Histoire du chevalier Grandisson/Lettre 58

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LETTRE 58

Miss Byron, à Miss Selby.

le docteur Barlet m’a demandé quelles sont les circonstances de l’histoire de Clémentine, dont je souhaite d’abord qu’il me communique le récit, et s’est engagé à me les transcrire : je les lui ai marquées par écrit ; peut-être ai-je un peu d’affectation à me reprocher, car j’ai commencé par quelques endroits qui ne sont pas les plus intéressans, tels que l’histoire d’Olivia, celle de Madame Bemont, les différens entre sir Charles et le seigneur Jeronimo, etc. Mais les vraies circonstances, ma chère, celles que je suis impatiente de savoir, sont celles qui suivent. La première conversation de sir Charles avec Clémentine, au sujet du comte de Belvedere. La conférence qu’on le pria d’avoir avec elle, à l’occasion de ses premiers accès de mélancolie. Les moyens par lesquels Madame Bemont parvint à tirer d’elle-même l’aveu d’une passion qu’elle avoit si soigneusement cachée aux plus tendres parens du monde. L’accueil qu’on fit à sir Charles, lorsqu’il arriva de Vienne. Comment ses articles de conciliation, pour la religion et la résidence, furent reçus de la famille, et de Clémentine en particulier. La plus importante, chère Lucie, cette triste et dernière séparation ; ce qui la rendit nécessaire, ce qui est arrivé depuis à Boulogne, et quelle est aujourd’hui la situation de Clémentine. Si le docteur s’explique nettement sur ce dernier article, nous saurons peut-être ce qui fait désirer le retour de sir Charles à Boulogne après une si longue absence, et pourquoi il paroît persuadé que sa complaisance ne sera utile à rien. ô Lucie ! Que de grands effets dépendent de cet article ! Mais point de délai, je vous en conjure, sir Charles Grandisson ! Point de délai, cher docteur ! Mon cœur souffre de la pensée du moindre délai, il ne peut la soutenir. N. Conférence de sir Charles avec Clémentine, à l’occasion de ses premiers accès de mélancolie. On doit remarquer que sir Charles ne se défioit point encore qu’il en pût être le sujet, quoiqu’elle eût rejeté l’ouverture qu’il avoit été chargé de lui faire en faveur d’un autre. C’est un extrait de ses lettres qu’on va donner ; ainsi c’est lui-même qui fait ce récit au docteur. Le marquis, la marquise et le chevalier Grandisson se promenoient dans une allée du jardin. Clémentine, à qui sa tristesse faisoit chercher la solitude, étoit assez loin d’eux dans une autre allée avec Camille, sa femme de chambre, qui marchoit derrière, et qui s’efforçoit de l’amuser par son entretien. Quoiqu’elle l’aimât, elle ne lui répondoit point ; elle se plaignoit d’être importunée par ses discours. Chère fille ! Me dit le marquis, les larmes aux yeux. Voyez-la marcher, tantôt d’un pas lent, tantôt plus vîte, comme pour se défaire de la compagnie de Camille. Elle commence à se dégoûter d’elle, parce qu’elle en est aimée. Mais qui paroît-elle voir avec plaisir ? Hélas ! Me serois-je imaginé qu’une fille qui faisoit les délices de mon cœur, en pût jamais faire le tourment ! Cependant, elle n’en est pas moins aimable à mes yeux. Mais savez-vous, mon cher Grandisson, que nous ne pouvons plus tirer d’elle que des oui et des non ? Il n’est plus possible de l’engager dans la moindre conversation, pas même sur la nouvelle langue que vous lui avez apprise, et pour laquelle nous lui avons vu tant de goût : essayez de la faire parler ; mettez-la sur quelque sujet. Oui, chevalier, me dit la marquise ; parlez-lui, faites naître quelque sujet qui soit capable de l’attacher. Nous l’avons assurée que nous ne lui parlerons plus de mariage, jusqu’à ce qu’elle soit disposée elle même à recevoir nos propositions : ses yeux en larmes, nous en ont fait des remercîmens ; elle nous remercie par une révérence, lorsqu’elle est debout, et par une inclination de tête, lorsqu’elle est assise ; mais il ne sort pas un mot de sa bouche : elle paroît inquiète et gênée, lorsque nous lui parlons. Voyez ! Elle entre dans le temple grec ; la pauvre Camille lui parle et n’obtient pas de réponse. Je ne crois pas qu’elle nous ait vus ; avançons-nous, par ce détour, jusqu’au petit bois de myrthe, d’où nous pourrons entendre ce qui se passe. En marchant, la marquise me raconta que dans leur dernier voyage à Naples, un jeune officier, nommé le comte de Marcelli, homme aimable, mais sans fortune, avoit aspiré secrétement au cœur de leur Clémentine : ils ne l’avoient su que depuis peu, par l’aveu de Camille, qui raisonnant avec eux sur la cause de cette profonde mélancolie de leur fille, leur avoit dit que le comte s’étoit adressé à elle pour l’engager par de grandes offres, à faire tomber une lettre dans les mains de sa maîtresse ; qu’elle l’avoit rejetée avec indignation, et qu’il l’avoit conjurée de n’en rien dire au général, dont toute sa fortune dépendoit, que cette raison l’avoit portée à se taire ; mais que depuis quelques jours, ayant entretenu sa maîtresse de ce qu’elle avoit vu dans le voyage de Naples, elle lui avoit entendu nommer assez favorablement le comte de Marcelli. Seroit-il impossible, ajouta la marquise, qu’elle eût pris de l’inclination pour lui ? à tout hasard, chevalier, faites tomber la conversation sur l’amour, mais d’une manière éloignée, et gardez-vous bien de nommer Marcelli, parce qu’elle jugeroit que vous avez parlé à Camille : ma fille a de la fierté ; elle ne pourroit supporter que vous lui crussiez de l’amour, sur-tout pour un homme au-dessous d’elle ; cependant nous nous reposons sur votre prudence : vous le nommerez ou ne le nommerez pas, suivant que vous le jugerez convenable à nos vues. Comptez, ma chère, interrompit le marquis, que ce soupçon est sans vraisemblance : il est vrai néanmoins que Marcelli étoit dernièrement à Boulogne ; mais Clémentine est trop bien née pour s’engager dans un commerce clandestin. Nous étions arrivés au petit bois de myrthe qui est derrière le temple, et d’où nous entendîmes le dialogue suivant. Camille. mais pourquoi, mademoiselle, pourquoi vouloir que je vous quitte ? Vous savez combien je vous aime ; vous avez toujours pris plaisir à converser avec moi : quelle offense ai-je commise ? Je n’entrerai point dans ce temple, si vous me le défendez ; mais je ne puis, je ne dois point m’éloigner. Clément. affectation déplacée. Croyez-vous qu’il y ait un plus grand tourment pour moi que cette persécution ? Si vous m’aimiez, vous ne chercheriez qu’à m’obliger. Cam. je n’ai pas d’autre passion ni d’autre soin, ma chère maîtresse. Clément. laissez-moi donc, Camille ; je me trouve mieux lorsque je suis seule, je me sens plus tranquille. Vous me poursuivez, Camille ; vous vous attachez à moi comme une ombre : en vérité, vous n’êtes que l’ombre de l’obligeante Camille que vous étiez. Cam. ma très-chère maîtresse ! Je vous supplie… Clém. allez vous recommencer vos supplications ? Encore une fois, laissez-moi si vous m’aimez. N’ose-t-on me confier à moi-même ? Quand je serois une vile créature, qu’on soupçonne de quelque mauvais dessein, vous ne m’observeriez pas avec plus d’attention. Camille vouloit continuer cet entretien ; mais un ordre absolu l’obligea d’y renoncer : elles demeurèrent toutes deux en silence ; Camille paroissoit pleurer. Il est tems, chevalier, me dit le marquis : avancez ; faites-vous appercevoir : mettez-la sur l’Angleterre, ou sur tout autre sujet : il vous reste une bonne heure jusqu’au dîner ; j’espère que vous nous la raménerez plus gaie : il faut qu’elle paroisse à table ; nos convives remarqueroient son absence : le bruit se répand déjà que sa tête est altérée. Je crains, répondis-je, que ce moment ne soit pas des plus favorables : elle paroît agitée, et je ne sais si Camille, avec la meilleure intention du monde, ne feroit pas mieux, dans ses occasions, de se prêter un peu à l’humeur de sa maîtresse. Alors, me dit la marquise, il seroit à craindre que le mal ne se fortifiât ; il peut devenir habituel : non, cherchez le moyen d’engager la conversation ; nous attendrons ici quelques minutes, pour vous en donner le tems. Je m’écartai de quelques pas, et passant dans l’allée qui conduisoit au temple, je m’approchai assez pour être apperçu ; mais la voyant assise, je me contentai de faire une profonde révérence. La femme de chambre étoit debout, entre deux colonnes, son mouchoir aux yeux : je doublai le pas, comme si j’eusse appréhendé de troubler leur solitude, et je passai assez vîte ; mais ensuite je rallentis assez ma marche, pour entendre ce qu’elles disoient : Clémentine se leva ; et s’avançant à l’entrée du temple, elle jeta les yeux de mon côté. Il est passé, lui entendis-je dire. Apprenez, Camille, à garder un peu plus de discrétion. L’appellerais-je ? Lui dit cette fille ; elle répondit successivement : non, oui, non ; enfin, non, ne l’appelez point : je veux faire un tour d’allée. à présent, Camille, vous pouvez me laisser ; il ne manque point de monde au jardin pour veiller sur moi ; ou demeurez, si c’est votre intention : peu m’importe par qui je sois observée ; seulement, ne me parlez point lorsque je vous ordonne de vous taire. Elle prit une allée qui traversoit celle où j’étois ; mais, après un tour ou deux, me trouvant près d’elle, et dans le tems qu’elle en approchoit, je la saluai respectueusement, comme dans le dessein de me retirer pour la laisser libre : elle s’arrêta, et je l’entendis répéter à Camille ; apprendrez-vous du chevalier ce que c’est que la discrétion ? Je lui dis alors, pardonnez, mademoiselle… n’est-ce pas porter trop loin la liberté… elle m’interrompit : Camille fait un peu l’officieuse aujourd’hui, Camille me tourmente. Les poëtes de votre pays, monsieur, sont-ils aussi sévères que les nôtres contre l’abus que les femmes font de leur langue. Les poëtes de tous les pays, mademoiselle, se vantent de la même inspiration ; les poëtes, comme les autres hommes, écrivent ce qu’ils croient sentir. Oui, monsieur, c’est un joli compliment que vous faites à mon sexe. Les poëtes, mademoiselle, ont l’imagination plus belle que les autres hommes, et par conséquent le sentiment plus vif ; mais comme ils n’ont pas toujours le même droit de vanter leur jugement, car cette qualité va rarement de pair avec l’imagination, peut-être leur arrive-t-il quelquefois d’expliquer fort bien les causes, et de se donner trop de carrière sur les effets. Elle apperçut son père et sa mère entre quelques orangers. Mon dieu ! Me dit-elle, je me reproche de ne leur avoir pas rendu mes devoirs de tout le jour. Ne vous éloignez pas, chevalier : elle s’avança vers eux ; ils s’arrêtèrent. Vous paroissez, lui dit le marquis, en conversation sérieuse avec le chevalier Grandisson. Nous vous laissons, ma chère ; votre maman et moi nous retournons au logis, ils nous quittèrent. Jamais des parens n’eurent tant de bonté, reprit-elle, en retournant vers son allée : que je serois coupable de n’y pas répondre ! Ne les aviez-vous pas déjà vus, monsieur ? Je ne faisois que de les quitter, mademoiselle ; ils vous regardent comme la meilleure des filles, mais ils sont fort affligés de votre tristesse. Je reconnois leur extrême bonté, et mon chagrin seroit de leur causer quelque peine. Vous ont-ils témoigné de l’inquiétude, monsieur : vous êtes le confident de toute la famille, et votre conduite noble et désintéressée vous rend cher à tout le monde. Ce matin même ils ont déploré le triste état dans lequel ils croient vous voir ; ils l’ont déploré les larmes aux yeux. Camille, vous pouvez approcher ; vous entendrez plaider votre cause : approchez-vous, dis-je, venez entendre ce qu’il semble que le chevalier prépare : il nous épargnera beaucoup de peines à toutes deux. Mademoiselle, j’ai fini. Non, monsieur, je ne le puis croire. Si vous avez commission de mon père et de ma mère, je suis prête comme je le dois, à vous écouter jusqu’au dernier mot. Camille s’approcha. Mademoiselle ! Repris-je d’un air attendri, digne objet de tant d’inquiétudes ! Que puis-je, que dois-je vous dire ? Mes vœux pour votre bonheur peuvent me rendre importun ; mais comment espérer d’obtenir votre confiance, lorsqu’elle est refusée à votre mère ? Que veut-on, monsieur ? Quelle vues a-t-on sur moi ? Je ne suis pas en bonne santé : j’étois vive ; j’aimois la conversation, le chant, la danse, le jeu, les visites, et je n’ai plus de goût pour tous ces amusemens ; il ne m’en reste que pour la solitude : je suis contente avec moi-même ; la compagnie m’est devenue à charge, et je ne suis pas libre de penser autrement. Mais d’où peut venir ce changement, mademoiselle, dans une personne de votre âge ? Votre famille n’en conçoit pas la raison, et c’est ce qui l’afflige beaucoup. Je le vois, et j’en suis bien fâchée. Aucun plaisir ne paroît faire impression sur votre ame : vous êtes d’une piété exemplaire ; on n’a jamais eu plus de respect que vous pour la religion ; cependant… vous, monsieur ! Un anglois, un hérétique… pardonnez si je vous donne ce nom ; mais n’est-ce pas ce que vous êtes ? Vous me parlez de piété et de religion ! Nous ne toucherons pas, s’il vous plaît, à cet article ; ce que je veux dire, mademoiselle… oui, monsieur, j’entends ce que vous voulez dire ; et j’avouerai que je suis quelquefois une créature fort mélancolique : je ne sais d’où me vient cette altération ; mais elle est réelle, et je ne saurois être plus à charge à personne que je le suis à moi-même. Mais, mademoiselle, ce mal doit avoir une cause. N’est-il pas étrange que vous ne répondiez que par des soupirs et des larmes à la plus tendre et la plus indulgente des mères ? Cependant elle n’apperçoit rien dans vous qui marque de l’obstination ou de l’humeur ; c’est le même respect, la même douceur, la même complaisance qu’elle a toujours été charmée de trouver dans sa chère Clémentine : elle n’ose forcer votre silence ; sa tendresse lui fait craindre de vous presser trop. Comment pouvez-vous donc, chère sœur, (pardonnez cette liberté, mademoiselle) comment pouvez-vous quitter une si bonne mère, sans lui dire un mot de consolation ? Comment pouvez-vous la voir souffrir elle-même, le cœur plein, les yeux mouillés de pleurs, n’ayant pas la force de s’arrêter, et ne sachant néanmoins où porter ses pas, parce qu’elle ne peut rien apprendre de consolant à votre père affligé ? Comment le secret d’une si fâcheuse altération demeure-t-il impénétrable pour eux, qui tremblent de voir tourner le mal en habitude, et dans un tems où vous deviez couronner toutes leurs espérances ? Elle versa quelques larmes : elle pencha la tête vers Camille, et elle s’appuya un moment sur son bras ; ensuite se relevant vers moi, quelle peinture vous me faites de mon obstination et de la bonté de ma mère ! Je souhaiterois… oui, je souhaiterois, de toute mon ame, que ma cendre fût jointe à celle de mes ancêtres ! Je faisois la consolation de ma famille, et je vois que je n’en serai plus que le tourment. Ciel ! Quel langage, mademoiselle ! Ne me blâmez point ; rien ne me satisfait dans moi-même : quel misérable être que celui qui ne peut supporter son existence ! Je ne me flatte pas, mademoiselle, que vous preniez assez de confiance à votre quatrième frère, pour lui ouvrir votre cœur : ce que je vous demande uniquement, c’est de soulager celui de la meilleure des mères, et de la mettre en état de rendre le même service au meilleur des pères. Elle a paru réfléchir ; elle a détourné le visage ; elle a pleuré ; je l’ai crue à demi-vaincue. Chargez votre fidelle Camille, mademoiselle, de déclarer vos peines à votre mère. Arrêtez, monsieur, (comme rappelant ses idées) n’allez pas si vîte, je vous prie. Ouvrir mon cœur ! Quoi donc ? Qui vous a dit que j’aie quelque chose à révéler ? Vous êtes insinuant, monsieur ; vous m’avez presque persuadée que j’ai quelque secret qui me pèse sur le cœur ; et lorsque je l’ai voulu chercher, pour me rendre à vos instances, je n’ai rien trouvé. De grâce, monsieur… elle s’est arrêtée. Et de grâce, mademoiselle, (en prenant sa main) ne croyez pas que je me paie de cette défaite. Vous êtes trop libre, monsieur. (sans retirer cependant sa main.) pour un frère ! Mademoiselle ; trop libre pour un frère ! (et je quittai sa main.) hé bien, qu’est-ce donc que mon frère demande de moi ? Il vous supplie, il vous conjure seulement de déclarer à votre tendre, à votre excellente mère… arrêtez, monsieur, je vous en supplie à mon tour. Quoi ? Que voulez-vous que je déclare ? Apprenez-moi donc vous-même, inventez un secret qu’il me convienne de déclarer et s’il m’épargne la peine des recherches, peut-être au moins parviendrai-je alors à rendre mes frères plus tranquilles. Ce badinage, mademoiselle, commence à me donner quelqu’espoir : continuez dans cette agréable disposition, et le secret touche de lui-même à sa fin ; les recherches deviendront inutiles. Camille, que vous voyez ici, ne cesse pas de me tourmenter par la folle imagination que j’ai de l’amour. Une jeune personne de mon sexe ne peut être grave, et se livrer un peu à la méditation, qu’on ne l’accuse aussi-tôt d’avoir de l’amour. Je me croirois digne de toute ma haine, si j’avois donné à quelqu’homme au monde le pouvoir de me causer la moindre inquiétude. Je me flatte, monsieur, je me flatte que vous, qui prenez le nom de mon frère, vous n’avez pas de votre sœur une si méprisable idée. Méprisable ! Je ne conviens point, mademoiselle, que l’amour mérite du mépris. Quoi ! Lorsqu’il s’égare dans le choix de l’objet ? Mademoiselle ! Qu’ai-je dit qui vous étonne ? Auriez-vous dessein… mais je n’ai pensé ici qu’à vous faire connoître que ce n’est pas d’aujourd’hui que je pénètre vos insinuations ; et que le jour, si vous vous en souvenez, où vous me lûtes quatre vers d’un de vos poëtes, qui contenoient une peinture si forte de la mélancolie des ama ns, je suppose que vous aviez la malice de m’en faire l’application ; mais si vous avez eu cette vue, chevalier, je vous assure qu’elle étoit sans fondement, comme l’importunité de ceux qui m’insultent et me tourmentent sans cesse, en attribuant ma maladie à quelque foiblesse d’amour. Je vous proteste, mademoiselle, que ce n’étoit pas alors mon intention. Alors ! Ni à présent, j’espère. Je me souviens des vers ; comment pourrois-je vous les appliquer ? Le refus que vous avez fait de plusieurs amans, l’aversion que vous marquez pour un homme du mérite et de l’importance du comte de Belvedere, quoiqu’approuvé de toute votre famille, sont des convictions… voyez Camille, (en m’interrompant avec précipitation) le chevalier est convaincu : je vous prie, pour la dernière fois, de ne me plus insulter par vos questions et vos conjectures sur le même sujet. M’entendez-vous, Camille ? Apprenez que pour le monde entier et pour toute sa gloire, je ne voudrois pas qu’on eût à me reprocher de l’amour. Mais, mademoiselle, si vous donniez quelqu’explication à votre mère sur la mélancolie qui a pris la place de votre enjouement naturel, ne vous épargneriez-vous pas des soupçons qui paroissent vous chagriner ? Peut-être votre tristesse vient-elle du regret que vous avez de ne pouvoir entrer dans les vues de votre père… peut-être… des explications ! Interrompit-elle ; entendrai-je toujours parler d’explications ? Hé bien, monsieur, je ne suis pas en bonne santé, je me déplais à moi-même ; faut-il le redire ? Si votre inquiétude venoit de quelque scrupule de conscience, je ne doute pas, mademoiselle, que votre confesseur… il ne me rendroit pas plus tranquille : c’est un homme de bien, mais si sévère ! (ce dernier mot d’un ton fort bas, et regardant si Camille n’avoit pu l’entendre.) il s’alarme quelquefois plus qu’il ne devroit ; et pourquoi ? Parce que les bonnes qualités que je vous connois, me portent à juger bien de vos principes, et que tout hérétique que vous êtes, je crois voir une apparence de bonté dans vos sentimens. Votre mère, mademoiselle, me demandera si vous m’avez honoré d’une partie de votre confiance. Son caractère, naturellement ouvert, lui persuade que tout le monde doit être aussi peu réservé qu’elle. Votre père, en me priant de vous exciter à m’ouvrir votre cœur, marque assez qu’il seroit charmé de me voir obtenir cette grâce de vous, à titre de quatrième frère. M l’évêque de Nocera… oui, oui, monsieur, je sais que vous êtes adoré dans ma famille ; j’ai moi-même une parfaite considération pour vous, et je c rois la devoir à un quatrième frère, qui m’a si généreusement conservé le troisième : mais, monsieur, qui peut l’emporter sur votre propre obstination dans tous les points auxquels vous vous êtes une fois fixé ? Si j’avois quelque poids sur le cœur, croyez-vous que ma confidence fût réservée pour un homme qui est né dans l’erreur, et qui ferme les yeux à la lumière ? Devenez catholique, monsieur, et je ne vous déguiserai pas le moindre mouvement de mon cœur. C’est alors que vous serez mon frère, et je délivrerai un des plus saints hommes du monde, des alarmes dont il est rempli pour moi, lorsqu’il me voit dans un commerce familier avec un hérétique aussi obstiné que vous. Alors, vous dis-je, je n’aurai point de secrets que je ne vous communique volontiers comme à mon frère. Mais rien ne vous empêche, mademoiselle, de les déclarer à votre mère, à votre confesseur, à m l’évêque de Nocera… oui, si j’en avois. Au reste, j’admire que votre confesseur s’arme de la faveur avec laquelle je suis traité dans votre famille. M’est-il jamais arrivé, mademoiselle, de