Histoire et Légendes des plantes utiles et curieuses/Aloès
L’ALOÈS.
L’aloès, autrefois rare dans nos contrées, est maintenant connu de tout le monde ; c’est une plante d’ornement très-belle, aux feuilles épineuses, charnues, longues, armées sur leurs bords de petites pointes très-piquantes ; elles sont disposées en rond et réunies à la base de la hampe, qui a un mètre à deux mètres de hauteur, quelquefois plus, et se termine par un épi de fleurs. Les fruits de l’aloès sont oblongs ou cylindriques, triangulaires, divisés dans toute leur longueur en trois capsules remplies de semences plates.
Cette plante se plaît dans les lieux chauds, secs et sur les roches ; elle appartient particulièrement à l’Afrique ; cependant on la trouve dans un grand nombre de régions, entre autres dans le midi de l’Europe et on la cultive dans nos jardins. Elle possède de nombreuses variétés.
Son suc fournit des matières colorantes et une gomme résineuse amère, odorante, d’un grand usage en médecine.
Dans le commerce on distingue trois principales espèces de sucs d’aloès : 1o l’aloès socotrin, tiré primitivement de l’île Socotora : c’est l’espèce la plus pure ; il a une odeur aromatique particulière ; sa saveur est d’une amertume intense et durable ; il est en morceaux d’un brun foncé luisant ; il s’amollit entre les doigts, et devient collant ; sa poudre est d’un jaune d’or ; 2o l’aloès hépatique, plus grossier, d’un rouge brun comme le foie (du grec hépar) ; 3o l’aloès caballin, moins estimé, d’un brun sale, et usité seulement comme médicament pour les chevaux.
L’aloès, pris à petites doses, est tonique ; à plus haute dose c’est un purgatif puissant ; on l’emploie spécialement contre la jaunisse et la constipation ; son effet est lent, mais sûr : on le défend aux personnes affectées d’hémorroïdes. La pulpe de ses feuilles neutralise les brûlures.
L’aloès fait la base de la préparation nommée élixir de longue vie. Les habitants de Cochinchine font avec cette plante une préparation agréable au goût, qu’ils mangent avec du sucre ou avec des viandes. Pour l’obtenir, on fait macérer les feuilles d’abord dans une eau alumineuse et ensuite dans de l’eau froide.
On tire des feuilles de l’aloès un fil très-fort et très-blanc, dont on fabrique des cordes, les meilleures qui existent, des filets et des tissus.
Cette plante a un rare mérite, c’est de croître dans les lieux les plus stériles ; la beauté de ses formes et la suprême élégance des belles espèces, en font un des ornements le plus pittoresques et le plus gracieux des pays où elle vient en abondance, tels qu’à l’île de la Réunion, par exemple.
Lorsque l’on voit l’aloès étendre ses faisceaux divergents
de larges feuilles, balancer sa tige couronnée d’un
long épi de fleurs dans les endroits les plus déserts, au
bord de la mer agitée, sur la pente des rochers les plus
arides, il semble qu’il est le compagnon de l’exilé ; on le ![]()
Fig. 16. — Aloès. contemple en ayant l’air de lui compter bien des choses !
son aspect fait alors éprouver un sentiment de douce et
profonde mélancolie, qui inspire le poëte ; aussi a-t-il été
chanté d’une manière que je trouve ravissante par un de
nos compatriotes et un ami, M. de Monforand, que j’ai
connu dans ces contrées lointaines.
Le lecteur me saura gré de donner ici ces stances qui expriment avec une grâce parfaite une délicieuse allégorie.
Sur nos monts décharnés, dans un sol tout de pierre,
Incessamment brûlé par les flots de lumière
Que lui verse un soleil de feu,
Vous avez vu souvent une robuste plante
Dardant de tous côtés la pointe menaçante
De ses grandes feuilles vert-bleu.
Regardez à l’entour… Pas un brin de verdure
N’ombrage du rocher la face sombre et dure,
Pas un murmure de ruisseau :
Dans ce coin désolé l’aloès solitaire
Pousse loin des regards, et son aspect austère
Écarte le vol de l’oiseau.
Et pendant bien des mois il semble vivre à peine ;
Mais pourtant sans relâche il grandit, il enchaîne
Le rocher de ses bras noueux.
Il arrête en passant les atomes de terre
Que transporte la brise, et boit l’eau salutaire
Qui tombe du ciel orageux.
Mais un jour il s’éveille à la vie, il découvre
Le mystère enfermé dans son sein, qui s’entr’ouvre,
Il se dresse en fût élégant ;
Puis en rameaux légers il étage sa tige,
Et se couvre de fleurs où l’essaim qui voltige
Vient puiser un suc odorant.
Et quand il a jeté ses parfums à la brise,
L’aloès se flétrit fleur à fleur, il se brise
Et meurt sur le roc étendu.
Trop heureux si, perçant le dur linceul de pierre,
Un rejeton chétif renaît de sa poussière
Pour vivre et tomber inconnu…
Tel est aussi ton sort, ô sublime génie !
Tu n’es pas, toi non plus, des élus de la vie :
Marchant loin des sentiers frayés,
Tu te nourris longtemps du pain de la misère,
Et les plaisirs du monde à ton regard sévère
Se détournent tout effrayés.
Puis à l’heure où le temps a mûri ta pensée
Tu laisses s’épancher ta force réservée ;
Tu lèves ton front radieux,
Et ton âme, cherchant une sphère plus grande,
Monte vers le Seigneur et lui porte l’offrande
De ses travaux mystérieux.
Mais bientôt épuisé de cet effort immense,
Tu sens flétrir en toi la fleur de l’existence ;
Ton beau jour est sans lendemain.
Quand pour prix du combat tu crois à la victoire,
Quand déjà triomphant tu vas saisir la gloire,
La mort vient arrêter ta main.
Et pourtant, tous les deux, grand homme et pauvre arbuste,
Vous avez votre part ; et pour se montrer juste
Dieu vous fait un destin commun :
Vous survivrez encor longtemps à cette vie,
Et laissez après vous à la terre ravie,
Toi, ton œuvre, et toi, ton parfum !