoin de la protection d’un père. Miss Carol. qu’avons-nous fait, monsieur, pour mériter d’être chassées de votre maison ? Nous vous demandons pardon de tout ce qui peut vous avoir offensé. Notre obéissance et notre respect seront sans bornes. Permettez-moi d’écrire à mon frère. Sir Th. excellente voie pour m’appaiser ! Vous pensez donc à mettre votre frère dans vos intérêts ! Ne voudriez-vous pas en appeler à lui, et l’établir juge de son père ? Insupportable folie ! Loin, vous dis-je. Qu’on se dispose au départ, et que cette maison vous soit fermée pour jamais. Miss Charl. nous ne pensons qu’à vivre sous votre protection et sous vos ordres. Oh ! Monsieur ! Sir Th. je suppose, Caroline, que Milord L n’aura pas plus de peine à vous trouver, qu’il n’en a eu à s’assurer de votre inclination. Pour vous, Charlotte, vous vous retirerez chez votre vieille tante d’Yorck-Shire, qui est capable de vous apprendre que la patience est une vertu, et qu’une fille ne doit pas se rendre à la première offre, quand elle veut qu’on lui en fasse une seconde. (il lui jeta ici un regard fort dédaigneux.) remarquez, ma chère Lucie, que cette vieille tante d’Yorck-Shire est une sœur de Sir Thomas, dont il a toujours empêché le mariage, et qu’il entretient par une pension assez médiocre, quoiqu’elle ait des droits auxquels il ne pourroit rien opposer, mais dont il a l’adresse d’éluder l’exécution. Miss Carol. je suis votre fille, monsieur. Tout est respectable de la part d’un père. Mais vous n’aurez rien à me reprocher : je n’aurai point d’empressement ; et je vous promets à genoux, de n’être jamais à milord L sans votre consentement. Ce que je vous demande uniquement, monsieur, c’est de ne me proposer jamais d’autre homme. Sir Th. (un peu ralenti.) je vous prends au mot, mademoiselle. Mais j’exige en même tems que vous n’ayez aucune correspondance avec lui ; que vous ne vous voyiez et ne vous écriviez point. En un mot, vous connoissez mes intentions : et pour la dernière fois, indépendamment de toutes vos réponses, je veux de l’obéissance. Beckford, vous pouvez vous retirer. Levez-vous, Caroline. Miss Carol. (avec un transport de joie.) ah ! Suis-je pardonnée, monsieur ? Faites donc grâce aussi à ma sœur. Sir Th. Charlotte, profitez de cette scène, sur-tout, pour vous bien garder de toute espèce d’engagement dont votre père ne soit pas informé. J’en charge sérieusement votre mémoire. Caroline s’est attiré quelques chagrins, par ceux qu’elle m’a causés. Rien n’est si juste. Que son exemple soit une leçon pour vous ? Madame Beckford étant sortie, il ranima un peu les deux sœurs, par un sourire assez obligeant. Il paroissoit triompher de tous les tourmens qu’il leur avoit fait souffrir : à l’occasion de quoi, chère Lucie ? Je ne crois pas que vous le deviniez plus que moi. Il me semble, au fond, que le monde n’en iroit pas plus mal, quand ces vains emportemens seroient moins communs parmi les pères et les mères. Mais comment la vivacité de Miss Charlotte, ai-je pensé en moi-même, se laissa-t-elle si facilement subjuguer ? Cette réflexion m’a fait sourire. Miladi, qui s’en est apperçue, m’a demandé ce qui se passoit dans mes idées ? Me le pardon nez-vous, lui ai-je dit ? C’est ce que j’ignore, m’a-t-elle répondu. Je me fie donc, ai-je repliqué, à votre bon naturel : je souriois d’admiration pour les charmans progrès que notre Charlotte a faits depuis ce tems-là. ô la malicieuse fille ! S’est écriée Miss Grandisson ; mais elle paroît avoir oublié que je lui en dois déjà beaucoup. Le trait est fort bon, a repris miladi. Cependant je dois cette justice à Charlotte, qu’elle a toujours eu le même feu que vous lui connoissez, excepté sous les yeux de son père. Mais je veux joindre, a continué la comtesse, quelques mots à son dernier récit. Mon père nous retint jusqu’à ce qu’il eût lu le billet de milord qu’il n’avoit