vous parler de religion ? Je l’avoue, monsieur, mais vous êtes d’une obstination dans vos erreurs, qui ôte l’espérance de vous en convaincre. Je vous considère réellement, suivant l’ordre de ceux à qui je dois le jour, comme mon quatrième frère ; je souhaiterois que tous mes frères fussent dans le sein d’une même religion. Voulez-vous que le père Marescotti entre là-dessus en conférence avec vous ; et s’il lève tous vos doutes, promettez-vous de vous rendre à la conviction ? Dispensez-moi, mademoiselle, de toutes les disputes qui touchent la religion. Il y avoit long-tems, monsieur, que je pensois à vous faire cette proposition. Vous me l’avez quelquefois fait pressentir, mademoiselle, quoique moins ouvertement qu’aujourd’hui ; mais je suis attaché à la religion de mon pays, et ma bonne foi me tient lieu de lumières, je respecte les honnêtes gens dans tous les partis. Fort bien, monsieur, vous êtes un obstiné, c’est ce que je dois conclure de cette réponse : j’ai pitié de vous ; je vous plains du fond du cœur ; vous avez reçu d’excellentes qualités, je me suis dit quelquefois à moi-même, que vous n’étiez pas fait pour vivre et mourir dans la haine du ciel : mais retirez-vous, chevalier, laissez-moi, vous êtes le plus obstiné des hommes, et votre obstination est de la plus criminelle espèce, puisque vous évitez la conviction. Nous sommes si loin de notre sujet, mademoiselle, que je prends le parti de vous obéir : je vous quitte, et je vous demande pour unique grâce… pas si loin peut-être que vous vous l’imaginez, interrompit-elle, en tournant la tête, pour me cacher qu’elle rougissoit, mais que demandez-vous de votre sœur ? Que pour répandre la joie dans toute sa famille, elle paroisse à table avec un visage plus gai, sur-tout devant plusieurs convives qui se promettent l’honneur de la voir. Qu’il ne soit pas question, mademoiselle, de ce silence… vous devez trouver, monsieur, que je ne l’ai pas trop gardé avec vous. Lirons-nous ce soir quelqu’auteur anglois ? Adieu, chevalier : je m’efforcerai d’être de bonne humeur à table ; mais si je l’étois moins qu’on ne le désire, que vos yeux ne m’en fassent point un reproche : elle tourna dans une autre allée. J’étois fort éloigné, mon cher docteur, de former sur cette conversation toutes les idées qui pouvoient naître du tour qu’elle avoit pris ; mais je ne m’en crus pas moins obligé par la justice que je devois à cette famille, de hâter ma séparation : et lorsque je fis connoître à Clémentine que je me disposois à partir, je ne fus pas peu satisfait de l’air de froideur avec lequel je lui vis recevoir cette nouvelle. Miss Byron fait les réflexions suivantes sur cet endroit, et sur celui de la première conférence qui regardoit la recherche du comte de Belvedere. ne concluez-vous pas de ce détail, chère Lucie, comme des explications préliminaires que j’ ai reçues dans la bibliothèque, que j’aurai bientôt le plaisir de vous embrasser tous à Northampton-Shire ? Oui, oui, n’en doutez pas. Mais n’est-il pas étrange, ma chère, qu’un père, une mère, des frères aussi jaloux qu’on nous représente les italiens, aussi fiers qu’on doit supposer une famille de leur rang, aient pu donner un accès si libre au plus aimable de tous les hommes auprès de leur fille, dont il paroît que l’ âge ne passe pas dix-huit ou dix-neuf ans ? Lui faire apprendre la langue angloise ! N’admirez-vous pas cette discrétion dans un père et une mère ? Et le choisir pour disposer cette jeune fille en faveur de l’homme qu’ils souhaitoient de lui faire épouser ! Mais peut-être direz-vous que l’expédient de prêter l’oreille, dans un cabinet voisin, à tout ce qui pouvoit se passer dans la première conférence, étoit une méthode assez sûre pour s’assurer de son intégrité, et qu’après cette épreuve, leur prudence étoit justifiée par l’avenir. De tout mon cœur, Lucie : vous êtes libre de les excuser ; mais sans être italien, tout le monde auroit pu croire un tel précepteur dangereux pour une jeune fille, et d’autant plus dangereux qu’il est homme d’honneur et de naissance. Un précepteur, dans ce cas, est toujours celui qui oblige ; on l’appelle maître, comme vous savez, et ce nom renferme celui d’écolière ou de servante. Quel est le pays du monde où l’on ne cherche point pour cet office un homme marié, soit qu’il soit question de danse, de musique, de langues ou d’autres sciences ? Mais laissons-les payer le prix de leur indiscrétion. Je quitte à ce moment le docteur ; je n’ai pas manqué de lui insinuer, aussi adroitement que je l’ai pu, quelques-unes de mes observations : il m’a dit que la marquise avoit été élevée à Paris ; que depuis quelque tems, d’ailleurs, les manières étoient fort changées en Italie : que parmi les personnes de condition, la liberté françoise commençoit à prendre visiblement la place de la réserve italienne, et que le savoir, la politesse et le bon goût, qui sont communs aux dames de cette famille, leur faisoient donner particulièrement le nom de françoises . Vous remarquerez dans la seconde conférence, avec combien d’adresse (et combien d’honneur, à la vérité,) sir Charles rappelle à Clémentine la qualité de frère qu’on l’autorise de prendre avec elle. Avec quelle affectation il répète le nom de sœur ! Ah Lucie ! Je suis aussi sa sœur dans le même sens : il est accoutumé à ce langage, et peut-être l’emploie-t-il comme un préservatif contre la passion des jeunes personnes de mon sexe, cependant je vous ai fait l’aveu de la mienne, et j’en ai presque fait gloire. Ses sœurs n’ont-elles pas trouvé aussi le moyen de me pénétrer ? Que j’admire le silence de Clémentine ! Mais, dans les circonstances où j’étois, auroit-elle été plus réservée ? Qu’elle s’y prend bien dans cette seconde conférence, pour déguiser ses sentimens sous le voile du zèle de religion ! Il paroît assez que si ses instances avoient eu quelque succès, elle n’auroit pas caché long-tems la cause de sa mélancolie, sur-tout lorsqu’elle voyoit dans ses parens autant d’indulgence que j’en trouve dans les miens. Ma pitié, pour cette noble Clémentine, commence à faire une forte impression sur mon cœur ; je ne m’occupe plus que de cette pensée. Que je suis impatiente de voir toute la suite des extraits ! N. Conférence où Madame Bemont découvre le secret de Clémentine. M Barlet avertit Miss Byron, qu’à la prière de la marquise, Madame Bemont rendit compte par écrit à cette dame de tout ce qui s’étoit passé à Florence depuis que Clémentine y étoit avec elle, et qu’il ne donne ici que la traduction de sa lettre. Vous me pardonnerez, madame, d’avoir différé jusqu’aujourd’hui à vous écrire, lorsque j’aurai commencé par vous apprendre que c’est d’hier au soir seulement que je suis en état de vous donner quelque satisfaction sur l’entreprise que vous m’avez fait l’honneur de me confier. Je suis parvenu à la connoissance du secret ; peut-être l’aviez-vous deviné. L’amour, mais un amour pur et louable, est la maladie qui trouble depuis long-tems le repos de votre charmante Clémentine, et la joie de votre illustre famille. J’ai le récit à vous faire d’une grandeur d’ame, qui mérite également de la pitié et de l’admiration. Cette chère fille ! Que n’a-t-elle pas souffert, dans un combat sans relâche entre le devoir, la religion et l’amour ! J’appréhende néanmoins que cette découverte ne soit pas fort agréable à votre famille ; mais la certitude ne laisse pas d’être préférable au doute. Si vous remarquez peut-être un peu de ménage dans la conduite que j’ai observée, vous aurez la bonté de vous souvenir que c’est précisément la commission dont vous m’avez chargée. Vous m’avez ordonné aussi de n’oublier aucune circonstance dans la relation que vous désirez, pour vous mettre en état d’employer les remèdes que vous jugerez convenables à la guérison du mal : j’obéis. Les premiers jours qui ont suivi notre arrivée à Florence, se sont passés en amusemens, tels que nous avons pu les imaginer pour faire régner la gaieté autour de l’aimable Clémentine ; mais voyant que la compagnie étoit un fardeau pour elle, et qu’elle ne s’y prêtoit que par politesse, j’ai dit aux dames que je prendrois entièrement sur moi le soin de la divertir, et que tout mon tems seroit employé à son service ; elles y ont consenti. Lorsque je lui ai déclaré mon intention, elle m’en a marqué de la joie ; et me faisant l’honneur de m’embrasser, avec toutes les grâces dont le ciel l’a si richement pourvue, elle m’a protesté que ma conversation seroit un baume pour son cœur, s’il lui étoit permis d’en jouir dans la solitude. Je me dispense d’ajouter que dans les premiers jours, je n’avois rien épargné pour obtenir son affection ; mes soins avoient eu tant de succés, qu’elle m’avoit défendu de lui donner d’autre nom que celui de chère Clémentine : ainsi je me flatte, madame, que vous pardonnerez la liberté de mon style. Hier au soir elle me pria de lui donner ce qu’elle nomme une leçon, dans quelques bons livres anglois, je fus surprise de ses progrès dans la langue de mon pays. Ah ! Ma chère, lui dis-je, quelle admirable méthode que celle de votre précepteur, si j’en juge par la connoissance que vous avez acquise en si peu de tems, d’une langue qui n’a pas la douceur de la vôtre, quoique, pour la force de l’expression, elle ne le cède peut-être à aucune des langues modernes ! Je la vis rougir. Le croyez-vous ? Me dit-elle ; et je crus remarquer dans ses yeux, comme sur son visage, qu’il n’étoit pas besoin de la mettre à l’épreuve du côté de Marcelli, ni d’aucun autre homme. Je commençai, sur le rayon de lumière que je m’imaginois tirer de ce petit incident, à lui parler du comte de Belvedere avec éloge ; elle me déclara nettement qu’elle n’auroit jamais de goût pour lui. Je lui représentai que le comte paroissant plaire à toute sa famille, il me sembloit qu’elle devoit expliquer un peu ses objections. En vérité, ma chère, ajoutai-je, vous n’avez pas sur ce point tout le respect que vous devez à l’indulgence de vos chers parens. Elle tressaillit. Ce reproche est dur, me répondit-elle. N’en conviendrez-vous pas, madame ? Pensez-y bien, répliquai-je, si vous le croyez injuste ; après une heure de réflexion, je le croirai comme vous, et je vous en ferai des excuses. Je crains en effet, reprit-elle, d’avoir quelque chose à me reprocher. J’ai les meilleurs et les plus tendres parens du monde ; mais il y a des particularités, des secrets si vous voulez, qu’on n’est pas bien aise de divulguer. Peut-être aimeroit-on mieux se les voir arracher par la force de l’autorité. Votre aveu, ma chère, est d’une ame extrêmement généreuse. Si je ne craignois d’être indiscrète… ô ! Madame, interrompit-elle, ne me faites point de questions trop pressantes, je serois embarrassée à vous répondre. Il me semble, ma chère Clémentine, que la communication des secrets, est le vrai ciment de la sincère amitié. Arrive-t-il quelque chose d’intéressant ? Se trouve-t-on dans quelque nouvelle situation ? Un cœur fidelle n’ a point de repos, qu’il n’ait répandu son plaisir ou sa peine dans le cœur auquel il s’est associé ; et cette ouverture mutuelle, rend le lien encore plus étroit. Au contraire, dans quelle solitude, dans quelle tristesse et quelles ténèbres ne tombe point une ame qui ne peut confier à quelqu’un ses pensées les plus intimes ? Le poids du secret, s’il est question d’une affaire intéressante, opprime nécessairement un cœur sensible ; la plus profonde mélancolie vient à la suite. Pour le monde entier, je ne voudrois pas avoir reçu du ciel une ame incapable d’amitié ; et l’essence de ce divin sentiment, n’est-elle pas la communication, le mêlange des cœurs, le plaisir de verser son ame dans celle d’un véritable ami ? J’en conviens ; mais vous avouerez aussi, madame, qu’une jeune personne peut se trouver sans un véritable ami ; ou quand elle auroit quelqu’un dont elle connoîtroit la fidélité, sa confiance peut être refroidie par les qualités personnelles, par la différence de l’ âge, par celles des conditions, comme il m’arrive à l’égard de ma Camille, qui est d’ailleurs une excellente fille. Dans l’état où nous sommes nées, vous savez, madame, que nous avons autour de nous plus de courtisans que d’amis. Le défaut de Camille est de me tourmenter continuellement, de toucher sans cesse la même corde, apparemment par l’ordre de ma famille. Si j’avois quelque ouverture à faire, je la ferois plus volontiers à ma mère qu’à elle ; d’autant plus que pour l’effet, ce seroit la même chose. Vous avez raison, ma chère ; et comme le ciel vous a donné une mère, qui est moins votre mère que votre sœur et votre amie, il est surprenant pour moi, que vous l’ayez laissée si long-tems dans l’incertitude. Que puis-je vous dire ? Ah ! Madame… (elle s’arrêta). Mais ma mère est dans les intérêts de l’homme que je ne puis aimer. C’est revenir à la question. Vos parens n’ont-ils pas droit de vouloir être informés de vos objections, contre l’homme dont ils épousent les intérêts ? Je n’ai point d’objections particulières. Le comte de Belvedere mérite une meilleure femme que je ne puis l’être pour lui. Je le respecterois parfaitement, si j’avois une sœur à laquelle ses soins fussent adressés. Hé bien, ma chère Clémentine, si je devine la raison qui cause votre éloignement pour le comte de Belvedere, me promettez-vous cette candeur, cette franchise, que je crois essentielles à l’amitié ? Elle hésita. J’attendis sa réponse en silence. Enfin, elle me dit, en levant les yeux sur les miens : je vous crains, madame. Je ne m’en plains pas, ma chère, si vous me croyez indigne de votre amitié. Que devineriez-vous donc, madame ? Que vous êtes prévenue en faveur de quelqu’ autre homme ; sans quoi vous ne pourriez souhaiter à votre sœur, si vous en aviez une, le mari que vous croiriez indigne de vous. Indigne de moi ! Non, madame, ce n’est pas l’opinion que j’ai du comte de Belvedere. Ma conjecture en reçoit donc une nouvelle force. ô madame ! Que vous êtes pressante ! Si vous me trouvez indiscrète, parlez, je me tais. Non, non, je ne dis pas non plus que vous soyez indiscrète : cependant vous m’embarrassez. Je vous causerois moins d’embarras, si je n’avois pas deviné juste, et si l’objet n’étoit pas trop indigne de vous, pour être avoué sans honte. ô madame ! Que vous me pressez ! Que puis-je répondre ? Si vous avez quelque confiance en moi, si vous me croyez capable de vous aider de mes conseils… j’ai toute la confiance que je vous dois. Votre caractère est si bien établi ! Hé bien ! Chère Clémentine, je vais deviner encore. Me le permettez-vous ? Quoi donc ? Que pouvez-vous deviner ? Qu’un homme de vile naissance… sans fortune… sans mérite peut-être… arrêtez, arrêtez. Et me croyez-vous capable de m’avilir jusqu’à cet excès ? Pourquoi me souffrez-vous un moment devant vos yeux ? Je recommencerai donc à deviner. Un homme, apparemment, de naissance royale, d’un génie supérieur, au-dessus de vos espérances. ô madame ! Et ne devineriez-vous pas aussi quelque prince mahométan, tandis que votre esprit se donne carrière ? Non, mademoiselle ; mais je prends droit de cette ouverture même : et ne doutant point que ma chère Clémentine n’ait de l’amour, je suis persuadée que la religion fait toutes ses difficultés. Les catholiques zélés, n’ont pas meilleure opinion des protestans, que des sectateurs de Mahomet ; et quoique protestante, j’avoue que les personnes de ma secte ont aussi leurs préjugés. Le zèle est toujours zèle, quelque forme et quelque nom qu’il puisse prendre. On m’a dit qu’un jeune aventurier avoit fait le passionné pour Clémentine… un aventurier, madame ! (d’un air de dédain). Ne me croyez jamais capable… n’en parlons donc plus. J’ai entendu nommer aussi un jeune seigneur romain, un cadet de la maison de Borghese… supposerai-je que c’est lui ? De tout mon cœur, madame. (elle étoit à l’aise pendant qu’elle me croyoit éloignée de la vérité). Mais si le chevalier Grandisson, (ce nom l’a fait rougir), lui a rendu de mauvais offices… le chevalier Grandisson, madame, est incapable de rendre de mauvais services. êtes-vous sûre, mademoiselle, que le chevalier ne soit pas artificieux ? Il est homme d’esprit. Cette qualité doit quelquefois inspirer de la défiance. Les gens de son caractère, ne frappent que lorsqu’ils croient leurs coups certains. Il n’est point artificieux, madame. Il est supérieur à l’artifice, il n’en a pas besoin. Il est adoré de tous ceux qui le connoissent ; sa franchise est aussi admirable que sa prudence. Il est au-dessus de l’artifice, répéta-t-elle avec chaleur. Je conviens qu’il mérite beaucoup d’égards de votre famille, et je ne suis pas surprise qu’il y reçoive tant de caresses. Mais il me paroît bien surprenant que, contre toutes les prudentes maximes du pays, un jeune homme de cette figure ait été admis… je m’arrêtai. Comment donc ? N’allez pas vous imaginer que je… que je… elle s’arrêta aussi, en hésitant avec un embarras fort remarquable. La prudence, mademoiselle, ne permet point d’exposer légèrement l’honneur d’une famille, et de donner occasion aux entreprises… assurément, madame, vous vous êtes laissé prévenir contre lui. Il est le plus désintéressé des hommes. Je crois avoir entendu dire à q uelques jeunes filles, pendant le séjour qu’il a fait ici, que c’est un homme de fort bonne mine. De bonne mine ! Je le crois bien. On ne voit guère d’hommes de la figure de M Grandisson. Et le trouvez-vous aussi merveilleux du côté de l’esprit et du caractère, que je me souviens de l’avoir entendu dire aussi ? Je ne l’ai vu que deux fois. Il m’a paru qu’il faisoit un peu l’homme d’importance. Oh ! Ne l’accusez pas, madame, de n’être pas un homme modeste. Il est vrai qu’il sait distinguer les occasions de parler et de se taire ; mais il n’a rien qui ressemble à la présomption. Falloit-il tant de courage, pour secourir votre frère, que la plupart lui en attribuent dans cette heureuse aventure ? Deux domestiques bien armés avec lui, l’espérance de voir arriver quelques passans sur la même route, les assassins en très-petit nombre, et troublés par leur propre conscience ! Chère, chère Madame Bemont, par qui vous êtes-vous laissé prévenir ? Personne, dit-on, n’est prophète dans son pays : mais je vois que M Grandisson n’a pas beaucoup de faveur à se promettre ici d’une dame du sien. Je ne sais… mais vous a-t-il jamais parlé d’un autre homme, dans des termes un peu favorables ? S’il l’a fait ! Oui ; il m’a parlé du comte de Belvedère, et peut-être avec plus de chaleur… réellement ? Oui, réellement, avec plus de chaleur, qu’il me semble qu’il ne l’auroit dû. Pourquoi ? Pourquoi ? Parce que… parce que… étoit-ce à lui ?… vous comprenez, madame. Je suppose qu’on l’avoit chargé de cette commission. Je me l’imagine aussi. Sans doute. Sans doute. Autrement, il n’auroit pas entrepris… je crois entrevoir, madame, que vous n’aimez pas le chevalier. Mais je puis vous assurer que vous êtes la seule personne que j’aie entendu parler de lui… je dis même avec indifférence. Dites-moi, ma chère Clémentine ; que pensez-vous, sincérement, de la figure et du caractère de M Grandisson ? Vous pouvez en juger par ce que j’ai dit. Qu’il est bel homme, généreux, prudent, brave, poli ? En vérité, je le crois tel que vous dites ; et je ne suis pas seule de cette opinion. Mais il est mahométan. Mahométan, madame ? Ah ! Madame Bemont. Ah ! Ma chère Clémentine. Et croyez-vous que je ne vous aie pas pénétrée ? Si vous n’aviez jamais connu M Grandisson, vous n’auriez pas eu de répugnance à devenir comtesse de Belvedere. Et pouvez-vous penser, madame… oui, oui, ma chère jeune amie, je le pense. Chère madame ! Vous ne savez point ce que j’allois dire. Un peu de bonne foi, chère Clémentine. L’amour n’en aura-t-il donc jamais ? Quoi madame ? Un homme d’une religion différente, un homme obstiné dans ses erreurs ! Un homme qui ne m’a jamais marqué le moindre sentiment d’amour ! Un homme, après tout, dont la naissance ne vaut pas la mienne ; un homme encore, dont toute la fortune, comme il le reconnoît lui-même, dépend de la bonté de son père ! Et d’un père qui ne refuse rien à ses plaisirs ! Fierté, naissance, devoir, religion, tout ne vous répond-il pas pour moi ? Eh bien, je puis donc louer en sûreté M Grandisson. Vous m’avez accusée d’une injuste prévention contre lui. Je veux vous faire voir à présent, qu’un homme est quelquefois prophète aux yeux des femmes de son pays. C’est de tous ceux qui le connoissent, et que j’ai vus ou entendus, que j’emprunte les traits de son caractère : l’Angleterre dans ce siècle n’a produit personne qui lui fasse tant d’honneur. Il est honnête homme, dans le sens le plus étendu de ce terme. Si les vertus morales, si la religion étoient perdues dans le reste du monde, on les retrouveroit en lui, sans faste, sans ostentation. Dans quelque lieu qu’il paroisse, il est recherché des sages, des bons, de tout ce qu’il y a de gens distingués par les sentimens et les lumières. Il exerce le bien, sans distinction d’états, de sectes et de nations. Ses compatriotes même font gloire de son amitié ; ils s’en servent pour établir leur crédit dans leurs voyages et dans leurs affaires, sur-tout en France, où il n’est pas moins respecté qu’en Italie. Il est descendu des meilleures maisons d’Angleterre par les deux lignes du sang, et fait pour les premiers honneurs dans sa patrie, lorsqu’il y voudra prétendre. Je suis informée qu’on lui en offre déjà quelques-unes des plus illustres héritières. S’il n’étoit pas né pour la fortune, il s’en feroit une à son gré. Vous convenez qu’il est genéreux, brave, d’une figure charmante… ô chère, chère Madame Bemont ! C’est trop, c’est trop !