Histoire générale du mouvement janséniste, depuis ses origines jusqu’à nos jours/6

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CHAPITRE VI

L’affaire de Sorbonne en 1655 ; les Provinciales ; le miracle de la Sainte Épine



Heureux de voir son orthodoxie reconnue par le pape, Port-Royal croyait pouvoir vivre en paix après l’affaire des cinq propositions. Ses bâtiments de Paris s’achevaient, grâce au chevalier de Sévigné, à la marquise d’Aumont et à Mme de Sablé et on remettait le monastère des champs en état de recevoir un personnel chaque jour plus nombreux ; il venait de toutes parts des petites pensionnaires et des novices ; les solitaires se multipliaient ; les Petites Écoles étaient florissantes sous la direction de maîtres admirables ; il y avait enfin de très nombreux amis du dehors, appartenant au monde de la magistrature, à la haute bourgeoisie, à la noblesse même ; il suffit de citer Ph. de Champaigne, les Bignon, MM. de Bernières et Dugué de Bagnols, la famille Pascal, les ducs de Luynes et de Liancourt, etc. Ce pouvait être le début d’une ère de prospérité, si la Société de Jésus ne s’y était pas opposée de tout son pouvoir. Mais les Jésuites avaient déclaré à Port-Royal une guerre à mort, et les circonstances leur étaient alors on ne peut plus favorables. Le pape Innocent X, qui n’aimait pas les moines, avait pour les Jésuites, dit G. Hermant, une aversion toute particulière ; mais il était leur prisonnier. Mazarin ne les estimait guère, mais il les faisait servir à ses desseins, et les scrupules de religion n’ont jamais gêné ce rusé politicien. La reine-mère et son entourage étaient à leur dévotion avec une crédulité sans égale ; ils pouvaient donc tout oser, et ce que l’académicien Conrart avait prédit s’exécuta à la lettre aussitôt après la publication de la bulle de 1653. Ils commencèrent par dire que la soumission de Port-Royal était un mensonge et une hypocrisie ; puis ils se répandirent en invectives et ils multiplièrent les calomnies les plus odieuses et les plus invraisemblables. Ces calomnies, Racine les énumère en historien qui comprend l’importance de ces machinations, et il pouvait en parler en connaissance de cause, car on lit dans les Mémoires d’Hermant une lettre de lui à M. d’Andilly, qui est un pur chef-d’œuvre. Dans cette lettre, écrite en 1659, lorsqu’il était élève de philosophie au collège d’Harcourt, le jeune Racine flétrissait, après les avoir vues de ses propres yeux, les mômeries indécentes des Jésuites dans une paroisse de Paris au sujet des cinq propositions[1]. C’étaient chaque année des attaques nouvelles : à la fin de 1653 parut une gravure satirique, « un almanach », représentant Jansénius en rochet et en camail, tenant un livre intitulé : Jansen et Augustin, ce qui incriminait directement saint Augustin ; il avait au dos des ailes de diable ; foudroyé par le pape, il se réfugiait chez les calvinistes de Genève, qui l’accueillaient comme un frère[2]. Les Jésuites menèrent grand bruit autour de cette caricature de mauvais goût ; il paraît même qu’ils la présentèrent au pape et ils prétendirent que le Saint-Père la reçut « avec un applaudissement merveilleux ». En France, le succès fut moins vif, car les magistrats intervinrent, et la planche fut saisie ; elle dut être corrigée deux fois avant de pouvoir continuer à se vendre[3]. Port-Royal eut le tort de s’en émouvoir outre mesure, et on regrette de voir M. de Saci, redevenu poète comme au temps où il rimait les racines grecques de Lancelot, publier un petit poème satirique intitulé Enluminures du fameux almanach des PP. Jésuites…. dont voici les premiers vers :

Enfin Molina plein de gloire
Triomphe avec sa bande noire.
Le libre arbitre audacieux
Domine la grâce des cieux ;
Et l’humble Augustin en déroute,
Crie en vain qu’au moins on l’écoute.
Les Jansénistes, éperdus,
Pêle-mêle sont confondus ;
Tout fuit, et jamais la nature
Ne vit telle déconfiture.

Les Enluminures, contemporaines du Virgile travesti de Scarron, obtinrent d’ailleurs un très réel succès, tandis que le Père Le Moine échoua piteusement quand il répondit par L’étrille du Pégase janséniste, une « platitude rimée dont le jargon n’avait rien que d’un palefrenier », si l’on en croit un jésuite de nos jours, historien très judicieux du Père Le Moine[4].

