Histoire littéraire des femmes françoises/1/2
LETTRE II.
Entre la célebre Héloïſe & Marguerite de Marie de France.Valois, ſœur de François I, & femme d’Henri d’Albret, Roi de Navarre, aucune femme ne s’eſt ſignalée en France par des écrits connus ou qui méritent de l’être. On parle d’une Marie de France, Pariſienne, qui floriſſoit en 1260, ſous le regne de S. Louis, & qui a traduit de l’anglois en vers françois des fables d’Eſope moraliſées. On parle ſurtout d’une Clémence Iſaure Clémence Iſaure.qui vivoit, dit-on, au quatorzieme ſiecle, & à laquelle on attribue la fondation des Jeux Floraux à Toulouſe. Mais outre qu’elle n’a laiſſé aucun ouvrage qui puiſſe la faire mettre au rang des femmes Auteurs, il n’eſt pas même certain qu’elle ait jamais exiſté. Quelques-uns prétendent que Clémence Iſaure eſt un perſonnage imaginaire ; & que ce furent ſept habitans de la Ville de Toulouſe, qui en 1323 établirent l’Académie des jeux floraux. D’autres aſſurent que rien n’eſt plus réel l’exiſtence de cette fille célebre ; qu’elle deſcendoit des anciens Comtes de Toulouſe ; qu’elle étoit encore plus illuſtre par ſa ſcience & par ſa vertu, que par ſa naiſſance ; & que ſi elle n’a pas inſtitué les jeux floraux, elle a du moins fondé de quoi fournir aux frais des prix qu’on diſtribuoit déja tous les ans au mois de Mai, à ceux qui avoient fait les meilleures pieces de vers. Quoi qu’il en ſoit, on célebre encore chaque année ces mêmes jeux en ſon honneur ; on fait ſon éloge ; on couronne de fleurs ſa ſtatue de marbre, qui eſt dans l’Hôtel-de-Ville ; & l’on donne encore les mêmes prix, qui ſont ou une violette d’or, ou une aiglantine d’argent.
Clémence Iſaure étoit à peu-près du même1314
La belle Laure.
tems que la belle Laure, ſi connue par ſon eſprit,
& ſurtout par l’amour que Pétrarque eut
pour elle. Elle naquit à Avignon en 1314, d’une
famille très-noble, qui prenoit ſon nom de la
Terre de Cabrieres, près de la fontaine de Vaucluſe,
où Pétrarque vivoit dans la ſolitude. On
raconte que ce Poëte en devint amoureux en
la voyant dans une Égliſe. Il conçut pour elle
une ſi ſorte paſſion, qu’il l’aima vingt ans pendant
ſa vie, & vingt-ans, même après qu’elle
fut morte. Laure étoit du nombre de ces dames
qui compoſoient ce qu’on appelloit alors la Cour
d’amour, parce qu’on y décidoit les queſtions
galantes que chacun avoit droit d’y propoſer. Ce
n’eſt qu’en cette qualité, & comme l’amie de
Pétrarque, que j’ai cru devoir la placer dans
l’Hiſtoire Littéraire des Femmes Françoiſes ;
car nous n’avons aucun écrit de cette célebre
provençale. François I, paſſant par Avignon
voulut voir ſon tombeau, & compoſa lui-même
ſon Epitaphe que voici :
En petit lieu, comprins vous pouvez voir,
Ce qui comprend beaucoup par renommée.
Plume, labeur, la langue & le ſçavoir,
Furent vaincus par l’aimant de l’aimée.
Ô Gentille ame étant tant eſtimée,
Qui te pourra louer qu’en ſe taiſant.
Car la parole eſt toujours réprimée,
Quand le ſujet ſurmonte le diſant.
Vie de la Reine Navarre.La Reine de Navarre, dont il va être queſtion dans cette lettre, a fait des contes intitulés Cent Nouvelles Nouvelles. Il y en a de ſérieux ; il y en a de comiques. Tous ne ſont pas de la même décence ; cette Princeſſe ſe permettoit quelquefois des narrations un peu libres. Elle ſe nommoit 1492.Marguerite de Valois ; & elle naquit à Angoulême, le 11 Avril 1492. Elle fut élevée à la Cour de Louis XII ; elle épouſa le Duc d’Alençon, & en devint veuve en 1525. Jamais ſœur n’a eu pour ſon frere autant d’amitié & de zèle, que la Reine de Navarre pour François I. On ſçait tout ce qu’elle fit pour lui, durant ſa détention en Eſpagne. De ſon côté le Roi eut pour elle la reconnoiſſance la plus vive, & lui, en donna des preuves, avant même qu’il eut recouvré la liberté. Il la ſubſtitua à ſa mere pour être régente & gouvernante du Dauphin, avec les mêmes honneurs & le même pouvoir. En 1527, il la maria au Roi de Navarre, Henri d’Albret, ſecond du nom & lui fit de très-grands avantages. Par le contrat de mariage, paſſé au Château de S. Germain-en-Laye, » le Roi promit qu’il ſommeroit l’Empereur de rendre à Henry ſon Royaume de Navarre, & qu’à ſon refus, il fourniroit à ſon Beau-frere une armée ſuffiſante, pour s’en rendre maître. François I donna pour dot à ſa ſœur les Duchés d’Alençon & de Berry, le Comté d’Armagnac, pour elle & pour ſes deſcendans, tant mâles que ſemelles ».
