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Histoire littéraire des femmes françoises/1/15

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Par une Société de Gens de Lettres
Chez Lacombe (Volume 1p. 310-316).

LETTRE XV.

Vie de Mlle BourignonPour ſatisfaire votre curioſité, Madame, & vous dire quelque choſe de certain ſur Mlle Bourignon qui a tant écrit, & dont on a parlé ſi différemment, j’ai conſulté les Ecrivains qui l’ont le mieux connue ; voici ce que j’ai trouvé de plus certain & de plus détaillé.

Antoinette Bourignon naquit à Lille en Flandres, l’an 1616, & mourut à Francker, dans la Frize en 1680, âgée de 64 ans. C’étoit une eſpece de Viſionnaire qui a fait beaucoup de bruit en Hollande ; & jamais vie ne fut plus traverſée, quoique cette fille ne parut avoir d’autres deſſeins, que de vivre chrétiennement dans la retraite, & de n’avoir commerce qu’avec de véritables chrétiens. La maniere dont on dit qu’elle s’y prit dès ſon enfance, eſt aſſez remarquable pour être décrite.

Dès l’âge de quatre ans, elle commença à s’appercevoir qu’il y avoit dans le monde bien des choſes mauvaiſes, & qui euſſent dû aller autrement ; que l’on vieilliſſoit & que l’on mouroit ; & qu’il auroit été meilleur qu’il y eût eu un monde & une vie, où rien ne ſe corrompît & ne mourût. Cela lui avoit fait mépriſer les choſes d’ici bas, & en ſouhaiter de meilleures ; & ayant ouï parler du Paradis & de Jeſus-Chriſt ; ayant appris qu’il étoit veņu nous montrer le chemin pour y aller, & qu’il avoit vécu & étoit mort en mépriſant les biens & les plaiſirs de ce monde, pour entrer dans une vie Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 1.djvu/336 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 1.djvu/337 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 1.djvu/338 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 1.djvu/339 Page:Histoire litteraire des femmes francoises tome 1.djvu/340 coup de reproches dont quelques-uns ſont perſonnels, comme d’avoir parlé trop en bien d’elle-même, trop en mal des autres ; de ne reconnoître plus à préſent de véritables Chrétiens ; & de ſe croire régie par le S. Eſprit. Mademoiſelle Bourignon s’étonnoit ſur cet article des gens qui prennent le nom de Chrétiens, lui fiſſent cette objection ; car il lui ſembloit qu’il y avoit de la contradiction à ſe dire Chrétien, & à n’avoir pas l’eſprit de Jeſus-Chriſt, qui eſt le S. Eſprit ; ou à dire qu’on a le S. Eſprit, & que néanmoins on n’en ſoit pas régi ni illuminé. On lui avoit auſſi imputé de mépriſer les Ecritures, de nier la Sainte Trinité, la Divinité de Jeſus-Chriſt, ſes mérites & ſa ſatisfaction, & je ne ſçais combien d’autres impiétés ; mais, à dire le vrai, il paroît par la lecture de ſes ouvrages, & par l’apologie que l’on a miſe an-devant de ſa vie, qu’elle en étoit fort innocente.

Je ſuis, &c.