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Histoire du luxe privé et public, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, t1

La bibliothèque libre.
Henri Baudrillart
Histoire du luxe privé et public (1878)
Hachette & Co. (1p. --50).
HISTOIRE
DE LUXE
HISTOIRE

DU LUXE

PRIVÉ ET PUBLIC

DEPUIS L'ANTIQUITÉ JUSQU'A NOS JOURS

PAR

H. BAUDRILLART

Membre de l'Institut

TOME PREMIER

Théorie du Luxe. Le Luxe primitif.

Le Luxe dans l'Orient antique et moderne.

Le Luxe en Grèce.

- PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET C

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1878

Droits de propriété et de traduction réservés, PRÉFACE

En 1866 je faisais au Collège de France un cours sur l’histoire des faits et des doctrines économiques. Je pris pour sujet la question du luxe. Des raisons diverses me déterminaient dans ce choix. D’abord cette question était, comme on dit, à l’ordre du jour. Le développement du luxe l’avait posée devant l’opinion. Le théâtre en montrait les abus unis à ceux de l’agiotage. Les livres et les brochures se multipliaient pour ou contre le luxe privé. Le luxe public soulevait les mêmes discussions. Les sciences qui s’occupent des questions sociales ne pouvaient s’abstraire d’un si grand intérêt. Un motif plus théorique me guidait aussi. La plupart de ces solutions me paraissaient peu satisfaisantes : la question était souvent mal posée ; on aboutissait presque toujours à des satires ou à des apologies également excessives. Ceux-ci ne voulaient pas tenir compte de l’élément de luxe que toute civilisation renferme. Ceux-là sacrifiaient la morale à certaines formes brillantes de la richesse et au plaisir. Trouver le nœud de ces contradictions, les concilier dans une vue scientifique supérieure, au profit de tous les grands principes, était fait pour tenter un professeur, qui avait de longue date pris comme objet de son enseignement l’union de la morale et de l’économie politique.

En une année de cours j’avais réussi à dire à peu près ce que je voulais là-dessus, c’est-à-dire l’essentiel. J’avais pu juger avec une sévérité trop justifiée le mauvais luxe sans lui offrir en holocauste la richesse, la civilisation, le juste développement des facultés humaines.

Mais il m’avait fallu négliger une quantité de développements historiques, qu’un enseignement comme celui dont j’étais chargé n’aurait pu donner sans perdre son caractère.

Ces développements historiques m’attiraient singulièrement. Décidément mon sujet m’avait conquis plus que je ne croyais moi-même. J’y revenais en dehors de toute préoccupation d’enseignement. Je me mis à en faire désormais l’objet de recherches suivies, qui se rattachaient aux mêmes principes, mais qui avaient leur importance et leur intérêt à part. Avec un cadre ainsi agrandi, ce n’était plus à un auditoire, mais à un public de lecteurs, que je pouvais songer à m’adresser. Voilà comment ce qui fut la matière d’un cours pendant une année seulement, a pu devenir un livre qui n’a cessé de m’occuper pendant douze ans. Le livre ne devait d’abord lui-même avoir qu’un volume, puis deux ; il en a quatre, et je ne suis pas sûr de ne pas éprouver le regret, que ne partageront ni l’éditeur ni le public, de n’en avoir pas fait davantage.

La vérité est qu’une histoire du luxe n’existe pas, et que j’ai tenté de combler une lacune dont mes recherches n’avaient fait que me convaincre davantage. De cette histoire on ne rencontre que des fragments sans lien entre eux, le plus souvent même sans relation marquée avec la société dont le luxe reflète l’état moral, économique, politique. Nulle distinction presque du luxe privé et du luxe public. Même dans ces fragments, en dépit de recherches fort érudites, l’ordre chronologique est rarement suivi ; le classement, tout matériel, de divers usages, confond les époques ; c’est une nomenclature en un mot, plutôt qu’une histoire.

Un critérium quelque peu exact manque en outre presque toujours à ces fragments pour qualifier ces degrés ou ces genres de luxe comme il convient, et il est de fait qu’un état avancé des sciences morales et politiques pouvait seul fournir ce critérium. Aussi y trouve-t-on flétris avec une indignation exagérée, et souvent peu sérieuse certains usages innocents, inévitables dans un état social développé. D’autres auteurs, au contraire, beaucoup plus coulants, font d’usages difficiles à justıfier moralement, ou contraires à la production bien entendue, à la répartition équitable de la richesse et à son emploi judicieux, l’objet de jugements beaucoup trop indulgents, sinon même de glorifications très-dangereuses. Une théorie plus large et plus sûre, une méthode historique plus exacte et plus complète, étaient nécessaires pour écrire une telle histoire. Par la première on avait chance de sortir des appréciations vagues et contradictoires. Par la seconde le luxe trouvait sa place dans l’histoire de la civilisation, dont il forme un chapitre important.

Combien aussi n’est-il pas instructif de voir les excès de ce genre se développer dans tous les temps, sous l’empire des croyances les plus diverses, et cette idole fastueuse et corrompue du luxe de mauvais aloi, séduire, entraîner successivement toutes les nations, sans distinction de race, sans acception de régimes, aussi haut que remontent nos souvenirs, et en quelque sorte sans interruption !

L’Asie y cède la première avec ses royautés despotiques et ses satrapes amollis. Athènes y arrive à son tour avec sa démocratie si brillante, Rome républicaine y vient avec sa fière aristocratie conquérante, puis la Rome impériale. Elle produit en haut des monstres de luxe, et elle veut que tous, dans ces villes où subsiste une démocratie asservie, mais sujette à s’agiter, aient une large part du luxe public qu’elle crée pour ainsi dire à la taille du peuple-roi.

Le moyen âge sacerdotal et féodal y est venu à son tour, puis les vieilles monarchies militaires et les riches républiques marchandes, la noblesse déchue de son influence et des prérogatives d’une aristocratie série use, et enfin la démocratie moderne. Il peut y avoir et il y a des degrés comme des aspects divers du luxe dans ces différentes sociétés, mais nulle organisation n’échappe au même péril.

La Morale et l’Histoire marchent ici vers un même but. La Morale dit d’aimer les vrais biens, de sacrifier les faux ; elle place la science, la vertu, la patrie, au-dessus de l’égoïsme vaniteux, cupide, sensuel ; elle commande de fuir le mauvais luxe, de se défier même du bon, de celui qui a des côtés utiles et qui s’associe au beau par les arts ; tant la pente est glissante, tant l’amour immodéré des jouissances même permises peut devenir dangereux ! Ce que la Morale enseigne, l’Histoire l’établit avec une sûreté infaillible par des expériences répétées.

Le lecteur pourra suivre dans ce livre la marche parallèle du luxe avec les différents états de civilisation.

On envisage le luxe, étudié d’abord comme un instinct primitif et dans sa théorie, avant d’aborder cette civilisation elle-même. On en cherche la présence, on en reconnait déjà les abus dans la vie sauvage. On en suit la trace dans les essais d’ornement de l’âge de la pierre. L’Orient est montré comme la patrie du grand luxe public, d’abord sous la forme de monuments et de temples, puis du luxe privé, qui y déploie ses inventions et y produit des révolutions par ses excès, nés de circonstances sociales qu’on explique ici. Chacun de ces vastes empires est étudié à part. Les religions, avec leurs symboles et leurs arts, tiennent une place étendue dans ce tableau, à côté des usages et des vices des particuliers. La Grèce est le vrai berceau du monde moderne, sous ce rapport comme sous tant d’autres. Elle nous fait assister à l’accroissement de son luxe, qui renferme en bien et en mal tous les germes destinés à se développer ailleurs.

Le luxe romain est traité dans le second volume, présenté dans toute sa suite, serré de près dans ses relations avec les transformations morales et politiques de la société.

L’auteur de ce livre serait ingrat s’il ne se hâtait d’ajouter que les beaux travaux auxquels l’antiquité a donné lieu tout récemment ont singulièrement facilité sa tâche. C’est l’avantage de notre temps qu’un écrivain, qui ne se pique pas d’être un archéologue, ait pu profiter des résultats si considérables, et à tant d’égards si nouveaux, des travaux archéologiques pour l’Orient, la Grèce et Rome.

Nous serions heureux si les hommes savants, qui ont fait ou répandu chez nous ces admirables découvertes, une des gloires de notre siècle, trouvaient que nous n’avons pas été un écolier trop inintelligent, un interprète trop infidèle de leurs leçons par l’usage que nous avons fait des résultats qu’ils ont rendus en quelque sorte publics et livrés au domaine commun.

Autant en dirons-nous du Moyen âge et de la Renaissance, objet du troisième volume, et des temps modernes, qui forment le dernier, jusqu’à la limite la plus extrême, c’est-à-dire jusqu’à nos jours.

Combien, ici de même, de recherches heureuses ont été faites depuis un certain nombre d’années !

On a mieux étudié l’économie publique, les divers emplois du travail et du capital dans le passé, les dé-penses en bâtiments, en constructions exagérées.