La Reine de Navarre s’occupa avec ſon mari du ſoin de ſon Royaume. Inconſtante en matiere de Religion, elle pencha ſouvent vers ce que l’on appelloit alors les nouvelles opinions, & fut la protectrice de ceux qui les embraſſoient. Cette envie d’innover, lui fit mettre au jour un Livre intitulé le Miroir de l’ame péchereſſe ; ouvrage rempli de quantité de traits contre l’Egliſe Romaine. La Sorbonne le cenſura : on pouſſa même la choſe juſqu’à jouer dans le College qui portoit le nom de la Reine de Navarre, une Comédie où cette Princeſſe étoit repréſentée ſous la figure d’une furie, trainant après elle l’impiété & l’irréligion. Marguerite s’en plaignit à ſon frere ; & quelques-uns des Acteurs furent mis en priſon. Juſqu’à ce moment elle avoit favoriſé la réforme ; mais le Roi s’étant déclaré l’ennemi du Luthéraniſme, la Reine de Navarre garda les plus grands ménagemens. Les Calviniſtes condamnerent ſa conduite ; & l’on a même prétendu qu’elle étoit parfaitement revenue de ſes erreurs.
» J’ai oüi conter d’elle, dit Brantôme, qu’une de ſes filles de chambre qu’elle aimoit fort, étant près de la mort, elle la voulut voir mourir, & tant qu’elle fut aux abois & au rommeau de la mort, elle ne bougea d’auprès d’elle, la regardant ſi fixement au viſage, que jamais elle n’en ôta le regard juſqu’après ſa mort. Aucunes de ſes dames plus privées lui demanderent à quoi elle amuſoit tant ſa vue ſur cette créature trépaſſante ; elle répondit qu’ayant tant oüi diſcourir à tant de ſçavans Docteurs, que l’ame & l’eſprit ſortoient du corps auſſitôt qu’il trépaſſoit, elle vouloit voir s’il en ſortiroit quelque vent ou bruit, ou le moindre réſonnement du monde au đéloger & ſortir ; mais qu’elle n’y avoit rien apperçu ; & diſoit une raiſon qu’elle tenoit des mêmes Docteurs, que leur ayant demandé pourquoi le Cygne chantoit avant ſa mort, ils lui avoient répondu, que c’étoit pour l’amour des eſprits, qui travailloient à ſortir par ſon long col ; pareillement, diſoit-elle, vouloit voir ſortir, ou ſentir réſonner, & oür cette ame ou celui eſprit, ce qu’il faiſoit à ſon déloger ; & ajouta que ſi elle n’étoit bien ferme en la foi, qu’elle ne ſauroit que penſer de ce délogement & département du corps & de l’ame ; mais qu’elle vouloit croire ce que ſon Dieu & ſon Egliſe commandoient, ſans entrer plus avant en autre curioſité ; comme de vrai, c’étoit une des Dames auſſi dévotieuſes que l’on eût pu voir ». La Reine de Navarre mourut en Bigorre à l’âge de 57 ans.
Outre les contes dont j’ai parlé, on trouva encore dans ſes papiers, pluſieurs morceaux de poëſies que ſon Valet de chambre recueillit, & fit imprimer ſous ce titre : les Marguerites, Ouvrages de la Reine de Navarre. de la Marguerite des Princeſſes. Ce recueil contient quatre myſteres, ou comédies pieuſes, & deux farces, le poëme du triomphe de l’agneau, & trente chanſons ſpirituelles. Je ne vous parlerai que des contes de la Reine de Navarre, qui ſont dans le goût de ceux de Boccace. À l’égard de ſes autres ouvrages, & en particulier de ſes pieces de Théâtre, elles roulent preſque toutes ſur des ſujets pieux, où l’Auteur n’a conſulté que le goût de ſon ſiecle : nos peres n’admettoient ſur leur Théâtre, que des Saints pour les édifier, des diables, pour leur faire peur, & des bouffons pour les faire rire : je m’en tiendrai donc aux contes, uniquement.