point encore ouvert, et qu’il n’ouvrit alors, ou je suis trompée, que pour y trouver l’occasion de nous faire quelque reproche. Cependant j’en fus quitte à meilleur marché que je ne l’avois appréhendé ; car je n’avois pas vu moi-même cet important billet. Vous ne serez pas fâchée, chère Lucie, que je vous le transcrive sur l’original même que la comtesse m’a laissé ce soir en nous retirant. " permettez, monsieur, que j’emploie ma plume, par la seule raison qu’elle pourra vous être plus agréable que ma présence, pour vous remercier du fond du cœur, de tous les témoignages de bonté et d’amitié que j’ai reçus de vous, dans un mois de séjour que j’ai fait au château de Grandisson, au lieu de vingt-quatre heures seulement que j’avois eu l’intention de m’y arrêter. Il m’est resté, du dernier entretien que j’ai eu avec vous, une juste crainte de m’être emporté à quelques expressions trop ardentes. Si vous en portez le même jugement, je vous fais de très-humbles excuses, et je reconnois que je vous les dois. Qui peut contester les droits d’un père sur ses enfans ? Mais je serois le plus heureux de tous les hommes, si les vôtres, et mon amour pour Miss Caroline Grandisson, pouvoient se concilier. Peut-être me trouverez-vous coupable de n’avoir pas commencé par m’adresser à vous, et je vous en demande pardon aussi. Mais je crains d’avoir une faute plus grave à me reprocher ; et quoique rien ne m’oblige de vous en faire l’aveu, j’aime mieux devoir votre indulgence à mon ingénuité, que d’employer le moindre déguisement dans une affaire de cette importance. J’avoue donc qu’en vous quittant, je suis allé me jeter aux pieds de Miss Grandisson, et lui demander sa main. Une alliance avec moi n’entraînant aucun déshonneur, je l’ai assurée que mon bien nous suffisoit sans rien attendre de vous ; et qu’une économie, à laquelle j’étois sûr qu’elle auroit la bonté de contribuer, ne tarderoit point à la rendre libre. Mais elle a rejeté mes instances, dans la résolution d’attendre le consentement de son père, en me laissant espérer, néanmoins, que les obstacles ne viendront pas d’elle, si nous pouvons l’obtenir. Le résultat, monsieur, est qu’aussi long-tems qu’il me restera une ombre de cette espérance, je ne penserai point à d’autre femme. La familiarité dans laquelle j’ai vécu pendant quelques mois en diverses contrées d’Italie et d’Allemagne, avec votre fils, le meilleur de tous les hommes, m’a donné l’ambition de suivre son exemple ; et si je puis obtenir, par votre faveur, une femme si chère et un frère si vertueux, rien n’égalera, monsieur, le bonheur de votre très-humble et très-obligé serviteur L. " cette lettre, m’a dit Miladi L parut artificieuse à Sir Thomas. Il prétendit que milord devoit se croire bien sûr d’elle, pour lui faire une proposition qui ne pouvoit être justifiée par aucun principe. Un refus, lui dit-il, est d’une fille adroite. Vous n’avez pu douter que Milord L ne vous en aime mieux, pour avoir rejeté un mariage clandestin, n’en tirât-il que l’espoir de faire tourner cette affaire plus utilement pour lui-même. L’orgueil, continua-t-il, fait la vertu d’une moitié des femmes, et la politique celle de l’autre. Supposez-les sûres qu’un homme n’en aura pas plus mauvaise opinion d’elles ; vous ne leur verrez jamais refuser une première offre. Si vous jouissiez d’une fortune indépendante, dites, mademoiselle, qu’auriez-vous fait ? Allez, vous êtes foible ; mais vous êtes encore plus rusée. La ruse tient lieu de sagesse aux femmes, et leur foiblesse est la force des hommes. Je suis fâché que mes filles ne soient pas composées de matériaux moins fragiles. Ce qui m’étonne, c’est qu’un homme qui connoît votre sexe, puisse penser au mariage. Telle fut, chère Lucie, la réponse de ce père, qui avoit passé toute sa vie dans l’excès du libertinage ; comme s’il avoit cru ses vues bien justifiées