Que de savantes monographies consacrées aussi à l’ameublement, au costume, à la parure !

Ces fouilles dans les inventaires et dans les comptes, ces études sur les mœurs et sur les arts, offraient une base solide à ce travail plus étendu par son ensemble, mais plus sobre de détails spéciaux et techniques.

Fallait-il dans un tel ouvrage ne mettre que la France pour le moyen âge et les temps modernes, ou y faire entrer tous les peuples ? Voici à quel terme nous nous sommes arrêté. Nous avons considéré la France comme un centre principal où le luxe aboutit, quand ce n’est pas d’elle qu’il part. Donner un égal développement à toutes les nations, c’eût été impossible à moins de connaissances infinies, et encore est-il douteux qu’en multipliant les volumes, on eût échappé au reproche de monotonie, car beaucoup d’usages se répètent, el ces divers groupes, dont on eût suivi le luxe sous toutes ses formes, obéissent à une thème loi de civilisation. Comment, d’un autre côté, ne pas parler de ces nations, quelquefois même d’une manière étendue ? N’eût-ce pas été mutiler un tel sujet ? Se figure-t-on une histoire du luxe, dans laquelle il serait à peine question de l’Italie ? J’ai donc fait aux autres pays une part proportionnelle à leur importance eu égard au luxe. Je les ai montrés tantôt donnant le ton à la France, tantôt en recevant l’impulsion. Chaque groupe se trouve ainsi caractérisé avec un développement qui suffira du moins pour assigner à chacun ses caractères distinctifs.

Qu’ajouterait l’auteur de cet ouvrage à ces brèves explications ? Fils des temps nouveaux, il n’en répudie pas l’esprit ; il aime la civilisation qui en est sortie, malgré ses imperfections et ses souffrances, lesquelles en attestent non les excès, comme on le dit, mais l’insuffisance ; il ne doute pas quelle ne se perfectionne, comme elle s’est perfectionnée déjà. Il combat ceux qui, sous le nom de luxe, font aux arts une guerre d’iconoclastes, et ne parlent du développement de la richesse, sous toutes les formes qu’elle revêt, que pour le déplorer. Toutes les fois qu’il voit, au cours de cette histoire, naître un progrès nouveau, il l’accueille avec sympathie. Mais il ne faut pas que le moyen fasse oublier le but de la destinée humaine, qui n’est pas la jouissance raffinée, fût-elle même honnête et délicate. Les jouissances qui viennent des arts sont nobles, elles ne sont pas tout. Les biens matériels ont leur valeur, on peut le dire sans s’agenouiller devant eux ; tâchons, par de vigoureux efforts, par une éducation plus morale et plus forte, d’échapper à ce qu’ils ont de corrupteur et d’amolissant. L’histoire ne confirme pas l’opinion qui croit que le monde est allé devenant sans cesse plus extravagant et plus immodéré dans son luxe ; elle atteste même le contraire à beaucoup d’égards. Le danger moral n’est pas moindre pourtant, si on se rend l’esclave de mille raffinements, si l’on y met son âme ! Ce danger nous menace-t-il ? Il vaudrait mieux peut-être demander quelle société il ne menace pas, surtout aux époques où l’on remarque l’affaiblissement des croyances, des prin-cipes, des caractères. Oui, ce mal nous menace ; il n’est aucune classe qu’il n’atteigne. On demande les remèdes. Nous les examinerons, en éliminant ces mesures coercitives et prohibitives, ces lois somptuaires, qui ont paru si longtemps le dernier mot de la sagesse des législateurs pour lutter contre ce genre d’abus. Adressez-vous à la liberté et aux mœurs ! La morale et l’histoire nous crient également : on combat le luxe abusif comme tous les vices qui jettent l’homme dans les excès et qui énervent les âmes, non par des expédients et des palliatifs, mais en s’appuyant sur un idéal supérieur.

HENRI BAUDRILLART. PRIVÉ ET PUBLIC

DEPUIS L’ANTIQUITÉ JUSQU’A NOS JOURS

LIVRE I

THÉORIE DU LUXE

LE LUXE DANS SES RAPPORTS AVEC LA MORALE, L’ÉCONOMIE SOCIALE, LA POLITIQUE.

CHAPITRE I

L’INSTINCT DU LUXE

I

DEUX ECOLES DE MORALISTES EN LUTTE SUR LA QUESTION DU LUXE.

La question du luxe a mis aux prises deux écoles de morale également extrêmes qui, sous des noms divers, semblent s’être disputé de tout temps l’humanité. L’une est la morale rigoriste elle voit d’un œil sévère et inquiet les développements de l’industrie ; elle flétrit du nom de décadence ce que la masse humaine qualifie du nom de progrès. L’autre traite le vice avec indulgence, quelquefois avec faveur ; elle ne craint pas de faire reposer la prospérité sociale sur l’extension illimitée des désirs et des fantaisies. L’une de ces écoles dit à l’humanité : « Tu péris, si tu marches ! » L’autre la menace de languir et de s’éteindre si elle reconnaît qu’une limite quelconque puisse être assignée au mouvement qui l’entraîne. Toutes deux lui enjoignent de faire son choix entre la morale et la civilisation.

On pourrait répondre qu’un pareil dilemme est un outrage, un défi porté à l’harmonie des lois du monde, qui n’admettent pas de contradictions aussi radicales. Mais le problème existe, et il s’impose à l’examen. J’ajoute qu’il est susceptible de recevoir une solution dans l’état où se trouvent les études qui s’occupent de l’homme et de la société.

Le dix-huitième siècle nous a donné l’exemple de l’analyse dans cette question. Il ne l’a pas fait pourtant d’une manière suffisamment impartiale et désintéressée, et il a laissé des lacunes dans ses recherches. Il a tranché plutôt que résolu les difficultés qui paraissent s’élever entre la civilisation et la morale.

C’est à la pureté de la morale que Rousseau prétend sacrifier le luxe et la civilisation dans des paradoxes qui ont fait école. La Fable des Abeilles, du philosophe anglais Mandeville, qui tient vingt pages, et que l’auteur commente en trois volumes, est, au même siècle, une sorte d’apologie philosophique du luxe. Tant que la ruche s’abandonne à d’aimables vices, tout va bien en somme ; le jour où elle se laisse convertir par les sermons des moralistes, tout est perdu. On n’avait jamais dit tant de bien de la prodigalité. Mandeville canonise les sept péchés capitaux. Avec moins de façon, Voltaire, dans le Mondain et dans la Défense du Mondain, renvoie la morale au paradis terrestre, proclame le luxe délicieux, du moins pour les riches et pour les grands États. Il est loisible au pauvre d’amasser, aux petits États d’être simples et de s’ennuyer. Voltaire historien parlera comme Voltaire poète.

Un écrivain financier, Mélon, favorable au luxe jusqu’à l’excès, donne son approbation à cet élégant badinage, qui devient ainsi le manifeste d’une école.

La question veut être abordée directement, traitée pour elle-même. Je me placerai sur le terrain même de chacune de ces écoles, seul moyen de sortir de perpétuels malentendus. C’est au nom de la morale elle-même que je donnerai tort aux rigoristes. C’est au nom de la civilisation que je combattrai ses apôtres intempérants.

II

LE LUXE COMME PENCHANT PRIMITIF.

La première question à se poser c’est de savoir s’il n’y a pas un penchant au luxe et quelle en est la nature.

Ce penchant existe. On le trouve dans l’enfance et la jeunesse de l’homme. Il prend alors une forme très commune, pour ne citer que eelle-là, l’amour de la pa-rure. Nous acquérons tous les jours, en fouillant le sol, qui nous découvre des objets destinés à l’ornement aux époques les plus reculées, la preuve que l’enfance et la jeunesse de l’humanité ont eonnu également le pouvoir de eet instinct. L’âge de la pierre a cu son luxe ! Mais quelle est la nature de ee penehant ? Est-il simple ? n’est-il pas plutôt le résultat de mobiles différents les uns des autres ? Le premier principe du luxe se trouve, on est forcé de l’avouer, dans l’orgueil, ou dans cette nuance particulière de l’orgueil, qu’on nomme l’amour-propre ou la vanité. L’homme, même isolé, n’y échappe pas. Narcisse s’éprend de sa propre image. Mais ce penchant se développe dans l’état social. L’homme veut donner de lui-même une idée avantageuse ; il veut paraître, et même paraître plus que les autres, jaloux qu’on le distingue par tous les moyens, l’esprit, la naissance, la gloire, la puissance, la richesse.

J’ajoute par la richesse particulièrement :
Faire fortune, dit La Bruyère, est une si belle phrase, et qui dit une si bonne chose, qu’elle est d’un usage universel. On la connaît dans toutes les langues ; elle plaît aux étrangers et aux barbares ; elle règne à la cour ct à la ville ; elle a percé les cloîtres et franchi les murs des abbayes de l’un et de l’autre sexe ; il n’y a point de lieux sacrés où elle n’ait pénétré, point de désert ni de solitude où elle soit inconnue[1].
La richesse est de toutes les supériorités la plus universellement appréciée, la plus visible, la moins aisée à contester. Nulle autre ne se traduit d’une manière aussi éclatante par certains signes, lesquels ne sont autres que le luxe même.