Il y a dans les Monts Pyrenées, des ſourcesContes de la Reine de Navarre. fameuſes, appellées Caulderets, dont les eaux priſes en bains ou en boiſſons, ſont également ſalutaires. La Reine de Navarre, dans la Préface de ſes contes, ſuppoſe que ſur la fin du tems deſtiné à prendre ces eaux il vint des pluies ſi conſiderables, que tout le monde ſur obligé de quitter les maiſons de Caulderets. Les uns voulurent traverſer des rivieres, & furent emportés par la rapidité de l’eau : d’autres pour prendre des routes détournées s’enfoncerent dans les bois, & furent mangés par des ours ; quelques-uns vinrent dans des villages, inconnus, qui n’étoient habités que par des voleurs. Les plus ſages ſe réfugient à l’Abbaye de Notre-Dame de Serrance ; & tandis qu’on leur bâtit un pont pour traverſer la riviere, ils forment le projet de compoſer, chaque jour, chacun un conte, & de s’amuſer mutuellement. La Sçêne ſe paſſe dans un pré ſi agréable & ſi beau, dit l’Auteur, qu’il faudroit un Boccace pour en dépeindre tous les charmes : il ſuffit de dire qu’il n’y en eût jamais un pareil.
Il eſt aſſez ſingulier que les pluies ayent reſpecté ce pré, & ne l’ayent pas inondé, comme le reſte de la campagne. Quoi qu’il en ſoit, les contes de la Reine de Navarre, toujours ſuivis de réflexions, ſont diſtribués par journées. Si vous aimez le tragique, vous lirez avec plaiſir la mort déplorable d’un Gentilhomme amoureux,Le Gentil-homme qui meurt d’amour. pour avoir ſçu trop tard qu’il étoit aimé de ſa maîtreſſe. Je ne changerai rien aux titres ; les termes en ſont conſacrés.
Entre le Dauphiné & la Provence, demeuroit un jeune Gentilhomme très-amoureux & très aimé d’une demoiſelle du même pays. Il n’étoit pas riche ; & les parens de la ſille voulurent la contraindre à ſonger à un parti plus conſidérable. Le jeune homme en ent tant de chagrin, qu’il tomba dangéreuſement malade, & ſut en peu de tems à l’extrémité. Sa maîtreſſe va chez lui avec ſa mere, n’épargne rien pour le rendre à la vie, lui ſait l’aveu d’un amour qu’elle lui avoit caché juſqu’à ce moment, & enſin lui promet qu’elle n’aura jamais d’autre époux que lui. Mon heure eſt venue, lui répond le jeune homme ; je n’ai plus qu’une grace à vous demander, c’eſt de venir m’embraſſer. La demoiſelle y conſentit ; & le malade expira dans ſes bras.
La concluſion de ce conte Madame, c’eſt qu’il » n’eſt pas raiſonnable que nous mourrions pour les femmes qui ne ſont faites que pour nous, & que nous craignions de leur demander ce que Dieu leur commande de nous donner. Je ne produirai pour toute autorité, continue l’Auteur, que la vieille du Roman de la Roſe, qui dit : ſans contredit, nous ſommes faites toutes pour tous, & tous pour toutes. La fortune favoriſe ceux qui ſont hardis ; & il n’y a point d’homme aimé d’une dame, qui n’en obtienne enfin ce qu’il demande, ou en tout, ou en partie, pourvu qu’il ſçache s’y prendre ſagement & amoureuſement ; mais l’ignorance & la timidité ſont perdre aux hommes beaucoup de bonnes fortune… Comptez que jamais place n’a été bien attaquée ſans être priſe. «
Les Amours d’Aſmadour & de Florinde, oùAſmadour & Florinde l’on voit pluſieurs ruſes & diſſimulations, & l’exemplaire chaſteté de Florinde.
Le Héros de ce Conte, nommé Aſmadour, conçoit la paſſion la plus violente pour Florinde, dont la naiſſance eſt au-deſſus de la ſienne. Déſeſpérant d’être ſon époux, il s’imagine qu’il pourra du moins être ſon Amant ; & pour y parvenir il ſe marie, & place ſa femme auprès de Florinde, en qualité de Dame d’honneur. Par ce moyen il peut tous les jours voir Florinde, qui de ſon côté a pour lui beaucoup d’attachement, & le regarde comme ſon meilleur ami. Cependant Florinde épouſe malgré elle le Duc de Cardonne. Aſmadour lui avoit fait la déclaration de ſon amour ; & Florinde en avoit été contente ; mais lorsque cet Amant voulut exiger le prix de ſes feux, Florinde lui ſignifia que jamais elle n’y conſentiroit, & qu’elle vouloit un Amant aſſez honnête, pour ſacrifier ſes déſir à ſon honneur & à ſa conſcience. Aſmadour fit encore pluſieurs tentatives auſſi inutiles que la premiere : la guerre l’appella aux combats ainſi que le Duc de Cardonne ; ce dernier y fut tué ; & Aſmadour n’ayant pas trouvé la mort qu’il cherchoit, ſe la donna lui-même : Florinde inconſolable, ſe retira dans un Couvent.
