Histoire littéraire des femmes françoises/1/1
HISTOIRE
LITTÉRAIRE
DES
FEMMES FRANÇOISES.
LETTRE PREMIERE.
Telle eſt, Madame, l’inconſéquence quiHéloïſe regne dans nos idées : d’un côté nous imaginons un parnaſſe ; nous y plaçons neuf Muſes & un ſeul Apollon : comme ſi l’empire des Sciences & des Arts devoit être ſpécialement le partage de votre ſexe. De l’autre, nous trouvons extraordinaire que vous cherchiez à vous y ſignaler ; & nous paroiſſons étonnés qu’un bon écrit puiſſe ſortir de la main d’une femme. Seroit-ce de notre part un rafinement de galanterie ; & vous drions-nous, par ce feint étonnement, faire plus d’honneur à vos Écrits ? Foible reſſource ſi par d’ingénieuſes productions, vous ne vous étiez acquis des droits réels ſur notre eſtime. C’eſt, Madame, ce dont va vous convaincre la lecture de ces Lettres qui formeront l’hiſtoire du génie des femmes françoiſes, & de leurs progrès dans les ouvrages d’eſprit.
Je commence par la célebre Héloïſe, Maîtreſſe d’Abailard. Sa paſſion pour ſon Amant eſt un des plus beaux monumens que nous ayons dans l’hiſtoire amoureuſe ; & ſes Lettres pleines de feu, de ſentiment & de force, tiennent un rang diſtingué parmi les écrits qui honorent notre nation & votre ſexe. Mais avant que de les placer ſous vos yeux, il eſt à propos d’en rappeller le ſujet & l’occaſion.
Vie d’HéloïſePierre Abailard, un des plus grands ornements du douzieme ſiècle, nâquit en 1079, au Bourg de Palais, à quatre lieues de Nantes. Sa famille étoit noble ; ſon pere ſuivoit avec éclat la profeſſion des armes. Il cultiva les Lettres dès ſa jeuneſſe, & vint étudier dans la Capitale de la France ſous Guillaume de Champeaux, ſavant Théologien. La réputation du diſciple éclipſa bientôt la gloire & bleſſa l’orgueil du maître : Abailard fut obligé d’aller enſeigner à Melun. Peu de tems après il revint à Paris, obtint un Canonicat, impoſa ſilence à Champeaux, & profeſſa ſeul dans cette Capitale. Il en ſortit de nouveau pour aller entendre les leçons d’Anſelme ; Doyen & Archidiacre de Laon. Sa deſtinée étoit de faire taire ſes Maîtres, & de les remplacer. Il ouvrit une école ; celle d’Anſelme Année 1101.fut déſerte : celui-ci le fit chaſſer de Laon. Abailard revint à Paris, enſeigna de nouveau, & fit connoiſſance avec une jeune perſonne appellée Héloïſe ou Louiſe. Elle étoit, ſelon les uns, la niéce, & ſelon d’autres, la fille naturelle de Fulbert, Chanoine de Paris : c’étoit un prodige de génie & de beauté. Ces deux perſonnes, ſi ſupérieures à leur ſiécle par les lumieres de leur eſprit, & par la ſenſibilité de leur ame, ſe virent, s’aimerent, ſe le dirent, ſe le jurerent, & prirent des meſures pour ſe livrer ſans crainte à leur paſſion. Héloïſe demeuroit avec Fulbert, Prêtre auſſi ſimple qu’avare, qui accepta, ſans héſiter, la demande que lui ſit Abailard, de prendre un logement chez lui, de lui payer une penſion, & d’inſtruire ſa niéce. Fulbert pouſſa la complaiſance juſqu’à permettre au Précepteur d’entretenir Héloïſe le jour & la nuit, & même de la châtier, ſi elle étoit indocile à ſes leçons. Ces Amans profiterent de cette liberté, & vêcurent heureux dans les bras de l’amour. Mais ce commerce ſecret tranſpira, & devint public. L’oncle ſeul l’ignoroit, & ne l’apprit que par des chanſons qu’il chantoit avec tout le monde, & dont il découvrit enfin le ſujet. Il maltraita ſa niéce & chaſſa Abailard.
Cependant Héloïſe étoit groſſe ; elle en avertit ſon Amant qui la fit enlever, & l’envoya chez une de ſes ſœurs en Bretagne, où elle accoucha d’un fils, qu’on nomma Aſtrolabe, & qui probablement vécut peu. Cet événement mit le comble à la douleur & à la colere du Chanoine Abailard, pour l’appaiſer, promit d’épouſer Héloïſe ; mais par un excès d’amour ſingulier, elle aimoit mieux être la Maîtreſſe, que la femme d’Abailard. Elle réſiſta long-tems, & conſentit enfin à ce mariage, qu’on réſolut de tenir ſecret, parce que divulgué, il auroit fait perdre à Abailard ſon Canonicat & ſes écoliers. Il mit, pour faire prendre le change au public, Héloïſe au Couvent d’Argenteuil, où elle portoit l’habit de Religieuſe, comme ſi elle l’avoit été réellement. Fulbert, croyant qu’on le trompoit encore, fit exécuter ce crime affreux que tout le monde ſçait, par lequel l’époux ceſſa d’être homme. Des ſcélérats introduits la nuit chez le malheureux Abailard, le réduiſirent à l’état d’Origène. Il n’eſt pas poſſible d’exprimer la douleur d’Héloïſe, lorſqu’elle apprit cette horrible nouvelle. Abailard, guéri de ſa bleſſure, alla cacher ſa honte dans le Cloître de Saint Denis. Il prit l’habit de Religieux, & engagea Héloïſe à ſuivre ſon exemple. En prononçant les vœux ſolemnels, elle baignoit de ſes larmes, le dernier billet d’Abailard, dans lequel il lui juroit un amour éternel. » Je portois, dit-elle allant à l’Autel, le cœur de mon Amant & le mien ; & mon ſacriſice immoloit l’un & l’autre. Quelque temps après leur ſéparation, une Lettre d’Abailard, adreſſée à un ami, & qui contenoit l’hiſtoire de ſes malheurs, tomba entre les mains d’Héloïſe. Cet écrit réveilla toute ſa tendreſſe, & occaſionna ces fameuſes Lettres qui nous reſtent d’eux, & qui peignent ſi vivement les combats de la nature & de la grace. Voici de quelle maniere s’exprime Héloïſe au ſujet de cette Lettre.