Le luxe est son emblème, et comme son enseigne aux yeux de la foule.

Riche, on voudra paraître ce qu’on est, et même un peu au delà ; pauvre, on voudra paraître ce qu’on n’est pas, c’est-à-dire riche, du moins dans une certaine mesure ; cela n’est pas impossible, car si la richesse ne s’emprunte pas, les signes de la richesse s’empruntent et peuvent être imités.

Telle est la nature de ces vanités inquiètes, ardentes à la poursuite de ce bien idéal, l’opinion.

Peu à peu elles créeront des nuances très-subtiles auxquelles elles attachent un prix infini : elles voudront les objets en raison de ce qu’ils sont rares, difficiles à atteindre : on verra même cette vanité détruire pour détruire, anéantir des valeurs immenses comme pour se mettre au-dessus de ces pertes, dont l’idée seule frappe la foule de stupeur.

Ainsi naît le faste, ou le luxe d’ostentation.

La seconde source du luxe, ce sont les recherches sensuelles.

Les théologiens lui ont donné un nom ; ce n’est plus l’orgueil, c’est la concupiscence[2].

L’homme n’est pas seulement un être vaniteux, enflé du désir de briller, il aime à multiplier comme à rendre plus vives ses sensations agréables. A cette fin il fait servir l’intelligence.

Or, jusqu’à quel point peuvent être variées, rendues exquises les sensations, qui pourra le dire ? quel est le dernier terme des industries qui s’y consacrent ? ont-elles même un terme ? Certes la matière est finie par sa nature, et la sensation est bornée comme elle. Mais l’homme se fait l’illusion qu’elle ne l’est pas. Il lui semble que jamais une jouissance ne lui a procuré tout ce qu’elle peut donner, et quand il en a épuisé une, il court après un autre plaisir. Les raffinements se raffinent, et ils en appellent de nouveaux. Combien ici encore de satisfaction factices qui n’ont de réalité que dans l’imagination ! quel prix attaché à des nuances qui ne se découvrent qu’aux experts ! De même que l’amour-propre établit des supériorités sur des riens, mais sur des riens qui sont tout, il y a des recherches et des délicatesses fondées sur des différences à peine plus sensibles pour le vulgaire. La cherté ajoute à ces jouissances, en joignant au charme de l’objet agréable par lui-même la saveur piquante de la difficulté vaincue.

Orgueil, sensualité, tout est-il là ?

J’ai fait allusion à une troisième source de luxe : l’instinct de l’ornement. Il ne se confond pas avec l’ostentation, même quand il y confine, ni avec la sensualité, même quand il y sert.

L’homme est porté naturellement à orner tout ce qui l’environne ou le touche, sa demeure, le temple de ses dieux, ses édifices publics, et d’abord ses ustensiles, ses habits, sa personne. Dans le dernier cas l'instinct de l’ornement s’appelle le goût de la parure, goût plus personnel. Mais l’homme aime à orner pour orner. De là naît le luxe des arts décoratifs.

Noble luxe, mais sujet aussi à bien des écarts. La fantaisie règne trop souvent en souveraine dans cette partie du luxe. Elle s’attache à des nuances que le goût n’avoue pas toujours, et donne parfois à ses créations des prix insensés. L’instinct de l’ornement s’est prêté à des abus immoraux et ruineux, bien des fois signalés dans le cours de l’histoire.

Pourtant qui oserait le dénigrer ? qui se résignerait à bannir une partie notable de l’architecture, de la sculpture, de la peinture, tant d’arts délicats et charmants, et le groupe varié, sans cesse accru, des arts dits industriels et des arts somptuaires ?

Comment nommer la dernière origine à laquelle je rapporte le penchant au luxe ? Dirai-je l’amour du changement ou l’inquiétude du mieux ?

L’homme est ondoyant et divers. Il répugne à la stabilité absolue. En soi ce penchant est plutôt un bien, puisqu’il tire l’homme de l’abrutissement. Pourtant il avoisine le mal de très près. Changer pour changer en est l’écueil habituel. C’est une des maladies les plus fréquentes de la nature humaine, une de celles que les moralistes ont le mieux connues, et décrites avec le plus de verve et de bonheur. Combien de fois l’inquiétude du mieux n’est-elle pas uniquement le beau nom dont nous décorons cette mobilité perpétuelle! On se lasse même du bien. Comment ne pas se dégoûter du médiocre, de l’imparfait ? On le quitte pour courir après d’autres objets imparfaits également, mais qui ont le mérite d’être nouveaux, ou de le paraître.

Voilà la mode. Voilà ses révolutions, ses bizarreries, ses inconstances perpétuelles qui la condamnent à se singulariser pour fuir la monotonie, ses exigences ruineuses et ses conséquences funestes.

La mode est bizarre, contradictoire en ses jugements. La Bruyère le remarque à propos des modes ridicules de son temps : « L’on blâme une mode qui, divisant la taille des hommes en deux parties égales, en prend une tout entière pour le buste, et laisse l’autre pour le reste du corps : l’on condamne celle qui fait de la tête des femmes la base d’un édifice à plusieurs étages, dont l’ordre et la structure changent selon leur caprice, qui éloigne les cheveux du visage, bien qu’ils ne croissent que pour l’accompagner, qui les relève et les hérisse à la façon des Bacchantes, et semble avoir pourvu à ce que les femmes changent leur physionomie douce et modeste en une autre qui soit fière et audacieuse. On se récrie enfin contre une telle ou une telle mode, qui cependant, toute bizarre qu’elle est, pare et embellit pendant qu’elle dure, et dont l’on tire tout l’avantage qu’on en peut espérer, qui est de plaire. Il me paraît qu’on devrait seulement admirer l’inconstance et la légèreté des hommes, qui attachent successivement les agréments et la bienséance à des choses tout opposées, qui emploient pour le comique et pour la mascarade ce qui leur a servi de parure grave et d’ornements les plus sérieux, et que si peu de temps en fasse la différence [3]. »

Cette inconstance bizarre joue dans l’histoire du luxe et des mœurs un très-grand rôle. N’est-ce pas aussi à la vanité futile qu’elle se rapporte ? « Ce ne sont pas les gens les plus sages, dit un écrivain moraliste du dix-septième siècle, qui inventent les modes nouvelles, ce sont les femmes et les jeunes gens, aidés par des marchands et des ouvriers qui n’ont d’autre vue que leur intérêt. » On se demandera s’il n’y faut voir que bagatelles sans conséquences très-sérieuses. « La dépense que causent les ornements superflus et les changements des modes est très-grande pour la plupart des gens de condition médiocre, et c’est une des causes qui rend les mariages difficiles. » — La mode est même accusée de contribuer à la perte du respect. — « C’est une source continuelle de querelles entre les vieilles gens et les jeunes, et le respect pour les temps passés en est fort diminué. Les jeunes gens, en qui l’imagination domine, voyant les portraits de leurs grands-pères avec des habillements dont tout le ridicule paraît, parce que les yeux n’y sont plus accoutumés, ont peine à se figurer qu’ils fussent bien sages et que leurs maximes soient bonnes à suivre. » — La mode enfin n’a-t-elle pas l’inconvénient de rendre les esprits frivoles ? — « Ceux qui se piquent d’élégance sont obligés de se faire de leurs habits une occupation considérable et une étude qui ne sert pas assurément à leur élever l’esprit, ni à les rendre capables de grandes choses. » Une science qui a en vue l’étude des lois de la richesse porte contre les excès de la mode un jugement aussi peu favorable : « La mode a le privilége d’user les choses avant qu’elles aient perdu leur utilité, souvent même avant qu’elles aient perdu leur fraîcheur ; elle multiplie les consommations, et condamne ce qui est encore excellent, commode et joli, à n’être plus bon à rien. Ainsi la rapide succession des modes appauvrit un État de ce qu’elle consomme et de ce qu’elle ne consomme pas[4] »

Est-ce à dire que l’inquiétude du mieux, fondée sur des raisons moins frivoles, ne soit pour rien dans cette mobilité ?

Non, il y a, grâce au ciel, des changements qui sont des améliorations, et telle nouveauté se vante à bon droit d’être une découverte.

Les créations, dans le monde de l’utile et de l’agréable, s’accroissent et se surpassent les unes les autres.

C’est ce qui explique que tel objet, d’abord qualifié de luxe pour sa rareté, perd ce titre, dont les uns lui faisaient un honneur et les autres un crime, pour tomber dans le domaine commun.

Assurément aussi à cette inquiétude mobile il se rattache des erreurs et des écarts. Mais ici encore, qui donc voudrait retrancher ce puissant et fécond mobile, source intarissable de tous nos progrès ?