par des traits vagues de satyre contre les femmes. C’est ainsi que la malignité, jointe à la dépravation des mœurs, passe pour connoissance du monde et du cœur humain. Combien d’auteurs doivent leur réputation à ces odieuses peintures ! Mais gardons-nous de croire que le caractère de la nature humaine, c’est-à-dire, de tant de créatures formées à l’image de Dieu, doive être pris des égaremens d’une sale imagination. Ce qu’il faut juger du plus grand nombre de ces peintres satyriques, c’est qu’ils ont généralement vécu en fort mauvaise compagnie. J’ai cru, ma chère, que la nouveauté du sujet me feroit pardonner l’excessive longueur de cette lettre. Les deux dames en étoient à cet endroit de leur histoire, lorsqu’on m’a remis les lettres de ma grand-mère et de ma tante. Vous jugerez, par ma réponse, de l’émotion qu’elles m’ont causée. Je n’ai pu la déguiser, et les deux sœurs en ont voulu savoir la cause. Je leur ai dit d’où ces lettres venoient, et que ma tante devoit faire, samedi prochain, ma réponse à Miladi D. Elles m’ont permis de me retirer pour vous écrire. Mais, après le départ du messager, elles m’ont demandé quelle étoit ma résolution : je n’ai pas fait difficulté de leur dire que j’avois confirmé mon refus. Miss Grandisson a levé les mains et les yeux ; ensuite jetant sur moi un regard pénétrant ; vous nous apprendrez la vérité, m’a-t-elle dit, mais je prévois que nous ne la saurons pas entière. J’ai rougi ; elle a continué de me regarder. Ah, chère Henriette ! A-t-elle repris d’un air mystérieux. Chère Miss Grandisson ! Ai-je répondu naturellement. Vous ne me persuaderez pas, a-t-elle ajouté, qu’il n’y ait dans Northampton-Shire, quelque homme dont nous n’avons point encore entendu parler. Cette conclusion m’a rendue un peu plus tranquille. Cependant la curieuse miss auroit-elle quelque chose en vue ? Je la crois trop généreuse pour se faire un jeu de ma situation, quand elle me croiroit quelque foible. Ma crainte est pour ma santé qui n’est plus telle que je l’ai toujours eue. Je ne suis plus aussi heureuse que je l’étois en moi-même. Au fond, ma chère, ne vous semble-t-il pas que toutes les circonstances où je me suis trouvée depuis six semaines, doivent avoir produit cette altération. Mais passons à quelque chose de plus amusant. à ma prière les deux sœurs ont repris l’histoire de leur famille. Sir Thomas ne parut pas changer de dispositions, quoiqu’il leur fût aisé d’entrevoir qu’il se seroit laissé vaincre par le respect de Miss Caroline, et par la générosité de Milord L si, dans le désordre de ses affaires, il n’avoit eu de la peine à se défaire de son argent. Il se rendit à Londres, accompagné de ses filles. On a cru qu’il n’auroit point été fâché que les deux amans se fussent mariés sans sa participation ; car son premier ordre, en arrivant à la ville, fut une nouvelle défense de recevoir les visites de milord ; et pendant quelques semaines ils eurent obligation à leur sœur, comme elle en a fait souvenir plaisamment miladi, de mille moyens qui furent employés pour favoriser leurs entrevues. Les affaires étoient dans cette fâcheuse situation, lorsqu’on fit des ouvertures à Sir Thomas, pour la plus jeune de ses deux filles. Mais, quoiqu’il n’eût point contre Miss Charlotte les mêmes prétextes qu’il avoit eus contre sa sœur, il ne lui communiqua rien, et ce fut par d’autres voies qu’elle en fut informée. Auriez-vous été surprise, m’a-t-elle demandé, si l’exemple de ce qui s’étoit passé devant mes yeux m’avoit précipitée dans quelque démarche téméraire ? Je suis persuadée, lui ai-je répondu, qu’il n’y a point d’injustice, de la part d’un père, qui puisse autoriser une témérité dans un enfant. Votre vertu vous sauva, et vous vous en réjouissez sans doute aujourd’hui. Miss Charlotte a rougi et s’est mordu la lèvre. Quel sujet peut-elle avoir eu de rougir ? Enfin Sir