… cependant je le reconnois à chaque trait de cette peinture. Il m’est impossible de vous résister plus long-tems. J’avoue, j’avoue que je n’ai un cœur que pour M Grandisson. à présent, comme je ne doute point que ce ne soient mes parens qui vous ayent chargée de tirer cet aveu de ma bouche, comment soutiendrai-je leurs regards ? Je ne puis désavouer que vous ne m’ayez arraché mon secret de bonne grâce et sans condition ; mais qu’ils sachent, du moins combien j’ai combattu contre une passion que je me reproc he, et qui convient si peu à une fille de leur sang. Je vais vous mettre en état de les instruire. Premièrement, comme vous le savez, il a sauvé la vie au plus cher de mes frères ; et ce frère a reconnu que s’il avoit suivi les conseils d’un si fidelle ami, il ne seroit jamais tombé dans le danger dont il lui a l’obligation de l’avoir délivré. Mon père et ma mère me l’ont présenté, avec ordre de le regarder comme un quatrième frère ; et je n’ai pas reconnu dès le premier moment, que je n’en pouvois avoir que trois. Il s’est trouvé que le libérateur de mon frère étoit le plus aimable et le plus doux, comme le plus brave de tous les hommes. Tous mes parens l’ont accablé de caresses. On a passé sur les formalités domestiques et sur celles de la nation. Il s’est vu parmi nous aussi libre, aussi familier, que s’il nous avoit appartenu. Mon frère Jeronimo me témoignoit sans cesse que tous ses désirs étoient de me voir à son ami. Toute autre récompense sembloit être au-dessous de M Grandisson ; et mon frère, dans l’obligeante idée qu’il avoit de moi, me croyoit seule capable d’acquitter sa reconnoissance. Mon confesseur, par ses craintes et ses invectives, a confirmé plutôt que refroidi mon estime pour un homme qu’elles me paroissoient injurier. D’ailleurs, sa propre conduite, son désintéressement et son respect, ont beaucoup contribué à mon attachement. Il m’a toujours traitée comme une sœur, dans la plus grande familiarité de l’amitié, et lorsque sa bonté lui a fait faire avec moi l’office de précepteur. Comment aurois-je pu m’armer contre un homme dont rien ne pouvoit me donner de la défiance ? Cependant je n’ai commencé à connoître la force de mes sentimens, que dans le tems où l’on m’a proposé le comte de Belvedère, et d’un ton si sérieux, que j’en ai pris l’alarme. J’ai considéré le comte comme la ruine de mes espérances ; et je n’ai pu répondre néanmoins aux questions de mes parens, qui vouloient savoir la cause de mon refus. Quelle raison aurois-je pu leur apporter, lorsque je n’en avois point d’autre que ma prévention en faveur d’un autre homme ? Une prévention entiérement cachée dans le fond de mon cœur. Mais je me rendois témoignage que je mourrois plutôt que d’être jamais la femme d’un homme d’une religion contraire à la mienne. Je suis zélée catholique. Tous mes parens ne le sont pas moins. Combien n’ai-je pas voulu de mal à cet opiniâtre hérétique, comme je lui en donnois souvent le nom ; le premier que mon cœur n’ait pas détesté, car je ne vous connoissois point encore, ma chère Madame Bemont. Je crois en effet, que c’est le plus obstiné protestant qui soit jamais sorti d’Angleterre. Quel besoin avoit-il de venir en Italie ? Que ne demeuroit-il dans sa nation ? Ou s’il devoit venir ici, pourquoi s’y arrêter si longtems, et persister dans son opiniâtreté, comme pour défier ceux qui l’ont reçu avec tant d’amitié ? Mon cœur lui faisoit secrètement ces reproches. Il m’a semblé d’abord que je n’y prenois pas d’autre intérêt que celui de son salut. Mais ensuite m’étant apperçue qu’il étoit nécessaire à mon bonheur, et toujours résolue néanmoins de renoncer à lui, s’il ne devenoit pas catholique, j’ai tourné tous mes soins à sa conversion, dans l’espoir de tout obtenir de l’indulgence de mes parens, et persuadée que de sa part il se feroit un honneur de notre alliance, si nous pouvions l’emporter sur ce point. Mais lorsque j’ai désespéré de le fléchir, j’ai pris la résolution de tourner mes efforts sur moi-même, et de vaincre ma passion, ou de mourir. ô madame ! Qu’il m’en a coûté dans ce combat ! Mon confesseur m’a remplie d’épouvante par les menaces du ciel. Ma femme de chambre n’a pas cessé de me tourmenter. Mes parens m’ont pressée en faveur du comte de Belvedère. Le comte m’a importunée par ses soins. Le chevalier est venu augmenter la persécution, en me parlant pour le comte. Juste ciel ! Que faire ! à quoi me déterminer ! Pas un instant de repos, ni de liberté pour réfléchir, pour délibérer, pour me rendre compte à moi-même de mes propres sentimens ! Comment aurois-je pris ma mère pour ma confidente ? Mon jugement étoit en guerre avec ma passion, et j’espérois toujours que la victoire seroit pour lui. J’ai combattu fortement. Mais chaque jour augmentant les difficultés, j’ai senti que le combat étoit trop violent pour mes forces. Que n’avois-je alors une Madame Bemont à consulter ! Il n’est pas surprenant que je sois devenue la proie d’une noire mélancolie qui m’a forcée au silence ! Enfin, le chevalier prit la résolution de nous quitter. Quelle peine et quel plaisir néanmoins ne ressentis-je point de cette nouvelle ? J’espérai de bonne foi que son absence rétabliroit mon repos. La veille de son départ, je me fis un triomphe de la conduite que je tins avec lui devant toute ma famille. Elle fut uniforme. Je parus gaie, tranquille, heureuse dans moi-même, et j’admirai la joie que je causois à mes chers parens. Je fis des vœux pour le bonheur de sa vie ; je le remerciai du plaisir et de l’utilité que j’avois tirée de ses leçons, et je lui souhaitai de n’être jamais sans quelqu’un dont l’amitié lui fût aussi agréable que la sienne l’avoit été pour nous. Je fus d’autant plus contente de moi-même, que je ne me sentis point dans la nécessité de me faire violence, pour cacher les tourmens de mon cœur. J’en augurai bien pour l’avenir, et mes adieux furent plus libres qu’il ne sembloit s’y attendre. Je crus voir, pour la première fois dans ses yeux, un air d’intérêt qui me donna pour lui-même une pitié dont je me figurai que le besoin étoit passé pour moi. Cependant j’eus un instant d’émotion à son départ. Lorsque la porte se ferma sur lui, elle ne se r’ouvrira donc jamais, dis-je en moi-même, pour recevoir cet aimable étranger ! Cette réflexion fut suivie d’un soupir. Mais qui auroit pu le remarquer ? Je n’ai jamais vu partir mes amis sans donner quelque marque de sensibilité à leur séparation. Mon père me serra contre son sein ; ma mère m’embrassa. Mon frère l’évêque me donna mille noms tendres ; et tous mes amis, ne pensant qu’à me féliciter de ma gaieté, me dirent qu’ils commençoient à reconnoître leur Clémentine. Je me retirai, pleine de la satisfaction que je venois de répandre dans une chère famille où j’avois fait règner long-tems la tristesse. Mais hélas ! Ce nouveau rôle étoit trop difficile à soutenir. Les plaies étoient trop profondes… vous savez le reste, madame, et que toutes les douceurs de la vie sont perdues pour moi. Jamais, jamais, quand mon sort seroit entre mes mains, je ne serai la femme d’un homme qui fait profession d’être l’ennemi d’une foi dans laquelle je n’ai jamais chancelé, et que je n’abandonnerois pas pour une couronne, fût-elle sur la tête de l’homme que j’aime, et le refus que j’en ferois, dût-il être vengé par une mort cruelle dans la plus agréable saison de ma vie. Un déluge de larmes l’empêcha de pa rler plus long-tems. Elle cacha son visage dans mon sein. Elle soupira. Chère Clémentine ! Qu’elle poussa de soupirs, et que j’en fus attendrie ! Vous n’ignorez rien à présent, madame, de ce qui s’est passé entre votre aimable fille et moi. Jamais il n’y eut de combat si noble entre le devoir et l’amour, quoique son cœur soit trop tendre, et le mérite de l’objet trop éclatant, pour vous laisser l’espérance d’une heureuse révolution. Elle a paru craindre que je ne vous informasse de toutes ces circonstances. Elle n’osera lever les yeux, dit-elle, devant son père et sa mère. Elle appréhende encore plus, s’il est possible, qu’on n’informe son confesseur de l’état de son ame et de la cause de sa maladie. Mais je lui ai représenté qu’il étoit absolument nécessaire que sa mère n’ignorât rien, pour être en état de faire un bon choix du remède. J’appréhende, madame, que cette guérison ne devienne impossible par toute autre voie que la satisfaction de son cœur. Cependant, si vous parvenez à vaincre les objections de votre famille, peut-être aurez-vous encore à combattre votre fille même, c’est-à-dire, ses scrupules de religion, pour lui faire accepter le seul homme qu’elle puisse aimer. Vous prendrez conseil de votre sagesse : mais quelque parti que vous embrassiez, il me semble qu’elle doit être traitée avec beaucoup de douceur. Comme elle n’a jamais reçu d’autre traitement, je suis persuadée que dans une occasion si délicate, où son jugement est en guerre avec son amour, une méthode opposée seroit au-dessus de ses forces. Puisse le ciel, pour lequel votre respect est si connu, vous inspirer les meilleures résolutions ! J’ajouterai seulement que depuis la révélation d’un secret qui a fait tant de ravages dans son charmant naturel, elle paroît beaucoup plus tranquille. Elle redoute néanmoins l’accueil dont elle se croit menacée à son retour. Elle me conjure de l’accompagner, lorsqu’elle sera rappelée par vos ordres. Mon secours, dit-elle, lui sera nécessaire pour soutenir ses esprits. Elle parle d’entrer dans un couvent. Elle juge qu’il lui est également impossible, et d’être jamais la femme d’un autre homme, et d’accorder son devoir avec une passion qu’elle ne peut surmonter. Un mot de consolation de votre chère main, serviroit beaucoup, j’en suis sûre, madame, à guérir son cœur blessé. J’ai l’honneur d’être, etc. Hortense Bemont. La marquise fit à cette lettre une réponse où la reconnoissance maternelle éclatoit à chaque ligne. Elle y joignit un billet pour sa fille, rempli de la plus tendre affection, pour la presser, non-seulement de revenir à Boulogne, mais d’engager son amie à faire le voyage avec elle. Cet ordre étoit accompagné d’une promesse au nom de son père et de ses frères, de lui faire le plus indulgent accueil, et d’une assurance qu’on entreprendroit l’impossible pour la rendre heureuse suivant son propre goût. N. accueil qu’on fit au chevalier Grandisson, lorsqu’il arriva de Vienne. Je fus reçu avec de vifs témoignages d’estime et d’amitié par le marquis même et par le prélat. Aussi-tôt qu’ils m’eurent laissée libre, Jeronimo, qui gardoit encore la chambre, m’embrassa tendrement. Enfin, me dit-il, l’affaire que j’ai depuis si long-tems à cœur, est heureusement décidée. ô chevalier ! Votre bonheur est certain. Clémentine est à vous. C’est à présent que j’ai le plaisir d’embrasser mon frère. Mais je vous arrête. Allez voir mon heureuse sœur. Vous la trouverez avec ma mère. Elles vous attendent. Accordez quelque chose à l’embarras d’une fille si tendre. Elle n’aura pas la force de vous exprimer la moitié de ses sentimens. Camille parut alors pour me conduire au cabinet de la marquise. En chemin elle me dit d’une voix basse : avec quelle joie nous revoyons le meilleur de tous les hommes ! Tant de bonté méritoit bien cette récompense. Je trouvai la marquise à sa toilette, richement parée, comme en cérémonie, mais sans ses femmes autour d’elle ; et Camille même se retira, lorsqu’elle m’eut ouvert la porte. Clémentine étoit debout, derrière le fauteuil de sa mère. Elle étoit mise dans le meilleur goût ; mais sa modestie naturelle, relevée par une aimable rougeur qui paroissoit venir des circonstances, lui donnoit plus d’éclat qu’elle n’en pouvoit tirer de la plus riche parure. La marquise se leva. Je m’empressai de baiser sa main. Elle me félicita de mon retour. Elle me dit, vous êtes le seul, chevalier, le seul de tous les hommes à qui je puisse faire ce compliment avec bienséance ; et se tournant vers sa fille : Clémentine, ma chère, vous ne dites rien au chevalier ? La charmante Clémentine tenoit les yeux baissés avec quelques marques d’altération sur son teint. La voix lui manque, reprit cette indulgente mère, mais je vous réponds de ses sentimens. Jugez, cher docteur, combien je dus être touché d’une si flatteuse réception, moi qui ne savois point encore ce qu’on avoit à m’ordonner. épargnez-moi, chère marquise, dis-je en moi-même ! N’exigez rien qui blesse mes principes ; prenez pour vous le monde entier avec toute sa gloire et ses trésors, je serai assez riche, si vous m’accordez votre Clémentine. La marquise plaça sa fille dans son propre fauteuil. Je m’en approchai. Mais quel moyen de me livrer à ma reconnoissance, lorsque j’étois combattu par mes craintes ? Cependant je m’expliquai avec assez d’ardeur, pour faire attribuer à mon respect une retenue dont il n’étoit pas la seule cause. Ensuite ayant avancé un fauteuil pour la marquise, j’en tirai un pour moi par son ordre. Elle prit une des mains de sa fille pour exciter sa confiance, et je me hasardai à prendre l’autre. L’aimable Clémentine baissa la tête en rougissant, mais elle ne se refusa point à cette hardiesse, comme elle l’avoit fait dans une autre occasion. Sa mère me fit plusieurs questions indifférentes sur mon voyage, et sur les cours que j’avois visitées depuis mon départ. Elle me demanda des nouvelles d’Angleterre, de mon père, de mes sœurs ; et ces dernières questions furent accompagnées d’un air de complaisance et d’amitié, tel qu’on le prend pour s’informer des personnes qui doivent bientôt nous appartenir. Quel mêlange de peine et de plaisir ne ressentis-je point de toutes ces faveurs ! Je ne doutois point qu’on ne me proposât un changement de religion, et je doutois encore moins de mon invincible attachement à la mienne. Après une conversation assez courte, l’aimable fille se leva, fit une profonde révérence à sa mère, me salua d’un air de dignité, et sortit du cabinet. Ah ! Chevalier, me dit alors la marquise, je ne m’attendois guère, lorsque vous nous avez quittés, à vous revoir si-tôt, ni pour le sujet qui nous rassemble. Mais vous êtes capable de recevoir votre bonheur avec reconnoissance. Votre modestie sert de frein à votre empressement. Je ne répondis que par une profonde inclination. Que pouvois-je dire ? Le marquis, et moi, continua-t-elle, nous laisserons certains points à régler entre vous et l’évêque notre fils. Vous aurez, si vous n’y mettez pas d’opposition, un trésor dans Clémentine, et même un trésor avec elle. Notre dessein est de faire en sa faveur tout ce que nous aurions fait, si son affection s’étoit déclarée pour le mari que son père avoit en vue. Vous pouvez juger que notre fille nous est chère… sans quoi… j’applaudis à l’indulgence de leur affection. Je ne puis douter, M Grandisson, que vous n’aimiez Clémentine plus que toutes les autres femmes. Il est certain, mon cher docteur, que je n’avois jamais vu de femme pour laquelle j’eusse senti plus d’inclination. Je ne m’étois défendu que par la haute opinion que j’avois de leur rang, par des motifs de religion, par la confiance que toute cette famille avoit eue pour moi, et par la résolution que j’avois formée, en commençant mes voyages, de ne me marier jamais avec une étrangère. J’assurai la marquise que j’étois sans engagement ; que, n’ayant pas eu la présomption d’aspirer au bonheur qu’elle me faisoit env isager, à peine osois-je me flatter que ce fût à moi qu’il fût réservé. Elle répondit qu’elle m’en croyoit digne, que je connoissois toute l’estime dont sa famille étoit remplie pour moi, que celle de Clémentine n’avoit pas d’autre fondement que la vertu ; que c’étoit mon caractère qui faisoit mon bonheur ; que l’opinion du monde n’avoit pas laissé de leur causer quelqu’embarras ; mais qu’ils s’étoient mis au-dessus de cette considération, et qu’ils ne doutoient pas que la générosité, autant que la reconnoissance, ne me fît faire aussi tout ce qui dépendoit de moi. Le marquis ne tarda point à paroître. Une profonde mélancolie étoit répandue dans tous ses traits. Cette chère fille, dit-il en entrant, me communique une partie de son mal. Ce n’est pas toujours un bonheur, chevalier, d’avoir des enfans de la plus belle espérance. Mais n’en parlons plus. Clémentine est une excellente fille. Dans les dispositions générales de la providence, le mal des uns tourne à l’avantage des autres. L’évêque de Nocera vous entretiendra des conditions. J’ai fait entrevoir au chevalier, interrompit la marquise, ce que nous pensons à faire pour lui. Comment votre fille l’a-t-elle reçu, reprit-il ? Avec assez d’embarras, je m’imagine. La marquise lui dit qu’elle n’avoit osé lever les yeux. Il répondit avec un profond soupir, c’est ce que j’avois prévu. Pourquoi, me dis-je à moi-même, pourquoi m’a-t-on permis de voir cette excellente mère, cette charmante fille, avant que de m’avoir fait l’ouverture des conditions ? Quels parens, cher docteur ! Quelle indulgence ! Et le monde a-t-il rien de comparable à leur Clémentine ? Cependant ils ne sont pas heureux ! Mais je crois l’être encore moins, moi qui essuierois plus volontiers les dédains de vingt femmes, que de me voir forcé de refuser les offres d’une famille à laquelle je dois tant de respect et d’attachement. On vint m’avertir que l’évêque souhaitoit me voir dans une salle voisine. Je demandai la permission de me rendre à ses ordres. Après quelques explications, il me déclara ouvertement ce qu’on attendoit de mes sentimens pour Clémentine, et de ma reconnoissance pour la famille. Je ne m’étois pas trompé dans mes craintes : mais quoique j’eusse prévu cet étrange dénouement, la force me manqua pour lui répondre. Il reprit : vous ne dites rien, mon cher Grandisson ! Vous hésitez ! Quoi ! Monsieur, la fille d’une des premières maisons d’Italie : une Clémentine, avec une dot qui feroit l’ambition d’un prince, n’obtiendroit que le refus d’un simple gentilhomme, d’un étranger dont la fortune est encore dépendante ? Est-il possible, monsieur, que vous demeuriez incertain sur mes offres ? Je répondis enfin que j’étois moins surpris qu’affligé de ses propositions ; que j’en avois eu quelque pressentiment, sans quoi l’honneur qu’on m’avoit fait de me rappeler, et les témoignages de bonté avec lesquels on m’avoit reçu, ne m’auroient pas permis de modérer ma joie. Il se jeta sur quelques points de religion, dans lesquels je refusai long-tems de m’engager ; et mes réponses furent moins celles d’un théologien, que d’un homme d’honneur qui s’en tient à sa persuasion. Foible défense, répliqua-t-il, je ne m’attendois pas à vous trouver tant d’obstination dans l’erreur. Mais quittons un sujet que vous entendez si mal. Je regarderois comme une étrange infortune d’être réduit à la nécessité d’employer des raisonnemens pour engager un particulier à recevoir la main de ma sœur. Apprenez, monsieur, que si je faisois connoître à Clémentine que vous eussiez seulement balancé… il commençoit à s’échauffer, et la rougeur lui étoit montée au visage. Je lui demandai la permission de l’interrompre ; et lui faisant remarquer un peu de chaleur dans ce reproche, je l’assurai que je ne pensois point à m’en défendre, parce que je ne devois pas m’imaginer qu’il me crût capable de manquer de respect pour une personne qui méritoit celui d’un prince. Je lui dis que je n’étois à la vérité qu’un particulier, mais dont la naissance n’avoit rien de méprisable, si l’on pouvoit tirer quelque considération d’une longue suite d’ancêtres, lorsqu’on n’a point à se reprocher de les avoir déshonorés. Mais, seigneur, ajoutai-je, que servent les ancêtres à la vertu ? Je ne connois point d’autre guide que mon propre cœur. Mes principes étoient connus avant qu’on me fît l’honneur de me rappeler. Vous ne me conseillerez pas d’y renoncer aussi long-tems que j’attacherai mon honneur à les suivre. Il reprit d’un ton plus modéré. Vous ferez là-dessus d’autres réflexions, mon cher chevalier, et je vous prie seulement d’observer que vous vous échauffez à votre tour. Mais vous êtes un homme estimable. Nous souhaiterions tous, comme ma sœur, de vous voir parmi nous. Un prosélyte, tel que vous, justifieroit tout ce que nous méditons en votre faveur. Pensez-y, cher Grandisson. Cependant que personne ne sache dans notre famille que vous avez besoin d’y penser, et que ma sœur, sur-tout, l’ignore éternellement. Ce qu’elle aime en vous, c’est votre ame. De-là vient l’ardeur avec laquelle nous encourageons une passion si pure et si noble. Je l’assurai que mon regret étoit au-dessus de toutes mes expressions, et que pendant toute ma vie, je respecterois sa famille par d’autres motifs que sa noblesse et sa grandeur. Vous ne prendrez donc pas le tems d’y penser, interrompit-il avec une nouvelle chaleur. Vous êtes absolument déterminé. Si vous saviez, lui répondis-je, ce qu’il m’en coûte à vous dire que je le suis, vous me trouveriez digne de votre pitié. Il demeura quelque tems comme incertain. Eh bien, monsieur, reprit-il assez brusquement, j’en suis très-fâché. Passons chez mon frère Jeronimo. Il a toujours été votre avocat depuis qu’il a fait connoissance avec vous. Jeronimo est capable de reconnoissance. Mais vous, chevalier, vous ne l’êtes point d’une sincère affection. Ma seule réponse fut que, grâces au ciel, il