» Je n’en eus pas plutôt apperçu le caractère, qui ne pouvoit m’être inconnu, que je la dévorai, pour ainſi-dire, & me mis à la lire avec toute l’ardeur que m’inſpiroit l’amour que je reſſens pour la perſonne qui l’écrivoit ; vous eûſſiez dit, que je voulois me repaître de l’ombre de celui que j’ai perdu ; & que ne pouvant plus le poſſeder, ſon portrait, que je voyois exprimé par ſes paroles, me tenoit lieu de la perſonne même. Mais, hélas ! que cette lecture m’a coûté cher ; ma curioſité a été bien punie ; je m’en ſouviens encore ; je n’ai trouvé dans cette Lettre que du fiel & de l’abſinte : puiſque ce n’étoit autre choſe que le triſte & lamentable récit de nos aventures paſſées, & de toutes les croix dont vous êtes préſentement accablé, vous qui êtes l’unique objet de mon cœur ! »
Après bien des chagrins, des perſécutions & des traverſes, ces deux Amans le réunirent au Paraclet nom qu’Abailard avoit donné à un oratoire ou hermitage qu’il avoit bâti en Champagne, près de Nogent ſur Seine, dans le Diocèſe de Troyes. Cet oratoire devint une Abbaye, dont Héloïſe ſut la premiere Supérieure. Abailard y paſſoit une partie de l’année ; mais la calomnie le pourſuivit juſques dans cette ſolitude. Ces deux époux furent obligés de ſe dire un éternel adieu. Abailard mourut dans le Prieuré de Saint Marcel, près de Châlons ſur Saone, le 21 Avril 1142, âgé de 63 ans. Son corps ſut envoyé à Héloïſe qui l’enterra au Paraclet. Héloïſe mourut au même âge, l’an 1164. Elle ſut inhumée, ſuivant ſa derniere volonté, dans le tombeau de ſon mari. Abailard & Héloïſe ont laiſſé des ouvrages, monumens chers & immortels de leur eſprit, de leur érudition, de leur goût, de leur tendreſſe, de leurs infortunes, de leur foibleſſe & de leur pénitence.
Pour ne parler ici que des Lettres d’Héloïſe,Lettres d’Héloïſe voici l’inſcription de la premiere qu’elle écrit à ſon Amant. À ſon Seigneur ou plutôt à ſon pere, à ſon époux, ou plutôt à ſon frere ; ſa ſervante, ou plutôt ſa fille ; ſon épouse, ou plutôt ſa ſœur. Elle lui reproche d’abord, que depuis qu’elle eſt Religieuſe, il ne lui a pas encore écrit une ſeule fois. Elle lui rappelle enſuite tout ce qu’elle a fait pour lui donner des preuves de ſon amour ; & elle ſe plaint de ce qu’elle ne trouve en lui aucun retour. » Vous ſeul m’avez jettée dans un abîme de douleur & d’amertume ; vous ſeul pouvez m’en retirer ; vous ſeul êtes obligé de le faire, puiſque je me ſuis perdue moi-même pour vous plaire. Devenue incapable de m’oppoſer à aucun de vos deſirs, je n’ai pas craint de me donner le coup de la mort, lorſque vous l’avez voulu rien ne m’étoit plus cher & plus agréable que de vous obéir. Quelque dure & quelque inſupportable à la nature que fut cette obéiſſance, l’amour m’y faiſoit trouver des délices : & ce qu’on ne comprendra jamais, cet amour eſt devenu ſi exceſſif, que par une espece de folie il s’eſt oublié lui-même pour vous faire plaiſir, en ſe privant pour toujours de l’unique choſe qu’il aimoit en ce monde. Car n’eſt-ce pas ce qui eſt arrivé, lorſqu’aux premiers ordres que j’en ai reçus de vous, je ſuis entrée en religion, ſans délibérer un ſeul moment ? J’ai changé auſſitôt & d’habits & de mœurs, pour vous faire voir qu’il n’y avoit que vous au monde, qui euſſiez la poſſeſſion de mon cœur & de mon corps : mais une poſſeſſion ſi abſolue que dans le temps même que les Loix civiles ſembloient vous en interdire l’uſage, vous en diſpoſiez encore à votre volonté, en le conſacrant à Dieu. Ce ſont des prodiges de l’amour, que les ſiècles paſſés n’avoient pas encore vûs, & que les ſuivans ne verront jamais.
Oui, j’atteſte le Ciel, qu’en vous aimant, je n’ai aimé que votre perſonne ; c’eſt vous, & non pas tout ce qui étoit à vous, que je cherchois. Je ne penſois ni aux engagemens du mariage ni au douaire que j’avois lieu d’attendre, ni à la dot qu’on m’auroit donnée, ni au plaiſir que j’aurois de vous poſſeder. Inſenſible à tout ce qui me touchoit, je conſidérois ſeulement que je faiſois votre volonté, & vous donnois quelque ſatisfaction ; c’étoient là toutes mes délices… Je ne vous dis rien ici que vous n’ayez vû, & que vous ne ſçachiez auſſi-bien que moi ; mais il s’en faut beaucoup que je diſe tout ; & les paroles me manquent pour pouvoir vous exprimer & l’excès & le déſintéreſſement de mon amour. Le nom & la qualité d’épouſe, je l’avoue, ont quelque choſe de plus ſaint & de plus ſolide, que le nom de maîtreſſe : cependant, celui-ci m’étoit infiniment plus cher & plus doux que l’autre, parce que je vous faiſois un plus grand ſacrifice… Il alloit ſi loin, cet amour pur & déſintéreſſé que je vous portois ; oui, j’en prends le Ciel a témoin, il alloit ſi loin, que ſi l’Empereur eût offert de m’épouſer, & m’eût voulu donner tout l’Empire du monde pour le reste de ma vie, j’aurois mieux aimé alors être maîtreſſe d’Abailard, qu’Impératrice…
Une femme qui épouſe plus volontiers un homme riche qu’un pauvre, fait voir qu’elle a une ame vénale & un cœur eſclave des richeſſes ; ce n’eſt pas la perſonne de ſon mari qu’elle aime ni qu’elle cherche, mais ſon bien : & en cette qualité, elle peut mériter quelque récompenſe, telle qu’on en donne à ces malheureuſes victimes de l’impudicité publique mais jamais d’être aimée. Une marque certaine que ce n’eſt point celui qu’elle épouſe, qu’elle chérit, mais uniquement ſon bien, c’eſt que ſi on lui en offroit un plus riche, elle ſe livreroit à lui encore plus volontiers…
» Y a-t’il rien au contraire, de plus charmant que de voir deux perſonnes mariées s’aimer ſi parfaitement, que l’amour ſeul les aſſure de leur mutuelle fidélité, & leur tient lieu de toutes les délices qu’elles pourroient trouver ailleurs ? Un homme eſt ſatisfait, parce qu’il ſe perſuade qu’il n’y a rien dans le monde, qui puiſſe égaler le mérite de l’épouſe qu’il poſſede ; & une femme est heureuſe, parce qu’elle croit que toutes les belles qualités que poſſedent les autres, ſont renfermées dans la ſeule perſonne de ſon époux. Quand cela ne ſeroit pas, au moins eſt-ce une agréable tromperie, qui met les cœurs dans la paix, qui en éloigne les ſoupçons & les jalouſies, & procure le ſouverain bien de cette vie, qui eſt d’être content, & d’être perſuadé qu’on eſt heureux.