Voilà quelles sont à nos yeux, en bien, en mal, les sources du luxe ou plutôt du penchant au luxe. Il était Ainsi pour le luxe des tables. Le plus souvent l’ostentation et la sensualité y sont mélangées. Ainsi encore pour le luxe des objets d’art. On obéit, en décorant sa demeure de ces objets, au goût de l’ornement. Pourtant, combien peu n’y mêlent pas le désir de paraître !

Dans une même recherche, vous trouverez le raffinement sensuel et le plaisir du changement.

Mais entre ces mobiles aboutissant au luxe, combien de fois aussi on rencontre un désaccord, poussé jusqu’au sacrifice d’un des éléments qui ne peuvent trouver également leur satisfaction ! Le monde est rempli de ces oppositions entre le luxe d’ostentation et le luxe de sensualité. Les uns préfèrent les plaisirs sensuels aux satisfactions de l’orgueil. Ils mettront leur luxe dans des jouissances à la fois ruineuses et honteuses. C’est un luxe aussi que ces dépenses de l’intempérance, que ces sommes consacrées aux liqueurs fortes dans certaines classes. Les autres sacrifient les réalités aux apparences. La vanité a ses martyrs. Tel meurt de faim devant un service de table qui constitue pour sa situation un luxe absurde. Telle femme aime à se parer et néglige de se vêtir. Les sauvages manquent d’habits qui les préservent du froid et de l’excès de la chaleur ; mais ils ont la tête ornée d’une plume, et quelque verroterie leur pend au nez ou aux oreilles. Demandons-nous maintenant si rien de bon ne se rencontre dans le désir de paraître et dans le goût des raffinements.

Assurément je n’en ai pas flatté le portrait : j’en ferai voir les immenses dangers. Même réduits à la mesure la plus raisonnable, ce ne sont pas là des principes qui soient irréprochables, et tels qu’ils pourraient convenir à une nature angélique. Mais c’est de l’humanité telle qu’elle est qu’il s’agit, et non de la nature humaine telle qu’elle est pourrait être.

On sait assez de quel sort Pascal menace quiconque se plaît à « faire l’ange ».

Non, tout n’est pas à reprendre et à regretter, même dans le désir de paraître.

Il est l’auxiliaire de la décence et de la dignité.

Supposez-le renfermé dans des bornes raisonnables, il répond à un souci très-légitime, celui de garder sa place et de tenir son rang. Ce souci n’importe pas seulement à l’individu, mais à la société qu’on ne peut concevoir sans hiérarchie. La crainte de déchoir est un mobile utile, une garantie de stabilité : elle empêche infiniment plus d’actes imprudents et coupables qu’elle n’en fait commettre. On a raison de se moquer de la vanité bourgeoise. Pourtant, n’y a-t-il rien de légitime dans le sentiment de ces parvenus du travail et de l’épargne qui jouissent sans morgue, mais non sans quelque honnête fierté, de ce qui est comme la preuve visible d’une vie d’efforts couronnée de succès ? L’orgueil, à ce degré et sous cette forme, ressemble de bien près au témoignage de la bonne conscience. Montesquieu va plus loin que nous. Il fait l’éloge, au point de vue de l’utile, de la vanité, qu’il estime presque autant, pour ses effets, qu’il méprise l’orgueil solitaire et stérile. « Il n’y a, dit-il, qu’à se représenter d’un côté les biens sans nombre qui résultent de la vanité ; de là le luxe, l’industrie, les arts, les modes, la politesse, le goût ; et, d’un autre côté, les vices infinis qui naissent de l’orgueil de certaines nations : la paresse, la pauvreté, l’abandon de tout, la destruction des nations que le hasard a fait tomber entre leurs mains, et la leur même. La paresse est l’effet de l’orgueil, le travail est une suite de la vanité ; l’orgueil d’un Espagnol le portera à ne pas travailler ; la vanité d’un Français le portera à savoir mieux travailler que les autres [5] »

On ne peut s’empêcher de trouver bien durs pour l’humanité ces docteurs impitoyables qu’on voit maudire, sous le nom de luxe, tant d’inventions utiles et agréables qui ont augmenté la quantité du bonheur sur la terre. Comment ne pas bénir ces inventions, quand on songe au nombre d’heures doucement écoulées que notre espèce leur a dues, à la sociabilité développée, au charme du foyer domestique accru pour le plus grand bien de la morale elle-même ?

Autant donc le luxe qui veut briller et jouir à tout prix est l’ennemi de ce bien-être, autant le désir de posséder ces jouissances qui n’ont rien de condamnable en elles-mêmes, peut, quand il ne dégénère pas en sybaritisme, favoriser le développement d’un bien-être solide et faire naître d’honnêtes efforts. Nous étions en présence de principes suspects. Voici que naissent l’empire sur soi, la prévoyance, une énergie pleine d’intelligence. Heureuse transformation qui rappelle ces eaux, mêlées de fange à leur origine, mais qui s’épurent dans leur cours.

La haine contre le luxe abusif qui dévore tout, honneur et pures jouissances, ne fera que se fortifier dans ces idées, comme dans les idées plus mâles et plus hautes qui naissent du devoir et de la vertu.

III
EFFETS QUI DÉCOULENT DES DISTINCTIONS ÉTABLIES.

Ces distinctions semblent déjà dicter à l’historien du luxe privé et public ses devoirs et la mesure de ses jugements. Impitoyable pour un luxe qui est le fléau des familles et la perte des États, il aimera passionnément la civilisation et l’humanité, et tout ce qui sert à les honorer. Il louera le luxe des arts. Il montrera les excès coupables de la vanité, les effets funestes des abus sensuels. Il ne jettera pas pourtant le blâme sur tout ce qui s’appelle pompes et magnificences. Il cherchera le fond sous la forme. Rencontre-t-il, par exemple, les pompes souvent censurées des funérailles, il discernera de tant d’accessoires qui semblent la comédie de la douleur, la pensée élevée et touchante d’honorer ceux qui ne sont plus, l’hommage éclatant rendu à des morts illustres. L’histoire des aristocraties montre que trop de terrain a été parfois enlevé à l’agriculture par les jardins et les parcs. Que l’historien signale ces abus : qu’il n’aille pas, sans mesure, blâmer ces belles promenades, ces plantations superbes ou agréables, un des charmes honnêtes de la richesse, un des ornements d’une prospérité opulente. Combien d’écrivains du dernier siècle en ont fait l’objet de vives sorties contre l’aristocratie anglaise ! N’est-il pas plus équitable, en condamnant avec une juste sévérité les abus des grands domaines, de savoir louer le mélange d’un luxe honnête et de l’utilité même dans ces parcs d’agrément : « Le nombre des parcs est énorme en Angleterre, depuis ceux qui embrassent plusieurs milliers d’hectares jusqu’à ceux qui n’en comprennent que quelques-uns. Les plus grands, les plus anciens, ceux qui méritent seuls légalement le nom de parcs, sont indiqués sur toutes les cartes. Dans ces enceintes closes, même les plus modestes, on entretient du gibier de toute espèce ; on nourrit des animaux au pâturage. De sa fenêtre ou de son perron, l’heureux propriétaire a sous les yeux une scène pastorale ; il peut, quand il lui plaît, galoper dans ses allées ou se donner le plaisir de la chasse à quelque pas de son manoir. C’est là qu’il aime à vivre avec sa famille, loin des agitations vulgaires, imitant l’existence du grand seigneur, comme le fermier imite à son tour celle du gentilhomme[6]. » — De même l’historien du luxe flétrira, ou plutôt il lui suffira de montrer les scandales et les ruines qu’a produits le goût exagéré de la parure. Mais il ne fermera pas les yeux à ce que le même goût a pu avoir de bons effets dans le développement social. Il sait que l’instinct de la parure tient au désir de plaire, qui est aussi un élément de la sociabilité, et qui contribue à donner plus de délicatesse aux relations entre les deux sexes. Sous certaines formes ce goût peut s’allier à un sentiment moral. On a pu le voir, chez des femmes même pauvres, dans certaines campagnes. Autrefois surtout, elles ne se séparaient pas de leur anneau de mariage ou de quelque bijou de famille. Les familles s’attachaient à ces objets d’un luxe relatif, elles se les transmettaient de génération en génération. Dans plus d’une de nos provinces, ces mêmes paysannes apportaient à leur mari une de ces armoires dont le bois reluisait, dont les ferrures étaient brillantes, trésor où la famille plaçait tout ce qu’elle possédait. Le même sentiment ne se serait pas attaché à un objet laid et déplaisant. L’historien rencontre d’autres sortes d’un luxe qu’on peut qualifier de moral dans le peuple : tel est le goût des fleurs, aujourd’hui si répandu jusque dans la mansarde. Quel moraliste pourrait s’en plaindre ? Enfin, ne convient-il pas de distinguer cette partie du luxe solide, durable, étroitement unie à l’utile, de cette autre qui prend un caractère futile et éphémère ? Le luxe d’ostentation ne procure qu’une satisfaction creuse ; le luxe plus commode, que l’historien voit se développer avec la civilisation, n’aura pas à ses yeux le même caractère. L’historien économiste sait que ce dernier est moins cher, et, par conséquent, consomme moins, tandis que le luxe d’ostentation ne connaît point de bornes ; il s’accroît chez un autre ; il peut aller ainsi progressivement à l’infini. « L’orgueil, a-t-on dit, est un mendiant qui crie aussi haut que le besoin, mais qui est infiniment plus insatiable. »