Thomas prit la résolution de régler ses affaires, dans le dessein de rappeler un fils dont la sagesse et le respect devoient faire, disoit-il, le bonheur de ses jours. Mais il se trouvoit embarrassé de Madame Oldham et de ses deux enfans. Quoiqu’il eût raison de croire que son fils n’avoit point ignoré cet ancien commerce, il ne vouloit point lui donner pour spectacle, à son arrivée, une nouvelle famille établie dans une de ses terres. D’un autre côté, cette femme lui ayant fait de trop grands sacrifices pour être traitée sans ménagement, il se crut obligé de pourvoir à la fortune des enfans qu’il avoit eus d’elle. Pendant qu’il s’occupoit de ces soins, il reçut des propositions de mariage pour son fils, d’un des premiers seigneurs du royaume, dont la fille, ayant accompagné son frère dans un voyage de France et d’Italie, avoit conçu des sentimens fort tendres pour le jeune Grandisson qu’elle avo it souvent vu à Florence. Son père et son frère qui connoissoient tout le mérite du jeune chevalier, avoient approuvé cette inclination. Sir Thomas eut là-dessus plusieurs conférences avec eux, et fut si flatté de leurs vues, qu’il forma le dessein d’abandonner tout son bien à son fils en faveur de ce mariage, et de se réduire à une pension annuelle. Les deux sœurs m’en ont montré la preuve, dans une réponse de leur frère, qu’elles trouvèrent avant son retour entre divers papiers, et qu’elles m’ont permis de transcrire. Monsieur, votre dernière lettre m’a rempli d’étonnement. Si la proposition qu’elle contient part de la grandeur naturelle de votre ame et de cette même indulgence dont j’ai ressenti tant d’effets, que puis-je répondre ? Ma reconnoissance manque d’expressions ! Mais si vous vous étiez laissé engager à cet excès de bonté par quelques sollicitations, me préserve le ciel de donner votre nom à une femme, quelques avantages qu’elle pût m’apporter du côté de la naissance et des richesses, dont les amis auroient été capables de proposer des conditions de cette nature à mon père ! Je reçois, avec une joie inexprimable, l’espoir que vous me donnez de reprendre bientôt le chemin de ma patrie, pour m’y jeter à vos pieds. Lorsque cette permission m’arrivera, je vous ouvrirai le fond de mon cœur. Le crédit de votre nom et la connoissance de votre bonté feront ma plus glorieuse recommandation pour l’établissement que vous paroissez désirer. Mais je vous demande en grâce, monsieur, de suspendre jusqu’à mon retour le traité que vous m’avez fait la grâce de commencer. Vous me faites celle de me demander mon opinion sur la personne qu’on vous propose. Je me souviens de lui avoir trouvé beaucoup de mérite et d’agrémens. Je n’apprends point, sans une vive affliction, que vous ayez trouvé quelque sujet de mécontentement dans la conduite de mes sœurs. Comment les filles d’une mère telle que la nôtre sont-elles capables de s’oublier ? Elles ne doivent pas s’attendre à me voir favoriser leurs fautes. Je leur ferai connoître que mon estime et mon amitié, si elles y attachent quelque prix, sont moins fondées sur le sang que sur le mérite, et que les meilleures qualités deviennent suspectes, lorsqu’elles ne sont point accompagnées du respect qu’on doit à son père. Vous me demandez, monsieur, ce que je pense de Milord L et s’il a fait quelque démarche pour m’engager dans ses intérêts à l’occasion des sentimens qu’il a conçus pour ma sœur Caroline. Il m’a fait l’honneur de m’écrire. Je vous renvoie sa lettre avec une copie de ma réponse. à l’égard de son caractère, je dois dire que de tous les anglois que j’ai rencontrés dans mes voyages, il n’y en a point dont la conduite et le bon naturel m’aient inspiré plus d’estime et d’amitié. La justice et mon inclination m’obligent également de lui rendre ce témoignage. Quel seroit mon chagrin, s’il s’étoit démenti pour vous, et si ma sœur avoit oublié ce qu’elle