Mais, ce que l’erreur fait dans quelques femmes, la vérité le faiſoit en moi ; l’idée qu’elles ont de leur époux, les rend heureuſes ; & moi j’étois heureuſe, non pas par la charmante idée que je m’étois formée de votre perſonne, mais par ce que j’en avois reconnu par une longue expérience, & par ce que tout le monde étoit obligé d’avouer avec moi. Ainſi, plus mon amour étoit éloigné d’être trompé, plus il étoit ſolide ; plus il étoit violent, juſqu’à ne me pas laiſſer la liberté d’aimer autre choſe…… Il est vrai, qu’entre toutes les belles qualités qu’on admiroit alors dans votre perſonne, il y en avoit deux particuliérement qui enlevoient le cœur des Dames, je veux dire cette grace que vous aviez à parler & à chanter, graces ſi ſingulieres, que nous ne liſons point qu’aucun Philoſophe les ait jamais poſſédées au point qu’elles étoient en vous… Vous compoſiez ſouvent des vers & des chanſons ſi agréables, que tout le monde ſe faiſoit un plaiſir de les apprendre & de les chanter. On les voyoit en peu de tems courir d’un bout à l’autre du Royaume ; & comme la plûpart de ces vers n’étoient qu’une deſcription naturelle de nos amours, vous rendites bientôt mon nom célebre par toute la France, & me ſuſcitates une infinité de jalouſes… On n’entendoit autre choſe que des vers à la louange d’Héloïſe ; ce qui cauſoit à tous ceux qui ne me connoiſſoient pas, une envie extrême de me voir ; mais envie fort inutile puiſque je n’étois alors viſible que pour vous.
» Les choſes, hélas ! ſont bien changées ! Après avoir été long-tems au monde un objet de jalouſie, je lui ſuis à préſent un objet de compaſſion de toutes celles qui envioient autrefois mon bonheur, il n’y en a pas une à qui je ne faſſe préſentement pitié, & qui ne verſe des larmes ſur mon malheureux ſort. Il n’y a pas juſqu’à ceux mêmes qui ne m’aimoient point, qui ne ſoient attendris en voyant ce que je ſouffre, par le cruel veuvage d’un époux encore vivant, privée comme je le ſuis de toutes les délices qui me charmoient, quoique l’aimable perſonne qui me les procuroit, ſoit encore au monde dans la fleur de ſon âge, & que nous ne ceſſions de nous aimer.
» C’eſt moi qui ſuis cauſe de ce malheur, je l’avoue ; j’en ſuis cependant la cauſe innocente, vous le ſçavez : car ce qui fait le crime, n’eſt pas tant l’événement des choſes, que le motif de celui qui agit ; & l’équité demande qu’on ait plus d’égard à l’intention qu’à l’action, aux mouvemens du cœur qu’aux accidens qui arrivent contre la volonté. Eh ! qui peut mieux ſçavoir quel a toujours été mon cœur à votre égard, que vous-même qui en avez fait tant de fois l’expérience……
» Dites-moi donc à préſent, ſi vous le pouvez, dites comment il ſe peut faire, que depuis ma retraite du monde, qui eſt votre ouvrage, & l’effet de mon entiere ſoumiſſion à toutes vos volontés, vous m’ayez tellement négligée, ou plutôt ſi parfaitement oubliée, que vous ne m’ayez pas procuré depuis ce tems-là la moindre conſolation, ni par aucune de vos viſites quand vous avez été dans le pays, ni par aucune de vos Lettres, lorſque vous en avez été abſent ? Répondez, ſi vous le pouvez, ou plutôt, ſi vous oſez ; apportez-moi une raiſon, ſinon je répondrai moi-même pour vous, & je dirai ce que j’en penſe, & ce que tout le monde en penſe avec moi ; c’eſt que vous ne m’avez jamais véritablement aimée ; c’étoit la paſſion, & non point l’amitié qui vous attachoit à moi ; il n’y avoit que de la cupidité dans votre attachement, & point d’amour ; ſi bien que lorſque vous vous êtes vû hors d’état de ſatisfaire votre paſſion, vous m’avez abandonnée ; & toutes ces aſſiduités, toutes ces marques extérieures, mais bien équivoques d’un parſait dévouement à ma perſonne, dont vous m’accabliez alors, ont ceſſé dans le moment ; votre amour, ſi jamais vous en avez eu, s’eſt évanoui avec votre paſſion. C’eſt ainſi, malheureuſes que nous ſommes, c’eſt ainſi que nous devenons tous les jours le jouet ou la victime de l’inconſtance des hommes : faut-il que notre ſexe, un ſexe ſi foible & ſi fragile, leur apprenne à n’être point volages, & leur faſſe par notre exemple, des leçons de conſtance & de fidélité, eux qui devroient nous montrer l’une & l’autre.
Voilà, mon cher, ce que tout le monde penſe de vous. Plût-à-Dieu que cette penſée me fût particuliere, & qu’elle n’eût jamais eu d’entrée que dans mon eſprit. Plût-à-Dieu que je trouvaſſe au moins quelques raiſons pour vous excuſer, & pour cacher le mépris que vous faites de moi. Plût-à-Dieu que je fuſſe aſſez ingénieuſe pour me tromper moi-même, & forger du moins quelques prétextes qui puiſſent couvrir votre honte, & laiſſer à votre cœur quelque ombre d’amour. Ces agréables réveries diminueroient au moins ma douleur & mon affliction ; je m’en ſervirois pour vous excuſer devant le monde, & empêcher qu’il ne vous accablât de reproches : mais de quelque côté que je me tourne, je ne trouve rien qui ne vous condamne ; & la voix du public, & le témoignage de mon cœur, & les reproches du vôtre.