Port-Royal mieux inspiré ne répondit pas à un gros libelle publié à la même époque, avec l’approbation enthousiaste de Nicolas Cornet, par le sieur de Marandé, greffier de la Cour des aides et intitulé : Inconvénients d’État procédans du jansénisme, avec la réfutation du Mars français de M. Jansénius. Ce gros pamphlet est si parfaitement inconnu, bien qu’il en soit question dans la XVe Provinciale, qu’on a par deux fois, en 1753 et de nos jours, publié comme inédits les prétendus Monita secreta des jansénistes qui se lisent à la page 381 du livre de Marandé.

Au commencement de janvier 1654, le docteur Hallier, un ancien janséniste qui se disait rentré dans le giron de l’Église, fit un suprême effort pour ruiner ses anciens amis dans l’esprit des puissances. Il dit publiquement à la reine, en présence de Mazarin, que les jansénistes avaient des communications toutes particulières avec le cardinal de Retz fugitif, avec le prince de Condé rebelle, avec les Espagnols et avec Cromwell ; c’était les accuser de haute trahison. La reine et le cardinal prêtaient l’oreille à ces accusations atroces ; il n’y avait pas alors de lois contre les diffamateurs et c’était le temps où un plaisant pouvait dire : « Si l’on m’accusait d’avoir volé les tours Notre-Dame, je commencerais par me mettre en sûreté. » Arnauld d’Andilly, un des solitaires incriminés, prit en mains la cause de ses amis, et il écrivit à Mazarin une grande lettre qui ne changea rien à la situation. Les calomniateurs soutinrent hardiment ce qu’ils avaient avancé, et chaque jour ils imputaient à leurs ennemis de nouveaux crimes ; il faudrait transcrire des chapitres entiers des Mémoires d’Hermant pour en dresser la liste. Ils avaient traité Singlin de voleur à propos des restitutions de Chavigny mourant ; dans l’affaire des grandes aumônes de Champagne, il fallut prouver par l’examen des registres de saint Vincent de Paul que les sommes versées par M. de Bernières et par les amis de Port-Royal lui avaient bien été remises et n’avaient pas servi à fomenter la guerre civile. On ne saurait croire à quels excès se portèrent alors les Jésuites, leurs affidés et leurs suppôts ; si l’on veut s’en faire une idée, il n’y a qu’à parcourir les Mémoires du Père Rapin, publiés dans leur intégrité et sans le moindre désaveu en 1865. Sainte-Beuve s’en est beaucoup servi, car ce Tallemant des Réaux jésuite fournit un trésor d’anecdotes qui ne sont pas toutes fausses, et il était bien placé pour voir ce qui se passait autour de lui. Il était le commensal du premier président de Lamoignon, lequel, comme beaucoup de grands personnages de ce temps-là, se croyait obligé de confier aux Jésuites l’éducation de ses enfants et d’avoir chez lui un précepteur de leur robe. Mais Lamoignon était secrètement l’ami de Port Royal ; il était lié d’une manière toute particulière avec Godefroi Hermant ; il lui fit connaître à titre confidentiel le manuscrit de Rapin, et c’est grâce à ce double jeu que nous avons les précieux Mémoires du chanoine de Beauvais, qui sont la réfutation perpétuelle des calomnies de Rapin. Ces calomnies sont innombrables et d’un cynisme révoltant ; ainsi, pour en citer un exemple entre mille, Rapin dit sans sourciller que l’abbé de Saint-Cyran, l’homme austère si jamais il en fut, était un goinfre, apostrophant le cuisinier d’un ami parce que le dîner n’était pas assez bon ; un brutal accueillant à coups de poing les pauvres qui lui demandaient l’aumône dans la rue ; un débauché qui avait de jeunes et jolies servantes[5]. La publication sans commentaire rectificatif des Mémoires de Rapin ne fait pas honneur à ses confrères et à leur mandataire Léon Aubineau ; et Sainte-Beuve, qui va jusqu’à parler de baves infâmes, ne peut s’empêcher de dire à propos du rôle de Rapin dans le récit de l’affaire Chavigny « Le joli métier pour un religieux ! Qu’il aurait donc envie, l’homme du bon Dieu, de faire de M. Singlin un captateur de legs illégitimes et un recéleur de valeurs escroquées ! Tout cela est bas et misérable. Il faut avoir lu ces choses, les avoir suivies de près pour comprendre combien les haines dévotes, perpétuées dans les corps et compagnies, sont vivaces et immortelles. Oh ! que les institutions qui ont ainsi pour effet de contraindre l’intelligence et de fausser la droiture morale sont donc détestables et funestes[6] ! »