ne rendoit point justice à mes sentimens. Je me laissai conduire à l’appartement de son frère. Là, que n’eus-je point à souffrir de l’amitié de l’un et des instances de l’autre ! Enfin le prélat me demanda d’un ton plus froid, si je souhaitois qu’il me conduisît à son père, à sa mère, à sa sœur, ou si je voulois partir sans les voir ? C’étoit mon dernier mot qu’on attendoit. Je fis une profonde révérence aux deux frères. Je me recommandai à leur amitié, et par eux, aux respectables personnes qu’ils avoient nommées, et je retournai à mon logement, le cœur si serré, que je fus incapable de sortir pendant le reste du jour. Le même fauteuil où je m’étois jeté en arrivant, me retint deux heures entières. Vers le soir, Camille, déguisée sous une grande mante, vint demander à me voir. Elle se fit connoître aussi-tôt qu’elle fut seule avec moi. ô monsieur ! Me dit-elle, dans quelle consternation j’ai laissé toute la famille ! Personne ne sait que je suis ici ; mais je n’ai pu me défendre d’y venir. Je ne m’arrêterai qu’un instant pour vous apprendre combien nous sommes à plaindre. Votre générosité vous inspirera ce que vous devez aux circonstances. Après votre départ, monsieur l’évêque a fait à madame le récit de votre conférence. Ah ! Monsieur, vous avez un ardent ami dans le seigneur Jeronimo. Il s’est efforcé de tout adoucir. Madame s’est hâtée d’informer m le marquis : jamais je ne l’avois vu dans une si grande colère. Il est inutile de vous répéter ce qui lui est échappé. Contre moi, Camille ! Oui, monsieur, il croit sa famille perdue d’honneur. Le marquis Della Porretta, chère Camille, est le plus digne de tous les hommes. Je l’honore jusqu’au point… mais de grâce, continuez. La marquise n’a pas manqué d’informer aussi ma jeune maîtresse. Elle l’a fait dans les termes les plus tendres. J’étois présente. Peut-être appréhendoit-elle d’avoir besoin de mes services. Elle m’avoit donné ordre de demeurer. Avant qu’elle ait eu le tems d’achever son récit, ma jeune maîtresse s’est jetée à genoux devant elle ; et la remerciant de sa bonté, elle l’a suppliée de lui épargner le reste. Je vois, lui a-t-elle dit, qu’une la Porretta, que votre fille, madame, est refusée. C’est assez ; comptez, madame, que votre Clémentine n’a pas l’ame si basse, qu’elle ait besoin des consolations d’une mère pour soutenir cette indignité. Je ne la ressens que pour mon père, pour vous, madame, et pour mes frères. Que le ciel bénisse l’étranger, quelque pays qu’il habite. Il y auroit peu de noblesse à s’emporter contre lui. N’est-il pas maître de ses résolutions. Mais il me rend maîtresse aussi des miennes. Ne craignez pas, madame, que je manque de fermeté dans cette occasion. Vous, madame, mon père, mes frères, vous n’aurez rien à me reprocher. Sa mère l’a serrée contre son sein, avec des larmes de joie. Elle a fait appeler m le marquis, pour lui raconter ce qu’elle venoit d’entendre de sa fille. Elle ne l’a pas embrassée moins tendrement, et tout le monde s’est réjoui d’une si forte apparence de guérison. Mais le père Marescotti, son directeur, est arrivé mal à propos dans ces circonstances. On l’a instruit de ce qui s’étoit passé. Il a demandé instamment à la voir. Il a prétendu qu’il falloit profiter de cette crise, pour lui faire accepter le comte de Belvedère. On m’a chargée de la prévenir sur cette visite. ô Camille ! S’est-elle écriée ; laissez-moi retourner à Florence, auprès de ma chère Madame Bemont ! Partons demain ; à ce moment, s’il est possible. Je veux remettre à voir le père Marescotti, lorsque je serai dans la situation qu’il désire. Mais les instances du père ont prévalu. Je ne doute point de ses bonnes intentions. Il a passé une demi-heure avec elle. Cet entretien l’a laissée dans un profond accès de mélancolie. Sa mère, qui s’est empressée de la rejoindre, l’a trouvée comme immobile, les yeux fixes, et l’air aussi sombre que jamais. Deux ou trois questions n’ont pu tirer d’elle un mot de réponse. Lorsqu’elle a commencé à parler, ses discours ont marqué de l’égarement ; et sans être sollicitée en faveur du comte de Belvedère, elle a déclaré qu’elle ne vouloit ni de lui, ni d’aucun homme au monde. Sa mère lui a promis la liberté de retourner à Florence. Alors, la présence d’esprit lui est revenue. Plût au ciel qu’elle fût partie, avant que d’avoir vu son directeur ! Toute la famille fait à présent le même souhait. Aussi-tôt qu’elle s’est trouvée seule avec moi : Camille, m’a-t-elle dit, quelle nécessité de charger le chevalier Grandisson ? Que sert de s’emporter contre lui ? C’est manquer de générosité. Est-il obligé de prendre une fille, qu’un excès d’empressement a peut-être rendue méprisable à ses yeux ? Je ne puis souffrir qu’il soit maltraité. Mais que jamais son nom ne soit prononcé devant moi. Elle s’est arrêtée un moment. Cependant, Camille, a-t-elle repris, il faut convenir que le mépris est bien difficile à supporter ! Elle s’est levée alors de sa chaise ; et depuis ce moment, ses accès ont pris différentes faces. Tantôt elle ne parle qu’à elle-même, tantôt elle paroît s’adresser à quelqu’un. Elle a toujours un air d’étonnement ou d’admiration. Quelquefois elle tressaillit, comme on fait dans la plus vive surprise. Assise, ou debout, elle n’est jamais tranquille. Quoiqu’elle s’agite, avec diverses marques de tristesse et d’affliction, on ne la voit point pleurer, elle qui arrache des larmes à tout le monde. Dans les discours qu’elle tient, je crois avoir découvert qu’elle répète une partie de ce qui s’est passé entr’elle et son directeur. Mais rien ne lui échappe plus souvent que ces trois mots : ciel ! être méprisée ! Elle a dit une fois, être méprisée par un protestant ! Quel comble de honte ! Telle est, ajouta Camille, la situation de ma malheureuse maîtresse. Je vois, monsieur, que ce récit vous touche. Vous êtes sensible à la compassion. La générosité fait une partie de votre caractère. Vous aimez ma maîtresse. Il est impossible que vous ne l’aimiez pas. Que je plains les tourmens de votre cœur ! L’amour de ma maîtresse s’étendoit au-delà de ce monde périssable. Elle vouloit être à vous, monsieur, pour toute l’éternité. Camille auroit pu se livrer plus long-tems à sa tendre affection, pour une maîtresse qu’ell e avoit élevée depuis l’enfance. Je ne me sentois pas la force de parler ; et quand j’en aurois été capable, dans quelle vue aurois-je entrepris de lui peindre les tourmens de mon cœur ? Je la remerciai de ses intentions. Je la chargeai de dire à Jeronimo que je ferois fonds éternellement sur son amitié ; que la mienne étoit égale à mon respect pour son illustre famille, et que tout ce que je possédois au monde, sans en excepter ma vie, seroit toujours à leur disposition. Pendant quelle me saluoit pour se retirer, je lui mis au doigt un diamant que j’avois au mien, dans la crainte, lui dis-je, que l’accès de l’hôtel Della Porretta ne me fût interdit, et que je n’eusse plus l’occasion de lui parler. Elle se fit presser long-tems pour le recevoir. Quelles autres conditions, cher docteur, aurois-je été capable de refuser ? Combien le poids de mes peines ne fut-il pas augmenté par le récit de Camille ? Ma principale consolation, dans cette triste aventure, est qu’après toutes mes réflexions, je me crois acquitté par le témoignage de mon cœur, d’autant plus que jamais, peut-être, il n’y eut un plus grand exemple de désintéressement, car la terre n’a rien produit de plus noble que Clémentine. N. le lendemain, M Grandisson reçut la lettre suivante du seigneur Jeronimo. Est-ce vous, mon cher ami, qu e je dois blâmer, dans le plus cruel et le plus malheureux de tous les événemens ? Je ne le pouvois avec justice. Blâmerai-je mon père et ma mère ? Ils se blâment eux-mêmes de vous avoir accordé un accès trop libre auprès de ma sœur. Cependant ils reconnoissent que vous vous êtes conduit fort noblement ; mais ils avoient oublié que leur fille avoit des yeux. Qui ne connoissoit pas son discernement ? Qui pouvoit ignorer son estime et son goût pour le mérite ? Dois-je donc blâmer ma sœur ? Non, assurément. Je blâmerai encore moins ses deux autres frères. Mais n’est-ce pas sur moi que le blâme doit tomber ? Cette chère sœur, m’a-t-on dit, a confessé à Madame Bemont, que la vive tendresse qu’elle m’a vue pour vous, n’a pas eu peu d’influence sur son cœur. Est-ce donc moi-même que je dois accuser ? Si je considère mon intention, et la justice de mes sentimens pour un homme à qui je dois la vie et le goût de la vertu, je ne puis me croire coupable, pour m’être quelquefois livré aux transports de ma reconnoissance. Ne trouverai-je donc personne que nous puissions accuser de notre malheur ? La nature en est bien étrange, et les circonstances sans exemple. Mais est-il vrai qu’il y ait une différence si irréconciliable entre les deux religions ? Il faut le croire. L’évêque de Nocera l’assure. Clémentine le pense. Mon père et ma mère en sont persuadés. Mais votre père en a-t-il la même opinion ? Voulez-vous, chevalier, que nous le choisissions pour arbitre ? Non, vous ne le voudrez point. Vous êtes aussi déterminé que nous, quoiqu’assurément avec moins de raison. Quelle sera donc notre ressource ? Laisserons-nous périr Clémentine ? Quoi ! Ce galant homme, qui n’a pas fait difficulté d’exposer si généreusement sa vie pour le frère, n’entreprendra-t-il rien pour sauver la sœur ? Venez, cruel ami, et voyez sa situation. Cependant on ne vous permettra pas de la voir dans ce triste état. L’impression de votre refus, dont elle se croit avilie, et les reproches perpétuels d’un zélé directeur… comment ce personnage a-t-il pu se faire un devoir de déchirer une ame aussi sensible à la pitié qu’à l’honneur ? Vous voyez qu’enfin j’ai trouvé quelqu’un à blâmer. Mais je viens au motif qui me porte à vous importuner par une lettre. C’est pour vous demander en grâce de me venir voir. Faites-moi l’honneur, chevalier, de venir passer ce matin quelques momens avec moi. Peut-être ne verrez-vous que moi. Camille m’a dit, et n’a dit qu’à moi, qu’elle vous avoit vu hier au soir. Elle m’a fait la peinture de vos peines. Je renoncerois à votre amitié, si vous en ressentiez moins. Je vous plains du fond du cœur, parce que je connois depuis long-tems avec quelle fermeté vous êtes attaché à vos principes, et parce qu’il est impossible que vous n’aimiez pas Clémentine. Que ne suis-je en état de vous prévenir ! Je vous épargnerois d’autant plus volontiers la peine de cette visite, que dans les circonstances elle ne peut vous être agréable. Mais accordez-la néanmoins à mes instances. Vous avez fait entendre à mon frère que croyant vos principes connus, vous vous étiez flatté qu’on n’auroit pas d’éloignement pour une conciliation. Il faut que vous vous expliquiez avec moi sur cette idée. Si je vois la moindre apparence de succès… mais j’en désespère par toute autre voie que celle de l’abjuration. Ils aiment votre ame. Ils sont persuadés qu’elle leur est plus chère qu’à vous. N’y a-t-il pas dans ce sentiment un mérite que vous ne sauriez vous attribuer ? J’apprends que le général est arrivé cette nuit. Quelques affaires qui l’ont appelé ce matin, ne m’ont point encore permis de le voir. Je crois qu’il n’est point à propos que vous vous rencontriez. Son humeur est vive. Il adore Clémentine. Il n’est encore informé qu’à demi de notre malheureuse situation. Quel changement pour ses espérances ! Une des principales vues de son voyage étoit de vous embrasser, et de contribuer à la satisfaction de sa sœur. Ah, monsieur ! Il est venu pour assister à deux actes solemnels ; l’un qui devoit être votre mariage en conséquence de l’autre. Je répète que vous ne devez pas vous rencontrer. Ce seroit une mortelle affliction pour moi, que vous reçussiez la moindre offense de quelqu’un de mon sang, sur-tout dans la maison de mon père. Venez néanmoins. Je brûle de vous voir et de vous consoler ; quand vous devriez ravir toute espérance de consolation à votre tendre et fidelle ami, Jeronimo Della Porretta. N. le chevalier, ayant accepté cette invitation, en rendit compte alors au docteur Barlet, qui continue de communiquer des extraits de ses lettres à Miss Byron. Je fus introduit, sans difficulté, dans l’appartement de Jeronimo. Il s’étoit levé pour m’attendre. Je crus remarquer dans ses yeux, et dans la manière dont il me salua, plus de réserve que je n’y étois accoutumé. Que je crains, lui dis-je, d’avoir perdu mon ami ! Il m’assura que ce changement étoit impossible ; et passant tout d’un coup à sa sœur : chère Clémentine ! Me dit-il. Elle a passé une fort mauvaise nuit. Ma mère ne l’a pas quittée jusqu’à trois heures. Il n’y a qu’elle, dont la présence lui en impose. Que pouvois-je répondre ? Je me sentois pénétré jusqu’au fond de l’ame. Mon ami s’en apperçut, et prit pitié de mon trouble. Il parla de choses indifférentes. Je ne pus lui donner d’attention. Il tomba sur un autre sujet, qui n’admettoit pas le même partage. Le général peut rentrer à toute heure, me dit-il ; et je crois, comme j’ai pris la liberté de vous l’écrire, qu’il ne convient pas que vous vous rencontriez. J’ai donné ordre qu’on m’avertisse, avant que d’introduire ici personne, pendant que vous me ferez l’honneur d’y être. Si vous consentez à ne pas voir le général, et même mon père et ma mère, lorsqu’ils viendront s’informer de ma santé avec leur attention ordinaire, vous pourrez passer dans la chambre voisine, ou descendre au jardin par l’escalier dérobé. Je lui répondis que je n’étois pas le moins à plaindre dans cette affaire ; que je n’étois chez lui qu’à son invitation, et que s’il désiroit, par rapport à lui-même, que je m’éloignasse à leur arrivée, j’aurois volontiers cette complaisance pour lui ; mais que par tout autre motif, je n’étois pas disposé à me cacher. Cette réponse est digne de vous, me dit-il. Toujours le même, cher Grandisson ! Que ne sommes-nous frères ! Nous le sommes du moins de cœur et d’ame. Mais quelle est la conciliation que vous m’avez fait espérer ? Je lui déclarai alors, que je passerois alternativement une année en Italie, une autre en Angleterre, si la chère Clémentine consentoit à m’y accompagner ; ou que si ce voyage lui déplaisoit, je ne m’arrêterois que trois mois de l’année dans ma patrie ; que pour la religion, elle seroit toujours libre de garder la sienne, que je ne demandois qu’un homme discret pour son aumônier. Il me fit connoître, par un mouvement de tête, qu’il n’espéroit rien de cette ouverture. Cependant il m’offrit de la proposer comme de moi. Elle me satisferoit, continua-t-il ; mais je doute qu’elle ait le même pouvoir sur les autres. J’ai beaucoup plus entrepris pour vous, et personne ne veut m’écouter. Plût au ciel, chevalier, que par amitié pour moi, pour tout le monde… mais je sais que les raisons ne vous manquent point pour vous défendre. Il est bien étrange, néanmoins, que l’opinion de vos ancêtres vous en paroisse une si forte ! J’ai peine à croire que vous ayez beaucoup de jeunes gens capables de cette obstination… contre des offres, des avantages… d’ailleurs, il est sûr que vous aimez ma sœur. Vous aimez sûrement toute ma famille. Tout le monde, j’ose le dire, mérite ici votre affection ; et vous conviendrez qu’ils n’ont pu vous donner de plus fortes marques de leur estime. Mon ami n’attendoit pas que je lui répondisse par des argumens. Dans un cas si touchant, ma réponse la plus expressive étoit le silence. Camille vint l’interrompre. La marquise, me dit-elle, sait que vous êtes ici, monsieur, et vous prie de ne pas sortir sans la voir. Je crois qu’elle me suit. Je l’ai laissée avec ma jeune maîtresse, et dans un grand embarras pour la faire consentir à la saignée qu’elle craint beaucoup. M le marquis et m l’évêque sont sortis ; ils n’ont pu soutenir les tendres instances qu’elle leur faisoit, pour obtenir que le chirurgien fût renvoyé. La marquise entra presqu’aussi-tôt. L’inquiétude et la douleur étoient peintes sur son visage, quoiqu’avec un mélange de tendresse et d’abattement. Demeurez, me dit-elle, ne vous levez point, chevalier. Elle se jeta dans un fauteuil. Elle soupira, elle pleura ; mais elle auroit souhaité de pouvoir cacher ses larmes. Si j’avois été moins touché qu’elle, je me serois efforcé de la consoler. Mais que pouvois-je dire ? Je tournai la tête. J’aurois voulu pouvoir cacher aussi mon émotion. Mon ami s’en apperçut. Pauvre chevalier ! Dit-il, d’un ton de pitié. Je ne doute point de ses peines, répondit la marquise, du même air de bonté, quoique son fils eût parlé fort bas : le chevalier peut être opiniâtre ; mais je ne le crois pas capable d’ingratitude. Excellente femme ! Que je fus touché de sa générosité ! C’étoit prendre le vrai chemin de mon cœur. Vous me connoissez, mon cher docteur Barlet, et vous vous représentez mes tourmens. Jeronimo s’informa de la santé de sa sœur. Je craignois de faire cette question. Elle n’est pas plus mal, lui dit la marquise ; mais son imagination est dans un trouble… malheureuse fille ! Là-dessus elle versa un torrent de larmes. J’eus la hardiesse de prendre sa main. ô madame ! N’y a-t-il point de conciliation ? N’y a-t-il point… elle m’interrompit. Non, chevalier ; la religion n’en admet point. Il ne m’est pas permis d’en proposer. On connoît trop bien votre ascendant. Ma fille ne sera pas longtems catholique, si nous consentons qu’elle soit à vous : et vous savez ce que nous penserions alors de son salut ! Il vaut mieux la perdre pour jamais… cependant, comment une mère… ses larmes achevèrent d’exprimer ce que la douleur fit demeurer sur ses lèvres. Lorsqu’elle eut retrouvé la voix : Clémentine, reprit-elle, est en dispute avec son chirurgien, pour se défendre de la saignée. Elle m’a demandé mon secours avec tant d’instance, que j’ai pris le parti de m’éloigner. Je crois l’opération finie. Elle sonna. Au même instant sa fille parut elle-même, le bras lié, le visage pâle et troublé. Elle avoit senti la lancette, mais on n’avoit pu lui tirer que deux ou trois gouttes de sang ; et dans son effroi, elle venoit implorer l’assistance de sa mère. N. Ici M Grandisson représente l’étonnement qu’elle eut de le voir, le calme qui succéda tout d’un coup dans son esprit, et la facilité qu’elle eut à se laisser tirer du sang, l orsqu’il eut joint ses prières à celles de la marquise. Ce détail n’est pas sans agrémens pour ceux qui les aiment de cette nature. Clémentine fut saignée dans la chambre de son frère. On profita de l’occasion pour lui tirer tant de sang, que s’étant évanouie, elle fut transportée dans son appartement, où sa mère la suivit. Le chevalier continue : une autre scène ne fut pas longtems à succéder. Camille vint nous avertir que le général étoit arrivé, et qu’il s’arrêtoit à déplorer, avec la marquise, le misérable état de sa sœur, qui étoit tombée dans un second évanouissement. Il sera bientôt ici, me dit Jeronimo : êtes-vous disposé à le voir ? Je lui répondis que son frère ayant peut-être appris où j’étois, je ne pouvois sortir sur le champ, sans quelque apparence d’affectation ; mais que s’il tardoit un peu, j’étois résolu de me retirer. à peine cessois-je de parler, qu’il entra seul, en s’essuyant les yeux. Votre serviteur, monsieur, me dit-il d’un air fort sombre : et se tournant vers son frère, il lui demanda des nouvelles de sa santé. Nos chagrins communs, ajouta-t-il, ne sont pas propres à la rétablir. J’ai vu Clémentine. Qui diable auroit cru que le mal fût si profond ? Et s’adressant à moi : en vérité, monsieur, vous devez vous applaudir de votre triomphe. Le cœur de Clémentine n’est pas une conquête vulgaire. Sa naissance… je l’interrompis : il me semble, monsieur, que je ne mérite point ce compliment. Mon triomphe, monsieur ! Il n’y a point, dans votre famille, un cœur plus affligé que le mien. Quoi, chevalier ! La religion, la conscience ont tant de force ? Qu’il me soit permis de vous faire la même question, monsieur, de la faire à m l’évêque de Nocera et à toute votre famille. Votre réponse sera la mienne. Il me pria vivement de m’expliquer. Si vous trouvez, repris-je, une différence assez essentielle entre les deux religions, pour exiger que j’abandonne la mienne, pourquoi serois-je capable de l’abandonner, moi qui crois lui devoir autant d’attachement que vous en avez pour la vôtre ? Mettez-vous à ma place, monsieur. Je m’y mets, et je crois que dans votre situation, j’aurois moins de scrupule. L’évêque de Nocera vous répondroit peut-être autrement. M l’évêque de Nocera ne sauroit être plus attaché à ses principes que je le suis aux miens. Mais je me flatte, monsieur, que votre réponse même sur ce grand article, peut me donner quelque droit à votre amitié. On me propose de renoncer à ma religion, je ne fais à votre famille aucune proposition de cette nature ; au contraire je consens que votre sœur soit fidelle à la sienne, et je suis prêt à régler une bonne pension pour un aumônier sage, dont le seul office sera de la soutenir dans ses principes. à l’égard de la résidence, j’offre de passer une année en Italie, une année en Angleterre ; et si son goût ne la porte point à s’éloigner, je consens même qu’elle ne quitte point son pays, et je me borne, chaque année, à passer trois mois dans le mien. Et les enfans ? Interrompit Jeronimo, dans la vue de fortifier mes offres. Je consentirai, messieurs, que les filles soient élevées par la mère : mais on me laissera l’éducation des fils. Et qu’auront fait les pauvres filles, chevalier, répondit le général, avec un sourire ironique, pour être abandonnées à la perdition ? Considérez, monsieur, que sans entrer dans l’opinion des théologiens de l’une et de l’autre église, ma proposition est un compromis. Je n’aurois pas commencé par ces offres à rechercher une princesse. La fortune seule n’a point de pouvoir sur moi. Qu’on me laisse libre sur l’article de la religion, et je renonce volontiers, jusqu’au dernier ducat, à la fortune de votre sœur. Qu’aurez-vous donc pour soutenir ?