vous doit ! Votre bonté vous fait ajouter que mon retour augmentera vos forces : que le ciel m’ ôte les miennes, qu’il me prive à jamais du pouvoir de faire du bien, soit à moi, soit à ceux que j’aime, si j’oublie, ou si je cesse d’honorer et de respecter le plus indulgent de tous les pères ! Je suis, etc. Ch Grandisson. Que dites-vous, Lucie, de cet admirable jeune homme ? Mais observons qu’il promet, à son retour, d’ouvrir le fond de son cœur, et que jusqu’alors il demande que le traité qui le regarde soit interrompu. Ah ! Ma chère ! Quel pourroit être l’espoir d’une nouvelle connoissance dont le cœur se seroit mal défendu ? Considérons si le chevalier Grandisson étoit actuellement marié, cet obstacle ne donneroit-il pas à une femme raisonnable la force de surmonter sa passion ? Il n’est donc pas impossible d’en triompher ; et si celle qui croit la victoire possible dans une supposition, y trouvoit de l’impossibilité dans une autre, je l’exhor terois à mourir de honte, ou du moins à pleurer sa folie dans une profonde humiliation. La lettre du jeune chevalier ne tomba dans les mains de ses sœurs qu’après la mort de leur père, qui arriva quelques semaines après qu’il l’eut reçue, c’est-à-dire, avant qu’il eût envoyé à son fils la permission de revenir. Vous jugerez sans peine qu’elles furent vivement alarmées des préventions que leur père avoit cherché à faire naître contr’elles dans le cœur de leur frère, et que cette crainte ne fit qu’augmenter après sa mort. Il avoit suspendu le traité de mariage, et tous ses soins s’étoient tournés à l’arrangement de ses affaires. Il fit venir d’Irlande l’intendant qu’il y avoit pour cette partie de son bien. Il employa quelques jours à lui faire rendre ses comptes. L’intendant des biens d’Angleterre rendit aussi les siens ; mais ces deux hommes, agissant de concert, trouvèrent le moyen de lui faire approuver tous leurs mémoires, sur des résultats généraux qu’il promit de signer. Il sembloit que dans tous ses arrangemens, il ne redoutoit que l’œil de son fils. étrange force du vice, pour dégrader jusqu’à la fierté ! Mais qui répondra de la réformation d’un libertin d’habitude, lorsqu’il se trouve exposé à la tentation ? Observez ce qui suit. M Filmer, intendant d’Irlande, connoissant les foiblesses de son maître, avoit amené de Dublin une jeune fille d’environ seize ans, sous prétexte de visiter deux vieilles tantes qui faisoient leur demeure à Londres. Elle avoit toujours vécu dans l’innocence, mais ses parens irlandois, gens sans vertu, avoient si peu pensé à lui en inspirer, qu’ils l’avoient élevée, au contraire, dans l’idée que ses agrémens naturels serviroient quelque jour à sa fortune, et n’avoient pas cessé de lui répéter qu’elle n’en devoit pas attendre d’autre. M Filmer, dans toutes les occasions qu’il avoit de voir Sir Thomas, lui vantoit la beauté de Miss Orban , et sur-tout son innocence, qui est un attrait puissant pour les libertins. Le chevalier baronnet, qui suivoit de bonne foi ses nouvelles idées, se contenta d’abord de prêter l’oreille à ces artificieuses insinuations. Enfin, la curiosité lui fit souhaiter de rendre une visite aux deux tantes. La nièce n’étoit point absente. Sa beauté répondoit aux éloges de Filmer. Sir Thomas la vit plusieurs fois, et prit pour elle une si vive passion, qu’il ne dissimula point à son intendant qu’il ne pouvoit vivre sans elle. On ne pensa qu’à tirer avantage de son aveuglement. Il offrit des conditions brillantes ; mais, pendant quelque tems, les vieilles tantes ne voulurent entendre parler que de mariage. Sir Thomas avoit vécu trop long-tems dans le monde pour devenir aisément leur dupe. Cependant on lui fit des propositions, desquelles on parut dét erminé à ne se pas relâcher ; la jeune fille, qui l’aimoit, lui disoit-on, avec une tendresse qu’elle n’avoit jamais eue pour personne, dût-elle