Ce que Rapin écrivait alors en cachette, ses confrères le disaient partout, et la persécution contre Port-Royal avait pour prétexte les bruits que l’on propageait à la cour, à la ville, dans les provinces, surtout dans les couvents et dans les paroisses. La déplorable situation du diocèse de Paris, qui fut administré pendant dix ans, de 1653 à 1664, par de simples grands vicaires dépourvus d’autorité, favorisait tous les désordres. Le cardinal de Retz, évadé de Nantes en août 1654 et bien accueilli à Rome, était archevêque sans contestation possible, et c’est en son nom que furent faits les procès-verbaux du miracle de la Sainte Épine. Port-Royal de Paris et Port-Royal des Champs, qui était alors dans le diocèse de Paris, avaient le devoir de le reconnaître, de lui obéir en choses justes et même de lui venir en aide dans sa détresse en lui faisant parvenir ce qu’on appellerait aujourd’hui le denier du culte. Ainsi firent les jansénistes, et c’est de l’anarchie qui régnait dans le diocèse de Paris que sortit la grosse affaire qui a donné naissance aux Provinciales. Entre toutes les paroisses de Paris, celle qui se distinguait le plus par son attachement aux Jésuites et par son aversion pour Port-Royal était assurément Saint-Sulpice. Le zèle religieux du célèbre curé Olier allait si loin qu’un jour, l’ostensoir à la main, il adjura la reine-mère de poursuivre sans merci les jansénistes ; on a vu plus haut qu’il refusa de lire en chaire la condamnation de Brisacier calomniateur. Or, il avait pour paroissiens le duc et la duchesse de Liancourt, grands amis de Port-Royal, où leur unique petite-fille était pensionnaire avec les filles du duc de Luynes. Ils logeaient en outre deux jansénistes de marque, le P. Desmares et l’abbé de Bourzeis. Il n’en fallut pas plus pour enflammer le zèle du clergé de Saint-Sulpice. Un vicaire de cette paroisse, que son intolérance a rendu fameux, — il se nommait Picoté, — prétendit, en janvier 1655, obliger le duc de Liancourt, sous peine de privation de sacrements, à rétracter publiquement ses erreurs sur la grâce, à chasser de chez lui les ecclésiastiques qu’il logeait, et finalement à reprendre sans délai sa petite-fille pensionnaire à Port-Royal. Le noble duc protesta de sa soumission sans réserve à la bulle d’Innocent X, mais il refusa de faire ce que Picoté exigeait de lui. Le curé Olier, auquel la duchesse alla porter plainte, soutint énergiquement son vicaire, et déclara que, si le duc et la duchesse se présentaient à la table sainte sans avoir obéi, on les passerait comme on passe les excommuniés et les pécheurs scandaleux[7]. Ce refus de sacrements, le premier que l’histoire de Port-Royal ait enregistré, fit grand bruit ; le pape même en eut connaissance, et par deux fois il blâma sévèrement les fanatiques de Saint-Sulpice. « Le curé a tort », dit-il en propres termes à l’ambassadeur de France, Hugues de Lionne ; et quelques jours plus tard, il apostropha rudement les Jésuites et il leur dit en parlant des jansénistes : « Vous voudriez chasser de l’Église ces gens-là ; nous voulons qu’ils y demeurent. » Paroles mémorables si Alexandre VII avait été un autre homme ; mais il n’y avait pas à faire fond sur les déclarations de ce pontife léger, inconséquent, et d’une extraordinaire pusillanimité. Il disait du bien de Port-Royal et du docteur Arnauld ; il écrivait même à ce dernier, qui lui avait envoyé sa grande lettre à un duc et pair, et il l’engageait paternellement à dédaigner les libelles de ses adversaires ; mais quelques jours plus tard on l’entendait s’écrier : « Plût à Dieu que tout le monde fût chassé de Port-Royal, tant les hommes que les femmes ! — Utinam omnes, tam viri quant feminœ e Portu Regio estoerentur ! [8] » Saint Augustin et ses défenseurs n’avaient rien à espérer d’un pape de ce caractère.