» Si Aſmadour eût été plus entreprenant, dit la Reine de Navarre, il en fut venu à bout : peut être pourroit-on lui reprocher d’avoir manqué à une femme qui lui étoit infiniment ſupérieure ; mais dans le particulier, où l’on n’a pour Juge que l’Amour, les femmes ſont femmes, & les hommes ſont hommes. Le nom de maîtreſſe ſe change alors en celui d’amie ; & celui qui étoit ſerviteur en public. devient un ami dans le tête-à-tête. De-là eſt venu le vieux proverbe :
Pour bien ſervir & loyal être
De Serviteur on devient Maître.
Le Duc puni.
Ce qui arriva à un Duc, & ſon imprudence pour parvenir à ſes fins, avec la juſte punition de ſa mauvaise volonté ; c’eſt le ſujet d’un autre conte.
Un Duc avoit épouſé une fille trop jeune encore pour être admiſe dans ſon lit : afin de ne pas perdre de tems juſqu’à ce que ſa femme fut nubile, il fit ſa cour à la ſœur d’un Gentil-homme qui étoit ſon favori. Mais cette ſœur étoit ſage ; & le Duc déſeſpérant d’en venir à bout, s’adreſſa à ſon frere même, & le pria de faciliter ſa conquête. Le jeune Gentilhomme réſiſta, & fit voir au Duc combien il ſeroit déſagréable pour lui, de contribuer au déshonneur de ſa famille. Si vous faites cas de ma vie, je ſerai cas de la vôtre, répliqua le Duc en ſe retirant. Le favori comprit ce mot, & réſolut de ſe défaire d’un homme qui prétendoit le couvrir d’infamie. Il laiſſe paſſer quelques jours, & va le trouver. Ma ſœur, lui dit-il, conſent à vos déſirs ; venez avec moi. Le Duc enchanté le ſuit, & ſe laiſſe conduire dans un très-bel appartement que ſon favori lui avoit préparé, ſe met au lit, & attend qu’on lui amene la beauté qui lui étoit deſtinée. Mais quelle fût ſa ſurpriſe, lorſqu’il vit rentrer le favori un poignard à la main. En vain il voulut ſe défendre ; le Gentil-homme aidé de ſon valet, le perce, le laiſſe mort, & prend la fuite.
» Les Princes & ceux qui ont l’autorité en main, dit la Reine de Navarre, doivent craindre d’outrager leurs inférieurs. Il n’y a point de ſi petit homme, qui ne puiſſe nuire au plus grand ».
Un Capitaine de Galere, ſous ombre de dévotion, devint amoureux d’une ſemme, & ce qui Galere, en arriva.
Le Capitaine de Galere.Cette femme avoit un mari vieux & dévot ; qui ſe mit dans la tête de faire un voyage à Jéruſalem. Le Capitaine qui en arrivoit, s’introduit dans la maiſon, & propoſe aux deux époux de les y conduire : il eſt accepté ; & ſous ce prétexte, il a tous les jours le plaiſir d’entretenir celle qu’il aime, mais ſans oſer lui déclarer ſa paſſion. Malheureuſement ſon devoir le rappelle, & il eſt obligé de partir : quelques jours après ſon départ il écrit à la jeune femme lui déclare ce qu’il lui avoit caché jusqu’alors, & lui envoye en même tems une bague de prix. La femme très-étonnée prend ſon parti dans l’inſtant ; & ſçachant que le Capitaine est marié, envoye l’anneau à ſon épouse, avec une lettre dans laquelle, ſous le nom d’une Religieuſe, elle lui mande que ſon mari à l’extrémité, ſe repent de lui avoir ôté ſon cœur ; qu’il la prie de lui pardonner, & que ſi Dieu lui rend la vie, elle le reverra plus fidele que jamais. Quelques jours après, le Capitaine ſe trouve dans une aſſaire contre les Turcs & y eſt tué.
» Celles à qui l’on ſait des préſens, dit l’Auteur, devroient les employer auſſi utilement que fit cette dévote ; elles trouveroient qu’il y a du plaiſir à faire du bien ». Pour moi, Madame, je crois qu’il eût été plus prudent ; de renvoyer la bague au mari, ſans écrire à la femme ; mais une bonne action ſans éclat eſt peu du goût des dévots…
La Vieille trompéeUn Marchand de Paris trompa la mere de ſa maitreſſe, pour lui cacher ſes amours.
