Histoire du parlement/Édition Garnier/Chapitre 50

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CHAPITRE L.

LA MÈRE ET LE FRÈRE DU ROI QUITTENT LE ROYAUME. CONDUITE DU PARLEMENT.

Le cardinal de Richelieu gouvernait la France despotiquement. Le hasard, qui est presque toujours l’origine des grandes fortunes, ou, pour parler plus juste, cette chaîne inconnue de tous les événements, qu’on appelle hasard, avait d’abord produit l’abbé de Chillon (Richelieu) auprès de Marie de Médicis pendant sa régence. Elle le fit évêque de Luçon, secrétaire d’État, et surintendant de sa maison. Ensuite, ayant partagé les persécutions qu’essuya cette reine après les meurtres du maréchal d’Ancre et de sa femme, il obtint, par sa protection, la dignité de cardinal, et enfin une place au conseil.

Dès qu’il eut affermi son autorité, il ne souffrit pas que sa bienfaitrice la partageât, et dès lors elle devint son ennemie.

Louis XIII, faible, malade, nullement instruit, incapable de travail, ne pouvant se passer de premier ministre, fut obligé de choisir entre sa mère et le cardinal. Sa mère, plus faite pour les intrigues que pour les affaires, plus jalouse de son crédit qu’habile à le conserver, faible et opiniâtre comme son fils, mais plus inconstante encore, plus gouvernée, inquiète, inhabile, ne pouvant pas même régir sa maison, était bien loin de pouvoir régir un royaume. Richelieu était ingrat, ambitieux, tyrannique ; mais il avait rendu de très-grands services. Louis XIII sentait combien ce ministre détesté lui était nécessaire. Plus sa mère et Gaston son frère se plaignirent, plus Richelieu fut puissant. Les favoris de Marie de Médicis et de Gaston agitèrent la cour et le royaume par des factions qui, dans d’autres temps, auraient dégénéré en guerres civiles. Richelieu étouffa tout par son habileté active, par des rigueurs et par des supplices qui ne furent pas toujours conformes aux lois.

Gaston, frère unique du roi, quitta la France[1] et se retira en Lorraine. Marie, sa mère, s’enfuit à Bruxelles, et se mit ouvertement sous la protection du roi d’Espagne, dont l’inimitié était déclarée contre la France, si la guerre ne l’était pas encore[2].

Il n’en était pas de même du duc de Lorraine : la cour de France ne pouvait le regarder comme un prince ennemi. Cependant le cardinal publia une déclaration du roi, dans laquelle tous les amis et les domestiques de Monsieur, qui l’avaient accompagné dans sa retraite, étaient regardés comme criminels de lèse-majesté. Cette déclaration paraissait trop sévère : des domestiques peuvent suivre leur maître sans crime dans ses voyages ; et quand ils n’ont fait aucune entreprise contre l’État, on n’a point de reproche à leur faire. Cette question fut longtemps débattue au parlement de Paris, lorsqu’il fallut enregistrer la déclaration du roi. Gayant et Barillon, présidents aux enquêtes, et Lenet, conseiller, parlèrent avec tant d’éloquence qu’ils entraînèrent la moitié des voix[3] et il y eut un arrêt de partage.

Dans le temps même qu’on allait aux opinions, Monsieur fit présenter une requête par Roger, son procureur général. Elle commençait par ces mots : « Supplie humblement Gaston, fils de France, frère unique du roi. » Il alléguait, dans sa requête, qu’il n’était sorti du royaume que parce que le cardinal de Richelieu l’avait voulu faire assassiner, et il en demandait acte au parlement.

Le premier président Le Jai empêcha que la pièce ne fût présentée ; il la remit entre les mains du roi, qui la déclara calomnieuse et la supprima. Si elle avait été lue dans la grand’chambre, le parlement se trouvait juge entre l’héritier présomptif de la couronne et le cardinal de Richelieu.

Le roi, indigné de l’arrêt de partage, manda le parlement[4] au Louvre, et lui ordonna de venir à pied. Tous les membres du parlement se mirent à genoux[5] devant le roi. Le garde des sceaux Châteauneuf leur dit qu’il ne leur appartenait pas de délibérer sur les déclarations du roi. L’avocat général Talon ayant dit que la compagnie demeurerait dans l’obéissance dont elle avait toujours fait profession : « Ne me parlez pas de l’obéissance de vos gens, dit le roi ; si je voulais former quelqu’un à cette vertu, je le mettrais dans une compagnie de mes gardes, et non pas au parlement. »

Il exila Gayant, Barillon, Lenet ; il leur interdit pour cinq ans l’exercice de leur charge, et déchira lui-même l’arrêt de partage, dont il jeta les morceaux par terre.