… reposez-vous de ce soin sur elle et sur moi. J’en userai avec honneur. Si vous apprenez qu’elle m’abandonne pour cette raison, vous vous féliciterez de l’avoir prévu. Votre mariage, monsieur, élèveroit beaucoup votre fortune au-dessus de ce qu’elle peut être par vos espérances naturelles. Pourquoi ne jeterions-nous pas les yeux devant nous sur votre postérité, comme italiens ! Et dans cette supposition… il s’arrêta. Sa conclusion n’étoit pas difficile à deviner. Je ne suis pas plus capable, lui dis-je, de renoncer à ma patrie qu’à ma religion. Je laisserois ma postérité libre ; mais je ne voudrois, ni la priver d’un attachement dont je fais gloire, ni priver mon pays d’une race qui ne lui a jamais fait déshonneur. Le général prit du tabac, jeta un coup d’œil sur moi, et tourna la tête d’un air trop sourcilleux. Je ne pus m’empêcher d’y être sensible. Je n’ai pas peu de peine, monsieur, lui dis-je à soutenir les difficultés de ma situation, jointes sur-tout aux chagrins qu’elle me cause en elle-même. Passer ici pour coupable, sans avoir rien à me reprocher dans mes pensées, dans mes paroles et dans mes actions… convenez, monsieur, que rien n’est plus dur. Oui, mon frère, interrompit Jeronimo. Le grand malheur de cette aventure, ajouta-t-il, avec beaucoup de bonté, est que le chevalier Grandisson n’est point un homme ordinaire, et que ma sœur, qui n’étoit pas capable de prendre de l’attachement pour un mérite commun, n’a pu demeurer insensible au sien. Quels que soient les attachemens de ma sœur, répondit le fier général, nous connoissons les vôtres, seigneur Jeronimo, et nous ne désavouons point qu’ils sont généreux ; mais ne savons-nous pas tous que les beaux hommes n’ont pas besoin d’ouvrir la bouche pour attacher les jeunes filles ? Le poison, pris une fois par les yeux, se répand bientôt dans toute la masse. Je le priai de faire attention que du côté des femmes comme de celui des hommes, mon honneur n’avoit jamais été suspect. Il reconnut que mon caractère étoit bien établi. Il protesta que si sa famille n’avoit pas eu cette opinion, elle ne seroit jamais entrée avec moi dans le moindre traité ; mais qu’il n’en étoit pas moins piquant pour elle, de voir une fille de son sang refusée, et que je ne prévoyois pas sans doute les conséquences d’un affront de cette nature, dans le pays où j’étois. Refusée ! Interrompis-je avec beaucoup de chaleur. Répondre à cette accusation, monsieur, ce seroit faire outrage à votre justice, et blesser indignement votre illustre maison. Il se leva d’un air irrité, en jurant qu’il ne vouloit pas être traité avec mépris. Je me levai aussi ; et si je le suis avec indignité, lui dis-je, c’est, monsieur, ce que je ne suis point accoutumé à souffrir. Jeronimo parut consterné. Il nous dit qu’il s’étoit opposé à notre entrevue ; qu’il connoissoit la vivacité de son frère, et que moi-même, après les scènes précédentes, je devois peut-être marquer moins de ressentiment que de pitié. Je lui répondis que c’étoit un juste égard pour la délicatesse de sa sœur, à laquelle j’étois attaché par les plus tendres sentimens, autant que la nécessité de justifier ma propre conduite, qui ne m’avoit pas permis d’entendre le terme de refus sans émotion. Sans émotion ! Reprit le général. Le terme est doux pour ce qu’il peut signifier. Mais moi qui n’apporte point tant de choix aux expressions, je ne connois que celles qui s’expliquent par les actions. Je me contentai de lui dire que j’avois espéré de sa part plus de faveur que d’éloignement pour le compromis. Il prit un ton plus tranquille : de grâce, chevalier, considérez de sang froid le fond de cette affaire. Que répondre à notre pays, car nous sommes gens publics, à l’église, à laquelle nous appartenons dans plusieurs sens, à notre propre caractère, si nous acceptons pour une fille, et pour une sœur, la main d’un protestant ? Vous vous intéressez, dites-vous, à son honneur : que répondrons-nous pour elle, si nous l’entendons traiter de fille aveuglée par l’amour, que sa passion a rendue capable de refuser des partis de la première distinction, tous de sa religion et de son pays, pour se jeter entre les bras d’un étranger, d’un anglois… qui promet, interrompis-je, qui jure, souvenez-vous-en, monsieur, de la laisser libre dans sa religion. Si vous craignez tant de difficulté à répondre, avec cette stipulation en sa faveur, que pensera-t-on de moi, qui, sans être homme public, ne suis pas d’un rang obscur dans ma patrie ; si, contre mes lumières et ma conscience, j’abandonne ma religion et mon pays pour un motif de la première considération, sans doute, dans la vie privée, mais qui ne tire néanmoins sa force que de l’amour propre et de l’intérêt personnel ? C’est assez, monsieur, c’est assez. Si vous méprisez les grandeurs, si vous comptez pour rien les richesses, les honneurs, l’amour, on pourra dire, à la gloire de ma sœur, qu’elle est la première femme, de ma connoissance du moins, qui ait pris de l’amour pour un philosophe ; et je suis d’avis qu’elle doit porter les conséquences de cette singularité. Son exemple ne sera pas fort contagieux. Il le sera, dit flatteusement Jeronimo, si M Grandisson est le philosophe. Je fus mortifié de voir finir, avec cet air de légèreté, une affaire qui m’avoit pénétré le cœur. Mais Jeronimo saisissant l’occasion de badiner, ajouta d’autres plaisanteries pour dissiper ce qui pouvoit nous rester d’altération, et je laissai les deux frères. En passant par le sallon, j’eus le plaisir d’apprendre de Camille que sa maîtresse étoit moins agitée depuis sa saignée. Dans le cours de l’après-midi, le général me fit l’honneur de passer chez moi. Il me dit naturellement qu’il avoit pris mal quelques expressions qui m’étoient échappées. Je ne lui dissimulai point que les siennes m’avoient causé un instant de chaleur, et je m’excusai par son exemple. Il reçut bien les instances avec lesquelles je lui recommandai mon projet de conciliation, mais il ne me promit rien ; et s’étant contenté de prendre mes propositions par écrit, il me demanda si mon père étoit aussi ferme que moi sur l’article de la religion ? Je lui répondis que jusqu’alors je n’avois rien communiqué de cette affaire à mon père. Il me dit que je le surprenois : que de quelque religion qu’on fût, il avoit toujours conçu que lorsqu’on faisoit profession d’y être si fortement attaché, on devoit être uniforme ; que celui qui pouvoit se dispenser d’un devoir, étoit capable d’en violer un autre. Je ne fis pas difficulté de lui répondre que n’ayant jamais pensé à rechercher sa sœur, je n’avois informé mon père que du favorable accueil que j’avois reçu dans une des principales maisons d’Italie ; que mes espérances étoient très-récentes, comme il ne l’ignoroit pas lui-même, et tempérées dès l’origine, par la crainte que la religion et la résidence ne fussent des obstacles insurmontables ; mais qu’à la première apparence de succès, j’étois résolu de communiquer mon bonheur à toute ma famille, et sûr de l’approbation de mon père pour une alliance qui répondoit si bien à la magnificence de son caractère. Le général me dit en sortant, et d’un air assez hautain, adieu, chevalier. Je suppose que vous ne vous hâterez point de quitter Boulogne. Il m’est impossible de vous dissimuler que je suis extrêmement sensible à tous les désagrémens de cette aventure. Oui, ajouta-t-il en jurant, je le suis. N’attendez pas que nous déshonorions notre sœur et nous-mêmes, en vous faisant notre cour pour vous la faire accepter. J’apprends qu’une autre dame a pris aussi de beaux sentimens pour vous. Ces concurrences d’amour peuvent vous donner de l’importance à vos propres yeux, mais la Signora Olivia n’est pas une Clémentine. Vous êtes dans un pays jaloux de l’honneur. Notre famille y tient un des premiers rangs. Vous ne savez pas, monsieur, dans quelle affaire vous vous êtes engagé. Je lui répondis qu’il me tenoit un langage que je n’avois pas mérité, et que je voulois laisser sans réponse : que je ne quitterois pas Boulogne sans l’en informer, et sans être bien assuré qu’il ne me restoit aucune prétention au bonheur dont on m’avoit donné l’espérance. Mes principes, ajoutai-je, étoient bien connus avant qu’on m’eût fait l’honneur de m’écrire à Vienne. Vous nous reprochez donc cette démarche, répliqua-t-il, après s’être mordu les lèvres ? Elle est basse, j’en conviens ; mais je n’y ai pas eu de part. Il me quitta fort ému. J’avois le cœur en assez mauvais état, mon cher docteur, pour souhaiter qu’un frère de Clémentine m’eût épargné cette insulte. Il me parut fort dur d’être menacé. Mais grâce au ciel, je ne mérite point ce traitement. Camille me rendit une nouvelle visite, deux heures après que le général m’eut quitté. Elle commença par m’apprendre que c’étoit avec la participation de la marquise, et par l’ordre du seigneur Jeronimo qui l’avoit chargée d’une lettre pour moi. Je lui demandai avidement des nouvelles de sa jeune maîtresse. Elle est assez tranquille, me dit-elle, et plus qu’on ne pouvoit l’espérer d’un accès si violent, qu’à peine se souvient-elle de vous avoir vu ce matin. La marquise avoit donné ordre à Camille de me dire de sa part, que malgré mon obstination, qui changeoit ses espérances en désespoir, elle croyoit devoir à l’estime qu’elle conservoit toujours pour moi, de m’avertir que les ressentimens pouvoient être poussés fort loin, et qu’elle souhaitoit par conséquent que je ne fisse pas un plus long séjour à Boulogne. Si les circonstances devenoient plus heureuses, elle me promettoit d’être la première à m’en féliciter. J’ouvris la lettre de mon ami. Elle étoit dans ces termes : mon inquiétude et mon chagrin sont extrêmes, cher Grandisson, de voir un homme aussi brave, aussi généreux que mon frère, dans des transports de passion ; je ne le connois plus. C’est sans doute votre grandeur d’ame ordinaire qui vous fait préférer votre religion à tous les avantages de l’amour et de la fortune. Pour moi, je vous crois fort affligé. Si vous ne l’étiez pas infiniment, vous ne seriez pas assez sensible au mérite d’une excellente fille, et votre ingratitude seroit extrême pour la distinction dont elle vous honore. Je suis sûr que vous ne condamnez point ces expressions, et que vous me croyez en droit de penser qu’elle fait honneur à mon cher Grandisson même. Mais si cette affaire avoit de malheureuses suites, quelle source de regrets pour notre famille, que l’un des deux frères vînt à périr par la même main qui a sauvé l’autre, ou que vous, à qui elle doit la vie du plus jeune, vous la perdissiez par la main de l’aîné ! Fasse le ciel que vous ayez tous deux plus de modération ! Mais permettez que je vous demande une faveur, c’est celle de vous retirer à Florence, du moins pour quelques jours. Qu’il est malheureux pour moi de me voir dans l’impuissance de donner plus de force à ma médiation ! Cependant le général vous admire. Mais comment le blâmer d’un zèle dans lequel il voudroit, pour sa vie, que votre honneur fût compris comme le nôtre ! Au nom de dieu, éloignez-vous pour quelques jours. Clémentine est plus tranquille. J’ai obtenu que dans les circonstances, on ne permettra point à son directeur de la voir. C’est néanmoins un homme de mérite et d’honneur. Quelle fatalité ! Chacun a les meilleures intentions, et tout le monde est misérable ! La religion peut-elle causer tant de maux ? Hélas ! Je ne puis agir. Il ne me reste que le pouvoir de réfléchir et de m’affliger. Cher ami, faites-moi savoir par une ligne que vous quitterez demain Boulogne. Mon cœur en sera du moins un peu soulagé. Je chargeai Camille des plus respectueuses protestations de reconnoissance pour la marquise, et j’y joignis la promesse de tenir une conduite qui mériteroit son approbation. Je parlai avec douleur des ressentimens dont elle étoit alarmée. J’étois sûr, dis-je à Camille, qu’à quelque degré qu’ils pussent être, un homme aussi généreux, aussi noble que le général, n’entreprendroit rien sans réflexion ; mais j’ajoutai qu’il m’étoit impossible de m’éloigner de Boulogne, parce que je ne désespérois point encore de quelque heureuse révolution en ma faveur. J’écrivis à Jeronimo dans le même sens. Je l’assurois de ma plus haute considération pour son frère. Je déplorois l’occasion qui causoit tant de trouble, et je lui répondois de ma modération. Je lui rappelois l’ancienne résolution à laquelle il me savoit attaché, d’éviter toutes les rencontres méditées, et lui représentois quelle confiance il y devoit prendre, lorsqu’il étoit question d’un fils du marquis Della Porretta, et d’un frère, non-seulement de mon ami, mais de la plus aimable et de la plus chère des sœurs. Ma réponse ne satisfit ni la marquise, ni Jeronimo. Mais étois-je libre de prendre un autre parti ? J’avois donné ma parole au général de ne pas quitter Boulogne sans l’en avoir informé, et je conservois réellement, comme je le faisois dire à la marquise, l’espoir de quelque heureux changement. Le marquis, le prélat et le général se rendirent à Urbin ; et là, comme je l’appris ensuite de mon ami, il fut décidé en pleine conférence, que le chevalier Grandisson, par la différence des principes, et par l’inégalité du rang et de la fortune, étoit indigne de leur alliance. On fit même entendre au général qu’il n’étoit pas moins indigne de son ressentiment. Pendant l’absence du père et des deux frères, Clémentine donna quelques espérances de rétablissement. Elle sollicita sa mère de lui accorder la liberté de me voir. Mais la marquise n’osant se fier à ses désirs, et craignant les reproches de sa famille, sur-tout pendant qu’on étoit à délibérer sur le fond des circonstances, éloigna tendrement cette demande. Son refus ne servit qu’à redoubler les instances de Clémentine. Jeronimo penchoit à la satisfaire ; mais l e directeur fortifiant les craintes de la marquise, tout le poids que les infirmités de mon ami donnoient à ses conseils, ne l’auroient point emporté sur celui du père Marescotti, sans une entreprise de Clémentine qui les alarma tous, et qui les obligea de se rendre à ses désirs. C’est de Camille que j’appris un détail fort étrange, dont le souvenir me déchire encore le cœur, et que je ne puis confier qu’à vous. La maladie de Clémentine, après quelques favorables symptômes, revint sous une autre face. L’agitation où elle avoit été continuellement, fit place à des apparences de tranquillité, dans lesquelles elle paroissoit se plaire beaucoup. Mais comme on ne lui permettoit point de sortir de sa chambre, cette contrainte la chagrina. Camille l’ayant laissée seule pendant l’espace d’un quart d’heure, fut extrêmement surprise, à son retour, de ne la plus retrouver. Elle jeta aussi-tôt l’alarme dans toute la maison. On visita tous les appartemens et toutes les parties du jardin. Mille idées funestes, qu’on n’osoit s’expliquer l’un à l’autre, faisoient craindre de trouver celle qu’on cherchoit avec tant de soin. Enfin Camille voyant, comme elle se l’imagina, une servante qui descendoit l’escalier à pas comptés, s’emporta contr’elle, et lui reprocha fort amérement d’être si tranquille, pendant que tout le monde étoit dans une mortelle inquiétude. Ne vous fâchez pas, Camille, lui répondit la servante supposée. ô, ma chère maîtresse ! S’écria Camille en reconnoissant Clémentine ; quoi, c’est vous ? C’est vous-même sous les habits d’une servante ! Où allez-vous donc, mademoiselle ? Quels tourmens vous nous avez causés ! Et sur le champ elle donna ordre à quelques domestiques d’avertir la marquise, qui, dans l’excès de ses craintes, s’étoit retirée sous un pavillon du jardin, où elle trembloit de voir arriver quelqu’un avec de fatales explications. Clémentine, pendant quelques momens qu’elle demeura seule avec Camille, prit un air fort composé. Je veux sortir, lui dit-elle, oui, je veux sortir. Vous me chagrinez beaucoup avec tous vos mouvemens frénétiques. Ne pouvez-vous être aussi tranquille que moi ? Qu’est-ce donc qui vous agite ? Sa mère, qui survint bien-tôt, la prit dans ses bras. ô ma fille ! S’écria-t-elle, en retrouvant à peine sa respiration : comment avez-vous pu nous jeter dans cet effroi ? Que signifie ce déguisement ? Où allez-vous ! Où je vais ? Madame. Je vais à l’ouvrage du ciel, à la conquête d’une ame ; ce n’est pas mon intérêt propre, c’est celui de Dieu dont je suis chargée ; dans une heure ou deux je vous en rendrai bon compte. La triste marquise comprit une partie de son dessein. Elle l’engagea par ses caresses à remonter dans son appartement, où elle apprit d’elle-même que dans l’absenc e de Camille, elle étoit allée dans la chambre d’une servante, et qu’elle s’y étoit revêtue de ses habits. Elle étoit résolue, dit-elle à sa mère, de voir le chevalier Grandisson. Elle avoit médité des argumens auxquels il ne pouvoit résister, et quoiqu’une simple fille, elle se flattoit de faire plus d’impression sur lui, que l’évêque de Nocera et le père Marescotti. Il m’a refusée, ajouta-t-elle, tout est fini entre lui et moi ; personne ne m’accusera d’y chercher mon intérêt. C’est le sien que je cherche. Nous ne le haïssons point assez, pour ne pas désirer sa conversion. Ainsi c’est à l’ouvrage du ciel que je vais. Mais où irez-vous ? Lui demanda sa mère, en tremblant de ce qu’elle avoit entendu. Savez-vous où demeure le chevalier ? Cette question la rendit muette. Elle demeura quelque tems fort pensive. Non, à la vérité, dit-elle enfin, je n’y avois pas fait attention. Mais toute la ville ne sait-elle pas où le chevalier Grandisson est logé ? J’en suis sûre… cependant s’il venoit lui-même ici, tout iroit bien mieux, tout deviendroit plus aisé… il viendra, interrompit aussi-tôt sa mère. Je le ferai prier de venir. L’espérance de la marquise étoit de la retenir volontairement par cette promesse. Aussi parut-elle fort satisfaite ! Que je vous ai d’obligation ! Reprit-elle. Votre consentement, madame, est d’un bon augure. Si j’ai disposé votre cœur à m’obliger, pourquoi ne pourrois-je pas disposer le sien à s’obliger lui-même ? Je n’ai pas d’autre vue. Il m’a servi de précepteur, je voudrois lui rendre le même office. Mais il faudra me laisser seule avec lui, car ces fiers hommes rougissent en compagnie, de se voir convaincus par une fille. Quoique le dessein de sa mère n’eût été que de calmer son esprit par cette promesse, l’heureux effet qu’elle lui vit produire et la crainte d’une nouvelle tentative, qui pouvoit tromper la vigilance de tous ses gens, la détermina tout à fait à me proposer une visite. Allez, dit-elle à Camille. Il n’y a point d’apparence qu’il ait encore quitté Boulogne. Faites-lui le récit de tout ce qui s’est passé. S’il veut se prêter à nos intentions, peut-être n’est-il pas encore trop tard ; mais il ne doit pas attendre le retour du père et des deux fils. Cependant je ne promets rien de cette démarche. Tout ce que j’en espère, c’est de rendre un peu de tranquillité à ma fille. Elle passa dans l’appartement de Jeronimo, pour lui communiquer cette résolution, dont elle étoit sûre, lui dit-elle, qu’il auroit beaucoup de joie ; et Camille me vint annoncer ses ordres. Je ne balançai point à les suivre, quoiqu’extrêmement agité de tout ce que j’avois appris. Je trouvai encore la marquise dans l’appartement de mon ami. Camille, me dit-elle aussi-tôt, a dû vous rendre compte de notre situation. Cette chère fille brûle de vous entretenir. Qui sait si votre complaisance et la mienne n’auront pas quelque heureux effet ? Elle est plus composée depuis qu’elle s’attend à vous voir. Son espérance est de vous convertir. Plût au ciel, me dit Jeronimo, que ce miracle fût réservé à la compassion ! Que je vous plains, chevalier ! Quelles épreuves pour votre humanité ! Je lis votre affliction dans vos yeux. Hélas ! Lui répondis-je, elle est bien plus profonde et plus vive dans mon cœur. La marquise fit demander à sa fille si elle étoit disposée à nous recevoir, et Camille vint nous dire qu’elle nous attendoit. (N. Quelque jugement que l’on puisse porter de la scène suivante, il paroît nécessaire de la conserver pour donner quelqu’idée de celles qui lui ressemblent, et qu’on supprime). Clémentine, continue le chevalier dans les extraits du docteur, étoit assise près d’une fenêtre, un livre à la main. Elle se leva d’un air fort majestueux. La marquise alla vers elle, son mouchoir aux yeux. Je la suivois ; mais à quelque pas je m’arrêtai, pour faire une profonde révérence. J’avois le cœur trop plein, pour être capable de parler. Clémentine ne parut point dans le même embarras. Elle me dit, sans hésiter, vous ne m’êtes plus rien, M Grandisson, vous m’avez refusée, et je vous en remercie : je vous approuve même, car je suis une fille très-fière, et vous voyez quelle peine je cause aux meilleurs des parens et des amis. Je vous approuve de bonne foi : celle qui jette tant de trouble dans sa famille doit effrayer un homme capable de réflexion. Cependant il semble