Un Marchand ſort amoureux d’une fille de ſon voiſinage, la voyoit en ſecret : mais la mere s’en apperçut, fit épier les deux Amans, & menaça ſa fille, du Couvent. Celle-ci n’en tint compte, & pouſſa les choſes au point de faire venir ſon galant chez elle. Une ſervante qui les vit entrer dans une garde-robe, en avertit la mere qui accourut dans l’inſtant. Le galant auſſitôt prend la vieille par le col, l’embraſſe avec tranſport, l’accable de careſſes, & donne à la fille le tems de s’échapper ſans être vue. La conſéquence que tire l’Auteur de ce petit conte, c’eſt que la vieilleſſe eſt ſouvent la dupe des jeunes Amans ».
Un Villageois de qui la femme faiſoit l’amour avec le Bailli du lien.
La Villageoiſe & maLa femme d’un riche & vieux Laboureur avoit choiſi pour Amant le Bailli de ſa Paroiſſe : le bon-homme d’époux, trop honnête pour avoir aucun ſoupçon, les laiſſoit ſouvent ſeuls : un jour entr’autres, il part de grand matin pour une affaire qui devoit le retenir tout le jour ; & nos deux Amans profiterent de ſon abſence, pour dîner enſemble. Ils goûtoient le plaiſir du tête-à-tête, lorſque le mari frappe brusquement à la porte. Le Bailli ne ſachant que devenir, ſe ſauve dans le grenier, & couvre l’ouverture de la trappe avec un van à vanner : le mari qui ne s’étoit apperçu de rien, trouve le couvert mis dine, boit beaucoup & s’endort : le Bailli qui s’ennuyoit de reſter en cage, regarde par la trappe ; & s’étant, par mégarde, appuyé contre le van : tombe avec lui tout auprès du bon-homme voilà votre van, dit-il, en ſortant promptement ; compere, grand merci. Qu’eſt-ce donc que cela, dit le bon-homme en s’éveillant ? Mon ami reprit la femme, toute tremblante c’eſt le Bailli qui nous rend le van qu’il nous avoit emprunté.
La Reine de Navarre conclut ; que les petites gens n’ont pas moins de fineſſe & de malice, que les perſonnes d’un état plus élevé.
L’Auteur de Roſe & Colas, petit Opéra-comique en un acte, s’eſt ſervi de ce conte, & en a fait dans ſa piece un incident ſort agréable.
Exemple de ſoibleſſe humaine.Exemple notable de la foibleſſe qui pour couvrir un mal, en ſait encore un plus grand.
Une femme honnête & vertueuſe devient veuve très-jeune, & forme le projet de garder ſon veuvage, & d’élever un ſils qu’elle a eu de ſon mari : elle lui donne un Précepteur, & le garde chez elle. Ce fils devient grand, conçoit une paſſion pour la Femme de chambre & la lui déclare. Cette Femme en avertit la mere qui lui commande de donner un rendez-vous la nuit à ſon fils, & forme le projet de s’y trouver elle-même. Elle s’y rend en effet, bien réſolue de reprocher à ſon fils ſon amour criminel. Le ſils arrive ; & dans l’obſcurité fait les premieres avances : la mere aveuglée & emportée par ſes foibleſſes, cede & devient enceinte. Le remords la ſaiſit ; elle envoye ſon fils voyager ; & au bout de neuſ mois, elle met au monde une fille. La Reine de Navarre voit cette fille, la prend avec elle, & lui fait du bien ſans la connoître ; car ſa mere l’avoit donnée ſous le plus grand ſecret, à un Gentilhomme qui la faiſoit paſſer pour ſavfille.
Cette malheureuſe mere mande à ſon fils de ne revenir chez elle, que lorſqu’il ſera marié ; le fils y conſent, ſe trouve à la Cour de la Reine de Navarre, voit la fille en queſtion, en devient amoureux, la demande, l’obtient & l’épouſe. La mere au déſeſpoir, va conſulter le Légat ſur ce qu’elle doit faire ; le Légat décide qu’il n’en ſaut point avertir ſes deux enfans ; qu’ils ſont dans l’ignorance, & qu’ils n’ont point péché ; mais que la mere doit faire pénitence toute ſa vie.