Enfin l’histoire du luxe ne doit pas méconnaître les mêmes distinctions fécondes pour ce genre de luxe public qui répond à des besoins élevés. Le luxe public peut appeler à son secours toutes les somptuosités, il peut même en abuser, et aboutir aux plus grands excès à l’aide des moyens illimités dont il dispose. Mais, s’il est bien entendu, il n’est qu’un moyen pour faire entrer de grandes et fortifiantes images dans l’esprit des hommes. On a pu critiquer les fêtes publiques dépourvues de tout objet élevé et utile, ou multipliées sans mesure. « Ce sont, disait un de leurs censeurs au dernier siècle, les cabaretiers sans doute qui ont inventé ce prodigieux nombre de fêtes ; la religion des paysans et des artisans consiste à s’enivrer le jour du saint qu’ils ne connaissent que par ce culte : c’est dans ces jours d’oisiveté et de débauche que se commettent tous les crimes : ce sont les fêtes qui remplissent les prisons, et qui font vivre les archers, les greffiers, les lieutenants criminels et les bourreaux ; voilà parmi nous la seule excuse des fêtes[7] » A quoi un philosophe, ennemi des divertissements du théâtre, n’hésitait pas à répondre : « Tant pis si le peuple n’a de temps que pour gagner son pain, il lui en faut encore pour le manger avec joie, autrement il ne le gagnera pas longtemps. Le Dieu juste et bienfaisant qui veut qu’il s’occupe, veut aussi qu’il se délasse ; la nature lui impose l’exercice et le repos, le plaisir et la peine. Le dégoût du travail accable plus les malheureux que le travail lui-même. Donnez-lui des fêtes, offrez-lui des amusements qui lui fassent aimer son état et l’empêchent d’en envier un plus doux. Des jours ainsi perdus feront mieux valoir les autres[8]. »

Les solennités publiques s’appuient sur des motifs d’un ordre moral. Ici encore l’historien tient, pour ainsi dire ses devoirs, des distinctions que la nature même du sujet exige. Combien elles ont été souvent multipliées sans profit, stériles dans leurs effets, ruineuses par leurs abus, ces cérémonies publiques de tout genre qu’a connues le passé ! Mais, quand elles sont ce qu’elles doivent être, comment l’historien en méconnaîtrait il la signification souvent profonde ? Il ne l’ignore pas : c’est la patrie qui convie à ces fêtes destinées à rappeler le souvenir des grands événements et des grands hommes ; c’est l’autorité publique apparaissant revêtue de majestueux emblèmes ; c’est la religion parant ses temples et appelant les populations à ses cérémonies. Nulle religion sans culte, pas de culte qui n’ait ses pompes. La religion ne saurait avoir, si spiritualiste qu’elle soit, le caractère abstrait d’une philosophie. En même temps qu’elle s’adresse à l’esprit et qu’elle parle au cœur, elle cherche le chemin de l’imagination et des sens. Il y a donc un luxe religieux. Il est légitime aussi, à sa place et dans sa mesure. Certaines Églises ont pu, par réaction contre les excès de pompes trop mondaines, aboutir à laisser nues les murailles de leurs temples, réduire tout à une sèche simplicité. Elles commencent à sentir ce qu’il y a eu d’excessif là aussi, à revenir sur cette exclusion des moyens les plus efficaces pour toucher une des parties les plus sensibles de l’humanité : « Il n’est âme si revêche qui ne se sente touchée de quelque révérence, à considérer cette vastité sombre de nos églises, la diversité d’ornements et ordre de nos cérémonies, et ouyr le son dévotieux de nos orgues, et l’harmonie si posée et religieuse de nos voix. Ceux mêmes qui y entrent avec mespris, sentent quelque frisson dans le cœur et quelque horreur qui met en deffiance de leur opinion[9]. »

« L’homme juste, dit Platon, en s’approchant des autels, en communiquant avec les dieux par les prières, les offrandes et toute la pompe du culte religieux, fait une action noble, sainte, utile à son bonheur et conforme en tout à sa nature [10]. »

A ceux que ce luxe religieux offense, je citerai enfin un écrivain célèbre, connu par son hostilité contre le catholicisme, mais esprit ouvert et imagination d’artiste, que rien n’a pu empêcher d’écrire sur ce genre de magnificences une page pleine de verve. « Les absurdes rigoristes en religion ne connaissent pas l’effet des cérémonies extérieures sur le peuple. Ils n’ont jamais vu notre adoration de la Croix le vendredi saint, l’enthousiasme de la multitude à la procession de la Fête-Dieu, enthousiasme qui me gagne moi-même quelquefois. Je n’ai jamais vu cette longue file de prêtres en habits sacerdotaux, ces jeunes acolytes vêtus de robes blanches, ceints de leurs larges ceintures bleues, et jetant des fleurs devant le Saint Sacrement, cette foule qui les précède et qui les suit dans un silence religieux, tant d’hommes le front prosterné contre terre ; je n’ai jamais entendu ce chant grave et pathétique, entonné par les prêtres et répondu affectueusement par une infinité de voix d’hommes, de femmes, de jeunes filles et d’enfants, sans que mes entrailles s’en soient émues, en aient tressailli, et que les larmes m’en soient venues aux yeux[11]. » L’auteur de ces lignes est Diderot.

Enfin comment l’historien du luxe oublierait-il que le luxe public se manifeste sous d’autres aspects très-dignes d’éloge ? — Tantôt il invite la masse à jouir de certains agréments et avantages matériels, comme sont les jardins publics, les fontaines, etc., ou des distractions du théâtre. Tantôt il ouvre les trésors du beau aux multitudes sevrées de la possession des œuvres de la statuaire et de la peinture. Il a pour l’art des musées, comme il a des bibliothèques pour les sciences et les lettres, et des expositions pour l’industrie. Sous toutes les formes enfin ce luxe collectif, dont tous font les frais par l’impôt, s’il est bien dirigé, profite à tous. Il exerce une influence heureuse sur la richesse publique. Il élève le niveau et féconde le génie de l’industrie. Ce luxe, en outre, a un mérite éminent : il ôte au faste ce qu’il a chez les simples particuliers d’égoïste et de solitaire. Il met à la portée de la foule des biens dont le riche seul jouit habituellement, ou ne fait jouir momentanément qu’un petit nombre de personnes. Les abus et les folies de luxe public, à certaines époques, ne sauraient nous en voiler l’intention et le but. L’inspiration première est digne d’être prise en considération par l’historien comme par le moraliste et le législateur.

Ainsi l’analyse nous a mis en possession de vérités qu’on demande vainement à des idées préconçues. Puissent-elles efficacement contribuer à nous garantir de ces excès et de ces confusions qui, lorsqu’on apprécie la société présente, égarent le jugement sur ses conditions et sur son état, et qui, transportées dans l’histoire, n’aboutissent qu’à de regrettables erreurs ! Il faut à l’historien du luxe, soit qu’il en suive les progrès en les rattachant à l’état de l’esprit humain et de la société, soit qu’il en recherche l’influence sur les mœurs, des principes qui lui permettent de distinguer le bien du mal. L’étude de l’instinct du luxe peut y aider. Elle donne une base prise dans la nature humaine aux observations historiques. Nous y trouverons un point de départ d’abord pour apprécier l’histoire théorique de la question du luxe. Nous verrons ce que valent les prétentions de l’école rigoriste, et quelle est la portée de ses principes sur le retranchement des besoins. Ensuite nous examinerons les doctrines de relâchement moral mises en avant par les apologistes du luxe, qui à tort ont cru la civilisation intéressée au succès de leurs doctrines.
CHAPITRE II
LE LUXE ET L’ÉCOLE RIGORIST

L’insistance que nous mettons à combattre l’école rigoriste dans la question du luxe nous impose le devoir de distinguer le rigorisme et la sévérité en morale. Une morale qui ne serait pas sévère dans ses prescriptions ne mériterait pas ce nom. Qui ne sait que la sévérité exerce en morale un certain attrait sur les hommes qui veulent un idéal fort et élevé ? Mais la morale qu’on appelle rigoriste dépasse de beaucoup ces bornes. Elle est essentiellement préventive ; elle procède par des interdictions qui resserrent pour ainsi dire indéfiniment le champ de l’action. La morale la plus sévèrement répressive le laisse ouvert, en y introduisant toutes les règles qui doivent soutenir l’homme dans une lutte inévitable. La morale rigoriste convient à des solitaires, elle peut s’appliquer à des communautés restreintes, vouées à la vie contemplative : appliquée à la masse des hommes, elle serait une abdication de leur nature libre et responsable.