en mourir de chagrin et de langueur, c’étoit flatter bien adroitement un homme qui avoit trois fois l’ âge de sa maîtresse, et qui étoit encore sensible au plaisir d’être aimé. Les conditions étoient qu’il commenceroit par assurer à Miss Orban une pension viagère de cinq cens livres sterlings ; et que si l’on pouvoit obtenir le consentement de son père et de sa mère, il leur en feroit une de deux cens sur les deux têtes ; que Miss Orban feroit sa demeure dans une des terres de Sir Thomas, avec un équipage et la livrée de son amant, et que, pour sauver la bienséance, il consentiroit tacitement qu’elle prît son nom : les deux tantes se remettoient à sa générosité, de la récompense qu’elles croyoient mériter pour cet important service. Leurs demandes parurent excessives à Sir Thomas. Il résista quelque tems ; mais l’artifice étant employé de tous côtés pour le séduire, l’amour, ce nom prostitué, comme je l’ai déjà dit, le força de se courber sous le joug. Son embarras étoit de fournir à cette nouvelle dépense, sans augmenter le désordre de ses affaires, et de trouver des prétextes pour continuer de tenir son fils dans l’éloignement. D’ailleurs, Madame Oldham n’étoit pas plus tranquille depuis qu’il lui avoit parlé du retour de son fils, et souhaitoit de quitter le séjour d’Essex, dans la crainte de se rendre aussi odieuse au jeune Grandisson, qu’elle l’étoit à ses deux sœurs. Dans cette variété d’inquiétudes, il crut devoir commencer par se défaire de son ancienne maîtresse ; et prenant le chemin d’Essex, avant que d’avoir signé son nouveau traité avec les tantes de Miss Orban, il résolut, pour fournir à tant de frais, de faire abattre une magnifique futaie, qui attendoit, disoit-il, impatiemment la coignée, et qu’il avoit toujours réservée, néanmoins, comme une ressource qui devoit aider son fils à nettoyer une partie de sa succession. Il arriva dans sa terre d’Essex. Mais là, tandis qu’il étoit rempli de ses projets, et qu’il commençoit à traiter paisiblement avec Madame Oldham, qui prenoit ce changement pour le présage d’une véritable réformation, il fut attaqué d’une fièvre violente qui le priva, dans l’espace de trois jours, de cette force de corps et d’esprit dont il avoit si long-tems abusé. Son intendant anglois prit la poste aussi-tôt, dans l’espérance de lui faire signer ses comptes. Mais l’empressement avec lequel il se présentoit au château, fit naître des soupçons qui ne permirent point à Madame Oldham de lui accorder la vue de son maître. Filmer, qui étoit allé au-devant de Madame Orban pour l’amener à Londres, et la faire assister à la conclusion de l’infame traité de sa fille, arriva aussi, ses comptes à la main ; et ne trouvant au château que le sujet d’une affreuse consternation, il se retira dans une hôtellerie voisine, avec un reste de confiance au vigoureux tempérament du malade. Ce ne fut que le sixième jour, lorsque les médecins eurent déclaré qu’ils n’en espéroient plus rien, que Madame Oldham fit avertir les deux sœurs de la misérable situation de leur père. Elles partirent sur le champ. On ne pouvoit leur supposer beaucoup d’affection pour une femme qui avoit causé une partie de leurs chagrins. M Everard Grandisson, dont elles étoient accompagnées, lui fit dire, de leur part, que rien ne devoit l’arrêter plus long-tems auprès de leur père. Elle avoit déjà eu la prudence d’éloigner ses enfans ; mais elle insista constamment à demeurer, soit par des motifs de tendresse, ou pour éviter les soupçons d’avoir détourné quelques effets ; car après la mort de Sir Thomas, elle n’attendoit aucune pitié de la famille. Malheureuse femme ! à quel titre y auroit-elle pu prétendre ? Miss Caroline consentit, et fit consentir sa sœur à la voir demeurer. Rien ne fut si choquant pour elles que d’entendre leur père, dans son délire, répéter sans cesse le nom de Miss Orban, quoiqu’elles