» Voila, dit l’Auteur, ce qui arrive à celles qui s’imaginent pouvoir vaincre, par leurs propres forces, l’amour & la nature : il me ſemble qu’il n’y a ni homme ni femme qui ne doive s’humilier en voyant que l’eſpérance de faire un bien a produit tant de mal… L’homme eſt ſage, quand il ne reconnoît pas un plus grand ennemi que ſoi-même, & qu’il ſe défie de ſa volonté & de ſon propre conſeil, quelqu’apparence de bien qu’il s’y trouve. Une femme ſurtout, ne doit jamais s’expoſer à coucher avec un homme, quelque proche parent qu’il ſoit. Le feu auprès des étoupes n’eſt guère ſûr… Beaucoup de gens diſent qu’il faut s’habituer à la chaſteté ; & pour éprouver leurs forces, ils parlent aux plus belles & à celles qu’ils aiment le plus ; & en baiſant & en touchant, ils éprouvent s’ils ſont dans une entiere mortification. Quand ils ſentent que ce plaiſir les émeut ils vivent dans la retraite, jeûnent & ſe diſciplinent ; & quand ils ont matté leur chair, enſorte que ni la converſation, ni le baiſer ne leur cauſent point d’émotion, ils eſſayent la ſotte tentation de coucher enſemble, & de s’embraſſer, ſans aucun déſir de volupté mais pour un qui réſiſte, il y en a mille qui ſuccombent. On veut ſe rendre impeccable, & l’on cherche avec empreſſement les occaſions de pécher ».
Je ne ſçais, Madame, ſi du tems de la Reine de Navarre ces ſortes d’eſſais étoient fort en uſage ; mais aujourd’hui je crois que quand deux perſonnes couchent ensemble, le motif de mettre leur chaſteté à l’épreuve n’entre pour rien dans leurs embraſſemens.
Le Boucher & les deux Cordeliers.
Deux Moines trop curieux, eurent ſi grande peur, qu’il penſa leur en coûter la vie.
Deux Cordeliers arriverent un jour très-tard dans un village & logerent chez un Boucher. La chambre dans laquelle ils couchoient, n’étoit ſéparée de celle de l’homme & de la femme, que par une cloiſon ; & les deux Cordeliers furent curieux d’écouter ce que les deux époux ſe diſoient. Le mari parloit de ſon ménage & diſoit à ſa femme : » il faut ma mie, que je me leve de bon matin pour aller voir nos Cordeliers. Il y en a un bien gras ; nous le tuerons, le ſalerons incontinent, & en ferons nos petites affaires. Quoique le Boucher parlât de ſes cochons, qu’il appelloit Cordeliers, les deux pauvres freres, eurent tant de peur, qu’ils réſolurent de ſe ſauver par la fenêtre. Un de ces deux freres qui étoit fort maigre, ſauta très-légerement ; & courut juſqu’à la ville, ſans attendre ſon compagnon. Celui-ci voulant imiter ſon exemple, ſauta auſſi par la fenêtre, mais ſi lourdement, qu’il ſe fracaſſa une jambe : il ſe traîna comme il put, jusqu’à un petit endroit qu’il trouva & s’y cacha :
» C’étoit précisément le lieu où étoit les cochons qui ſe ſauverent, quand il entra. Le lendemain le Boucher ſe leve, prend ſon couteau, & va droit à cette étable : ſortez dit-il, mes Cordeliers, ſortez ; c’eſt aujourd’hui que je mangerai de vos boudins. Le Cordelier crie miſéricorde ; & le Boucher qui croit que S. François, par cette métamorphoſe, le punit d’appeller ſes cochons des Cordeliers, eſt ſaiſi de peur. Enfin on en vient à l’éclairciſſement ; & l’on finit par en rire.
» Il n’eſt pas bon d’écouter les ſecrets où l’on n’eſt point appellé, & d’avoir envie d’entendre ce que les autres diſent. » C’eſt la morale de ce conte. Pareille hiſtoire s’eſt racontée depuis, de deux Jéſuites qui ſe crurent menacés de perdre la vie dans une Auberge où l’on parloit de couper le cou à deux Dindons que le Maître du logis appelloit des Jéſuites.
L’induſtrie d’un mari ſage, pour faire diverſion à l’amour que ſa femme avoit pour un Moine.
La femme corrigée.Une jeune ſemme prend du goût pour un Cordelier, lui déclare ſa paſſion dans une lettre, que le hazard fait tomber entre les mains du mari. Celui-ci répond ſous le nom du Cordelier, qu’il eſt ſenſible à cet amour ; & voulant voir juſqu’où ſa femme porteroit cette paſſion, prétexta un voyage à la campagne : la femme ne manqua pas d’écrire au Cordelier, & de lui donner un rendez-vous : le mari qui s’attendoit à cette ſeconde démarche, intercepte encore la lettre, & va ſur le champ trouver le Cordelier qui étoit un ſaint homme : il le prie de lui prêter ſa robe, l’obtient, vient trouver ſa femme & finit, ſans ſe faire connoître, par lui donner vingt coups de bâton. Cette façon de traiter une maîtreſſe dans un rendez-vous guérit cette femme d’une paſſion qui chez elle avoit commencé par la dévotion & la piété que lui inſpiroit le Cordelier.