que la religion est votre prétexte. Je suis fâchée de vous voir obstiné. Vos lumières me donnoient plus d’espérance. Mais vous avez été mon précepteur, chevalier, voulez-vous que je vous rende le même office ? Je vous promets beaucoup d’attention, mademoiselle, pour toutes les instructions dont votre bonté veut m’honorer. Mais permettez, monsieur, que je console ma mère. Elle alla se mettre à genoux devant la marquise, et prenant ses deux mains dans les siennes, elle les baisa l’une après l’autre. Consolez-vous, maman. Pourquoi pleurez-vous ? Je suis bien. Ne voyez-vous pas que j’ai l’esprit libre ? Accordez-moi votre bénédiction. Que le ciel bénisse ma fille ! Elle se leva fort légèrement, et revenant vers moi : vous paroissez triste, monsieur, vous êtes taciturne. Je ne veux point de tristesse ; mais je consens que vous gardiez le silence. Un disciple a besoin d’attention. Je n’en ai jamais manqué pour vous ! Après avoir médité quelques momens, elle détourna la tête en portant la main à son front. J’avois mille choses à vous dire, chevalier, mais je ne retrouve rien dans ma mémoire. Aussi, d’où vient cet air de tristesse ? Vous connoissez votre propre cœur, et vous n’avez rien fait qui ne vous ait paru juste : n’est-il pas vrai ? Répondez, monsieur. Ensuite se tournant vers sa mère, le pauvre chevalier a perdu la voix, madame. Cependant il n’a personne qui le tourmente. Je le vois triste ! Eh bien, monsieur, en se tournant vers moi, cessez d’être triste. Cependant l’homme qui m’a refusée… ah ! Chevalier, de votre part le trait est bien cruel ! Mais j’ai pris aussi-tôt le dessus. Vous voyez combien je suis tranquille à présent. Ne sauriez-vous l’être autant que moi ? Que pouvois-je répondre ? Je n’avois point d’effort à faire pour la calmer, lorsqu’elle vantoit sa tranquillité. Je ne pouvois entrer en raisonnemens avec elle. Si mon projet de conciliation eût été reçu, je me serois livré aux plus tendres expressions. Mais jamais homme, avant moi, s’est-il trouvé dans une si malheureuse conjoncture ? Pourquoi toute la famille n’avoit-elle pas renoncé à me voir ? Pourquoi Jeronimo n’avoit-il pas rompu avec moi ? Pourquoi cette excellente mère continuoit-elle de me lier par la plus tendre estime, et d’engager tout à la fois ma reconnoissance et mon respect. Clémentine reprit avec la même douceur : de grâce, monsieur, dites-moi comment vous avez pu être assez injuste, pour espérer que j’abandonnerois ma religion, lorsque vous êtes si ferme dans la vôtre. N’y avoit-il pas beaucoup d’injustice dans cette espérance ? En vérité, je crois que vous autres hommes, vous comptez pour rien la conscience dans les femmes ; il vous suffit de nous voir étudier vos volontés, et remplir fidellement ce que nous vous devons. Les hommes se regardent comme les dieux de la terre, et croient les femmes destinées à les servir. Je n’attendois pas de vous ces cruelles maximes ; vous étiez accoutumé à parler honorablement de notre sexe. D’où peut être venue votre injustice ? Un reproche si peu mérité, redoubla les tourmens de mon cœur. Je me tournai vers sa mère : ne m’est-il pas permis, madame, de lui apprendre mes propositions ? Elle paroît croire que j’ai insisté sur son changement de religion. On n’a pas eu dessein, me répondit la marquise, de lui faire prendre cette idée ; mais je me rappelle qu’au premier rapport que je lui fis de ce qui s’étoit passé entre vous et l’évêque de Nocera, son impatience ne me permit point d’achever. C’étoit assez, me dit-elle, qu’elle eût été refusée. Elle me conjura de lui épargner le reste, et depuis ce jour, elle a toujours été dans un état qui ne l’a pas rendue propre à recevoir plus d’information. Si vos propositions avoient été d’une nature qui nous eût permis de les accepter, notre premier soin auroit été de l’en instruire. Aujourd’hui néanmoins, je ne vois aucun mal à lui apprendre ce que vous avez proposé. Elle verra qu’il n’est pas question de ce qu’elle appelle mépris ? Et c’est peut-être cette idée qui a changé son humeur, jusqu’à la rendre extrêmement sombre et rêveuse, après la vive agitation où nous l’avons vue. Comme sa mère me parloit assez bas ; elle en parut affligée. Il n’est pas besoin, dit-elle, en s’adressant à moi, de me faire un secret de vos réflexions. Après des mépris ouverts, monsieur, vous devez me croire capable de tout souffrir et de tout entendre : et se tournant vers la marquise : madame, vous voyez quelle est ma tranquillité. J’ai su me vaincre. Ne craignez point de vous expliquer devant moi. Des mépris, très-chère Clémentine ! Le ciel et votre respectable mère me sont témoins que cet odieux sentiment n’est point entré dans mon cœur. Si les conditions que je propose étoient acceptées, elles me rendroient le plus heureux de tous les hommes. Oui, oui, et moi la plus malheureuse de toutes les femmes : en un mot, vous m’avez refusée. Et se cachant le visage de ses deux mains ; qu’on ne sache pas du moins, hors de cette maison, qu’une fille de la meilleure des mères, ait essuyé le refus de tout autre qu’un prince. Quel mépris j’ai moi-même pour cette fille ! Comment peut-elle paroître aux yeux de celui qui la méprise. J’ai honte de moi ! en faisant quelques pas en arrière . ô Madame Bemont, sans vous mon secret ne seroit jamais sorti delà ! (en se pressant la poitrine d’une main, et continuant de tenir l’autre sur son visage). Ensuite revenant vers moi ; mais, monsieur, ne me parlez point. écoutez-moi. Et lorsque j’aurai fini ce que j’ai à vous déclarer, que mon partage soit un éternel silence ! Sa mère se noyoit dans ses larmes ; et la douleur me rendoit comme immobile. Il me semble que j’avois mille choses à vous dire. Je voulois vous convaincre de vos erreurs. Ne vous imaginez pas, monsieur, que j’aie la moindre faveur à vous demander. Tout part d’une estime désintéressée. Une voix, que je crois venue du ciel, m’ordonne de vous convertir. J’étois prête à la suivre. J’aurois exécuté son ordre, je n’en puis douter. C’est de la bouche des enfans que Dieu tire sa gloire. Vous connoissez ce passage, monsieur. S’il m’avoit été permis de sortir lorsque je l’ai désiré… alors tout m’étoit présent ; mais il ne m’en reste rien dans la mémoire. Fâcheuse Camille, avec ses impertinentes questions. Elle m’a parlé d’un air tout-à-fait frénétique. Elle étoit piquée de me voir si tranquille. Je voulus répondre. Vous tairez-vous, me dit-elle, lorsque je vous l’ordonne ? En même tems elle me ferma la bouche d’une de ses mains, que je retins un moment des deux miennes, et sur laquelle je pris la liberté d’attacher mes lèvres. Ah ! Chevalier, continua-t-elle, sans la retirer, vous n’êtes qu’un flatteur ! Oub liez-vous que c’est une fille que vous avez méprisée ? à présent, mademoiselle, qu’il me soit permis de dire deux mots. N’en prononcez plus un, que je ne puisse répéter après vous. Je vous demande en grâce d’écouter les propositions que j’ai faites à votre famille. Elle me laissa le tems de les expliquer ; et j’ajoutai que Dieu seul connoissoit les tourmens de mon cœur. Arrêtez, interrompit-elle ; et se tournant vers sa mère : je ne connois rien, madame, au langage de ces hommes. Dois-je le croire, maman ? Il semble à son air que je le puis ; dites, madame, puis-je me fier à ce qu’il dit ? La douleur ôtoit à sa mère le pouvoir de lui répondre. Ah ! Monsieur ; ma mère, qui n’est pas votre ennemie, craint de se faire votre caution. Mais je veux vous lier par votre propre main. Elle courut vers son cabinet, d’où elle revint avec une plume, de l’encre et du papier. Voyons, monsieur. Vous ne pensez pas sans doute, à vous jouer de moi. Mettez par écrit tout ce que je viens d’entendre. Mais je veux l’écrire moi-même ; et nous verrons si vous le signerez. Elle écrivit en un instant ce qui suit : le chevalier Grandisson déclare solennellement qu’il a proposé d’une manière pressante, et par le mouvement de son cœur, de laisser à une certaine fille dont on pensoit à faire sa femme, l’exercice libre de sa religion, de lui abandonner le choix d’un homme sage pour son confesseur, de ne jamais la forcer de faire le voyage d’Angleterre avec lui, et de passer avec elle, de deux années l’une en Italie. Signerez-vous cet écrit, monsieur ? Très-volontiers, mademoiselle. Je le signerai. Elle relut ce qu’elle avoit écrit. Quoi ! Vous avez fait ces propositions. Est-il bien vrai, madame ? Oui, ma chère ; et je vous l’aurois appris plutôt ; mais vous fûtes si frappée de la supposition d’un refus… ô madame, interrompit-elle, il étoit bien dur en effet de se croire refusée ! Mais souhaiteriez-vous, ma chère, que nous eussions donné notre consentement à ces offres ? Auriez-vous pu vous résoudre à devenir la femme d’un protestant ? Une fille du sang dont vous sortez ! Elle tira sa mère à l’écart ; mais, dans le mouvement où elle étoit, elle parla d’un ton assez haut pour être entendue. Je conviens, monsieur, que j’aurois eu tort ; mais je me réjouis beaucoup de n’avoir pas été refusée avec mépris. Je me réjouis que mon précepteur et le libérateur de mon frère, ne m’ait pas regardée comme un objet méprisable. Franchement, je le soupçonnois d’aimer Olivia, et de chercher des prétextes. N’êtes-vous pas persuadée, ma fille, que v otre foi auroit été dans un grand danger, si nous avions accepté les ouvertures de M Grandisson. Pourquoi ! Madame ? Non assurément. Ne pouvois-je pas espérer de le convertir, comme il auroit espéré de m’entraîner dans ses erreurs ? Je fais gloire de ma religion, madame. Il n’a pas moins d’attachement pour la sienne, ma chère. C’est sa faute, madame. Chevalier ! (en s’avançant vers moi) votre obstination est extrême. Je me flatte que vous ne nous avez point entendues. Vous vous trompez, ma chère ; il n’a pas perdu un mot, et je n’en suis point fâchée. Plût au ciel, madame, dis-je alors à la marquise, que je pusse espérer de vous un peu de faveur ! Quelques mots échappés à l’aimable Clémentine, me donneroient la hardiesse… n’en concluez rien, monsieur, interrompit Clémentine en rougissant. Je ne suis pas capable de balancer sur l’intérêt de mon salut. Je priai sa mère de s’éloigner un moment avec moi : au nom du ciel, madame, lui dis-je avec toute l’ardeur que je pus mettre dans le ton de ma voix, ne vous opposez point à mes présomptueuses espérances. Ne remarquez-vous pas déjà quelque changement dans l’état de votre chère fille ? Ne la trouvez-vous pas plus tranquille depuis un instant qu’elle commence à voir qu’il n’y a rien à redouter pour son honneur et sa conscience ? Regardez-la : quelle douce sérénité dans ses yeux, qui avoient auparavant quelque chose d’égaré ! Ah ! Chevalier, vous me demandez ce qui n’est point en mon pouvoir : et quand votre bonheur dépendroit de moi, je ne pourrois souhaiter à ma fille un homme si fortement attaché à ses erreurs. Pourquoi, monsieur : mais si je vous voyois moins de zèle pour votre religion, j’aurois plus d’espérance, et par conséquent moins d’objections. Si j’avois moins d’attachement pour mes principes, la tentation, madame, seroit au dessus de mes forces. Une Clémentine, l’honneur de m’allier avec une telle famille ! Ah ! Chevalier, je ne puis vous donner le moindre espoir. De grâce, madame, regardez votre chère fille ! Voyez ; elle balance peut-être en ma faveur. Rappelez-vous qu’elle faisoit la joie de votre cœur. Pensez à ce qu’elle peut devenir, et dont je prie le ciel de la préserver, et de quelque manière qu’il dispose de moi. Quoi ! Madame l’aimable Clémentine ne trouvera-t-elle point un avocat dans sa mère ? J’atteste le ciel que son bonheur a plus de part à mes vœux que le mien. Encore une fois ! Pour l’amour de votre fille ! Qu’est-ce, hélas ! Que mon intérêt en comparaison du sien ! Permettez que je vous demande à genoux votre puissante protection ; jointe à celle de mon cher Jeronimo, j’en prévois des effets dont la seule espérance m’attendrit jusqu’aux larmes. Clémentine n’avoit pu m’entendre ; mais aussi-tôt qu’elle me vit dans la posture où j’étois, elle accourut à moi ; et tendant les deux mains, l’aiderai-je à se lever, madame ? Dites-lui donc qu’il se lève. Il pleure ! Voyez ses larmes. Mais j’en vois verser à tout le monde. Pourquoi pleurez-vous, chevalier ? Maman pleure aussi. Quel peut être le sujet de tant d’afflictions ! Levez-vous, chevalier, me dit la marquise. ô fille charmante ! Elle me fera mourir de compassion et de douleur. Vous n’obtiendrez rien, monsieur, que suivant nos propres conditions : et je ne puis souhaiter même que les choses tournent autrement. Mais est-il possible que cette chère créature ne vous touche point ? Insensible Grandisson ! Je me levai. Quel sort est le mien ! Me traiter d’insensible, madame, tandis que j’ai le cœur percé de la situation de votre adorable fille, et du chagrin qu’elle répand dans une maison où tout m’est également cher et respectable ! Quel autre désir ai-je marqué, que celui de ne pas quitter une religion à laquelle je suis attaché par la conscience et par l’honneur ? Vous-même, madame, avec le cœur d’une mère et d’une amie, vou s ne sauriez être plus mortellement affligée que moi. Dans cet intervalle, Clémentine promenoit ses regards, avec beaucoup d’attention, tantôt sur moi, tantôt sur sa mère, dont elle voyoit couler les pleurs. Enfin, rompant le silence, après avoir pris la main de la marquise et l’avoir baisée, je ne comprends rien, dit-elle, à tout ce qui se passe ici. Cette maison n’est plus la même. Il n’y a que moi qui ne suis pas changée. Mon père est tout différent de ce qu’il étoit. Mes frères aussi. Ma mère n’a jamais les yeux secs. Moi, qui ne pleure point, je dois vous consoler tous. Oui, c’est mon office. Chère maman ! Cessez donc de vous affliger. Mais je ne fais qu’augmenter vos pleurs ! ô maman ! Que diriez-vous de moi si je refusois vos consolations ! Elle se mit à genoux devant la marquise. Elle prit ses mains, qu’elle baisa tendrement. Consolez-vous, madame, je vous en conjure ; ou prêtez-moi quelques-unes de vos larmes, afin que je puisse pleurer avec vous. Pourquoi donc n’en puis-je tirer de mes yeux ? Et je vois le chevalier qui pleure aussi ! De quoi est-il question ? Ne me l’apprendrez-vous pas ? Vous voyez quel exemple je vous donne ; moi qui ne suis qu’une foible fille, je ne verse pas une larme. Elle affectoit en même tems une contenance libre. ô chevalier ! Me dit sa mère, avec autant de sanglots que de paroles, je me persuade ai sément que vous avez le cœur pénétré. Chère fille ! En la serrant dans ses bras ; ma trop chère Clémentine ! Plût au ciel que le sacrifice de ma vie pût servir à votre rétablissement ! Chevalier ! S’il étoit sûr que se rendant à vos offres… mais vous ne voulez rien faire pour nous ! Quel reproche, madame, lorsque j’ai fait des avances, que je ne ferois peut-être pas pour la première princesse du monde ! Permettez-vous que je les répète devant votre fille ? Quoi ? Interrompit Clémentine ; que veut-il répéter ? Ah ! Madame, permettez-lui de dire tout ce qu’il a dans l’esprit. Laissez-lui la liberté de soulager son cœur. Parlez, chevalier. Puis-je servir à votre consolation ? Mon bonheur, si j’en avois le pouvoir, seroit de vous rendre tous heureux. C’est trop, madame, c’est trop, dis-je, à sa mère avec un profond soupir. Quelle merveilleuse bonté de naturel, éclate avec excellence, dans les ténèbres d’une imagination troublée ! Aurez-vous peine à croire, madame, qu’il n’y a jamais eu d’homme aussi malheureux que moi ? ô ma fille ! Reprit sa mère : cher enfant de mon plus tendre amour ! Eh ! Pourriez-vous consentir à vous voir la femme d’un homme qui fait profession d’une autre foi que vous ! D’un étranger ? Vous voyez, chevalier, que je lui rappelle vos propositions. D’un homme, ma fille, qui est en guerre avec la religion de ses propres ancêtres, comme avec la vôtre ! Mais, non, madame. Je ne puis croire qu’il ait cette idée de moi. Souffrez, madame, dis-je à la marquise, que je lui présente les mêmes choses sous une autre face… cependant, si vous ne me donnez aucune espérance de protection, si je n’ai rien à me promettre du marquis et de vos deux fils, je crains de nuire à ce que je désire le plus. Non, chevalier, ils ne prêteront l’oreille à rien. Eh bien, madame, je dois donc consentir à paroître injuste, ingrat, insolent même aux yeux de Clémentine, si cette représentation peut servir à soulager son esprit. En perdant l’espérance de votre faveur, il ne me reste en effet que le désespoir. Si je voyois la moindre apparence à vous servir utilement, je ne sais de quoi je ne serois pas capable. Mais, sur un point de cette importance, il ne m’est pas permis de me séparer de ma famille. Ensuite paroissant rompre sur cette matière ; ma chère, dit-elle à sa fille, ne m’avez-vous pas dit que vous souhaitiez d’entretenir M Grandisson sans témoins ? Cette occasion est la seule que vous puissiez espérer. Votre père et vos frères seront ici demain. Alors, alors, chevalier, en se tournant vers moi, tout sera fini. Clémentine répondit assez paisiblement, qu’elle s’étoit proposé en effet de me voir seule, et que n’ayant elle-même aucun intérêt dans ce qu’elle avoit à me dire… croyez-vous, interrompit sa mère, que vous puissiez vous rappeler tout ce que vous lui auriez dit, si vous lui aviez rendu la visite que vous méditiez ? Je ne sais. Je vais donc sortir. Sortirai-je, ma chère ? Clémentine se tourna vers moi : vous avez été mon précepteur, monsieur, et vous m’avez donné d’excellentes leçons : dois-je souhaiter que ma mère s’éloigne ? Dois-je avoir quelque chose à vous dire qu’elle ne puisse pas entendre ? Il me semble que non. La marquise se retirant, je le priai d’entrer, sans être observée, dans le cabinet voisin. Il faut madame, lui dis-je, que vous entendiez tout. L’occasion peut-être importante. Si vous sortez, demeurez du moins assez proche pour juger de notre conduite. Je vous demande votre approbation ou votre censure. ô chevalier ! Me répondit-elle, la prudence et la générosité ne vous quittent jamais. Que ne pouvez-vous être catholique ? Elle sortit et je lui ménageai le moyen de rentrer sans être apperçue de sa fille, que j’engageai même à s’asseoir sur un fauteuil dont le dos étoit tourné vers la porte du cabinet. Elle s’y plaça sans défiance, en m’ordonnant de m’asseoir près d’elle. Nous demeurâmes quelques momens en silence. Je souhaitois qu’elle parlât la première, afin qu’on ne pût m’accuser d’avoir préoccupé son imagination. Elle paroissoit incertaine, baissant et levant les yeux tour-à-tour, les jetant d’un côté, et les tournant aussi-tôt de l’autre. Ah ! Chevalier, me dit-elle enfin, l’heureux tems que celui où j’étois votre écolière, où vous m’appreniez l’anglois. Heureux, assurément, mademoiselle. Madame Bemont étoit trop forte pour moi. Chevalier, connoissez-vous Madame Bemont ? Je la connois. C’est une des meilleures femmes du monde. J’ai la même opinion d’elle. Mais elle m’a mise à d’étranges épreuves. Je crois avoir commis une grande faute. Et quelle faute, mademoiselle ? Quelle faute ! Celle de lui avoir laissé pénétrer un secret que j’avois caché à ma mère, à la plus indulgente des mères. Vous me regardez, chevalier. Mais je ne vous dirai point quel est ce secret. Je ne vous le demande point, mademoiselle. Vous me le demanderiez inutilement. Mais il me sembloit que j’ai tant de choses à vous dire ! Pourquoi cette fâcheuse Camille m’a-t-elle arrêtée, lorsque je me disposois à vous aller voir ? J’avois mille choses à vous dire. Quoi, mademoiselle, vous n’en pouvez rien rappeler ? Laissez-moi réfléchir un moment… hé bien, j’ai pensé d’abord que vous me méprisiez. Ce n’est pas ce qui m’a chagrinée, je vous le proteste. Au contraire, cette idée m’a servie. Je suis fière, monsieur : j’ai pris le dessus, et je suis devenue fort tranquille. Vous voyez quelle est ma tranquilité. Cependant, disois-je en moi-même, ce pauvre chevalier, soit qu’il me méprise ou non… je veux vous découvrir toutes mes pensées, monsieur : mais qu’elles ne vous affligent point. Vous voyez que j’ai l’esprit tranquille. Cependant je ne suis qu’une fille foible. Vous passez pour un homme sage, ne faites pas déshonneur à votre sagesse. Un homme sage seroit-il plus foible qu’une simple fille ? Que jamais ce reproche… mais qu’avois-je commencé à vous dire ? Ce pauvre chevalier, disiez-vous, mademoiselle. Oui, oui. Ce pauvre chevalier, disois-je, a reçu du ciel une belle ame. Il a pris beaucoup de peine à m’instruire. N’en prendrai-je point aussi pour sa conversion ? J’avois recueilli quantité de passages, et d’excellentes pensées. Ma tête en étoit remplie… cette impertinente Camille m’a fait tout oublier. Cependant il m’en reste quelque chose : oui, je m’en souviens. Je voulois vous dire pour conclusion de mon discours… c’étoit donc un traité prémédité, me direz-vous. Je n’en disconviens pas, chevalier. Il faut que je vous le dise à l’oreille. Mais, non : tournez plutôt le visage de l’autre côté. Je sens que la rougeur me monte déjà. Ne me regardez point. Regardez vers la fenêtre. (je fis ce qu’elle exigeoit). J’avois donc résolu de vous dire… mais je crois l’avoir jeté par écrit. (elle tira ses tablettes de sa poche). Le voici. Regardez-vous de l’autre côté, lorsque je vous l’ordonne ? Elle se mit à lire : " je consens, monsieur, du fond de mon cœur, (c’est très-sérieusement, comme vous voyez) que vous n’ayez que de la haine, du mépris, de l’horreur pour la malheureuse Clémentine ; mais je vous conjure, pour l’intérêt de votre ame immortelle, de vous attacher à la véritable église. " hé bien, monsieur, que me répondez-vous ? (en suivant, de son charmant visage, le mien que je tenois encore tourné ; car je ne me sentois pas la force de la regarder.) dites, monsieur, que vous y consentez. Je vous ai toujours cru le cœur honnête et sensible. Dites qu’il se rend à la vérité. Et ce n’est pas pour moi que je vous en sollicite. Je vous ai déclaré que je prends le mépris pour mon partage. Il ne sera pas dit que vous vous soyez rendu aux instances d’une femme. Non, monsieur ; votre seule conscience en aura l’honneur. Je ne vous cacherai point ce que je médite pour moi-même. Je demeurerai dans une paix profonde ; (elle se leva ici, avec un air de dignité, que l’esprit de religion sembloit encore augmenter), et lorsque l’ange de la mort paroîtra, je lui tendrai la main. Approche, lui dirai-je, ô toi ! Ministre de la paix ! Je te suis au rivage où je brûle d’arriver ; et j’y vais retenir une place pour l’homme à qui je ne la souhaite pas de long-tems, mais auprès duquel je veux être éternellement assise. Cette espérance, monsieur, satisfera Clémentine, et lui tiendra lieu de toutes les richesses. Ainsi vous voyez, comme je l’ai dit à ma mère, que je parlois pour l’ouvrage du ciel, et qu’il n’étoit pas question de mon propre intérêt. Elle auroit pu continuer deux heures entières, sans que j’eusse pensé à l’interrompre. Ah, cher ami ! Quels furent les tourmens de mon cœur ! Elle prêta l’oreille aux soupirs qui m’échappoient. Vous soupirez, monsieur ! Vous n’êtes point un insensible, comme on vous l’a reproché. Mais vous rendez-vous ? Dites-moi donc que vous vous rendez. Je ne veux point être refusée. êtes-vous curieux de mon sort ? Si ma dernière heure n’arrive pas aussi-tôt que je le désire, j’entre dans un cloître, et je me donne au ciel dès le tems de cette malheureuse vie. Où trouver des expressions pour lui répondre ? Comment lui marquer, dans notre situation mutuelle, tous les tendres sentimens dont mon cœur étoit comme inondé ? La compassion est un motif qui ne peut satisfaire une femme généreuse, et quel moyen de faire parler l’amour ? Pouvois-je entreprendre de me rétablir dans son affection, lorsque toute sa famille rejetoit mes offres, et qu’on ne m’en faisoit point que je pusse accepter ? Entrer en raisonnemens contre sa religion, pour la défense de la mienne, c’est à quoi je devois encore moins penser, dans le trouble où je voyois son esprit. D’ailleurs, la justice et la générosité me permettoient-elles d’abuser de sa situation, pour lui inspirer des doutes sur un parti auquel je la voyois attachée de si bonne foi. Je me réduisis, en retrouvant la force de parler, à donner de grands éloges à sa piété. Je la nommai un ange, une fille divine, qui faisoit l’ornement de son sexe et l’honneur de sa religion. Enfin je tournai tous mes efforts à la faire changer de sujet. Mais pénétrant mon dessein, elle me dit, après quelques momens de silence, que j’étois le plus obstiné de tous les hommes. Cependant, reprit-elle, je ne puis croire que vous ayez du mépris pour moi. Lisons encore une fois votre papier. Elle relut, en me demandant, à chaque promesse, si j’aurois été fidèle à la remplir. Ne doutez pas, lui dis-je d’une fidélité qui auroit fait mon bonheur. Elle parut réfléchir, peser, comparer ; et revenant de cette méditation : que dire, reprit-elle avec un soupir, sur des événemens qui sont encore cachés dans les secrets de la providence. Je jugeai que notre conversation ayant pris un autre tour, la marquise ne seroit pas fâchée de sortir du cabinet. Il me fut aisé d’aider à son passage. Elle s’avança vers nous les yeux humides de pleurs. Ah, madame, lui dit Clémentine, je sors d’une vive dispute avec le chevalier ; et s’approchant de son oreille : je ne désespère pas, madame, qu’il ne puisse être convaincu. Il a le cœur tendre. Mais, silence, ajouta-t-elle en se mettant le doigt sur la bouche. Ensuite, élevant la voix, elle voulut parler de l’écrit qu’elle avoit relu ; mais sa mère craignit apparemment que ce ne fût trop de faveur pour moi ; et c’est la première fois que j’ai cru voir son inclination refroidie pour l’alliance. Elle s’empressa de l’interrompre. Mon amour, lui dit-elle, c’est une matière que nous traiterons entre nous. Elle sonna. Camille parut et reçut ordre de demeurer avec Clémentine. La marquise sortit en m’invitant à la suivre. à peine fûmes-nous dans la chambre voisine, que tournant la tête vers moi : ah ! Chevalier, me dit-elle, comment avez-vous pu résister à cette scène ? Vous n’avez point pour ma fille tout l’attachement qu’elle mérite ; votre cœur est noble, généreux ; mais vous êtes d’une opiniâtreté invincible. Quoi ! Madame, je passe à vos yeux pour un ingrat ? Que ce reproche augmente mes tourmens ! Mais ai-je donc perdu votre faveur et votre protection ? C’étoit sur vous, madame, sur votre bonté et sur celle de Jeronimo, que j’avois fondé toutes mes espérances. Je sais, chevalier, que vos propositions ne peuvent jamais être acceptées, et je n’espère plus rien de vous. Après cette entrevue, qui sera vraisemblablement la dernière, il ne peut me rester le moindre espoir. Ma fille commençoit à balancer. Que son cœur est plein de vous ! Mais il est impossible que vous soyez jamais unis : je le vois, et je ne suis point d’avis de l’exposer davantage à des entretiens dont je ne puis rien attendre d’heureux. Vous paroissez affligé : j’aurois pitié de vos peines, monsieur, si votre bonheur et le nôtre n’étoient pas entre vos mains. Je m’attendois peu à trouver ce changement dans les dispositions de la marquise. Me sera-t-il permis, madame, lui dis-je d’un ton fort humble, de faire mes adieux à la chère personne dont le cœur et la piété méritent mes adorations ? Il me semble aussi à propos, chevalier, qu’ils soient différés. Différés, madame ! Le marquis et le général arrivent ; mon cœur me dit que je serai privé pour jamais du bonheur de la voir. Pour cette fois du moins, il vaut mieux, monsieur, qu’il soit différé. Si vous exigez ma soumission, je vous la dois, madame, et je ne puis attendre que du ciel le pouvoir de reconnoître toutes vos bontés. Qu’il rende la santé à votre chère fille ! Qu’il emploie sa toute puissance à votre bonheur ! Le tems peut faire quelque chose pour moi, le tems et le témoignage de mon cœur… mais vous n’avez jamais eu devant vous d’homme plus malheureux. Je pris la liberté de lui baiser la main, et je me retirai avec beaucoup d’émotion. Camille se hâta de me suivre. Elle me dit que madame vouloit savoir si je ne verrois pas le seigneur Jeronimo. Que le ciel, répondis-je, comble de ses bénédictions mon cher ami ! Il m’est impossible de le voir. Je n’aurois que des plaintes à lui faire. Tous les tourmens de mon cœur éclateroient devant lui. Recommandez-moi mille fois à son amitié. Que le ciel verse toutes ses faveurs sur cette excellente maison ! Camille, obligeante Camille, adieu. ô cher docteur ! Mais qui peut condamner la marquise ? Elle étoit responsable de sa conduite dans l’absence de son mari. Elle étoit informée de la résolution de sa famille ; et sa Clémentine sembloit pencher à me marquer plus de faveur qu’il ne convenoit peut-être aux circonstances. Cependant elle avoit eu l’occasion d’observer que cette chère fille, dans la situation où elle étoit, ne renonçoit pas aisément à ce qu’elle avoit fortement conçu ; et d’ailleurs, on ne l’avoit jamais accoutumée à se voir contredire. Le lendemain je reçus une visite de Camille, par l’ordre de la marquise, qui me faisoit faire des excuses de m’avoir refusé la permission de prendre congé de sa fille. Elle me prioit de ne considérer, dans ce refus, que ce qu’elle avoit cru devoir à la prudence. Elle me promettoit une estime inviolable, et même autant d’affection que si ses plus tendres vœux eussent été remplis. Le marquis Della Porretta, le comte son frère, l’évêque de Nocera et le général étoient arrivés le soir précédent. Elle avoit essuyé beaucoup de reproches, pour avoir consenti à l’entrevue ; mais elle s’en repentoit d’autant moins que depuis notre séparation, Clémentine avoit eu l’air plus composé, et qu’elle avoit répondu fort tranquillement à toutes les questions de son père. Cependant elle souhaitoit que je quittasse Boulogne, autant pour l’intérêt de sa fille que pour le mien. Camille me dit de la part de Jeronimo, qu’il apprendroit avec joie que je me fusse retiré à Trente ou à Venise. Elle ajouta, comme d’elle-même, que le marquis, le comte son frère, et le général avoient effectivement blâmé l’entrevue ; mais qu’ils étoient fort satisfaits que la marquise m’eût refusé la permission de revoir sa fille, lorsque l’écrit qu’elle m’avoit fait signer sembloit l’avoir disposée à bâtir quelque chose sur ce fondement ; qu’ils paroissoient tous d’accord dans leurs résolutions ; qu’en me supposant prêt à suivre toutes leurs volontés, ils ne trouvoient plus que l’alliance leur convînt, qu’ils avoient pesé le rang, la fortune, les honneurs ; en un mot, Camille me fit conclure de son récit, que tous leurs avantages ayant été fort relevés, les miens avoient beaucoup perdu dans cette comparaison, et que les difficultés étoient devenues insurmontables. Ils avoient poussé leurs mesures jusqu’à s’expliquer sévérement avec le seigneur Jeronimo, sur la chaleur qu’il continuoit de marquer pour mes intérêts. Le directeur avoit été rappelé. On le consultoit comme un oracle. Enfin le comte de Belvedère entroit aussi dans leur plan ; ils se proposoient de le faire avertir que ses anciènnes propositions seroient écoutées ; et par une maniere de penser peu délicate, ils se flattoient qu’un mari seroit un remède plus sûr que tous ceux qu’ils avoient éprouvés. N. M Grandisson continue de raconter, dans les plus longs détails, ce qui se passa pendant quelques jours dans l’intérieur de la famille. Il reçut des informations, non-seulement de Jeronimo, qui le pressoit de quitter Boulogne, mais du directeur même, qui lui rendit une visite, et qui prit pour lui, dans les explications qu’ils eurent ensemble, tous les sentimens de l’estime et de l’amitié, jusqu’à se mettre à genoux, pour demander sa conversion au ciel par une fervente prière. Cependant, ne voyant aucun effet de son zèle, il l’exhorta aussi à s’éloigner. Le chevalier étoit arrêté par deux raisons ; sa tendre pitié pour Clémentine, dont il apprenoit que le mal augmentoit de jour en jour, et la crainte de se manquer à lui-même, en cédant tout d’un coup à des instances dans lesquelles il croyoit entrevoir un mêlange de menaces. Enfin, une lettre fort mesurée du marquis, par laquelle ce père affligé le prioit, sans lui imposer aucune loi, de le mettre en état d’apprendre à sa fille qu’il étoit parti pour l’Angleterre, eut la force de le déterminer. Il promit de partir ; mais il répondit au marquis, que son cœur ne lui reprochant rien, et n’y trouvant au contraire qu’une ardente reconnoissance pour une famille à laquelle il avoit des obligations infinies, il demandoit la permission de lui faire ouvertement ses adieux. Cette demande y fit naître de grands débats. Elle parut fort hardie au plus grand nombre. Mais Jeronimo ayant représenté avec force, qu’elle étoit digne de son ami, de son libérateur, et d’un homme innocent, qui ne vouloit pas que son départ ressemblât à celui d’un criminel, on conclut que le chevalier seroit invité dans les formes, et l’on prit deux jours pour assembler quelques autres personnes de la famille, qui ne l’ayant jamais vu, souhaitoient, avant cette dernière séparation, de connoître un étranger que tant d’événemens leur faisoient regarder comme un homme extraordinaire. Une très-longue lettre de Jeronimo lui apprend dans l’intervalle, tout ce qui se passe à l’hôtel Della Porretta. Le jour arrivé, M Grandisson se conduit dans l’assemblée avec tant de noblesse, de modestie et de prudence, qu’il y enlève l’estime et l’affection de tout le monde. On n’y entend que des soupirs et des regrets tendres. On n’y voit que des larmes. Chacun fait des vœux pour son bonheur, et lui demande son amitié, à la réserve néanmoins du général, qui cherche au contraire à la piquer par des regards hautains, et par quelques traits pleins de fiel. Il trouve le secret de répondre, avec autant de fermeté que de politesse et de modération. Il satisfait à tout ; il s’adresse successivement à chaque personne de l’assemblée, au général même, que la force de la raison et de la justice rend muet. On s’épuise en témoignages d’estime, qui semblent promettre une paisible conclusion. Cependant le chevalier s’étant approché de Jeronimo, pour lui renouveler ses embrassemens, le général se lève, s’avance vers lui, et lui dit d’une voix basse : vous ne sauriez penser, monsieur, que j’aie bien pris une partie de vos discours, et je suppose même que vous ne les avez pas tenus dans cette intention. Je n’ai qu’une question à vous faire : quel jour partez-vous ? C’est le chevalier qui rentre ici dans sa narration. Permettez, monsieur, répondis-je, du ton naturel de ma voix, que je vous demande aussi quand vous vous proposez de retourner à Naples ? Pourquoi cette question ? Je vous l’apprendrai de bonne foi. Vous m’avez fait l’honneur, monsieur, dans les commencemens de notre connoissance, de m’inviter à faire le voyage de Naples, et je m’y suis engagé. Si votre départ n’est pas différé trop long-tems, mon dessein est non-seulement de vous y aller faire ma cour, mais de vous demander un logement dans votre hôtel même ; et ne croyant point avoir mérité que vous me refusiez cette grâce, je me flatte d’y être reçu avec autant de bonté que vous m’en avez marqué par l’invitation. Je compte de quitter demain Boulogne. ô mon frère ! Lui dit l’évêque de Nocera, ne vous rendez-vous pas à de si généreux sentimens ? êtes-vous sincère ! Reprit le fier général. Je le suis, monsieur. J’ai dans les différentes cours d’Italie, plusieurs amis respectables, dont je veux prendre congé, avant que de quitter un pays que je désespere de revoir jamais. Ma passion est de pouvoir vous compter dans ce nombre. Mais je n’apperçois point encore l’air d’amitié que je cherche dans vos yeux. Approuvez, monsieur, que je vous offre ma main. Un homme d’honneur se dégraderoit à rejeter les avances d’un homme d’honneur. J’en appelle, monsieur, à vos propres sentimens. Il se contenta de lever la main, lorsqu’il me vit tendre la mienne. Je ne suis pas sans orgueil, vous le savez, cher docteur ; et dans cette occasion, je sentois ma supériorité. Je pris sa main, telle qu’il me l’offroit ; mais avec un peu de pitié pour son air contraint, et pour un mouvement dans lequel je ne reconnus pas les grâces, dont tout ce qu’il fait et ce qu’il dit est toujours accompagné. L’évêque m’embrassa. Votre modération, me dit-il, vous fait toujours triompher. ô chevalier ! Vous êtes un prince de la création du tout-puissant. Mon cher Jeronimo s’essuya les yeux, et me tendit les bras pour m’embrasser. Le général me dit : je serai à Naples dans huit jours. Je suis trop touché des malheurs de ma famille, pour me conduire comme je le devrois peut-être dans cette occasion. En vérité, Grandisson, il est difficile à ceux qui souffrent d’allier toutes les vertus au même degré. Oui, cher comte, lui répondis-je, et je ne l’éprouve que trop. Mes espérances, qui avoient pris un si glorieux essor, s’évanouissent aujourd’hui, et ne laissent que le désespoir à leur place. Je puis donc vous attendre à Naples, interrompit-il ; apparemment pour éloigner toutes ces idées. Vous le pouvez, monsieur ; mais je vous demande une faveur dans l’intervalle ; c’est de traiter avec douceur votre chère Clémentine : que ne puis-je dire la mienne ! Et permettez-moi de vous demander une autre grâce, qui ne regarde que moi ; c’est de l’informer que j’ai pris congé de toute votre famille ; qu’à mon départ j’ai fait, pour son bonheur, tous les vœux de la plus tendre amitié. Je ne fais pas cette prière au seigneur Jeronimo, parce que l’affection que je lui connois pour moi, l’engageroit dans un détail qui pourroit augmenter toutes nos peines. N. M Grandisson laissa tous les spectateurs dans l’admiration de son mérite. Il sortit accablé de la plus vive douleur. Ce ne fut pas sans avoir répandu ses libéralités sur une troupe de domestiques, qui regrettoient amèrement de ne le pas voir au nombre de leurs maîtres. Le même jour, et le lendemain avant son départ, il apprit par les lettres de Jeronimo, et par les dernières visites de Camille que la paix ne règnoit point à l’hôtel Della Porretta, et que la malheureuse Clémentine, informée de sa résolution, étoit retombée dans ses plus tristes égaremens. Mais, ayant perdu toute espérance de la voir, il se mit en chemin pour Florence, où il ne s’arrêta que pour donner ordre à son banquier de faire préparer tous les comptes de la succession de M Jervins. Il avoit à Sienne, à Ancone, et particulièrement à Rome, de chers amis qu’il vouloit embrasser avant que de retourner dans sa patrie ; mais en ayant aussi à Naples, c’étoit un motif de plus pour commencer par l’engagement qu’il avoit pris avec le général. Il arriva dans cette ville, vers le tems qu’il s’étoit proposé. Le général, raconte-t-il dans l’extrait de ses lettres, me reçut avec plus de politesse que d’affection. Après les premières civilités : vous êtes, me dit-il, le plus heureux des hommes ; c’est en bravant les dangers, que vous avez trouvé l’art de vous en garantir. Je vous confesse que j’ai eu beaucoup de violence à me faire, pour ne pas vous rendre une visite sérieuse à Boulogne. J’y étois résolu, avant que vous m’eussiez fait espérer ici la vôtre. J’aurois été très-fâché, lui répondis-je, de voir le frère de Clémentine pour quelque raison qui ne me l’eût pas fait regarder comme son frère. Mais, avant que j’ajoute un mot, permettez que je m’informe de sa santé. Comment se porte la plus excellente personne de son sexe ? Vous l’ignorez donc ? Je l’ignore, monsieur, mais ce n’est pas faute de soins. J’ai dépêché trois exprès, dont je n’ai reçu aucune satisfaction. Vous n’apprendrez rien de moi qui puisse vous en causer beaucoup. Quel surcroît d’affliction ! Comment se portent du moins le marquis et la marquise ? Ne le demandez point. Ils sont extrêmement malheureux. J’ai su que mon cher ami, le seigneur Jeronimo, avoit essuyé… une terrible opération ? Interrompit-il. On ne vous a pas trompé. Qu’il est à plaindre ! Il n’a pu vous en informe r lui même. Que le ciel nous le conserve ! Mais, chevalier, vous n’avez sauvé que la moitié d’une vie, quoique nous vous devions beaucoup, pour avoir remis dans nos bras un reste si cher. J’eus peu de part, monsieur, à cet accident. Je ne m’en suis jamais fait un mérite. Le hasard fit tout. Il ne m’en coûta rien, et l’on a fort exagéré le service. Plût au ciel, chevalier, qu’il eût été rendu par tout autre ! L’événement, monsieur, m’oblige de former le même vœu. Il me montra ses tableaux, ses statues et son cabinet de curiosités ; mais moins pour satisfaire mon goût, que pour se faire honneur du sien. J’observai même dans ses manières, une augmentation de froideur ; ses yeux se tournoient vers moi d’un air sombre, qui marquoit plutôt du ressentiment, que cette ouverture de cœur qu’il me devoit peut-être, après un voyage de deux cens milles, que j’avois fait pour le voir, et pour lui marquer la confiance que j’avois à son honneur. Comme cette conduite ne faisoit tort qu’à lui, je me contentai de le plaindre : mais je fus sensiblement affligé de n’en pouvoir obtenir le moindre éclaircissement sur la santé d’une personne dont je portois tous les maux au fond du cœur. Une compagnie assez nombreuse, que nous eumes à dîner, rendit la conversation générale. Il ne cessa point de me traiter avec beaucoup de considération ; mais j’y remarquois trop d’appareil, et j’en souffrois d’autant plus, que tous ces dehors affectés me faisoient appréhender quelque nouveau malheur à Boulogne, depuis que j’avois quitté cette ville. Il me proposa de passer dans le jardin. Vous me donnerez au moins huit jours, chevalier ? Non, monsieur. Une affaire d’importance m’appelle nécessairement à Florence et à Livourne. Je compte partir demain pour Rome, d’où je me rends en Toscane. Cette précipitation me surprend. Quelque chose vous déplaît dans ma conduite, chevalier ? J’avouerai, monsieur, avec la franchise qui m’est naturelle, que je ne vous trouve point cet air de bonté et de complaisance, que j’ai pris plaisir à voir dans d’autres occasions. J’atteste le ciel, chevalier, qu’il y a peu d’hommes au monde pour qui je me sois senti plus de penchant que pour vous. Mais j’avouerai, à mon tour, que je ne vous vois point ici avec autant de tendresse que d’admiration. Ce langage, monsieur, ne demande-t-il pas un peu d’explication ? C’est ma confiance apparemment que vous admirez ; et dans ce sens, je vous rends grâces d’une réflexion qui me fait honneur. Je n’entends rien qui puisse vous blesser. J’entends, en particulier, la noble ré solution qui vous amène ici, et la grandeur d’ame que vous avez fait éclater à Boulogne, en prenant congé de toute ma famille. Mais n’y entroit-il pas quelque dessein de m’insulter ? Ma seule vue alors étoit de vous faire observer, comme je le fais encore ici, que vous n’avez pas toujours eu de mes sentimens l’opinion que je crois mériter. Mais lorsque je me fus apperçu