Histoire du chevalier Grandisson/Lettre 27

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LETTRE 27

Madame Selby, à Miss Byron.

au château de Selby, 15 février. Quoique depuis long-tems notre résolution, ma très-chère Henriette, soit de vous laisser une liberté absolue dans votre choix, nous ne pouvons nous dispenser de vous apprendre les nouvelles propositions qu’on nous fait pour vous. Ensuite il dépendra de vous seule de les accepter ou de les refuser. Miladi D douairière de cette illustre maison, m’a fait l’honneur de m’écrire il y a plus d’un mois, comme vous le verrez par la date de sa lettre. Mais elle me recommandoit le secret jusqu’à ce qu’elle me donnât la liberté de le révéler. Elle me l’accorde aujourd’hui par une autre lettre, en me priant de vous informer de toutes ses ouvertures. J’ai communiqué à ma mère, à M Selby et à Lucie, ce qui s’est passé entre cette dame et moi. Ils ne m’expliquent point ce qu’ils en pensent par les mêmes raisons qui m’empêchent aussi de vous en marquer mon sentiment ; c’est-à-dire, jusqu’à ce que vous le demandiez vous-même. Mais ne voyons-nous pas, ma très-chère nièce, que depuis fort peu de jours, il est arrivé plusieurs changemens qui doivent refroidir les espérances de tous ceux qui cherchoient à vous plaire, du moins s’ils apprennent les circonstances et la situation où vous êtes. Je suis persuadée, mon cher amour, que vous ne serez jamais capable de résister aux mouvemens de cette reconnoissance qui a toujours eu tant de pouvoir sur votre cœur. La tendresse que votre oncle a pour vous, lui a fait contenir, dans cette occasion, le penchant que vous lui connoissez au badinage. Il déclare, ma chère, qu’il a pitié de vous. Pendant que cette chère fille, dit-il, nous vantoit ses forces, et que, rejetant l’un, ou congédiant l’autre, elle se croyoit hors des atteintes du petit dieu devant lequel il faut, tôt ou tard, que les femmes viennent courber la tête, je ne l’ai point épargnée ; mais aujourd’hui que je la vois abimée dans une passion sérieuse, et qu’elle a tant de choses à dire pour son excuse, et que nous n’avons peut-être pour nous que l’espérance, pendant que le triomphe est du côté de Sir Charles ; son état, s’il est tel que je me l’imagine, m’inspire trop de compassion pour me permettre de la chagriner par mes railleries, sur-tout après tout ce qu’elle a souffert de ce vil Hargrave. Mille endroits de vos lettres, ma chère, nous ont ouvert les yeux sur votre inclination. Dans un commencement d’amour, les jeunes personnes s’efforcent toujours de se déguiser leur propre situation. Elles voudroient étouffer le feu, avant que d’appeler au secours ; mais cet effort même, est un souffle qui lui fait jeter des flammes. Elles cherchent des noms pour leurs sentimens ; tels, par exemple, que la reconnoissance. Mais apprenez, chère Henriette, qu’une reconnoissance aussi justement fondée que la vôtre, n’est qu’un nom d’emprunt pour l’amour. Le mérite de l’objet, l’excellence de votre cœur, la conformité des caractères, doivent amener l’amour d’un côté, peut-être des deux, si cette multitude de femmes, dont on vous a parlé, n’ont que des pe rfections modernes ; cependant, ma chère, c’est ce qu’il ne faut pas supposer, puisque les cœurs vertueux se trouvent et s’assortissent comme d’eux-mêmes. Il est vrai aussi que ces femmes peuvent ne s’être laissé prendre que par la figure extérieure. Un bel homme n’a pas besoin de toutes les qualités du chevalier Grandisson, pour engager le cœur d’une grande partie de notre sexe. Ce qui augmente nos craintes, chère Henriette, c’est que nous-mêmes nous sommes tous amoureux de lui. Votre oncle s’est rencontré avec M Dasson, fameux avocat de Nottingham, qui est chargé de quelques affaires pour Sir Charles. Le détail où M Dasson est entré sur son caractère, dans ce qui regarde seulement ses fermiers et ses vassaux, suffit pour confirmer tout ce que la plus ardente reconnoissance et l’amour le plus passionné peuvent dire en sa faveur. Nous ne savons quelquefois si nous devons regretter le lâche attentat de Sir Hargrave, quoique vous ne puissiez pas douter que le récit de vos souffrances ne nous ait pénétrés jusqu’au fond du cœur. Si la fin répondoit à nos désirs, je ne regretterois rien. Mais c’est notre crainte, ma chère. Que deviendrois-je, disoit hier votre grand-maman, si la favorite de mon cœur se trouvoit engagée dans une passion sans espoir ? Expliquons-nous de bonne foi. Si vous y voyez quelque apparence, il faut vous résoudre à jeter de l’eau sur le feu, tandis qu’il couve encore, et qu’il n’a fait que pousser quelques étincelles ; il faut l’éteindre, ma chère ; et comment y parviendrez-vous, si ce n’est en changeant votre liaison personnelle avec l’aimable famille, dans une correspondance par écrit, c’est-à-dire, en revenant vivre avec nous, avant que la flamme ait gagné le comble ? Lorsque vous serez ici, vous pourrez donner quelque espérance au digne Orme, ou vous tourner du nouveau côté qu’on vous propose. Comme la plus vive satisfaction qui pût nous arriver, seroit de vous voir heureusement mariée, nous ne souhaitons rien plus ardemment. S’il y avoit quelque apparence… vous m’entendez. Le diadême, ma chère, seroit méprisable en comparaison. Adieu, mon plus tendre amour. Je suis trompée, si cette prudence qui vous a fait mériter jusqu’ici tant d’applaudissemens, n’est appelée à des épreuves que vous n’avez jamais connues. Toute à vous, avec l’affection d’une mère, Marianne Selby.