» Si j’exigeois beaucoup de vous, peut-être auriez-vous quelque ſujet d’excuſe ; mais qu’y a-t-il de plus aiſé qu’une lettre ; à vous, ſurtout, qui dites, & qui écrivez tout ce que vous voulez ?… ſi la ſeule vue du portrait d’un ami qui eſt abſent, eſt capable de nous conſoler, & d’adoucir la peine que nous cauſe ſon éloignement, combien plus de joie nous doivent donner ſes lettres qui nous le repréſentent lui-même d’une maniere ſi vive & ſi naturelle ? car enfin ce ſont des ſignes de vie, & des vaſes précieux où ſon eſprit eſt renfermé ; au lieu que le portrait n’eſt qu’une ombre & un fantôme inanimé…
» Je m’étois flattée qu’après avoir tant fait pour vous, que de me ſacrifier & de m’enterrer toute vivante, lorſque j’étois encore dans une floriſſante jeuneſſe, vous m’en auriez quelque obligation, & m’en aimeriez davantage car vous ſçavez que ce ne fut point la dévotion, mais le ſeul déſir de vous obéir, qui me fit Religieuſe : j’embraſſai avec joie toutes les rigueurs de cet état, dans la ſeule vue de vous faire plaiſir. Si donc une démarche ſi hardie & d’une telle conſéquence ne m’eſt d’aucun mérite auprès de vous, ne ſuis-je pas bien malheureuſe, puiſque je n’en dois attendre aucune récompenſe de Dieu, étant certain que je ne l’ai point faite pour l’amour de lui ? Si lorſque renonçant au monde vous vous retirâtes dans un cloître, j’avois ſeulement ſuivi votre exemple, cette ſeule action, ce me ſemble, auroit dû m’attirer toute la tendreſſe de votre cœur, ou du moins toute la tendreſſe d’un cœur plus fidele & plus ſenſible que le vôtre : mais j’ai fait davantage : au lieu de vous ſuivre, qui étoit tout ce que notre mutuel amour pouvoit exiger, je vous ai précédé ; je me ſuis engagée la premiere ; j’ai prononcé mes vœux avant vous.
Vous le voulutes ainſi cruel ; & je fus aſſez ſimple pour vous obéir. Tel fut l’amour aveugle que je vous portois. J’en rougis encore actuellement pour vous. Ma fidélité vous étoit donc ſuſpecte, ingrat, après tant de gages que vous en aviez déja reçus ! Vous me crutes capable de tourner la tête en arriere comme la femme de Loth, & de rentrer dans le monde après une année de noviciat, auſſi-tôt que vous auriez fait profeſſion. C’étoit votre penſée ; vous n’oſeriez le nier. Ah ! que cet endroit m’a été ſenſible ! je ne vous l’ai pas encore pardonné. Mais quoi ; je n’étois plus maîtreſſe de mon cœur ; vous le poſſédiez entierement. Je vous aurois ſuivi juſqu’au fond des enfers : & j’y aurois même été devant vous pour vous frayer le chemin & vous le rendre plus facile, ſi vous me l’aviez ordonné. Tel étoit alors mon amour pour vous. Le croirez-vous maintenant, ſi je vous le dis. Oui, encore à préſent, il eſt le même ; & mon cœur eſt à vous ; il ne peut plus reſpirer ſans vous. Je le cherche ſouvent au milieu de mon ſein ſans l’y trouver; il eſt dans le vôtre ; traitez-le donc avec moins de rigueur ; donnez-lui un hoſpice plus favorable ; ayez pour lui quelque indulgence. Il ſera content s’il trouve dans le vôtre quelque retour d’amitié…
» Oſerai-je le dire ô grand Dieu ! Vous m’êtes cruel au-delà de l’imagination. Ô la plus dure & la plus inſupportable de toutes les deſtinées ! Ô impitoyable fortune, qui a lancé contre moi tous ſes traits les plus envenimés, & qui m’a perſécutée juſqu’à cet excès, qu’elle s’eſt miſe hors d’état de pouvoir nuire à perſonne ! Non, non, mortels, n’appréhendez plus rien de cette cruelle, elle a épuiſé contre moi ſon carquois ; elle a décoché toutes ſes fleches contre mon cœur ; & s’il lui en reſtoit encore quelqu’une, elle ne trouveroit pas où pouvoir la placer ſur moi, toute Héloïſe n’étant plus qu’une playe : & au milieu de tant de douleurs, elle pouſſe ſon inhumanité juſqu’à empêcher la mort de venir mettre fin à mes ſouffrances. Elle me tue tous les jours ; & cependant elle craint de me faire mourir. Malheureuſe que je ſuis ! ne ſuis-je pas la plus miſérable de toutes les miſérables. Et de quoi m’a ſervi d’avoir été la plus glorieuſe de toutes les femmes qui ſoient au monde, par l’honneur que j’ai eu de vous avoir pour époux, ſinon pour éprouver dans la ſuite un plus tragique ſort en vous perdant ; puiſque la chûte eſt d’autant plus terrible, qu’on tombe d’un rang plus élevé ? C’eſt ainſi cruelle & impitoyable fortune, que tu t’es jouée de moi ; tu ne m’as élevée au-deſſus de toutes les femmes les plus riches, les plus puiſſantes & les plus qualifiées du monde, qui regardoient mon bonheur avec des yeux de jalouſie, que pour m’abbaiſſer enſuite au-deſſous de toutes les plus miſérables. Hélas ! quelle étoit ma gloire lorſque je vous poſſédois ; & quelle eſt à préſent ma diſgrace, vous ayant perdu ? Tout a été exceſſif en moi, & ma bonne & ma mauvaiſe fortune : je n’ai éprouvé aucune médiocrité ni dans l’une, ni dans l’autre ; & ſi j’ai été la plus heureuſe de toutes les femmes, ce n’étoit que pour devenir enſuite la plus infortunée, afin que venant à faire réflexion à la grandeur de ma perte, je ne puſſe pas trouver aſſez de larmes pour déplorer mon malheur, & que le ſouvenir des joies & des plaiſirs que j’avois goûtés avec vous, m’accablât de douleur & d’amertume en m’en voyant privée tout-d’un-coup ſans eſpérance de retour.