Quels mots ambitieux j’entends retentir : le retranchement des besoins ! Cette théorie exerce aujourd’hui peu d’action sur la masse des hommes, mais quel bruit en font ses partisans ! Ils la défendent au nom des intérêts, compris d’une certaine manière, soit de la religion, soit de la philosophie.

Est-il donc vrai que l’école rigoriste soit, religieusement ou philosophiquement, en quelque sorte la représentation de la morale elle-même ? S’il en était réellement ainsi, il faudrait bien en passer par les dures conséquences qu’elle nous impose. En effet, si on peut se priver d’arts et de richesses, quelle société peut se passer de morale ? L’homme sans la loi morale périt, comme le monde physique périrait sans la loi de l’attraction. Comment ne pas se réjouir, si l’on voit se résoudre dans une harmonie essentielle, au prix même de luttes et de troubles subsistants, ce conflit qu’on se plaît à montrer comme fondamental ?

Combattre la théorie du retranchement des besoins, hâtons-nous de le dire, ce n’est pas nier qu’il y ait une supériorité morale à savoir se passer de ces superfluités qui flattent les sens. — Certes il sera toujours bien de répéter avec Horace :

Vivitur parvo bene, cui paternum

Splendet in mensa tenui salinum, Nec leves somnos timor aut cupido

Sordidus aufert [12].

On ne saurait trop donner raison à La Bruyère : « Un homme fort riche peut manger des entremets, faire peindre ses lambris et ses alcôves, jouir d’un palais à la campagne et d’un autre à la ville, avoir un grand équipage, mettre un duc dans sa famille, et faire de son fils un grand seigneur : cela est juste et de son ressort. Mais il appartient peut-être à d’autres de vivre contents [13]. »

Borner ses désirs est une obligation impérieuse. Autrement prenez garde de tomber dans la fantaisie déréglée. Où donc est le tort de la morale rigoriste ? C’est de ne pas se contenter de cette modération des désirs. Elle veut faire du retranchement des besoins, réduits à un nécessaire juste suffisant, une règle obligatoire pour tous. Elle prétend convertir ces jouissances, qui ne sont un mal que par l’abus ou par un âpre attachement, en autant de crimes. Elle montre dans ceux qui s’y livrent des types de dépravation. Elle ne voit pas enfin qu’en condamnant l’espèce humaine au nécessaire, on la frappe d’une inertie fatale. Voilà le tort de l’école rigoriste. Elle oublie en outre que, pour qu’il y ait des gens qui se privent de certains biens, il faut que ces biens existent. Or, existeraient-ils si la masse des hommes n’obéissait aux ressorts que le rigorisme incrimine ? Cette vertu exceptionnelle qui s’isole de l’action et du mouvement, à quoi, je vous prie, doit-elle son relief sinon au contraste de la richesse ?

Avant d’examiner en elle-même la théorie du retranchement des besoins, je dois procéder ici encore historiquement. Cette théorie a une origine et une date. Elle appartient donc à l’histoire même de la question du luxe. L’antiquité philosophique a été dure, impitoyable au luxe, aux raffinements, et elle a eu pour cela ses raisons. Le luxe antique est le plus souvent un mauvais luxe. Il est impur dans ses sources, qui sont surtout l’exploitation d’une masse d’esclaves, la conquête, l’exaction poussée aux dernières limites. Il est immoral dans les formes qu’il prend, et ses abus parfois monstrueux détruisaient tous les ressorts d’une organisation sociale, fondée sur une certaine vertu civile et sur l’énergie guerrière.

La condamnation du luxe à tous les degrés résulte aussi du caractère même de la morale philosophique dans l’antiquité. Cette morale mène à simplifier l’existence. Elle se résume dans les deux mots, sustine, abstine. L’idéal qu’elle propose à l’humanité, ce n’est pas l’activité, c’est le repos. Il est vrai que certaines écoles philosophiques font exception, recommandent l’activité, admettent l’industrie, la richesse ; tels sont en particulier les péripatéticiens, qui, par suite, admettent aussi le luxe à un certain degré. Mais telle n’est pas la tendance des écoles de morale les plus en renom. Elles prêchent l’ataraxie, l’apathie. L’épicuréisme, non pas celui des disciples dégénérés, mais celui des maîtres, l’épicuréisme d’Épicure lui-même, est très-loin de faire exception. Ses préceptes n’ont qu’un but : assurer à l’homme un tranquille bonheur. Fuyez la mollesse qui nuit à la santé, l’intempérance qui empêche l’esprit de jouir de lui-même ; privez-vous pour jouir, jeûnez pour manger ensuite avec plus de goût, combattez avant tout la satiété, abstenez-vous de tout ce qui embarrasse la vie et peut devenir un sujet d’inquiétude dans la possession et de regrets si on s’en voit privé, tel est le résumé de ces préceptes, dont l’austérité se confondrait avec la vertu, s’ils n’avaient pour principe et pour dernier mot l’égoïsme. Morale dont on a pu dire avec raison : « C’est une morale de couvent, de couvent sans religion [14]. » Parlant des œuvres de ce même Épicure, qu’il propose aux chrétiens comme modèle de sobriété, c’est un saint Jérôme qui dira « qu’elles sont toutes remplies d’herbes, de fruits et d’abstinences [15]

Que sera-ce d’autres écoles dont l’influence ne s’est pas effacée, l’école platonicienne et l’école stoïcienne ? Le platonisme n’est que l’exaltation de l’esprit jusqu’au mépris du corps, et la République de Platon n’est qu’une application de ces théories métaphysiques et morales. C’est une société idéale, formée de quelques milliers d’individus, qui n’admet qu’une partie des arts, peu d’industrie, presque point de commerce, et que gouvernent les quatre grandes vertus platoniciennes : la tempérance, le courage, la prudence, la justice. Cette société, commise à la garde d’un gouvernement de philosophes, exclut deux causes de luxe et d’inégalités habituelles : la propriété et la femme. Elle abolit l’une et transforme l’autre. Ne pouvant, en effet, supprimer la femme, Platon prend, on l’a dit, un parti héroïque, il en fait un homme !

Mais quelle école s’est prononcée avec plus d’énergie contre le luxe que l’école stoïcienne ? car je ne m’arête pas aux cyniques. Ces prétendus sages poussèrent le mépris des raffinements jusqu’à prendre comme enseignes la misère et la malpropreté. Ils opposèrent le faste des haillons au luxe des vêtements. C’était un travestissement de l’orgueil plus offensant pour la raison que le luxe même. Le stoïcisme au contraire honore l’espèce humaine par sa dignité comme par sa vigueur. Les malédictions du stoïcisme romain contre le luxe sont devenues proverbiales, grâce surtout au plus célèbre de ses écrivains, Sénèque. Parlons-en tout à notre aise.

Comment ne pas distinguer les censures que ce philosophe, si souvent cité, adresse spécialement au luxe romain, et celles qui ont pour objet le luxe en général ? Celles-là sont trop souvent fondées. Celles-ci ont leur origine dans ces théories morales qui condamnent l’homme à ne pas marcher pour lui épargner des chutes. Est-ce à dire qu’il faille voir dans Sénèque un pur déclamateur ? Je ne nie pas l’abus qu’il fait de la rhétorique, mais on oublie trop le soin qu’il prend de se distinguer des cyniques. Il proteste contre les affectations qui accusent le désir de se faire remarquer. Il admet bien des compromis, en fin de compte judicieux, qui permettent de vivre dans le monde sans blesser les convenances établies et pourtant sans sacrifier la pureté de la morale. Approuvons ce célèbre censeur du luxe, quand, inspiré par un juste sentiment de la vérité morale et des nécessités pratiques, il veut que le riche use de ses biens dans un sentiment qui n’est pas seulement la modération, mais une sorte d’indifférence supérieure : — « Il y a de la grandeur, écrit-il, à se servir de vases de terre comme de vaisselle d’argent ; il n’y en a pas moins à se servir de vaisselle d’argent comme de vases de terre. C’est la marque d’une âme faible de ne pouvoir supporter ses richesses[16] » Je n’ai garde d’accuser d’hypocrisie l’auteur de ces conseils. L’histoire, la biographie étudiée de plus près s’y oppose. Elle le montre sobre, tempérant au sein de l’opulence, fidèle à quelques-unes des pratiques d’austérité dont sa jeunesse, enthousiaste de perfectionnement moral, avait pris l’habitude à l’école de ses maîtres pythagoriciens et stoïciens. Il se refuse la pompe des équipages dans des voyages accomplis avec le plus simple appareil. Il vit au milieu du luxe sans attachement servile, sans corruption. Il prouve enfin par sa mort courageuse, résignée et fière, ce qu’il y avait de force réelle dans cette âme, rendue par une épreuve suprême à ses véritables instincts. On vit bien à quel point elle était convertie, si j’ose le dire, dans son fond, malgré de condamnables faiblesses devant son redoutable élève, à sa propre philosophie. La vraie doctrine de Sénèque reste celle de l’école rigoriste, c’est la doctrine du retranchement des besoins. La preuve en est dans ses regrets pour une existence primitive, assez mal définie d’ailleurs, qui n’est peut-être pas la vie nomade et sauvage, mais qui est moins encore la vie civilisée. C’est un état sans vice, sans vertu, sans arts, presque sans instruments, sans usage de la chair des animaux, sans fabrication, où la simplicité « conforme à la nature » a pour expression l’eau bue dans le creux de la main. Il semble que le vase façonné avec l’argile soit déjà une concession à ce génie inventif et perfectible de l’humanité, que Sénèque célèbre d’ailleurs non sans magnificence dans ses Questions naturelles, mais qu’il ne célèbre qu’en le déplorant.