que votre sang commençoit à s’échauffer, au lieu de répondre à votre question sur mon séjour à Boulogne, je m’invitai moi-même à vous suivre à Naples, et dans des termes qui n’avoient point assurément l’air d’une insulte. J’avoue, chevalier, que j’en fus déconcerté. Mon intention étoit de vous épargner le voyage. étoit-ce dans cette vue, monsieur, que vous me fîtes l’honneur de passer chez moi ? Non pas absolument. Je n’étois convenu de rien avec moi-même. Je voulois vous entretenir. Je ne savois quel pouvoit être le résultat de cet entretien. Mais si je vous avois proposé de sortir, auriez-vous répondu à mes demandes ? Suivant l’explication que vous m’en auriez donnée. Et leur répondriez-vous à présent, si je vous tenois compagnie jusqu’à Rome, dans votre retour à Florence. J’y répondrois sans doute, si elles demandoient une réponse. Me croyez-vous capable de faire quelque proposition qui n’en demande point ? Monsieur, je crois devoir m’expliquer. Vous avez conçu contre moi des préjugés mal fondés. Vous semblez porté à m’attribuer des malheurs auxquels vous ne sauriez être plus sensible que moi. Je connois mon innocence. J’ai droit de me croire offensé par les vaines espérances qu’on m’a données volontairement, lorsqu’on ne peut me reprocher de les avoir perdues par ma faute. Quelle crainte peut entrer dans un cœur innocent et injurié ? Si j’avois marqué de la foiblesse, elle n’auroit pu tourner qu’à ma perte. N’étois-je pas au milieu de vos amis, avec la seule qualité d’étranger, et pouvois-je vous éviter, quand j’en aurois été capable, si vous aviez pris la résolution de me chercher ? J’irai toujours en homme d’honneur au devant d’un ennemi, plutôt que de l’éviter comme un coupable. La fuite passe dans mon pays pour une confession du crime. Si vous m’aviez fait des demandes auxquelles il ne m’eût pas convenu de répondre, je vous en aurois fait mes plaintes, peut-être avec la même tranquillité que vous me voyez ici. Si vous aviez refusé de m’entendre, je n’aurois pas négligé ma défense ; mais pour le monde entier, je n’aurois pas blessé, si j’avois pu l’éviter, un frère de Clémentine et de Jeronimo, un fils du marquis et de la marquise Della Porretta. Si votre emportement m’eût donné sur vous quelque avantage, tel que celui de vous désarmer, je n’en aurois usé que pour vous présenter nos deux épées, et mon estomac ouvert. Il est déjà percé par les afflictions de votre chère famille. Peut-être aurois-je seulement ajouté : vengez-vous, si vous croyez avoir reçu de moi quelque offense. Aujourd’hui que je suis à Naples, je vous déclare, monsieur, que si vous êtes déterminé à m’accompagner avec d’autres intentions que celles de l’amitié, je ne tiendrai pas d’autre conduite. Je me reposerai sur mon innocence, et sur l’espoir de vaincre un cœur généreux par la générosité. C’est aux coupables à chercher leur sûreté par la violence et le meurtre. Quel orgueil ! Me dit-il d’un ton piqué en me mesurant des yeux. Eh ! Sur quoi, s’il vous plaît, fondez-vous l’espérance d’un avantage ? Quand je serai calme, et disposé seulement à me défendre ; quand je verrai un adversaire emporté par sa passion, comme il arrive toujours aux agresseurs, je croirai la victoire à moi. Mais contre vous, monsieur, si sans perdre votre estime, je puis me dispenser de tirer l’épée, jamais elle ne verra le jour. Il est impossible que vous ne connoissiez pas mes principes. Je les connois, Grandisson, et je sais qu’on vous attribue autant d’habileté que de courage. Croyez-vous que j’eusse prêté patiemment l’oreille à des propositions d’alliance, si votre caractère… il eut la bonté alors de me dire mille choses flatteuses. Mais ensuite paroissant les regretter : cependant, Grandisson, reprit-il, est-il possible que ma sœur eût été frappée avec cette violence, si quelques artifices d’amans… qu’il me soit permis, monsieur, de vous interrompre… je ne puis soutenir un soupçon de cette nature. Si l’artifice y avoit eu quelque part, le mal n’auroit pas été si profond. Ne pouvez-vous considérer votre sœur comme une fille de deux des plus nobles maisons d’Italie ? Ne pouvez-vous la considérer dans l’état où Madame Bemont l’a si vivement représentée, combattant son propre cœur, luttant avec elle-même en faveur de son devoir et de sa religion, et résolue de mourir plutôt que de se permettre la moindre foiblesse ? Pourquoi suis-je rappelé à ce tendre sujet ? Mais y eut-il jamais d’exemple d’une passion si noblement combattue ? Et ne puis-je pas ajouter que jamais homme ne fut aussi plus désintéressé, ni dans une plus étrange situation ? Souvenez-vous seulement de mon premier départ qui fut non-seulement volontaire, mais contraire à l’attente de votre famille. Quelle grandeur, à cette occasion, dans la conduite de votre sœur ! Quelle noblesse encore dans ses adieux, lorsque Madame Bemont a tiré d’elle ce qui feroit ma gloire, si j’avois été plus heureux, et ce qui me jette aujourd’hui dans la plus profonde affliction. Au fond, chevalier, ma sœur est une fille fort noble. On est trop porté peut-être à se gouverner par les événemens, sans approfondir les causes. Mais nous vous avons laissé un accès si libre auprès d’elle ! Avec toutes les qualités qu’on vous connoissoit ! Et que les circonstances, j’en conviens, n’ont servi qu’à faire éclater à votre avantage… ah ! Monsieur, interrompis-je, c’est juger encore par les événemens. Mais vous avez la lettre de Madame Bemont. Quel plus noble témoignage de magnanimité dans une femme ! Je ne vous apporterai point d’autre preuve en faveur de ma conduite. J’ai cette lettre. Jeronimo me l’a donnée à mon départ, et je me souviens qu’il m’a dit, en me la remettant : le chevalier Grandisson ne manquera point de vous aller voir à Naples. Votre vivacité m’épouvante. On connoît sa fermeté. Toute mon espérance est dans ses principes. Traitez-le avec noblesse. Je compte sur la générosité de votre cœur ; mais relisez cette lettre avant que de le voir. Je vous avoue, continua le général, que je n’ai point encore eu de penchant à la lire ; mais je la lirai, et je vais le faire à ce moment, si vous me le permettez. Il la tira de sa poche, et s’éloignant de quelques pas, il la lut d’un bout à l’autre. Ensuite revenant à moi, il me prit affectueusement la main : j’ai honte de moi-même, mon cher Grandisson. J’ai manqué de grandeur d’ame, je l’avoue. Tous les chagrins d’une trist e famille m’étoient présens, et je vous ai reçu, je vous ai traité comme l’auteur d’un mal que je ne dois attribuer qu’à notre mauvais sort. J’ai cherché des sujets d’offense. Pardon. Disposez de mes plus ardens services. Je marquerai à mon frère avec quelle grandeur vous m’aviez vaincu, avant que j’eusse recours à sa lettre, mais que l’ayant lue ensuite, j’ai regretté de ne l’avoir pas plutôt fait. Je vous acquitte, et je fais gloire d’une sœur telle que la mienne. Cependant je remarque dans cette même lettre, que la reconnoissance de mon frère a contribué au mal que nous déplorons. Mais n’ajoutons pas un mot sur cette fille infortunée. Il m’est trop douloureux d’en parler. Vous ne me permettez pas, monsieur… ah ! De grace, cher Grandisson, ayez cette complaisance pour moi. Jeronimo et Clémentine font le tourment de mon ame. Mais leur santé n’est pas aussi mauvaise qu’on peut le craindre. N’allons-nous pas demain à la cour ? Je compte vous présenter au roi. C’est un honneur qu’on m’a fait dans mon premier voyage à Naples. Je suis obligé de partir demain, et j’ai déjà pris congé de quelques amis que j’ai dans cette ville. Mais vous passerez du moins le reste du jour avec moi ? C’est mon dessein, monsieur. Rejoignons mes amis. J’aurai des excuses à leur faire ; mais je les tirerai de la nécessité de votre départ. Nous retournâmes à la compagnie, et je ne trouvai plus dans le général que de l’ouverture et de l’amitié. M Grandisson partit le jour suivant ; et jusqu’au moment de son départ, il remarqua dans le général des manières plus libres et plus ouvertes. En arrivant à Florence, il acheva de régler tout ce qui regardoit la succession de son ami, avec ce mêlange de chaleur et de modération qu’on lui connoît dans toutes les affaires qu’il entreprend. Ce qu’un autre n’auroit fait qu’en plusieurs mois, fut pour lui l’ouvrage de peu de jours. Cependant il eut à vaincre quelques obstacles de la part d’Olivia. Il apprit qu’avant son départ de Naples, Madame Bemont, sur les instances de la marquise, étoit retournée à Boulogne. N’apprenant rien de son cher Jeronimo, il prit le parti d’écrire à Madame Bemont, pour lui demander quelques informations sur l’état de la famille, particulièrement sur la santé de son ami, dont le silence, après trois lettres qu’il lui avoit écrites successivement, commençoit à le remplir des plus fâcheuses craintes. Il marquoit à cette dame, que s’il ne voyoit aucune apparence de pouvoir contribuer au bonheur d’une famille si chère, son dessein étoit de partir dans peu de jours pour Paris. Madame Bemont lui fit la réponse suivante. Monsieur, je n’ai rien d’heureux à vous écrire. Nous sommes tous ici dans une profonde affliction. Les domestiques ont ordre de ne faire que des réponses vagues à toutes les informations, et de cacher soigneusement la vérité. Votre ami, le seigneur Jeronimo, a souffert une rude opération. On n’en espère plus rien ; mais depuis le cruel service qu’il a reçu des chirurgiens, si la guérison n’est pas plus avancée, on se flatte du moins que le mal qu’on craignoit est plus éloigné. Qu’il est à plaindre ! Cependant, à la fin de ses douleurs, son inquiétude est retombée sur sa sœur et sur vous. En arrivant à Boulogne, j’ai trouvé Clémentine dans une situation déplorable ; quelquefois hors d’elle-même, quelquefois taciturne, liée, parce qu’elle avoit fait appréhender quelque entreprise funeste : on avoit été forcé de lui lier les mains. Il me semble qu’on s’y est pris fort mal dans la conduite qu’on a tenue avec elle. Tantôt de la douceur, tantôt de la sévérité. Ils n’ont suivi aucune méthode. Elle fit des instances extrêmes pour obtenir la liberté de vous voir avant votre éloignement. Elle leur demanda plusieurs fois cette grâce à genoux, avec promesse d’être plus tanquille, s’ils avoient cette complaisance pour elle ; mais ils craignirent d’augmenter le mal. Je les en ai blâmés, et je leur ai dit que la meilleure voie étoit celle de la douceur. Aussi-tôt que vous eûtes quitté Boulogne, ils l’informèrent de votre départ. Camille m’a réellement effrayée par le récit qu’elle m’a fait de la rage et du désespoir qui furent le fruit de cette déclaration ; ensuite des accès de silence, et la plus profonde mélancolie succédèrent aux passions violentes. Ils se flattoient, à mon arrivée, que ma présence et ma compagnie lui apporteroient quelque soulagement ; mais elle fut deux jours entiers sans faire la moindre attention à moi, ni à mes discours. Le troisième jour, m’étant apperçue qu’elle souffroit impatiemment de n’être pas libre, j’obtins avec beaucoup de difficulté, que ses mains fussent déliées, et qu’on lui permît de se promener au jardin avec moi. Ils m’avoient fait connoître qu’ils se défioient de la grande pièce d’eau. Comme nous avions sa femme de chambre avec nous, je ne laissai point de la conduire insensiblement de ce côté-là. Elle s’assit sur un banc, vis-à-vis de la grande cascade ; mais elle ne fit aucun mouvement qui pût m’alarmer. Depuis ce jour elle a pris pour moi plus d’affection que jamais. Lorsque j’eus obtenu sa liberté, le premier usage qu’elle fit de ses bras, fut pour me les jeter autour du cou, en cachant son visage dans mon sein. Je remarquai facilement que c’étoit l’expression de sa reconnoissance ; mais elle parut peu disposée à parler. Sa situation ordinaire, est une rêverie sombre, accompagnée d’un profond silence. Cependant j’observe quelquefois que son ame est fort agitée. Elle se lève pour changer de place, elle s’arrête peu dans celle qu’elle a choisie, et passant de l’une à l’autre, elle fait ainsi le tour de sa chambre. Ce spectacle me pénètre jusqu’au fond du cœur. Je n’ai jamais rien vu de plus parfait et de plus aimable qu’elle. Dans un égarement si continuel, elle n’a rien perdu de sa ferveur pour ses exercices de piété. Elle conserve toutes ses bonnes habitudes. Mais dans d’autres tems on ne la reconnoît point. Elle s’occupe souvent à vous écrire. On ne manque point de lui prendre secrètement ce qu’elle écrit, mais il ne paroît pas qu’elle s’en apperçoive ; elle ne demande point ce que sa lettre est devenue ; elle reprend du papier pour en commencer une autre. Ses sujets sont toujours des saints ou des anges. Elle s’attache souvent à méditer sur une carte du pays Britannique, et je l’ai entendue plusieurs fois souhaiter, avec un soupir, de se voir transportée en Angleterre. Madame De Sforce demande instamment la permission de l’amener à Urbin ou à Milan ; mais j’espère qu’elle ne lui sera point accordée. Quelque tendresse que cette dame témoigne pour elle, je la vois persuadée que les méthodes sévères, sont les seules dont on puisse attendre du succès ; et je suis sûre, au contraire, qu’elles ne réussiront jamais avec Clémentine. Je ne me sens point capable de faire un long séjour auprès d’elle. Le malheur d’une jeune personne de ce mérite m’afflige trop vivement. Si je lui étois utile à quelque chose, je consentirois volontiers, dans cette vue, à me priver de tout ce que j’ai laissé de cher à Florence : mais je suis dans la ferme persuasion, comme je l’ai fait entendre ici, qu’un moment d’entrevue avec vous auroit plus d’effet pour calmer son esprit, que toutes les méthodes qu’on ne cesse point d’employer. Je me promets de vous voir, monsieur, avant votre départ d’Italie. Ce sera sans doute à Florence, si ce n’est point à Boulogne. Vous êtes fort généreux de m’en laisser le choix. Je suis, depuis huit jours, dans cette maison, sans un rayon d’espérance. Tous les médecins qu’on a consultés prêchent les méthodes sévères et la plus rigoureuse diette ; mais par complaisance, ou je suis trompée, pour quelques personnes de la famille ; hélas ! L’infortunée Clémentine a tant d’aversion pour toute sorte de nourriture, qu’on peut hardiment la dispenser du régime. Elle ne boit que de l’eau. Vous m’avez recommandé, monsieur, de m’étendre sur les circonstances. Je vous ai satisfait, mais c’est aux dépens de mes yeux, et je ne serai pas surprise si cette triste lettre affecte un cœur aussi sensible que le vôtre. Que le ciel vous rende heureux par des voies dignes de vous ! C’est le vœu de votre très-humble, etc. Hortense Bemont. Madame Bemont quitta Boulogne, après y avoir passé douze jours. Elle vit Clémentine dans un de ses momens les plus tranquilles, pour demander ses ordres en lui faisant ses adieux. Aimez-moi, lui répondit-elle, et plaignez votre malheureuse amie. L’un ne se peut sans l’autre. Une grâce encore, ajouta-t-elle en se baissant vers son oreille : vous verrez peut-être le chevalier ; quoique je n’aie plus la même espérance, dites-lui que Clémentine est quelquefois fort à plaindre. Dites-lui qu’elle feroit ici son bonheur de pouvoir le retrouver au moins dans une autre vie ; mais qu’il la privera même de cette consolation, s’il continue de fermer les yeux à la vérité. Dites-lui que je regarderois comme une grande faveur de sa part, qu’il ne pensât point à se marier sans m’avoir fait savoir avec qui, et sans se croire en état de m’assurer qu’il sera aimé de la personne dont il aura fait choix, autant qu’il l’auroit été d’une autre. ô chère Madame Bemont, quelle disgrace pour moi, si le chevalier épousoit une femme indigne de lui. Dans cet intervalle, M Grandisson avoit fait tous les préparatifs de son départ. J’étois arrivé du Levant et de l’Archipel, où j’avois accompagné, à sa prière, M Belcher, notre ami commun. Il m’honora d’une autre marque de confiance, en laissant à ma garde Miss Jervins, son agréable pupille, sous les yeux de Madame Bemont, dont les soins, pendant son absence, ont répondu parfaitement à son attente. Alors il écrivit à l’évêque de Nocera, pour lui offrir de se rendre encore une fois à Boulogne, si sa visite n’étoit pas désagréable à sa famille ; mais cette nouvelle marque de reconnoissance et d’attachement n’étant point acceptée, il partit enfin pour Paris. Bientôt il fut rappelé dans sa patrie par la mort de son père, et quelques semaines après son retour, il me fit avertir de repasser en Angleterre avec sa pupille. Peut-être vous plaindrez-vous, chère Miss Byron, de ne pas trouver, à la fin de ce récit, autant de lumières que vous en désirez sur l’état présent de la malheureuse Clémentine. J’ajouterai, en peu de mots, les éclaircissemens qui sont venus depuis. Lorsqu’on fut assuré à Boulogne que M Grandisson avoit quitté l’Italie, la famille commença trop tard à regretter de n’avoir pas permis l’entrevue que Clémentine avoit désirée avec une ardeur si pressante, lorsqu’ils eurent appris qu’il étoit retourné en Angleterre, pour recueillir la succession de son père, ce surcroît d’éloignement, joint à la mer qui faisoit un obstacle terrible dans leurs idées, rendit les regrets encore plus vifs. Ils n’imaginèrent point d’autre remède, pour suspendre un peu les agitations de Clémentine, que de la tenir dans un exercice continuel, en la faisant voyager ; car n’ayant point obtenu de voir M Grandisson, elle en conservoit toujours le même désir. Ils la menèrent d’abord à Nocera, à Rome, à Naples, ensuite à Florence, à Milan, et jusqu’à Turin. S’ils lui donnoient l’espérance de rencontrer M Grandisson, c’est de quoi je ne suis pas informé, mais il est certain qu’elle se flattoit de le voir à la fin de chaque voyage, et que cette attente la rendoit plus tranquille dans sa marche. Elle étoit quelquefois accompagnée de la marquise, à qui l’on avoit jugé que l’air et le mouvement étoient aussi nécessaires pour sa santé, que pour celle de sa fille. Quelquefois c’étoit Madame De Sforce et d’autres personnes de la famille, qui composoient son escorte. Mais ces voyages ayant cessé depuis plus de trois mois, la jeune malade les accuse de l’avoir trompée. Elle est devenue fort impatiente. Elle a tenté deux fois de s’échapper. Leur crainte les ont portés à l’enfermer étroitement. Ils l’avoient mise d’abord dans un couvent, à la sollicitation de Madame De Sforce, et seulement pour essai. Elle y étoit assez tranquille : mais le général, qu’on n’avoit pas consulté, n’eut pas plutôt appris ce changement, que par des raisons difficiles à comprendre, il en marqua du chagrin ; et sur ses instances, elle fut ramenée aussi-tôt dans sa famille. Son imagination est plus remplie que jamais de son précepteur, de son ami, de son chevalier. Elle brûle de le revoir. Je les trouve fort blâmables, s’ils l’ont fait voyager dans cette espérance, puisqu’elle n’a servi qu’à redoubler son ardeur pour une entrevue. Une seule fois, dit-elle, la consolation de le voir une fois, pour lui apprendre avec quelle rigueur elle est traitée, lui feroit oublier toutes ses peines. Elle est sûre qu’elle obtiendroit de lui un peu de pitié, quoique tout le monde lui en refuse. Depuis quelques jours, Sir Charles a reçu de l’évêque de Nocera, une lettre tendre et pressante, par laquelle on l’invite à faire encore une fois le voyage de Boulogne. Je laisse à lui-même le soin de vous communiquer là-dessus ses résolutions, d’autant plus que jusqu’à présent je n’ai fait que parcourir cette dernière lettre, qui a renouvelé tous les tourmens de son cœur. Il en avoit reçu une de Camille, qui lui marquoit, sans expliquer par quel ordre que tout le monde faisoit des vœux pour son retour à Boulogne. Clémentine est menacée de cette mortelle langueur qu’on nomme ici consomption. Le comte de Belvedere ne l’en adore pas moins. Il attribue le désordre de son esprit à de mélancoliques sentimens de religion ; et les détails domestiques ayant peu transpiré, la piété, dont il est rempli lui-même, le touche pour elle d’une tendre compassion. Il sait néanmoins que sans l’extrême attachement qu’elle a pour ses principes, elle préféreroit le chevalier Grandisson à tout autre homme ; et loin d’être refroidi par cette idée, il admire une généreuse disposition, qui lui fait préférer sa religion à son amour. Le seigneur Jeronimo est toujours dans une fort triste situation. Sir Charles lui écrit souvent avec l’affection qu’il croit devoir à cet excellent ami. La dernière lettre lui apprend que les chirurgiens étoient décidés pour une nouvelle opération, et que le succès en paroissoit fort douteux. Avec quelle noblesse Sir Charles paroît supporter de si pesantes afflictions ! Car celles de ses amis ont toujours été les siennes. Mais son cœur saigne en secret. Un cœur sensible est un bien qui coûte cher à ceux qui le possèdent, mais qu’ils ne voudroient pas changer pour tout autre bien. C’est en même tems une preuve morale d’innocence, puisque le cœur, qui est capable de partager la douleur d’autrui, ne sauroit l’être d’en causer volontairement à personne. Je me flatte que l’aimable Miss Byron est satisfaite à présent de ma soumission pour ses ordres. Elle ne me trouvera pas moins d’exactitude et de zèle dans le récit de tout ce qui regarde Olivia. Mais après l’avoir affligée par des images si tristes, je demande que pour la consoler, elle me permette de lui faire élever les yeux vers un autre ordre de choses, qui est la vraie source de force et de consolation pour une ame raisonnable.