» Pour me rendre cette playe plus ſenſible, tous les droits de l’équité ont été violés à notre égard : car dans le tems que nous nous étions livrés à tous les déſirs déréglés de notre cœur, & que nous ne penſions qu’à goûter les douceurs d’un violent amour, la juſtice de Dieu nous a épargnés, & nous a laiſſés en paix ; mais du moment que nous avons rectifié cette conduite par le lien ſacré du mariage, la main de Dieu s’eſt appeſantie ſur nous ; & celui qui nous avoit ſoufferts ſi longtems dans le déréglement, n’a pû nous ſouffrir dans un état ſaint & innocent. Ô Dieu ! où eſt donc votre juſtice !… Pour ne vous rien cacher ici de mes plus ſecrettes penſées, je vous avouerai ingénuement que je ne crois pas pouvoir ſatisfaire à la juſtice de Dieu aucune pénitence, puiſqu’au lieu de l’appaiſer par une humble ſoumiſſion à toutes ſes volontés, vous voyez que je ne fais que l’irriter de plus en plus par la réſiſtance que j’y apporte par mes murmures continuels, par mes plaintes ; oſerois-je le dire, par mes blaſphêmes : puiſque je ne ceſſe de le traiter d’in juſte, de le taxer de cruauté, & d’appeller la mort à mon ſecours, pour me délivrer des peines qu’il me ſait endurer. De quelque maniere qu’on afflige ſon corps par les veilles, par les jeûnes, & par toutes les autres macérations que la pénitence met en uſage, il eſt certain que rien de tout cela n’eſt capable de ſatisfaire à Dieu pour les péchés qu’on a commis contre lui, tandis qu’on retient encore la volonté de pécher, & que le cœur n’étant point touché de regret, ſoupire après les vains plaiſirs qui l’ont occupé. Ce n’eſt pas une choſe fort difficile d’ouvrir la bouche pour confeſſer ſes fautes, ni même d’affliger ſon corps par quelque pénitence extérieure : mais de retirer ſon cœur d’une violente attache d’étouffer une flamme ſecrette qui vous dévore, & cependant qui vous plaît, de dompter une paſſion cimentée & ſoutenue par tout ce qui eſt capable de faire plaiſir, de réprimer d’ardents déſirs qui vous emportent & qui vous charment, de bannir de ſon eſprit l’agréable idée d’un commerce qui vous a autrefois enchanté, & de ne plus trouver que de l’amertume dans ce qui vous a plû, & qui vous plaît encore : voilà ce qui eſt difficile, & ce que Dieu néanmoins exige d’un cœur pénitent…… Les plaiſirs que nous avons autrefois pris enſemble, m’ont été ſi agréables, & ont fait une ſi douce impreſſion ſur mon ame, que loin de me déplaire à préſent, comme je le ſouhaiterois, je ne puis pas même en effacer le ſouvenir de mon eſprit. En quelque lieu que je me trouve, que je me trouve, l’idée s’en préſente toujours à mon imagination, avec des charmes qui ſéduiſent mon cœur. Ces agréables fantômes ne me donnent pas même de quartier durant la nuit ; ils viennent troubler mon repos ; & quoiqu’ils ne me préſentent que des ombres, j’y trouve encore de véritables plaiſirs.
» J’aurois quelque espece de conſolation s’ils me laiſſoient tranquille durant le reſte de la journée : mais dans le temps le plus ſaint, durant les divins offices, durant la célébration même de nos plus auguſtes myſtères, où l’eſprit devroit être tout occupé de Dieu, où la priere devroit être pure & ſans diſtractions ces idées importunes me perſécutent & me réduiſent à une telle captivité, qu’il ne m’eſt plus poſſible de penſer à autre choſe ; & cependant, au lieu d’en gémir, comme je le devrois, il me ſemble que toute ma peine ſe réduit à regretter de n’être plus dans un état où je puiſſe goûter ces faux plaiſirs.
» Je me plains de la vivacité de mon imagination, qui eſt ſi grande, qu’elle me dépeint juſqu’aux moindres circonſtances de nos amours ; les temps, les lieux, les perſonnes, leur air, leurs geſtes, leurs diſcours, tout eſt ſi parfaitement imprimé dans mon eſprit qu’il me ſemble y être encore ; & tout cela ſe paſſe effectivement entre nous, non-ſeulement lorſque je dors, mais même lorſque je ſuis éveillée.
» Croiriez-vous que la violence de cette paſſion, eſt ſi extraordinaire, qu’on connoît ſouvent au-dehors ce qui ſe paſſe dans le plus ſecret de mon cœur. Certains mouvemens du corps qui m’échappent ſans y penſer, certaines paroles que je prononce ſans réflexion, trahiſſent, & découvrent le déſordre de mon ame…… Ma condition eſt encore pire que je ne la dis : car me trouvant dans la fleur de mon âge, cette grande jeuneſſe ne fait qu’augmenter l’ardeur de mes convoitiſes ; & ce ſang pétillant qui bout dans mes veines, venant à ſe joindre à l’expérience de tant de doux plaiſirs que nous avons goûtés enſemble, allume dans mon corps un feu qui me dévore & qui m’accable de telle ſorte, que j’ai tout à craindre de ces rudes combats, ſurtout dans un ſexe auſſi foible & auſſi fragile qu’eſt le nôtre.
Héloïſe, pour obéir à Abailard qui lui avoit ordonné de ne plus parler de leurs infortunes, change de diſcours dans la Lettre ſuivante, & le prie de l’inſtruire, elle & ſes Religieuſes, ſur l’origine de leur état, & de leur donner une regle qui leur convienne, n’y ayant pas d’apparence que celle de S. Benoît aît été faite pour des filles ; ce qu’elle prouve fort ſçavamment. Elle l’avertit d’avoir égard, dans la regle qu’il leur donnera, à l’infirmité du ſexe ; qu’il n’y auroit pas de juſtice de faire porter à des filles foibles & délicates, un fardeau auſſi péſant qu’à des hommes qui ſont naturellement plus forts & plus robuſtes. Elle croit que ce ſeroit aſſez pour des Religieuſes, ſi en matiere d’auſtérités corporelles, on les égaloit aux Chanoines réguliers, aux Evêques, & aux autres Eccléſiaſtiques qui ſont dans un état de perfection ; elle fait paſſer en revûe les points principaux de la regle de S. Benoît ; fait une ſçavante critique de quelques-uns, & l’apologie des autres. Cette Lettre eſt admirable pour ſon éloquence & pour ſon érudition. Héloïſe y parle en Philoſophe & en Théologien ; cette ſeule piece ſuffit pour faire connoître quelle étoit la profondeur de la ſcience de cette écoliere d’Abailard.
Des deux premieres Lettres d’Héloïſe, M. Traduction de Pope. Pope, Poëte Anglois, en a compoſé une en vers, qui eſt une imitation amplifiée & poétique de l’original latin. Pluſieurs Auteurs francois ont traduit, les uns en vers, les autres en proſe, l’Épitre angloiſe de M. Pope. Vous ne ſerez peut-être pas fâchée, Madame, de voir ici quelques morceaux de ces différentes traductions. Un des beaux endroits de l’Épitre de Pope, eſt celui où le Poëte introduit une ombre parlant à Héloiſe du fonds d’un tombeau. » Cher Abailard, vois la triſte Héloïſe au milieu des ſépulchres…… tremblante… La pâle lueur des lampes qui expirent, augmente ſa terreur…… Du fond d’un tombeau révéré, je crois entendre une voix funebre : approchez, ma ſœur, me dit-elle ; venez, fille déſolée ; voyez près de moi la place qui vous eſt deſtinée. Comme vous, je fus autrefois victime de l’amour ; maintenant purifiée, je jouis d’un bonheur ſans fin. Comme vous, j’ai tremblé, j’ai prié, j’ai verſé des larmes. Le repos qu’on goûte ici, n’eſt point troublé par les regrets & par les plaintes ; ici l’amour a perdu ſes droits ainſi que la ſuperſtition ; c’eſt Dieu qui juge nos ſoibleſſes, & non les hommes… Me voici, ombre fortunée qui m’appellez, me voici. Préparez vos guirlandes, vos palmes immortelles, je vais entrer dans les demeures paiſibles où le pécheur pénitent jouit d’un calme heureux, où le feu qui brûle les Séraraphins, s’épure & devient plus ardent. Cher Abailard, tu ne me refuſeras pas de me rendre les derniers & triſtes devoirs. Viens, ta préſence adoucira l’horreur de ce terrible paſſage ; vois mes lévres tremblantes, mes prunelles qui s’égarent ; approche, viens recueillir mon dernier ſoupir retiens mon ame, dans l’inſtant qu’elle m’abandonnera pour la confondre avec la tienne. Mais que dis-je ? Revêtu des ſaints vêtemens, tenant le cierge d’une main mal aſſurée, viens offrir à mes yeux mourans le ſigne de notre rédemption ; viens apprendre de moi & m’enſeigner à mourir. Ah ! du moins en ce moment tu ne craindras plus de voir, d’aimer Héloïſe. Les roſes de ſon teint ont diſparu ; une pâleur mortelle couvre ſes joues ; la derniere étincelle s’éteint dans ſes yeux ; elle eſt ſans mouvement elle ne reſpire plus ; ç’en eſt ſait Héloïſe a ceſſé de vivre ; Abailard ceſſe d’être aimé. Ô mort, que ton éloquence eſt perſuaſive ! Toi ſeule nous apprends que nous n’aimons que la pouſſiere, lorſque nous aimons un mortel. »
Pour connoître parfaitement l’original Anglois, il faut avoir recours à cette traduction elle eſt écrite avec une force & une chaleur qui ne le cedent point à la plus belle poéſie. L’Auteur eſt M. Marin, dont j’ai déjà emprunté quelques traits concernant la vie d’Héloiſe.