On entre ſouvent par Dieu dans un commerce d’amitié dit la Reine de Navarre ; & ſouvent on en ſort par le Diable. Un amour vicieux ſe détruit, & n’eſt pas de durée dans un bon cœur ; mais l’amour honnête a des liens de ſoye ſi fins & ſi déliés, qu’on eſt plutôt pris, qu’on ne les a apperçus.
Le mari prudent.
Un Préſident de Grenoble averti des irrégularités de ſa ſemme, y pourvut ſi ſagement, qu’il s’en vengea, ſans que ſon honneur en reçût aucune atteinte dans le public.
Une Préſidente de Grenoble avoit un vieux mari, & pour s’en conſoler, faiſoit l’amour avec un jeune Clerc, qui auſſitôt que le Préſident étoit parti, prenoit la place : un vieux laquais s’en apperçut ; &, en ſerviteur fidele, il en avertit ſon maître. Le Préſident les ſurprit au lit & s’enferma dans la chambre avec eux. Le clerc & la femme ſe jettent à ſes genoux, & le ſupplient de leur faire grace. Entrez, dit-il au clerc, dans un petit cabinet que voici ; & vous, Madame, reſtez dans votre appartement. Le Préſident ſort ensuite, & dit à ſon laquais : » mon clerc n’auroit pu ſe ſauver que par le petit cabinet ; mais j’en avois la cleſ ; il n’eſt point dans la chambre ; viens voir toi-même ſous le lit, & dans tous les coins ». Le vieux domestique entre en efſet, cherche partout, ne trouve rien & finit par dire : » il ſaut donc que le diable l’air emporté ; car certainement je l’ai vu entrer… Tu m’as trompé, reprit le maître, en me faiſant ſoupçonner la vertu de ma femme ; voilà de l’argent ; pars, & que je ne te revoye jamais ». Il en dit autant au clerc : pour la femme, il lui fit manger d’une certaine ſalade qui en peu de tems la conduiſit au tombeau.
» Je ne prétends pas louer la conduite de ce Préſident, dit l’Auteur ; mais mon deſſein eſt de faire voir la légéreté d’une femme & la prudence d’un homme. Si toutes les femmes qui ont aimé leurs valets étoient contraintes de manger de pareilles ſalades, j’en connois, ajoute-t-elle, qui n’aimeroient pas tant leurs jardins, mais en arracheroient toutes les herbes, pour éviter celles qui rendent l’honneur aux enfans, aux dépens de la vie d’une mere folle ».
Prudence d’une femme, pour retirer son mari d’une amourette dont il étoit fou.
La femme prudente.Un mari jeune & bien fait, avoit une femme très-jolie, qu’il ceſſa d’aimer pour s’attacher à une ſervante de ſa maiſon, laide & craſſeuſe, dont il devint amoureux. Si-tôt que ſon épouse étoit endormie, il ſe levoit, & alloit trouver ſa nouvelle conquête. La femme déſeſpérée redoubloit d’égards pour ſon mari ; & rien ne le ramenoit. Un jour qu’il reſtoit plus tard qu’à ſon ordinaire, cette femme ſe leve, le cherche de chambre en chambre, & enfin le trouve endormi à côté de cette ſervante : elle allume un peu de paille, & crie au feu. Le mari fut ſi honteux d’être découvert par ſa femme, qu’il abandonna ſa ſervante, & revint à ſon devoir, dont il ne s’écarta plus.
» Si Dieu vous donne de tels maris, Meſdames, ne vous déſeſpérez point, avant que d’avoir employé toutes ſortes de moyens pour les ramener. Il y a vingt-quatre heures au jour ; & il n’y a pas un moment, où l’homme ne puiſſe changer d’eſprit. Une femme doit ſe croire plus heureuſe d’avoir regagné ſon mari par ſa patience, que ſi la fortune & ſes parents lui en avoient donné un plus parſait ».
Le mari ramené à ſon devoir.Mémorable charité d’une femme de Tours, à l’égard de ſon époux infidèle.
Une jeune femme aimoit beaucoup ſon mari qui, au bout de quelque tems de mariage, s’en dégouta, & devint amoureux d’une de ſes Fermieres. Il alloit ſouvent voir ſa mérairie, у reſtoit deux ou trois jours, & revenoit toujours malade. La femme s’apperçut de ſon intrigue, fut elle-même à la métairie, & s’entretint avec la payſanne qui lui avoua le fait : elle trouva ſa chambre ſi pauvre & ſi peu arrangée, que ſur-le-champ elle la fit meubler très-bien, donna à la payſanne du vin, des taſſes d’argent, des confitures, en un mot toutes les commodités de la vie, & lui recommanda de bien traiter ſon mari lorſqu’il viendroit. Il ne tarda pas effectivement ; & il fut ſurpris de ſe voir ſi bien reçu. » D’où tout cela peut-il venir, lui dit-il ? de votre femme, répondit la payſanne ». Cette façon d’agir le pénétra ſi fort, qu’il renonça à ſes amours.
