Histoire littéraire des femmes françoises/1/10
LETTRE X.
Roman de Clélie.J’Observerai pour le Roman de Clélie ; dont je vais, vous rendre compte, Madame, la même méthode que j’ai ſuivie en vous faiſant connoître le grand Cyrus. Mlle de Scudéri, dont le principal talent eſt d’embellir les Hiſtoires les plus anciennes, & de les revêtir de tous les ornemens de l’invention, a fait d’une jeune Romaine, la plus parfaite, la plus belle, & pour me ſervir des expreſſions de l’Auteur, la plus incomparable perſonne qui fut jamais.
Vous ſçavez que Tarquin, Roi de Rome, s’étant rendu odieux par ſes cruautés & par ſon orgueil, on chercha les moyens d’affranchir la Patrie de ſon joug tyrannique : Sextus ſon fils en fournit bientôt l’occaſion. Ce Prince conçut pour Lucrece cette paſſion que tout le monde connoît, qui coura à cette Romaine l’honneur & la vie, & aux Tarquins la perte de leur Couronne. C’eſt ſur ce fonds que Mlle de Scudéri a compoſé ſon Roman ; elle n’a ſait que donner, pour ainſi-dire des nuances romaneſques aux caractères des différens perſonnages de cette Hiſtoire.
Le vaillant Aronce & la belle Clélie, touchoient au moment d’être heureux ; le jour deſtiné à leur mariage étoit arrivé : les préparatifs en étoient faits, lorſqu’un bruit eſſroyable ſe ſait en- tendre ; la terre mugit, s’agite, s’entrouvre : des nuages de pouſſiere & de fumée s’élevant dans les airs, nos deux Amants ſont ſéparés l’un de Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 1.djvu/234 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 1.djvu/235 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 1.djvu/236 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 1.djvu/237 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 1.djvu/238 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 1.djvu/239 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 1.djvu/240 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 1.djvu/241 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 1.djvu/242 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 1.djvu/243 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 1.djvu/244 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 1.djvu/245 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 1.djvu/246 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 1.djvu/247 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 1.djvu/248
Hiſtoire d’Hortenſe & d’EliſmondeSi les bornes d’une Lettre me le permettoient ; Madame, je m’étendrois un peu plus ſur une autre Hiſtoire où regne une ſorte d’intérêt. Un illuſtre Citoyen de Veïes en Italie, nommé Mamilius, & le premier Magiſtrat de cette République, eut un fils appellé Hortenſe, pour lequel il fit conſulter les Devins & les Oracles. Tous lui apprirent que le jeune-homme étoit deſtiné à porter un jour la Couronne. Mamilius aimoit ſa Patrie ; & quoique ſenſible à l’ambition, il avoit trop de vertu pour ſouffrir que Veïes, à qui il avoit rendu de grands ſervices, pût recevoir de ſa famille un maître & un tyran. Ce qui redoubla ſes craintes & ſervit à fortifier les prédictions, c’eſt que ſon fils montroit juſques dans les jeux de l’enfance, un eſprit de ſupériorité & un deſir de commander, qui le faiſoient diſtinguer de ſes égaux. Il avoit déjà toutes les qualités d’un jeune Prince ; & Mamilius l’aimoit tendrement. Il réſolut cependant de l’éloigner de Veïes, & d’aſſurer par ce moyen le repos de ſa Patrie. Hortenſe fut envoyé à Corinthe, où il fut élevé par un ſage Gouverneur qui avoit ordre de ne jamais revenir à Veïes. Mamilius ne lui laiſſa manquer d’aucun ſecours pour l’éducation de ſon fils. Le jeune homme mit à profit les ſoins qu’on prit de ſon enfance ; & lorſqu’il eut atteint ſa dix-huitieme année, il fit un voyage en Theſſalie, dans le deſſein de ſatisfaire ſa curioſité & de s’inſtruire. Un jour qu’il paſſoit dans une forêt, il apperçut une Cigogne qui tenoit un Serpent, & qui tâchoit de ſe débarraſſer des plis de l’Animal, pour l’enlever avec plus de facilité. Hortenſe s’amuſa à conſidérer ce combat ; il vit que le Serpent étoit prêt de ſuccomber ; & par un mouvement Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 1.djvu/250 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 1.djvu/251 libre alors de choiſir un époux, partagea ſon Trône avec Hortenſe.
Voilà Madame ce qu’il y a de mieux parmi les Epiſodes du Roman de Clélie. Je penſe que vous ſeriez peu ſatisfaite des hiſtoires de Tarquin, de Tullie, de Brutus, & de pluſieurs autres que vous avez luës dans l’hiſtoire Romaine.
Mais pour changer de ſujet, & avant que de vous parler du Roman d’Almahide, qui ſera la matière de la Lettre ſuivante, permettez-moi de finir celle-ci, par une courte notice du diſcours de Mlle de Scudéri ſur la gloire, qui a remporté le prix de l’éloquence à l’Académie ſrançoiſe.
La gloire a beſoin d’autrui & de nous-mêmes.Diſcours ſur la gloire. Un homme ſeul, & abſolument inconnu à tout monde, n’auroit point de gloire, quelque mérite qu’il put avoir ; mais ſi elle ne ſubſiſtoit que dans les autres, il n’y auroit rien qui l’attachât veritablement à nous. Ainſi la gloire conſiſte à ſe voir également accompli en ſoi-même, & dans l’opinion d’autrui. De ce premier fondement, l’Auteur tire toutes les conditions de la véritable gloire. Elle doit être l’image d’un bien qui ſoit en nous. Il faut que ce bien ne ſoit pas mêlé d’aucun de mal qui le corrompe & en diminue le mérite. Il faut enfin que ce bien nous ſoit propre, & qu’il ne vienne pas d’autrui. Mlle de Scudéri examine ces trois conditions, qui forment comme la diviſion de ſon diſcours ; & elle conclut que l’on ne doit mettre ſa gloire ni dans les richeſſes, ni dans les Palais, ni dans les Equipages ; tout cela eſt hors de nous : ni dans la beauté, ni dans l’eſprit, ni dans la valeur, qui deviennent ſouvent des maux par le mauvais uſage qu’on en fait. Il n’y a que Dieu ſeul qui poſſede la véritable gloire.
Je ſuis, &c.