Traduction de M. ColardeauM. Colardeau eſt celui de nos Poëtes, qui a tranſmis avec le plus de ſuccès l’Épitre de Pope, en notre Langue. Vous y trouverez tous les charmes de la poéſie ; & ce ſujet ſi riche, ce combat de la nature & de la grace ; eſt rendu par le Traducteur, de maniere à balancer l’original. On ne s’apperçoit ni de la contrainte du vers, ni de la gêne de l’imitation. Cette pauvreté dont on accuſe vulgairement notre Langue, & qui a fait dire que nous n’aurions peut-être jamais de Poëtes bien traduits, diſparoît ici entiérement. Images, comparaiſons, ſentimens, tout me ſemble exprimé avec une fidélité qui conſerve toute la chaleur, toute la vie de l’Épitre Angloiſe. Je prendrai au haſard quelques morceaux qui confirmeront ce jugement, & vous laiſſe le ſoin, Madame, de comparer vous-même tous ces endroits avec l’original.
Dans ces lieux, habités par la ſeule innocence,
Où regne, avec la paix, un éternel ſilence,
Où les cœurs, aſſervis à de ſéveres loix,
Vertueux par devoir, le ſont auſſi par choix,
Quelle tempête affreuſe, à mon repos fatale,
S’éleve dans les ſens d’une foible veſtale !
De mes feux mal éteints, qui ranime l’ardeur ?
Amour, cruel amour, renais-tu dans mon cœur ?
Hélas ! je me trompois. J’aime, je brûle encore ;
Ô nom cher & fatal !… Abailard… je t’adore !
Cette Lettre, ces traits, à mes yeux ſi connus,
Je les baiſe cent fois, cent fois je les ai lus ;
De ſa bouche amoureuſe Héloïſe les preſſe ;
Abailard, cher Amant… mais quelle eſt ma foibleſſe !
Quel nom dans ma retraite oſé-je prononcer ?
Ma main l’écrit… hé-bien, mes pleurs vont l’effacer.
Dieu terrible, pardonne ; Héloïſe ſoupire ;
Au plus cher des époux tu lui défends d’écrire.
À tes ordres cruels Héloïſe ſouſcrit…
Que dis-je ? mon cœur dicte… & ma plume obéit.
Cet art de converſer, ſans ſe voir, ſans s’entendre,
Ce muet entretien, ſi charmant & ſi tendrę,
L’Art d’écrire, Abailard, fut ſans doute inventé,
Par l’Amante captive & l’Amant agité.
Tout vit par la chaleur d’une Lettre éloquente ;
Le ſentiment s’y peint ſous les doigts d’une Amante :
Son cœur s’y développe ; elle peut, ſans rougir,
Y mettre tout le feu d’un amoureux déſir.
Tu le ſçais, quand ton ame à la mienne enchaînée,
Me preſſoit de ſerrer les nœuds de l’hyménée,
Je t’ai dit, cher Amant, hélas ! qu’exiges-tu ?
L’amour n’eſt point un crime ; il eſt une vertu ;
Pourquoi donc l’aſſervir à des Loix tyranniques ?
Pourquoi le captiver par des nœuds politiques ?
L’amour n’eſt point eſclave ; & ce par ſentiment
Dans le cœur des humains, naît libre, indépendant.
Uniſſons nos plaiſirs ſans unir nos fortunes ;
Crois-moi, l’hymen eſt fait pour des ames communes,
Pour des Amans livrés à l’infidélité ;
Je trouve dans l’amour mes biens, ma volupté ;
Le véritable amour ne craint point le parjure :
Aimons-nous, il ſuffit ; & ſuivons la nature :
Apprenons l’art d’aimer, de plaire tour-à-tour :
Ne cherchons, en un mot, que l’amour dans l’amour,
Que le plus grand des Rois deſcende de ſon trône,
Vienne mettre à mes pieds ſon ſceptre & ſa couronne,
Et que m’offrant ſa main, pour prix de mes attraits,
Son amour faſtueux me place ſous le dais ;
Alors on me verra préférer ce que j’aime
À l’éclat des grandeurs, au Monarque, à moi-même,
Abailard, tu le ſçais, mon trône eſt dans ton cœur ;
Ton cœur, fait tout mon bien, mes titres, ma grandeur ;
Mépriſant tous ces noms que la fortune invente,
Je porte avec orgueil, le nom de ton Amante ;
S’il en eſt un plus tendre & plus digne de moi,
S’il peint mieux mon amour, je le prendrai pour toi.
Voilà, ſi je ne me trompe, Madame, ce qu’on peut appeller de la poéſie. Il n’y a point là ni d’amour giganteſque, ni d’amour métaphyſique ; c’eſt la nature, le ſentiment, la paſſion ; c’eſt la véritable éloquence du cœur ; c’eſt l’ame elle-même, mais une ame embrâſée qui s’exprime en traits de feu.
Héloïſe ſe rappelle cet inſtant fatal & ſi connu, qui ſépara pour jamais le malheureux Abailard de lui-même. Elle ſe remet devant les yeux ce ſacriſice ſi peu volontaire qu’elle fit alors à la Religion.
Ô Mon cher Abailard, peins-toi ma deſtinée !