n’eussent rien appris du nouveau traité, et que Madame Oldham n’en fût pas mieux informée. Quelquefois aussi on lui entendoit prononcer le nom de son fils ; mais c’étoit toujours avec quelques marques de crainte ou de confusion. Le huitième jour, les médecins l’ayant abandonné, ses filles dépêchèrent un courier à leur frère, pour lui faire hâter son retour. Elles savoient par des lettres récentes qu’ayant laissé Miss émilie Jervins à Florence, sous la garde du docteur Barlet, il étoit venu attendre à Paris la permission de repasser en Angleterre. Le dixième jour, Sir Thomas revint un peu à lui-même. Il reconnut ses filles. Il pleura sur elles. Il regretta de ne les avoir pas traitées avec plus de tendresse. Madame Oldham s’étant approchée de lui, il se reconnut coupable du désordre dans lequel il l’avoit engagée. Mais cet intervalle de raison dura peu. Il retomba dans son délire, et vers le soir il expira dans les plus violentes agitations. Joignez une larme aux miennes, ma chère Lucie, pour la terrible fin de Sir Thomas Grandisson, quoique nous ne l’ayons pas connu. Les deux sœurs, M Grandisson et Madame Oldham, pour sa sûreté, mirent leurs sceaux dans tous les lieux où l’on pouvoit supposer qu’il y avoit des papiers d’importance, ou de précieux effets ; et M Grandisson prit sur lui l’office de congédier Madame Oldham. Il eut la dureté, lui qui ne valoit pas mieux qu’elle, de lui refuser jusqu’à la permission d’emporter ses habits. Les méchans, ma chère, sont ceux qui affectent le plus de sévérité pour la punition des autres. Madame Oldham pleura fort amèrement, et fit des plaintes de cette rigueur ; mais loin d’exciter la pitié de M Grandisson, elle fut renvoyée à l’arrivée du jeune chevalier, dont on lui fit craindre une justice encore plus sévère. Elle en appela aux deux sœurs, qui lui reprochèrent la vie qu’elle avoit menée contre ses propres lumières, et sur-tout l’abus qu’elle avoit fait de la confiance de leur pére, pour lui inspirer, à l’égard de ses enfans, une cruauté qui n’étoit pas dans son naturel. Des filles bien nées avoient raison, sans doute, de chercher des excuses pour la conduite de leur père ; mais la malheureuse Oldham paya pour tout. Je me laisse tellement entraîner par l’intérêt que je prends à cette histoire, qu’il ne m’est point encore arrivé de l’interrompre pour vous parler de l’agrément avec lequel nous vivons ici. Les deux sœurs apportent tous leurs soins à me faire trouver le tems trop court. Miss émilie me paroît charmante par la douceur de son naturel, et par je ne sais quoi de simple et d’enfantin, qu’on ne croit pas devoir attendre de la grandeur de sa taille. Milord L est l’homme aimable et judicieux que je vous ai déjà représenté. Mais il est vendredi matin, et point de Sir Charles ! Cantorbery doit être une ville bien séduisante. Avez-vous jamais été à Cantorbery, ma chère ? C’est demain que Miladi D doit faire sa visite à ma tante. Je compte que ma lettre est arrivée dans son tems. Mon impatience est assez vive… mais pourquoi serois-je impatiente ? Miladi D est la bonté même : j’espère qu’elle prendra bien mon refus, et sur-tout qu’elle n’en appellera point. Il me reste une grande partie de l’histoire de cette famille à vous raconter. Pourquoi n’écrit-on pas aussi promptement qu’on parle ? Mais, chère Lucie, n’êtes-vous pas curieuse d’être un peu mieux informée de ce qui regarde cette jeune personne avec laquelle Sir Thomas avoit commencé à traiter pour son fils ? Ah ! Ma chère, dans quelqu’état que cette négociation soit à présent, il y a une jeune personne au monde, en faveur de laquelle les deux sœurs s’intéressent ; c’est ce que j’ai découvert ; et suivant les apparences, je ne serai pas long-tems sans savoir son nom, ou du moins si Sir Charles a du goût pour elle. Adieu, très-chère Lucie. Vous aurez bientôt la suite de ma relation.