En présence d’une attaque aussi brutale que celle de Picoté, d’une sentence d’excommunication majeure lancée par un simple vicaire contre un monastère tout entier, Arnauld ne put se contenir ; il se souvint que sa mère mourante lui avait recommandé la défense de la vérité, fût-ce au prix de mille vies, et le silence qu’il avait cru devoir garder depuis plusieurs années, il le rompit : il écrivit une longue et belle lettre qui lui attira force répliques. À tous ces libelles, il répondit par sa fameuse Seconde lettre à un duc et pair…. qu’il signa de son nom et qu’il data de Port-Royal des Champs, le 10 juillet 1655. Il se dévouait pour tâcher de sauver ses amis, et il redisait après le Nisus de Virgile :

Me, me, adsum qui feci, in me convertite ferrum.

On sait le reste, et l’histoire de la condamnation d’Arnauld en Sorbonne est trop célèbre pour qu’il soit nécessaire de la reprendre en détail. Un syndic à la dévotion de Nicolas Cornet, le docteur Guyard, déféra la lettre d’Arnauld à la Faculté de théologie le 9 novembre 1655 et, par une coïncidence curieuse, les dénonciateurs en avaient extrait cinq passages (quatre sur ce qu’on nommait la question de fait et un sur la question de droit) ; on avait ainsi, comme suite aux cinq propositions de Jansénius, les cinq propositions d’Arnauld. L’affaire, dirigée par le P. Annat en personne et réglée à l’avance jusque dans ses moindres détails, fut conduite avec une rapidité inconnue jusqu’alors. On eut recours, pour influencer les juges, aux sollicitations, aux promesses et aux menaces ; on introduisit dans la Faculté quarante moines mendiants qui n’avaient pas voix délibérative ; le chancelier Séguier assista aux séances et fit connaître les volontés de la cour. Arnauld demanda alors à comparaître en personne ; mais on redoutait sa logique pressante et son immense érudition ; on lui aurait permis tout au plus de venir lire une courte justification, sans discussion d’aucune sorte. Il eut un moment de faiblesse et déclara même qu’il demandait pardon aux évêques et au pape d’avoir écrit sa lettre ; tout fut inutile, car sa perte était résolue depuis longtemps. Ce fut un véritable coup d’État que la condamnation d’Arnauld, et l’on ne se mit en peine, dit Hermant, « ni des règles de l’équité naturelle, ni des formes de la justice, ni des principes de la religion, ni des remords de la conscience[9] ». Auparavant, il fallait en Sorbonne l’unanimité ou la presque unanimité des voix (quasi concordi omnium consensu) ; Arnauld fut condamné, si l’on tient compte des votes illégaux et des abstentions, à trois voix de majorité. La question de fait fut résolue contre lui le 14 janvier 1656 ; et la question de droit fut immédiatement entamée. Caché comme un vulgaire criminel, Arnauld se défendit par écrit, mais en vain. La censure définitive fut prononcée le 31 janvier 1656. Il était exclu de la Faculté, et perdait tous ses privilèges de socius sorbonicus. On poussa même les choses plus loin : tous ceux qui n’avaient pas voté contre lui furent obligés de se soumettre, sous peine d’exclusion, aux décisions d’une majorité de cabale ; tous les docteurs absents durent souscrire, dans le délai de deux ans, à la condamnation de leur confrère[10]. Le triomphe des Jésuites était complet ; il l’eût été, du moins si Pascal n’était pas venu au secours d’Arnauld et de Port-Royal.