Rappelle-toi ce jour, où de fleurs couronnée,
Où prête à prononcer un ſerment ſolemnel,
Ta main me conduiſit aux marches de l’Autel
Où déteſtant tous deux le ſort qui nous opprimes
On vit une victime immoler la victime ;
Où le cœur, conſumé du feu de mes deſirs,
Je jurai de quitter le monde & ſes plaiſirs.
D’un voile obſcur & ſaint, ta main foible & tremblante ;
À peine avoit couvert le front de ton Amante ;
À peine je baiſois ces vêtemens ſacrés,
Ces cilices, ces fers à mes mains préparés ;
Du Temple tout-à-coup, les voûtes retentirent,
Le Soleil s’obſcurſit, & les lampes palirent ;
Tout le Ciel entendit avec étonnement
Ces vœux qui n’étoient plus pour mon fidele Amant :
Tant l’Eternel encor doutoit de ſa victoire.
Je te quittai… Dieu même avoit peine à le croire.
Hélas ! qu’à juſte titre il ſoupçonnoit ma foi !
Je me donnois à lui, quand j’étois toute à toi.
Un malheureux amour immoloit Héloïſe ;
Et jamais à la grace elle ne ſut ſoumiſe :
Je perdois mon Amant… j’euſſe accepté ſans choix,
Ou le Trône, ou l’Autel, ou le ſceptre, ou la croix.
Quelle Volupté, quelle yvreſſe, Madame, dans cette peinture trop naturelle peut-être, des mouvemens qui tyranniſent encore la foible Héloïſe ! Les remords ſuivent bientôt des expreſſions ſi tendres ; mais que dans ces remords même, il paroît encore de foibleſſe. Que toutes ces nuances ſont bien ménagées.
Que dis-je ?… Ah ! de quel nom faut-il que l’on me nomme ?
Moi, l’épouse d’un Dieu, je brûle pour un homme !
Dieu jaloux, prends pitié du trouble où tu me vois ;
À mes ſens mutinés, oſe impoſer les Loix,
Tu tiras du cahos le monde & la lumierę ;
Hé bien, il faut t’armer de ta puiſſance entiere,
Il ne faut plus créer ; il faut plus en ce jour ;
Il faut dans Héloïſe, annéantir l’amour. &c.
Elle compare l’état paiſible de ſes compagnes, au trouble qu’elle éprouve. Ce ſont d’autres couleurs, des images plus délicates. Il falloit cette variété, pour reproduire ſi ſouvent avec ſuccès les mêmes ſituations & les mêmes mouvemens,
C’eſt ici la molleſſe du pinceau de Catulle.Cheres ſœurs, de mes fers compagnes innocentes,
Sous ces portiques ſaints, colombes gémiſſantes,
Vous qui ne connoiſſez que les froides vertus
Que la Religion donne & que je n’ai plus,
Vous qui, dans les langueurs du zèle monaſtique,
Ignorez de l’amour l’empire tyrannique ;
Vous enfin qui, n’ayant que Dieu ſeul pour Amant,
Aimez par habitude, & non par ſentiment ;
Que vos cœurs ſont heureux, puiſqu’ils ſont inſenſibles !
Tous vos jours ſont ſereins, toutes vos nuits paiſibles ;
Le cri des paſſions n’en trouble pas le cours.
Ah ! qu’Héloïſe envie & vos nuits & vos jours !
Héloïſe aime & brûle au lever de l’aurore ;
Au coucher du Soleil, elle aime & brûle encore.
Dans la fraîcheur des nuits, elle brûle toujours ;
Elle dort, pour rêver dans le ſein des amours.
À peine le ſommeil a fermé mes paupieres,
L’amour me careſſant de ſes aîles légeres,
Me rappelle ces nuits cheres à mes deſirs,
Douces nuits, qu’au ſommeil diſputoient les plaiſirs.
Elle paſſe à un contraſte plus douloureux pour elle. Elle oppoſe ſes feux à la tranquillité forcée du cœur d’Abailard.
Non, tu n’éprouves plus ces ſecouſſes cruelles,
Abailard, tu n’as plus de flammes criminelles.
Dans le funeſte état où ta réduit le ſort.
Ta vie est un long calme, image de la mort.
Ton ſang, pareil aux eaux des lacs & des fontaines,
Sans trouble & ſans chaleur, circule dans tes veines.
Ton cœur glacé n’eſt plus le trône de l’amour ;
Ton œil appéſanti s’ouvre avec peine au jour.
On n’y voit point briller ce feu qui me dévore.
Tes regards ſont plus doux qu’un rayon de l’aurore.
Viens-donc, cher Abailard, que crains-tu près de moi ?
Le flambeau de Vénus ne brûle plus pour toi.
Ton Dieu te le défend… voilà donc ta réponſe.
Avec quelle froideur ta bouche me l’annonce.
Ah ! Qu’il t’en coûte peu pour aigrir ma douleur !
Barbare, que crains-tu de ma brûlante ardeur ?
Déſormais, inſenſible aux plus douces careſſes,
T’eſt-il encor permis de craindre des foibleſſes ?
Puis-je eſpérer encor d’être belle à tes yeux ?
Semblable à ces flambeaux, à ces lugubres feux,
Qui brûlent près des morts ſans échauffer leur cendre,
Mon amour ſur ton cœur n’a plus rien à prétendre.
Cette comparaiſon, abſolument neuve eſt en même temps une des plus ſublimes qui ait jamais été employée par aucun Poëte.
Enfin, Madame, la grace l’emporte ; mais ſans détruire encore les révoltes du cœur d’Héloïſe. La grace change la nature & ne peut l’anéantir. Cette malheureuſe Amante repouſſe elle-même, mais d’une main foible & chancelante, ce cher Abailard qu’elle appelloit dans ſa ſolitude.
Ne viens point, cher Amant ; je ne vis plus pour toi.
Je te rends tes ſermens ; ne penſe plus à moi.
Adieu, plaiſirs ſi chers à mon ame enyvrée,
Adieu, douces erreurs d’une Amante égarée ;
Je vous quitte à jamais, & mon cœur s’y réſout.
Adieu, cher Abailard, cher époux… Adieu tout.
Ô grace lumineuſe ! ô ſageſſe profonde !
Vertu, fille du Ciel, oubli ſacré du monde,
Vous qui me promettez des plaiſirs éternels ;
Enlevez Héloïſe au ſein des immortels.
Je meurs… cher Abailard, viens fermer ma paupiere ;
Je perdrai mon amour en perdant la lumiere.
Dans ces affreux momens, viens du moins recueillir,
Et mon dernier baiſer & mon dernier ſoupir.
Et toi, quand le trépas aura flétri tes charmes,
Ces charmes ſéducteurs, la ſource de mes larmes,
Quand la mort de tes jours éteindra le flambeau
Qu’on nous uniſſe encor dans la nuit du tombeau.