La reine mère, avant de partir pour les Pays-Bas, implora le parlement comme son fils Gaston, et aussi inutilement. La compagnie n’osa recevoir ni ses lettres ni ses requêtes ; elle les fit imprimer ; on les trouve aujourd’hui dans les mémoires du temps. L’une de ces requêtes commence par ces mots :

« Supplie Marie, reine de France et de Navarre... disant qu’Armand Jean du Plessis, cardinal de Richelieu, par toutes sortes d’artifices et de malices étranges, tâche d’altérer, comme il avait déjà fait l’année passée, la santé du roi, l’engageant par ses mauvais conseils dans la guerre, l’obligeant à se trouver en personne dans les armées pleines de contagions, aux plus grandes chaleurs, et le jetant tant qu’il peut dans des passions et appréhensions extraordinaires contre ses plus proches et contre ses plus fidèles serviteurs, ayant dessein de s’emparer d’une bonne partie de l’État, remplissant les charges les plus importantes de ses créatures, et étant sur le point d’ajouter un grand nombre de places maritimes et frontières aux gouvernements de Bretagne et de Provence, pour tenir la France assiégée par ces deux extrémités, et pouvant, par ce moyen, avoir le secours des étrangers chez lesquels il a des intelligences secrètes. »

La requête finit par ces paroles : « Ladite dame reine vous supplie de faire vos très-humbles remontrances, tant sur le scandale que produisent les violences qui sont et pourront être faites à la personne de ladite dame reine contre l’honneur dû à son mariage, et à la naissance du roi, par un serviteur ingrat, que sur tout ce qui est contenu en la présente requête sur la dissipation des finances, et achats d’armes, places fortes et provinces entières, violements des lois de l’État, et d’autres faits qui vous sont connus et publiés à tout le royaume : et vous ferez bien. Marie. »

Il n’y a point de lecteur qui ne voie que le ressentiment de Marie de Médicis l’emportait au delà de toute borne. On n’est pas d’ailleurs étonné qu’elle s’adresse en suppliante à ce même parlement qu’elle avait traité autrefois avec tant de hauteur ; elle avait parlé en souveraine quand elle était régente, et elle parle dans sa requête en femme infortunée.

Le cardinal fit ériger une chambre de justice à l’Arsenal pour condamner ceux que le parlement de Paris n’avait pas voulu condamner sans les entendre. Cette chambre était composée de deux conseillers d’État, de six maîtres des requêtes, et de six conseillers du grand conseil. Elle commença ses séances le 10 septembre 1631.

Le parlement lui défendit par un arrêt de s’assembler[6]. L’arrêt fut cassé, et le parlement obligé encore de venir demander pardon au roi à Metz, où il était alors. On le fit attendre quinze jours, on le réprimanda, et les arrêts de la chambre de l’Arsenal furent exécutés.

Ces vaines tentatives servirent à fortifier le pouvoir du cardinal, qui humilia tous les corps, tint la reine mère dans l’exil et dans la pauvreté jusqu’à sa mort, le frère du roi dans la crainte et le repentir, les princes du sang dans l’abaissement, et le roi, qui ne l’aimait pas, dans la dépendance de ses volontés. Aucun de ceux qui s’élevèrent contre lui ne fut condamné que par des commissaires ; il eut même l’insolence de faire juger à Ruel, dans sa propre maison de campagne, le maréchal de Marillac par des commissaires qui étaient ses esclaves ; et quand l’illustre Molé, alors procureur général, voulut agir pour le maintien des lois si indignement violées, le cardinal le fit décréter d’ajournement personnel au conseil, et l’interdit des fonctions de sa charge. Enfin il se fit détester de tous les corps de l’État ; mais le succès de presque toutes ses entreprises fit mêler le respect à la haine.


  1. 1631. (Note de Voltaire.)
  2. Voyez encore le chapitre CLXXV de l’Essai sur les Mœurs.
  3. 25 avril 1631. (Note de Voltaire.)
  4. 12 mai 1631. (Id.)
  5. Tous les mémoires du temps le certifient. Le président Hénault ne parle pas même de cet événement. (Note de Voltaire.)
  6. 12 octobre 1031. (Note de Voltaire.)