Pascal était alors dans toute la ferveur de sa seconde conversion ; il portait cousu dans son pourpoint le mémorial de la nuit lumineuse du 23 novembre 1654 ; il était uni d’esprit et de cœur avec Port-Royal, où son admirable sœur Jacqueline était religieuse, et il venait d’avoir à Port-Royal même, dans la maison des Granges, le célèbre entretien avec M. de Saci sur Épictète et Montaigne. Il avait, par la force de son génie, réinventé la théologie augustinienne comme il avait autrefois réinventé la géométrie d’Euclide. Mis au courant de l’affaire de Sorbonne, il jugea, en janvier 1656, que le docteur Arnauld ne devait pas se laisser condamner comme un enfant ; il fut d’avis que l’on portât l’affaire devant le tribunal de l’opinion. Il fit donc les Provinciales, et il les fit en port-royaliste augustinien qui commençait par condamner sincèrement les cinq propositions, qui les considérait comme des « impiétés visibles », comme « pleines d’impiétés et de blasphèmes, » et qui les détestait de tout son cœur. Cela dit, les trois premières lettres et les deux dernières ont pour objet de persuader aux gens que la résistance de Port-Royal sur la question du fait de Jansénius était légitime, et qu’elle ne mettait nullement la foi catholique en péril. Il s’agissait pour l’auteur des Petites Lettres de désabuser un public trop crédule, et de faire paraître dans tout son jour la parfaite orthodoxie de ceux que la calomnie représentait comme des hérétiques. Pascal n’hésitait pas à dire que le prétendu jansénisme était une chimère, une invention grossière et abominable des Jésuites, ennemis acharnés de saint Augustin et de la grâce efficace par elle-même. Et ce fait, il l’établissait avec une grande discrétion, en évitant soigneusement de faire intervenir dans ses démonstrations le docteur de la Grâce, dont il n’est pour ainsi dire pas question dans les Provinciales. C’est l’ange de l’école, le dominicain saint Thomas, qui lui est substitué pour établir la prévarication des Dominicains, récemment inféodés aux Jésuites. Aussi la partie doctrinale des Provinciales est-elle inattaquable ; elles n’ont pu être censurées par la Sorbonne ou condamnées par les papes, et si elles ont été mises à l’index, comme le Discours de la méthode, c’est parce qu’on leur reprochait d’avoir traité en français, pour les gens du monde et pour les femmes, des questions litigieuses dont les savant seuls auraient dû avoir connaissance : les Provinciales latines de Nicole ne sont pas à l’index. M. Brunetière a cherché longuement dans le Bullarium et ailleurs, et il s’étonnait dans sa candeur de n’y point trouver de bulle ou de bref contre Pascal ; la mise à l’index « n’est, rien du tout », écrivait ce dernier dans une lettre à Mlle de Roannez, et en effet c’était si peu de chose que l’année suivante le Parlement défendit à la Sorbonne d’en faire mention dans ses registres, attendu que la France ne reconnaît pas de valeur aux décisions de l’Index.

Les Jésuites obtinrent du moins dès le mois de février 1657, un mois avant la publication de la 17e lettre, un arrêt du Parlement d’Aix qui condamnait les Provinciales, ces « libelles diffamatoires faits pour troubler la tranquillité publique », à être brûlées publiquement par la main du bourreau. Elles échappèrent cependant au feu, car aucun des magistrats ne consentit à livrer son exemplaire ; il fallut brûler à leur place un vieil almanach. Les Parlements de Grenoble et de Bordeaux refusèrent de se rendre ridicules en publiant des arrêts semblables, et les choses n’allèrent pas plus loin. Les Provinciales latines de Wendrock furent également proscrites par un arrêt du Conseil du roi, du 23 septembre 1660, et les conséquences de cette proscription ont été bien curieuses. Pascal ne figure pas à la date du 19 août dans l’obituaire manuscrit de Port-Royal qui fait mention de Racine on n’a pas osé consacrer un article nécrologique à l’auteur des Provinciales. Il y a plus : tant que l’ancien régime a subsisté, on n’a pas réimprimé en France les Petites Lettres de Montalte, parce qu’il eût été impossible d’obtenir un privilège ou même une simple permission. En 1779, sous Louis XVI, après la suppression des Jésuites par Clément XIV, l’année qui suivit la mort de Voltaire et de Rousseau, le géomètre Bossut entreprit de publier à Paris les œuvres complètes de Pascal ; pour y parvenir, il eut recours, de concert avec Malesherbes, à un procédé digne d’Escobar. Imprimés à Paris et débités chez le libraire Nyon, les cinq volumes de l’édition Bossut étaient censés publiés à Amsterdam chez le libraire Néaulme ; c’était un véritable faux.