Que la main des amours y grave notre Hiſtoire ;
Et que le voyageur, pleurant notre mémoire,
Diſe : ils s’aimerent trop ; ils furent malheureux ;
Gémiſſons ſur leur tombe ; & n’aimons pas comme eux.
Il n’y a point là d’épigrammes ni de métaphyſique ; mais cette ſimplicité, au goût des connoiſſeurs, eſt bien au-deſſus de tous les jeux du bel-eſprit. Il me ſemble la lecture de cette piéce, laiſſe dans le cœur une impreſſion délicieuſe, qui ne peut venir que de la fidelle imitation de la nature.
M. Feutry avoit déjà traduit en vers l’Épitre deTraduction de M. Feutry Pope, ſi bien imitée par M. Colardeau. J’en citerai quelques traits, pour vous donner occaſion de comparer le talent des deux Traducteurs. Voici comment M. Feutry a rendu cet endroit où Héloïſe expoſe les avantages que procure un commerce de lettres entre deux Amans éloignés.
Ce don du Ciel, cet art de peindre la penſée,
Fait renaître l’espoir dans une ame oppreſſée ;
Par ſon ſecours divin les Amans malheureux
Se parlent, quoiqu’abſens, & nourriſſent leurs feux.
Ce confident chéri les ſoutient, les conſole,
Et porte leurs ſoupirs de l’un à l’autre pôle.
Par lui la jeune Amante, exprimant ſes regrets,
Découvre, ſans rougir, ſes ſentimens ſecrets ;
Pour peindre ſon amour, elle previent l’aurore,
Et dévoile ſon cœur à l’Amant qu’elle adore.
Un autre endroit que M. Colardeau a rendu en très beaux vers, c’eſt celui où la tendre Héloïſe préfere ſon Amant aux fortunes les plus brillantes, & aux Monarques les plus puiſſants. Voici, Madame, ce même morceau dans l’ouvrage de M. Feutry.
Que les biens, les honneurs ſatisfaſſent l’épouſe,
Qu’elle en jouiſſe enfin ; je n’en ſuis point jalouſe.
Honneurs, richeſſes, biens, objets de mes mépris,
Fuyez… j’ai mon amour… qu’êtes-vous à ce prix
Le plus puiſſant des Rois viendroit m’offrir un trône
Je foulerois aux pieds ſon ſceptre & ſa couronne ;
Je ne veux pour tout bien que le cœur d’Abailard ;
Et je dédaignerois l’hommage de Ceſar.
Vous pouvez, Madame, prononcer actuellement entre les deux rivaux. Vous trouverez ſans doute, que M. Feutry approche de Pope pour le ſens, & qu’il s’en éloigne pour la poéſie ; que M. Colardeau au contraire ſaiſit l’eſprit & le ſtyle de Pope, & qu’il ne s’aſſervit point rigoureuſement à ſes penſées. Mais vous aimeriez mieux être imitateur comme M. Colardeau, que traducteur comme M. Feutry.
Traduction de M. de Beauchamp.Long-tems avant les deux Auteurs, & même avant Pope, nous avions les Lettres d’Héloïſe & d’Abailard miſes en vers ſrançois par ſeu M. de Beauchamp, qui, en puiſant dans les mêmes ſources que le Poëte Anglois, c’eſt-à-dire, dans les Lettres latines d’Héloïſe, a pris avec raiſon les mêmes libertés. Il ne s’eſt point aſſujetti au texte qui ne lui a ſervi que de ſond ; & ſes Let- tres quoique moins enſlammées que l’Epitre Angloiſe, ſe ſont lire avec plaiſir. Elles reſpirent une douce tendreſſe, & ne ſont pas indignes des malheureux Amans qu’on y ſait parler. Pour vous donner toujours le plaiſir de la comparaiſon, parmi les morceaux que je citerai, vous en re- connoîtrez qui ſont tirés des Lettres originales, & que vous venez de lire dans les traductions de Pope.
Interprête éloquente, une Lettre raſſemble
Tout ce qu’on ſe diroit ſi l’on étoit enſemble.
Quelqueſois plus hardie, elle ſert mieux nos vœux,
Et l’auſtere pudeur ni contraint point nos feux.
Vous aimerez, Madame ces deux vers que le Poëte Francois met dans la bouche d’Héloïſe.
Que nos Lettres, ſans art & ſans gêne tracées,
Soient pleines de tendreſſe & non pas de penſées.
O mortelle penſée ! O regrets ſuperflus !
Abailard n’eſt qu’une ombre ; Abailard ne vit plus.
Amante abandonnée, épouſe malheureuſe,
Plus mon bonheur ſut grand, plus ma peine eſt aſſreuſe.
Suſpendez, inhumains, votre aveugle fureur
Mais c’en eſt ſait… Grand Dieu ! Souſſres-tu tant d’horreur ?
Que n’étois-je avec vous quand on vint vous ſurprendre ?
Contre un lâche aſſaſſin j’aurois ſçu vous déſendre.
Aux dépens de mes jours, j’aurois paré ſes coups ;
Il m’auroit immolée, ou j’aurois un époux !
Quoi ! l’épouse d’un Dieu, profanant ſa tendreſſe,
Conſerve pour un homme une indigne foibleſſe ;
Son cœur eſt dévoré d’un feu ſéditieux ;
Et tu ſouffres, Seigneur, ce partage odieux !
Arme-toi, Dieu jaloux ; viens venger ton injure ;
Conſume mon ardeur par une ardeur plus pure.
Accorde pour t’aimer, & ma bouche & mon cœur.
Efface, détruis l’homme, & rends le Dieu vainqueur..
Ç’en eſt ſait, Abailard, je renonce a ma flamme ;
Un Dieu, pour y régner, te chaſſe de mon ame :
Je te change pour lui : douce infidélité,
Tu ſeras mon repos & ma félicité.
Quel obſtacle fatal s’oppoſe à cet effort !
Abailard, dans mon cœur, eſt toujours le plus ſort.
Je ne ſuis plus à moi… Quel déſordre, quel troubles
Mon ſeu ſe renouvelle ; & ma peine redouble.
Impitoyable amour, j’oublie en ce moment,
Que je dois pour jamais oublier mon Amant.
Voilà, Madame, une partie de ce qui a été écrit de mieux au ſujet de cette triſte avanture. Il eſt tems que je termine cette Lettre ; car je crains que vous ne commenciez à vous laſſer de tant de vers & de proſe, qui ne préſentent que le même objet & les mêmes idées. On peut joindre à toutes ces piéces touchant Abailard & Héloïſe ; un ouvrage dramatique ſur le même ſujet, en cinq actes, & en vers libres, par M. Guis, imprimé en 1752. On y trouve, comme dans les Lettres d’Héloïſe, de la paſſion, du feu, & ces chocs violens d’amour prophane & d’amour divin, qui font le mérite du ſujet.
Je ſuis, &c.