» Il y a bien peu de maris que la femme ne gagne à la longue par la patience, à moins qu’ils ne ſoient plus durs que les rochers, que l’eau foible & molle perce cependant avec le tems ».
Un Gentilhomme trouve ſon inhumaine répondant à l’amour d’un Palfernier, & perd au moment même, la tendreſſe qu’il avoit pour elle.
L’Amant trompé.Un Gentilhomme du Dauphiné aimoit une femme très-jolie, mais dont les refus le déſeſpéroient. » Non, diſoit-elle, je ne conſentirai jamais à ce que vous exigez de moi ; ma vertu & ma conſcience me le défendent. Le Gentilhomme ſéduit par ces belles paroles, regardoit ſa maîtreſſe comme l’exemple & le modele des femmes. Un jour il fut obligé de s’éloigner; & après quelque mois d’abſence, il prit la poſte pour venir revoir l’objet qu’il adoroit, l’aſſurer de nouveau de ſon amour, & ſurtout de l’eſtime que cette femme lui avoit inſpirée. Il arrive, & trouve la belle s’abandonnant aux lourdes careſſes d’un Palſrenier de la maiſon, auſſi laid auſſi ſale, auſſi dégoûtant, que le Gentilhomme étoit bien fait, honnête & aimable. Sa ſurpriſe fut ſi grande, que dans le moment même paſſant de l’amour au mépris, grand bien vous faſſe, Madame, lui dit-il ; me voilà guéri ».
Il y a des femmes, dit la Reine de Navarre, qui ſont bien aiſes d’avoir des Evangéliſtes, pour prêcher leur vertu & leur chaſteté : elles les aſſurent qu’elles leur accorderoient volontiers ce qu’ils demandent, ſi la conſcience & l’honneur pouvoient le leur permettre : quand ces bonnes gens ſont en compagnie, ils parlent d’elles, & jurent qu’ils mettroient la main au feu, qu’elles ſont femmes de vertu, ſe fondant ſur l’épreuve qu’ils croyent en avoir faite, pendant qu’elles choiſiſſent, pour donner leurs faveurs des gens qui n’ont pas la hardieſſe de parler, & d’une condition ſi abjecte, que quand ils parleroient, ils ne ſeroient pas crus ».
Ce Conte eſt le même que le Joconde de la fontaine Joconde étoit jeune, beau, grand & bien fait ; ſa femme étoit charmante ; & l’on ſçait les tendres adieux qu’elle lui fit, lorſqu’elle le vit partir pour la Cour du Roi de Lombardie.
Sa femme le voyant tout prêt de s’en aller,
l’accable de baiſers, & pour comble lui donne
Un braſſelet de façon fort mignone,
En lui diſant : ne le perds pas,
Et qu’il ſoit toujours à ton bras,
Pour te reſſouvenir de mon amour extrême :
Il eſt de mes cheveux ; je l’ai tiſſu moi-même ;
Et voilà de plus mon portrait
Que j’attache à ce braſſelet.
Vous autres, bonnes gens, eûſſiez cru que la Dame
Une heure après eût rendu l’ame.
Moi, qui ſçais ce que c’eſt que l’eſprit d’une femme,
Je m’en ſerois à bon droit défié.
Joconde partit donc ; mais ayant oublié
Le braſſelet & la peinture,
Par je ne ſçais quelle avanture,
Le matin même il s’en ſouvient.
Au grand galop ſut ſes pas il revient,
Ne ſçachant quelle excuſe il feroit à ſa femme.
Sans rencontrer perſonne, & ſans être entendu,
Il monte dans ſa chambre, & voit près de la Dame
Un lourdaut de Valet ſur ſon ſein étendu.
Tous deux dormoient : dans cet abord, Joconde
Voulut les envoyer dormir en l’autre monde ;
Mais cependant il n’en fit rien :
Et mon avis eſt qu’il fit bien.
Le moins de bruit que l’on peut
En telle affaire,
Eſt le plus ſûr de la moitié.
Soit par prudence ou par pitié,
Le Romain ne tua perſonne.
D’éveiller ces Amans, il ne le falloit pas,
Car ſon honneur l’obligeoit en ce cas
De leur donner le trépas.
Vis, méchante, dit-il tout bas ;
À ton remords je t’abandonne.
Je ſuis, &c.