Les Provinciales ne devaient être dans la pensée de leur auteur qu’une apologie de Port-Royal accusé d’hérésie, elles sont devenues par sa force des choses un réquisitoire et un pamphlet contre les Jésuites, et c’est à ce titre surtout que la postérité les admire. Ce n’est pourtant pas pour goûter le plaisir de la vengeance que Pascal, un chrétien si austère et si scrupuleux, a si vigoureusement attaqué les casuistes. Il avait dû se demander pourquoi les Jésuites combattaient avec tant d’acharnement la doctrine de la grâce, et il avait trouvé par la voie du raisonnement la proposition suivante : « Vous remarquerez aisément dans le relâchement de leur morale la cause de leur doctrine touchant la grâce. Vous y verrez les vertus chrétiennes si inconnues et si dépourvues de la charité qui en est l’âme et la vie, vous y verrez tant de crimes palliés et tant de désordres soufferts que vous ne trouverez plus étrange qu’ils soutiennent que tous les hommes ont toujours assez de grâce pour vivre dans la piété de la manière qu’ils l’entendent. Comme leur morale est toute païenne, la nature suffit pour l’observer…. » Ce fut donc la logique qui amena Pascal à délaisser momentanément la théologie pour la morale, à s’attaquer avec tant de véhémence aux casuistes de la compagnie cette seconde partie des Provinciales se rattache à la première de la façon la plus étroite. Bientôt même Pascal fut saisi d’horreur à la vue d’un semblable renversement de la morale ; son zèle s’enflamma, et, cessant de rééditer ce que l’on avait écrit contre les Jésuites quinze ans auparavant, il étudia pour son compte la théologie morale des casuistes de la Compagnie de Jésus ; il s’attacha surtout à Escobar, qui les résume tous, et il révéla à ses lecteurs surpris et indignés ce que la pudeur ne le contraignait pas de passer absolument sous silence. C’est pour cette raison que la 13e Provinciale et quelques autres sont si véhémentes. Pascal n’est plus ici un polémiste ordinaire ou un avocat, il a pu se comparer lui-même à un bon citoyen qui signalerait à ses compatriotes des fontaines empoisonnées. Son émotion n’est pas feinte, et c’est pour cela qu’elle est si communicative. Faut-il donc s’étonner si l’auteur des Provinciales a déclaré sur son lit de mort qu’il ne se repentait pas de les avoir écrites, s’il a même ajouté qu’ayant à les refaire, il les ferait encore plus fortes ?

Et cependant les Provinciales ont été brusquement interrompues au moment même où le public les accueillait avec le plus de faveur. La 18e est du 24 mars 1657 une 19e a été commencée qui promettait d’être bien mordante, une 20e enfin était annoncée ; mais Pascal cessa tout à coup de livrer les Jésuites à la risée publique. Il ne regrettait en aucune façon la guerre qu’il avait cru devoir leur déclarer ; la preuve en est qu’il se fit le collaborateur anonyme des curés qui poursuivaient par les moyens canoniques la condamnation des casuistes ; mais il se refusait à amuser plus longtemps ses lecteurs. C’est là un fait que Sainte-Beuve ne paraît pas avoir connu, et que les historiens de Port-Royal n’ont pas mis en lumière ; il mérite pourtant d’être signalé, car c’est un beau spectacle que celui d’un homme de génie renonçant spontanément à la gloire, et cela par principe de religion. Les raisons qui ont amené Pascal à ne pas continuer les Provinciales sont nombreuses, et toutes lui font honneur. Il sut que Singlin et la Mère Angélique désapprouvaient cette façon de prendre en main la cause de la vérité et de la vertu. Aux yeux d’Angélique, le silence « eût été plus beau et plus agréable à Dieu, qui s’apaise mieux par les larmes et par la pénitence que par l’éloquence, qui amuse plus de personnes qu’elle n’en convertit ». Il fallait assurément combattre les Jésuites, mais comment ? par la « charité » et non par « l’autorité, » et la Mère Angélique ajoutait : « Nous devrions changer tous nos efforts dans la prière et dans la compassion…. » En outre, Pascal voyait les curés de Paris assemblés en synode, les prédicateurs les plus renommés, comme le P. Senault, et enfin les évêques de l’Assemblée générale du clergé de France déclarer la guerre à la morale corrompue des casuistes, et il se disait que dans ces conditions un simple laïc doit laisser la parole à l’autorité compétente. Il venait d’être profondément remué par la guérison soudaine et radicale de sa nièce, pensionnaire à Port-Royal. Le miracle de la Sainte Épine lui prouvait que Dieu même prenait parti pour ses amis dans cette querelle, et quand Dieu parle si haut, l’homme n’a plus qu’à se taire. Ce n’est pas tout encore : Pascal apprit alors que des personnes très influentes plaidaient auprès de la reine régente et de Mazarin la cause des prétendus jansénistes ; on avait l’espoir de négocier la paix religieuse, et si les Provinciales étaient continuées, on ne ferait qu’exaspérer de puissants adversaires. Enfin Pascal parait avoir été frappé de ce qu’il lut dans une de ces réponses si plates et si mal tournées que lui opposèrent alors les Jésuites. L’un d’entre eux, le P. Morel, qui s’intitulait prieur de Sainte-Foy, mêlait aux injures grossières les objurgations et les avis, et il finissait par dire en propres termes en s’adressant à Louis de Montalte : « C’est le souhait que je fais qu’après une sincère et constante réconciliation avec les Jésuites, vous tourniez votre plume contre les restes de l’hérésie, les langues impies et libertines et les autres corruptions du siècle…. » Pascal ne chercha point à se réconcilier avec les Jésuites, mais il obtempéra dans une certaine mesure aux vœux du P. Morel ; dès le mois d’avril 1657, il résolut de tourner sa plume contre les libertins. Il laissa Nicole publier à l’étranger, en français pour les gens du monde et en latin de Térence pour les théologiens, de nouvelles éditions des "Provinciales" ; quant à lui, s’élevant au-dessus des querelles particulières, il entreprit de démontrer à tous, surtout aux incrédules et aux indifférents, l’indiscutable vérité du catholicisme sans épithète qu’il savait être celui de Port-Royal.