Jusqu’où d’ailleurs ne sont pas allées, en théorie, ces singulières exagérations ! Il condamne jusqu’à l’architecture. « Pour moi, écrit-il, je pense que la philosophie n’a pas plus imaginé ces échafaudages de maisons s’élevant les unes sur les autres, et de villes pesant les unes sur les autres, qu’elle n’a inventé ces viviers où l’on enferme des poissons pour que la gourmandise ne coure pas le risque des tempêtes, et pour qu’au milieu des plus grandes fureurs de la mer, le luxe ait ses ports assurés, où il engraisse des poissons de toute espèce. Quoi ! ce serait la philosophie qui aurait enseigné aux hommes l’usage des dés, des serrures ! Et qu’eût-ce été sinon donner l’éveil à l’avarice ? Ce serait la philosophie qui aurait suspendu ces toits menaçants sous lesquels il y a tant de danger à habiter, comme s’il ne suffisait pas de s’abriter au hasard, de trouver, sans art et sans difficulté, quelque asile naturel pour se réfugier ! » — Ainsi voilà qui est décidé, point d’architecture ; les maisons sont mises sur le même pied que les viviers où l’on engraisse, au prix des moyens que l’on sait, des poissons destinés aux gourmets. — « Croyez-moi, cet âge heureux n'avait pas d'architectes. C'est avec le luxe seul que sont nés l'art d'équarrir les poutres et de diriger la scie à volonté pour diviser plus régulièrement le bois. » Comment! est-ce qu'entre coucher sous les branchages et dormir sous des lambris dorés il n'y a pas quelque moyen terme? Écoutez notre rigide stoïcien : << On ne construisait pas encore ces immenses salles pour des festins, et on ne voyait pas des files de chariots voiturer des pins et des sapins, et faire trembler les rues sous leur poids pour suspendre à ces édifices des lambris chargés d'or. Deux fourches placées à distance supportaient alors les habitations, et une couverture de branches et de feuilles d'arbres superposées suffisait à l'écoulement des eaux, quelque abondantes que fussent les pluies. On vivait sans crainte sous ces rustiques toits. Le chaume couvrait les hommes libres; sous le marbre et l'or habite la servitude. » L'ameublement, l'alimentation, le vêtement, sont traités d'après les mêmes principes. « Le sage, ajoute Sénèque, c'est celui qui a montré à lui-même et aux autres comment nous pouvons nous loger sans le secours du marbrier et du forgeron; nous vêtir sans le commerce des Serres; satisfaire enfin à tous nos besoins, en nous contentant de ce que la terre a placé à sa surface. Si le genre humain voulait écouter cette voix, il reconnaîtrait que les cuisiniers sont aussi inutiles que les soldats. Le nécessaire est bien facile à se procurer.... La nature a pourvu à toutes nos nécessités. >>> Pensée complétement fausse! La nature n'a pourvu à aucune de nos nécessités, et bien moins au nord qu'au midi. Encore faut-il un degré d’industrie qui ne laisse pas de supposer un assez grand travail pour se procurer les moyens de défense et de satisfaction que Sénèque veut bien admettre ! « Le froid est insupportable au corps quand on est tout nu. Eh bien ! la dépouille des bêtes fauves et des autres animaux n’est-elle pas plus que suffisante pour vous garantir du froid ? La plupart des peuples ne se couvrent-ils pas d’écorces d’arbres ? Est-il si difficile de se faire des vêtements avec des plumes d’oiseaux ? » Qu’on se figure des centaines de millions d’Européens couverts de plumes ! Et notre moraliste, toujours soutenant que la nature nous fournit d’elle-même ce qu’elle demande, abris, vêtements, remèdes, aliments, met sur le même pied les savants ou les mécaniciens et les gens occupés à élaborer les parfums, les professeurs de poses gracieuses, de chants voluptueux et efféminés. Blâmez, ô sage, l’usage de vos concitoyens corrompus de faire monter par des tuyaux cachés le parfum du safran à une hauteur prodigieuse, blâmez ces habits transparents qui ne garantissent pas de l’air et qui « ne sont d’aucun secours pour la pudeur ; >> mais pourquoi ce ton grondeur à propos des calorifères, de ces « tuyaux enchâssés dans la muraille pour faire circuler la chaleur et distribuer de haut en bas une température égale ? >>> Pourquoi prendre un air morose à propos de « ces caractères abrégés, à l’aide desquels la main recueille un discours quelque rapidement qu’on le prononce, et égale la promptitude de la parole ? » Cette sténographie est-elle donc un artifice corrupteur ? J’applaudis à ce qui suit sur la supériorité de la sagesse qui, laissant à des sciences moins relevées que la philosophie, les armes, les fortifications et la guerre, « prêche la paix et appelle le genre humain à la concorde. Cela n’est pas mal pour un Romain. J’approuve aussi ce qu’ajoute Sénèque sur la grandeur solide préférée aux apparences, sur la suprématie universelle qu’exerce la philosophie, qui domine les applications inférieures de l’esprit, quelle qu’en soit l’utilité, sur le caractère cosmopolite que présentent la morale et la raison. Tout cela est digne, avouez le, d’un esprit plein d’élévation et d’étendue [17].

Lisez les pages pleines de verve sur le luxe culinaire et les maladies qui naissent de ce genre de raffinements, décrits avec des détails d’une crudité parfois repoussante[18]. Il y a là un rapprochement vraiment profond entre les raffinements corrompus de la langue et du style et ceux de la sensualité et du luxe[19]. On ne fera que répéter après Sénèque ce qu’il écrit contre l’abus des mosaïques, des vases précieux, des perles, des divers ornements[20]. On peut aussi, sans être rigoriste, approuver la peinture qu’il fait d’une âme, mal affermie encore dans la sagesse, entraînée par la séduction d’un luxe éblouissant[21]. Quel agréable tableau, et comme il est vrai, de la manie des bibliothèques somptueuses, de ces livres de choix qu’on ne lit guère, renfermés dans de précieuses armoires qu’on n’ouvre pas[22] ! Qui de même trouverait à redire à la description qu’il fait de la vie d’un voluptueux, et de cet excès des bains, devenu une cause d’affaiblissement pour l’âme comme pour le corps[23] ? Il fallait enfin un œil aussi exercé pour voir ainsi à fond l’abîme de désirs que le luxe insatiable ne fait que creuser davantage dans l’âme humaine[24]. Mais quelle diatribe hors de toute mesure contre l’invention des miroirs ! Que de talent, mais en pure perte ! Le génie descriptif qui s’épuise à nous montrer la composition des miroirs et les effets de lumière le dispute à l’austérité sentencieuse. Quelle peinture de la vanité, depuis le jour où elle s’est complue à voir les traits du visage reproduits par l’eau des fontaines et le poli du métal, jusqu’à ces miroirs superbement ornés et à ces verres qui grandissent et multiplient les objets, inventions dont la débauche faisait un si monstrueux usage[25] !

Voilà le thème qu’adoptent à l’envi les écrivains en tous les genres. Il est visible que Salluste et Tacite subissent l’influence de ces idées. Quant aux poëtes, tantôt ils tracent l’image indécise de cette félicité à peu de frais sous les traits de l’âge d’or, tantôt ils s’arment de la satire contre les vices de Rome corrompue. Je ne m’arrèterai qu’à Juvénal. Juvénal s’élevant contre le luxe, n’est-ce pas encore Sénèque écrivant en vers ? Quelle énergie et quel feu, quel art savant et quelle violence préméditée, parfois factice, en tout cas patiente, puisque le satirique avait attendu, pour l’exprimer, que les mauvais empereurs fussent morts !