Il s’était senti encouragé, au plus fort de la composition des "Provinciales", entre la 5e et la 6e, par un événement véritablement extraordinaire, la guérison subite de la petite Marguerite Périer, sa nièce, qui était rongée par un ulcère épouvantable. Racine a parlé longuement et sans la moindre réticence de ce qu’il appelait sans hésiter le grand miracle de la Sainte Épine (vendredi 24 mars 1656). Sainte-Beuve aurait mieux fait de lui laisser la parole et de se récuser absolument, car son chapitre sur la Sainte Épine ne lui fait pas honneur. Son aperçu d’explication physiologique fait peine à lire, car il y avait bel et bien une plaie hideuse et qui faisait horreur, et Marguerite Périer, qui vécut plus de quatre-vingts ans, ne portait pas la moindre cicatrice ; son portrait conservé à Linas la représente comme une enfant tout à fait charmante. Sainte-Beuve supprime de propos délibéré certains détails gênants comme le double témoignage de Félix, premier chirurgien du roi ; il chicane sur tout, et sa rectification au sujet du cachet de Pascal est de toute fausseté. Ce cachet a été conservé ; il était à l’archevêché de Reims avant la guerre de 1914 et ce n’est pas un œil que l’on y voit, comme dans les armes parlantes de l’écu des Périer, c’est bien un ciel resplendissant, avec une fort belle étoile.

Puisque l’auteur de Port-Royal est contraint d’avouer que de grands esprits et même des hommes de génie, même l’évêque de Tournai, Choiseul-Praslin, même le pape Benoît XIII, ont cru fermement à la réalité du miracle, il n’est pas bien venu à dire qu’il y voit, lui, l’humiliation de l’esprit humain, et il n’avait pas besoin d’ajouter : « Chose singulière et assez pénible à dire, si le Pascal des Provinciales passa sans plus tarder au Pascal des Pensées, ce fut à l’occasion de cette affaire qui nous répugne si fort aujourd’hui[11]. » On savait de reste que Sainte-Beuve ne croyait pas à la possibilité d’un miracle, il aurait pu le dire plus simplement sans insinuer que Pascal et Racine et bien d’autres étaient d’une crédulité un peu niaise. Les admirateurs de Port-Royal ont peine à lui pardonner cette incartade et quelques autres du même genre. Les Provinciales et le miracle de la Sainte Épine n’ont pas sauvé Port-Royal, mais du moins les persécutions dont il était l’objet se sont ralenties en 1656 et durant les quatre années suivantes. Les Jésuites furent contraints de se tenir sur la défensive, et l’impudente apologie pour les casuistes de leur Père Pirot leur attira bien des affaires : les curés, les évêques, la Sorbonne même, et finalement le Saint-Siège leur infligèrent censures sur censures et condamnations sur condamnations. La reine-mère, renseignée par le chirurgien Félix et par les grands vicaires de l’archevêché, dut se rendre à l’évidence ; elle crut malgré elle au miracle, et elle agit en conséquence. « Elle commença, dit Racine, à juger plus favorablement de l’innocence des religieuses de Port-Royal ; on ne parla plus de leur ôter leurs novices ni leurs pensionnaires, et on leur laissa la liberté d’en recevoir tout autant qu’elles voudraient. M. Arnauld même recommença à se montrer ou, pour mieux dire, s’alla replonger dans son désert avec M. d’Andilly son frère, ses deux neveux [Saci et Le Maître] et M. Nicole, qui depuis deux ans ne le quittait pas, et qui était devenu le compagnon inséparable de ses travaux. Les autres solitaires y revinrent aussi peu à peu et y recommencèrent leurs mêmes exercices de pénitence. On songeait si peu alors à inquiéter les religieuses de Port-Royal que le cardinal de Retz leur ayant accordé un autre supérieur, en la place de M. du Saussay qu’il avait destitué de tout emploi dans le diocèse de Paris, on ne leur fit aucune peine là-dessus, quoique M. Singlin, qui était ce nouveau supérieur, ne fût pas fort au goût de la cour, où les Jésuites avaient pris un fort grand soin de le décrier. » Et Racine saisit cette occasion pour faire un magnifique éloge de Singlin ; qui « excellait, dit-il, dans la conduite des âmes. Son bon sens, joint à une piété et à une charité extraordinaires, imprimaient un tel respect, que bien qu’il n’eût pas la même étendue de génie et de science que M. Arnauld, non seulement les religieuses, mais M. Arnauld lui-même, M. Pascal, M. Le Maître et tous ces autres esprits si sublimes, avaient pour lui une docilité d’enfant, et se conduisaient en toutes choses par ses avis ».

Voici enfin, pour achever cet exposé sommaire de l’accalmie produite par les Provinciales et par le miracle de la Sainte Épine, une anecdote relative à la paroisse Saint-Sulpice et au duc de Liancourt, dont l’excommunication scandaleuse avait été la cause première de l’affaire Arnauld. Le successeur de M. Olier dans la cure de Saint-Sulpice, M. Le Ragois de Bretonvilliers, était, au même degré que lui, un moliniste fougueux. Le 24 juin 1657, il monta en chaire, tenant entre ses mains la bulle d’Alexandre VII contre Jansénius, et il s’emporta de la manière la plus extraordinaire ; il fit même une allusion transparente au duc de Liancourt, qui était dans l’auditoire, et il s’écria : « Il n’est plus temps de parler d’union et de paix, il faut traiter ces gens-là avec toute sorte de rigueur. On a tout perdu dans le passé en usant à leur endroit de douceur ; il les faut considérer comme des opiniâtres, se séparer de leur conversation comme de ceux de Charenton ou plus[12]. » Et aussitôt après cette nouvelle déclaration de guerre, au cours de la même messe en l’honneur de saint Jean, le curé Bretonvilliers reçut à l’offrande le duc et la duchesse de Liancourt, il leur fit baiser la patène et il les communia de sa main. Rien ne caractérise mieux cette trêve que les Jésuites subirent alors la rage au cœur et dont on va voir les effets en étudiant l’histoire du Formulaire.





  1. Hermant, tome IV, p. 182.
  2. Cette planche est reproduite avec une autre de même nature dans Port-Royal au xviie siècle. Images et portraits, pl. 116 et 117.
  3. Hermant. tome II, p, 335.
  4. H. Chérot.
  5. Cité sans observations par M. La Ferrière dans son étude sur l’abbé de Saint-Cyran.
  6. Port-Royal, tome II, p. 552.
  7. Voir dans Hermant (III, 491) le récit d’un nouveau refus de sacrements infligé à la duchesse de Liancourt deux ans plus tard, en 1657. — Voir également III, 465.
  8. Hermant, tome II, p. 721.
  9. Hermant, tome II, p. 708.
  10. C’est à la requête des Jésuites que la Sorbonne condamna Arnauld ; deux ans plus tard la même Sorbonne condamna les casuistes ; il faut voir dans Hermant (IV, 159) comment cette pauvre Faculté fut traitée alors par le général des Jésuites.
  11. Le Rabat-joie du Père Annat est aux yeux de Racine un ouvrage ridicule et extravagant, Sainte-Beuve le juge « un élégant écrit ».
  12. Hermant, tome III, p. 466.