Comment ne pas lui savoir gré, toutefois, d’avoir tracé un tel portrait d’une noblesse dégénérée ? Cet amollissement, cette corruption, ce lache égoïsme, ressortent par le contraste même avec l’étalage des bustes de cire qui décorent orgueilleusement les portiques des patriciens. Comment ne pas applaudir quand le poëte moraliste flétrit la passion effrénée de cette noblesse avilie par les jeux du hasard, quand il lui oppose les mérites des classes en train de s’élever[26] ? Il y a là des leçons à l’adresse d’une fastueuse corruption dans tous les temps, il y a là des portraits qui n’ont pas de date, si romains qu’ils puissent paraître. Ainsi dans la célèbre satire du turbot : Ce ventre qui vient, c’est Montanus : son abdomen l’a mis en retard ; Crispinus le suit, tout suant, et, dès le matin, plus farci de parfums qu’il n’en faut pour embaumer deux morts ; après lui un scélérat plus complet encore, Pompéius, qui, d’un mot glissé dans l’oreille du maître, a fait couper la gorge à tant de gens ; puis Fuscus, dont les vautours de Dacie devaient un jour dévorer les entrailles. C’était dans sa villa de marbre que ce général avait fait ses études militaires[27]. » Certes, il est dans son droit, le poëte citoyen, quand il nous montre ces patriciens dégradés tombant, par satiété des raffinements, de la vie élégante dans les plaisirs grossiers de la populace, à laquelle ils se mêlent jusque dans les plus ignobles bouges. Voyez-les, endettés par leur prodigalité, cherchant à réparer les suites d’une ostentation insensée et d’une gourmandise sans bornes par la mendicité des places et de l’argent. Pour eux, nul métier n’est trop bas, nulle délation trop infâme. Ils ne craignent pas de prostituer les plus grands noms sous les yeux de Rome, qui le souffre et qui applaudit, sur le théâtre ou dans le cirque ! Mais Juvénal est aussi l’écho fidèle de l’école rigoriste. Sa verve s’égare sur des délits imaginaires. Elle ne pardonne pas aux plus honnêtes des affranchis de s’être enrichis par une participation active aux plus utiles entreprises des travaux publics, à celles mêmes qui font aujourd’hui l’honneur, la fortune de nos ingénieurs. Ce n’est plus le luxe qu’il poursuit : c’est l’industrie, c’est la richesse, c’est l’activité humaine appliquée à l’exploitation de la matière, c’est la plus légitime extension des besoins.

Sans prolonger plus avant une telle liste, il faut mentionner au moins un esprit, grand malgré ses lacunes et ses préjugés, Pline l’Ancien. Plusieurs des livres de son ouvrage sur l’histoire naturelle, d’ailleurs si remplis de détails curieux sur les usages raffinés et les objets précieux, ne sont qu’une longue malédiction contre le luxe. Pline regarde l’usage des métaux précieux comme un grand malheur, comme l’origine même de presque tous les crimes, et l’invention de la monnaie lui paraît un forfait véritable.

Il semblerait que les siècles qui ont suivi l’antiquité aient dû modifier assez promptement des idées aussi absolues. Dès les derniers siècles du moyen âge, une heureuse révolution s’est opérée. L’industrie déjà, le commerce surtout, sont des puissances avec lesquelles on compte. Sans doute, on rencontre encore dans le luxe de tristes abus à l’origine, apparaissent le servage et le monopole ; mais combien souvent déjà il a sa source dans le travail et sa justification dans un noble usage !

Il n’importe la théorie change peu. On peut dire, d’une manière générale, que les idées classiques sur le luxe restent la monnaie courante du temps. Les lois somptuaires en portent la trace. Elles combattent plus d’une fois des abus réels, mais elles s’attaquent aussi à des usages que les progrès de la richesse faisaient prévaloir. Les légistes semblent avoir à cœur de parler comme Caton dans ses discours contre les femmes romaines. Les innovations tendant à l’agrément, souvent même à l’utilité, sont taxées d’immoralité par les chroniqueurs du quatorzième et du quinzième siècle. Les cheminées sont traitées comme un luxe coupable. L’emploi du chêne dans les constructions inspire de même à un vieil auteur cette exclamation mélancolique : « Autrefois, nos maisons étaient de saule, mais nos hommes étaient de chêne ; aujourd’hui, nos maisons sont de chêne, mais nos hommes ne sont pas seulement de saule ; quelques-uns sont tout à fait de paille, ce qui est un triste changement. Les fourchettes, remplaçant l’usage naturel des doigts, semblent une corruption. La femme d’un doge ose se servir d’une fourchette d’or. Un vieux chroniqueur, Dandolo, raconte le fait avec horreur. Il ajoute que cette malheureuse, « en punition du ciel, exhalait, bien avant sa mort, une odeur de cadavre. Les matelas succèdent aux paillasses cela fait scandale. Les lits, garnis de couvertures de soie, ont des ciels ou de petits baldaquins d’où tombent des rideaux de toile : les rigoristes s’écrient que la morale est perdue. A l’éclairage par des torches commencent à se substituer des chandelles de suif ou de cire, placées sur des chandeliers de cuivre ou de fer ; nouveau sujet d’indignation. Un vieil écrivain, italien aussi, né à Plaisance, Jean Musso, décrit ces changements et s’en inquiète. Il ajoute, comme si c’était le dernier trait d’une sensualité effrénée « Enfin, on fait de grandes provisions de confitures. Il semble qu’après ce comble de corruption, le monde n’ait plus qu’à finir.

Passons rapidement. Qu’il suffise de marquer la suite de la tradition rigoriste. Elle se prolonge au milieu des splendeurs de la civilisation. Au seizième siècle, sous les Valois, tantôt on entend retentir les maximes stoïciennes, poussées jusqu’à l’apologie de la vie primitive, tantôt on voit s’étaler les pieuses exagérations de l’ascétisme. Il y a du stoïcisme dans les maximes du vertueux Lhospital, si noblement en lutte contre les scandales luxueux de la Cour. Montaigne écrit sur le luxe des pages fines et sensées ; mais sa sévérité sur ce point, déjà portée bien loin, est exagérée sans mesure par son disciple Charron. Aux yeux de ce dernier moraliste, se vêtir serait déjà une sorte de luxe, attendu que le vestir n’est point originel, ny naturel, ny nécessaire à l’homme mais artificiel, inventé et usurpé par luy seul au monde. Le vieil auteur voit dans ce caractère artificiel comme un premier défaut d’où découlent tous les vices de la mode et toute espèce de corruption. « Or, à la suite qu’il est artificiel (c’est la coutume des choses artificielles de varier, multiplier sans fin et sans mesure ; la simplicité est amye de la nature), il s’est estendu et multiplié en tant d’inventions (car à quoy servent la plupart des occupations et trafiques du monde, sinon à la couverture et parure du corps ?) de dissolutions et de corruptions, tellement que ce n’a plus esté une excuse et un couvert de défaut et nécessités, mais un nid de vices : vexillum superbiæ, nidus luxuriæ[28]. »

Le même écrivain traite de prétendues raisons la pudeur et la nécessité de se garantir contre le froid, habituellement alléguées ! Voici comment il s’exprime sur ce second point : Quant au froid et aux autres nécessités particulières et locales, nous sçavons que sous même air, mème ciel, on va nud et habillé, et nous avons bien la plus délicate partie de nous toute découverte ; donc, un gueux interrogé, comme il pouvait aller ainsi nud en hyver, respondit que nous portons bien la face nue ; que luy estoit toute face[29]. »

Pourtant, le vieux moraliste ne conclut pas à la nudité, il ne soutient pas que l’homme est toute face. Au risque de se démentir un peu, il reconnaît un nécessaire physique et consent à ce qu’on s’habille. « Le vray et légitime usage est de se couvrir contre le froid, le vent et autres rigueurs de l’air. Pour ce, ne doivent-ils être tirés à autre fin, et par ainsi non excessifs, ny somp

  1. La Bruyère, Des biens de fortune.
  2. [texte latin] (S. Jean.)
  3. La Bruyère, Caractères, ch. XIII.
  4. J.-B. Say, Traité d’économ. polit., liv. III, ch. IV
  5. Esprit des lois, liv. XIX, ch. IX.
  6. L. de Lavergne, Essai sur l’économie rurale de l’Angleterre, ch. IV.
  7. Article FÊTES, Dictionnaire philosophique.
  8. Rousseau, Lettre à d’Alembert.
  9. Montaigne, Essais, liv. II, ch. XII.
  10. Les Lois, liv. IV.
  11. Essai sur la Peinture.
  12. Horace, Odes, 1, 16.
  13. La Bruyère, Caractères, Des biens de fortune.
  14. M. Martha, le Poëme de Lucrèce, ch. VI
  15. Saint Jérôme. Cont. Jovin, lib. II, 8.
  16. Sénèque, Lettres à Lucilius, 5.
  17. J’extrais ces citations de la curieuse lettre 90, à Lucilius.
  18. Lettres à Lucilius, 95.
  19. Id., 114.
  20. De Benef., liv. VII, ch. IX.
  21. De Tranquill. animæ, ch. I
  22. Id., ch. IX.
  23. De brevit, vit., ch. VII.
  24. Consolat, ad Helvion., ch. X et XI.
  25. Quest. naturelles, ch. V, jusqu’au ch. XVIII.
  26. Sat. VII.
  27. Sat.IV. Traduction E. Despois.
  28. De la Sagesse, liv. III, ch. XI.
  29. Id., liv. I, ch. VIII.